‹ Mémoires sur la guerre de la Vendée en 1815Chapitre 9 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

Cependant Noirault, maître de la rive droite de la Loire, était inquiet surlesmouvemens de la rive gauche. Il craignait, avec raison, l’insurrection de ces contrées, et sentait que, si elle avait lieu, il lui serait impossible de se maintenir.. 11 résolut donc, à tout prix, de prévenir ce mouvement.

Pour cela, il se servit de M. d’Auticliamp, qui accepta une mission auprès du duc de Bourbon. Ce générai, s’embarquant sur la Loire le a3 mars, parcourut les campagnes de la rive gauche situées dans son commandement militaire vendéen y après quoi il se rendit à Beaupréau. Le prince fut trèsétonné de le voir, mais bien plus surpris encore du rôle qu’il venait remplir. Il n’était question en effet que de remettre une lettre de Noirault, qui engageait le prince à quitter la Vendée (i), et de favoriser, par celle démarche , une mesure dont le but était d’expulser de la terre natale un membre de la famille de nos rois Et

(i) ojrei Pièces justificatives , n» 1.

c’était M. d’Autichamp qui se présentait chargé d’une telle proposition!.... (i).

La lettre de Noirault et la conduite de M. d’Âutichamp ont été publiées dans U Moniteur du temps : il est à regretter, pour l’intérêt de la vérité et pour la gloire de M. d’Âutichanip , qu’il n’ait pas essayé de détruire les assertions publiées dans toute l’Europe.

' Le prince quitta la Vendée, ainsi que les officiers .de sa suite qui avaient reçu des passe-ports de Noirault. M. Auguste de la Rochejaquelein, et les autres chefs vendéens qui n’avaient pas quitté Mgr. le duc de Bourbon, étaient désespérés. IVIais le mal était fait ; il fallut subir la loi de la nécessité.

• Il est à regretter que Mgr. le duc de Bourbon n’ait pu se jeter dans la Rochelle eu quittant la Vendée. Le lieutenant-général Rlvaud de la Rafinière , qui y commandait, était dans les meilleures dispositions; mais les évènemens qui se succédaient avec tant

(i) f'^ojrez Pièces justificatives , n* EL

de rapidité , ont pu seuls faire renoncer à un projet d’une utilité si évidente. Le moniteur du I®'' avril a annoncé que le drapeau tricolore flottait sur les murs de celte ville le 24 mars (i).

Il est constant que si on avait pu diflerer d’en ouvrir les portes à l’usurpateur , le prince se serait jeté dans cette place , qui dès-lors devenant le point d’appui de la Vendée, aurait décidé, malgré les opposans, l’insurrection de ces contrées. Buonaparte en avait une telle crainte , il attachait une si grande importance à l’occupation de ce point , que la première question qu’il fit à l’ollicler d’état-major dépêché pour lui annoncer la reddition de cette place , et qui n’avait pas encore eu le temps de lui porter une seule parole, fut celle-ci :

« Eh bien 1 In Rochelle me refuse donc « ses portes ? »

. Une victoire ne lui aurait pas fait plus de plaisir que la réponse négative de cet oflicler.

(1) y^oyez Pièces justificatives, n* III.

H est irès-certain que si l’insurrection de hi Vendée eût eu lieu, comme on devait s’y attendre , la Bretagne se serait mise en mouvement j ces pays se seraient liés avec le midi ; et les départemens intermédiaires n’auraient pas manqué de prendre part au soulèvement général.

N’étant pas employé en 1814, j’étais chez moi , dans le département de la Vienne, lorsqu’à la première nouvelle du débarquement de Buonaparte , je me rendis à Poitiers pour me concerter avec les royalistes , qui m’honoraient de leur confiance. Leur zèle ardent attendait des ordres, et se soutenait malgré les efforts employés pour le paralyser. Les choses en étaient là , lorsqu’arriva , de la part du duc de Bourbon , l’ordre de former un bataillon dé volontaires royaux, et de le diriger sur Blois. On se mettait en devoir d’obéir, quand tout à coup on apprit que Buonaparte étaità Paris; Alors les administrateurs civils et militaires, qui le recon* Burent, et qui avaient été si froids , si lents , lorsqu’il s’agissait de la cause du Souverain légitime, montrèrent une activité prodi-

gleuse pour faire prévaloir celle de l’usurpateur. Eu un instant , tous les coins des rues furent tapissés de proclamations énergiques qui contrastaient d’une manière hideuse avec celles qui les avaient précédées.

