‹ Mémoires sur la Chine. Série complémentaireChapitre 7 sur 31 · THÉOIUE DES RACINES PRIMITIVES · texte numérisé non relu

THÉOIUE DES RACINES PRIMITIVES

mais la critique, toujours en éveil, ne doit inscrire les faits que quand ils sont constants, et ne s'exprimer qu'en termes généraux sur les choses dont le détail est inaccessible ou n'est pas encore complètement étudié. Il en est particulièrement ainsi des étymologies, c'est-à-dire des rapports qui lient notre vocabulaire à des vocabulaires plus anciens. Dans une acception générale, on doit reconnaître (]ue ces rapports existent; dans chaque cas particulier, on doit, au contraire, incliner d'abord vers le doute.

De ce (jue les mots se forment d'après des types phonétiques, il n'en faut pas conclure que ces types se présentent d'abord dans le langage sous une forme rudimenlaire. M. Threlkeld voit dans la langue des Australiens autant de racines que cette langue compte d'articulations ou de modulations, de consonnes ou de voyelles. Ces racines peindraient, selon lui, des idées abstraites; de telle sorte que l'informe jargon du plus stupide des peuples serait tout un cours de métaphysique et résulterait de la convention la plus savanle. Je ne sais commeni il a [)u embrasser ce système, auquel l'examen des faits ne mr parait nullement conduiie. (i. de Ilumboldl pensait, comme Grimm et Adelung, (jue les premiers mois devaient èlre des monosyllabes. Tant ([ue les mots simples suflisaieni, il lui sendjlait qu'il n'y avait guère de motif pour désigner un seul objet par plus d'une syllabe : c'est là une naïveté philosophique. La nature mesure les forces (ju'elle met en jeu; elle prodigue cependant les germes de la vie. Quant à l'homme, il exagère ses premiers eiïorts, et n'arrive qu'à la longue à en réduire l'excès : ses premiers signes écrits ne sont pas simples. Les plus anciens caractères chinois sont peu compliqués sans doute , mais il est facile d'en imaginer de plus brefs dont les Chinois ne se sont point avisés. Le langage peut devenir presque monosyllabique quand les mots usés et réduits ont acquis par une longue durée une valeur bien connue : c'est le cas en anglais et en chinois. D'autres langues, le malais par exemple, non moins simples dans leur grammaire et dont les mots peuvent être regardés comme pi'imitifs, comme l'élément d'autres mots, comptent peu de monosyllabes. On peut ajouter que les prétendus monosyllabes anglais et chinois comptent quelquefois cinq consonnes dans la première langue et trois syllabes distinctes dans la seconde, et qu'il n'existe aucun exemple d'une langue absolument monosyllabique.

Mais les premiers hommes n'ayant point consigné leurs mots dans un dictionnaire, et voulant être entendus les uns des autres, devaient évidemment donner à leur pensée son expression la plus complète. Leur langage devait être un pléonasme perpétuel. L'enfant use de monosyllabes redoublés, tels que nanan, dodo, toutou. Ces redoublements sont fréquents chez les sauvages et même chez les Chinois, qui eu usent beaucoup pour la désignation des degrés de parenté. On trouve dans un grand

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nombre tridiomcs grossiers des monosyllabes que j'appellerai développés, tels que mba, amba, mbainba, etc. Le mot finina, manger, commun à plusieurs peuples africains et connu hors de l'Afririue, rappelle les idées de mâcher, de manger, d'avaler; le mot mangiar les rappelle mieux encore. Aucun monosyllabe ne serait aussi éloquent; et si deux ou trois monosyllabes réunis avaient servi à composer ces mots, chacun de ces mots isolés eût pu n'être pas entendu. Je ne doute pas qu'un sauvage ne conqirenne de suite les mots s^oy) et /io//c, le mot arabe idjri, courir: mais il comprendra d'autant mieux des mots de ce genre qu'ils seront phonétiquement plus complets. Il faut remarquer, d'ailleurs, que la plupart des langues parlées par des sauvages disposent de peu de sons, ce qui réduit le nombre de leurs monosyllabes possibles. Non-seulement le mot ne se présente pas sous la forme simple que le raisonnement pourrait lui donner, non-seulement le verbe et le substantif peuvent être confondus, mais encore les articulations se doublent et se confondent souvent : mb, vip, ml, nt, ng, fig, se trouvent partout où il existe des sauvages ; dl, c'est-à-dire la confusion du d et de 1'/, existe dans le galla et d'autres langues, comme jadis dans le norse et le latin. Les articulations rendues en français par ch et j n'existent souvent que combinées avec le / ou le rf (tch, dj, ch et j en anglais). Il semble que chaque fraction de la race humaine n'ait connu d'abord qu'un petit nombre d'articulations, et que, par le mélange seul des races et des idiomes, quelques peuples soient arrivés à les posséder presque toutes, sans qu'aucun en ait encore réuni la totalité. On est surpris même de voir que des langues très - répandues se passent de nos consonnes b, d, r, dont l'usage semble si naturel, comme le français et l'anglais se passent des gutturales aspirées de l'arabe.

Les premiers hommes n'ont donc pas parlé par monosyllabes ; on peut ajouter que, même en allongeant un discours que la pensée ne pressait pas beaucoup, ils n'eussent pu se faire entendre s'ils ne s'étaient aidés de l'intonation et des gestes. Dans un ouvrage sur le Soudan, j'ai montré des Arabes accompagnant leurs discours d'une mimique facile à entendre : quand ils parlent de manger, portant la main à la bouche; quand ils jiarlent de boire, portant l'ongle du pouce sur les dents; quand ils parlent de dormir, appliquant la main sur l'oreille; quand ils veulent signifier qu'il n'y a rien, faisant claquer l'ongle sur les dents, et quand ils veulent représenter une incommensurable abondance, soulïlant sur leur main. J'ai énuméré trente de ces gestes; il y en a certainement bien plus. Dans le même livre, j'ai parlé du cla- (luement de langue que font entendre surtout les Nubiens : ce son est usité par toute la terre; mais les Nubiens en font un usage très-fréquent, et, suivant l'intonation et le geste, ce son peut signifier oui, non, c'est bien, je ne veux pas, qu'est-ce que c'est? etc.

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