TYPES PHONÉTIQUES
Les types phonétiques peignent surtout des actions : ht et As, en sanscrit, en arabe, en turc, etc.. rappellent Taction de couper: dans la plupart des langues. fl,pl, celle de couler; r, celle de couler, de rouler, de courir; sp, celle de sauter ou de jeter; st, larrèt; gl, l'attache; etc. L'expression des idées de bouche, de langue, de dents, de gosier, de nez, emprunte des articulations dites labiales, telles que m, h, w; linguales, telles cjue /; dentales, telles que d, ts, n; gutturales, telles que ù. g, r; nasales, telles que n, ou sifflantes, telles que s. Les articulations 7n, mn ou ùm, ou encore (/, pourront servir h peindre l'idée de manger ou ;i dénommer certains aliments. L'usage de la combinaison nam est très-fréquent en Afrique, en Amérique, en Asie; nos mots manchicare, manicar, mangiar, manger, la rappellent.
Les plus récents de ces mots sont les plus imitatifs : peut-être est-ce parce que le latin, très-cultivé, avait alTaibli une forme ancienne et po])ulaire, soit par euphonie, soit afm d'y trouver une étymologie, et que des peuples plus jeunes en ont instinctivement gardé ou reconstitué le plionétisme expressif.
D et / traduisent l'idée de parier, et quelquefois, soit seuls, soit unis à g, celle de manger; n, su, vf, celles qui se rattachent aux fniirtions nasales; n et g, enfin, expriment le passage, rétrangiement, l'obstacle, etc.
Frappé de la constance de ces éléments ((inununs, de Mérian dressa un catalogue de mots appartenant à beaucoup de langues, présentant le même sens et pouvant se rapporter à un certain nombre de types monosyllabiques, ou composés d'une, deux et ciuelquefois trois consonnes. Il voyait dans ces types les racines primitives dont les mots étaient sortis, et pensait qu'il n'y avait eu à l'origine qu'une seule langue. C'était faire passer deux erreurs au moyen d'une vérité. Si, en effet, l'existence des types phonétiques est incontestable, rien n'est plus délicat que leur détermination. La ressemblance de quelques mots peut tenir à des causes très-différentes de celle qu'on suppose. Il n'y faut donc pas trop insister. Enfin, la théorie des racines primitives ne peut qu'égarer l'esprit. Je traiterai plus bas ces deux questions.
Le phonétisme imitatif sera nécessairement plus ordinaire chez les peuples qui vivent plus près, de la nature, et plus rare chez ceux plus cultivés dont la langue a elé depuis des siècles mélangée à d'autres, épurée et remaniée sans cesse. Les mots qui, chez nous, se rattachent à des types anciens, ont traversé trop d'aventures pour n'y pas laisser quelque chose de leur forme, de leur articulation, de leur sens. Il y a des nations très-avancées, cependant, chez lesquelles le phonétisme imitatif est trèsmarqué. On remarque que le génie de ces nations est très-actif, et que leur esprit indépendant, leur forte individualité, ont repoussé le joug classique que portent les autres. La nation anglaise en est le plus grand exemple. Le même fait se révèle dans les dialectes qui s'écrivent peu, et dans le jargon des classes qui vivent en dehors
14 CRÉATION DU VOCABULAIHE.
de la civilisation ot de la loi, campées en quelque sorte dans les très-grandes villes, peu visibles à Paris, nombreuses à Londres, où la (pialification très-expressive et très-juste iVurabes des vues sert à les désigner.
Le phonétisme imitatif des Anglais, celui des dialectes populaires, celui des arabes des rues, ne résultent point d'une tradition, mais de l'exercice constant de la faculté créatrice. Wallis montre qu'en anglais, au conniicncement des mots, sn se rapporte souvent au nez ou à l'idée de ramper ; que hl indique de même une explosion, sir une action forle, st une action qui dure ou s'acbève, thr un jet, ur une distorsion, cl une adhérence, sp une expansion, si un glissement, etc.
Ces remarques, dit le grand lexicographe anglais S. .Tohnson dans la grammaire qui sert d'introduction à son Dictionnaire, sont plus subtiles que solides. On pourrait les mulliplier et en faire de pareilles sur loutes les langues. Il faut certainement les accueillir avec réserve ; mais elles portent sur quelques faits réels, et toutes les langues n'en présentent pas autant. Ce n'est pas tout : ces formes sont bien anglaises; c'est le métal anglais sonnant sous la percussion d'une idée et sonnant à peu près de même pour des idées voisines. Il en est de même des termes triviaux forgés dans un cabaret ou débités sur un théâtre et répandus de là dans toute une ville, connne les termes inventés par un sauvage dans ciuelque assemblée sont colportés dans leurs villages par ses auditeurs.
Assurément quelque habitude guide, en dehors de l'instinct, dans le choix des sons; mais l'haliitude n'existerait pas sans l'action ancienne et constante de l'instinct. Les types vivent, soit que des mots existants les rappellent, soit même que l'esprit les tienne en réserve. Balzac et Dickens n'ont pas donné aux personnages que créait leur fantaisie des noms indifférents. Ceux de Blitil et de Tartuffe, ceux de Jérôme Palurot et de Gogo, ceux de don 0"ijo'e et de Sancho prononcés à l'espagnole, rappellent quelque idée par eux-mêmes. Le nom de Gogo donné à un hypocrite ou celui de Tartuffe à un niais n'auraient pas la même force. Mais ni le sanscrit, ni la tradition, ne sauraient expliquer cela, et il est imprudent de leur en demander le secret. Si Ion se contentait de ces apparences qui satisfont des utopistes, on serait sans doute satisfait; car, grâce aux permutations très-nombreuses dont on peut fournir des exemples, on peut retrouver toutes les langues en germe dans le sanscrit; on les retrouverait de même dans l'arabe. M. Renan a insisté avec raison sur le danger que présentait l'emploi des dictionnaires hébreux et arabes : on a vu donner d'une même inscription cunéiforme, supposée sémitique, trois traductions entièrement différentes. Je pense qu'il serait facile d'en donner ])ien d'autres encore. Un docteur Schmidt fait sortir toute la langue latine d'une seule voyelle. Il n'est pas de folie à laquelle on ne puisse prêter quelques dehors spécieux ;