J’étais resté à Poitiers tant que j’avais cru pouvoir y être utile. Désespéré de tout ce qui se passait , je me rendis à Eondun , résolu de me mettre à la tète des jeunes gens, et d’y former un parti pour seconder la Vendée si elle se levait, comme je n’eu doutais pas. Je reçus, le a5 mars, des ordres particuliers de Mgr, leduc de Bourbon , qui me prescrivaient de me diriger le plutôt possible sur Chaielleraut, et de m’en eiur parer(i). Je me disposais à réunir mes amis et à marcher à leur tête , lorsque le, fatal contre-ordre qui ruinait toutes nos espérances arriva. Alors, plus de Vendée, pluç d’insurrection; tout se soumit, et l’étendarl de la révolte remplaça par-tout celui de là légitimité.

Après le départ du prince , les chefs

(i) Voyez Pièces justiücatives, n* IV.

T6ndéehs sc séparèrcct en attendant un moment plus favorable. M. d’Auticharap, de son côté , sc retira à sa terre de la Roche- Faton, où il resta sans reparaître dans la Vendée , jusqu’au mois de mai qu’il y revint. Tous lesamis du Roi, qui jusqu’alors avaient compté sur la fermeté de ce général , firent éclater leur mécontentement , et blâmèrent hautement la conduite qu’il avait tenue. Le bruit en vint à ses oreilles. Il crut devoir se justifier, et allégua qu’il avait reçu l’ordre, de la part du Roi, de ne pas faire lever les Vendéens. Mais comme cet ordre ne fut point rendu public , les murmures continuèrent. L’on se disait qu’en admettant que cet ordre du Roi existât réellement, il était antérieur au pouvoir illimité confié par le Roi à Mgr. le duc de Bourbon ; que ce prince avait ordonné l’insurrection j queM. d’Autichamp ne pouvait donc arguer de l’ordre contraire antérieurement donné, et qui était évidemment annulé par les nouveaux pouvoirs confiés par le Roi à un prince de son sang : on se demandait aussi si, en quittant Paris , Sa Ma>>

jesté avait autorisé M. d’Autichamp à remettre son commandement à Noiraullj et, sous quelque point de vue qu’on envisageât les choses, les murmures augmentaient, loin de diminuer.

Lorsqu’on reporte sa pensée vers cette malheureuse epoque , et que l’on rapproche les Immenses moyens de résistance qu’offraient aux royalistes les provinces du Midi , la Vendée, l’Anjou, le Maine, la Bretagne, etc. , etc. j quand on songe qu’en en faisant usage, la France pouvait se passer des secours de l’étranger pour rétablir le Roi sur son trône , un sentiment pénible s’empare de l’ame. Il est impossible de jeter un coup-d’œil sur le vaste tableau des ressources que pouvaient fournir tous ces pays , sans déplorer l’aveuglement funeste qui n’a pas permis d’en profiter. Nous avons déjà fait entrevoir au lecteur une partie de ce tableau : metlons-le tout entier sous ses yeux, et laisse ns -lui le soin de juger luimême si la résistance dont je parle était possible, et si elle n’ofirait aucune chance de succès.

* Lorsque Buonaparte entra à Paris , tous les regards se tournèrent vers la Vendée :

on comptait sur un mouvement dans ce pays. M. le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, qui tenait encore à Orléans avec quelques troupes, et qui ne doutait pas que ce mouvement ne dût avoir lieu , envoya à Angers un de ses aides de camp , dans l’espérance qu’il y trouverait Mgr. le duc de Bourbon.

Cet officier était chargé de prendre les ordres du prince, de lui demander un bataillon de Vendéens, et de l’assurer qu’avec ce renfort, M. le maréchal tiendrait le plus long-temps possible sur le point ou il était ; que si la Vendée s’ébranlait et s’emparait de la Basse-Loire , depuis Saumur jusqu’à Nantes, U s’approcherait des Vendéens , et les appuyerait en liant ses mouvemens avec ceux de M. le lieutenant-général Dupont , gouverneur de la 22* division militaire.

