‹ Mémoires sur la cour de Louis XV, 1735-58Chapitre 4 sur 18 · MARS 17M. SI · texte numérisé non relu

MARS 17M. SI

y étoit demeuré un quart d'heure. Hier et aujourd'hui S. M. a été che2 S. £m.^ environ une petite demi-heure chaque fois. Le Aoi est toujours seul avec H. le Cardinal dans ces visites. Le capitaine des gardes même reste à la porte du cabinet.

Maladie dn Cardin al. — Seconde dent arrachée sa DaaphiB. — Chansons contre la Cour. -*- Trayail du Cardinal. — Droit de comnUtiimus. — Messe du Roi. — Détail sur les conseillers d'État. — Places près le prie- Dieu du Roi. — Abbaye de Remiremont. — Santé du Roi et du Cardinal. — Travail

(les régiments; le chevalier de ViltE. ^ Tlièse de l'abbé de Ventadoor

Gonvemement de Niort. — Attention de Louis XTV. — Réception de M. de la Trémoille à TAcadémiè française. — Mort du marquis de Monti. — Potde- vin pour la chaîne de fermier général. *— MaximieMy tragédie de la Chaussée. — Grconstanee de Tordre de MaltOw ^ Diagr✠du comte Suikowski; relafion. -^ Motet» de l'abbé Blanchard. ^ Maladie de ia duchesse d'Hostun. — Mariage de M. de Goêsbriant le père. — Passe-partout donné au duc de Pentbièvre. — Ré^ment donné à M. de Carignan. — Nouvelles du Cardinal et du Banphin. — Audience de M. de Brignole. ^ Auteurs des chansons contre la Coor; M. de Tressan. — Le marquis d'Amboise nommé maréchal de camp. — Détails sur Taudience de M. de Brignole. — Présent du Cardinal à M. Mendez. — Mission du comte de Torring. -^ Affaire des régiments. — Procès de rabbrase de Fmtevranlt. -^ Départs de MM* de Laumn et de Creuilly. — Affaire de la promotion de M. de Besnel. — Troisième dent arrachée au Dauphin. — Mort de Mi»e de Puyguion. — Chasses du Roi; chute du marquis de TaHeyrand. — Régime dn Rot. — Remerdmentsde MM. de Casteja et du Ghâtelet — CtoigisraeBte à Mdrly% — Gouvernement de Nantes, vacant par la mort du maréchal d'Estrées, donné au marquis de Brancas. — Revenus et dépenses des gouvernements. -— Affaire de la vicomte de Turenne. — La Reine fait ses pâqnes à la paroisse.

Du V mars. — M. le Cardinal est mieux aujourd'hui; il a bien dormi sans opium, et a man^é avec moins de dégoût; mais il en a encore beaucoup. Les digestions sont pénibles^ et Ton trouve son humeur changée. L'on joue presque tous les jours au piquet auprès de lui ; cependant dans les temps quHl est mieux il parle avec la même pré*sence d'esprit et sa facilité ordinaire.

Du mardi i, Versailles. — M. le Cardinal est mieux ; il a bien dormi cette nuit ; cependant le dégoût de toute nourriture subsistant toujours y MM. Dumoulin etSilva ont été mandés, et ont conseillé à S. Ém. de ne prendre que du bouillon et du potage. S. Ém. a vu aujourd'hui les ambassadeurs et envoyés^ mais un moment seulement. Quelques-uns cependant lui ont parlé. Il a travaillé ce matin avec H. le chancelier. Le Roi ne fut point hier chez M. le Cardinal; S. M. y a été aujourd'hui et y a demeuré environ un quart d'heure seul. Le Roi ensuite a ouvert la porte^ comme s'il eût voulu sortir, et a demandé si M. de Maurepas n'étoit pas là. M. de Haurepas est entré sur-leehamp, et est resté environ un quart d'heure avec le Roi et M. le Cardinal. Jusqu'à présent il y a tous les jours chez S. Ém. une partie de piquetou de quadrille ; les acteurs ordinaires : M. Hendez, agent du roi de Portugal, H. l'abbé Brissart, M. le duc de Fieury , M. de Harlay. M. de Stain* ville y joua il y a deux jours. La Reine est venue chez H. le Cardinal un moment après que le Roi a été sorti, et plusieurs de ceux qui sui voient le Roi sont entrés dans cet intervalle.

Il y a déjà plusieurs jours que Ton comptoit arracher à M. le Dauphin une seconde grosse dent, de Vautre côté de celle qu'on lui arracha l'autre jour. Cependant le jour n'étoit point pris; mais ce matin, M. de Ch&tillon ayant trouvé la joue gauche de M. le Dauphin enflée , on a jugé qu'il étoit pressé d'arracher la dent. M. de ChàtiUonlui a môme dit sur-le-champ que cette enflure pourroit bien déterminer pour aujourd'hui ce qu'il savoit. M. le Dauphin n'a pas balancé un moment; il lui a dit : « Hé bien. Monsieur, à quatre heures. » Le Roi , qui étoit parti ce matin à dix heures pour la chasse , est revenu un peu avant trois heures, a diné et est descendu à quatre heures chez M. le Dauphin. La dent a été arrachée en présence du Roi avec grande douleur, et la douleur a duré encore assez longtemps après.

M°® Henriette a été malade ces jours-ci , mais elle est mieux et sans fièvre.

Ce qui donne une juste inquiétude sur la santé de M. le Cardinal, c'est qu'il est sans fièvre et sans aucun mal apparent, et que cependant il ne sauroit manger, et que quand il a fait effort sur lui-même pour prendre quelque nourriture , il souffre beaucoup dans la digestion. Luimême sent son état et dit, il y a quelques jours : c< C'est parce que je ne sens point de mal que je ne suis pas bien. »

H y a ici une affaire qui fait du bruit. C'est par rapport à des chansons qui se sont répandues et dont on a distribué des copies en plusieurs endroits. Ces chansons sont remplies beaucoup plus de méchancetés assez grossières que d'esprit, et sont faites sur grand nombre de gens de ce pays-ci. On prétend que l'on connolt depuis longtemps les auteurs, et que ce sont gens de noms, la plupart trèsjeunes. On dit que ce sont gens qui avoient ramassé toutes sortes d'anciennes chansons dans lesquelles il n'ont fait que changer les noms.

