‹ Mémoires sur la Chine. Série complémentaireChapitre 20 sur 31 · FAMILLES DE LANGUES · texte numérisé non relu

FAMILLES DE LANGUES

pire ou le reste du nioiule que des rappoils rares et lointains; ils se conservent donc ou se refont des idiomes, ce que les beaux esprits appellent des patois. « Monnaie de cuivre, peut-être, s'écrie le poëte Porta en parlant de son dialecte milanais, mais monnaie de cuivre suffisante à payer lor italien. » Le nombre des dialectes est considérable dans les pays même les plus avancés; non-seulement Tarabe, le chinois, le turc, mais encore toutes nos langues en comptent beaucoup : la France seule en présente de trente à quarante, dont les types principaux se trouvent dans le provençal, le picard et le français. En générai ils ne sécrivent point, ou. discrédités, ne servent à écrire que dos pastiches, des compositions plates et surtout grotesques. Le Tasse a ainsi eu le triste honneur d'être mis en bergamasque et en vénitien; les pêcheurs napolitains le récitent dans un langage ignoble, dont les expressions et les images rappellent Fœuvre de Scarron: et si nos beaux esprits et nos poètes avaient su seulement l'italien, ils ne se fussent pas laissé prendre à admirer le sens poétique des déclamateurs napolitains du Tasse. Porta fut un véritable poète, mais un poëte grossier: Burns seul, peut-être, en notre siècle, sut tirer d'un dialecte (pi'il ranima des échos harmonieux et élevés. Le kimru, le magvar. le maltais, connnencenl ou recommencent à s'écrire. La personnalité des peuples reparait ainsi souvent, et Ton peut alliinier que si. par impossible, une seule et même langue était livrée à lusage commun de tous les lionnnes. des milliers de langues se formeraient à I instant à côté d'elle, sans elle ou de ses débris, langues aussi différentes que le génie et les habitudes des races humaines peuvent I être.

La comparaison des idiomes nous facilite leur (■Inde : en ikhis iiKinliaiil (niiiiiiciii le latin se transforme en France, en Italie, en Espagne, elle nous rend facile l'étude du français, de l'italien, de l'espagnol. A ce point de vue pratique connne à un point de vue plus philosophique, il y aurait lieu de l'introduire dans l'éducation. In excellent travail de M. Egger sur les langues classiques comble déjà en partie cette lacune de l'enseignement français. La comparaison des idiomes nous apprend encore leur histoire: mais il ne faut pas lui demander ce qu'elle ne peut nous apprendre. Sur l'origine et la parenté de nos races, elle ne peut que nous égarer. Il n'y a poini, en efîet, de lien absolu et constant entre les langues et les familles humaines ; les migrations et la conquête ont mis dans tout cela beaucoup de désordre. Les anciens Ibères parlent un bas latin ; ils l'ont appris aux Indiens de l'Amérique du Sud, aux nègres de Saint-Domingue et même aux juifs que l'inquisition a de leur pays rejetés en Orient. Il s'en est cependant fallu de peu que leur langue ne fût le carthaginois ou l'arabe. Les Maltais ont subi l'arabe: le Macédonien Ptolémée avait porté le grec en Egypte; le .Macédonien Méliémet-Ali y entra parlant le turc : il y trouva l'arabe, que Ptolémée n'y avait pas connu. Quelques milliers de fanatiques n'avaient cependant pas rem-

iO MELANGE ET SL BSTITI TION.

placé le peuple égypllcn, toujours semblable :i lui-même et différent des Arabes, comme le font voir tant de monuments, et surtout le Inérogrammate du Musi'c du Louvre découvert par M. Mariette.

De nos jours, les Anglais ont porté loin leur langue : elle est à Libéria, en i)leine Afrique, parlée par des Africains: le capitaine Erskine a vu en Tasmanie deux ou (rois douzaines de familles indigènes qui, en raison de la diversité de leurs idiomes natifs, avaient adopté pour s'entendre une sorte d'anglais; c'est la langue ofTicielle et religieuse des Sandwicb, bien (ju'un roi de ce pays, malgré l'éclat de la pourpre, puisse, en raison de sa couleur, n'être pas accepté connue passager de première classe à bord d'un steamer américain.

