‹ Mémoires sur la cour de Louis XV, 1735-58Chapitre 6 sur 18 · RÉGIMENTS DONNES LE 16 AVRIL · texte numérisé non relu

RÉGIMENTS DONNES LE 16 AVRIL

Infanterie, Richeliea, MM. Le duc do Rohan. Langaedoe, MM. Ooaglas.

Vermandois,

ClermoBt-Gallerande. Provence,

D*Aubeterre.

Gayenne,

Chevalier de Dreux. Isle de France,

Crussol.

Hainaalt,

CusUne. Vexia,

Puységur.

Tonraine,

Prince de Tingry. Vivarais^

De Rougé.

SoissonnoiSy

Donges. Pouthieu,

Joyeuse.

Bretagne,

Grillon- Desiandes,

Dessalies.

Perche,

Livry. Santerre»

Cavalerie.

D'Escars.

Royal- RoassilloD

, MM. Prince de Croy. Berry,

MM. Prince d'Havre

DaaphiD,

Volvire. Samt-Simon,

Sabrao.

Dauphin étrangei

', Polignac. La Tour,

Chabrlllaa«

Bretagne,

Gassion. Mouchy/

Dragons.

Langn^oc, M. De Banaei.

Guidons élu Gendarmeriem

D'Asfeldt.

Decertaux, MM. Rocl^efort.

Lannion, D*Âutichainp.

Gendarmer Dauphins.

M. de TiUières.

yres^ et voici comment. Il avoit une compagnie cîans Roy al - Pologne dont le prix est de 10,000 livres; il donne sa démission de cette compagnie; le Roi y nomme. Le lieulenant-colonel du régiment de Chàtellerault, ancien officier et brigadier, vouloit se retirer et trou voit 12,000 livres de sa compagnie; il demandoit outre cela une pension de retraite, qu'il auroit demandée plus considérable s'il n'avoit vendu sa compagnie que la taxe, qui est 8^000 livres. L'aide-major de Châtellerault , qui est frère de Duchiron, un des principaux commis du bureau delà guerre, désiroit d^avoir une compagnie et n'en vouloit pas donner 12,000 livres. Tous ces intérêts différents ont été réunis, et le Roi y a trouvé quelque avantagé. M. d'Andelot donne 12,500 livres, faisant avec sa compagnie le prix d' un régiment gris. Les 12,500 livres sont données à M. de Moneue,et le Roi lui donne une pension moins forte, c'est-à-dire 1,500 livres en comptant ce qu'il avoit déjà, et le Roi nomme à la compagnie vacante le frère de M. Duchiron. Les emplois dans la gendarmerie sont aussi compris dans la liste. Les quatre maréchaux de camp que l'on a faits dans la gendarmerie ont fait un grand mouvement dans ce corps. Quelques-uns d'eux vouloient garder leurs emplois quoique maréchaux de camp ; mais on ne Tapas voulu. Les quatre capitaines en second sont montés aux quatre compagnies ; ils ont été remplacés par quatre souslieutenants, et les quatre sous-lieutenants par quatre guidons^, et le Roi a donné quatre nouveaux guidons. M. d^ Douglas étoit dans le régiment du Roi. Le Roi vouloit donner un régiment à un de& officiers du sien, ce qui est une grâce particulière, et même en quelque manière nouvelle, le feu Roi ne s'en étant jamais fait une règle et choisissant dans son régiment suivant qu'il avoit de régiments à donner. C'est de M. le comte de Biron même q^e je sais ce détail. Le Roi demanda à M. le comte de Biron de lui présenter un sujet, et M. de Biron lui

nomma M. Douglas^ lequel étoit le plus ancien de ceux qui étoient en état d'acheter; M. de Joyeuse et M. de Grillon étoient aussi dans le régiment du Roi, mais ils ne peuvent être mis dans la même classe que M. de Douglas : c'est une grâce attachée au corps, et les autres sont des grôxîes personnelles.

Le Roi vient de donner plusieurs pensions et gratifia cations. Il y a quelques jours qu'il donna une pension de 8,000 livres à M. le duc de Béthune. Les affaires de M. de Béthune ne sont pas bonnesdepuis la mort de sa femme, dont il avoit eu beaucoup de bien; mais ce bien appartient aujourd'hui à son fils, et dans ces circonstances il avoit demandé une pension de 8 ou 10,000 livres. M. le duc d'Harcourt a aussi eu une pension de 8,000 livres, M. le prince Charles une pension de 12,000 livres, M. de Talleyrand une de 3,000 livres, et M. de Chalais une gratification de 12,000 livres une fois payée. Il y a des exemples que ces gratifications tournent quelquefois en pensions.

J^ai oublié de marquer que dans le nombre des mécontents pour les régiments étoit M^^la princesse de Conty, qui en demandoit un avec instance pour M. d'Agénois, fils de M"^ d'Aiguillon ; mais il y avoit déjà plusieurs jours que M. le Cardinal lui avoit dit qu'il étoit impossible de faire ce qu'elle désiroit, et M. d'Agénois va entrer dans le régiment du Roi .

La nouvelle du jour et même d'hier est le départ de Mesdames pour Fontevrault; il y a déjà quelques jours que l'on en parloit , mais cela ne fut déclaré qu'hier. Il ne reste ici que Madame et M"* Henriette ; les cinq autres vont à Fontevrault, et doivent partir, à ce que l'on dit, le 5 du mois prochain, avant le retour de Marly. Je ne sais point encore le nombre des femmes qui doivent les accompagner, ni de celles qui doivent rester, ni ce que le Roi donnera à la communauté. On m'a assuré que c' étoit M™* l'abbesse de Fontevrault, qui est Mortemart, que l'on chargeoit du soin

de Mesdames. M"® delaLande^unedessous-gouvernantes, conduira Mesdames et reviendra ici après les avoir conduites. J'ai ouï dire qu'il resteroit deux ou trois femmes avec chacune de Mesdames; elles ont actuellement chacune dix femmes de chambre et une fille de garde-robe ; c'est onze (1).

Je n'ai point encore parlé du nommé Guillemain (2) qui vient d'être reçu violon à la chapelle; il est aussi reçu à la chambre. Ce Guillemain avoit été chez M. le comte de Rochechouart étant fort enfant; M. de Rochechouart, lui voyant de la disposition pour le violon, l'avoit fait apprendre. Il a beaucoup travaillé; il a été en Italie, où il a joué avec Somis (3) pendant longtemps. Il est venu au point d'être le premier après Quignon (4) et dans le même genre. On lui donne 1,500 livres à la chapelle; il a outre cela 600 livres pour la chambre. On a pris aussi depuis f quelque temps pour la chapelle, le nommé Selle, Aile -

1j^ mand, qui étoit à M. le comte de Toulouse et qui joue par-

faitement bien du hautbois, de la flûte allemande et de .^ la flûte à bec, sans compter beaucoup d'exécution qu'il

Y a sur le violon. On a pris aussi à la chapelle le nommé

|, Ferrière, qui est très-bon pour la flûte traversière ; mais

ces deux derniers ne sont point encore à la chambre.

it

(1) ((Le cardinal a imaginé un moyen de ménager au sujet de toutes nos Filles de France, actuellement au nombre de sept, qui embarrassent le château de Versailles , et causent de la dépense. C'a été d'en envoyer cinq à l'abf baye de Fontevrault... » (Journal de Barbier, t. IIÏ, p. 128.)

,^ (2) Gabriel Guillemain, violoniste très^habile, né à Paris en 1705; il se tua

en 1770. (Fétis,)

(3) Laurent Somis , célèbre violoniste italien , maître de chapelle du roi de

Sardaigne, vivait encore à Turin en 1735. (F^^t^.)

p (4) Jean-Pierre Guignon, né à Turin en 1702, mort à Versailles en 1774. Il

vint jeune à Paris, acquit en peu d'années une habileté prodigieuse sur le

1^^ violon, entra au service du Roi en 1733, et devint le maître de violon du Daii-

ri phjn; iJ se fit donner le titre et les droits de Roi des violons et ménétriers,

.. C'est le dêEcr;; ^usici^n qui ait porté ce titre, qu^il fut obligé d'abdiquer en

C est E ^f°|fJgMe8 lutte.. {Fétis. ) 3 1773. aprW

Il y a déjà plusieurs jours que M. delà Chétardie, envoyé du Roi en Prusse, est ici pour congé. Il vint chez moi avant-hier. Je lui fis beaucoup de questions sur Pétat de la Prusse; il me montra un plan du palais de Berlin. Le bâtiment de ce palais parolt assez magnifique ; il est bâti dans une péninsule entourée de trois côtés de la rivière de [laSprée ] ; l'entrée du palais est du côté de la ville par une grande avenue. Les logements du Roi et de la Reine sont à gauche en entrant , et au-dessous du logement du Roi , dans les caves , est le trésor de S. M. prussienne, que Ton dit contenir cent quarante millions. Devant le château il y a des jardins qui paroissent assez beaux et qui.s'étendent jusqu'à la rivière ; de l'autre côté de la rivière est une maison de campagne, que l'on appelle Monbijoux, avec des jardins agréables. Assez près du château il y a un bâtiment considérable qui n'est habité que par des François réfugiés. Dans le temps delà révocation del'édit de Nantes, en 1685, il passa environ vingt-deux mille François dans les états du roi de Prusse ; plus des trois quarts s'établirent à Berlin. Il y a encore dans cette ville plus d'un tiers de ceux qui s'y étoient établis ou de leurs descendants, qui se réputent toujours François ; mais de ceux mêmes qui s'y sont réfugiés en 1685 il y en a encore cent quatre-vingts. Le roi de Prusse (1) passe trois ou quatre mois de l'année de suite à Berlin, et voici la vie qu'il y mène. Il se lève tous les jours à cinq heures du matin ; dès qu'il est habillé, deux secrétaires de ses commandements viennent chez lui avec deux corbeilles, l'une remplie de papiers et l'autre vide. Toutes les grâces que chaque officier a à demander au roi de Prusse , il peut la lui demander par lettre, et le Roi lit toutes ces lettres ; de l'extrait de ces lettres on fait un mémoire avec une marge, et ces mémoires sont mis dans une des corbeilles. Le Roi

(1) Frédéric-Guillaume 1*', né en 1688, roi de Prusse en 1713, mort en 1740, marié à Sophie-Dorothée de Hanovre, et père du grand Frédéric.

AVRIL 1758. lit

les prend et les répond de sa main; ensuite ils sont portés dans la corbeille vide. Ce travail dure trois heures tous les jours. Ensuite il passe chez la Reine, où il reste environ une demi-heure, puis ildescend pour voir monter la parade. Il y a toujours environ quatorze cents hommes à Berlin. Comme le temps qu'il passe avec les troupes est celui quilui est toujours le plus agréable , il reste en bas jusqu'à environ onze heures et demie, et c'est alors qu'il envoie un de ses chambellans avertir ceux de ses généraux ou autres officiers, même jusqu'aux capitaines, de venir dîner avec lui. Le roi de Prusse, étant remonté chez lui, fait la conversation debout avec les courtisans et ses officiers jusqu'au moment du dîner, qui est toujours à midi précis. Le Roi et la Reine dînent ensemble à une table longue et étroite, à peu près comme celle d'un réfectoire, et qui estde trente couverts. Il n'y a point de rang pour la séance à ce dîner ; le Roi est au bout d'en haut de la table, mais la Reine n'est point auprès de lui, c'est le prince électoral d'un côté et une princesse de l'autre; ensuite la Reine du côté gauche, et du côté droit une princesse, de manière que le second prince et la princesse se trouvent vis-à-vis Tun de l'autre vers le milieu de la table. Les capitaines mêmes, comme je viens de dire, mangent avec le Roi et avec la Reine. Le dîner est assez grand , mais sans délicatesse, et ne dure pas fort longtemps, quand la Reine y est; car dans les temps que le Roi est séparé de la Reine, les repas sont quelquefois longs et Ton y boit même assez considérablement.

Immédiatement après le dîner que je viens de dire le roi de Prusse sç retire chez lui pour faire la sieste, ce qui dure environ une demi-heure ; mais il ne se couche pas. Lorsqu'il est éveillé, il descend encore en bas pour donner l'ordre. Cette occupation dure encore assez longtemps, parce qu'elle fait son amusement; il remonte chez lui vers les cinq heures et demie ou six heures , et c'est alors qu'il commence à fumer jusqu'à dix heures du soir, qui

est rheure qu'il va se coucher. Pendant ces trois ou quatre heures^ tous les officiers qu'il a nommés viennent fumer avec lui ; il est assis avec eux sans aucune distinction^ et fait la conversation avec eux familièrement et sur toutes sortes de sujets. Quelquefois il interrompt cette occupation de fumer par une espèce de jeu de trictrac où il joue un demi-ducat pour s'amuser. Pendant ce temps, la Reine ne sort point de chez elle, et quoiqu'elle ne soit pas dans le même régime que le Roi, de ne point souper, elle soupe en particulier avec les princes et princesses et sa dame d'honneur, et elle se couche sur les onze heures. Le régiment des gardes du roi de Prusse est d'environ trois mille hommes, de ce que Ton appelle les grands hommes (1); mais c'est à Potsdam que demeure toujours ledit régiment, à huit lieues de Berlin.

L'année du roi de Prusse est divisée en trois espèces de séjours différents : trois ou quatre mois à Berlin, trois mois environ à voyager dans ses États^ et quatre ou cinq mois à Potsdam. La Reine ne le suit point dans ses voyages^ hors à Potsdam; et lorsque le Roi n'est ni à Berlin ni à Potsdam , la Reine quitte le château de Berlin et va passer ce temps à Monbijoux, dont j'ai parlé ci-dessus. Là, elle mange avec des hommes et des femmes; elle se couche et se lève plus tard; elle n'est plus obligée aux mêmes as-

(1) Les grands hommes ou (prands grenadiers étaient un régiment composé des hommes les plus grands que Ton pouvait se procurer, à prix d'argent oa par enlèTement. On cite un prêtre, Tabbé Batthiany, enlevé par les racoleors prussiens » pendant qu'il disait la messe , obligé de servir pendant trois ans, et rendu enlin à la liberté sur les plus vives réclamations de la diplomatie. Le peuple appelait ces grands grenadiers : les g^ts. Les g^ts furent soi»primés par Frédéric le Grand , à cause de la cherté des engagements. La manie de Frédéric-Guillaume pour les grands soldats fut portée si loin que vers 1730 le plus petit homme de Taimée avait 5 pieds 6 pouces. Pour flatter cette manie , l'empereur de Russie lui envoyait chaque année un cadeau d'une centaine d'hommes de haute taille pour être incorporés dans les grands grenadiers. Grimoard dit que les sddats du premier rang d'âne compagnie dont le Roi s'était fait capitaine, avaient tous sept pieds de haut

sujettissements qu'à l'ordinaire. Le temps du séjour de Potsdam est le seul où le Roi aille à la chasse. Potsdam est une ville située au milieu de*s bois et où il y a un assez grand parc rempli de beaucoup de gibier. Le roi de Prusse ne court que le cerf; il n'y a que lui seul dans ses états qui ait un équipage de chasse. Comme il est fort gros, il monte à cheval par principe de santé, mais il court assez doucement^ et a des chiens lents, que Ton arrête encore quelquefois pour l'attendre. La charge de grand veneur chez lui est plus considérable qu'en France , en ce que toutes les espèces de chasse et tous les bois en dépendent. Les forêts des environs de Potsdam sont assez bien percées. Quelquefois le Roi de Prusse va aussi tirer, et tue jusqu'à trois cents pièces de gibier dans son parc. L'état de ses troupes est d'environ soixante mille hommes, sur quoi il a douze régiments de cinq bataillons chacun , et trois chacun de dix bataillons; il y a trois régiments de hussards, et cinq ou six régiments de dragons. Les colonels de ces régiments y demeurent pendant toute l'année, et le prince électoral lui-même n'est pas exempt decetteloi. Ces régiments viennent alternativement passer quelque temps à Berlin , et celui du prince électoral plus souvent que les autres. Pendant que le prince électoral est à son régiment , il tient toujours une table pour ses officiers, et lors même que par hasard il s'en absente pour venir passer quelque temps avec le Roi , la table est toujours tenue à ses dépens. Le Roi a voulu qu'il passât par tous les grades militaires; il n'y a pas longtemps qu'il fut fait général major. A l'occasion de cette dignité il reçut des compliments comme un particulier auroit pu en recevoir en pareil cas.

