‹ Mémoires sur la cour de Louis XV, 1735-58Chapitre 12 sur 18 · H NOVEMBRE · texte numérisé non relu

H NOVEMBRE

Luynesle reconduisit, et de cequ'il Pavoit laissée le suivre. Effectivement, en arrivant chez la Reine, ce fut la première chose qu'il dit à M"* de Luynes, qu'il luidemandoit bien pardon de ne s'être pas retourné pour Tempêcher de le suivre , que c'étoit une distraction ; et lorsque M"* de Luynes le reconduisit, il se retourna sur-le-champ, en lui disant : a Madame, il ne faut pas faire la même faute qu'à la dernière fois. » M*" de Luynes crut devoir aller rendre compte de cette bonté du Roi à M. le Cardinal , lequel lui parla en même temps de la brouillerie qui est entre les princesses, et en parut fâché , disant en même temps que cela faisoit peu d'impression au Roi. L'année passée , M"® la princesse de Conty et Mademoiselle, qui naturellementont du goût l'une pour l'autre, étoient assez unies. Cette année, Mademoiselle et M"" de Clermont ne se quittent point. M"*® la princesse de Conty et M. le Duc sont fort attachés à M""* la Duchesse et fort liés avec elle, aussi bien que Madame sa belle-fille. M. le comte de Clermont, qui est assez peu ici, voit aussi assez souvent M'"*' la Duchesse. M"** de Sens n'est liée avec aucune, et M"" de la Roche-sur-Yon est bien avec toutes. Il y a quelques jours qu'on lui proposa un souper dans les cabinets; elle demanda si c'étoit de la part du Roi, et comme c'est toujours de la part de Mademoiselle ou de M"® de Clermont, elle s'excusa. Elle fut hier à la chasse avec M"' de Chàtillon , M"^ de Fleury et M™' de Montauban. Le Roi avoit chargé M. d'Aumont de le représenter dans sa calèche. M. d'Aumont effectivement monta dans la gondole du Roi sans nommer personne, comme de raison ; les autres montèrent dans l'autre gondole , et le souper, qui étoit destiné pour les cabinets, fut porté à sept heures chez M. de Livry pour les chasseurs, à qui il proposa d'y venir. M"' de Clermont , qui avoit été jusqu'à présent fort liée avec M. le Duc, parolt n'y être "plus si bien; il y a longtemps que Mademoiselle n'est pas bien avec M. son frère. L'attachement de Mademoiselle aux intérêts des légitimés

274 MËMOIRES DU DUC DE LUTpiS.

Fa brouillée depuis longtemps avec M"''' la Duchesse et M. le Duc.

Du 8y Fontainebleau* — Llncotnmodité du Roi n'a eu aucune suite ; il a couru le cerf aujourd'hui^ et soupe dans ses caUnets. Il y a une table de quatorze couverts ; mais comme il fait gras , il n'a pas voulu se mettre à table. S. H. mange à une petite table seul , et a ordonné le sou* per le plus sain et le plus simple.

Du dimanche 9, Fontainebleau. — M""* Tabbesse de Jouarre mourut il y a huit ou dix jours; elle étoit Guémené y sœur de H. le prince de Montauban. Nous avons été quelques jours dans Uincertitude si on en prendroit le deuil ; ce n'étoit point Tavis de H. le prince de Roban, quiaeu une sœur et une iille abbesses de la même maison, et dont on n'a point porté le deuil ; mais H""* de Montbazon a désiré qu'on le portât.

Dumerdredi 12. — Avant-hier, leRoi, après avoir couru le cerf, soupa dans ses cabinets. Mademoiselle et M"^ de Clermont.et H"''' de Mailly allèrent toutes trois à la chasse dans une petite calèche fermée que le Roi vient de faire faire ; elles soupèrent ce même jour dans les cabinets^ et outre cela M"^ la maréchale d'Estrées , M""^ d'Antin et de Saint-Germain. 11 y eut un cavagnole chez Mademoiselle^ devant et après le souper.

La Gour a été fort belle pendant tout le voyage. On a compté jusqu'à soixante-dix-sept dames en même temps ici , en comptant les dames d'honneur des princesses.

Du samedi 15, Fontainebleau. — Le 10, le Roi soupa dans ses cabinets, et il y avoit de dames Mademoiselle , M"« de Clermont , M"* de Mailly, M"« la maréchale d'Estrées, M"* d'Antin et M"*" de Saint-Germain. M. du Bordage y soupa aussi^ il arriva même que la liste étoit faite ; le Roi le reçut avec beaucoup de marques de bonté et alla l'ajouter lui-même à la liste.

