EXPOSÉ DES PRINCIPES
grammaticales en les altérant dans leur aspect et dans leur sens: quelquefois un idiome se substitue presque entièrement à un autre.
L'idiome du peuple le plus nombreux, le plus fort, et surtout le plus civilisé, tendra à dominer le mélange: mais les procédés grammaticaux seront toujours demandés à l'idiome dont la grammaire sera la plus simple, et seront d'autant plus simplilit's que plus didiomes et plus de peuples se seront rapprochés.
La civilisation résulte du commerce et du mélange des hommes : les langues hybrides et alliées caractérisent donc les peuples civilisés: les groupes qu'on en peut former sont d'autant plus naturels et plus étendus qu'ils appartiennent à des fractions plus développées de la race humaine; chaque idiome, enfin, est d'autant plus simple et plus analytique que sa foriualion est plus hybride et son usage plus répandu.
Le langage est un phénomène de l'ordre naturel, obéissant à des lois simples qui s'imposent à l'esprit de l'Iiomme : les diverses langues en sont seulement des formes et des phases : liées toutes par quehpies points connnuns, séparées toutes par leurs traits propres, mêlées dans des proportions variables et en dehors de toute alliniti'' des races qui les parlent, leur groupement en familles est commode pour l'esprit: vrai dans un sens très-général, il cesse absdluiiiciil de l'être quand on i)énèlre dans le détail ou qu'on veut nettement définir des limites que la nature n'a point tracées. A un point de vue exact et pliilosoplii([ue. on ne doit donc pas regarder les langues comme mères, tilles ou sœurs les unes des autres, mais comme alliées, et plus ou moins modifiées les unes par les autres.
La comparaison et le rapprochement des idiomes ne sauraient fournir aucune preuve concluante de la parenté ou de la provenance des peuples qui les parlent.
L'étude du langage fait voir comment s'est formé le langage et à quelles lois il obéit; elle ne démontre pas que tous les hommes descendent d'un seul couple, et elle ne démontre pas davantage le contraire.
La connaissance des lois du langage est, comme celle des lois du monde physique, féconde en applications utiles; elle permet à l'homme de s'aider des forces naturelles et d'en obtenir des secours inespérés.
'^o^?îX&
Composition des langues. — Causes actuelles. — Premiers mots. — Types plioiiéliqiies. — Phonétisme anglais. — Thcorie des racines primitives. — Pléonasme primitif. — Sens vague des premiers mots. — Origine des pronoms. — Origine des nombres.
Quand on compare les mots et la grammaire d'un grand nombre de langues, on reconnaît, comme je le démontrerai plus bas :
Qu'il y a un petit nombre de mots et d'artifices grammaticaux qui se retrouvent sur les points les plus éloignés et chez les peuples les plus (lifïérents;
Qu'il y a des formes et des mots connnuns à (luebiucs peuples, h l'exclusion de tous les autres ;
Qu'il y a, enfin, des formes et des mots particuliers à chaque peuple ;
En d'autres termes, qu'il existe dans toute langue un élément humain, un élément partagé et un élément propre.
Tandis que l'élément partagé, assez important, permet de réunir en groupes certaines langues, l'élément humain, peu considérable, varié quelque peu, éparpillé sur les idiomes, indépendamment d'aiTinités plus grandes, ne permet point de les réunir tous, et l'élément propre assigne à chacun d'eux des commencements à part.
On doit donc se représenter le langage comme ayant autant de berceaux que rimmanité compta de premiers campements. L'instinct commun à tous les hommes en traça les premiers rudiments , le génie de chaque race y appliqua son empreinte, le commerce des peuples lui donna ses derniers développements.
Le langage est un fait divin ; non que Dieu ait enseigné à l'homme ces langues variées et imparfaites comme toute œuvre humaine , mais parce que Dieu , comme l'ont dit des pères mêmes de l'Église , a mis en l'homme la faculté créatrice du langage.
L'unité humaine se révèle dans l'unité des premiers efforts, dans la similitude des premiers mots, comme dans laro, la flèche et la pirogue, dans le silex taillé et dans la pierre levée, premières armes, premiers outils, premier témoignage d'une impulsion unique et divine.
«On peut, a écrit M. Renan, dire qu'il n'y a qu'une langue, qu'une littérature, qu'un système de traditions mythiques, puisque ce sont les mêmes procédés qui partout ont présidé à la formation des langues, les mêmes sentiments qui partout ont fait vivre la littérature et la poésie, les mêmes idées qui partout se sont tiaduiles par des mythes divers. »
C'est d'un même point que la civilisation de tous les peuples est partie; unemarche inégale, un écart peu sensible d'abord, ont mis entre eux la distance que nous voyons.
L'homme voit, il marche; il ne s'exprniue cependant pas sans un long effort del'attention le phénomène de sa vision , le mécanisme de sa marche. Il parle de même, et la création du langage lui paraît inexplicable, comme son absence inadmissible. C'est une vieille habitude humaine d'exi)liquer par l'interversion des lois naturellesce qui est le simple efTct de leur action lente et continue. Jadis, racontait-on, notre planète embrasée vomissait des montagnes; l'océan IxHiillant et sans frein balayait tout de ses vagues; des créations nouvelles se succédaient sans relâche; les jours étaient mesurés par autant de cataclysmes. Sir Ch. Lyell, cependant, nous montreles continents lentement soulevés, lentement nivelés, se déplaçant à mesure que la mer se comble de leurs débris et que leurs barrières tombent; le climat, enfin, variable à travers les âges, comme la figure de la terre. La raison reconnaît alors dans le présent la suite du passé, et dans l'immensité de l'œuvre admire l'immensité du temps. De même qu'on attribuait à la terre une période d'action et une période de repos, on suppose que l'esprit humain dut manifester, pour créer le langage, une puissance qu'il ne possède plus. On fait de l'homme actuel un sauvage dégénéré; on allègue un miracle, et l'on passe. Je vais montrer dans les forces actuellement agissantes l'origine de tout le langage; je montrerai que sans cesse autour de nous il naît, meurt, se renouvelle comme tout ce qui est doue de vie.
Quand, nous plaçant à un point de vue plus haut et plus vrai que celui de la routine des collèges, nous contemplons les langues actuelles, nous y voyons deux éléments plus ou moins distincts l'un de l'autre, plus ou moins séparables.
En premier lieu, des signes ou des mots représentant des êtres, des qualités, des actions : leur ensemble constitue la matière et le corps du discours.
En second lieu, des signes ou des mots qui, fondus dans les premiers, unis ou juxtaposés à eux, rappellent les accidents divers de nombre, de rapport, de temps,