Il y a quelques jours que Ton apporta à la porte de M. de la Trémoille un paquet de ces chansons; et comme M. de la Trémoille avoit ordonné à tous ses gens de lui amener quiconque apporteroitdes paquets chez lui, un de ses gens courut après le Savoyard qui avoit laissé ledit paquet. Ce Savoyard ayant été arrêté a dénoncé celui qui lui avoit donné ce paquet. On sait actuellement cette affaire. On m'a dit même aujourd'hui que le Roi en étoit instruit, et qu'il pourroit bien y avoir quelque punition sévère si l'on découvre entièrement la vérité. Il est au moins à craindre pour ceux qui sont soupçonnés que ce soupçon ne leur fasse du tort pour les grâces militaires, ou autres, qu'ils pourroient demander dans ce moment.

M. Hérault travailla avant-hier avec M. le Cardinal. Il y étoit dans le moment que le Roi entra ; et étant sorti pendant ce temps, je lui demandai comment il faisoit pour

il a accepté, il n'a gardé celte charge que par une grftce particulière de S. M. , à la vérité à l'exemple de ce qui se pratiquoit du temps du feu Roi.

Du jeudi 6. — Ce que j'ai dit ci-dessus par rapport aux places près le prie-Dieu du Koi étoit fondé sur ce que in'a dit M. l'archevêque de Rouen et sur ce que j'ai remarqué moi-même. M. l'évoque de Rennes me donna hier une explication sur ces places plus détaillée et plus instructive. Quoique M. le cardinal de Rohan ne fût point hier au sermon, ni le premier aumônier, M, de Rennes étoit seul auprès du prie-Dieu et du côté de la Reine. Je lui demandai pourquoi il ne s' étoit pas mis du côté du Roi ; il me dit que les places du côté du Roi près le prie-Dieu étoient celle dans l'épaisseur du prie-Dieu pour le confesseur, celle au coin du prie-Dieu en dehors pour le grand aumônier du Roi, ensuite le premier aumônier et autres aumôniers du côté de l'autel. Je ne parle ici que des places à genoux ou debout. L'autre côté, qui est celui de la Reine, est destiné pour le clergé de France. Les cardinaux et évêques doivent se mettre de ce côté depuisle prie-Dieu jusqu'àlamarcheduchœur. U semble qu'il ne reste plus de place pour le service de la Reine. L'épaisseur du prie-Dieu, qui, du côté du Roi, est pour le confesseur, est, du côté de la Reine : premièrement^ pour le maître de la chapelle, dans la partie qui regarde l'autel; et l'autre partie plus près de la Reine est pour l'aumônier de service auprès de la Reine, soit grand, soit premier, soit de quartier. Cela est fondé sur ce que le service delà Reine ne doit point être coupé, et qu'immédiatement au-dessous du grand aumônier doit être le premier aumônier, et ensuite l'aumônier de quartier le long du drap de pied. Lorsque H. le cardinal de Fleury est k la chapelle avec LL. HH. et qu'il y a d'autres cardinaux , le cardinal le plus ancien a droit d'être immédia- It-iiu-utiiucoin duprie-Dieii du cn\\' ilo la Reine. S'il y a un autre cardinal moins ancien, il se met au-dessus, du

côté de Tautel. Par cette raison M. le cardinal de Fleury et M. le cardinal de Polignac étant ensemble , M. le cardinal de Polignac devroit être le plus près du prie-Dieu; mais la place de grand aumônier donne le droit d'être dans L'épaisseur du prie-Dieu. Ainsi, suivant la règle que je viens de marquer, M. de Rennes devroit être auprès du prie-Dieu vers l'autel , et M. le cardinal de Fleury au dessous de lui près la Reine. Cependant Tusage est que M. le cardinal de Fleury est toujours le premier à côté du prie-Dieu, à la vérité s'appuyant sur le coin même dudit prie-Dieu, pour marquer que c'est à titre de grand aumônier qu'il a cette place. M. de Rennes alors se met à côté de M. le cardinal de Fleury, toigours dans l'épaisseur dudit prie-Dieu, du côté de la Reine; mais en Tabsence de M. le cardinal de Fleury, M. Tarchevêque de Rouen seroit contre la moitié^de l'épaisseur du prie-Dieu, du côté de la Reine, et M. de Rennes contre l'autre moitié dudit prie- Dieu, du côié deTautel. Les cardinaux sont assis sur des pliants des deux côtés. Du côté du Roi, le premier aumônier seulement a droit d'avoir un tabouçet auprès du prie- Dieu, et au sermon il est assis derrière le Roi, comme je l'ai marqué. Le premier aumônier de la Reine devroit avoir le même droit, et l'a sûrement, mais M. l'archevêque de Rouen n'en fait aucun usage présentement. H. l'archevêque de Rouen dit même que M. le cardinal de Fleury lui a dit que le premier aumônier de la Reine n'avoit nul droit d'être assis auprès du prie-Dieu. On est toujours étonné de voir que des choses qui arrivent tous les jours ne soient pas plus constatées et forment souvent des difficultés.

. Du 10. — L'abbaye de Remiremont n'est point encore donnée ; il faut le temps de faire avertir toutes les chanoinesses, parce que toutes donnent leur voix, et elles ont voix dès l'âge de sept ans.

Le Roi devoit aller à la chasse aujourd'hui ; un peu de rhume et de froid l'ont empêché d'y aller.

H. le Cardinal a vu tout le monde aajeurd'hui ; il est beaucoup mieux^ mais maigri .

Vendredi dernier, le Roi ne fut point au sermon par la même raison d'un peu de rhume. Il descendit chez M. le Dauphin^ et il ne fut point chez H. le Cardinal. La Reine fut seule au saumon ce jour^là.