Le 13, le Roi^ après la chasse, alla souper à la Rivière; il joua à cavagnole devant et après souper. Les dames

étoient Mademoiselle, M^*'' de Clermont^ M*"* de MaîUy, M"'' de Montaubau , M"*" d'ApUa , M"" de Chalais. Ce même jour^ Mademoiselle y quoiqu'elle eût été saignée la veille^ alla à la chasise^ Qt y mena M""^ dç M^ly y W"" de Chalais et M. du Bpi^dage, La Reii^e fut aussi à la chasaq avec M"* de Clermont , M"* la princesse de Conty et M"*' de Luynes dans sa calèche y et dans la seconde H*"^ de Montaubaui de Boufflers^ de Fleury et de la Vauguyon.

Le Roi continue toujours à aller presque toutes les aprèsdlnées chez Mademoiselle ; il y fut il y a quelques jours à quatre heures, avant le salut, et y resta près d'une heure; il y fut encore hier après midi, et y auroit même joué à cavagnole s'il s'étoit trouvé dans le moment des joueurs. Hier, Mademoiselle devoit souper chez M""^ de Clermont ; elle arriva tout d'un coup à onze heures du soir chez M"'' de Luynes, et y joua à cavagnole jusqu'à une heure. » M. le Duc étoit venu SQuper chez M^^* de Clermont. Dans ce moment Mademoiselle partit avec M""** de Mailly et H'"'' de Saint-Germain, et entra chez M*"" deLuynes. On continue à dire que M. le Duc n'est pas content de M^^ de Clermont parce qu'elle parolt d'une grande liaison avec Mademoiselle \ cependant M. le Duc a été aujourd'hui chez Mademoiselle, où M^^^ de Clermont étoit, et ce qui m'a paru de plus singulier, c'est que M"" de Mailly, qui y étoit aussi , a parlé à M. le Duc et même un peu sur 1^ ton de plaisanterie.

M. le Cardinal opntinue à se bien porter; il s'en va lundi coucher en phemin^ et de là à Issy . Je sais de quelqu'un d'extrêmement instruit que pendant l'absence de M. le Cardinal il a reçu des lettres du Roi remplies de la plus tendre apaitié; c'étoit dans le temps que le Roi Texhortoit à ne point revenir, par rapport à sa santé. M. le Cardinal même auroit montré ces lettres s'il n'y avoit pas eu quelques articles d'affaires particulières.

Jhk mardi 18, Fontainebleau. — Avant-hier, M"® de Richelieu prit congé, et partit le f lendemain pour Hont-

pellier; elle prit congé delà Reine avant de prendre congé du Roi. On avoit raisonné chez moi la veille sur ce qui étoit plus convenable de prendre congé du Roi avant la Reine ou de la Reine avant le Roi. On prétendoitque c' étoit un plus grand respect de prendre congé du Roi après la Reine , de même qu'en arrivant il convient de voir le Roi avant la Reine ; cependant il me parut que tous les avis se réunissoient à commencer par le Roi dans toutes les marques de respect. Ce qu'il y eut de singulier quand M^ de Richelieu prit congé du Roi , c'est qu'il n e la salua point. Elle étoit avec M"' la maréchale d'Estrées, laquelle soutient que toutes les fois qu'elle est partie pour la Bretagne elle a toujours eu l'honneur de saluer le Roi. HP^ de Richelieu attendoit toujours que le Roi fit quelque mouvement qui marquât que S. M vouloit lui faire cet honneur, et elle crut ne devoir pas s'avancer dès que le Roi paroissoit ne vouloir pas la saluer. J'ai ouï dire que« ceux qui éloient présents en furent surpris, qu'ils en raisonnèrent même sur-le-champ , et que le Roi s'étant approché d'eux voulut savoir de quoi ils parloient, et que lorsqu'on lui eut dit et qu'on lui eut cité l'exemple de M"^ la maréchale d'Estrées, il dit qu'il étoit vrai qu'il l'avoit saluée, mais que c'étoit malgré lui.