Du 22. — Il y eut un changement hier par rapport au voyage de Marly ; le second voyage, qui devoit être le 27 mai, est retranché, et on allonge le premier d'un jour seulement; on reviendra le9 au lieu du 8. Le Roi, en faisant la liste, raya de sa main trois ou quatre dames et plusieurs

hommes; cela a été d'autant plus remarqué qu'il y a mùiflfi yne de^ces dames pour laquelle Bl. le maréchal dp Noaijles insista, saq^ pouvoir rieij obtenir. M^ de Bïaillebois, le i^k, qu,oique.aialtr,e de Ijai garde-robe, ne va point à Marjy ; ij est vrai qu'il n'est point en anpée , mais il^ avoit deo^andé.

BT* deSçuvré, qui estBJL"* de SaiUy, fut présentée avanthiei: par M°' la princesse deConty; elle a pris aujourd'hui ses grandes eptr,ées chez la^ Reine à cause de la charge de maUi;e de la g^rdeyrobe qu'a son mari , et elle va à Marly . Il y a aussi plusieurs daipes ce voyage-ci qui n'y avoient pas encore, été : M"", de Tessé, dja la Vauguyon , de Rochechouart, d'Ancenis, de Talleyrand, et plusieurs hommes, entre autres M., le prince d'Havre. Le logement qu'occupoit M"*' 1^ maréchale de Boufflers est destiné à lii. le. duc d'Orléans, et celui qu'occupoit M. le Cardinal est §.épaf ^ pour, en faire plusieurs logements que Ton donne i des dames d'honneur, d^es princesses. L'appartemett^ qu'occupoit M. d'A^qtij;! çst pour M. le contrôleur général. Daqs ce m^me bâtiment sont: M. Amelot, M. le duc de Charosli, M,, le P^eimier, M"* de Maifly.

Viiejt iQatin^ le lioi en allant ^ la chasse lut la liste de Marly; et avapt Iq retour du Roi de la chasse, plusieurs personne^ l'a^voient déj^ vue ; il y aura aussi un grand nQpibi^e d'hommes à qui on permettra de venir faire leur coui^ ç^us^lon.

Le Répart de, Mes^^tmes est en partie réglé. Le Roi a accordé aux instantes prières deM""®, deTallard que lH?"? Adélaïde restât ici (1) ; ainsi il n'en partira que quatre; çUes aurontchacune upe première femme de chambre et trois autres femmes. Les femmes qui ne vont point avec Mesdames re,tournent chez leurs parents , mais le Roi leur cpnsj^rye lesmèmes appointements ; ainsi çUes ne perdent

(t) Barbier raconte d'une manière différente la cause qui fit rester Mine Adélaïde ( t. lU, p. 128).

que le logement ; et si la Reine a d'autres enfants , on prendra dans le nombre de ces femmes celles dont on aura besoin. Il marchera un détachement des gardes du corps et un détachement de la bouche et maison du Roi. Jusqii'à présent il n'y a' rien de changé pour M"*' de la Lande. A l'égard dès meubles, ik doivent être fournis du garde-meùble. Il doit rester à Fontevrault un détachement de la bouche du Roi pour la nourriture de Mesdames.

Aujourd'hui le nonce Delci a pris son audience decongé, qui a été audience particulière. Ilétoit conduit par M de Verneuil. Il n'y a eu rien de particulier à cette audience. La Reine l'a reçu debout dans sa chambre : elle étoit même en robe abattue. Le nonce a fait un complimenta la Reine en françois. Il y avoit un grand nombre de dames que M"' de Luynes avoit fait avertir. Le nonce doit recevoir aVant d'arriver à Romie le chapeau de cardinal. L'usage est que les nonces de France, d'Allemagne et d'Espagne sont toujours élevés^ à la dignité de cardinal, et celui de France ne reçoit point lé chapeau dans le royaume, mais toujours il en reçoit là nouvelle^ avant d'arriver à Rome, n ne le reçoit point ënFrance, parce que cette dignité les obligeant à rendre des devoirs aux princes du sang, ils se troùveroient dans la même nécessité de rendre des devoirs aux légitiméiS.' Le Pape, ne pouvant empêcher que les cardinaux sujets du Roi agissent en conséquence des ordres de S. M., veut iau moins empêcher que les cardinaux italieiis rendent des devoirs qu'il ne croitpoi nt devoir autoriser. " ' •

Avant -hier M. le cardinal d'Auvergne eut audience du Roi et de la Reine. S. Ém. alla à la ville, où un carrosse du Roi et un de la Reine, âttelésde deux chevaux chacun, allèrent le prendre. Il monta dans celui du Roi, et fut suivi par celui de la Reine et par celui de M. de Verneuil, introducteur des ambassadeurs, et deux des siens. 11 entra ainsi dans la cour du Roi ; le carrosse de M. de Verneuil y

entra aussi^ mais il n'y resta point. Les introducteurs n'avoient point le droit d'entrer en pareilles occasions dans la cour du Louvre ; M. de Verneuil m'a dit que ce droit leur avoit été accordé. Il fut conduit dans la salle des ambassadeurs. J'oublioisde marquer que le camérier du Pape^ qui a apporté la barette^ étoit dans le fond du carrosse à côté du cardinal ; c^est un droit que les camériers n'avoient point autrefois; c'étoit la place de l'introducteur, mais le Roi a bien voulu leur accorder cette distinction , et l'introducteur se met sur le devant vis-à-vis le cardinal. Le cardinal reste dans la salle des ambassadeurs, pendant que rintroducteur mène le camérier à l'audience du Roi. Cette audience est particulière et n'est que pour présenter à S. M. le bref du Pape. Aussitôt après, l'introducteur conduit le camérier à la chapelle, où il dépose sur une table, du côté de Tépltre , la barette , qui est un bonnet rouge à trois cornes, sans pointes. Elle est sur un bassin de vermeil doré et couverte d'une espèce de voile de mousseline. Lorsque la messe est prête d'être finie, l'introducteur avertit le cardinal. M. le cardinal d'Auvergne vint, parla sacristie, au bout du prie-Dieu du Roi; pendant ce temps le camérier fut averti à la sacristie ; il vint prendre la barette, la présenta au Roi, qui la mit sur la tète de M. le cardinal d'Auvergne. Après la messe du Roi^ M. le cardinal d'Auvergne retourna dans la salle des ambassadeurs, d'où M. de Verneuil vint prendre l'ordre du Roi et alla ensuite avertir M. le cardinal d'Auvergne, qu'il conduisit à l'audience de S. M. Le Roi étoit dans son cabinet, debout, sans chapeau et sans gants. M. le cardinal d'Auvergne fit un compliment ou plutôt un remerciment à S. M., dont il m'a paru qu'on avoit été assez content. Ce discours fini, il se retira avec les révérences ordinaires. De là, il fut conduit à l'audience de la Reine. La Reine éloit dans le grand cabinet avant sa chambre. M*"^ de Luynes, avertie par M. de Verneuil, sortit en dehors de la porte dudit cabinet au-devant de M. le cardinal d'Au-

vergne^ qui la salua et la baisa^ même des deux côtés. Ensuite , M°® de Luynes marchant à droite et M. de Verneuil à gauche, ils entrèrent Tune et l'autre un peu devant le cardinal, lequel fit les trois révérences ordinaires, et s'étant avancé auprès de la Reine lui fit un compliment en françois. Pendant ce temps. M"'*' de Luynes étoit retournée à sa place derrière la Reine. Le compliment fut assez long, et on remarqua qu'il s' étoit beaucoup plus adressé à H. le cardinal de Fleury qu'à la Reine. S. M. dit à cette occasion qu'elle avoit fait même la conversation avec les dames qui étoient présentes, voyantquece n' étoit point à elle à qui M. le cardinal d'Auvergne parloit. Pendant le discours. M"*' de Luynes avoit fait approcher un pliant à M. le cardinal d'Auvergne, lequel s'assit aussitôt après et ne se couvrit point ; elle avoit fait approcher aussi un pliant à M. le cardinal de Fleury; les dames s'assirent, mais M. le cardinal de Fleury ne s'assit point, parce qu'étant attaché* à la Reine, il crut ne pouvoir pas jouir dans ces occasions des droits de sa dignité. Ce même jour M. le cardinal de Fleury étoit venu à la toilette de la Reine et s'y étoit assis suivant Tusage ; il étoit même au-dessus de M"*® de Luynes. M. le cardinal de Polignac entra peu de temps après, et on lui apporta un pliant à gauche de M'"*' de Luynes ; mais M. le duc de Chartres étant entré, MM. les cardinaux se levèrent. M. le prince de Lichtenstein vint quelque temps après; M. le cardinal de Fleury, ne voulant s'asseoir en présence ni de Tun ni de l'autre, entra dans les cabinets de la Reine en attendant l'audience, et M. le cardinal de Polignac resta jusqu'au moment de l'audience, avant laquelle il s'en alla. La distinction d'avoir un tabouret devant la Reine est un effet de la faveur du cardinal, Mazarin auprès de la Reine mère. Ce cardinal, qui avoit tout crédit sur son esprit, et même, à ce que l'on prétend, sur son cœur, obtint facilement le droit de s'asseoir à titre de familiarité. C'est aussi à titre de familiarité que la chancelière ob-

tint d^étre assise devant la Reine ^ mais seulement à sa toilette. Il est vrai que la toilette n'étoit point alors un temps de représentation comme aujourd'hui^ mais une heure de privance, suivantla façon de. parler de ce tempslà. Les princes du sang ont toujour/s été jaloqx de cette prérogative (1) des cardinaux^ et M. le Duc^ pendant son ministèrei voulut établiir le môme priyil^e pour les princes du sang. Lorsque. H. le duc d'Orléans ^lla épouser la Reine au nom du Roi en 1725, il s^asslt devant la Reine à Strasbourg. Cependant^ trouvant cette démarche insoutenable^ il discontinua de s^asseoir. AI«< 1^ Duc en fut très-piqué et écrivit une lettre forte à H. le duc d'Orléans pour rengager à continuer à s^asseoic; en conséquence, M. le duc d'Orléans s'assit encore uae ou deux fois pendant le voyage, et dès le moment que S. H. fut arrivée^ H. le Duc s'assit une fois devant elle, toujours contre l'avis de M. le duc d'Orléans ; tous les ambassadeurs s'opposèrent unanimement à cette innov^ation. Le nonce en fit ses plaintes au nom du Pape, ,et ce qu'il y eut de particulier c'est que l'ambasadeur de Hollande se joignit au nonce aussi vivement que les autriÇ^- Enfin JU. le Duc, pressé par les plus fortes représentations, fut obligé d'écrire une lettre aux ambassadeurs portant

(i) Cet usage de s'asseoir dans une audience publique pdrott une extension de droit venue peu à peil. La grande autorité -du cardinal Mazarin et'^n grand crédit sur l'esprit de la Reine mère , autorisèrent, comme il est dit cidessus , lo: droit de s'asseoir, à titre de familiarité et dans un temps où il n'étoit pas question de cérémonial , puisque c'étoit heure de pri?ance. De là, non-seulement les cardinaux ont continué d'user de ee droit lorsque la toilette est devenue heure de cour et de cérémonie, mais ils l'ont étendu même jusqu'au diner de la Reine et aux audiences publiques, s'asseyant même au-dessus des dames assises, comme il arriva à MM. les cardinaux de Bissy et de Polignac, il y a quelques années, à une audience publique ches la Reine. A plus forte raison ils se sont assis chez M. le Dauphin et chez Mesdames. Ce qui prouve le plus que cet usage est une extension de droit , c'est qu'un cardinal assis devant la Reine à son dîner seroit obligé non-seulement de se lever, mais de faire ôter son pliant si le Roiarrivoit pour dîner avec la Reine. (Nott du duc de Luynes.)

AVRIL 1^58. tl9

en quelque manière excuse ide ce qui s'étoit passé, ^t il fut convenu, pour annuler cette prétention des princes dU sang, Ijue M. le comte de Clermont seroitprésent et debout lorsque MM. les cardinaux de Bissy et de Rohan s'assiéroient devant la Reine. M. le comte de Clermont pria M. déGesvres d'y aller avec lui, et M. de Gesvres y alla ; et c'est de M. de Gesvres que je sais tout ce détail. M. dfe 'Gesvres/voyant que la dignité ne pouVbit être intéressée, alla avec M. le comte de Clermont; c'étôità Fontainebleau: La toilette de la Reine étoit alors dans le cabinet avant sa chambre. M. le comte de Clermont débout'âùprës delà cheminée, ^M.' le cardinal de Bissy' s'^étant assis, son'tabôuret se îrôuVa stprês de M/ïe bôtiïte de Clerîhorit qu*îï robligéâà'fee raiiger 'de'^a plâbe. M.'le Prince s'éfoit trouvé dans une cirëofnstâiiîfce^séfnlilâbTe avecM. le<^àrdinàrde'Bbuill(iil;riiâis'8n sbîit'que, îsùï^ant les mbuveiheiits de son impatience liatutelïe,' iPpouësale tabouret avec force et le jeta J^ar terre.

AraudiehcedèM. le dardlriard*Auvet'gne,M.âe'Nângîs étoit seul derrière le fauteuil âeîaKeine;'il ne fiit^biiît questîbnd'officiers des gardes. 'ÎM. de'Vé'jtneliiîlnedit^^lie "datislés mémbires qu'il a de M.^fleSaînctbf iïétoit niiàr- "qué qùé le cardiiial/quciiq^iè siijèt dii Roi, deVôit se couvrir à son audience Uni tnôttietit; il me àibriW rextrâU qu^il^avoit tait desdîts riiémoîres; et' ayant envbyé qtierir lelivrèà Paris* ^bui^ confronter avec'sbn eîîtrait,'il troii^^a Tuh èVl^àùtre borifôrme.'Ôépendànt'dahs lès mémoires que j'ai aiissî de'M. de Sainciot, il est dit^ "(jùe le éàî'dinal néWcbùyre point. Les' mémoires* s^'ntc€rdxq1ii%b dépôt^'du'Rbi; Ml ltfeauveïin,'^ë.loWg^arde(ïès^'sceàto/'ii

cision a* été qu'ilhe se cbuvriroit point, et' qiiMïne ^(^st 'point couvert.

(1) Cette copie des mémoires de Sainctot est conservée au château de Dampierre.

Le 19 ^ laReineallaà Saint-Cioud se promener. H"' d'Armentières avec M"® de Faudoas^ sa fille, etM"*d'Armentières^ sa belle-fille, montèrent pour la première fois dans les carrosses de la Reine^ et payèrent chacune dix louis pour cette entrée; cependant M"* de Faudoas a voit déjà payé la même somme pour être entrée dans les calèches du Roi à Rambouillet.

H. le duc d'Antin et M. son frère smit actuellement en grand deuil d^un parent assez éloigné que Ton appeloit le marquis de Gondrin, qui est mort, je crois, ep Provence, et qui les a laissés ses héritiers ; il leur laisse à chacun 5,000 livres de rente, et à chacun aussi un ch&teau bien bâti et meublé. Ce M. de Gondrin avoit été marié deux fois, et n'avoit point d'enfants; il avoit épousé en première noce une Poyanne, et en seconde noce une Montalais.

Je crois avoir marqué que M. le marquis d'Antin fut fait vice-amiral en 1731, mais ce fut à condition qu'il serviroit quatre ans de capitaine de vaisseau, trois ans de chef d'escadre et trois ans de lieutenant général ; ainsi il doit être chef d'escadre cette année. Comme il y a deux vice-amiraux, cet arrangement n'empêche pas que si Tautre vice-amiral mouroit, le plus ancien lieutenant général n'eût par droit d'ancienneté la vice-amirauté et ne prit rang avant M. d'An tin.

M"^ la comtesse de Tresmes, fille de M. le maréchal de Montmorency, a la petite vérole depuis quelques jours.

