CHAPITRE XI. f3i
Tun et Pautre se trouvèrent réunis dans le costume des femmes., Ce qu^il j avait dans cet héritage des Grecs et des Romains d^inconveuant pour nos mœurs et pour notre climat, a disparu depuis, et il n^est resté de cette imitation, trop servile dans le principe , que ce qui était bon et raisonnable , et TEurope s^en est accommodée comme la France.
' Madame Récamier dut ses succès à ses charmes personnels. Cétait la beauté, la grâce et la simplicité d^une vierge de Raphaël.
Madame Tallien, non moins belle, réunissait Taimable vivacité française à la volupté espagnole. Fille de M. Cabarrus , banquier de Madrid, épouse d^un gentilhomme français, M. deFontenay, arrêtée dans le temps de la terreur, elle dut son salut à Tallien, et le paya du don de sa main. Elle se trouva par cette union associée k la révolution et jetée dans la politique. Elle y joua le seul rôle qui convint à son sexe et prit le département des grâces. On rappelait Notre-Dame de thermidor ^ car elle rendait service aux malheureux de tous les partis. Cela n^empécha pas les royalistes , par une injure gratuite et une ingratitude atroce, de la nommer Notre-Dame de septembre^ faisant allusion aux massacres des 2 et 3 septembre 1792^ pendant lesquels Tallien était secrétaire de la commune de Paris* Madame Tallien était recherchée et courtisée à la fois pour elle -- même et pour rinfluence de son mârî dans les affaires. Elle était Tornement de toutes les fêtes et Vame de tous les plaisirs ; elle régnait sans
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avoir les embarras du trône; son empire sëcha bien des larmes et n^ea coûta, que je sache, à personne. Ten parle bien impartialement, car je ne Tai jamais vue que dans le monde , et je ne crois pas lui avoir parle ime seule fois. Je n^estimais pas son mari, je Tattaquai même ouvertement le i" brumaire an IV. Je Favouerai, quel que soit le jugement que Ton doive en porter, jVtais alors si scrupukux sur le maintien de Tégalite, que tout ce qui acquérait de rélévation politique me portait ombrage. L^in-* flexibilité de mon caractère ne me permettait pas de rendre des hommages à la femme d^un homme public auquel les événemens avaient donné une grande importance, dont les principes mVtaienl suspects et dont je redoutais Tambition. Cependant des hommes très • sévères sous plus d^un rs^pporl me donnaient d^autres exemples. La veille de Tai^^ niversaire (fu 9 thermidor, Lanjuinais, avec lequel je me trouvais, me quitta pour aller cher Madame Tallien à qui Ton donnait ce jour là une fête*
Une femme célèbre à d^autres titres , Madame de Staël était aussi à Paris dans ce temps-là. La Suède avait reconnu la république et envoyé M. de Staël comme ambassadeur. Cétait unbon homme^ peu fait pour la politique , plus Français que Suédois , et plus occupé de conserver sa place que de tout autre chose. Originaire de Genève, la famille de Bladanie de Staël était devenue française. M* Necker, aom père, financier, homme de lettres, hcmune d^État, avaitfait une belle fortune, et joué un grand rôle en
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France, et surtout au^ commencement de la révolution. Madame Necker, bel esprit et auteur, avait dignement soutenu par ses qualités personnelles le rang où Pavaient placée dans le monde les emplois de son mari.*^Madame de Staël née avec d^heureuses dispositions, sVtait donc trouvée dans la situation la plus favorable à leur développement. Dans des temps ordinaires , avec la force de son esprit et la vivacité de son imagination , elle eût toujours obtenu du succès dans les lettres , mais la révolution lui ouvrit encore une autre carrière; elle devint un personnage politique et littéraire. Elle tenait à Taristocratie par son éducation et par ses rapports de société, et à la liberté par sessentimens et sa raison. Cette circonstance explique les contradictions qu^a plus d^une fois présentées sa vie. Elle avait connu tous les personnages célèbres ou fameux de la cour et des assemblées nationales ; elle fut témoin de la plupart desévénemens. Elle avait partagé la bonne et la mauvaise fortune de son père, elle s^était enivrée de ses triomphes et Tavait accompagné dans ses re^ vers. Son admiration pour Thomme d^Ëtat, exaltée par la piété filiale, était un véritable culte; pour die les prin^pes de son père étaient des oracles, ses plans le comble de la sagesse , ses vertus le beau idéal , ses talens du génie.
