THÉORIE DES RACINES PRIMITIVES
Il y a chez le sauvage, et Ihoninie peu cultivé en tient toujours, car on peut dire que l'homme nail sauvage, une extrême acuité des sens qui se développe par Tusage et en l'absence dun exercice fatigant de l'esprit; le sauvage apprend jusqu'à la langue des bêtes : l'Arabe parle au cheval: il dit khe au chameau, et le chameau sagenouille. -Nos chevaux entendent ha et dia; les bouviers dirigent leurs bœufs par des mots analogues. Il m'est arrivé à moi-même de voir dans le parc de Saint-James un jeune idiot qui bêlait avec les moutons, s'en faisait suivre, les faisait aller, venir, enfin parlait leur langue, si cela peut s'appeler une langue.
Si l'idiot et les bêtes s'entendent, on comprend que deux sauvages puissent s'entendre. Deux savants, l'un Chinois, l'autre Français, ne s'entendraient pas sans élude. In Hottentot et un Australien s'entendraient, je le crois, très-vite, parce qu'ils donneraient à leur pensée la traduction parlée et gcsticulée la plus complète, feraient à la fois comme les paysans anglais et français qui disent : Sa y s he he saijs et Qu'il dit dit-il; comme le Béchuana qui dit : Disant il dit; comme l'hébreu, dans lequel on trouve : // ouvrit la bouche et dit; connue le Français et le Chinois qui disent : Voyons voir et Regarder voir, et connue le paysan provençal qui touche t^on (cil en disant : J'ai vu, et son oreille en disant : J'ai entendu.
Il est naturel que les idées voisines de couper, de trancher, de tailler, s'expriment instinclivement par des sons peu difTérenls. et que les trois mots ainsi formés aient tous les trois quehiue chose de commun ([ui n'existait pas avant eux et sans eux, mais qu'on peut en isoler et qui se trouvera alors les résumer en les rappelant.
Les fameuses racines monosyllabiques du sanscrit ne me paraissent pas autre chose. C'est cinq siècles environ avant Jésus-Christ que des lettrés indiens les ont fait surgir de l'analyse de leur langue : déjà, cependant, cette langue existait depuis des siècles que l'histoire n'a pas comptés; depuis longtemps on l'écrivait, et les Indiens en auraient su le secret juste autant que nous-mêmes si des études plus larges ne nous avaient ouvert un immense horizon qui leur était fermé. Si les lettrés anglais ne savaient rien du passé saxon et anté-saxon de leur langue, s'ils ne savaient rien d'aucune autre langue, ils trouveraient sans doute, en étudiant l'anglais, les radicaux sn, bl, st, etc., par lesquels ils feraient débuter le langage; ils trouveraient dans le mot swing les radicaux sw, indiquant un certain mouvement doux et latéral, et ing, marquant la continuation et la lente extinction de ce mouvement ; ils se baseraient sur l'analyse de mots tels que sway, swag, siveep, swim d'une part, sling, cUng,fling et sting de l'autre. Klaproth, éminent par l'étude, l'esprit et la critique, mais souvent en défaut, comme tous ceux qui pensent et travaillent beaucoup, s'est laissé prendre à la théorie du monosyllabisme primitif des racines sémitiques. Elles ont
IS CRÉATION 1)1 VOCABlLAlKt:.
en général trois consonnes : il en a ôté une et a comparé les deux autres. 1! a pu trouver ainsi des monosyllabes consistant en une voyelle prise entre deux consonnes: mais ces monosyllabes sont purement artificiels: ils nont en général pas d'existence en aralic ou en liébieu. et quand ils en ont. rien ne prouve qu'ils soient antérieurs aux mots de trois consonnes. M. Renan ne me semble pas admettre cette antériorité : ce n'est donc pas un vain culte poui' lopinion de grammairiens arabes ou juifs trèspeu éclairés, mais une crirn(n(^ ]»lns sévère que la sieiuio qui doil faire rejeter l(\iugement de Klaprotli.
Il est probable, d ailleurs. i(uun granti nombre de mois sont créés d'abord pour exprimer le même objet, et que c'est par élimination que la langue arrive à se limiter.
Le sens des premiers mots est très-vague : le mot lijen en cbinois, mot évidemment très-ancien, signifie le ciel, Dieu, le jour, comme le mot,//, le jour et le soleil. Certains mots ont des acceptions bien plus variées. Medhurst en assigne trente-quatre au mot foH , vent, spiriliis. Dans le langage trivial des Français et des Italiens, les verbes tirés du latin futuerc s'emploient de même avec le sens de donner, de placer, de jeter, de se moquer, etc. Le mot dicte en anglais trivial caractérise des substantifs: exemple : crash iiuj dictes, les dents: grunting dicte, le porc. Les mots chose et machin sont en français vulgaire des sortes de pronoms généraux. Le sens de certains autres mots est très-général : ainsi, en cbinois. tmu et lé, aller et venir, désignent réellement tout mouvement excentrique et tout mouvement concentriiiue, comme on le voit par des composés qui, suivant celui de ces mots qui y figure, signifient emporter ou apporter, prêter ou emprunter, etc.
Ces premiers mots ont un grand emploi. Comme on en fait à cliatjue instant usage pour former des composés quelquefois plus stables (jue telle ou telle de leurs acceptions, il vient un moment où beaucoup de ces composés sont peu intelligibles : cest là qu"est la diflicullé principale du chinois; le chinois et les langues du même type consistant en grande partie en expressions complexes, sorte de résultante de mots premiers qui y entrent comme composants, il serait avantageux d'enseigner dabord bien ces mots élémentaires, dont le nombre est peu considérable.
On retrouve partout la trace de certaines expressions figurées, plus communes dans le premier langage, et qui sont partout à peu près les mêmes : la tête est prise pour l'entendement, le cœur pour le sentiment, le courage, l'intérieur dun objet; le fruit est le fils de l'arbre, le noyau l'os du fruit; un homme brave a un grand cœur, un homme gai a le cœur léger, un homme méchant a le cœur dur, un homme généreux a la main ouverte, un bavard la langue longue ; un lâche est un lièvre ou un chien. Pour exprimer la surprise, on dit que les bras tombent, comme pour la colère