Si donc, à côté de nègres parlant portugais, il y a dans l'Inde des peuples dont les langues ressenddent aux nôtres, il n'en faut pas trop vite conclure que ces peuples sont nos frères. Comment, après tant de siècles, retrouverions-nous des frères dans ce pays où l'Euiopéen moderne peut à peine vivre et ne laisse point de descendants? Une telle parenté nous bonorerait peu : nulle part l'esprit bumain n'est descendu plus bas que la tyrainiie imbécile des castes et le culte dégoûtant et stupide de l'Inde. C'est là cependant que le sanscrit fut parlé; on en retrouve la trace dans de nombreux dialectes : mais la structure de ces dialectes est loin d'être sanscrite, comme leur vocabulaire. Depuis que l'Europe a mis le pied dans l'Inde, elle a vu ce vocabulaire s'étendre dans l'Assam. Notre prétendue parenté, parenté injurieuse, avec une race inférieure ou décime, n'a d'autres preuves que le sanscrit, et ce n'en est pas une. Les langues s'imposent à des peuples vaincus et survivent aux vainqueurs. La vallée du Gange est la grande Lombardie de notre continent : loin (]ue nul en soit sorti, tous s'y sont .successivement jetés, et le climat les y a tous successivement dévorés. Aucun peuple voisin de l'Inde n'eût traversé la Perse sablonneuse ou des déserts glacés pour coloniser l'Europe, alors que la mort lui faisait dans rinde tant de place. Les peuples européens, quelles qu'aient jadis été leurs langues, sont originaires de l'Europe ; s'ils ne sont pas sortis de l'arche de Noô, ce n'est, en tout cas, pas de la Bactriane qu'ils sont venus : j'aimerais mieux, quant à moi, supposer que les Aryas soid venus dans l'Inde des bords de la Vistule, où vivaient les Arii. par la Tbrace. iprËtienne de Hyzance dit s'être appelée Aria, dont, d'après Hérodote, le peuple était le plus grand après les Indiens, comme on aurait pu dire que les Phéniciens étaient les premiers après les Carthaginois. Les trésors de l'Inde ont pu civiliser des envahisseurs européens, le souvenir de leur civilisation a pu leur survivre ; mais l'Inde n'a pas plus conservé leur race qu'elle ne conserve la nôtre.

Il est dangereux mèm* d'insister trop sur les rapports que certaines langues présentent les unes avec les autres et de chercher à les grouper en familles bien définies,

CLASSEMENT l'IllLUSUl'HKjUE. i7

car la nature ne connaît rien de tel. Suc les limites de chaque groupe, on renfoidic des idiomes flottants, également pénétrés des éléments les plus divers : européens par ceci, tartares par cela, sémitiques par quehiue autre chose. On aperçoit d'autres idiomes encore que des traits insignifiants paraissent seuls rattacher au groupe dont on s'occupe, et qui n'ont pour y être ajoutés d'autres litres cjuc de ne pouvoir être classés ailleurs. 11 est donc plus sage de s'abstenir, et tout en convenanl i|u'il existe des groupes européen, sémitique, tarlare. polynésien, chinois, il vaut mieux ne puinl en aiiprofondir la délinilion et ne point en dessiner les Irmilirres. A regarder la méthode seule ou ce qui en est l'essence, on pourrait hasarder un classement philosophique : on distinguerait la synthèse de quelques idiomes barbares de la synthèse un peu moins grossière des Arabes, celle-ci de celle des Latins ou de la nôtre, (jui respecte le radical et y ajoute des signes ou des syllabes: où le temps, la personne, le mode dans les verbes, le genre, le nondirc et le cas dans les substantifs, peuvent être à la fois et confusément rappelés : on arriverail ainsi au turc, dans lecjuel chaque idée de temps et de personne, de nondire el de cas, est séparenienl rendue, ci au chinois, dans lequel ces signes accessoires, plus séparés encore par récriture, son! restés significatifs, alors qu'ils ne le sont plus en turc.

Ces différences rappelleraient celle qm existe entre la immération synthétique des Romains et celle plus ingénieuse que nous avons reçue de l'Inde el des Arabes.

On ne saurait nier (lue ces méthodes existent, ni que les langues que j'ai minimées en oiïrerd de frappants exemples; mais on se convaincra, par un bref examen, que dans aucune de ces langues leur règne n'est absolu, qu'elles représentent des formes et des phases dont tous les idiomes s'imprègnent un peu, et que, sous une inq)ulsion plus ou moins rapide, ils traversent tous, ne devenant analytiques que pour s'agglutiner, ne s'agglutinant que pour se réduire par la création de nouveaux éléments simples, gardant toujours quelque poussière de la route ([u'ils ont suivie. .Vinsi. dans le chinois, tous les signes déterminatifs ne sauraient être traduits; leur isolement dans cette langue, leur union au radical dans le turc, dépendent simplement d'un procédé graphique : seiedjeliscn pourrait s'écrire en trois mots, scv edjek sen, dont l'un serait le radical du verbe aimer, le second le signe du futur, le troisième le pronom de la seconde personne du singulier. Dans nos langues, enfin, on trouverait des formes aussi analytiques que celles du chinois el du lurc : / nùll go ne diffère pas du chinois ICO ijao irhii, pcnnyless ne diffère pas du lurc purasiz; on y trouverait aussi des formes synthétiques, comme celles du latin et comme celles de l'arabe : men, pluriel de nuiu, passerait aisément pour un pluriel sémitique, et le verbe to hc, I am, I was, appartiendrait à la phase primitive et comme chaotique du langage.

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