Malheureusement Mgr. le duc de Bourbon avait quitté Angers, et se trouvait à Beaupréau. L’aide de camp fit faire^ les plus grandes instances auprès de M. d’Aulichamp, pour obtenir de lui les moyens de

se rendre auprès de Son Altesse. Le général s y opposa , et ne permit pas que cet officier s’acquittât de sa mission. Ainsi fut perdue une des plus belles occasions de sauver la Trance et son Roi. Le système que s’était fait M. d’Auticbamp perdait tout; l’obstination avec laquelle il y persévérait dans des circonstances aussi impérieuses , est d autant plus inconcevable, que personne mieux que lui ne connaissait les forces qui pouvaient être mises eu mouvement. L’insurrection de la Vendée livrait au moins cinquante mille hommes à la disposition du prince. Celle du département de Maine et Loire, sur la rive droite de la Loire, réunie a celle de la Loire-lnférieurc, sur la meme rive , et à celle des départemeiis de la Mayenne et de la Sarthe, lui présentait une force d’environ vingt mille hommes.

Les départemens du Morbihan, d’Ille-et- Vilaine et des côtes du nord, lui auraient fourni plus de vingt-cinq mille hommes.

Madame , duchesse d’Angoulême , tenait à Bordeaux, tandis que son illustre époux levait une armée dans le midi; la popula-

( ao )

tion enlière de la Rochelle repoussait 1 u* surpateurj et ce point important) conserve au Roi , liait la V endée , par les départemens de la Charente-Inférieure, la Charente et la Dordogne , à l’insurrection du midi. Si les Vendéens se levaient, il était certain que la Rochelle n’ouvrait pas ses portes.

Tous les pays 'qui pendant la révolution sont restés fidèles à leur Roi , n attendaient que l’explosion de la Vendée pour éclater^ et M. d’Aulichamp savait tout cela ! Y eutil jamais inaction plus fatale? Rien ne pouvait s’opposer au soulèvement des habitans de ces fidèles contrées ; le mouvement général se serait fait spontanément et simultanément. Attaqué de toutes parts, Buonaparte eût été forcé de disséminer ses troupes; et celles-ci, détrompées par la résistance , revenant, du moins en grande partie , de leur coupable erreur, auraient abandonné ses étendarts pour se ranger sous la bannière des lis. Cette ligue de tant de départemens fidèles se serait fortifiée de tous les royalistes de la France. Une foule de généraux et d’officiers dévoués qui étaient

à Paris, se seraient réunis ; ceux de la Maison du Roi qui n’avaient pas suivi Sa Majesté en Belgique, se seraient joints soit à ceuxlà, soit aux Vendéens. Les premiers auraient sans doute formé un parti redoutable dans la capitale ; les départemens envahis par le tyran auraient secoué son joug odieux , et sa chute aurait infailliblement suivi de près le premier succès de son audacieuse entreprise.

On a dit que les Vendéens n’avaient ni armes ni munitions de guerre; que c’était les exposer à des revers , que d’engager la lutte dans cet état de dénûment. Peut-on objecter que les Vendéens manquaient d’armes et de munitions ? Mais n’en manquaient-ils donc pas complètement en 1 793 ?

Ne surent-ils pas se les procurer le bâton à la main? En second lieu, les ressources étaient- elles aussi nulles qu’on le prétend ? La Vendée militaire comptait plus de quarante mille fusils tant de chasse que de guerre. 11 y avait de la pondre dans le château de Nantes , il y en avait dans la place de la RocheUe. Les fusils des gardes natia-

nales de Nantes, d’Angers, de Saumur et des autres villes'pouvaient armer des bras qui auraient su en faire un meilleur usage que n’en eussent fait ceux à qui ils étaient confiés. Les cartouches venues delà Flèche pouvaient être utilement employées dans le premier moment. La poudrière du Ripôt aurait ensuite abondamment fourni aux besoins de la Vendée, de la Mayenne et de la Sarlhe. D’autres ressources se présentaient dans le département du Morbihan.

L’insurrection de ces contrées se serait alimentée dans les places de ce département, et principalement dans celle de l’Orient. 11 était facile de s’emparer de tons les points d’appui sur les côtes de la Saintonge, du iPoitou et de la Bretagne. Quelques troupes disséminées sur ces différens points, n’auraient opposé qu’une faible digue’à ce torrent. D’ailleurs la contagion ne les avait point encore gagnées. Tout porte à croire qu’elles auraient fait cause commune avec les royalistes , et seraient restées lidèles au Boi. Je pense même qu’à cette malheureuse époque , il n’a manqué qu’im point de ral-

liement à la majeure partie de l’armée pour manifester son dévoûment à la cause royale. Malheureusement on n’a pas su profiter de la circonstance favorable. On n’a pas voulu voir que, dans une révolution , on perd tout quand on perd du temps Buonaparte a prouvé , dans celle du mois de mars i8i5, qu’avec de l’audace et une poignée d’hommes , on peut bouleverser un Empire. Mais Buonaparte ne temporisait pas; il allait droit à son but, sans regarder derrière lui. Si à Angers on avait agi avec la même rapidité, à coup sûr la France était sauvée.

