‹ Mémoires sur la Chine. Série complémentaireChapitre 14 sur 31 · L) CRÉATION DE LA (.RAMMAIRE · texte numérisé non relu

L) CRÉATION DE LA (.RAMMAIRE

J'arrive à la seconde mélhode, celle de moindre emploi ; la langue chinoise nous en montrera toute la puissance.

Les Chinois pouvaient combiner leurs caractères à l'infini et représenter par un seul d'entre eux chacune de leurs idées ; mais leur langue parlée n'avait que peu de sons, et leurs mots étaient sinon tous nionosylial)i([ucs. du moins tous assez brefs : un même son devait donc rappeler à la fois plusieurs idées, cl il fallait, sous peine détre obscur, définir mieux le sens des mots articulés dans le discours.

Pour cela, les Chinois ont imaginé d'ajouter à quelques mots un autre mot significatif, ou dont le sens était perdu de vue : le mot qui signifie habituellement fils à certains substantifs, le mot frapper à certains verbes, etc. Connne il y avait beaucoup de substantifs, il fallait les distinguer mieux encore : on ajouta donc, comme les Anglais, les mots poisson, oiseau, arbre, à des noms de poissons, d'oiseaux ou d'arbres qui eussent pu se confondre ; on recourut, de plus, à de petits mots qu'où intercala entre renonciation des nombres et les substantifs représentant les objets énumérés : c'est ainsi que nous disons dix pieds de vigne, cent feuilles de papier, mille télés de bétail. On imagina de redoubler d'autres mots, d'accoler deux synonymes, de faire suivre certains verbes d'un régime constant lorsqu'on n'avait point à définir l'objet de l'action : ainsi l'on dit manger du riz pour manger, dès que l'objet mangé restait vague, etc. Quant aux déterminations de temps, de nombre, de genre, etc., elles étaient fournies par d'autres mots, tels que actuellement, plus tard, plusieurs, mâle, femelle, etc.

Les Chinois trouvèrent ainsi le moyen de représenter, à l'aide d'un très -petit nombre de mois élémentaires facilement retenus, un nombre très-grand d'idées. Par des associations diverses de substantifs, d'adjectifs, de verbes, ils les représentèrent toutes sans effort, sans convention nécessaire, et d'une façon toujours intelligible; trouvant des noms à tout ce qu'on leur montre, ils font du baromètre l'indicateur de la pluie et du vent, de l'amorce de nos armes le petit chapeau de cuivre, locutions qui ne sont pas plus niaises que nos mots tirés du grec, et ne sont pas aussi désagréables à l'oreille que pyroscaphe ou névroptère.

Une méthode si simple, si claire, qui permet de s'entendre avec les Chinois en moins de temps qu'avec aucun autre peuple, n'est point à dédaigner. Des philosophes désireux d'établir une langue universelle auraient eu quelque peine à trouver mieux ; cela, cependant, passe pour barbare. Le chinois, dit-on, est une langue trèspauvre qui emploie trop do mots pour l'exposition d'une même idée. 11 s'agit ici de s'entendre. Qu'est-ce qu'une langue pauvre, et qu'est-ce qu'une langue riche? Les Chinois expriment-ils toutes leurs idées et toutes les nuances de leurs idées, comme les Allemands ou même les Basques? Assurément ils le font. Il n'est rien que leur

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langue ne puisse exprimer, et si pour eu arriver là ils doivent assembler des mots, ils ne font rien d'autre que ce que font les Allemands ou ce que faisaient les Indiens qui écrivaient le sanscrit. La seule dilîérence est qu'au lieu de construire des mots sans fin et dune mesure barbare qui, pour être entendus, veulent être décomposés à loisir, ils recourent à des locutions dun sens liabituellement facile, et, n'unissant dans la prononciation que quelques-uns de leurs termes élémentaires, font successivement entendre des mots dune, de deux ou de trois syllabes sur lesquels l'accent tombe bien.