Du 28. -^ Le 23 et le 24-, il y eut une difficulté au sujet des Cent-Suisses. M. Danjony, chef de brigade des gardes du corps, étoit de semaine auprès de la Reine. S. M. l'envoya chez Mesdames, de sorte qu'il n'étoit point derrière la Reine quand elle rentra dansson appartement. La Reine s' étant retournée pour donner l'ordre, et ayant vu un officier avec un bâton derrière elle, lui dit : « A telle heure» ou bien : « Je ne sortirai point ». C'étoit un officier des Cent-Suisses. Le lendemain , la Rei ne étant à diner, et les trois officiers s' étant présentés àVordinaire pour recevoir

Tordre de la Reine, S. M. dit à M"** de Luynes que [officier des Cent-Suisses ne devpit pas y être; cette observation de la Reine a donné occasion à une contestation qui n'est point encore jugée. Les Gent-Suisses disent que la reine Marie-Thérèse avoit des Gent-Suisses et n'a voit point d'officiers; qu'au mariage du Roi, M. de Courlen vaux ayant demandé à M. le Duc s'il mettroit un officier auprès de la Reine, M. le Duc le jugea à propos, [pensant] que ce qui se pratiquoit du temps de Marie-Thérèse ne pouvoit être une règle aujourd'hui. Us ajoutentque si l'on juge par ce qui se passe chez le Roi, que leurs officiers ne reçoivent Tordre que du capitaine des gardes du corps, en l'absence de celui des Cent-Suisses ; encore même que ce n'est pas leur donner Tordre, que c'est leur faire entendre, n'étant jamais le jour aux ordres du capitaine des gardes du corps, mais la nuit seulement, pendant laquelle les Cent-Suisses de garde étant sans officier doivent obéir à ceux des gardes du corps. Sur ce principe, leur raisonnement est de dire que si le chef de brigade qui est chez la Reine ne représente pas le capitaine des gardes du Roi, il n'a point de droit de leur faire entendre Tordre ; que si au contraire il le représente , ce qui est plus vraisemblable , Tofficîer qu'ils ont mis chez la Reine depuis le mariage du Roi, représente aussi leurcapitaine, et qu'ainsi ils doivent entendre Tordre de la bouche de la Reine comme l'officier des gardes et comme Técuyer de main. Il y a longtemps que les officiers des gardes sont jaloux de voir ceux des Cent-Suisses suivre la Reine. Il y eut même une occasion où celui des gardes voulut faire quitter le bâton à celui des Cent-Suisses à la chapelle; il fallut que M. de Courtenvaux montrât un règlement fait en 1610, par lequel cette question est décidée. Les Cent-Suisses allèguent encore que depuis que la Reine est en France, ils ont toujours servi avec assiduité et ont toujours entendu Tordre de S. M. même.

A toutes ces raisons des Cent-Suisses, M. de Maurepas,

à qui M"* de Luynes en parla il y a quelques jours, répond quelesCent-Suissesne devroient point ^tre regardas comme troupes, mais comme domestiques ; que le Roî'àla vérité reconnolt un capitaine des Cent-Suisses, mais que c'est le seul officier qui ait le droit de jouir de ces privilèges; que les officiers inférieurs sont de nouveaux établissements et qu'ils ne peuvent jamais représenter le capitaine.

Avant-hier 26, les gens du Roi vinrent à Versailles faire leursreprésentalionsàS.M. au sujet de M. deMontgeron. M. de Montgeron, dont j'ai marqué ^histoire ci-dessus^ est exilé à Viviers. Ayaiit voulu communiera Pâques, iln*a pas j ugé à propos des^adresser i un des confesseurs approuvés par M. révèqùç(l), et c'est ce qui fait qu'on lui a refusé la communion. Le Parlement, où les esprits s'échauffent aisément sur dépareilles matières, croit aioir reçu un affront dans un de ses membres, et MM. les gens du Roi sont venus en parler à 'Sf. le' Cardinal. Le fait est que *M. de Montgeron n^a pas voulu se confesser à aucun des prêtres approuvés par M.' de Viviers.

Vendredi dernier, je demandai au Roi son agrément pour le mariage de mon fils avec M"^ d'Egmont. M. d'Egmont étant absent, M. de Duras, oncle de M"® d'Ègmont , vint avec moi aussi demander 1 agrément de S. M. pour sa nièce. II n'est point d'usage que les femmes aillent demander ràgrénient du Roi ; mais M"* d'Ëgmont fut chez la Reine, chez Mesdames, et adonné part à tousles princes et princesses. M. de Duras prétendoit que mon' fils ne devoil pas aller chez le Roi avec moi, et citoit pour exemple M. de Durfort, son fils, qui a été marié deux fois et qui n*a jamais été demander l'agrément du Roi avec M. son père; cependant j'ai cru plus convenable que mon fils y vint avec moi ; il est venu chez le Roi et chez la Reine. Eiev

(1) François-Renaud de Villeneuve.

dii;pânchey nous portâmes le contrat de mariage à signer au Roi et/à la Reine, etc., et j'allai ensuite ^ Paris signer ledit contrat chez M""* d'Egmont , mais sans qu'il y eût aucuns parents. La règle est que c'est un secrétaire d'Etat qui présente au Roi les contrats de piariage et la plume pour les signer; \\ les présente aussi à M. le Dauphin et à Mesdames. M. de Maurepas avoit fait signer le premier contrat de mariage de mon fils, mais M. d'Angervilliers en parut alors peu satisfait , d'autant plus qu'étant secrétaire d'État de la guerre et jmon fils étant dans le service, il comptoit mériter la préférence. C'est ce qui m'a déterminé dans cette occasipn-ci à m'adresser à M. d'Angervilliers. J)ans 1^ temps de mon second mariage, je m'étois adressé à M. de Maurepas, quoiqu'étant dans le service; mais c'étoit par la raison que M. de Maurepas est parent de M'"^ de Luyqes,. Oi;i prélençloit que M. de Maurepas étant secrétaire d'JÉtat de la maison du Roi^ il étoit raisonnable que tous les ducs, co^lme grands officiers de la couronne, s'adressaient àlui;mais ce raisonnement ne paroltpasfondé. M. de Maurepas, à, qui, j'en ai parlé depuis, dit que c'est un usage consts^nt que tous les ducs s'adressent à lui, et ,qi\en^êmç,àtitre de parenté, étant cousin issu de germain ^deM'M'EgiûOAt, il crpyoit qu'on lui porteroit le contrat. .M. d'Egnîont est, Pignatelli ; il n'a pris le nom d'Egmont qu'à cause de sa mère, ^ qui étoit héritière de cette maison ; il prend la qualité.de très-haut. et puissant prince , etcelle jde :par la gr^ce de Dieu, duc de Gueldries et de Juliers. Ces qualités me parurent singulières et devoir faire ,diffiçi|Ué d!être passées par le Roi et même par rapport aux ducs. Je consultai M. de Saiut-Simon sur ce qui regardoit les ducs; il me dit que ces qualités n'emportant aucun rang, ni aucune prétention de rang, il ne faisoit aucune difficulté de signer ces sortes de contrats, et que c' étoit ce principe qui l'avoit déterminé à signer celui de M"** d'Egmont. M. d'Angervilliers, à qui je m'adressai pour le contrat, l'ayant examiné la veille et en ayant rendu compte

à M. le Cardinal y fit beaucoup de diffîoultés et demandolt que les qualités fussent rayées ; cependant il consentit:à porter le contrat au Roi le lendemain^ à condition qu'il seroitfait une note et que M. d'Egmont seroit tenu de justifier des titres en vertu desquels il prétendoit la qualité de très-haut et très-puissant prince et celle de par la grâce de Dieu, duc de Gueldres et de Juliers^ prince de Gâvre et du saint-Empire, qualités que M. le duc de Bizache^ son père, n'avoitjamais prises, comme on voitpar le contrat de mariage de M. d'Egmont, en 1707. M. d'Angervilliersfit aussi quelques difficultés sur le titre que mon fils prend, et que j'ai toujours pris, de prince de Neufchàtel et de Valengin (1). 11 me lut même Tarticle du traité de paix fait avec le roi de Prusse en 171 3, où le Roi le reconnolt pour souverain de Neufchàtel et de Valengin, et promet ne point le troubler dans la possession de cet État. Cette difficulté ne fut pourtant pas de longue durée ; les droits de mon fils sont bien acquis, puisque M"" de Nemours étoit réellement souveraine de Neufchàtel et de Valengin, et qu'elle pouvoit valablement donner ses droits de cette souveraineté à M. de Neufchàtel. D'ailleurs, le Roi en signant un contrat de mariage ne déroge point aux traités, et il y a bien des exemples que le Roi reconnolt souvent deux souverains à une môme souveraineté. Nous avons vu le roi d'Angleterre à Saint-Germain et le roi d'Angleterre à Londres, tous deux reconnus par le Roi. Nous voyons encore aujourd'hui deux rois de Pologne, et qui plus est TEmpereur qui prend avec nous le titre de roi d'Espagne.

La grandesse dont M. d'Egmont a hérité par sa mère, est de la création de Charles-Quint. A l'égard du titre de prince, MM. de Bouillon le prennent aussi, et même : prince par la grâce de Dieu. Us donnent pour raison que

(1) Voir rintrodaction , page 2.

ce fut une des principales grâces que M. de Turenne demanda dans le traité de Nimègue, et que cette qualité y fut passée. Us ajoutent qu'en 1688, le Roi ayant déclaré la guerre à l'Empereur, et M. de Louvois ayant jugé à propos que cettedéclaration fût faite promptement, ilfut convenu que M. de Bouillon, souverain de Bouillon, en cette qualité déclareroit la guerre à l'empereur par mer et par terre. En conséquence les placards de cette déclaration furent affichés dans Paris, et le Roi ayant résolu d'envoyer des troupes prendre possession de Bouillon, il voulut qu'elles n'y allassent que comme troupes auxiliaires, et le maréchal de camp s'y étant rendu avec l'intendant, fit prêter serment aux habitants de Bouillon a\L nom de M. de Bouillon.

MM. les secrétaires d'État ont ^ande raison de faire difficulté sur les titres, parce que c'est l'occasion des prétentions, soit par ceux qui les prennent, soit par leur postérité. M. de Haurepasme disoit il y a quelques jours que dans le temps du mariage de M. d'Antin, M. le comte de Toulouse ayant pris le titre de très-haut, très-puissant et très-excellent prince, le titre de très-excellent fut rayé , et M. le comte de Toulouse convint lui-môme que la difficulté que lui avoit faite H. de Haurepas étoit fondée.

M. de Gesvres me contoit il y a quelque temps une difficulté qu'il eut, il y a déjà plusieurs années, avec M. le comte de Toulouse, à Rambouillet. M. de Vendôme, grand prieur de France, y étoit alors, et M. le comte de Toulouseavoit résolu de le faire manger avec le Roi et de le faire mettre au-dessus de tous les gens titrés; c' étoit pendant le ministère de M. le Duc, lequel n' étoit pas encore arrivé à Rambouillet. La question fut agitée peu de temps avant le souper du Roi. M. de Gesvres ne voulut céder en aucune manière, et soutint toujours que MM. de Vendôme n'avoient point de rang, et malgré les représentations les plus vives de M. le comte de Toulouse, M. de Vendôme ne soupa point avec le Roi.

Il y a déjà plusieui*s jours que M. de Scedorff, major des gardes suisses^ remercia le Roi à Versailles pour le régiment de Brendlé dont S. M. lui à donné le commandement. M. le prince de Bombes le mena, le 20, à la porte du cabinet du Roi^ où il fit son remerclment!

BIAL

Le Roi à Marly. — Santé du cardinal. — Le duc d*0rléans exerce la diarge de gouverneur de Bretagne. — Revue du Roi dans ta plaine des Sablons. — Histoire de la disgrâce de la princesse desUrains. — Goavemementde Seheiestadt donne à M. d'Ârbouville. -~ Mort de M. de CoUandre. — L'évéqoe de Saint-Papoul à Tévêché de Montpellier. — Mort du maréchal de Roquelaure. — Les salonistes ou polissons à Marly. — M. de la Mina reçoit la Toison d'Or. — Grandesse des fils de MM. de Tessé et de Saint-Simoa. -* Retour de Marly à Versailles par la Meutte. — Rebelles de Corse. — Mort du prince Maxiinilien de Bavière. — Enterrement et succession du maréchal de Roquelaure. — Mort du petit comte de Tallard. — Le mont Vésuve. — Le royaume de Suède ; alliance conclue entre la France et la Suède an début de la guerre de la succession de Pologne ; pourquoi elle n'a pas de suite. *- Voyages du Roi. — Élection de l'abbesse de Remireroont.

— Départ de Mesdames réglé. -- Salut des gendarmes et chevau-légers.

— Règlement des limites du Nord. — Nouveau détail sur M^® des Ursins.

— Rang de Tabbesse de Fontevrault devant Mesdames. — Compositioade la compagnie des chevau-légers. — Changement dans les postes. — Départ de M. de Fénelon. — M"» Rotissée, musicienne. — Le comte de Tarlo. — Mort de M. d*Av^an ; Ron remplacement aux mousquetaires par M. de Jnmilhacf. — > Tapisserie d'après Oudry. — Toison d'Or accordée au d«c de Penthièvre. — M. du Châtelet a les entrées de la chambre. — Règlement pour le service de la gendarmerie. — Sermon du P. Jouvenet. — Eaux de Versailles ;carioles pour les dames. — Maisons de Compiègne; bâties sur des souterrains. •*- Présent du roi d'Espagne à M. de Vaulgrenant; détails sur la oour d'Espagne. ,

Du jeudi V mai, Marly, — Le Roi est ici depuis dimanche, et ne doit retourner que le 9 ou le 10 à Versailles. Les ambassadeurs d'Espagne et de Naples sont du voyage, et sont logés ici à la Perspective ; ce sont les seuls qui aient ce privilège comme ambassadeurs de famille. Le salon'commence à six heures, soit pour le jeu, soït pour la musique; il y a musique trois fois la semaine : lundi.

mercredi et samedi ; et chacun de ces jours^ la répétition se fait dans la salle du grand maître. Le Roi et la Reine, suivant l'usage ordinaire de Marly, soupent tous lès jours avec des dames. Toutes les princesses du sang sont toujours sur la listé ^ à moins qu'elles ne demandent à n'y pas être. La dame d'honneur de là Reine a ce même droit. Le premier jour qu'il y eut musique, qui étoit lundi, on vint ici prendre l'ordre d.e M"' de Luynes ; c'estl'usage et cela s^est toujours pratiqué, dutetnps de M"* la maréchale de Boufflers ; mais M"* de Clermont étant ici , M""® de Luynes renvoya à elle comme sur-intendante.

Du samedi 3, Marly. — M. le Cardinal continue à se mieux porter ; cependant il a toujours l'air un peu abattu ; il a même encore de temps en temps quelque ressentiment de dévoiement, et toutes les nuits ne sont pas également bonnes.

M. de Fénelon, notre ambassadeur à la Haye, et M. Vanhoey, ambassadeur de Hollande, éloient ici hier matin; on n'en dit pas la raison. C'est le premier ministre étranger qui soit venu à Marly de ce voyage, excepté ceux d'Espagne et de Naples, qui y ont des logements, comme je l'ai déjà dit.

Le Roi commence toujours à jouer dans le salon avant le souper; c'est M. le comte de Noailles qui présente les cartes au Roi pour le jeu , et le Roi donne lui-même à tirer à ceux à qui il veut faire l'honneur de les faire jouer avec lui ; c'est le droit du gouverneur de Marly de présenter les cartes dans le salon .

J'appris hier que le Roi a donné à M. le duc d'Orléans Texercice de la charge de gouverneur dé Bretagne, comme M. le prince de Dombes exerce celle de grand veneur, l'une et l'autre à cause de Tâge de M. le duc de Penthièvre; cependant il estdit dans la commission : «Tant qu'il nous plaira ». Il y a déjà huit ou dix jours que cela est accordé; mais cela n'est signé que de jeudi dernier. Cet arrangement est fort avantageux à M. le duc de Penihiè-

vre, et fait aussi^ à ce que j'ai oui dire, beaucoup de plaisir à la province. La grande amitié du Roi pour M. le comte de Toulouse faisoit qu'il Tavoit laissé jouir de toutes les prérogatives attachées à la charge de gouverneur, préférablement aux droits ou prétentions que le secrétaire d'État dé la province pouvoit avoir; mais dans la circonstance présente, les prétentions du secrétaire d'État pouvoient se renouveler. C'est ce motif qui adonné occasion de demanderau Roi l'arrangementdont je viens de parler.

Le Roi fit hier la revue des gardes françoises et suisses dans la plaine des Sablons suivant l'usage ; il vit d'abord les recrues, ensuite faire Texercice, puis défiler. La Reine fut aussi à la revue avec quatre carrosses, y compris celui des écuyers. A côté de S. M. étoit M"® la Duchesse la jeune, sur le devant Mademoiselle et M"' de Clermont, à la portière du côté de la Reine M"* de la Roche-sur- Yon, à l'autre portière M"® de Luynes. Après la revue, la Reine permit à Mademoiselle et à M"*^ de Clermont de descendre et de monter dans leurs carrosses pour aller à l'Opéra. M"^ de la Roche-sur-Yon et M"™® de Luynes se mirent sur le devant pour revenir. Le Roi alla dans sa gondole. M. de Béthune, qui est de quartier, et M. le Premier montèrent sans être appelés. Le Roi appela six autres personnes, entre autres M. de Chalais et moi

Au retour, le Roi ayant parlé de l'autorité de la reine d'Espagne sur l'esprit de son mari , cela donna occasion de parler du renvoi de M"*" desUrsins, dont l'histoire est si singulière que Ton ne peut presque pas la croire. Je fis beaucoup de questions sur cela à M. de Chalais (1], et voici le précis de ce qu'il dit dans le carrosse du Roi, et de ce qu'il m'a dit encore depuis (2).

