‹ Mémoires sur la Chine. Série complémentaireChapitre 3 sur 31 · BASES DE CETTE ÉTUDE · texte numérisé non relu

BASES DE CETTE ÉTUDE

desséchée sous ses bandelettes. Sans doute, nous ne pouvons tout saisir : les lieux inconnus, le roc et la mer insondables gardent plus d'une poussière; la vie, presque insaisissable, se dérobe au regard et fuit sous le scalpel: mais au milieu de nos ténèbres, à mesure que les points lumineux se multiplient, de grandes lignes apparaissent, des figures régulières se dessinent, et nous voyons seffacer les fantômes qu'une lumière indécise faisait vaciller devant nous.

La science, dit Hippocrate, est longue, et la vie est courte. Ne pouvant tout étudier, il faut, pour entendre au moins l'ensemble, étudier l'être dans ses principaux types. Pour le langage et en dehors de nos langues, on peut trouver ces types dans l'arabe, le turc, le basque ou le mexicain: dans quelque langue africaine ou polynésienne, organe grossier de l'homme noir; dans le chinois, enfin, langue double, langue écrite, langue parlée, doublement instructive.

Pour comprendre la vie, il faut en observer autour de nous les manifestations: il faut regarder vivre le langage, et non point interroger la mort. Les dialectes communs ne sont point, comme l'a dit Grimm. une corruption des langues écrites : les langues écrites n'en tiennent qu'un fragment: celles qu'on ne parle plus ne représentent qu'une forme et qu'une phase de ce fragment.

Dans ce qui nous environne de plus près la nature a mis tous ses secrets; mais comme nous ne trouvons point de gonf à lair que nous respirons, nous ne voyons pas ce qui touche nos yeux.

C'est dans les langues vivantes qu'il faut chercher l'histoire du langage, et les plus vivantes seront les plus instructives. Les plus vivantes sont celles qui ont reçu le plus d'apports, qui forment le plus de dialectes, qui sont le plus répandues, qui servent à plus d'usages et sont parlées par des hommes plus divers. A tous ces points de vue, l'anglais est aujourd'hui la plus vivante de nos langues, la plus féconde, la plus capricieuse, la plus souple et la plus mobile; elle mérite plus quaucune autre de fixer notre attention.

Mais il faut perdre de vue les sommets du Parnasse et descendre plus bas. L'anatomiste n'a point de délicatesses, le naturaliste ne dédaigne ni l'insecte qui nous échappe, ni le reptile qui nous répugne. Les bégayements de l'enfance peuvent nous éclairer sur ceux des premiers hommes; l'argot du crime, sur la convention tacite des sauvages inventant des mots; les signes tracés par des vagabonds, sur l'origine de l'écriture.

Il faut donc, avant de raisonner sur le langage, poursuivre des recherches multiples et patientes; des études limitées, pour profondes quelles soient, ne peuvent qu'égarer, et le plus haut génie ne devine pas tout ce que les faits découvrent.

L'observation des faits n'est pas facile ici comme dans les sciences, où l'on peut

(ï AVANT-PHOPOS.

s'aider de l;i halaiire cl du l'Oinpas. Hioii tics causer; d'oircur exisleiil; les rajiporls que l'esprit doit saisir sont délicats et fugitifs; des notions incomplètes nous trompent, l'imagination nous entraine, la critique a peine à suivre iutopic.

J'entends mille échos répéter autour de moi les dogmes fallacieux du moment. Le vulgaire cherche sa vérité parmi les vieux mensonges, et la France aflail)lie ramasse les reliefs de TAIIemagne.

Plus lard je reviendrai, avec plus de méthode et d'étendue, sur un sujet qui m'occupe depuis plusieurs années ; aujourdluii j'ai voulu résumer le peu que jai déjà pu comprendre, marquer une étape, et formuler les principes qui me guideront dans des l'echerches plus longues.

Ces principes, que je démontrerai plus has, se résument ainsi :

Lhonnne a reçu de Dieu la raculli' créalrice du langage.

Cette facullé se manifeste perpétuellement.

H existe entre certaines idées et certains sons, ou certaines modifications d'un même son, un rapport qui détermine le choix des premiers mots et des premières formes, et ne cesse jamais d'influer sur le langage.

Le langage pi'imilif a dii, pour être entendu, s'accompagner de gestes et d'intonations, et nndliplier les sons représentatifs d'une même idée.

Les radicaux monosyllabiques peuvent èti'e des types généraux de certaines classes d'idées; mais i ien ne prouve qu'ils aient devancé des mots plus longs. Dans plusieurs langues, an moins, ils ne peuvent èlre regardés que comme une conception relativemenl moderne des grammairiens.

Lé langage complète l'expression des idées et de leurs nuances, c'est-à-dire le voca- Jjulaire et la grammaire, en juxtaposant des mots qui souvent finissent par se confondre en s'altérant inégalement.

Les traces de la méthode piimilive et de la seconde mélhode. ainsi que des phases par lesquelles elle conduit le langage, se retrouvent dans des proportions très-variables, mais sans exception, dans tous les idiomes. 11 n'y a entre eux que des différences de degré. Il n'y a, à proprement parler, point de langues analytiques ou polysynthétiques, mais seulement des langues dont la méthode incline plus ou moins vers l'analyse ou la synthèse.

La partie fondamentale ou instinctive du langage est, avec de légères différences, due à la diversilé des races, des climats et des circonstances, connnune à tous les hommes.

La partie subséquente, raisonnée et conventionnelle du langage, est plus spéciale à. chaque peu})le; chaque peuple possède un fonds propre plus ou moins considérable.

Les tribus et les peuples, en se mêlant, mêlent leurs vocabulaires et leurs formes

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