IMPUISSANCE DES DOGMES
poésie, ils ont assurément deux formes; mais la poésie et surtout l'art aiment les dieux et leurs légendes : ils vivent de cette fantaisie, au sein de laquelle la philosophie se sent elle-même plus à l'aise. Les Grecs polythéistes sont encore nos maîtres : c'est de leurs leçons qu'est sortie la renaissance. Tous les dieux n'ont pas eu leur Homère ou leur Phidias; mais on peut demander ce qu'a produit le Coran. L'éminent orientaliste Fresncl considérait l'islamisme comme ayant seulement abruti les Arabes, et j'ai trouvé moi-même le peuple musulman trop barbare pour ne pas croire qu'il soit, depuis des siècles, en décadence.
Les naturalistes ont prétendu classer les êtres naturels en un certain nombre de groupes, et l'ignorance croit ces groupes nettement séparés par la nature. On classe de même les solutions diverses que les problèmes religieux et moraux peuvent recevoir : on suppose toujours des doctrines bien tranchées; on attribue à chaque religion quelqu'une de ces doctrines, et chaque peuple, suivant la religion qu'il professe, est déclaré imbu de telle ou telle doctrine, dirigé par tel ou tel principe qui doit amener tel ou tel résultat. On commence, par exemple, par admettre, premièrement, que l'athéisme et la croyance à l'anéantissement final peuvent exister à l'état de dogme nettement formulé; secondement, que c'est là ce que professent les religions et les philosophies de la Chine; troisièmement, enfin, que les Chinois se dirigent exclusivement d'après ces enseignements philosophiques ou religieux. On suppose alors les Chinois beaucoup plus dépravés qu'ils ne le sont, et l'on attribue leur dépravation à l'influence des principes qu'on leur a prêtés.
Cette argumentation spécieuse ne saurait résister à l'examen : sur quelques textes mal entendus parfois ou torturés on a bâti une religion, et l'on s'est hâté d'y enfermer un peuple. Il suffirait de lire davantage et d'interroger plus de docteurs ou de prêtres pour s'apercevoir que ces questions si rapidement tranchées par ceux qui les effleurent, ou sont encore agitées, ou sont depuis longtemps regardées comme insolubles et reléguées dans l'oubli.
La révélation divine est mesurée à la faiblesse humaine ; le raisonnement n'a pas toujours la méthode, la foi n'a pas toujours la puissance qu'on leur suppose : nonseulement les premières notions religieuses de tous les peuples sont très-confuses, mais encore les systèmes religieux qui paraissent le mieux définis n'échappent pas entièrement à la contradiction , ou tout au moins à un certain mélange de notions qui semblent contradictoires. Dieu est un pur esprit, et cependant, d'après saint Paul, c'est en lui que nous sommes, que nous existons, que nous nous mouvons. D'après les théologiens musulmans, il est la cause de la vie, la vie et l'être vivant, et cependant il n'a point de substance ni de forme; l'âme vit seule, séparée du corps, et
cependant le corps ressuscite; l'homme est libre, mais Dieu est prescient et dispense la grâce. Ainsi, autour de nous tout est apparente confusion, obscurité profonde et, comme le dit bien l'Église, mystère.
Si l'on consultait le menu peuple, on verrait qu'il ne sait rien de ces fameuses doctrines, ou qu'il les met en doute et se dirige par d'autres lumières communes à tous les hommes.
De deux choses l'une, en effet : ou le peuple se mêle de théologie, alors il se dispute, et le principe contesté perd toute vraie puissance; ou, comme cela est plus ordinaire, il ignore entièrement les subtilités de la théologie, il prend des prêtres sa religion tout d'une pièce, et sans s'en rendre compte, sans se croire et sans être infidèle, la remet à sa taille et l'accommode h sa raison.
De ce qu'un principe est proclamé hautement par des hommes il ne s'ensuit pas nécessairement que la conduite de ces hommes y soit conforme. L'homme est essentiellement inconséquent : le plus fataliste n'est pas le moins prudent, et le plus démocrate n'est pas le moins vaniteux; l'inquisition eut pour devise les grands mots de justice et de miséricorde; la terreur peuplait ses prisons au nom de la liberté, et sa fraternité faisait ruisseler de sang l'échafaud. On dit les musulmans fatalistes, parce que la prédestination est un dogme de l'islam, et l'on explique ainsi leur apathie, leur décadence : comment, alors, expliquera-t-on l'activité et les progrès des Genevois, des Hollandais, auxquels Calvin a enseigné aussi la prédestination?
Est-ce dans le discours sur la montagne, qui prêche si hautement l'indifférence aux choses de ce monde, que l'Europe chrétienne a puisé cette ardeur qui déborde de tous côtés?
Quel sens politique attribuera-t-on au christianisme? Oserait-on dire qu'il est communiste? Il a pourtant eu cette tendance. Oserait-on le dire républicain, ami de la démocratie, de l'aristocratie, de l'autorité d'un seul? Ce serait mentir à toute l'histoire. Le christianisme a vécu avec toutes ces choses sans les combattre ; il a survécu à plusieurs d'entre elles sans avoir contribué à les détruire.
Admet-il l'esclavage, en impose-t-il l'abolition? Cela se discute encore: les mêmes clergés maudissent en Europe et admirent en Amérique une même institution; ils se fondent, ici et là, sur les mêmes livres; et si nous, Européens, déclarons l'esclavage odieux au christianisme, nous ne pouvons encore nier que le christianisme ne l'ait, depuis dix-huit siècles, laissé vivre et s'étendre. Suivons-nous bien nous-mêmes l'esprit de l'Évangile? Sommes-nous sûrs d'être meilleurs que ne le sont les juifs sectateurs d'une loi plus dure? Savons-nous même si les juifs pharisiens, qui croyaient à l'immortalité de l'âme, étaient plus charitables et plus sages que les saducéens, qui n'y croyaient pas?