(1) Neveu de la princesse des Ursins.

(2) Ce récit de la disgrâce de M^ne des Ursins se trouve dans les Mémoires du duc de Luynes , mais tellement surchargé de notes que l'auteur en a fait,

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M. de Chalais étoit exempt des gardes du corps du roi d'Espagne, lorsque le mariage du roi d'Espagne avec la princesse de Parme fut conclu en 1714. M. de Chalais étoit au siège de Barcelone. On sait que cette ville, défendue par les rebelles de Catalogne, fut prise en 1714, le 12 septem^ bre, après soixante et un jours de tranchée ouverte, par M. le maréchal de Berwick, commandant les troupes de France combinées avec celles d'Espagne. Le siège n'étoit pas encore fort avancé, et M. de Berwick, même n'y étoit pas encorearrivé, lorsque M. deChalais reçutordredu roi d'Espagne de se rendre à Madrid. Il partit aussitôt, et lit le chemin en quatre ou cinq jours, ce qui n'étoit pas une grande diligence; il descendit chez M™* des Ursins, qui venoit de sortir de table et qui étoit dans son cabinet, où elle avoit tout fait fermer, suivant son usage, pour se reposer les yeux, à ce qu'elle disoit. M°** des Ursins lui dit qu'elle le mèneroit chez le Roi quand il en seroit temps, sans lui donner l'idée du sujet pour lequel on l'avoit mandé. Après une demi-heure ou trois quarts d'heure de conversation. M"*® des Ursins lui dit qu'il étoit temps d'aller chez le Roi et l'y mena. Le Roi, étoit seul dans son cabinet ; il dit à M. de Chalais , d'une voix lente , qui étoit sa voix ordinaire : a Vous êtes arrivé bien vite. » H. de Chalais lui dit que l'empressement à exécuter ses ordres lui auroit fait désirer d'être moins longtemps en chemin, que cependantil n'avoitpas fait grande diligence, et en conta les raisons au Roi. De là, la conversation . tomba, le Roi gardant un profond silence. La vivacité de M"* des Ursins ne put pas y tenir longtemps; elle prit la parole. Le Roi avoit l'air rêveur et embarrassé. M"* des Ursins dit à M. de Chalais que le Roi vouloit se remarier, que son intention étoit qu'il allât à la cour de

quatorze ans après Tobjet d'un travail séparé dans lequel toutes ses notes et toutes ses rectifications ont été refondues. Nous avons cru devoir substituer ce dernier travail, plus clair et plus complet, au texte des Mémoires.

France, pour s'informer des princesses qui pourroient convenir davantage au Roi et lui en rendre compte pour fixer son choix. Telle fiitlaseule et unique commission dont M. de Chalais fut chargé. C'est de lui que je sais ce détail^ ainsi que ce que je mettrai ci^près. Peude jours après que M. de Chalais fut partie on dépêcha un courrier après lui, qui lui portoit ordre de s'arrêter où le courrier le trouve* roit, et en cas que le courrier ne le joignit qu'à Paris, il lui étoit défendu de communiquer à personne les premiers^ ordres qu'il avoit reçus et le sujet de son voyage. M. de Chalaisditqu'ilnecomprend pas comment le courrier ne le joignitpas. Le courrier arriva àParis et alla descendrechez feu M"*^ la comtesse d'Egmont, grande d'Espagne; il demanda où étoit M. de Chalais. M*"^ d'Egmont n'en avoit nulle nouvelle , et ne savoit même pas qu'il fût parti d'Espagne, ni qu'il en dût partir. Ce courrier remit ses paquets à M"'*' d'Egmont. M. de Chalais arriva deux jours après. Les nouveaux ordres du roi d'Espagne rendoient sa situation fort embarrassante ; il prit le parti de dire qu'il étoit venu ici pour quelques affaires particulières; ce fut la réponse qu'il fit à M. de Bonac, qu'il connoissoit et qui vint le voir le lendemain de son arrivée. M. de Bonac ne parut pas ajouter grande foi au propos de M. de Chalais, et lui dit qu'il ne pouvoit se dispenser de voir M. de Torcy, alors secrétaire d'État des affaires étrange* res ; que ce ministre sachant qu'il étoit en France seroit surpris de ne point entendre parler de lui. M. de Chaulais y alla le lendemain, et répondit aux questions de H. de Torcy comme il l'avoit fait à celles de M. de Bonac. M. de Torcy dit que malgré éela il croyoit indispensable qu'il se présentât devant le Boi. H. de Chalais vint donc à Versailles, et parut devant le Boi, qui ne lui dit rien. 11 continuoit à voir M. de Torcy de temps en temps. Ce ministre, qui vouloit absolument savoir quelque chose du sujet de la mission de M. de Chalais, lui dit un jour que la raison qu'il donnoit d'être venu pour ses affaires par*

AUI 1758. 131

ticulières paroissoit iaoompréhensible^ puisque Ton savoit positivement que le roi d'Espagne lui avoit envoyé ordre, au siège de Barcelone, de le venir trouver à Madrid. Ce raisonnement étoit fort et pressant. M. de Chalais lui répondit qu'il se pouvoit bien faire qu'il eût eu quelques ordres, mais qu'il n'en avoit aucuns pour le présent. Quelques jours après il vint à Versailles voir ce ministre; ce fut alors que M. de Torcylui parla plus fortement, et lui dit que puisqu'il ne vouloit rien déclarer du sujet de sa mission, il falloit apparemment qull vint ici comme espion. M. de Chalais ne put résister à ce propos, et parla très-vivement à H. de Torcy, après quoi il le quitta assez brusquement. En passant ici dans la grande cour, M. de Chalais trouva M. le maréchal deTessé, qu'il oonnoissoit depuis longtemps, et qui, le voyant extrêmement échau£Gé, ne put s'empêcher de lui en demander le sujet. M, de Chalais lui conta la scène qu'il venoit d'avoir avec M. de Torcy, et M. de Tessélui conseilla d'écrire $ur-le-«hamp à ce ministre. Ce conseil fut suivi au plus tôt ; H. de Chalais écrivit dans la chambre de H. de Tessé, et manda à H. de Torcy qu'il le prioit de demander poiir lui au Roi un moment d'audience. M. de Torcy fit réponse dans le moment, et marqua à M. de Chalais de se rendre chez lui le lendemain à telle heure. M. de Chalais s'y rendit; H. de Torcy le mena chez le Roi et ressortit du cabinet, le laissant tête à tête avec S. M., Le Roi lui dit que son arrivée faisoit du bruit depuis plusieurs jours. H. de Chalais lui répondit qu'il étoît bien affligé de ne pouvoir rien dire à S. M. ; cependant, si le Roi lui ordonnoit absolument de parler, son profond respect et son attachement le déiermineroient à lui confier le secret dontil étoit chargé ; qu'il croyoit ne point manquer à son devoir quand il obéiroit, meia qu'il avoit besoin d'un ordre absolu. Le Roi balança quelque temps à lui donner cet ordre ; enfin il lui dit que puisqu'il le vouloit absolument il lui ordonnoit de parler. M. le prince de

Ghalais lui rendit compte alors du premier sujet de sa commission^ en conséquence duquel il étoit parti, et des ordres qu'il a voit trouvés en arrivant ici. Le Roi fut fort étonné d'un second mariage aussi promptement. M. de Ghalais lui expliqua les raisons qui déterminoient le roi d'Espagne, dont la principale étoit que le repos de sa conscience le demandoit. Cette explication surprit encore davantage le Roi ; enfin il dit à M. de Ghalais qu'il pouvoit demeurer tranquille jusqu'à ce qu'il eût reçu de nouveaux ordres du roi d'Espagne. Ces ordres arrivèrent quelques jours après ; ils étoient fort différents des premiers ; il n' étoit plus question de mariage en général, mais de la princesse de Parme en particulier, ce qui déplut beaucoup au Roi.

Au retour de ce voyage , M. de Ghalais trouva la cour d'Espagne au Pardo, qui est peu éloigné de Madrid; quoiqu'il n'y eût guère de logement dans ce lieu, M"*^ des Ursins en obtint un pour M. de Ghalais. M. de Ghalais continuoitàfaire sa cour au Roi comme auparavant, c'està-dire aux heures publiques , n'ayant aucune entrée; par conséquent il n'alloit jamais au dîner du Roi; il n'y avoit que les entrées qui eussent permission d'y entrer. Un jour qu'il étoit tranquillement dans sa chambre , un secrétaire de M"** des Ursins, qui avoit toute sa confiance, vint le voir, et lui demanda par quel hasard il ne montoit pas au dîner du Roi. M. de Ghalais lui en dit les raisons, et ajouta même qu'il croiroit déplaire beaucoup à M"' des Ursins s'il faisoit autrement, sachant positivement qu'elle ne vouloit point qu'il entrât personne chez le Roi dans ces moments, que ceux qui en avoient le droit. Le secrétaire le pressa si fort d'aller chez le Roi, le rassurant contre tous les inconvénients qu'il prévoyoit , qu'enfin M. de Ghalais se détermina à aller au dîner. Le Roi ne lui dit rien pendant tout le dîner : M. de Ghalais étoit derrière le fauteuil ; peut-être le Roi ne l'apercevoit-il pas. A la fin du dîner, le Roi en se levant dit à M. de

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Ghalais : ce Prince de Chalais, je vous fais grand d'Esii pagne de la première classe. » M. de Ghalais baisa aussitôt la main du Roi avec respect et reconnoissance, et reçut, comme on peut croire, des compliments de toutes parts. Il s'en alla dans le moment chez M""^ des Ursins, qui lui demanda s'il n'y avoit rien de nouveau. M. de Ghalais lui dit qu'il n'imaginoit pas qu'elle pût ignorer ce quileregardoit. M"® des Ursins marqua le plus grand empressement et la plus grande curiosité d'en être instruite, et dit à M. de Ghalais et à tout ce qui vint chez elle qu'elle en étoit d'autant plus flattée qu'elle n'y avoit aucune part et qu'elle n'en avoit jamais parlé au Roi.

Enfin , M. de Ghalais, avant son retour de France en Espagne, avoit demandé à Louis XIV son agrément pour le mariage du roi d'Espagne avec la princesse de Parme. S. M. ne donna son consentement que d'une manière à prouver que c'étoît contre son avis : a Eh bien ! Monsieur, qu'il se marie donc puisqu'il le veut, » dit-il à H. de Ghalais. M'*'' la princesse des Ursins avoit alors tout crédit sur l'esprit du roi d'Espagne, qui ne l'appeloit même souvent que la Princesse , tout court.

La reine d'Espagne , en venant de Parme , passa au travers d'une partie de la France, où on lui rendit, par ordre du Roi, tous les honneurs dus à son rang. M. de Harlay , qui est aujourd'hui intendant de Paris et quil'étoit alors de Béarn , la reçut à Pau le plus magnifiquement qu'il lui fut possible. Il m'a dit que dès le moment de son passage à Pau il crut avoir pénétré assez dans les desseins qu'avoit la reine d'Espagne , pour mander ici à la Gour que , quelque incroyable que pût être sa prédiction , il étoit persuadé que M""* des Ursins seroit bientôt renvoyée d'Espagne. On lui fit réponse que sa prédiction étoit sans fondement et ne méritoit pas la moindre attention; cette réponse lui arriva avant qu'il eût été instruit d'Espagne de ce qui s'y étoit passé. Il paroit aujourd'hui incroyable que M. de Harlay ait pu prévoir

dès lors cet événement. La reine d'Espagne avoit encore la maison qu'elle avoit amenée de Parme; elle ne connoissoit point Tabbé Albéroni, aajourd'hui cardinal; celui-ci étoit en Espagne, et elle le croyoit extrêmement lié avec la princesse des Ursins. Albéroni étoit venu au* devant de la Reine avec le cortège que le roi d^Espagne y envoyoit ; s'étant présenté à la Reine , le traitement qu'il en reçut est des plus extraordinaires y car le pre* mier discours qu'elle lui tint fut qu'elle avoit oui dire qu'il étoit un grand fripon. Albéroni fut surpris d'un pareil propos, et jugea que le parti le plus convenable à prendre étoit de ne rien répondre pour ne pas manquer au respect qu'il devoii à la Reine. Un ou deux jours après ce traitement^ la Reine étant occupée de renvoyei? les personnes qui étoient avec elle , l'abbé Albéroni sut qu'elle pouvoit avoir besoin d'argent et qu'elle en faisoit chercher; il fit dire à la Reine qu'il avoit 6 ou 600 pistoiles dont elle pouvoit disposer. Cette offre ne fut pas mieux reçue qu'il l'avoit été lui-même d'abord , et s'étant présenté devant la Reine y elle lui dit que cela la confirmoit encore dans Tidée qu'elle avoit de lui que c'étoit un grand fripon. Albéroni crut alors devoir demander une audience à la Reine ^ et y ayant été admis , il lui dit la surprise et la douleur où il étoit des préventions que l'on avoit données à la Reine contre lui , et que si elle vouloit lui permettre de lui donner quelques conseils, le principal et le plus essentiel étoit de l'avertir qu'elle n'auroit jamais sur Tesprit du* roi d'Espagne le crédit qu'elle désiroit, siM"'''desUrsinsrestoit en Espagne^ et qu'elle ne pouvoit être renvoyée trop promptement. Pendant ce temps-là, leroid'Espagnes'avançoit au-devant de la Reine ; l'entrevue et le mariage se devment faire à Guadalaxara. La princesse des Ursins s'étoit avancée au devant de la Reine^ et elle l'avoit jointe à Jadraque, qui n'est qu'à quatre lieues de Guadalaxara; c'étoit dans le mois de décembre et fort près de Noël. A huit

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heures du soir la reine d^Espagne n'étant pa^ enccH^e arrivée y H""* des Ursins se mit à tabla^ et peu après ayant été avertie que la Reine arrivpit^ eUe descendit au bas de l'escalier, sejeitaà genoux , suivant Tusage d'£spa«gne^ et baisa la main de la Reine : la Reine la releva et Tembrassa. La camaréra^major qui donnoit la main à la Reine à droite , voyant M*"" des Ursins , passa à gauche, et la Reine monta l'escalier appuyée sur elles deux. La Rdine arrivée dans sa chambre, M*"*" des Ursins voulut lui faire un compliment et marquer rimpatience du Roi de son arrivée. La Reine m répondit au compliment qu'en disant à H*^ des Ursins qu'il y avoit longtemps qu'elle savoit quelle éUÀt son impertinence. M"'*' des Ursins, malgré sa surprise extrôme, ayant su se contenir et ayant voulu parler avec respect à la Reine^ la Reine se retpurna à Tofficier des gardes qui la suivoit et qui commandoit le détachement, et lui donna ordi*e d'arrêter sur-le-champ M""^ des Ursins et de prendre un carrosse et cinquante gardes pour laconduire en France. L'officier balança à obéir à cet ordre, et représenta à la Reine l'embarras où il se trottvoit, et qu'il ne pouvoit exécuter ses volontés sans un ordre par écrit. La Reine , tout debout , ayant demandé une plume, écrivit sur son genou Tordre qu'elle venoit de donner verbalement, et y marqua expressément de ne laisser parler ir°' des Ursins à qui que ce soit. En conséquence de cet ordre, H"" des Ursins fut arrêtée dès l'instant même. Aucun de ses domestiques n'eut permission de la suivre, seulement une fem.me de chambre, qui monta dans son carrosse avec l'officier des gardes. Cet officier en s'asseyant dans le carrosse cassa une glace , qui ne fut point raccommodée pendant tout le voyage. La terre étoit couverte de n^eige ; il faisoit un froid ^ horrible que le cocher qui niena M'"'' des Ursiiis eut un bras gelé qu'il fallut lui couper.

