‹ Mémoires sur la Convention, et le DirectoireChapitre 17 sur 110 · CHAPITRE V. ^S · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. ^S

moins ne sont point atteints par la terreur quMs inspirent. Ce sont les Dieux qui lancent la foudre sans craindre d^en être frappés. En France , sous le règne de la terreur , personne n'en était exempt^ elle planait sur toutes les têtes , et les abattait indistinctement, arbitraire et rapide comme la faux de la mort. La Convention, ainsi que le peuple, lui fournit elle-même son contingent (i). Danton , Gamille-DesmouUns et les municipaux de Paris périrent sur le même échafaud où ils avaient traîné la gironde , et le peuple applaudit également au supplice des bourreaux et des victimes. Marat qui semblait ne pouvoir être surpassé en férocité, et dont les exécrables traits représentaient si horriblement la terreur, n^ eut pas lui-même échappé, si le poignard d'aune femme courageuse, ne Peut conduit au Panthéon; et Robespierre enfin, le grand-prêtre ^e cette sanglante furie, lui fut réservé comm^ dernière victime.

On a trop mal présumé delà perversité humaine, lorsqu'on a imputé à quelques personnages Fatroce conception de ce qu'on a appelé le système de la terreur. S'il eût été présenté tout-à-coup et dans toute son horreur, il n'est pas un homme, quelque barbare qu'on le suppose , qui n'eût reculé d'épouvante. Mais rien ne fut plus éloigné d'un système que la terreur. Sa marche, malgré sa rapidité, ne fut que progressive; on y fut successi-

^i) Pa^ebant terrebantque. Ta cit. , Annal. L. L

vement entrainç; on la suivit sans savoir où on allait ; on avança toujours, parce qu^on n^osait plus reculer et qu'on ne voyait plus d'issue pour en sortir. Car Camille-Desmoulins et Danton, Tun fameux par la hardiesse de ses pensées et le sel de ses pamphlets, Fautre par ses formes athlétiques et son éloquence populaire , périrent pour avoir parlé de modération ; et Robespierre ^ lorsqu'il fut attaqué par des hommes bien plus occupés de leur salut que de celui de la France , se préparait à rejeter sur eux les crimes de la terreur.

Ce furent les résistances des ennemis intérieurs et extérieurs de la révolution qui amenèrent peu à peu la terreur. Elles firent naître Tex^agération du patriotisme. Elle commença dans les classes supérieures par la chaleur et la violence des discours , et finit dans les basses classes par Fatrocité des actions. Quand le tiers-s^tat eut renversé les privilèges , il prit aux yeux du peuple la place de Paristocratie ; et lorsque le> peuple eut fait la guerre aux défenseurs de ses droits , il chercha dans son propre sein des victimes obscures pour alimenter là terreur , comme on voit des esclaves briser leurs chaînes, exterminer leurs tyrans et leurs libérateurs, et s'égorger ensuite entre eux, enîyrés de sang et aveuglés par leurs victoires. Alors il semblait que pour échapper à la prison ou à réchafaud , il n'y avait plus d'autre moyen que d'y conduire les autres. Quelques individus dénonçaient et proscrivaient par haine et par ven-

CHAPITaB V. 47

geance; mais le plus grand nombre croyait fiiire une action louable et bien mériter de la patrie.

Autant on cberche , dans les temps ordinaires à s^éleirer, autant on s^efforçait dans ce temps de calamité de se rabaisser pour se faire oublier, ou de se dégrader soi-même pour se faire pardonner sa supériorité. On déguisait non - seulement sa naissance et sa fortune, mais tous les avantages, plus légitimes encore que donne la nature ou rédncation. Tout se rapetissait pour passer sous le niveau populaire. Tout se faisait peuple, tout était confondu. On abjurait costume , manières , élégance, propreté , commodités de la vie, politesse et bienséance 9 pour ne jpas exciter Tenvie de ceux à qui tout cela était étranger.

La Convention nationale ne fut plus elle-même qu^une représentation nominale ^ qu^un instrument passif de la terreur. Sur les ruines de son indépen«dance, s^éleva cette monstrueuse dictature devenue si fameuse sous le nom de comité de salut public. La terreur isolait et frappait de stupeur les representans comme les simples citoyens. En entrant dans rassemblée, chaque membre plein de défiance observait ses démarches et ses paroles dans la crainte qu^on ne lui en fit un crime. £n effet rien nMtait indiffèrent , la place où Ton s^as«* seyait y un geste, un regard, un murmure, un sourire. Le sommet de la montagne, passant pour le plus haut degré du républicanisme ^ tout y re-> flnait , le côté droit était désert depuis que la gi-^