Hier dimanche, le Roi fut au sermon, et au retour entra dans son cabinet. M. d'Angervilliers y arriva, et comme ce n^est point l'heure ordinaire de son travail^ on crut que c'étoit pour les régiments; mais immédiatement après l'arrivée de H. d'Angervilliers^ le Roi alla cheiE M. le Cardinal , où il resta une bonne demi-heure. Pendant que le Roi est chez S. Em., tout le monde est dans le cabinet d'auparavant. Le capitaine des gardes est assis auprès de la porte, d; il y a même un officier des gardes qui tient la portière, laquelle est tirée pendant ce temps. M. Amelot vint dans ledit cabinet et y resta un peu dans le temps que le Roi resta chez S. Em. De là le Roi alla chez Mesdames ^ où il ne resta qu'un moment, ensuite il revint passer dans son cabinet, oùétoit encore M. d'Angervilliers. Après cela, le Roi vint au salut^ et rentra immédiatement après chez lui . On ne doutoit point que la liste des régiments ne fût publiée lorsque M. d'Angervilliers sortiroit, mais le Roi lui parla seulement quelques moments dans une fenêtre ; et ce n'étoit point travail, car il n'y avoit point de portefeuille ; il est plus vraisemblable que c'étoit sur la démission de M. le chevalier de Yiltz. Le chevalier de Yiltz est mestre de camp du régiment qui étoit ci-devant Monteil, depuis Stanislas-^Roi et présentement Royal-Lorraine. M. de Yiltz souffre depuis longtemps d'un effort à la cuisse qui a formé une grosseur considérable pour laquelle on croit qu'il auroit été nécessaire de couper la cuisse, mais M. dfi Yihz ne le voulut jamais, aimant mieux mourir que d'être hors d'état de servir. On ne peut montrer plus de courage et de fermeté que M. de Yiltz en a montré dans la suite de cette maladie.

Vendredi, 7 de ce mois, H. Tabbé de Veatadour (1) , petit-fils de M. le prince de Rohan, soutint une tiièse en Sorbonne.CettethèseestdediéeauRoi; et par cette raison le fauteuil du Roi^ le dos tourné^ étoit sous un dais dans le fond de la salle. M. de Yentadour étoit du côté gauche du dais. H. l'archevêque de Tours^ qui présidoit^ étoit dans la chaire du côté droit en entrant. C'est le président qui doit faire le premier argument; il doit en faire trois. Il y avoit un monde prodigieux à cette thèse ; et Ton prétend que les seuls frais du taUeau^ qui est le dernier ouvrage du feu sieur Le Moine^ et qui même a été achevé par un de ses écoliers , et les estampes^ le tout a coûté 40,000 livres (2) . La salle où a été soutenue cette ttièse est en venant de la place Sorbonne^ à gauche dans la rue qui mène dans la rue des Mathurins. Celle de M. l'abbé de Fleury étoit dans une autre salle, de l'autre côté de la dite rue.

Le gouvernement de Niort en Poitou étoit vacant depuis quelque temps, par la mort de M. de Yillesne. Le Roi le donna il y a quelques jours à M. de Gastellane^ cornette des mousquetaires noirs et beau-frère de M. le duc de Fleury.

A propos de mousquetaires, M. de Léon mecontoit^ il y a quelques jours, un trait du feu Roi qui montre jusqu'où il poussoit son attention. M. de Léon étoit mousquetaire noir, et en cette qualité il avoit fait la course de Fontaine-

Ci) Armand deS0luui*SouUI«6« cardinal en 1747 sous ie nom ie cardinal de SoulHsey évéque prioce de Strasbourg, et gr^d aiimônier de France en 1749, mort en 1756.11 était petit-fils d'Hercule Mériadec de Bohan, duc de Rohan- Rohan, prince de Soubise, mort en 1749.

{1} ft M. l!abbé de Hohan de Vevtadour soutint dans la grande saU« des écoles extérieures de Sorbonne sa thèse Pro tentativa , dédiée au Roi. Cette salle étoit extraordinairement ornée ; on y voyoit dans le lieu le plus apparent un trône élevé et paré comme pour S. M. Ân-dessus du ^ége du trône étoit placé le iMean en ^^sailie de fen M. Le Moine, premier peintre du Roi , dans lequel ce grand prince est représenté au milieu des Vertus ; tableau qui a été gravé par le S' Cars avec toute l'habileté dont il est capable, pour former la magnifique estampe dont cette thèse est enrichie. >* {Mercure de mars, p. 592.)

bleau, suivant le carrosse du Roi ; par cette raison il ne devoit point être nommé pour Tordre du lendemain. Cependant le mousquetaire qui devoit en être ayant manque, M. de Vins envoya dès le matin avertir M. de Léon et lui manda d'être à Tordre; M. de Léon vint au lever du Roi en habit uniforme. Le Roi le remarqua^ et lui demanda pourquoi cet habit. M. de Léon lui dit que c^étoit pour Tordre. Le Roi lui dit : a Mais vous couriez hier de* vaut moi, ce ne doit pas être à vous à venir ici aujourd'hui. x> M. de Léon ne répondit rien, et alla se placer pour recevoir Tordre. Le Roi en passant pour la messe, après avoir dit, suivant Tusage ordinaire : a II n'y a rien à faire, » sgouta tout de suite : « Ce n'est pas vous à qui je devrois le dire.»

Le commiltimm obtenu par M. de CreuiUy, qui a donné occasion à Tarrêt du conseil dont j'ai parlé ci-dessus, n'a point été scellé à la grande chancellerie. Il y avoit été présenté, mais M. le chancelier Tavoit refusé. M. de Creuilly ne se rebuta point ; il fit présenter ce committimiis à la petite chancellerie, où c'est un maître des requêtes qui tient le sceau. Le committimm passa faute d'une attention assez exacte. La différence qu'il y a de la grande à la petite chancellerie, c'est que les commiuimitë scellés à la grande servent pour tout le royaume, et que ceux de la petite ne servent que dans le ressort du parlement de Paris.

Jeudi dernier, 6 de ce mois , M. de la Trémoille fut reçu à TAcadémie. Il prononça son discours avec beaucoup de grâces et de netteté ; il me paroit que Ton en a été content, et Ton a remarqué que le style en étoit élégant quoiqu'il ne fût pas aussi régulier que s'il eût été feit par quelque orateur. Ce qui a donné occasion à cette remarque , c'est qu'il n'y a point de transition et qu'il passe tout court d'un sujet à un autre. Pour M. de Saint- Aulaire, il ne devoit pas prononcer sa réponse, et M. de Foncemagne, académicien, qui lit parfaitement, devoit

la lire; mais quelqu'un ayant dit à M. de Saint-Aulaire que l'on disoit que c'étoit M. de Foncemagne et non pas lui qui avoit fait ladite réponse, il prit le parti, malgré son grand âge et un peu de rhume , de la lire lui-même. On entendit peu le commencement de cett^ lecture, mais la fin fut beaucoup mieux ; on a prétendu qu'il y avoit plusieurs défauts, surfout par rapport aux éloges.