Pendant que H.'"* des Ursîns voyagçoit ainsi du c6té de la France,le roi d'Espagne étoit à Alcala , à six lieues de

Madrid; M. de Cbalais étoit avec lui. Le Roi étoit en peine de n'avoir point de nouvelles de M"* des Ursins , dont il attendoit nn courrier, et ne cessoit de parler de son étonnement de ce que ce courrier n'arrivoit point. A sept heures du soir, il se mit à jouer à Thombre avec M. de Chalais et un autre de ses courtisans. Depuis la mort de la reine d'Espagne ( Savoie ) , le roi d'Espagne étoit dans une si grande douleur, qui fut suivie d'une mélancolie extrême , que Ton craignit que^ cet état ne fit tort à sa santé. H'"'' des Ursins sentit la nécessité indispensable qu'il ne fût jamais seul; elle obtint donc de lui qu'il Bomm&t neuf des principaux seigneurs de sa cour pour lui tenir compagnie, afin qu'il en eût toujours trois auprès de sa personne , ce qui dura jusqu'à son second mariage. Plusieurs de ces neuf personnes étoient peu assidues; pour M. de Chalais, [il] y étoit toujours; et on sait qu'il est extrêmement vrai , ce qui doit donner plus de foi aux faits dont il s'agit.

Sur les huit heures, le Roi, n'ayant point de nouvelles, demanda à souper, et dit à M. de Chalais et au tiers d'aller manger un morceau et de revenir achever la partie. Étant revenus, il leur parla encore de son étonnement de n'avoir point de nouvelles. Pendant ce temps, les officiers qui étoient occupés à préparer le lit du Roi trouvèrent qu'il n'y avoit point de draps ; on les avoit emportés à quatre lieues de là. 11 y eut un grand d'Espagne qui offrit ses draps au Roi dans cette pressante nécessité. Le Roi les refusa et aima mieux attendre jusqu'à une heure après minuit que les siens fussent arrivés. Il dit à M. de Chalais : « Croyez- vous que je voulusse coucher dans les draps de cet homme-là ?» Il fallut envoyer un courrier les rechercher, et pendant ce temps le Roi continua à jouer jusqu'à une heure que les draps arrivèrent. M. de Chalais revint le lendemain , de très-grand matin, au lever du Roi, lequel n'avoit point encore de nouvelles de M"*' des Ursins et étoit également surpris ; s'étant ha-

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bille ^ il alla à la messe^ et partit tout de suite pour Guadalaxara. M. de Chalais^ à son arrivée, étant allé chercher son logement , trouva un des domestiques de M*"' des Ursins tout en pleurs qui lui conta ce qui venoit de se passer à Jadraque. M. de Chalais ne pouvoit le croire ni le comprendre; cependant les domestiques lui ayant assuré qu'il n'avançoit rien que de très- vrai, M. de Chalais alla sur-le-champ chez M. Orry , père du contrôleur général. M. Orry ne put ajouter foi à ce discours; il fallut que M. de Chalais allât lui chercher ce même domestique. M. Orry prit alors le parti d'aller en rendre compte au Roi, et M. de Chalais le pria de demander pour lui et pour le prince de Lanti , tous deux neveux de la princesse des Ursins, la permission de l'aller joindre. Après queH. Orry eut parlé au Roi, S. M. envoya quérir M. de Grimaldo , secrétaire d'État des affaires étrangères, à qui il dit de parler à H. de Chalais et de lui remettre un paquet pour M*"' des Ursins. H. de Grimaldo envoya quérir M. de Chalais, et lui remit le paquet, en lui disant qu'il y avoit dans ce paquet une lettre pour M"' des Ursins , portant ordre à elle de [rester dans le lieu où M. de Chalais la trouveroit, s'il lui étoit commode, sinon de gagner le gîte le plus prochain où elle seroit mieux ; qu'il y av<)it outre cela une donation que le Roi lui faisoit de la principauté de Roses (t). H. de Chalais m'a dit qu'il avoit vu et lu cette donation. Cependant l'abbé Albéroni étoit déjà arrivé et avoit eu audience du Roi. J'oublie de marquer une circonstance essentielle , c'est que M. de Grimaldo recommanda de la part du Roi à M. de Chalais de ne point partir que la Reine ne fût arrivée , de peur qu'elle ne le fit arrêter en chemin. La Reine effectivement arriva sur les huit heures ou huit heures et demie du soir. 11 n'y avoit pas encore un quart d'heure qu'elle étoit arrivée, que M. de

(I) Ville de Catalogne, sur la Méditerranée et près delà frontière de France

Grimaldo, ayant eu ordre de venir parler au Roi et étant ensuite retourné chez lui^ envoya quérir M. de Chalais, et lui redemanda le paquet qu'il lui avoit remis peu d'heures auparavant. (Je crois que le paquet n^avoit pas été remis à M. de Ghalais; il ne devoit le prendre qu'au moment de son départ. La différence est peu importante; ce qui est certain , c^est que la donation de Roses en fut ôtée. ) M. de Chalais n^a jamais revu depuis ce par quet ; et i la place on lui remit seulement une lettre du Roi pour M"* des Ursins^ portant le même ordre que la première, de rester où M. de Ghalais la trouveroit.

M. de Chalais partit aussitôt , et ayant couru toute la nuit, joignit M"" des Ursins la troisième fôte de Noël, à cinq heures du matin ; il la trouva qui entendoit la messe dans une chambre auprès de la sienne ; c^étoit la pre<mière fois depuis son départ qu'elle Tentendoit, parce qu'il y avoit une chapelle dans la maison où elle logeoit ce jour-là , et qu'on ne lui avoit pas permis d'aller à l'église, de peur qu'elle ne se servit du droit de sauvegarde qui est dans les églises en Espagne. M"""" des Ursins , ayant aperçu M. de Chalais, lui demanda s'il avoit permission de lui parler ; M. de Chalais lui ayant dit qu'il avoit cette permission, elle voulut, avant tout, achever d'entendre la messe, après laquelle , étant rentrée dans sa chambre, elle dit à M. de Chalais et à M. de Lanti , qui étoit avec lui, que s'ils vouloient conserver l'air de douleur aveclequ^ ils l'avoient abordée , ils n'avoient qu'à s'en retourner ; auc, pour elle, elle n'avoit rien à se reprocher, et qu'elle ne voyoit nul sujet d'affliction. Après quelques mofients de conversation , H. de Ghalais voulut sortir pour dépêcher un courrier au roi d'Espagne et chercher un logement; mais, quoiqu'il eût remis à M"""^ des Ursins une lettre de S. M. Catholique, il trouva qu'il étoit consigné à la porte, et ne put sortir de la maison ; il fut obligé même de coucher dans l'antichambre de M"'' des Ursins. ' Il eut beau faire souvenir le garde qui étoit à U porte

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qu'il étoit lui-mèmé officier des g'ardes , le garde loi dit quUl le connoissoit bien , mais qu'il étoit obligé d'exécuter les ordres qu'on lui avoit donnés. M. de Lanti^ à qui la même aventure arriva , voulût se fâcber et faire du bruit, mais M"*** des Ursins l'en empêcha. Cependant M. de Chalais dépêcha son courrier au roi d'Espagne; ce courrier lui rapporta un ordre du roi d'Espagne portant que des cinquante gardes qui accompagnoient M"* des Ursins, il en renvoyât trente et en gardât seulement vingt, avec un brigadier et un sous-brigadier; qu'avecces vingt gardes il conduisit M"* des Ursins sur les terres de France ; qu'fi^ussitôt qu'elle y seroit arrivée^ il renvoyât les vingt gardes et demeurât avec M°** des Ursins pour la conduire en France, où elle jug^roit à propos ; après quoi il reviendroit eu Espagne. M. de Chalais ne songea plus qu'à ejsécuter cet ordre ; mais M""' des Ursins n'avoit p^nt du tout d'argent. M. de Lanti avoit peut-être en« viron 30 pistoles, et M. de Chalais 12 ou 15; ils se mirent en marche dans cette situation , et à quelques journées rhôte où logeoit M*' des Ursins , et qui lui avoit beaucoup d'obligation, vint trouver M. de Chalais et lui ditqu'il s'imaginoit que M** des Ursins pouvoit avoir besoin d'argentetqu'il venoitlui offrir 500 pistoles. Rendant ce temps, on avoit donné la liberté aux gens de M*** des Ursins, qui avoient été arrêtés d'abord ; un d'euxarriva avec 150 pi&toles qull apportoit. U . de Chalais rendit compte de ces deux nouvelles à M"*' des Ursins; elle s'étoit déjà déterminée à refuser les 500 pistoles et à se contenter de ce qulls avoient , joint avec ce que son domestique lui app^toit. Dans ce même temps, M. de Chalais entendit arriver un courrier ; il vit que c'étoit un courrier du cabinet qu'ilconnoissôit ; M. de Chalais l'ayant fait entrer, le cour^ rier lui parut [avoir] un air mystérieux et embarrassé ; il dit qu'il avoit un paquet à remettre à la princesse , mais qu'il vouloit lui parler en particulier. C'étoit 2,000 pistoles que le Roi envoyoit à M"* des Ursins, mais il ne

vouloit pas que personne en fût instruit. Avec ce secours ils continuèrent leur voyage. M. de Chalais exécuta à la lettre les ordres qu^il avoit; il renvoya les gardes sur la frontière d'Espagne ; il conduisit M*"* des Ursins jusqu^à six lieues de Paris, et revint à Chalais pour repasser en Espagne. Ils ne manquèrent pas d'argent quand ils furent en France ; on en offroit de toutes parts à M"® des Ursins.

H. de Chalais reçut ordre de ne point retourner en Espagne jusqu'à nouvel ordre. On avoit réformé la compagnie des gardes dans laquelle il étoit ^ et de quatre on n'en avoit fait que deux. Depuis ce temps on en a fait une troisième , et il y a à présent les Espagnols y les Italiens et les Flamands. M. de Chalais ne retourna en Espagne qu'après dix huit mois , et en y arrivant il reçut ordre d'aller s'embarquer à Cadix.

M. de Chalais m'a ajouté que, lorsqu'il retourna en Espagne , la Reine le reçut bien, mais assez froidement ; il en marqua en plusieurs occasions sa peine et ses inquiétudes au roi d'Espagne, dont il étoit toujours traité avec la même bonté. Le Roi en parla à la Reine, et la Reine dit à M. de Chalais fort obligeamment qu'elle ne savoit pas pourquoi il croyoit qu'elle eût du froid pour lui , que cela seroit bien injuste puisqu'il n'avoit aucun tort ; et effectivement elle commença de ce moment à le très-bien traiter. Quelque temps après il prit congé de LL. MM. pour venir en France; la Reine lui dit que vraisemblablement il se marieroit dans ce voyage, et que si la femme qu'il prendront vouloit aller en Espagne, elle lui promettoit une place de dame du palais pour elle. M. de Chalais après son mariage retourna en Espagne faire son service, qui est sur un pied fort différent de celui de France. C'étoit à peu près dans le temps que le mariage de l'Infante fut arrêté. La reine d'Espagne , à qui il avoit déjà parlé avec respect et ménagement des bruits qui se répandoient du renvoi de l'Infante, lui avoit dit dans un mouvement de colère, qu'il est aisé de comprendre :

MAI 1758. 14t

« S'ils le font, ils s'en repentiront. » Lorsque la nouvelle fut reçue en Espagne ^ elle dit à H. de Chalais : « Sav^zvous quelle est la cause de ce qui nous arrive ? C'est parce que le Roi n'a pas voulu faire grande d'Espagne la maîtresse de M. le Duc (1). »

M. de Chalais^ qui m'avoit conté tout le premier détail en 1738, comme je Tai dit, m'a conté en 1751 cette dernière réponse de la reine d'Espagne. Je crois que le terme de maltresse est trop doux, et que la reine d'Espagne, dans la fureur où elle étoit, se servit d'un mot plus expressif.

On peut dire que l'affaire auroit pu être traitée avec plus de ménagement; on connoissoit la piété du roi d'Espagne, la tendre amitié qu'il avoit pour le Roi son neveu, et l'intérêt qu'il prenoit à sa maison. Ces raisons auroient dû déterminer à lui représenter les inconvénients de la disproportion d'âge du Roi à l'Infante , tant par rapport à la personne du Roi que pour. la France. Le maréchal de Tessé, qui dans ce temps étoit prêt à revenir de Madrid, où il étoit ambassadeur, ayant obtenu son rappel, écrivit à M. le Duc sur les bruits qui se répandoient; il lui demandoitdes ordres ; il offrit de prévenir le roi d'Espagne, et marquoit qu'il croyoit pouvoir se flatter de réussir. M. le Duc lui manda que rien n'étoit plus faux que ces bruits ; ainsi il trompa l'ambassadeur du Roi sur une affaire d'un aussi grand éclat qui devoit être exécutée fort peu de temps après (2). Ce fut l'abbé de Livry qui fut chargé des affaires après le maréchal de Tessé. Il revenoit dé Portugal, où il étoit ambassadeur; il eut ordre de rester à Madrid; il n'y eut pas le succès que l'on auroit pu désirer, mais il faut convenir que les circonstances n'étoientpas heureuses.

(i) La marquise de Prie , morte à vingt-neuf ans, en 1727. Voy. les Mémoires du marquis d'Àrgenson, t. I, p. 202. (2) Voy. aussi les Mémoires du président Hénault, p. 143 et suivantes.

Tout ce détail est exactement ce que M. de Gbalaism'a conté ; mais quoiqu^il ait dû être instruit par M"* des Ursins sur tout ce qu^elle pouvoit juger de cette affaire* le traitement fait par la Reine à l'abbé Albéroni la première fois qu'elle le voit^ et à M*"* des Ursins ait premier mot qu'elle lui dit, paroitroit toujours inconcevable. On ne peut pas se persuader qu'il n'y ait pas eu un jeu joué entre la Reine et Albéroni^ ni même presque croire que le Roi ne fût pas prévenu de ce que la Reine devoit faire.

Il est parlé dans quelqu'un de mes journaux (1) (mais je ne sais pas Tannée) de Tévénement singulier du renvoi de M'^^^des Ursins. J'ai mis deux détails différents sur cet événement qui m'ont été racontés^, Fun par M. le prince de Chalais , l'autre par M"*^ la duchesse de Saint- Pierre (2). L'un tend à prouver que le roi d'Espagne ne savoit rien de ce renvoi , l'autre qu'il ne se fit que du consentement du roi d'Espagne. On m'a conté aujourd'hui, i7 janvier 1752, une circonstance qui confirmeroit le sentiment que le roi d'Espagne n'en savoit rien ; c'est que la reine d'Espagne , étant arrivée dans le lieu où le Roi l'attendoît, et sachant combien les femmes avoient de pouvoir sur l'esprit de ce prince , ne voulut point se déshabiller que le roi d'Espagne n'eût confirmé tout ce qui avoit été fait par rapport à M™® des Ursins ; le secrétaire d'Etat eut ordre d'apporter un papi^ que le Roi sigpa, et alors la Reine se déshabilla.

Il faut mettre cette anecdote à côté de l'article et la dater d'aujourd'hui. II faut y ajouter ces mots : La même personne qui m'a raconté cette anecdote et qui a une mémoire très-sâre et très-exar te étoit en Provence lorsqiie la reine d'Espagne y passa , et la reine d'Espagne logea chez elle; elle m'a dit que la façon dont la reine d'Espagne étoit servie paroissoit fort singulière. Pour sa nourriture personnelle, elle étoit fournie par des officiers du roi d'Espagne, mais qui paroisspient eu peu fidèles ou peu entendus, car on lui faisoit mauvaise chère. Lorsqu'elle mangeoit, elle étoit servie à genouai , suivant l'usage d'Espagne, et la princesse de Piombino , qui étoit venue avec elle , mangeoit aussi

(1) Cette note est écrite sur une feuille détachée, et datée du 17 janvier

(3) Les détails donnés au duc de Luynes par la dnobesse de Saint-Pierre sont rapportés plus loin, p. 1 55. 11 en parle aussi dans une de ses notes du Journal deDangeau, à la date du 18 janvier 1715 (t Xy,p. 344).

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avec elle 4 mais au bout de la table. Toute sa maison étoit servie par étapes; les communautés avoient ordre de fournir une certaine quantité de vivres, et les caraéristes avoient leur argent à dépenser. La Reine, qui étoit fort maigre alors, avoit un visage fort rouge et fort marqué de petite vérole. Elle étoit venue de Gènes en France dans une chaise à bras par te chemin étroit, le long de la mer, que Ton appelle la Corniche ; et on prétend que c*est par cette raison qu*elle a voulu que Tarmée espagnole passât par ce même chemin dans la dernière guerre, disant que puisqu'une femme y avoit bien passé , des hommes , et surtout des militaires , ne dévoient pas y trouver d'impossibilité ; mais ceci n'est qu'une opinion dont je n*as$ure point la vérité. Elle devoit passer par mer en Espagne, mais elle se décida à aller par terre , disant que ce n'étoit pas une reine morte que Ton vouloit en Espagne, mais une vivante. Comme on avoit compté sur le transport par mer, rien n'étoit prêt pour la route par terre ; il fallut acheter, louer, emprunter. On emmena une chaise de poste que M. Tévéque de Marseille prêta et qu'on ne lui a jamais rendue.