Leur procédé est-il plus lent? Cette ([uestion est facile à trancher. Il suffît pour cela de prendre des dialogues chinois et anglais; on verra que le chinois rend les mêmes idées avec moins de syllabes que l'anglais. L'anglais étant lui-même plus bref (jue l'allemand ou le français, on peut dire que le chinois tel qu'il est présenté dans ces dialogues est une langue extrêmement brève ; je crois même qu'il n'en est pas d'aussi brève, et il importe peu qu'il emploie trois mots à définir un baromètre, si ces trois mots ne font pas plus de syllabes que le nôtre et ne sont pas d'une prononciation plus dure.

Mais le langage de ces dialogues n'est pas vraiment celui de la conversation. Ceux qui ont réuni ces dialogues ont voulu pousser la clarté à ses dernières limites, afin de faciliter le début des étudiants; ils ont donc à peine tenu compte de la règle fondamentale du chinois parlé, de la règle que j'appelle du moindre emploi.

Un certain poisson s'appelle II yn, c'est-à-dire le poisson U. Si je veux en parler, je le désignerai ainsi; mais chaque fois que son nom reviendra, je ne l'appellerai plus que U, et l'on saura de quoi je veux parler. Presque tous les mots composés ont de même une partie essentielle qui suffît à les représenter dès que l'équivoque est impossible, soit que le mot ait déjà été prononcé, soit que le contexte doive le faire reconnaître; le sujet de la conversation reste seulement obscur pour celui qui n'en saisit qu'un lambeau.

Le pronom possessif est formé par l'addition au pronom personnel d'une syllabe qui marque le génitif : wo signifie moi; wo ti, mon, et ma, cheval. On peut dire wo ti ma, mon cheval; mais on dit wo ma, parce que mol cheval est aussi clair que mon cheval, et que la situation occupée par le pronom suffît à faire entendre qu'il est au

Le pluriel, le présent, le futur, le passé, peuvent être marqués par des adverbes; mais si plusieurs verbes au même temps se suivent dans un même discours, l'adverbe de temps ne paraîtra qu'une fois accolé au premier verbe. Si. de plus, le temps est déterminé par un mot, comme hier, demain, l'adverbe ordinaire est supprimé; celui qui marque la pluralité l'est de même, comme la terminaison des pluriels

n CRÉATION DE LA GRAMMAIKE.

cil luic, dès que renonciation d'un nombre délini en rend la présence inutile (1).

Les Chinois réduisent ainsi jusqu'aux noms de lieux : ainsi on dit S>j, Ssn, Tai. tao, au lieu de Sb-tme« k, Sbn-kyan U;, Tai-tsafi tmeu, pin pei lao, ce qui veut dire le pin pei tao, ou intendant des trois districts dont les noms précèdent.

Le district s'appelle fj; ; le chef-lieu, le magistrat, la préfecture, s'appellent fwliiien, tmi-fs, fh-yuan. Mais quand il n'y a pas d'obscurité, ces trois choses sont appelées seulement l'>; : on dira, par exemple, le IV; est assiégé, le fi; est mort, le toit du fb a brûlé.

Ainsi le chinois est bleu plus bref encore quil ne le parait à première vue: et il y a cette différence entre lui et nos langues, que nos grands mots une fois formés restent toujours aussi grands, tandis que le chinois, quand il a pour être plus clair juxtaposé des mots, peut, en n'en gardant qu'un seul, devenir extrêmement breL

(I) Un exemple fera saisir la ra|iiiliU' du i Minois.

Kwan pou kwan? IMagistrat pas magislral'.') Klfs-vous mayistnit'.

Kwan. (Magistrat.) Je le suis.

AVeii wouV (Civil militaire'.') Ciril ou mililairc'.''

Wou. (Militaire.) Militaire.

Ki pin? (Quel rany.') De quel raiiij?

San IsouM. (Troisième inférieur.) Du twifieme ramj, deuxième classe.

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