Non-seulement les régiments ne sont pas encore donnés, mais Tarticle même de M. le dhevalier de Praigne n'est pas encore fini. Le Roi lui a donné effectivement les 22,500 livres , prix du régiment de Beuvron, mais M. de Praigne , qui est homme de condition et qui sert depuis longtemps, n*est point flatté de cette récompense ; il demande d'être fait brigadier. De tous les temps, c'est l'usage que les lieutenants-colonels d'infanterie soient faits brigadiers sans passer par le grade de mestre de camp , mais ce n'étoit point Tusage dans la cavalerie; il y en a eu quelques exemples dans ces dernières guerres, en Italie seulement.

Du 13, Versailles, — On a appris aujourd'hui la mort de M. le marquis de Monti, qui étoit depuis peu lieutenant général et chevalier de TOrdre. Il avoit été ambassadeur en Pologne et étoit fort estimé. Il est mort à Paris d'un érésipèle. Il avoit le régiment Royal-Italien ; il n'avoit jamais été marié.

Nous avons marqué ci-dessus ce que coûtent les protections à ceux qui cherchent à être fermiers généraux. J'ai appris aujourd'hui que M. de la Trémoille s'étoit engagé d'en faire recevoir un qui devoit lui donner 50,000 écus comptant, 20,000 livres de rente ou pension, et qui se chargeoit de l'arrangement des créanciers , non pas à ses dépens , mais d'en prendre tout Tembarras de M. de la Trémoille. Ce prétendant n'a pas été accepté ; mais M. le Cardinal a trouvé bon que celui qui a ladite place donnât à H. de la Trémoille 4*0,000 écus une fois payés. C'est un frère de M. Lallemant de Betz.

L'on joua avant^hier une tragédie nouvelle de M. de la Chaussée; elle est intitulée Maximim. Le sujet est le même qui a été traité par Corneille (1) y de laauelle il a pris plusieurs endroits^ entre autres une lettre qui fait un évtoement considérable. Il y a dans eette pièce un grand nombre de situations intéressantes; elle a été fort goûtée^ quoique les vers n^en soient pas aussi nobles que le demanderoitune tragédie.

Le Roi a été chez M. le Cardinal hier et aujourd'hui ; il y est resté environ une heure. Les régiment» ne sont pas encore donnés. M. le Cardinal a bien dormi et parolt assez; bien.

J'ai appris aujourd'hui une circonstance singulière de

rhistoire de Halte. M. de Vignacourt, grand maître de

Malte^ onde de celui mort en 1 697 y avoit une comman-

derie de grâce, de la langue françoise^ à donner^ et désiroit

la mettre dans sa famille. Pour cet effets il assembla les

chevaliers de Taubergede la langue firançoise à Malte, et

leur dit qu'il avoit imaginé de donner la commanderie

d'Auvillé^ en Champagne (2), àVenfant dont sa belle-sœur

accoucheroit ; que ce pou voit être un avantage plus grand

pour les chevaliers de la langue que s'il la donnoit à l'un

d'eux âgé de vingt-neuf ou trente ans ; que peut-être sa

beUe*6GBur accouch^oit-elle d'une fille , et qu'en ce cas^

la donation étant passée^ la commanderie iroit au plus

ancien d'entre eux ;qu!e supposé que œ fût d'un garçon^

la grande jeunesse avoit de grands risques à courre.

Les chevaliers y donnèrent l^r consentement^ et

ren£ajit fut M. de Vignacourt , neveu de celui dont c'est

ici Tarticle. Ua joui longtemps de la commanderie d'AuviUé.

M. lecomtedeTorring me mcmtra avant-hier la relation

(1} Thomas Corneille.

Çî) Elle est fort connue par la bonté de son vin ; c'est elle qu^a aDjourd'hoi le grand prieur d'Orléans. {Note du duc dé Luyne$. )

MARS i7M. es

exacte de la disgrâce du favori du roi de Pologne , M. de Sulkowski ; elle mérite sa place dans ces mémoires, et j'y joins la copie.

Relation de cette disgrdee.

Voici les circonstance» que nous avcms apprises de bonne main de la disgrâee du comte Sulkowski^ ce fameut favori du roi de Pofogûe, plus craint en Saxe et en Pologne que «on maître même.

Le 15 au matin (1), il alla selon sa oouftume pour trouver le Roi dans son cabinet, et on lui dit que S. M. étoit monté dans Tappartement delà Reine. Il revint vers les onze heures; on lui dit à la porte de l'appartement que le Roi vouloit être seul. A midi le Roi envoya le grand échauson cbez le général Bauditz pom* Tinviter à dîner avec lui. Celui-ci, excédé depuis longtemps des nmovais traitements du favori et n'osant s'en plaindre ouvertement « néditoit de se retirer à petit bruit. Il y avoit plus de trois mois qu'il ne fréquentait plus la Cour et qu'il pensoit à demander soneongé. Il répondit donc au grand échanson qu*il étoit infiniment redevable à S. M. de Tbonneur qu'il vouloit bien lui faire, mais qu il ne pouvoit en profiter étant indisposé. A^midî et demi le grand échanson revint, et ordomaa de pot le Roi au général Bauditz de se trouver à la table; il fallut obéir. Pendant tout le repas le Roijae lui parla pas directemeiM: , et s'entretint à l'ordinaire avec le comte de Sulkoiwski. En se levant de table, S. M. fit signe à M. Bauditz de le suivre dans son cabinet ; il tira de sa poche un papier, et dit ; « Voilà mes ordies» exécutez-leei^ » Ce géuéral crut fermement que c'étoit son congés et quoiqu'il s'y attendit depuis longtemps , il fut néanmoins déconcerté. Il fit ime profonde révérence, et se retiroit sans rien dire, lorsque le Roi Taf rêta par la manche et lui ordonna de lire le papier. Aux deux premières lignes, il fut si ému fu'il le laissa tomber. Le Roi le ramassa» et dit : « Ailes trouver Lowendal (le grand maréchal) pour qu'il vous aide à esécuteàr la commission. M. Bauditz se retira sans savoir presque ce qu'il faisoit. Arrivé ebez le grand maréchal , il le trouva avee sa fille y la comtesse de Bibra , et le conduisit dans un coin de la salle, et lui montra Toràre faital. La jeune comtesse voyant la physionomie de son père changer^ qui étoit à peu près dans le même cas que le général Bauditz, ne douta point que ee papier ne contint sa disgrâce. Dans cette idée «ièe courut chez la comtesse Sulkowski pour la prier d'intêreédo^ auprès du Roi, pour le grand maréchal son père, qui ^oH perdu sans cela aussi bien que le