48 convbktiow^

ranàe en avah^ie arracliee ^ ceux qui y aToient sîegé avec eHe, ayant trop de conscience ou de pudeui^ jpour $& faii^ montagnards , se réfugiaient dans le ventre toujours prêt à re(;èvoir les hommcsr qui cherehaient leur saiut dans sa complaisance ou sa nullité; Des personnages encore plus pusii^ lanimes ne prenaient pied nulle part, et pendant la séance changeaient sou r en t de place, croyant ainsi tromper Tespion , et , en seilonnant une cou-* leur mixte , né se mettre mal avec personne. Les pins prndens faisaient encore mieux; dans In . crainte de se souiller et surtout de se compro^ mettre , ils ne s'asseyaient jatftais^, ils restaient hors des bancs au pied de la tribune ; et dans les occâl*^ sions éclatantes où ils avaie^nt de la répugnance' àr t^ter pour une proposition, et où il pouvait y avoir du danger à voter contre , ils se glissaieilt fiîrlîve-î ment hors de la salle.

La majorité de la Convention notait pas plus terroriste que la majorité dé la nation. Bile ne Commanda ni lesnoyades de Nantes^ ni les mitraillades de Lyon. Mais ne pouvant, ou n'osant plus désapprouver tout haut ce qu'elle improuvàit intéHeurement , elle gardait un morne silence. Les séances autre*^ fois si longues et si orageuses , étalent la plupart calmes, froides et ne duraient qu'une* ou deux heures. Elle ne pouvait user de l'ombré de liberté qui lui restait que sur des objets de peu dïmportanc6^(, et dans les matières graves elle attendait l'initiative du cojmîté de salut public et suivak

CHAPITRK V. 49

docileiBent soti impulsion. Ses membres , son mp-^ porteur , se faisaient attendre nomme les chefs de PÉtat et les dépositaires du pouvoir souverain; iorsquNb s^acfaeminaient vers la salle des séanoes ^ ils étaient précédés d^uoe poignée de vils courti**t sans qai semblaient annoncer les maîtres du raonde« On cherchait à lire sur leurs visages s^iis appor-^ taient un décret de proscription ou la nouvelle d^une victoire. Le rapporteur montait h la tribune au milieu du plus profond silence, et lorsqti^il avait parlé , si Ton prenait la parole après lui < ce notait que pour renchérir encore sur ce qn^il avait dit) et ses conclusions étaient toujours adoptées plutôt tacitement que par un vote ostekisible et formeli Quand il annonçait ^ par exemple, le triom^ phe des armées^ son attitude insolente semblait dire : Ce n^st ni vous , ni le peuple , ni Tarmée qui ont vaincu , c^est le comité de salut public* Il sVtait en effet emparé de tous les pouvoirs , de la législation et du gouvernement , de la pensée et de rexécution* Il avait fini par enlever les pros^ crîplions au comité de sûreté générale qui fut bieatôt réduit à Todieuse attribution de les pré««pareTi.

Comment la Convention nationale put^^elle éttû aotenée à cet état dégradant de sérvitmde; pour les en&emis de la révolution on les esprits supet<* ficiels ce serait une question inutile à «iraminér; Pour tout homme impartial qui eonnatt le coe^tir humain et qui réfléchit ^ Fa^serviss^meutd^une

5o CONVENTION^

assemblée n^est pas un phénomène plus surprenant que celui d^une nation tout entière. Il est pro-* bable que la plupart des hommes qui ont accusé la Convention de faiblesse ou de lâcheté, s^ils en avaient été membres , n'^auraient point eux-mêmes évité ce reproche. Il est commode , lorsqu'on est resté tranquille sur le rivage , de foire le brave et de condamner ceux qui étaient enveloppés dans ]a tempête.

La terreur fut plus funeste aux amis de la liberté qu'à ses ennemis. Ceux-ci avaient émigré par un faux point d'honneur, par haine de la révolution ou pour leur sûreté. Ceux-là, forts de leur conscience et de leur patriotisme , restaiept fidèles au sol de la patrie qui les dévorait. Dans cette grande hécatombe , il périt moins de prêtres et de nobles que de plébéiens. Après la terreur, la mémoire des premiers trouva une foule de vengeurs officieux, les mânes des derniers n'obtinrent, pour toute consolation , que des pleurs secrets et des regrets silencieux^ On proscrivit, pour fédéralisme et môdérantisme , des patriotes qu'on ne pouvait accuser comme aristocrates ou royalistes. La plupart des administrateurs et des citoyens, qui avaient îraprouvé la fatale journée d^ 3i mai, payèrent de leur tête. cette généreuse résolution. En voyant ces listes de proscription , les émigrés s'en réjouissaient, comme d'une victoire; la communauté de malheur ne tquchait point les royalistes. Dans les prisons où la terreur , confondant tous les rangs ,

Page 1