‹ Mémoires sur la Chine. Série complémentaireChapitre 5 sur 31 · PREMIERS MOTS · texte numérisé non relu

PREMIERS MOTS

de degré, qui peuvent modifier les idées principales. Lensendjle de ces seconds signes ou de ces seconds mois constitue làine du discours ; il lui donne le mouvement et la vie.

C'est ce que disent les Arabes, quil y a des noms et des verbes, et puis des particules.

C'est ce que disent les Chinois, quil y a des mots pleins qui sont iinuls ou vivants, substantifs ou verbes, et des mots vides. Le discours est un calcul qui se fait avec des mots; les mots vides y jouent lo même rùle à peu près i[ue le zéro et les signes du talcul dans notre numération.

Il y a des peuples, dont la civilisalion est ancienne et fameuse, jiarlaiil des iiiiomes riches et puissants: il y a des peuples grossiers dont l'idiome est pauvre et la pensée inllrme.

Comme on distingue dans le ciel des astres parfaits et lumineux, et des nébuleuses confuses et en travail, on distingue des idiomes développés et des idiomes informes; on reconnaît des phases, on entrevoit un commencement.

Mais comme il n'y a poird de langue complète qui soit le fidèle miroir de la pensée, il n'y a point non plus de peuple qui ne parle pas. L'enfant crie en naissant et bégaye bientôt: l'homme parle comme l'oiseau vole et comme la fourmi travaille . liiislinct lui fait articuler des sons que l'instinct lui fait entendre : llialiilude et la raison, le hasard, c'est-à-dire l'action des lois qui nous échappent, complètent le langage; mais l'homme ne peut être sans que la parole existe.

L'animal met dans un cri l'expressinii (iiiii|)k'\e d'un sentiment, la juie. l'amour, la crainte, la colère : ce cri, chez l'homme, c'est l'interjection brève, susceptible déjà •d'une certaine variété.

L'homme peut rappeler à l'homme l'idée d'un animal en imitant son cri. Les Chinois appellent le chat mao; nous avons le cri-cri, le coucou. Toutes les langues ont •des mots de ce genre: il s'en forme chaque jour, car le dindon, nouveau en Europe, a reçu dans le midi de la France le nom de piou, et les .\ustraliens appellent la scie ijar, en imitation du bruit qu'elle fait. .Mais cela ne rend pas compte du langage; il reste un abîme entre ces exclamations et le discours le plus simple : il faut combler cet abîme.

Par toute la terre, riiomme sourit pour témoigner la joie et se courbe pour implorer ; par toute la terie. ou à peu près, la couleur rouge symbolise la guerre, la force, la souveraineté; la couleur noire, l'infortune et le mal: la couleur blanche, la vérité, le bien, l'absence et le deuil. 11 y a donc entre certains gestes, certaines couleurs dune part, et certaines idées de l'autre, un rapport naturel que linstinct nous révèle.

Il en est des sons comme des gestes et des couleurs : il y a des modulations plus

claires, d'autres plus sourdes, des articulations de force inégale, déliées, âpres ou sti'identes, comme il y a des idées agréables ou tristes, des êtres aimés ou redoutables, des actions douces ou violentes.

Il y a des sons, enfin, dont l'articulation est plus facile, comme il y a des idées qui se présentent plutôt que d'autres.

Il y a donc, comme le dit M. Max Millier, des types phonéliqnes correspondant à certaines idées. La constance de ces types, toutefois, n'est pas absolue, et le savant professeur dOxford rappelle une pensée ingénieuse de Heyse, qui compare la variété de ces premières expressions à celle des sons rendus, sous des percussions diverses, par des lames de métaux différents.

La loi de ces variétés échappe à l'observation ; on peut dire qu'à chaque idée simple répondent un certain nombre de types, mais on ne saurait ajouter que tel type est propre à telle race, à tel climat ou à tel continent : chacun d'eux, au contraire, est commun à des familles humaines que la distance, l'histoire et la nature séparent profondément: et bien que tous ne se retrouvent point partout, on rencontre fréquemment sur un petit espace les types représentatifs les plus remarquables d'une même idée.

Ainsi, l'idée de père est exprimée presque universellement par des mots composés de l'une des consonnes p, h, t, d, m, et d'une voyelle qui ordinairement est a. Des formes très-voisines, ut, aitu, tata, tcle, se rencontrent en égyptien, en basque, au Congo, à Mozambique. Dada est turc; dade et dadi se rencontrent dans les langues des Cafres; ama est mantchou, et mamun australien; mania, en fellata, signifie grand-père, et en cingalais beau-père; ab, aba, baba, papa, pa, sont de tous les pays ou à peu près; enfin, l'idée de père est rendue dans les seuls dialectes de la Frise, d'après Kohi, par les mots de baba, late, aatj, etc. ; et dans les dialectes gallo-italiens, d'après l'excellent ouvrage de M. Biondelli, par les mots ta, ata, alla, pa, papa, boba, etc.

L'idée de mère est de môme très-généralement rendue par des mots tels que am, mou, maina, wa, yu, îtija. Le sanscrit rend les idées de père et de mère par des mots en pa, en ta et en ma, comme par les formes pareilles aux formes latines patcr et mater. Ces appellations enfantines n'ont pu être devancées par aucune autre partie du langage ; elles ne sont pas particulières au sanscrit : on ne saurait donc pas plus voir leur origine dans des radicaux signifiant nourrir, protéger, respecter ou embrasser, qu'on ne peut voir celle du mot coucou dans le radical hiilch, faire du bruit; ce sont, au contraire, les mots signifiant nourrir, protéger, etc., ou du moins les valeurs attribuées à ces mots, qui sont postérieurs, s'il n'y a pas eu simultanéité et confusion complète dans la création du substantif et du verbe.

Page 1