Suite du 3 mai 1738. — Hier la revue fut plus courte qu'elle n'auroit été, parce qu'il faisoit un froid extrême et le plus vilain temps du monde. Le Roi appela pendant la revue M. d'Arbouville^ ancien capitaine aux gardes^ présentement capitaine de grenadiers et maréchal de camp ; il lui dit avec bonté qu'il lui donnoit le gouvernement de Schélestadt. Ce gouvernement est vacant depuis peu par la mort de M. de Saint-Pater , lieutenant général^ et vaut en tout i4>^000 livres de rente. Le Roi appela aussi M. de Champigny^ et lui dit qu'il lui donnoit la compagnie de M. d'Arbouville. Par. ce changement^ M. de Vaudreuil^ aide-major^ a eu la compagnie de H. de Champigny et M. de Villars a été fait aide-major.

Du 6, Marly. — Il y a cinq ou six jours que l'on apprit ici la mort de M. de CoUandre (1), maréchal de camp.

J'avois oublié de marquer qu'avant le voyage de Marly, le Roi avoit nommé à l'évèché de Montpellier, qui vaut

(1) Son nom étoit Le Gendre; il étoit frère de M. de Berdlte. (IVole du duc de Luynes,)

32,000 livres de rente, M. Tévéque deSaint-PapouI. Il s'appelle Charency (1), et je l'ai vu grand vicaire à Meaux ; il n'y a pas longtemps qu'il est évèque; j'ai oui dire qu'il étoit d'un esprit doux , sage et capable d'affaires.

M. le maréchal de Roquelaure est à la dernière extrémité, conservant cependant sa connoissance entière (2). Il doit avoir quatre-vingt deux ans ; il fut fait colonel en iQlk ; il y avoit deux ans qu'il étoit capitaine. On dit que Mesdames partiront le 15 de juin, et qu'avant leur départ elles seront baptisées et H. le Dauphin confirmé. Elles seront nourries aux dépens de l'abbaye, et le Roi donne 15,000 livres de pension pour chacune.

Le voyage est avancé d'un jour. Le Roi déclara hier qu'il s'en iroit jeudi. 11 y a eu beaucoup de monde, et je crois que la liste étoit de cent vingt-huit personnes; outre cela beaucoup de gens ont eu permission d'y venir faire leur cour. Il y eut avant le voyage une liste faite de ceux que l'on appelle salonistes ou polissons , c'est-à-dire ceux qui avoient permission devenir au salon quoique n'étant pas du voyage. Cela étoit d'usage dans les autres voyages, mais dans celui-ci il y a eu une chose particulière , c^est qu'il y avoit des croix à côté des noms, aux uns une croix simple -f-, et aux autres une double »{( , et cela pour distinguer ceux qui pouvoient venir une fois ou plusieurs.

Le Roi continue à se bien porter, cependant il n'engraisse point, va à la chasse trois fois la semaine, comme avant sa maladie et presque aussi vite ; il est certain que dès le carême il avoit maigri , et qu'un habit qu*on venoit de lui faire se trouva trop large à Pâques.

{e ne sais si j'ai marqué ci-dessus que H. de la Mina a obtenu depuis peu Tordre delà Toison; il n'est pas en-

(1) Georges-Lazare Berger de Cliarency, sacré évèque de Saint-Paponl le 7b septembre 173!>.

(2) Il mourut ce jour-là. {^'o(e du duc de Luynes,)

core reçu^ et c'est M. le Duc qui aura la commission de le recevoir. L'usage est que Ton envoie d'Espagne une formule de toute la cérémonie. Les chevaliers de la Toison qui se trouvent ici sont invités de s'y rendre; celui qui reçoit nomme quelqu'un pour faire la fonction de chancelier de Tordre et pour lire les patentes. Le chevalier que l'on reçoit est ensuite admis et conduit par le parrain qu'il a choisi, qui est un des chevaliers; il prête ensuite serment sur les saints Évangiles , reçoit Taccolade et va embrasser tous les chevaliers qui sont présents. En Espagne , après cette cérémonie , on tient un chapitre où l'on traite quelques unes des affaires de l'ordre. M. delà Mina est déjà chevalier de Calatrava et a dans cet ordre une commanderie qui vaut 1,000 pistoles d'Espagne, c'est-à-dire 16,000 livres. Cet ordre est incompatible avec celui de la Toison, il faut une grâce du roi d'Espagne pour posséder l'une et l'autre.

J'ai marqué ci-dessus le temps que M. de Tessé a été fait grand d'Espagne; cette grâce s'accorde fort rarement de faire passer unegrandesse du père au fils, et que l'un et l'autre en conservent les honneurs. Nous en avons vu cependant un exemple en M. de Saint-Simon, qui fut fait grand en Espagne et qui obtint en même temps que la grandesse passât sur son second fils , le marquis de Ruffec ; et ils furent couverts l'un et l'autre devant le roi d'Espagne ; mais la demande de l'Infante étoit une circonstance favorable. M. le maréchal de Villars avoit inutilement tenté d'obtenir la même grâce, et le roi d'Espagne aima mieux créer une nouvelle grandesse en faveur de M. le marquis de Villars, aujourd'hui duc. Les substitutions des grandesses sont plus étendues que celles des duchés; non-seulement tous les parents y sont appelés, mais même quelquefois les amis , ce qui est pourtant rare. La veuve et le fils jouissent en même temps des honneurs de la grandesse, mais non pas le père et le fils; c'est ce qui fait que quoiqu'il y ait autant de grands d'Es-

pagne qae de dues y le nombre des ducs est plus considérable^ parce que quelquefois un seul duché fait deux et trois ducs , comme par exemple Tilleroy et Charost , an lieu que quelquefois un grand réunit en sa personne deux ou trois grandesses. Les grands ont non-seulement Phonneur de se couvrir devant le roi d'Espagne^ mais ils ont même des entrées et font un corps.

Du 13, Versailles. — Le Roi partit jeudi 8 de ce mois de Harly, et alla coucher à laMeutte; il visita en arrivant les bâtiments neufs qu'il y a fait faire ; toute la face du côté de la cour est doublée , ce qui forme un vestibule , au-dessus duquel est un appartement pour le Roi , et dans les souterrains plusienrspièces pour la commodité du service. 11 y avoit vingt-sept à vingt-huit personnes à la Meutte avec le Roi^ dont plusieurs à qui S. H. avoit permis de s'y rendre dans leurs voitures. Le Roi y dîna encore le lendemain, et n'en partit qu'à sept heures pour revenir à Versailles. La Reine étoit revenue dès le jeudi. M. le Cardinal resta jusqu*au samedi matin à Marly. La santé de S. Ém. est toujours dans le même état, assez bien, mais ne revenant pas comme on le désireroit. Il parolt par les nouvelles de l'Ile de Corse que les rebelles y sont fort contents de nous et nous traitent fort bien, mais ils persistent dans les mêmes saitiments contre les Génois; ils offrent même de se donner à telle puissance que le roi de France voudra , pourvu que ce ne soit pas à la république de Gênes. M. de Boissieux, qui commande nos troupes , a beaucoup d'égards pour les rebelles , qui lui envoient toutes les provisions dont nous pouvons avoir besoin.

Le 8 ou le 9 de ce mois , l'on reçut ici nouvelle de la mort du fils du duc Ferdinand de Bavière. Le duc Ferdinand est frère de l'électeto d'à présent et a épousé une princesse de Neubourg, nièce de l'électeur palatm. Son fils, qui s'appeloit Maximilien-Marie , avoit dix-huit ans; il étoit bien fait et d'une jolie figure; il est mort de la

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petite vérole; il étoît cousin issu de germain du Roi; on n'en a point encore donné part.

L'enterrement dé M. le maréchal de Roquelaure s^est fait sans aucune cérémonie ; les maréchaux de France n'y ont point été ; il n'y aToit même que le détachement ordi^ naire des gardes de la connétablie qui re^te auprès du doyen. Outre les 800>000 francs qui reviennent à M*** la ^incesse de Léon, et qui lui étoient substitués ^ elle partage encore par moitié, avec M"* la princesse de Pons, la succession. On prétend que M"* la pTint^esse de Léon aura en tout de la succes^on de père et de mère 80,000 livres de rente, et M"*® la princesse de Pons 70,000. L'hôtel de Roquelaure à Paris avoit été estimé &00,000 francs après la mortde M"'*' la maréchale de Roquelaure ; on croit qu'il pourra être porté à 100,000 francs de plus.

l'appris hier, en revenant de Paris, la mort du fils de M. d'Hostun, qui avoit été enterré ce même jour; il s'appeloit le comte de Tallard ; il n'avoit pas encore un an . M"" d'Hostun , sa mère , est toujours fort mal, quoique le médecin suisse ou des urines (1) , entre les maint;) duquel elle est, paroit en espérer. Sa mort fera perdre à la maisofu de Tallard plus de 60,000 livres de rente qu'elle y aToit apportées.

M.d'Egmont est revenu de Naples, depuis trois ou quatre jours , à Paris; je lui ai fait beaucoup de ques^ tions sur le mont Vésuve, lequel jeta. Tannée passée^ an mois de mai , beau<^oup de flammes , et voici ce qu'il ih'en a dit . Le mont Vésuve ei^ k trois lieues de Naples , par le droit chemin , mai^ à quatre par le détour que l'on est obligé de faire ; il y a environ une lieUe et demie pour arriver au sommet delà; montagne. Il y a dix-huit oudix^ neuf ans que M. d'Egmont avoit été en hafut et avoit vu l'embouchure, dont il ne sortoit alors que peu de fumée ; l'année passée il voulut relonrnerau même endroit, dans

' (1) Voir plus loin, p. t69.

le mois de janvier ou février, mais étant arrivé en haut^ il trouva autour de l'ouverture de la montagne une croûte bitumineuse élevée de deux à trois cents pieds de hauteur^ et dès lors il sortoit par cette ouverture des ma* tiëres et pierres enflammées , ce qui empêcha H. d'Eg* mont de s'édaircir davantage. Le 20 de mai de la même année y le sommet de la montagne parut tout blanc , comme s'il eût été couvert de neige , et le lendemain ou surlendemain il commença à jeter une prodigieuse quantité de fumée et de flammes; maïs le jour il n'y avoit que la fumée qui paroissoit. Cette fumée ^ autant que Ton a pu estimer sa hauteur^ paroissoit cinq fois celle de la montagne, et la flamme ne paroissoit avoir qu'une fois^ et demie la même hauteur de la montagne. Les nuages blancs que l'on voit extrêmement élevés dans le beau temps n'étoient qu'à la moitié de la hauteur de cette fumée; elle les attiroit et ils étoient absorbés dans le moment. Le bruit étoit assez considérable pour être entendu de Rome , qui en est à cinquante lieues. La fumée n'est autre chose qu'un aihas de cendres imperceptibles, qui par l'excessive hauteur est portée jusqu'à cinquante ou soixante lieues; il en tomba dans ce même temps une assez grande quantité dans des terres que H. le comte d'Egmont a sur le bord de la mer^ à la distance que je viens de dire du mont Vésuve. Cette cendre quoiqu'extrêmement fine pèse beaucoup, et ce qui en peut tenir dans la forme d'un chapeau pèse quatorze et quinze livres. Cette fureur de la montagne dura huit jours^ et fut accompagnée d'un spectacle curieux et effrayant; c'étoit une rivière de feu ^ fort large , qui tomboit du sommet de la montagne dans la mer. Pendant ces huit joui*s , dans la partie deNaples qui regarde le mont Vésuve^ on y voyoit clair la nuit à pouvoir lire la plus petite écriture. Pendant les premiers jours il y eut des moments où l'ébranlement fut si grand dans cette partie de Naples , que toutes les fenêtres les mieux fermées furent ouvertes dans

un moment. On a fort recherché la cause de ces agitations violentes de la montagne , et Ton croit que c'est lorsqu'il s'y introduit quelque partie de l'eau de la mer; il parolt cependant inconcevable que cette eau en soit rejetée avec autant de violence et soit aussi longtemps sans se faire de nouveaux passages^ car ily avoit cent ans que l'on n'avoit vu un pareil événement. L'on croit depuis longtemps que le mont Vésuve et le mont Etna ou mont Gibel, tjui est en Sicile, ont communication ensemble. Cependant la fureur de l'un n'est point une suite de l'autre; mais ce qui peut contribuer à le faire croire, c'est qu'il y a entre les deux, dans la mer, deux autres montagnes dans des lies, l'une nommée Stromboli et l'autre Volcano, qui jettent du feu continuellement. Ces deux îles sont inhabitées; il y a seulement un ermite et quelques pêcheurs qui demeurent dans celle de Stromboli.

Du 16. — M. de Castéja , qui a été ambassademr en Suède pendant vingt ans, vint me voir il y a quelques jours; je lui fis plusieurs questions sur ce royaume, et voici ce qu'il me dit. Le roi de Suède (1), qui est Hesse- Cassel, a environ soixante-trois ans; il ne se mêle de rien du tout dans l'État; il ne travaille jamais , ce qui fait qu'il a peu de considération. Il ne dispose d'aucune charge hors de celles de sa maison. C'est le sénat qui gouverne et qui lui présente pour chaque charge trois «ujets dont il en choisit un. Il donne de la même manière les places de sénateurs. Il y a seize sénateurs. Il y a outre cela la chancellerie, qui est composée de neuf •en comptant trois secrétaires d'État. C'est avec la chan- <5ellerie que se traitent les affaires étrangères. Les ministres étrangers présentent des mémoires au chancelier, même des plus petites affaires ; il en rend compte au sénat, et le chancelier rapporte aux ministres la délibération du sénat. Cesontles plus grands seigneurs, gouverneurs,

(1) Frédéric.

lôO MÉMOIRES DU DUC DE LUYNES.

généraux, etc., qui composent le sénat. Le &oi entre dans le sénat, et lorsque les voix sont partagées, le parti qui est du c6té du Roi, quoiqu^égal en nombre (1) , remporte sur l'autre. Cest le sénat qui ordonne tont ce qui est né^ cessaire pour la dépense du Roi et de la Reine, le paye^ mentdes troupes, entretien des maisons royales et généralement tout ce qui regarde TÉtat. Le Roi a seulement 50,000écus par an, etia Reine autant, pour leur entretien personnel et leur amuseobent. Les troupes sont au aomr bre de quarante cinq mille hommes ; U n'y a sur cela que dix mille hommes de payés, dont dix huit cents ou trois bataillons employés pour la garde ordinaire du Roi. Le Roi a outre cela des gardes du corps, mais ils n^ont point de chevaux et ne sortent jamais avee loi. Les officiers seulement suivent la Reine et prennent alors des chevaux dans Fécurie du Roi. Les trente^inq sill^ hommes qui ne sont pas payés sont pourtant entretenus aux dépens de TÉtat. Les officiers et soldats ont, à proportion de leur grade, des biens, terras, maisons etc., dans les domaines du Roi ; Us cultivent ces tenes et y demeurent avec leurs familles (â) ; chaque semaine les caporaux, sergents, etc., rassemblent les troupes qui sont sous leurs ordres et leur font &ire Texerciee. Les compagnies s'assemblent tous les mois et les régiments tous les ans. Toutes les troupes sont habillées de bien, quelques-^mes avec des agréments blancs. La monnoie du pays est en or et argent et la plus grande partie de la monnoie [est] de cuivre ; et comme cette monnoie seroit fort incommode dans Ificommerce journalier, cette monnoie reste en dépôt dans une eqpèoe de banque, et Ton se sert de billets pour le oommaroe. La Suède est

(2) Cette org^ioiâatioB existe eaeore ea Suède; T/ndeito, «mi tnwpes caotoanées sur le» domiae» {torp) de l'État» compte 33,ooe bonmes» En tem^ de giaene ce» troupes sont sokiée».

