‹ Mémoires sur la Chine. Série complémentaireChapitre 13 sur 31 · CRÉATION DE LA GRAMMAIRE · texte numérisé non relu

CRÉATION DE LA GRAMMAIRE

lépétanl la première consoiiiie d'un nom précédée d'un élif prononcé c qui en soutenait rarticulalion : ainsi on a dit el Isan, la langue, er ras, la tète, es sabr, la patience, en nasr, la victoire; et comme il eût été trop dur de dire eb buh, la porte, cli l,clh, le chien, ew oulad, l'enfant, on a en parlant remplacé par une / ces articulations initiales et quelques autres.

Les Australiens, beaucoup d'Africains et d'Américains comptent plus de pronoms que nous ou les combinent de diverses façons. Presque toujours le pronom régime est différent du pronom sujet. Nous avons ainsi je d'une part, me et moi de l'autre; cette distinction existait dans le sanscrit. Quelquefois il y a un pronom atllxe d'une forme particulière et brève. Il y a des peuples qui ont un pronom pour dire à la fois moi et vous, un autre pour dire moi et eux. elc II y en a qui joignent le pronom sujet au pronom régime. La locution Je vous dis se composerait pour eux d'un pronom complexe et d'un verbe; quelquefois aussi le pronom régime s'attache au verbe. On dit en arabe, ihcbbek, il aime toi: en maltais, irridd, je veux que toi (je t'ordonne). En arabe et dans quelques langues africaines, notre verbe avoir est remplacé par un mot (jui pourrait se traduire par chez et auquel s'attache le pronom : on dit chez- moi, chez loi, pour j'ai, tu as: le pronom possessif se lie au nom des objets possédés. En turc, en faisant usage de termes qui signifient il y a ou il n'y a pas, on dit // ij n mon cheval, mon cheval étant un seul mot, pour dire j'ai un cheval.

C'est de la combinaison indéflnie des pronoms que résultent les fameuses et fastidieuses conjugaisons du basque, de quelques langues américaines et du groënlandais, qui dans ce genre ne semble pas pouvoir être surpassé.

Le présent du verbe èlre parait souvent n'être qu'un développement du pronom personnel. Nous trouvons en basque ni ni:-, je suis. /// hi:-, tu es, comme en turc sen sen, tu es, biz siz-, nous sommes, siz siniz, vous êtes, etc.; en mantchou. le verbe auxiliaire être ne diffère pas du pronom de la première personne. Les Turcs emploient au passé des terminaisons pronominales possessives : ainsi ils disent idum ou olditm, je fus. d maniuant ici le passé, el um l'atTixe possessif de la première personne.

Le verbe ('/;r, ou le pronom avec lequel il se confond, sert à former les conjugaisons turques. On peut dire c[ue le pronom personnel donne toutes les personnes du présent et du futur, comme le pronom possessif toutes celles du passé; le présent, le futur et le passé sont indiqués de plus par une syllabe ou une consonne vestige d'une syllabe, qui, jointes au radical, constituent comme autant de participes présents, futurs et passés. On trouve la même chose dans le basque et d'autres langues.

En arabe, où le verbe éire n'est pas usité au présent, on voit le pronom intervenir de plus en plus : ainsi la seconde personne du présent et du futur prend un / initial qui représente le pronom de la seconde personne, et dans les dialectes occidentaux

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la première personne prend une » initiale qui représente de même le pronom de la première personne ; au passé, la trace du pronom se montre après le radical.

Les verbes cire, avoir, devenir, faire, vouloir, falloir, etc., servent à former les conjugaisons de la plupart des langues, soit qu'ils s'unissent aux autres verbes, soit qu'ils en restent séparés.

