CHAPITRE If
comme entre des ennemis. Certains partisans du pouvoir se sont long-temps refusé à croire que les principes de fermentation qui ont tra- Taillé quelques peuples de l'Europe ne sont pas communs à tous les autres , car ils sont restés tranquilles, sans réclamer aucune des innovations que les premiers revendiquaient par eux-mêmes. Pour voir cette apparence de raison s'évanouir, on n'a qu'à observer la conduite de ceux qui s'y sont appuyés. S'ils ne craignaient l'explosion qui se préparait autour d'eux, pourquoi tant de prévoyance et tant de soins? pourquoi tant de vigihnce dans leurs agens ? pourquoi cette alliance étroite qu'ils ont faite pour s'aider mutuellement à comprimer les niouvemens , quelque part qu'ils éclatent? Ceci démootre jusqu'à l'évidence que la cause qu'ils combattent n'est pas seulement une cause nationale, mais européenne et universelle.
Les puissances asiatiques, dans les contî-
^Iti
9J^ LJVE£ T.
niidle» et borribies vîcissîtudes auxquelles elles sont sujettes, prouTent que plus les goo- Temeroens sont despotiques, plus ils sont esposes aux réfrolutions , et que plus les monarques sont craints , mcûns ils scml affimnis sur leurs trônes.
Jaloux de leur gloire , autant que du bonheur de nos semblables , nous ne desôncHis rien tant que le jour où s'effectuera de bonne foi la réconciliation de celui qui obéit à celui qui commande, parce que de leur accord dépend la tranquillité du monde. £t pourquoi nos voeux ne s'accompliraient- ils pas? Malheur à cette belle et infortunée partie du globe, s'ils étaient déçus ! Dans peu de temps elle n'offrirait plus aux regards étonnés que l'affligeant tableau d'un désert.
CHAPITRB Ut. 339
CHAPlTRp m.
Sur les hommes qui doivent être mis à la tête des affairée après un changement de système foUtique.
Il n'y a rien de plus difficile que l'aplomb dans le passage dangereux d'un gouvernemeDt à un autre, particulièrement si l'établissement du nouveau a trouvé de la résistance, et si les partis ont éprouvé des chocs longs et opiniâtres. Les p:issions bouillonnent alors; la victoire inspire l'orgueil, l'insolence; La défaite fomente l'initation des vaincus et les
34o LITBE V.
ressentimens s'aigrissent par la présence de ceux qui ont exercé des injustices et de ceux qui les ont souffertes. Des insultes on passe aux menaces y des menaces aux yengeances, des vengeances aux représailles. Si, au milieu de cette exaspération générale, le chef du goayernement ne conserve pas une attitude ferme, s'il ne se place pas dans une situation indépendante, s'il heurte la multitude agitée, où s'il se laisse entraîner par elle, non-seulement il ne peut prévenir une foule dé malheurs, mais il court risque de les partager.
Le bien de l'état, son intérêt même l'obligent donc à procéder dans ces circonstances di£Elciles avec plus de prudence que jamaisi Une mesure équivoque, une légère déviation suffisent pour tout compromettre. Ce qui ferait indifférent dans un système établi devient souvent mortel dans celui qui se fonde. Il n'en fout quelquefois pas davantage pour entraîner la chute du parti triomphant.
CBÂPITRE III. 34 1
Une autre circonstance complique encore ces tnomens d'ivresse qui suivent le succès.
Le vainqueur reconnaissant comble quelquefois de biens ceux auxquels il doit son exaltation. Il leur prodigue les emplois, les honneurs; il les associe au pouvoir qu'ils l'ont aidé à conquérir , et leur délègue une autorité qu'ils sont souvent peu dignes d'exercer.
Mais il est assez rare de prendre des dispositions justes dans ces jours de gloire, où les acclamations étourdissent , la fumée de l'encens éblouit et la joie enivre. Alors on oublie la maxime : <■ autre chose est la force qui conquiert , et la force qui conserve a. La première exige de l'enthousiasme et de l'intrépidité , la seconde demande de la sagesse et de la modération.
Parmi les mouvemens infinis qui se succéderont dans le cœur du prince, il en est un seul auquel comme vainqueur il peut se livrer $aQsdaiiger,auquelil doit même s'abandonner:
34^ LIVflJB Y.
c'est la générosité. Tous les politiques coiiTiennent qu'une noble amnistie doit clore les dis-^ cordes civiles et qu'ua entier oubli du passé doit signaler les premiers pas d'un gouverne» ment qui est parvenu à surmonter la revente de ses sujets et qui désire l'étouffer pour toujours. Cette mesure est même en quelque sortae^ de justice rigoureuse : elle désarme les vaincus, calme leur exagération et leur fait un devoir de la reconnaissance. Elle leur ôte tout pré* texte de remuer de nouveau , et donne à la partie inerte de la nation qui est toujours la plus nombreuse ) l'assurance que son repos ne sera plus troublé. Elle concilie les haines, prévient les vengeances particulières , et les ruisseaux dé sang qu'a coûtés la destruction du régime précédent se tarissent pour toujours. Mais comment obtenir ces effets salutaires, si la direction des affaires était confiée à des personnes qui nourriraient des ressentimens, des haines contre leurs nouveaux sub-
CHAPITBX tïl. 343
ordonnés ? N'est-il pas k craindre qu'ils abusent de leur autorité pour les opprimer con* tre le but de la loi et tes institutions du chef de l'état? Trouv«'a-t-on des hommes impas»
sibles, des hommes capables de faire au bien public le sacrifice de leurs griefs? Cela n'est pas probable, mais cela fût-il, ce serait un phénomène sur lequel on ne peut compter. La politique considère les hommes tels qu'ils sont généralement, passionnés, violens , entraînés par l'intérêt. Ou ne peut donc se dispenser d'établir en principe que ceux qui se trouvent dans te cas dont il s'agit ne sont propres, ni au gouvernement, ni à l'administration, ni à la magistrature: en vain aura-t-on rendu des décrets, donné des ordres, publié des instructions particulières pour concilier les partis, ramener ta paix, faire cesser la persécution. Supposons un fonctionnaire assez intègre, assez scrupuleux pour ne pas s'écarter des dispositions qu'on lui transinet, celles-ci
ne peuvent pas être assez précises ni assez minutieuses pour prévoir tous les cas et déterminer la marche à suivre dans chacun d'eux.
11 est de toute nécessité de laisser certaines choses à la discrétion de l'administrateur, autrement l'autorité est sans cesse exposée à être injuste et partiale. Or comment un ennemi puissant ferait-il usage de son autorité à l'égard d'un ennemi faible et abattu ? La passion égarerait sa justice, et tout en croyant obéir à sa conscience, agir conformément à la loi , il courrait risque de les offenser l'une et l'autre. Il dispenserait d*une main inégale les charges publiques, infligerait des peines arbitraires et sans proportion avec les délits, accélérerait et retarderait l'exécution des lois, insulterait lâchement au malheur : se promettre d'autres résultats serait méconnaître le cœur humain. Cependant les compagnons d'infortune du vainqueur, ceux qui se sont associés à ses périls , ceux qui ont souffert