Cependant, M. Auguste de la Rochejaquelein, qui s’était retiré à Saint-Aubin-de- Baubigné , espérait encore que la faute énorme qu’on venait de faire pourrait se réparer, et disposait dans le silence les moyens d’éclater plus tard. Secondé par plusieurs ofiieiers qui, comme lui, étaient restés dans la Vendée, il parcourait le pays dans tous les sens , et ne perdait aucune occasion de préparer les esprits. Ces démarches n’étaient pas sans danger pour lui;

]a gendarmerie le surveillait sans cesse et observait ses moindres mouveraens ; mais il sut tromper l’activité de ses espions.

Mesdemoiselles Louise et Lucile de la Rochejaquelein secondaient très-utilement leur frère. Leur maison était le centre où tout venait aboutir; les royalistes du dehors entretenaient avec elles des correspondances suivies; d’un courage et d’une fermeté d’ame peu commune, elles ont toutes les vertus de leur sexe , sans en avoir la faiblesse. Indifférentes sur leurs dangers personnels , je les al vues , pendant cette guerre, n’éprouver d’inquiétudes et d’angoisses que sur les périls auxquels nous étions tous exposés.

Lorsque tout fut une seconde fois préparé, l’insurrection fut de nouveau résolue.

M. d’Âutichamp ne voulut pas être étranger à l’entreprise. 11 se rendit dans les environs de Beaupréau , vers les premiers jours de mai. Âu moment de son départ pour la Vendée , il m’écrivit pour me demander une entrevue (i). Sa lettre me parvint à Belle-

(ij Voyez Pièces jbstificatives, n* V.

ville, près de Thouars. Comme il ne m’assignait point le lieu du rendez-vous, pour m’en assurer, j’envoyai de suite M. Bernier,

. un de mes amis de confiance , à la Roche- Faton. M, Bernier revint le lendemain, accompagné d’un garde de M. d’Autichamp , qui allait rejoindre son maître, sans savoir au juste où il était. M. de la Garde le père prit alors le parti de suivre cet homme , afin de pouvoir me rapporter une réponse positive ; et j’attendis son retour à la Flocellière , dans la Vendée. Il vint en efîêt m’y trouver avecM. de Maurivet, et m’annonça que MM. d’Autichamp, de Suzannet, de Sapinaud et Auguste de la Rochejaquelein devaient se rassembler, le 14 mai, dans la maison d’un curé qu’il m’indiqua , et que l’on y désirait ma présence. Je me disposais à m’y rendre le 1 5 au soir, lorsque je reçus une lettre de M. de la Rochejaquelein*, par laquelle il m’invitait à aller le rejoindre à Saint- Aubin -de- Beaubigné , en me prévenant que la réunion projetée pour le 14 venait d’avoir lieu, et qu’il m’en donnerait de vive voix les détails.

J« me transportai sur le champ à Saint- Aubin; j’y appris que la conférence s’était tenue à la Chapeüe-Basse-Mer, et que M. de Sapinaud n’y avait point assisté. On y avait agité la question de savoir quel jour se feraitlaprised’armes; M. Augusteavaitémis l’avis d’attendre l’arrivée des alliés sur les frontières : M. d’Autichamp ne s’était pas d’abord prononcé; mais sur les représentations de M. deSuzannet, on avait fini par reconnaître qu’il fallait profiter des bonnes dispositions des Vendéens, dont le zèlepouvait se refroidir, et l’insurrection générale avaitétéfixéeau lômai.Quand àcequi concerne l’exécution , après avoir déterminé la circonscription du pays où commanderaient les difierens chefs , on avait arrêté que chaque corps de l’armée travaillerait, dans les premiers jours, à chasser les troupes ennemies cantonnées dans le pays qu’il occupait. Cela fait , on devait se réunir pour nommer un général en chef, afin de donner plus d’ensemble aux opérations et lier tous les mouvemens.