MAI 1758. m

presque remplie de rochers^ de montagnes et de bois. Il y a seulementd'espaœ en espacequelque partie de ces bois qui ont été défrichés et où Ton a cultivé la terre. Les chemins y sont parfaitement beaux et entretenus avec grand soin. Ils sout divisés exactement par des poteaux qui marquent le chemin que l'on fait, et outre cela il est marqué aussi quelle est la communauté qui doit entretenir telle partie du chemin. L'amusement ordinaire du Roi est la chasse, mais la plus ordinaire est la chasse aux ours et aux élans ; il n'y a ni cerfs^ ni biches, ni sangliers. Il y a seulement une lie à quatre lieues en mer et qui en a huit ou dix de long, où le Roi de Suède a fait mettre des sangliers, qui y sont en assez grande quantité. La chasse des oui^ et élans se fait par battues. On embrasse un grand pays et l'on amène peu à peu les animaux jusqu'à Tendroit où est le Roi; il permet que l'on tire à ces chasses; mais ceux à qui il donne cette permission ont l'attention de ne point tirer d'ours, parce que c'est son amusement. Il en tue quelquefois trois ou quatre dans une chasse. Il n'y a point de lapins, mais des lièvres. M. de Castéja m'a assuré que ces hèvres devenoient blancs à l'entrée de l'hiver et qu'il ne leur restoit de gris que la pointe des oreilles. Us reprennent leur poil gris dans le commencement du printemps.

Les États générauxs'assemblent tous les trois ansà Stock* holm. Il y a quatre ordres différents dans le royaume; les paysans font le quatrième. La ville est grande et a presque autant d'étendue que Paris^ mais elle n'est ni aussi bâtie ni aussi peuplée. Il y a au milieu de la ville, c'est-à-dire entre la ville et les faubourgs, un lac qui s'étend bien avant dans les terres et sur lequel on a construit deux ponts. Le jour que les États sont assemblés, l'autorité du sénat cesse ; c'est le temps où il y a le plus^ de brigues et de cabales. Lorsque Tafftdre de Pologne en dernier lieu fut réso-

lue (1)^ M. de Castéja eut ordre de la Cour de demander des troupes à la Suède , je crois que c'étoit huit ou dix mille hommes^ et d'offrir pour cela un subside qui devoit, je crois^ durer trois ans ; l'affaire fut portée à la chancellerie et au sénat, mais comme elle étoit de la dernière importance, le sénat demanda l'assemblée des États. Ce que le Roi désiroit fut accordé ; cependant par Tévénementy les troupes n'ont point été fournies, et après la séparation des Etats le sénat prit d'autres engagements, ce qui vraisemblablement sera traité dans les États que l'on va tenir incessamment et donnera peut-être lieu à de sévères punitions. J'ai marqué que le Roi ne disposoit d'aucunes charges hors celles de sa maison, mais celles même qu'il donne il* ne peut pas les ôter. Il faut faire le procès à tous ses domestiques, même aux moindres desdits domestiques ; c'est-à-dire les fautes qu'ils ont faites sont portées à un tribunal qui n'est que pour les faits de cour.

Le départ du Roi pour Compiègne, qui avoit été fixé d'abord au 15 juillet, a été depuis avancé au 7 et depuis encore au 1", et sera d'environ un mois.

M""* la comtesse de Toulouse retourne pour la première fois mardi prochain, 20 de ce mois, à Rambouillet, et le Roi déclara avant-hier qu'il iroit mardi 27 , pour jusqu'au vendredi. Ce sera le Roi qui nommera les hommes et les dames pour ce voyage. La dépense y sera faite par le contrôleur de M""' la comtesse de Toulouse, comme cela se pratiquoit du vivant de M. le comte de Toulouse. Il parolt certain qu'outre ce voyage , le Roi en fera encore trois autres avant le voyage de Compiègne (2).

(1) La guerre de la succession de Pologne;

(2) (( Le Roi a indiqué quatre voyages à Rambouillet, chez W^^ la comtesse de Toulouse que le Roi aime beaucoup. » ( Journal de Barbier, t. m, p. 132. ) ^ On trouve aussi dans les Fastes de Louis XV une explication de ces fréquents voyages à Rambouillet. « Cette Thébaïde délicieuse lui plai-

Avant-hier, on eut nouvelle que la princesse Charlotte de Lorraine avait été élue abbesse de Remiremont» La fille de M. le prince de Pons, M"* de Marsan, avoit aussi été reçue chanoinesse avant ladite élection ; il paroit que M""® la duchesse de Lorraine est extrêmement contente du roi de Pologne sur tout ce qui s'est passé à l'occasion de cette élection.

J'ai marqué la mort du prince Maximilien, fils du duc Ferdinand ; c'est M. le prince de Grimberghen (1) qui a donné part au Roi par une lettre qu'il a écrite à M. Amelot, et je fus témoin hier que M* le comte Torring, étant au diner du Roi , S. M. l'appela et lui dit qu'il le prioit de mander à Télecteur qu'il étoit très-sensible à la perte qu'il avoit faite.

Du dimanche 18. — 11 n'y a rien de changé pour le départ de Mesdames; mais on a réglé leur suite. M. le Cardinal vouioit qu'elles ne fussent accompagnées que par huit gar- ' des du corps ; M. le duc de Béthune (2) a obtenu avec bien de la peine qu'il y en auroit douze. Il ne marchera point de Cent-Suisses à ce voyage ; les CentSuisses prétendent cependant qu'il est d'usage qu'ils marchent en pareille occasion et qu'ils ont été envgyés non-seulement au-devant de la reine d'Espagne, fille de M. le duc d'Orléans, à son retour, mais qu'ils ont même accompagné M"* de Modène, ce qui est encore plus singulier puisqu'elle n'avoit point droit d'avoir ni gardes du corps ni Suisses. Cependant ce ne peut pas être la raison de la dépense qui en empêche, puisque l'extraordinaire qu'il en coûteroit ne va qu'à dix sous par jour pour chaque

fioit pour s*y délasser des fatigues d'une cour importune.... pour n'y être plus monarque. Là régnoitia plus grande familiarité. » T. I, p. 125. ( Les Fastes de Louis XV y de ses ministres, maîtresses, généraux, eic, à Villefranche, chez la veuve Liberté, 1782, 2 vol. m-12. )

(1) Louis-Joseph d'Albert de Luynes, prince de Grimberghen et du Saint- Empire, grand-oncle du duc de Luynes, auteur des Mémoires.

(2) L'un des quatre capitaines des gardes du corps.

Saisse et cinq livres pour Toffieier qui les cammaiide. Les gardes du corps seroot commandés par M. d'Aati-* champ^ exempt.

Il est question ici d'une nouvelle difficulté au sujet du salut des gendarmes et chevau4égers. l'ai marqué dans ces Mémoires ce qui se passa Tannée d^mi^ra au sujet de ce salut, et que HM. de Bohan et de Chaulnes eurent uh ordre signé du Boi poiur suivre les anciens usages. Cependant 3L de Chàiillon, cantinuaut de voir avec peine que ces deux compagnies soient les seules qui ne saluent pas M. le Dauphin, a renouvelé ses représea-* tati^Mis, D^autre c6té^ les princes du sang soai blessés de n'être passalués par ces deux compagnies, et se sout réu* nis pour demander cet honneur; ils prétendeat qu^étant salués à Tarmée , ils le doivent être ici ; ils ajoutent que même ici, étant salués par la droite, qui comprend les grenadiers à cheval et les gardes du corps, la gauche doit toujours faire ce que fait la droite ; que même il est arrivé que du temps du feu Roi, M. de Nouant, lieutenant des gendarmes, ayant refusé de saluer àrarmée dans une occasion où il eroyoit ne le devoir pas faire, Louis XIV approuva à la vérité les raisons de M. de Nouant , mais il dit qu'il devoit suivre ce qu'avoit fait sa droite. On répète encore ce qu'on disoit l'année passée : qu'il est insoutenable que M. le Dauphin ne reçoive pas de ces deux compagnies ce qu'il reçoit des autres ; et Ton ajoute pour les princes du sang, qu'ils avoient obtenu cet honneur du temps de la régence de M. le duc d'Orléans. Les chevau-légers et gendarmes répondent, de leur côté, que ce qui se passe à l'armée n'est point une règle, que leur compagnie ne quitte jamais la personne du Roi, et que ce n'est qu'un détachement qui va en campagne; que même leurs timbales devroient toujours rester auprès du Roi y et que ce n'est que par bonté et permission particu* lière de S. M.^ et pour la commodité du service, qu^ elles marchent avec le détachement. Us ajoutent qu^ils res-

pectent plus que persoaaa M, le Dauphin^ mais quUls croiroient qu^étant héritier présomptif de la couronne il est intéressé plus qu^ un autreàsouteqirles honneurs qui n^ son tdus qu'à la coiu?onne. Ils ajoutentenfin que cette qujestion a été déjà portée au moins trois fois devant le Roi depuis seii majorité, et qu^à chaque fois ils ont eu un ordre signé de S. M. do suivre les anciens usages ; qu'à l'é^ gard des princes du sang, ils ont peu ou même point joui det Thoni^eur du salut, parce qu'il étoit insoutenanable. (On sait assez que cette décision en faveur des princes du sang fut un effet de la politique de M. le duc d'Orléans). Les gendarmes et chevau4égers disent encore qu'il paroltra toujours singulier qu'il n'y ait nulle différence dans les honneurs militaires, non-seulement entre le Roi et H. le Dauphin, mais même entre H. le Dauphin et M. le duc de Penthièvre. Les raisons de part et d'autres ont été données à M. d'Angervilliers , et la décision se fera à son travail avec le Roi.

MM. de la Granville et de Seychelles , intendants de Flandre et de Haiqaut, sont ici ; ils sont venus recevoir leurs instructions, devant s'assembler le mois prochain à Lille avec des commissaires de l'empereur pour les règlements des limites. Dans 1^ temps de la paix de Rastadtj çn 1714-, il fut dit que le règlement de ces limites se t&mt par des commissaires; depuis ce temps, il n'y a eu au<5un règlement de fait; mais en 1718 il fut établi par l'empereur des bureaux dans des pays que nous prétendons nous appartenir^ ou du moins être neutres. M, de Lichtenstein dit que ces bureaux font un objet considérable pour l'empereur, puisqu'ils valent 500,000 florins de rente, mai^ cela ne sert qu'à prouver davantage Tintérét que nous avons qu'il ne soit pas fait sans droit un aussi grand tort à notre commerce. C'est de M. de Seychelles même que je sais tout ce détail.

J'ai marqué ci-dessus un grand détail sur M"' des Ursins. M"« de Luynes en parla il y a quelques jours à

M"** la duchesse de Saint-Pierre (1), pour qui la reine d'Espagne avoit beaucoup d^amitié. M"'" de Saint-Kerre dit à M""* de Luynes qu'elle avoit beaucoup questionné la reine d'Espagne sur cette aventure, et que la Reine lui avoit assuré qu'elle n'avoit agi dans cette affaire que sur un billet du roi d'Espagne; que le roi d'Espagne étoit persuadé que M"*^ des Ursins avoit fait tout ce qui avoit dépendu d'elle pour l'engager à l'épouser, et qu'il avoit écrit à la Reine qu'elle fit en sorte d'éloigner M"** des Ursins; qu'elle les empêcheroit sûrement de vivre dans Tunionoùilsdevoientètre. La reine d'Espagne ajouta que lorsqu'elle rencontra l'abbé Albéroni, elle essayad'abord àl'engagerde la servir dans ce dessein, maisquen'ayant pu le déterminer elle fut obligée de lui montrer le billet du roi d'Espagne, ce qui mit totalement l'abbé Albéroni dans ses intérêts. La reine d'Espagne convient qu'elle prit même l'apparence d'un prétexte dans la crainte de manquer le moment. M"»* de Saint-Pierre a demandé à M"** de Luynes le secret sur cette anecdote.

Je questionnai il y a quelques jours M. de Maurepas sur le rang qu'auroit M"® de Fontevrault devant Mesdames. Il me dit qu'il ne falloit point de titre ; que celui d'abbesse auroit été suffisant même du temps du feu Roi ; que d'ailleurs il y avoit en quelque manière celui de gouvernante, et que M"*^ de Lansac en cette qualité de gouvernante avoit été assise sans être titrée.

Du 24, veille de la Pentecôte. — Il n'y a encore rien de décidé sur l'affaire des gendarmes et chevau -légers pour le salut. M. de Chaulnes, à qui je parlois il y a queljours du détail de cette affaire, me conta ce qui lui étoit arrivé en 1706 et en 1709 par rapport à la compagnie. Les chevau-légers étoient en 1706 à la bataille de Ramillies; ils poussèrentles troupes qui étoient devant eux, de

(1) La duchesse de Saint-Pierre avait été dame du palais de la reine d'Espagne.

manière même que M. de Coëtenfao^ qui étoit à leur tète, crut la bataille gagnée ne voyant plus d'ennemis à combattre ; mais jetant les yeux sur la gauche, il vit un spectacle bien différent. Il fut donc question de se faire jour au travers de plusieurs lignes des ennemis; les chevaulégers en vinrent à bout, mais ayant rencontré le marais, il y périt un tiers de la compagnie. Le Roi, qui étoit instruit de la façon dont elle s'étoit comportée, fut fort en peine de savoir comment H. de Chaulnes feroit pour la rendre complète. La perte considérable qu'avoient faite toutes nos troupes avoit déterminé le Roi de recruter les gardes du corps dans la cavalerie ; les mousquetaires avoient été obligés de chercher dans les provinces des sujets pour réparer leurs pertes. Le Roi ayant fait plusieurs questions à M. de Chaulnes sur ce qu'il comptoit faire, M. de Chaulnes lui répondit qu'il savoit un moyen qui étoit : que le Roi trouvât bqn qu'il mandat par tout le royaume, dans toutes les provinces, que l'intention de S. M. étoit qu'il ne fût plus reçu dorénavant dans la compagnie que des gentilshommes. Cet expédient parut au Roi plus propre à ruiner la compagnie qu'à la rétablir, et après y avoir résisté j>endant trois ou quatre mois il n'y consentit que par complaisance pour M. de Chaulnes et sur l'assurance qu'il lui donna qu'il connoissoit l'esprit du corps, qui seroit toujours plus aisément mené par les motifs d'honneur et de distinction et par Jes marques de bonté de S.M. M. de Chaulnes écrivit en conséquence de l'ordre du Roi , et à la revue la compagnie se trouva complète, et M. de Chaulnes présenta au Roi trente-cinq surnuméraires . Le Roi en fut extrêmement étonné, et donna toutes sortes de marques de bonté et de satisfaction à M. de Chaulnes. La compagnie ayant encore beaucoup perdu à la bataille de Malplaquet, le Roi fut d'autant plus en peine des moyens de la remettre que l'expé^ent dont M. de Chaulnes s'étoit servi ne lui paroissoit plus praticable. M. de Chaulnes représenta au Roi que

cet expédient n'aroit eu son effet qu'en partie^ qu'il falioit pour lui donner sa p^feotion que S. M. lui ordonnât de ne recevoir dorénavant que des gentilshommes nobles de race et non par anoblissement. Le Roi, persuadé par rexpérience du passée y consentit, et à la revue M. de Ghaulnes lui présenta vingt surnuméraires.