Ainsi les Basques emidoient avoir pour l'actif, être pour le passif et le neutre, y avoir, enfin, pour conjuguer le verbe falloir ou plulùl le mol iie'ressile. Etre et avoir sont fort usités en Europe. Nos diverses nations en usent dilférenmient : les Français du Nord disent comme les Anglais, j'ai été; les Franijais du Midi disent comme les Italiens, je suis été. Ces mêmes verbes unis au radical se montrent dans les conjugaisons d'idiomes antérieurs au nôtre, comme dans nos propres conjugaisons. Je lui donnerai se dit encore, en portugais, (/«/■ llie hei, j'ai à lui donner, aussi bien que Ihe dard. Les Cbinois se servent souvent en causant du mot avoir, ycon, pour indiijuer le passé; ils ont cependant d'autres façons de l'exprimer. Le verbe devenir, ou il est devenu, est usité parmi les Arabes du Soudan : sar mal, il est mort. Les Australiens disent : la maison est devenue près, eunla kore perdoah ; korc est dans leur langue un signe fré(pient du pas.sé : ils emploient aussi fja, faire, et des dérivés de ce mot. Les Anglais disent : / do love, I did love et / loved, forme dans laquelle le mot did se trouve transposé et réduit à une lettre. Les Cingalais conjuguent tous leurs verbes, sauf à l'impératif, avec le verbe venir, ennawa; entln, vouloir donne des futurs à l'anglais, au valaque, au grec moderne, au persan, qui forme ses autres temps avec le \erbe avoir. Falloir, devoir, servent de même à marquer des temj)s ou des modes dans les langues germaniques et dans les dialectes gallo-italiens, où falloir est exprimé par un grand nombre de mots différents, tels que henlur, miar, sciiini, etc. L'impératif use même parfois d'auxiliaires : on dit en anglais let us go, et M. A. BouUier a trouvé, dans le dialecte sarde parlé à Barbagia. faglws a beiincr comme impératif du verbe venir.

Un même verbe peut, jiour former ses temps ou ses modes, en employer comme auxiliaires plusieurs autres, dont cbacun maniuera un mode ou un temps. Prenons en anglais do pour le présent, hare pour le passé, will pour le futur. Supposons que le verbe èire n'existe pas, et que, par l'effet du temps et de leur emploi spécial, do, hâve et luill aient perdu leur première signification, on aura pu dire d'abord I good pour / a m good, I hefore good pour / was good. Le chinois procède ordinairement de cette façon. Mais on pourra un jour ou l'autre, traitant les adjectifs comme les verbes et se rapprochant de ce que font beaucoup de peuples qui les conjuguent, dire / do good, I hâve good, I will good, pour je suis, je fus, je serai bon. On aura ainsi constitué un équivalent de notre verbe élre, qui fera do au présent, hâve au passé, et nill au

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i'iilur. Il me paiail pioba])le que rirrégularili' du verlie rin- clans loiiles les langues les plus anciernies provient de ce qu'il aura élé créé ainsi a])rés coup, aux dépens de plusieurs auxiliaires don! la signification incniiéie ('lai! perdue.

Par une association plus ou moins intime de petits mots, on arrive à rendre toutes les idées avec toutes leurs nuances: mais le discours, composé de locutions ou de mots complexes, est devenu traînant. Les peuples dont lintelligence est rapide veulent un langage bref; les plus grossiers mêmes d'entre les lionunes répugnent à leiuploi habituel d'expressions trop longues, l'ar un effort instinctif et constant, en vertu dune sorte de convention tacite, le langage, devenu complet, sera de plus en plus ramené vers une forme brève. Ce résultat pourra élre demandi' à deux méthodes bien <liffércntes, que j'appellerai de mutilation el de moindre em|i|oi.

Dans le premier système, les mots, d'abord juxtapo.sés, se confondront et se pénétreront en perdant une partie d'eux-mêmes; quelquefois ils ne seront plus représentés dans un composé mulliple que par deux ou même une seule lettre. On trouve des <'ompo.sés de ce genre dans ])caucoup de langues, mais plus particulièrement dans le |jas([ue et les langues américaines : Arliiclnllacachocait, nom d'une ancienne ville mexicaine, veut diie lieu où les hommes pleurent, parce que l'eau est rouge. Il est à peu près impossible d'analyser de pareils mots : un peuple très-barbare, sans autre étude cjue celle de sa langue, peut s'en accommoder; une nation civilisée n'en saurait faiic usage.

On lencontre cependant dans les langues européennes des contractions singulières; par exemple, dans les dialectes anglais, nist pour // ne sait pas, et en espagnol, nsted pour vuestra inerced, votre grâce.