Je ne sais par quels motifs la portlon.de

Digiiized by Cnogle

Territoire dévolueà M. Auguste delà Rochejaquelein fut extrêmement restreinte. Cette partie était à découvert sur toute la ligne de la rivière du Thoué, dont les buonapartistes occupaient les principaux points an nord-est, à l’est et au sud. Les pays compris entre cette rivière et la ligne de l’insurrection, sur une étendue de plus de vingt lieues de long et trois lieues de large, dans les endroits les plus étroits, étaient contre nous, et le voisinage de la plaine, appelée autrement le pays des bigots, «joutait encore au danger de cette position.

D’après cet état de choses , soit que les généraux fussent assez heureux pour n’avoir jamais à faire qu’une guerre offensive, soit que les circonstances les réduisissent à la défensive , il me semble que le corps d’armée de M. de la Rochejaquelein devait être fort.

Dans le premier cas, il fallait franchir la Loire, et, pour arriver à ce but, après avoir chassé le peu d’ennemis qui occupaient l’intérieur du pays , il devenait indispensable de s’emparer de Saumur, clé

de la Basse-Loire. Or, ce mouvement devait commencer par le corps de M. Auguste, qui, passant par Thouars, se serait porté sur Saumur et l’aurait attaqué à revers par la rive droite du Thoué, tandis que deux colonnes de trois mille hommes chacune auraient formé deux autres attaques , l’une par la rive gauche de la même riviere, 1 autre par le pont Fouchard; et , comme il eût été nécessaire de garder Thouars et de pousser au moins trois mille hommes sur Chinon f l’ensemble de l’opération eût certainement exigé de vingt à vingt-cinq mille hommes. Il eût fallu composer ce corps , comme en 1793, de la grande armée commandée, à celte première époque, parM. de Lescure, et de la partie de l’Anjou qui, dans le même temps, était aux ordres de M. Henri de la Rochejaquelein. Saumur emporté, Angers ne pouvait plus tenir; la Loire était ouverte, et nos communications S’établissaient avec les insurgés de la rive droite.

A la vérité les autres généraux auraient pu regarder un commandement aussi étendu

que celui dont je viens de parler, comme trop considérable pour M. Auguste, qui ne s’était pas encore montré dans les armées vendéennes ; mais personne ne se serait opposé à ce qu’il fût déféré à l’un de ces messieurs, sur-tout à M. d’Autichamp, qui était plus connu dans ces contrées j et M. Auguste, qui ne voyait et ne voulait que le bien général , ne l’eût disputé à aucun d’eux. Voilà pour l’offensive.

Dans le second cas , celui de la défensive, il suffît d’un coup-d’œil sur la carte pour voir que la partie de la Vendée dont il s’agit est ouverte sur tous les points , et qu’elle peut être attaquée par Fontenay, Partenay, Airvault, Thouars , et même Saumur. Il était donc naturel de penser que ce côté, présentant plus de facilité pour pénétrer dans l’intérieur, l’ennemi ne manquerait pas d’y porter les plus grands efforts , et chercherait à s’emparer de Chàtillon, Chollet et Mortagne. Maître de ces trois points,; il dominait le pays, et, en y accumulant" des forces, il pouvait, par le gain d’un« seule bataille , anéantir l’armée royale.

On peut objecter que ces raisonnemen$ sont réfutés par les faits de la campagne de i 8 i 5 , puisque c’est par Nantes que l’armée du général La marque a pénétré dans la Vendée. Je prie le lecteur de suspendre son jugement, jusqu’à ce qu’il soit arrivé aux premiers mouvemens du corps d’armée de MM. de Sapinaud et de Suzannet, dont l’un n’a pas attaqué et pris Bourbon-Vendée, et l’autre les Sables, lorsqu’ils pouvaient le faire. Il sentira que, par la fausseté des premières opérations , et d’après les évènemens qui les suivirent, l’armée royale se trouva dans une situation impossible à prévoir au moment où la guerre a commencé.

Les militaires apprécieront d’autant mieuK mes raisons, quelles sont basées sur une connaissauce parfaite des localités.

