CHAPITRE V
vendeurs s^entendaient pour éluder le maximum ^ et il faisait renchérir les prix, comme les lois contre Pusure font augînenter Vintérét de Pargent.
La dépréciation du papier-monnaie en accélérait la circulation et concourait à activer Tihdostrie. Personne ne voulait thésauriser avec une valeur aussi précaire. Chacun s^empressait de la convertir en marchandises, en productions, ou de la dépenser. Jamais on ne vit autant de trafic et dé négoce. Tous les rez-de-chaussée de Paris étaient convertis en magasins et en boutiques. Cétait , îlest vrai, un état violent et désordonné qui ne pouvait finir que par une catastrophe. Elle fîit prévue de loin. Aussi, quand dans la suite les assignats furent démonétisés , cette opération se fit le plus tranquillement du monde. Il semblait que personne n^ perdait , tant on était content de sortir des illusions du papier-monnaie pour en revenir au réel du numéraire.
On a beaucoup exagéré le bénéfice des dilapidations. S^il y en eut , le peuple n'en profita point; il gardait le séquestre apposé sur les propriétés des émigrés et des condamnés ; mais les revenus des biens et le produit des ventes étaient versés dans le trésor public. Les réquisitions étaient pour les armées et les services ppblics. Le maximum^ qui semblait être une mesure populaire, nVtait qu'une loi dé famine pour le peuple. Ainsi, pour quelques individus qui pouvaient s'enrichir, la masse entière vivait dé privations. Elle se consolait par lès jouis-
sanoes de «a vanité. EUe régnait entourée de sang et de débris; mais sapuissance nVtait point illu-^ soire. Si elle obéissait à des chefii , ces chefs lui obéissaient à leur tour, et elle ne regardait les cala-*mités de la terreur que comme une juste ven-^geance et un passage à des temps plus prospères.
Le gouvernement de la terreur voulut réforajer les mœurs et 4<)nner à la nation des institiitions républiciûnes et de nouvelles liabitudes» Mais il u*y eut ni ensemble, iii suite, dans ses projets et dans ses créations. Emporté par les circonstances , pressé par le présent, il était incapable de rien fonder pour Tavenin II fit une constitution dénaocratique, n'^osa s^en Servir, 1^ renferma dans une arche et la condamna au néant. Il imagina un costume national; quelques artistes eu portèrent des modèles et ne trouvèrent guère d^imitateurs. On essaya même de Tathéisme; un représentant du peuple en mission proclama que la mort était un sommei/ éternel f et fit un scandale inutile. La Con-* vention reconnut Texistence d^un £tre suprême et Vimmortalité de Vame^ et éleva des avtds à la Raison; ses temples furent déserts. On institua des fêtes pour consacrer des époques de la révo^ lution et honorer la mémoire des grands hommes* Le peuple seul prenait quelque part à de^ solen*-. nités dont la pompe bizarre et la joie grossière contrastaient avec la goût qui régnait en France, et le deuil qui la couvrait. Ces jongleries n^étaient que de froides imitations des Grecs et des Romains*
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Grêlait en vain qiiVn voulait ramener subitement aux moeurs et à ia simplicité des anciennes répu-^bliques une nation vieillie dans la civilisation. Aussi quand le ressort^ un instant comprimé par la terreur , se détendit , elle reprit ouvertement son caractère original , se» qualités et ses défiiuts. Tout redevint Français. Ce n^eut pas été une folie que de préparer dans les mœurs une réforme analogue au gouvernement républicain , et cependant compatible avec celles du reste de FEurope ; mais ce ne pouvait étfe que Fouvrage du temps et d^institutions appropriées à Tesprit français , si capable d^enthoasiasme. Ce fut faute de savoir sY prendre , qu^avortère^nt pour le moment deux conceptions de oette époque véritablement grandes et utiles pour le but qu'On se proposait. Je veux parler du nouveau système de poids et mesures et du calen** drier républicain. Elles eussent probablement réussi beaucoup plus tôt , si Ton nVvait pas rem* placé les dénominations vulgaires et usitées par des termes scientifiques que le peuple ne pouvait ni prononcer, ni comprendre; et si Ton n^avait pas substitué aux noms des saints des objets qui prêtaient au ridicule^ Car, avec quelques modifiea*ttons qui ne changeaient rien au fond, le nouveau système des poids^et mesures s^est soutenu, et Von était réconcilié avec le nouveau calendrier, lors^ que Bonaparte le sacrifia à la, cour de Rome.