Nous avons reçu des dialectes romans el germains nos mois tout foj'més déjà par <iuel(jue ancienne agglutination et quelque ancienne mutilation; nous en avons associé (juebiues-uns, nous en avons mutilé le plus grand nombre : ainsi fragilis est (leveiui firlc en fiançais, et cœemplum, samplc en anglais. Les consonnes principales sont ordinairement conservées, et la syllabe qu'on peut regarder comme radicale persiste et fournit l'élément de nouveaux composés. Le motif en est que, lorsque deux ou plusieurs mots se suivent ou sont réunis, celui qui renferme l'idée principale est habituellement articulé avec plus de force ; le sens guide souvent son choix : ainsi l'on peut dire en anglais / will go en appuyant plus sur /, sur will ou sur 170, suivant qu'on veut signifier c'est moi qui irai, ou je suis résolu à aller, ou aller est ce <iuc je veux faire.

Ouand un mot est composé de deux autres, celui des deux ijui a le plus d'importance prend, par le même motif, ce qu'on appelle l'accent : cela se remarque surtout

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dans les conjugaisons des verbes ou les déclinaisons. Le petit mot ajouté au radical pour déterminer le temps, la personne, le cas. faiblement articulé, tend à s"abrégerde plus en plus et à disparaître. Conune il n'a quelquefois plus dans la langue d'autre usage que la détermination grammaticale en vue de laquelle on en a fait choix, sa siginlicatiou première est oubliée, cl Ton ny voit plus bientôt quun signe sans valeur par lui-même : ainsi he luved ne nous rappelle pas he love did (he did love), que le saxon aidé du gothique nous découvre. Dans le turc sultanun at, nous ne découvrons pas plus sultan amiii at que dans l'anglais kinçj's horsc, qui a le même sens, nous ne découvrons king lus horse (le roi son cheval), forme qui, dans le langage populaire anglais, se laisse parfois saisir; ce qui sullit à faire sentir (jue le génitif des substantifs turcs est celui du pronom persoimel. c'esl-à-dire un pronom possessif. I iritl go signilie en anglais je veux aller, c'est-à-dire j'irai : mais on dit beaucoup /'// rjo, et U n'est pas impossible que le verbe vouloir, remplacé un jour [lar ces deux //, cesse d'être reconnu.

Mais les éléments simples en lesquels se réduit le langage, qui. se mouvant sans relâche dans un cercle sans lin. les condiine de nouveau, sonl liùn d'être toujours d'anciennes syllabes radicales. 11 entre dans la inntilalion des mois beaucoup de caprice : les Anglais ont tiré des mois plenipolentiary , cabriolet, omnibus, les mots plcnipo, cab et bus; mobile vulgus leur a fourni moh. Ils ont des centaines de mots semblables qui peuvent, à un moment domié, servir à en former d'autres : rab a déjà fourni cabby, cocher de cab; il pourrait donner uncab, scab, cabless, cabbing, to cab, etc. On a abrégé, en Angleterre, les noms des plus grands hommes aussi bien cjue les noms de baptême des enfants ; on a été bien plus loin : au lieu de member ofparliament ou de knight commander ofthe batli, on dit M. P. el K. C. ]^., nonnnant seulement ces initiales. Ces locutions, innombrables d'ailleurs, el (pion pourrait ajipeler pronominales, sonl usitées non moins dans les salons que dans la rue. et l'on pourrait dire, avec certitude d'être entendu, en parlant d'un ambassadeur qui se nommerait Edward Jones : E.je llie plcnipo bas been at last kecebed. On voit combien le langage échappe par la complexité de ses phénomènes à notre observation la plus attentive, et combien l'on se trompe en cherchant à tous les mots actuels une origine lointaine et explicable.

Je ferai observer ici que c'est une loi commune à toutes les langues que les mots y soient d'autant plus courts ciue leur usage est plus fréquent. Ainsi les dénominations des monnaies et des mesures usuelles, comme les noms des premiers nombres, sonl presque partout monosyllabiques : on dit un pied, une livre, une lieue, d'une part; un arpent, un journal, une (]uarterée. de l'autre, parce que les premières mesures sont plus souvent mentionnées que celles qui servent seulement ii la vente des terres. On voit par là que ceux qui ont imaginé de dire quarante-cinq centimes au lieu de neuf sous entendaient peu l'essence du langage.

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