Le 21 de ce mois, nous apprîmes ici le changefnent qui a voit été fait dans les postes (1). La ferme des postes étoit depuis soixante ou soixante- dix ans entre les ixtaiits de HH. Pajot. MM* Rouillé y avoicnt été intéressés. Ils reiidoient au Roi 3,900,000 livres, et l'on n'avoit jamais pu augmenter ce bail parce qu'on n'avoit jamais pu en coiinoltre la véritable valeur. Toute la famille des Rouillé et des Pajot avoit des parts différentes dans le bénéfice qui en revenoit. Les filles même étcdent mariées avec ces parts pour dot; mais tous les intéressés recevoient leur décompte sans avoir la liberté de le vérifier. On prétend que tous les quinze jours les comptes particuliers étoient brûlés. On ajoute que MM. Pajot et Rouillé faisoient pour 400,000 livres de pensions; ce qui est certain c'est que Ton n'avoit jamais vu clair dans le profit. M. le chancelier de Pontchartarain, du temps du feu Roi, avoit voulu le déterminer à faire quelque changement, mais les sieurs Pajot ayantété avertis b*ouvèrent protections considérables auprès du Roi, et remirent alors une trôs-grosse somme au Roi, qui en avoit grand besoin pour ses bâtiments; de sorte que le projet s'évanouit. M. le duc d'Orléans avoit eu le même projet mais sans exécution. 11 y a quatre mois que M. le cardinal de Fleury parut avoir la même idée; cependant il sembloit que S. Ém.n'y songeoit plus. Le 19, il envoya quérir M. Amelot, et lui dit que son parti étoit pris, qu'il avoit choisi pour mettre à la place de MM. Pajot, MM. Thiroux et Grimod. MM. Thiroux sont deux frères et MM. Grimod aussi, et portent d'autres noms que .[ - — '

(l) Cf. le Journal de Barbier sur cette affaire, t. III, p: 133.

ceux-ci, qui s€mtd« familles. H. le Cardinal dit à M. Amelot d'envoyer chercher ces messieurs le lendemain. Il< Amelot agit en conséquence. MM. Thiroux et Grimod furent longtemps à comprendre ce que vouloit leur dire M. Amelot, ignorant absolument qu'on voulût 6ier MM. Pajot et Rouillé. Ils croyoient que Ton vouloitle» associer à eux. C'est de M. Ameloi même que je sais ce détail. Ils représentèrent qu'ils n'avoient nulle connoissance de ce qui regarde les postes ; mais Tordre étoit expédié , il falloit* obéir. M. Amelot leur déclara que le Roi leur donnoit la ferme au môme prix de 3,900^000 livres, mak que ^intention de S. H. étoit qu'ils tinssent un registre exact qui seroit vérifié tous les quinze jours, et qu'ils rapportassent tous les registres des provinces, et que lorsqu'ils seroient remplis des 3,900^000 livres^ ils eussent sur le surplus : premièrement 100,000 hvres de profit, et ensuite un tiers sur ce qui se trouvei^oit par delà. M. le Cardinal avoit chargé M. Amiclot d'une lettre pour M. Payotde Villers, par laquelle S. Ém. lui marquoit que l'intention du Roi étoit qu'il restât dans la ferme des postes avec le même intérêt qu'il y avoit. M Amelot envoya un homme à cheval porter cette lettre, et msmda en même temps à MM. Rouillé et Pajot-d'Ons-en Bray d'être le lendemain malin à six heures à la poste. L'homme de M. Amelot n'ayant point trouvé M. Pajot de Villers, et ayant laissé la lettre à M. Pajot-d'Ons-en Bray, son frère, celui-ci l'ovivrit suivant leur usage. H. Amelot leur déclara, que le Roi avoit supprimé toutes leurs charges et résilié le bail, qu'il suppriraoit aussi tous les commis qui avoîent intérêt dans la f^me et laissoit tous les «ulres. M. Amelot trouva un registre de l'année 1738 qu'il Tîsa et parapha,et après avoir examiné les papiers dans le cabinet, qui est le lieu où l'on ouvre les dépêches et où sont les papiers importants, et travaillé pendant trois heures en présence des nouveaux fermiers qu'il avoit mandés , il les laissa ensemble continuer

Touvrage. M. Rouillé dit à M. Amelot* qu'il n'avoit plus d'intérêt dans la ferme. Ce M. Rouillé est le même qui a une terre ici aux environs de Versailles qui se nomme Jouy^ où H. Chauvelin^ ci-devant garde des sceaux, alloit souvent. M. Rouillé avoit aussi la librairie ou inspection sur tous les livres qui s'impriment. Bien des gens ont cru que le changement dans les postes est une suite de la disgrâce de M. Chauvelin ; que Ton a trouvé ou soupçonné quelque commerce de lettres, peut-être quelques secours d'argent^ ou que Ton a cru que des aôxis de M. Chauvelin aussi riches par eux^ mêmes et ayant annuellement un profit aussi considérable étoient à portée de lui ménager toujours dans ce pays-ci un parti considérable. On ne peut dire s'il y a la moindre partie de ces bruits qui ait quelque fondement. Ce qui est certain^ c'est que Ton vouloit connoltre le véritable prix de la ferme des postes (1).

Il y a d^à plusieurs jours que l'on sait qu il n'y aura point de chevaliers de l'Ordre à la Pentecôte.

M. deFénelon repart ces jours-ci pour la Hollande; il y a lieu de croire que s'il avoit voulu demandera être fait lieutenant général on lui auroit accordé volontiers ce grade ; mais comme il ne l'a pas obtenu dans le temps qu'il auroit pu en être plus flatté^ et qu'il désire beaucoup d'avantage d'être fait chevalier de l'Ordre, il n'a voulu rien demander^ et attendre que le Roi juge à propos d'en faire. Il paroit certain que nous avons dans ce moment-ci quelques négociations importantes et pressées à faire avec la Hollande^ autres que ce qui regarde le commerce ; car M. de Fénelon n'est point chargé de cet article de commerce^ à ce qu'il m'a dit lui-même il y a deux ou trois jours, et c'est ici que se font ces négociations avec M. le Cardinal.

(1) ft Le pablic, tant grand que p«tit, n'approaye pas ce changement. On ëtoit fort content de lear exploitatioih.» {Journal de Barbier, t. III.)

Le Roi déclara il y a quelques jours qu'il feVoit six voyages de Rambouillet ; c'est S. M. qui nomme les hommes et les femmes pour ces voyages.

J'ai parlé ci-dessus de la difficulté qu'il y avoit eu par rapport aux Suisses pour prendre ou entendre Tordre chez ïa Reine. M. de Courtenvaux, comme prenant toujours intérêt à cette compagnie , raisonna il y a quelques jours sur cette affaire avec M. de Maurepas, et il fut conclu que les choses demeureroient au même état; que les Cent-Suis- ?es serviroient assidûment chez la Reine, et qu'ils entendroient l'ordre de S. M .

M. de Chaulnes fut avant-hier près d'une heure chez le Roi; il avoit demandé à H. le Cardinal qu'il pût rendre compte à S. M. des usages anciens des chevau-légers par rapport au salut dont il est question^ et après avoir expliqué en détail tous les moyens sur lesquels est fondé le droit de la compagnie , il n'eut d'autre réponse sinon qu'il falloit qu'il en instruisit M. D'Angervilliers.

11 y a quelques jours que l'on reçut à la musique une fille nommée Rotissée, qui a une très-belle voix. M. d'Aumont (1) en attend encore une de Lyon dont la voix est supérieure à celle-là.

M. le comte Tarlo, palatin de Lublin^ est ici depuis quelquesjours; c'est un homme assez jeune et fort estimé. Il avoit montré beaucoup d'attachement au parti du roi Stanislas, et cependant il conserve une grande considération auprès du roi de Pologne , tant par l'importance de son palatinat de Lublin que par la réputation personnelle qu'il a acquise.

Du 25. — Le 23 de ce mois , M. d'Avéjan, commandant des mousquetaires gris, mourut à Paris ; il étoit malade depuis environ quinze jours ou trois semaines. Plusieurs personnes ont demandé cette charge, entre autres, à ce que l'on dit, M. le maréchal de Coigny et M. le maré-

(1) Premier gentilhomme de la chambre.

T. II. tl

chai de Broglie ; on disoit aussi M. de Richelieu. Hier, M. d'Angervilliers allant travailler avecle Roi , S. H. donna la charge à M. de Jumilhac, premier sous -lieutenant de cette compagnie. Tous les officiers de la compagnie montent suivant Tusage , et la cornette qui se trouve vacante fut donnée aussi hier à M. de Champignel. H. de Ghampignel sert depuis longtemps et avoit demandé avec ins» tance un régiment à la promotion . Il y avoit 100^000 livres de brevet de retenue sur la charge. M. de Jumilhac paye les 100,000 livres, et H. de Champignel paye 70,000 livres, savoir : &>0,000livres à H. de Jumilhac, à qui il n'en coû« teraque 20,000 écus, et les 10,000 écus restant sont pour le premier maréchal des logis, qui devroit monter et qui se retire. C'est Tusage dans les mousquetaires , et que même le Roi donne 1,500 livresde retraite au maréchal des logis. M. d'Avéjan alaissé un fils quin'aque vingt ou vingt et un ans ; il étoit cornette dans la compagnie, et augmente de grade à l'occasion du mouvement général.

Il y a cinq ou six jours que l'on apporta ici une tapisserie pour le Roi faite aux Gobelins sur un tableau d'Oudry qui représente une vue de Compiègne et une chasse. La figure du Roi , celle de M. le comte de Toulouse et plusieurs autres sont assez ressemblantes (1).

Il y a quelques jours aussi que nous apprîmes que le roi d'Espagne avoit accordé à M. le duc de Penthièvre la toison qu'avoit H. le comte de Toulouse.

J'appris hier par M. du Chàtelet, major de la gendarmerie , que le Roi lui avoit permis de jouir en cette qualité des entrées de la chambre. Cette grâce est fondée sur ce que le major de la gendarmerie a Thonneur de travailler directement avec le Roi. M. d'Aumont, qui a de-

(1) ft Le 18 du mois dernier, il fut présenté au Roi une pièce de tapisserie faite aux Gobelins par le S** Audran d'après le tableau du S*" Oudry, qui représente la mort du cerf aux étangs de Saint- Jean-aux-Bois. Sa Majesté a été très-contente. » (Mercure de juin, page 1397.)

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mandé cette grâce au Roi pour M. du Chàtelet, lui a dit qu'une autre raison étoit que les majors de ce corps en jouissoient du temps du feu Roi. Depuis Louis XV, il n^ avoit point eu d^auire major que H. le marquis du Chàtelet, qui avoit ignoré cette prérogative, et qui a demandé à en jouir dès qu'il en a été instruit. M, du Chàtelet me coûta en détail le rè^ement qui aété fait depuis peu pour le service de la gendarmerie. Les capitaines étoient en usage depuis longtemps de ne jamais aller à leurs troupes ; les autres officiers y alloient seulement un mois , de temps en temps. Pendant la guerre, les capitaines avoient tous les ans occasion d'être avec leurs troupes , mais une longue paix avoit rendu cet arrangement sujet à de grands inconvénients ; c'est ce qui a déterminé à l'arrangement qui vient d'être fait pour cette année. Il y a soixante «quatre officiers dans la gendarmerie, seize capitaines , autant de sous-lieutenants , de cornettes et de guidons. En quatre mois, à commencer du 5 juin prochain, tous ces officiers se rendront à Arras, ou est la gendarmerie, et y resteront les uns un mois, les autres deux. Les capitaines ne serviront qu'un mois , et ceux qui commandent les quatre premières compagnies commanderont le corps chacun pendant leur mois de service. Il n'y a point eu d'ordonnance d'expédiée pour cet arrangement. Le Roi a seulement écrit une lettre à M. du Chàtelet pour lui déclarer ses intentions et le charger d'en instruire les officiers. M. du Chàtelet leur a écrit en conséquence de cet ordre. Le capitaine qui commande le corps sera averti de la part du Roi de rendre compte des officiers qui ne seront pas arrivés à temps et conformément à l'ordre de S. M. M. d'Angervilliers écrit à ces quatre premiers capitaines seulement. Pendant l'espace de ces quatre mois, M. du Chàtelet , qui fait les fonctions d'inspecteur de la gendarmerie en qualité de major, ira faire sa revue. Il y a quatre commissaires attachés à ce corps qui servent par quartier et qui font les revues.

If.

Du 25. — Le Roi entendit hier les premières vêpres en haut^ et les vêpres étoient chantées aussi en haut par les chantres de la musique ; c'est ce qui arrive très-rarement. Le Roi est ordinairement en bas quand on chante les vêpresenhaut, ou en haut lorsqu'on chante Toffice en bas.

Aujourd'hui le Roi a été à la cérémonie des chevaliers, où il n'y arien eu d'extraordinaire; seulement M. de Breteuil , qui doit conduire tout ce que Ton présente au Koi^ a oublié de conduire le pain bénit.

M*"* de Mailly a quêté le matin, et Faprès-dinée il y a eu 9 à trois heures avant vêpres^ un sermon assez médiocre^ par un cordelier nommé le P. Jouvenet. Il a fait à la fin de son sermon, suivantrusage, un compliment fort médiocre au Roi. Le tremblement lui a pris dans le temps du compliment; il s'est même trouvé mal et a vomi deux fois , de manière que la jupe de H""* d'Armentières la jeune , qui étoit sous la chaire, s'en est un peu sentie.

jDu 28. — Le 25 et le 26, le Roi dina à son grand couvert avec la Reine , dans l'antichambre de la Reine. Le 26 et le 27, le Roi entendit la messe à l'ordinaire en haut, et ces deux jours il fut à vêpres et à complies , aussi en haut. Ces jours-là les eaux ont joué suivant l'usage, et il y avoit un grand nombre de carrioles, le jour de la Pentecôte , pour les dames. Ces carrioles, avec des Suisses pour les mener, se donnent sur des billets de M. le maréchal de Noailles ou de M. Lebel. •

Il a été décidé, malgré les représentations de M. de Montmirel, qu'il n'y auroit point de Cent-Suîsses au voyage de Mesdames , mais que le Roi écriroit une lettre à M. de Montmirel portant que cet exemple ne tireroit point à conséquence.

Les maisons des ministres à Compiègnene seront encore habitées cette année que pendant la journée. M. Gabriel me disoit, il y a quelques jours, que ces maisons reviennent au Roi à environ 1,200 livres la toise de superficie ; c'est

une façon de compter des architectes. A proportion de Télévation des bâtiments et des ornements que Ton met dans les dedans et de la profondeur des fondations , ils évaluent à quoi peut revenir la toise de superficie. Les bâtiments coûtent plus à Gompiègne qu'ailleurs par la quantité prodigieuse de souterrains sur lesquels la viUe est bâtie, lly a environ six mois que la cour de la maison où logeoit H. Tévèque de Soissons à Gompiègne s'enfonça de dix ou douze pieds; cette cour étoit pavée ; les charrettes et les carrosses y entroient ; elle n'étoit cependant fondée que sur une voûte de terre soutenue par des fagots. Quelqu'un qui se trouva dans les souterrains^ ayant voulu tirer des fagots avec un crochet , cette partie de la cour tomba; c'est ainsi que je l'ai entendu dire à M. l'évêque de Soissons (1).

Le Roi est à Rambouillet d'hier, et il revient demain.

On a quitté aujourd'hui le deuil du prince Haximilien^ que l'on avoit pris le 18.

M. de Vaulgrenant (2) nous a montré ici le présent que le roi d'Espagne lui a fait à son départ ; c'est le portrait de S. M. Gatholique enrichi de diamants. Ge portrait a coûté au roi d'Espagne, à ce que m'a dit M. de Vaulgrenant, &.3,000 livres de notre monnoie. M. de Vaulgrenant m'apprit aussi quelques détails que je vais marquer.

Les gardes espagnoles et wallones n'ont point de colonels; le roi d'Espagne n'a point rempli ces deux charges ; on croit qu'il garde l'une pour le fils du duc d'Ossonne^ et l'autre pour le fils de la marquise deLède. Les lieutenants-colonels de ces deux troupes sont d'anciens officiers. Les colonels travaillent directement avec le Roi , comme ici , mais les lieutenants-colonels travaillent avec le premier commis de M. de Montemar, ministre de la guerre. Le roi d'Espagne n'a que six cents

(1) Charles-François Lefebvre de Laubrière.

(2) Ambassadeur extraordinaire de France en Espagne*!

carabiniers qui recrutent^ comme ici , dans la cavalerie. Ce corps est d'une grande distinction pour les hommes et pour les chevaux ; c'étoit un M. de la Vieuville qui les commandoit y qui a eu quelques démêlés avec H. de Montemar^ eten conséquence desquels il a pris le parti de se retirer auprès du roi de Naples ; cela s'est fait avec Tagrément du roi d'Espagne^ qui lui a donné 1,000 pistoles d'Espagne de pension , et le roi des Deux-Siciles Ta fait lieutenant général.

Le roi d'Espagne dîne et soupe à des heures fort extra* ordinaires; quelquefois il ne soupe qu'à deux heures après minuit; il mange et couche toujours avec la Reine. On avoit dit ici que cet usage ne subsistoit plus^ et M. le Cardinal le croyoit; M. de Yaulgrenant Ta assuré du contraire. On parle toujours au Roi et à la Reine ensemble^ et quand même par hasard un ministre veut dire un mot plus bas à la Reine , le roi d'Espagne demande avec curiosité ce que Ton a dit , et il le demande plusieurs fois. Le roi d'Espagne n'entend la messe tous les jours y même les dimanches y qu'à deux heures et toujours dans sa chambre ; il communie à toutes les grandes fêtes et à celle dé la Vierge. Depuis la grande maladie qu'il a eue il ne se met plus à genoux^ pas même pendant l'élévation ; il entend la messe dans son fauteuil. 11 y a trois jours dans la semaine sainte que l'on fait des processions à Madrid dans lesquelles on porte des reliques de saints et de saintes et des instruments de la Passion. Le roi d'Espagne est pendant ce temps-là au Retiro. Les processions passent devant sa fenêtre ; il parolt sur son balcon^ et se met alors à genoux, parce que c'est en public.

La princesse des Asturies (1) est fort aimable; son vissage auroit été assez beau sans -la petite rérole dont elle est fort marquée. La reine d'Espagne vit foii bien avec

(1) Marie-Madeleine^osèphe-Tliéràse-Aarbe, née le 4 dëcenilm ilik, 611^ du roi de Portugal.

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