La terreur de 98 ne fut pas une conséquence né^ cessaire de la révolution , elle en fut une déviation
malheureuse. Elle fut plus fatale qu^utile à la fon^ dation de la république , parce qu^elIe passa toutes les bornes, qu^elle fut atroce, qu^elle immola et amis et ennemis , qu^elle ne put être avouée par personne , *et qu^elle amena une réaction funeste non-seulement aux terroristes, mais à la liberté et à ses défenseurs. La terreur était trop violente pour durer; elle finit sans préméditation comme elle avait commencé.
Lés hommes quWeuglait le fanatisme politicpje , ou qui ne souffraient pas de la terreur, s^inquiétaient fort peu de savoir comment et quand elle finirait. Ceux qui réfléchissaient, ou sur qui pesait Toppression, ne le prévoyaient pas. Dans la plupart des affaires ou des crises politiques le dénouement ou le remède viennent le plus souvent d'une manière à laquelle on ne s'attend pas. La terreur ne finit point parce que ses chefs étaient las d'égorger ^ mais parce qu'ils s'épouvantaient les uns et les autres , et qu'ils se divisèrent. C'était à qui attaquerait le premier, car lorsqu'on se ^tenait sur la défensive , on était perdu.
Jt n'avais jamais dit un seul mot à Robespierre : sans parler de ses discours et de ses actions , sa personne seule avait pour moi quelque chose de repoussant. Il était d'une taille moyenne, avait la figure maigre et la physionomie Iroîde, le teint bilieux et le regard faux, des manières sèches et affectées , le ton dogmatique et impérieux, le rire forcé et sardonique. Chef des sans-culottes , il était
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soigne dans ses vétémens, et' il avait conservé la poudre , lorsque personne n'en portait plus. Peu coramunicatif^ il tenait toujours à une certaine di»* tance les personnes avec lesquelles il avait le plus d^intimité; cVtait une espèce de pontife qui avait ses séides et ses dévotes , et dont Forgueil se complaisait dans le culte qu'ils avaient pour lui. II y avait dans cet homme-là du Mahomet et du Cron>wel , il n'y manquait que leur génie.
Danton, au contraire, avait toujours de l'abandon et souvent de la bonhomie. Sa figure, féroce à la tribune, étsrit, hors de-là, calme et quelquefois riante. Ses principes étaient incendiaires , ses discours violens, jusqu'à la fureur; mais il avait dans la vie privée un caractère facile , une morale trèsrelâchée et le propos cynique. Il aimait le plaisir et méprisait la vie. Il avait de Tame; son éloquence, était volcanique , en tout il était taillé pour être un tribun populaire. C'était le Mirabeau de cette époque. - -^
Comme le commun de l'Assemblée , j'étais sous la foudre et ne la dirigeais pas. Il m'importait donc peu qu'elle fût dans les niains de Danton ou dans celles de Robespierre. Dans tous ces combats , je ne voyais qu'un changencient de tyrans , et non la fin de la tyrannie.
Cependant s'il eût fallu choisir, j'aurais préféré Danton. Lorsqu'il fut menacé, je me sentis en outre attiré vers hii par ce penchant qui m'a toujours entraîné vers le faible ou l'opprimé. Je remarquais
6o CONVENTION.
qn^il était trèa^refroldi , il nVtait pFus aussi assidu aux séances et il y parlait beaucoup moins. On eut dit qu^il se détachait peu à peu de la politique, comme un malade abjure le monde en voyant appiH)cher Ja mort. Je lui dis un jour ; « Ton insqun ciance mMtoune , je ne conçois rien à ton apathie. n Tu ne vois donc pas que Robespierre conspire ta » perte ? Ne feras-^tu rie^ pour le prévenir ? ^ — Si je » croyais , me réplîqua-t-il avec ce mouvement de )^ lèvres qui chez^ lui exprimait à la fois Je dédain i> et la colère , qu^il en eût seulement la pensée , je » lui mangerais les entrailles. »
Cinq à six jours après 9 cet homme $i terrible se laissa arrêter comine un enfant et égorger comme un mouton. Avec lui périt Hérault de Séçhellesi qui, malgré son dévouement à la révolution f ne pût se faire pardonner sa naissance , une belle figure, sei; manières nobles et gracieuses; et Péppuse de Camille-Desmoulins, resplendissante de jeunesse et de beauté, accusée d^avoir conspiré pour sauver soQ m4rî , les suivit sur Péchafaud.
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