(I) La Galette dit le 7 février.

général Bauditz. Le comte Sulkowski étoit dans une chambre, et ré* pondit à son épouse avec son air ordinaire de suffisance : « Nous verrons cela. » Peu après MM. Bauditz et Lowendal arrivèrent, et prièrent le comte de faire retirer son monde, ayant à lui parler en particulier. Il répondit qu'il n'étoit pas besoin de foire sortir personne^ qu'ils pouvoient librement lui faire leur demande; ils répliquèrent que ce qu'ils avoient à lui signifier de la part du Roi demandoit qu'il n'y eût point de témoins. Le monde sortit. Ils lui donnèrent à lire l'ordre de S. M., qui lui fit changer de ton et de maintien. Cet ordre portoit que S. M. ne pouvant plus souffrir les emportements et les manières peu cx)nvenables du comte, et surtout ses derniers excès envers quelques-uns de la famille royale, excès qui avoient rejailli jusque sur S. M., pour qui U avoit perdu le respect, elle lui ordonnoit de se démettre de tous ses emplois et charges, ne se réservant que sa pension de 6,000 écus et les titres de général et de ministre. L'ayant lu, il dit à ces deux messieurs qu'il obéissoiti mais qu'il demandoit la permission de parler à S. M. encore une fois. Us l'y conduisirent. Le Roi avoit défendu qu'on le lui laissât parler. Il l'attendit au passage, et se jeta à ses genoux pleurant et demandant grâce. S. M. lui dit : « Levez-vous^ et obéissez ; je ne vous ferai point de mal ni aux vôtres. » Le comte demanda avec instance de baiser la main du Roi, qui eut la bonté de la lui présenter. Il la serra et mouilla de ses larmes, et n'oublia rien de tout ce qui pouvoit émouvoir S. M. Mais elle tint ferme, et lui dit seulement : « Non è piû tempo », laissant le comte dans un abattement inconcevable; et ce qui l'augmenta encore, ce fut de voir que tous les courtisans, qui peu d'heures auparavant l'idolâtroient, lui tournèrent alors le dos ou lui jetèrent des tegards moqueurs. De retour chez lui et ne voyant plus de grâce à espérer, il entra dans un affreux désespoir, cassant et brisant glaces, porcelaines, vitres, tout ce qu'il rencontroit sous la main. On craignit même qu'il n'attentât à sa vie, mais les transports diminuèrent peu à peu. On lui persuada enfin de se mettre au lit , où il fut saisi d'une fièvre, et on lui a donné des remèdes pour tranquilliser les esprits trop agités.

On n'a jamais vu un favori si peu regretté et disgracié de si bonne grâce. On n'a jamais vu non plus un prince si ferme dans sa résolution que l'a été le roi Auguste dans cette occasion. C'est certainement un prince sans aucun vice, et l'on peut être assuré que ceux qu'il abandonne de son propre mouvement se sont eux-mêmes attiré cette disgrâce. Celle du comte Sulkowski en est une preuve évidente. La faveur l'avoit tiré des pages pour l'élever rapidement à toutes les premières charges de l'État, et l'a toujours souteuu pendant vingtians consécutifs, malgré ses emportements, ses violences et la haine publique; mais après avoir mis sous le joug tout ce qu'il y avoit de plus grand en Saxe

et en Pologne, il a voulu faire plier sous la violence de ses passions jusqu'à son maître, et c'est là qu'il a échoué.

On a remis à M. de Brulh la charge de camérier, qu'il avoit autrefois; c'est ce qu'on nomme ailleurs grand maître de la garde- robe. Le frère de M, Brulh, qui est déjà écuyer, sera grand écuyer. M. Bauditz reprendra le commandement de l'armée. Les actions de celui*ci haussent considérablement depuis la disgrâce du comte de Sulkowski. On parle encore de plusieurs autres changements considérables à la cour de Saxe, et même en Pologne.

Du 15, à Versailles. — La Reine s'est fait arracher une dent la nuitdu 13 au 14. Hier Caperon vint pour arracher une dent à M. le Dauphin, mais ce n'est qu'une dent de lait, et M. de laPeyronie la fit tomber avec son doigt.

M. le Cardinal continue à se porter mieux; il a bien dormi cette nuit, a mangé un œuf avec du pain; mais il ne mange point encore de viande et n'en désiré même pas.

Il n'y a point eu de sermon hier, parce que le Roi ni la Reine ne purent Ten tendre.

Du dimanche i6. — L'abbé Blanchard, maître de musique d'Amiens, a fait exécuter ces jours-ci plusieurs motets, à la messe du Roi et de la Reine, qui ont été trouvés fort beaux , et le Roi , en sortant de la messe hier, dit à cet abbé qu'il étoit très-content de sa musique. On croit qu'il sera reçu maître de musique de la chapelle. Ordinairement il doit y en avoir quatre, un par quartier ; mais depuis plusieurs années les sieurs Campra et Gervais étoient seuls et servoient chacun six mois. J'ai marqué dans son temps que l'abbé Madin , maître de musique de Tours , avoit eu à Fontainebleau un quartier; il en resteroit encore un , et outre cela Campra est fort mal.

M. le Cardinal continue à se porter mieux; il vouloit même aller à la messe aujourd'hui. Le Roi fut hier près d'une heure chez Son Éminence.