En France, on ne partageait pas cet enthousiasme. Les royalistes accusaient M. Necker d^avoir été le principal auteur de la révolution et d^avoir perdu le roi et la monarchie. Les républicains lui
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reprochaient d^avoir. Voulu arrêter le mouvement qu^il avait lui-même donné vers la liberté; son or-' gueil avait indisposé, tous les partis , et tin homme, auquel on ne pouvait refuser de la probité, des idées libérales ; de bonnes intentions* et des lumières , avait trouvé le secret de n^être dans sa retraite regretté de personne, et d^être pour ainsi dire oublié. Les temps de son. dernier ministère avaient étc si difficiles que Thomme le plus fort en eût probablement été dominé ; mais le tort ou le malheur de M. Necker fut de servir de bonne foi une cour qui trompait tout le monde, de subordonner sa conduite politique à son attachement siacète pour des princes qui le détestaient, et de vouloir soutenir un édifice qu^il avait ébranlé et^ qui sMcroulait de toutes parts.
Madame de Staël, quoique de Técole de M. Necker, nWait pas la même candeur. Femme, sans devoirs ni responsabilité politiques, elle savait se plier aux circonstances. Elle était franchement républicaine, sans renier son père et sans abandonner ses amis royalistes. Son salon était ouvert à tous les partis. On le lui pardonnait en faveur de son sexe , de son esprit , de son talent , de ses principes. On avait vu à Paris des femmes réunir chez elles Pélite des hommes aimables ^ des littérateurs et des sa vans; mais, depuis la Fronde, aucune n^avait eu peut-être une influence politique aussi marquée.
M. De vaines , élève de Turgot et ancien rcce-
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•renr-général des finances ^ réunissait unr société d^hommes peu nombreuse , mais d^autanC plus agréable. Loin d'avoir les ridicules et les travers que Fon prétait aux financiers de Tancien régime, il avait des manières simples et polies , un caractère doux et aimable, de la bonhomie et de la finesse , un esprit orné et un goût délicat. Il avait vécu dans la haute société avant la révolution , il en connaissait les- personnages et les anecdote»; il donnait de Fintérét à des bagatelles , par la grâce avec laquelle il les racontait , et apportait dans les choses sérieuses la gravité qui leur convient. Celait en tout un vieillard d'un excellent commerce et d'un fort bon conseil.
Madame Devaines était en beaucoup de points tout l'opposé de son mari. Elle avait une imagination ardente, une élocution vive; elle aimait la discussion, la provoquait et l'animait par la chaleur avec laquelle elle soutenait une opinion. Sans posséder cette profondeur de connaissances que peu- * vent seules donner une éducation spéciale et une étude suivie , elle avait sur la plupart des matières de ces notions générales , qu'avec de l'esprit naturel on acquiert dans le commerce des hommes instruits , et qui suffisent pour jouer un rôle dans la conversation : elle effleurait ce qu'elle connaissait peu*, elle s'abstenait de ce qu'elle ignorait ; la contradiction l'excitait sans la fâcher, et comme la dis^ cussion , malgré sa vivacité , ne dégénérait jamais en dispute, on ne s'en quittait pas moins bons-
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amis j même en gardant chacun son opinion. Ëlk; >exécrait la révolatioa, mais elle sî^y était résignée, et son salon était rempli de constitnans et de con^ yentionnels. Comme toutes les personnes passion^ nées 9 elle avait des antipathies, elle j était aussi constante que dans ses attachemens. Mais elle était incapable de nuire anx gens qu^elle n^aimait pas , et capable d'uo rare dévouement pour ses amis , surtout dans leurs malheurs. Toute son ambitieti se bornait à pouvoir alors les servir. Cétait le seul profit qu^elle voulût retirer de Pinfluoice que pouvaient lui donner ses relations politiques. Ses nouvdles connaissances ne lui faisaient point négliger ses anciennes. Elle savait parfaitement concilier des amis de plus de vingt ans , tels que Suard et Pabbé SCoreltet, avec des aims de quelques jours, teb que Boissy-d^AnglsRs , Siméon et moi. Il y avait dans celte maisoii de vieux serviteurs, ce qui est toujours une bonne enseigne pour le caractère des Bmttres. L^ansitié de M. Devaines pour moi ne •s^est étemte qu'avec lui.
' Je me liai non moins étroitement avec M. Le*hoc. Il avait été premier commis de la marine et employé -dans la diplomatie ; avec mie figure et ées itiànières nobles:, derinstruction, de rèsprit, du goût pour les arts et les lettres , il était propre aux affaires comme à la société. Son ame était fière •et généreuse./ Quoique d^un âge mûr, il avait la a^osibiHté et Penthousiasme d^un jeune homme. Les fortes émotions le faisaient pleurer comme u«