Pour les combattre , ou ne peut s’appuyer que sur un fait accidentel occasionné par la faute la plus grave que des généraux puissent faire. Qu’on lise les Mémoires de M““ de la Rocbejaquelein, on verra qu’eu 1793, lorsque l’armée républicaine forma le projet d’attaquer sérieusemen t la V endée.

c sr)

elle dirigea ses mouvemens sur les points' que je viens d’indiquer. Sa plus forte co-lonne se porta sur Bressuire, de-là sur Châtillon, et enfin toute l’armée se réunit à Cbollet. La bataille quelle gagna le 17 octobre, contre l’armée royale, décida du sort de la Vendée. Les débris de cette ar-' niée , forcés de passer la Loire et de marcher sur la Bretagne, furent totalement détruits, après avoir lutté glorieusement contre des troupes aguerries qui ne leur laissaient aucun relâche (i).

A part la disposition qui a donné lieu aux observations que l’on vient de lire , tout avait été réglé dans la conférence de la Chapelle, de manière à promettre les plus heureux succès. A la vérité on allait cgmmeucer une lutte qui pouvait être longue et périlleuse , sans avoir complètement pourvu d’avance aux moyens physiques de la soutenir. ?féanmoins , si la Vendée manquait d’une partie des choses nécessaires

(ij Voyez les Mémoires de M“' de la Rochejaqueleia. ‘ '

pour faire la guerre , elle était forte du courage et du dévoûment sans exemple de ses soldats : elle était plus forte encore de l’espoir qu’elle avait de voir incessamment débarquer M. le marquis de la Rochejaquelein sur les côtes du Poitou , amenant avec lui d’Angleterre des armes et des munitions de guerre. En effet, cet officier s’était rendu de Gand à Londres , afin d’y négocier des secours pour l’insurrection. Sa négociation avait eu tout le succès que l’on pouvait en attendre.

Le i 5 mai arriva. A l’issue de la messe, le tocsin sonna dans toutes les paroisses.

Tout le monde courut aux armes et se trouva au rendez-vous général de chaque corps d’armée.

La journée du i6 fut employée, par les troupes de M. de la Rochejaquelein , à divers moùvemens, qui tous produisirent le résultat qu’on s’en était promis : le plus important fut le désarmement de la garde nationale de Bressuire , qui procura cent cinquante fusils. On devait marcher le 17 sur Thouars pour désarmer également la garde

nationale de cette ville , en chasser les gen* dartnes qui s’y trouvaient , et pour attirer, s’il était possible , à l’armée , les royalistes du Haut-Poitou.

J’avais, en partant pour la Vendée, laissé mon frère et M. Renou à Loudun , et M. Bernier, percepteur, à Monts. Les deux premiers étaient chargés de réunir tous les royalistes de ce pays au moment où nous paraîtrions à Thouars. Les jeunes gens de Loudun étaient prévenus, etVétaient pourvus d’armes et de cartouches.

M. Bernier avait la commission d’acheter de la poudre ; il s’en était acquitté avec beaucoup' d’intelligence, au risque de sa liberté , et peut-être de sa vie , s’il eût été découvert.

Si le mouvement sur Thouars eût eu lieu à cette époque, le département de la Vienne nous aurait fourni plus de cent cinquante hommes de cavalerie. Mais on fut informé que M. le marquis de la Rochejaquelein était débarqué , et qu’il nous apportait des fusils et des munitions de guerre , et cette nouvelle fit ajourner tous les projets, pour

se porter d’abord au-devant du convoi qui devait être en route.

11 avait été convenu que M. d’Autichamp agirait simultanément avec nous; cependant on n’iivait point de ses nouvelles. Les paroisses qui nous avoisinaient et qui faisaient partie de son armée, voyant qu’il ne remuait pas, vinrent s’offrir en foule pour combattre dans nos rangs; mais afîn d’éviter tout prétexte de division , nous les refusâmes , en les assurant que leur général ne tarderait pas à les appeler. Les paroisses de Maulevrier, d’Yzernay, de Cerqueux , et plusieurs autres , ne voulurent décidément pas servir sous les ordres de ce chef ; quoiqu’elles lui appartinssent, elles se joignirent au quatrième corps.

Il y avait à Chollet dix-huit cents hommes de troupes ennemies qu’il importait beaucoup de çhasser de ce poste. C’était naturellement au premier corps de l’armée , celui d’Anjou, commandé par M. d’Autichamp, qu’appartenait le soin de cette exécution. La coopération de ce corps devenait d’autant plus utile, que nous ne

pouvions nous diriger vers le convoi annoncé sans nous compromet! re, tant qtie nous aurions à craindre la garnison. Nous avions trois journées de inarclic pour arriver à notre but, et en un seul jour, l’ennemi pouvait se porter sur nos derrières , nous couper les communications, et nous inquiéter à notre retour.