M""* la duchesse d'Hostun , fille de M. de Prie et bellefille de H. de Tallard, est malade depuis qu'elle est accouchée, c'est-à-dire depuis trois ou quatre mois, d'une

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*^*c»n deM. son père rt ^ "VT ^ gneJgnes jour de la ^^^; -«t.M.le^Xr: -^'.^ '^-^ (' g-*^ pour le prier d W 1 vii!;*" ' ^^^' ^'ti^i^- soounations resj,e;,ueuJà « '°''^' ^ «^^ï^- "^-e- ce qui se lait f^, ^^ a^'"" P^^^^* ^ «^ «, - ;;;-^pt ans.!. leliemeiaTch?'^"''- "" ^ «oIIt venu. M de SulJy de la d -Cn^Sf ' ^^ '^'- * <i^î>uUyeûsontfortenoolè!^.f'r"*^-»-et encareluae;Jen,ariaeeparS dlî^ «"tteafBd«n'estpomt

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est d'un bais qu'avoit M. le comte de Toulouse , et que M"* la comtesse de Toulouse a donné au Roi. H. le prince de Dombes et H. le comte d'Eu ont ce même passe-partout. Feu H. le prince de Conty Pavoit; on prétend que c'est à titre de petit-fils du feu Roi. M. le Duc en a eu un, il ne Ta plus. Le gouverneur de Versailles et M. de Charost en ont aussi un, mais il n'ouvre que la porte de glaces ; j'en ai d^à parlé à l'occasion de M. de Noailles. Les régiments ne sont pas encore donnés; on ne croit pas qu'ils le soient cette ssmaine. Il n'y a que Royal-Italien, qu'avoitH. de Monti, qui a été donné à H. de Carignan. M. d'Albergotti, neveu dulieutenantgénéral, a, depuis la mortde son oncle, 4,000 livres de pension sur ce régiment.

Du 18. — > M. le Cardinal est toujours assez bien ; il a mèmereoocnmencé à prendredu chocolat, et n'a ni dévoiementni une barre qu'il sentoit sous l'estomac toutes les fois que le dévoiement étoitarrété. C'est un gran d changement en bien ; cependant les nuits ne sont paségalement bonnes, et Ton ne peut pas le compter encore absolument hors d'affaire.

M. le Dauphin a toujours une petite enflure au bas de la joue, et c'est ce qui fait qu'on ne veut pas laisser i-elermela plaie. Il y a encore une dent à lui arracher, et on Ten a même prévenu ; il demanda hier à M , de Châtillon pourquoi Caperon n'étoit pas venu.

Aujourd'hui M. Brignole, envoyé de la république de Gènes, a eu audience du Roi et de la Reine. Celle de la Reine étoit dans le cabinet avant sia chambre. C'étoit audience publique. Un peu avant cette audience, M. de Maurepas est venu chez la Reine , à qui il a dit que M. le maréchal de Noailles ne se mettant pas derrière le faule^vul du ^: Roi en pareil cas , par la même raison le chef de brigade

ï* de service chez la Reine ne devoit pas se mettre derrière

celui de S. M.; et cela a été ainsi exécuté. J'ai marqué cidessusles différents changements qu'il y a eu sur cet article.

M. Sorba^ dont j'ai marqué la mort ci-dessus^ n'étoit point envoyé de Gènes, comme je l'ai marqué ; il étoit seulement chargé des affaires de cette république. C*est lui qui avoit négocié les secours que nous avons envoyés en Corse (1). H. Brignole est déjà depuis longtemps ici pour y prendre la qualité d'envoyé.

J'ai marqué ci-dessus que les chansons qui se sont répandues depuis quelque temps ont donné occasion à soupçonner plusieurs personnes (2). Il y en aentre autres cinq sur lesquels les soupçonsont tombé plus fortement, dont deux sont attachés à la personne du Roi, le troisième a un régiment, le quatrième en demande un , et on est même très-persuadé que par cette raison il n'en aura point , quoiqu'il soit fait pour en avoir. Le cinquième dont on parle depuis longtemps est M. de Tressan (3) . Comme Ton sait que le Roi est instruit de tous ces soupçons , on se doutoit depuis deux jours qu'il pourroit lui arriver quelque aventure. Avant-hier au soir il étoit ici ; il avoit commencé une partie d'hombre ; il alla faire un tour, et fut longtemps sans revenir. Je crus dès lors qu'il pourroit bien ne pas revenir du tout. Cependant il revint; il avoit été chez M""* la duchesse de Yillars, qui prend intérêt à ce qui le regarde parce qu'il est fort ami de M. le duc d'Ayen, son frère. Aujourd'hui M. de Tressan a reçu ordre du Roi

(1) La France occupa la Corse de 1738 à 1741. Elle Tacheta en 1768, de la république de Gènes, par le traité de Compiègne et pendant le ministère da duc de Choiseul.

(2) i< Il a paru depuis peu des chansons ( je les ai ; extrêmement injurieuses contre les principaux de la Cour. Six jeunes gens de la Cour se sont vantés d*en être les auteurs. On nomme le duc d*Ayen , le jeone Maillebois » le duc de Lauzun, Tressan ; j'ai oublié les deux autres. » ( Mémoires du tnarquiS' d'Argensonf t. II, p. 52, 25 mars 1738. )

(3) Louis-Élisabeth de la Yergne, comte de Tressan. U était alors troisième enseigne de la compagnie de Noailles des gardes du corps du Roi , devint maréchal de camp en 1744, lieutenant général en 1748, et grand maréchal de la cour de Lorraine. H mourut en 1783. C'est l'auteur des extraits de romans de chevalerie et d'une traduction de Roland furieux.

pour aller à sa brigade , et il est parti cette après-midi pour aller à Montdidier^ où elle est.

M"* d'Hostun est toujours fort mal.

Du 19. — J'ai oublié de marquer ci-dessus que le même jour que le régiment Royal-Italien fut donné à H. le prince de Carignan^ on donna aussi une compagnie dans la Féronays à un M. de Mongazon, qui est, je crois, fils d'un conseiller au Parlement; c'est la seule compagnie qui ait encore été donnée.