Le dimanche 16, le Roi dîna à son petit couvert dans sa chambre suivant l'usage lorsqu'il ne va point à la chasse. Après le conseil, M. de la Trémoille s'étant trouvé dans le cabinet ovale qui est avant la chambre, et «M. d'Aumont n'y étant pas encore, Fhuissier appela M. de la Trémoille avant de laisser entrer personne; c'est l'usage ordinaire d'appeler avant personne le premier gentilhomme de la chambre en année, à son défaut celui qui s'y trouve, et toujours le grand chambellan de préférence lorsqu'il y est. Dimanche M. de Bouillon vint avant que le Roi se mit à table, et ce fut lui qui servit S. M. M. d'Aumont, qui arriva .quelque temps après, se mit derrière le fauteuil; M. le Duc vint au milieu du dîner

et ce fut lui qui donna la serviqlte i la fin, du dîner; tout cela est dérègle ordinaire. La coutume est qu'au sortir du diner, le premier maître d'hôtel qui entre, dans le cabinet à la suite du Roi^ donne à S. M. dans le dit cabinet deuxcomets de gimblettes(l) pour les chiens. Lorsque le grand maître s'y trouve , le premier maître d'hôtel n'a rien à faire, et c'est le grand maître qui présente les gimblettes et qui prend l'ordre pour le souper j et lorsqu'il n'y a ni grand maître ni premier maître d'hôtel, c'est le premier gentilhomme de la chambre ou le grand chambellan à qui les officiers de la bouche remettent les gimblettes pour les donner au Roi dans son cabinet. Dimanche, les officiers de la bouche donnèrent les gimblettes à M. le duc de Bouillon, sans faire attention que M. le Duc étoit là, M. de Bouillon les prit et les porta à M. le Duc, qui lui dit qu'il ne les vouloit point de sa main. H. de Bouillon le pressa avec politesse de les recevoir et M. le Duc les prit.

Hier le Roi courut le sanglier, et sur les six heures il entra chez Mademoiselle ; M"' de Clermont, M"" d'Antin, de Hailly et de Saint-Germain y étoient. Le Roi y joua à cavagnole jusqu'à neuf heures. Mademoiselle étoit à la gauche du Roi, M"* de Hailly étoit à sa droite et M"' de Clermont vis-àrvisle Roi. M"" de Mailly quitta au bout de quelque temps, donna soii tableau, et resta cependant à peu près à la même place où elle étoit. Mademoiselle quitta aussi quelque temps après, et M"® de Mailly reprit son tableau et sa place. Un peu avant neuf heures, M. d'Harcourt étant venu chez Mademoiselle, le Roi se leva. Mademoiselle passa devant le Roi et l'attendit à sa fenêtre en dehors. Le Roi s'approcha d'elleet lui parla tout bas un instant ; c' étoit pour un souper dans les cabinets pour aujourd'hui. J'étois présent pendant que le Roi

(i) Gimblette ou Gimbeletle, Petite pâtisserie ronde, dure et sèche et ordinairement parfumée. ( Dictionnaire de Trévoux, ) ,

jouoit et lorsqu'il sortit. H y a déjà plusieurs jours que le Roi a dit qu'il vouloit donner à souper à M^ de Cler« monty et en effet c'est elle qui envoie ayertir pour le souper dans les cabinets. Les dames sont M"^ de Mailly, de Saint-Germain et M""* la maréchale d'Estliéeë; M** d' Antin n'a pu y être parce qu'elle est de semaine.

Le Roi a déclaré ce matin qu'il avançoit son départ d'un jour. S. M. partira vendredi à dix heures du matin. Comme il vouloit être samedi à deux heures à Versailles^ le grand froid (1) l'a apparemment déterminé à partir un jour plus tôt.

On commença à bâtir Marly en 167T au mois de septembre. Le Roi chargea M. Mansart de lui chercher un endroit aux environs de Versailles où il trouvât de la vue, de l'eau et des bois. Le lieu ouest situé le château parut favorable, et M. Mansart en rendit compte au Roi. Tout étoit bois; on prit un nombre prodigieux de paysans pour couper ces bois; on bâtit d'abord les douze pavillons tels qu'ils sont aujourd'hui, att moins pour le dehors ; on éleva ensuite le pavillon du château , mais ce ne fut d'abord qu'une masse plus haute même qu'il n'est présentement, pour en voir Teffet. Mariy fut continué les années suivantes. M. de Cotte (2), qui est contrôleur des bâtiments deFontainebleau depuis quarante ans etqui l'est encore aujourd'hui, étoit alors à Marly avec son frère (3) et fut même pendant plusieurs années chargé des bâtiments ; c'est de lui que je sais ce détail.

Trianonftitbâti en 1688; il y a volt un ancien château. Le Roi, ou plutôt M. Mansart, fit faire un grand isaloki ovale avec deux autres salons à côté, où est aujourd'hui le péri-

(1) « L'hiver a commencé ici de très-bonne heure; la gelée s*estfait sentir si vivement d*abord apr^ la Saifit-Martin ( il noven^Mi») et sf Ibrt, que la plupart des glacières des particuliers autour de Paris ont été remplies avant la fin du mois. » (Mercure de novembre, page 2495.)