Hier M. le marquis d'Amboise, autrefois Resnel, vint faire son remerclment; il vient d'être déclaré maréchal de camp. On croit que les principales raisons de cette grâce sont: premièrement, qu'étant aussi embarrassé que l'on est à satisfaire avec vingt-deux régiments plus de deux cents personnes qui en demandent, M. le Cardinal a voulu se délivrer de M. d'Ëscars , beau-frère de M. de Clermont, qui en épousant M"* de Berwick a voit demandé parole d'un régiment et à qui on l'avoit donnée ; secondement, parce quele prix d'un régimentserad'une grande utilité dans l'état des affaires de H* de Clermont ; et enfin, parce que tous ces arrangements se pouyoient faire sans inconvénient, M. de Glermontétant dans un cas particulier. Ce fut lui qui apporta la nouvelle delà prise de Philipsbourg; il fut fait brigadier seul à cette occasion. La promotion des brigadiers avoit été faite l'hiver d'auparavant. Ces mêmes brigadiers faits dans l'hiver de 1733 et 1734 viennent d'être faits maréchaux de camp; ilsétoient les anciens de M. de Clermont ; mais on ne pouvoit fj^ire une nouvelle promotion de maréchaux de camp sans que M. de Clermont fût à la tête. Leis raisons ci-dessus marquées ont déterminé à le faire maréchal de camp dès ce moment.

Je marquai hier ce qui s'étoit passé à l'audience de M. Brignole chez la Reine; j'ai appris depuis, un plus grand détail. H. de Maurepas vint chez la Reine lui dire qu'il venoit de chez le Roi qui avoit donné audience à M. Bri-

gnole dans son cabinet^ suivant l'usage y parce que les envoyés ont leur audience dans le cabinet, les ambassadeurs dans lebalustre^ et le corps de Ville , le Parlement et les États dans la chambre. Du temps même du feu Roi^ Thommage que le duc de Lorraibe vint lui rendre pour le duché de Bar fut rendu dans la chambre du Roi. Dans le cabinet du Roi et dans le balustre^ le capitaine des gardes ne se met point derrière le fauteuil du Roi, c'est Id premier gen« tilhommede la chambre seulement. Dans la chambre^ il est vrai que le capitaine des gardes partage le fauteuil^ mais j'ai marqué ci-dessus que c'est par un accommodement fait entre eux, en conséquence duquel leprauier gentilhomme de la chambre partage aussi le fauteuil avec le capitaine des gardes lorsque le Roi mange au grand couvert. J'ai aussi marqué plus haut les observations par rapport à ce grand couvert, qu'anciennement le capitaine des gardes n'avoit point droit d'ètii^e derrière le fauteuil dans l'antichambre y et que cela paroit même fondé, puisque l'antichambre est sous le commandement du premier gentil-» homme de la chambre, que l'huissier ^ui est àla porte est sous ses ordres et que les gardes du corps ne peuvent y entrer avec leurs bandoulières. Cependant la convention est iaite^ et c'est V usage . Mais le capitaine des g€f rdes n'étant pas derrière le fautlsuil dans le cabinet du Roi , par la même raison le chef de brigade qui est chez la Reine ne doit point être derrière le fauteuil dans le cabinet delà Reine, et c'est son grand cabinet que la pièce où se reçoivent les audiences publiques.

La Reine, instruite par M. de Maurepas de ce déiail, appela M""* de Luynes.M"''' de Ltiynes jrendit compte à S. M. de ce qui s'étoit passé à cette occasion, des représentations, faites dans le temps par les officiers des gardes du corps,, des usages différents^ dé ce qui s'étoit pa^sé sur tout cela en l'absence de M. de Nangis ^ et de ce que M. de Nangift avoit dit depuis son retour qu'il avoit toiqours vu l'officier des gardes à côté de lui en pareil ca^* M; de Maurepas

continua de représenter à la Reine que e'étoit la règle^ et dit à H"°" de Luynes que sans difficulté le cabinet des au-» diences étoit sous le commandement de la dame d^honneur. La Reine donna ordre à. M"*' de Luynes d'avertir M.deNarbonnC) chef de brigade^ ce qui fut exécuté sur-lechamp. Lareine redemanda quelque temps après à M""* de Luynes si elle, avoit parlé à M. de Narbonne; et pendant TaudienceM. de Narbonne fnt comme courtisan à quelque distance de la Reine^ et M. de Nangis fut seul derrière le fauteuil de S. M.

Le meilleur état de M. le Cardinal continue^ et Tappétit parolt même commencer à revenir. Il a pris aujourd'hui son chocolat^ mais il ne mange pas encore de viande. J'ai appris aujourd'hui que S. Ém. avoitdemandé à M-Tarche* véque de Paris la permission de faire dire la messe dans sa chambre; cela prouve lé peu de fondement des prétentions qu'ont eues quelquefois les cardinaux de pouvoir faire dire la messe chez euï sans permission de TOrdinaire. Je ne sais môme si les évêques n'ont pas aussi cette prétention.

Du 20. — Quoique M. de Clermont soit dans un cas particulier, cotndie je l'ai marqué ci-dessus, il y a eu cepen* dant plusieurs plaintes. En 17 SA*, il y eut deux promotions de brigadiers; la première fut faite dans le carnaval^ pendant que l'on étoit à Marly . Philipsbourg fut pris le 20 juillet^ et M. de Resnel arriva ici le 22 : il fut fait bri* gadier ; mais en même temps le ministre écrivit une lettre à M. le maréchal d'Asfeldtoù il lui marquoitque l'intention du Roi n'étoit point que l'avancement de H. de Clermont pût faire tort à ceux qui étoient plus anciens colonels que lui , et que dans la première promotion de brigadier il reprendroit son rang. Cette lettre ajoutoit que M. le maréchal d'Âsfeldt la montrât aux anciens de M. le marquis de Resnel. M. d'Âsfeldt^ en conséquence de cette lettre, les assembla et leur en fit la lecture; ce sont eux qui se plaignent aujourd'hui^ M. de Boufflers, le comte Louis

de la Marck^ et plusieurs autres. Il y en eut cinq qui parlèrent hier à H. le Cardinal.

J'ai marqué ci-dessus que M. Mendez étoit un de ceux qui jouoient le plus souvent au piquet chez M. le Cardinal^ pendant sa maladie. J^ai appris aujourd'hui que comme il s'en retourne en Portugal, M. le Cardinal lui afait présent d'une belle tabatière d'or où Ton doit mettre son portrait. M. Mendez est depuis plusieurs années ici sans caractère ; c'est lui qui a été chargé des commissions du roi de Portugal pour plusieurs choses qu'il a fait faire ici(l).

M. le comte Torring n'est point encore reparti pour la Bavière; quoiqu'on ne sache point lesujetde son séjour, cependant on ne peut soupçonner qu'un homme aussi considérable en Bavière, et chargé d'autant de soins importants, demeure ici aussi longtemps sans quelques raisons essentielles. Il y a assez lieu de croire que sa mission regarde principalement le mariage du prince électoral avec une de Mesdames, et cela [est] d'autant plus vraisemblable que c'est lui qui a fait le mariage de l'électrice, qui est fille de l'empereur Joseph et de l'impératrice Amélie. M. le comte de Torring, je le sais de lui-même, alla à Vienne en qualité de ministre , sans aucun caractère , et après avoir négocié pendant quelque temps le dit mariage et l'avoir conclu , il prit la qualité d'ambassadeur. En cette qualité il eut son audience publique de l'empereur pour faire la demande. Les carrosses de l'empereur vinrent le prendre ch^z lui. L'usage à Vienne est de ne mettre que six chevaux. Il avoit outre cela quatre carrosses à lui ; il fut reçu avec lapins grande cérémonie, eut l'honneur des armes, et fut conduit à l'audience de l'empereur. L'empereur

(1) n Mendez, commissionnaire de Portugal, est en grande faveur près du Cardinal; c'est l'homme le plus impertinent dont j'aie fait rencontre. Ce qui le rend si fier, c'est d'avoir reçu une tabatière du Cardinal, à laquelle il ne manque plus que le portrait de S. Ém. » (Mém. du marq. d'Argenson^ t. II, p. 50.)

MARS 1758. n

étoit sous on dais. L^usage est qu^aux audiences l'ambassadeur reste tète à tète avec Tempereur et se couvre comme ici . Les portes demeurent ouvertes ettous les courtisans demeurent en dehors de la porte ; le grand chambellan seulement demeure dans la croisée la plus prèsde la porte.M. le comte Torring fit sa harangue pour la demande y en allemand suivant la règle , et Tempereur, qui étoit debout, y répondit dans la même langue. Son discours fut éloquent. Ensuite M. le comte Torring fit une seconde hai*angue pour remercier l'empereur! De là il alla chez Timpératrice régnante pour lui rendre compte de la grâce que l'empereur venoit d'accorder à Télecteur son maître. Il fallut encore une harangue. Ensuite il fut chez l'impératrice Amélie pour lui faire la même demande qu'à l'empereur; il fallut aussi deux harangues, Tune pour demande, Tautre pour remerclment. L'archiduchesse étoit chez Fimpératrice ; il lui fit aussi deux harangues pour le même sujet. Après quoi, il lui présenta le portrait du prince électoral, qui est l'électeur d'aujourd'hui. Ce portrait étoit enrichi de diamants et avoit coûté 360,000 florins, ce qui fait 900,000 livres de notre monnoie, les ^0,000 florins faisant 100,000 livres. Il avoit déjà demandé 1^ permission à l'impératrice de présenter ce portrait y- cependant, Farcbiduchesse avant de le recevoir se retourna vers l'impératrice pour lui en demander la permission ; après quoi la grande maltresse attacha ce portrait à l'archiduchesse. L'usage aux audiences des impératrices est comme ici , qui est que l'ambassadeur lève son chapeau comme pour le mettre , et ne le met point ; et cela avec la différence que c'est l'impératrice qui lui dit : «Couvrez-vous. »

Du 22. — 11 n'y a encore rien de fini, ni pour les régiments, ni par rapport aux représentations que la grâce accordée à M. de Clermont a donné occasion de faire. On ■ croit que ces représentations pourroient bien n'avoir aucun effet ; cependant elles paroissent n'être pas sans fondement. Je me suis informé aujourd'hui du détail de cette

affaire > et voici ce qae j'en ai appris de M. Alexandre. Je lui ai parlé delà lettre écrite à U. d'Asfeldt telle que je Tai marqué ei^ dessus; il m'a dit n'avoir point oonnoissUnoe de cette lettre ; que M. de Glermont , à Toccasion de la nouvelle de Philipsbourg^ qu'il apporta le 22 ou le 33 juil* let» avoit été fiait brigadier; qu'il avoit eu à son retour à l'armée une brigade, que l'on avoit formée exprès pour lui ; qu'à la vérité sa commission ne fut datée que du i" d'août ou du kf en un mot du même jour que la pro^ motion de brigadiers que l'on fit immédiatement après; qu'avant ce temps on se trouva dans la nécessité de faire des brigadiers en Italie, et que la promotion fut avant celle du Rhin; mais que pour éviter les plaintes des colonels de Tarroée du Rhin^ qui ne pourroient voir sans peine leurs cadets brigadiers et passer avant eux parce qu'ils servoient en Italie , le Roi avoit fait mander que son intention n'é^ toit point que la promotion d'Italie pût donner d'ancienneté sur celle d'Allemagne et que chacun reprendroit son rang. Voilà à peu près l'esprit de la lettre. C'est vraisemblablement cette lettre dont la lecture fut faite par M. d'Asfeldt et qui donne occasion aux représentations d'aujourd'hui. Les commissions des brigadiers faits depuis la grâce accordée à M. de Resnel, quoique datées du 1 " ou du 4 août , ne leur furent envoyées qu'à la fin de la campagne ; c'est encore de H. Alexandre que je sais ce fait. Le raisonnement de M. de Boufflers et autres anciens de M. de Resnel est de dire que puisque l'intention du Roi n'a point été que les Colonels faits brigadiers en Italie passassent avant ceux du 1^' août^ à plus forte raison M. de Resnel^ fait brigadier depuis ceux d'Italie ne devoit pas passer avant ses anciens ; que cela étoit d'autant plus vrai , qu'on avoit eu attention que sa commission ne fût datée que du jour de celles de l'armée du Rhin. Ces circonstances paroissent donner lieu à de justes représentations. Cependant, on y répond que de tout temps les grâces faites par le Roi d'avancement de grade

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