(2) Louis de Cotte, areUctecte, mort en 1742.

(3) Robert de Cotte, premier architecte du Roi, mort en 47dj».'

PïOVEMBRK 1758. 279

style ou galerie avec des colonnes ; celui du milieu étoit un salon ovale ; mais cette construction ne plaisoit point au Roi. H. Mansart alla dans ce temps-là aux eaux ; pendant ce temps le Roi demanda à M. de Cotte (1) un dessin ; M. de Cotte donna le dessin du péristyle tel qu'il est aujourd'hui ( c'est de son frère qui est contrôleur de Fontainebleau que ]e sais ce détail ). Le Roi ordonna à M. de Cotte de faire exécuter sur-le^hamp ce dessin; M. de Cotte demanda au Roi permission jde l'euToyer auparavant à M. Mansart; le Roi dit qu'il le vouloit bien^ mais qu'il fit toujours travailler. M. Mansart manda au Roi que ce dessin ne valoit rien ; mais son sentiment ni ses raisons ne firent aucune impression à S. H., et le dessin fut exécuté tel qu'il est aujourd'hui.

Du jeudi 20^ Fontainebleau. — La Reine est partie ce matin^ ayant dans son carrosse H^ de Clermont à côté de S. M., M"»* deLuynes vis-à-vis M"* de Clertnont, et M'^^ de CbAtiUon vi»4rvis la Reine^ M**^ deHaillyà la portière du c6té de M^*^ de Clermont^ et M"* la princesse d« Montau*ban à celle du côté de la Reine. Dès avant-hier, la Reitie avoit permis que les dames qui dévoient la suivre fussent en robe de chambre habillée.

Aujourd'hui le Roi a couru le cerf pour sa dernière chasse. J'appris hier, à l'occasion de la chasBe, un nmjgid que je n'avois jamais remarqué, et quiee pratique tous les Jours ; c'est que lorsque le Roi monte à cheval, en descendant de son carrosse, c'est le premier valet de pied du Roi en charge, etpar conséquent de la grande écurie, quittent i'étrier du Soi par droit de sa charge et préférabLemeat à tout écuyer ; aîi lieu que lorsque le Rot monté à cheval à un relai , ce sont Les éeuyers du Roi, ou à leur défaut un page^ qui tiennent les étriers et la bride du cheval.

Hier le Roi dit qu'il iroit ehez MadeidoièeUe à la nuit; effectivement, sur les cinq ou six heures il entra chez elle

(1) Robert de Ck>tte, neveu de Mansart.

et joua àcavagnole comme la veille, et le même arrangement pour les places; cela dura jusqu^à neuf heures. Il y avoit pendant ce temps-là quatre autres* tables de jeox chez Mademoiselle.

On a commencé dès hier la démolition de la galerie d'Ulyssfe (1).

Il paroit déjà certain qu'il n^y aura pas de voyage de Marly cet hiver, mais beaucoup de voyages de la Heutte. On parle même d'une nouvelle meute que le Roi tirera de plusieurs des siennes pour courre le daim dans le bois de Boulogne , et on dit que Mademoiselle et M"'*' de MaiUy y monteront à cheval^ et que les voyages seront de deux ou trois jours.

Du vendredi 28, P^ersailles. — Le Roi arriva ici vendredi 21 dans sa calèche neuve avec M. d'Harcourt, M. le Premier etM.de Coigny le fils; il soupa au petit couvert avec la Reine ; M°*® de Luynes resta pour servir LL. MM. Il n* pas encore couché chez la Reine; on croyait que ce serà pour le retour de Fontainebleau; on lui en avoit parlé au commencement de Fontainebleau, et il avoit résolu que ce ne seroit point pendant tout le voyage. M. le Cardinal étoit persuadé que ce seroit pour le retour.

S. H. courut avant-hier le daim dans SainlrGermain pour la première fois avec le nouvel équipage qui! vient de composer tant de la meute du lièvre que i^ plusieurs autres. Les dames de semaine sont H*"'' <1^ Ghalais , de Mailly et d'Ancenis ; il n Y avoit point ^t dames à cette chasse. Le Roi ne soupa qu'avec des hommes dans ses cabinets. J^avois vu la veille Mademoiselle à Paris, à Thôtel de Toulouse, qui me dit qu'elle s^eu venoit à Versailles pour s'en retourner le jeudi ; elle arriva effectivement ce jour-là, mais elle fut chez li"* de Cte* mont, où on étoit à table ; et pendant qu'elle soupoit sur

(i) La galerie d'Ulysse avait été peinte par le Primatice et Niccok) ^ Abbate.

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