Dans cet état de choses , deux partis se présentaient; le premier, d’attendre la levée de boucliers de l’armée d’Anjou; le second, d’aller sur le champ attaquer Chollet^ Comme il n’y avait pas de temps à perdre, nous nous arrêtâmes à ce dernier parti, espérant qu’à notre approche M. d’Autichamp se mettrait en mouvement, et nous aiderait à chasser l’ennemi.

» Notre corps d’armée rassemblé aux Aubiers, était fort de deux mille deux cent quarante hommes, dont un tiers au moins n’avait pour armes que des bâtons; le reste avait des fusils de chasse et de munition , tant bons que mauvais; à l’exception de trois cents vieux Vendéens qui avaient fait Tancienne guerre , et qui s’étalent pourvus

d’avcince, à leurs frais, d’environ trente à quarante cartouches chacun , le reste de l’armée n’avait pour toutes munitions que trois cartouches par homme.

A ces deux mille deux cent quarante hommes , devait se joindre une petite colonne commandée par M. de Langrenière.

Cet officier avait reçu l’ordre de marcher, et de faire la jonction avec nous à Maulevrier.

Le 17 mai , avant que notre troupe se mît en mouvement, M. le curé des Aubiers chanta une messe solennelle , fit la bénédiction des drapeaux, et prononça un dlsoours plein de chaleur et d’onction. Il parla à nos bons paysans de leur ancienne gloire, les conjura , au nom de Dieu et du Roi, de ne déposer les armes que quand les ennemis de l’autel et du trône seraient anéantis.

«Vous serez victorieux, s’écriait-il dans « un saint enthousiasme ; vous êtes armés « pour la plus belle des causes ; vous êtes « les soldats de Jésus-Christ et du Roi; les « phalanges impies que vous allez corn- « battre se dissiperont devant vous comme « la poussière dispersée par les, vents, etc. »

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Ce discours, prononcp avec le ton de l’inspiration, électrisa toutes les âmes; chacun alors offrit à Dieu et au Roi le sacrifice de sa vie. Cette cérémonie religieuse fut terminée par une absolution générale que donna le vénérable pasteur.

L’armée partit à onze heures du matin , et prit la route de Maulevrler, pour se porter de là sur Chollet, que nous comptions attaquer le soir à quatre heures. Nos soldats étaient pleins d’ârdeur et brûlaient du désir d’en venir aux mains. L’occasion s’en présenta bientôt. Nous étions à peine à un petit quart de lieue de Maulevrler, qu’un coureur vint nous prévenir que l’ennemi entrait dans cette ville. C’était le 26* régiment d’infanterie de ligne , commandé par le colonel Prévôt de Nantes , qui était partj le matin de Chollet pour se rendre à Châtillon ; il était fort d’environ douze cents hommes. Nous fûmes un instant incertains si cette colonne s’arrêterait ou non à Maulevrier. Nous ignorions si elle avait connaissance de notre mouvement, et si le sien n’élalt pas dirigé contre nous. Je me portai

en avant, et Tajant observée d’un moulin qui dominait la ville, je m’aperçus qu’elle filait sur la roule dç Chàlillon par le village des Echaubroignes. A la direction que cette colonne prenait, je jugeai quelle n’avait pas été avertie de notre rassemblement , et qu’elle ne nous savait pas aussi près d’elle; autrement elle fût venue droit à nous.

]\ous fîmes de suite nos dispositions; M. Auguste de la Rochejaquelein ordonna à M. Nicolas , garde-du-corps du Roi , qui , fort jeune encore, avait fait la première guerre de la Vendée , de prendre cent cinw quante hommes , de marcher eu toute hâte sur les Echaubroignes, et d’attaquer l’ennemi aussitôt qu’il aurait pu l’atteindre; M. Nicolas le rencontra en efl’et, l’attaqua brusquement, et dès la première décharge, lui tua dix-huit hommes; le reste de l’armée royale se porta sur les flancs et sur les derrières; l’aûàire devint générale; on se battait avec acharnement et au pas de course. L’ennemi, qui ne pouvait se déployer, se couvrait de ses compagnies d’élite qu’il avait mises en tirailleurs ; peu de

ces malheureux échappèrent , presque tous furent tués ou blessés ; vingt-deux tombèrent entre nos mains. Nous poussions vivement les vaincus sur Châtillon , persuadés que la colonne de notre armée qui avait pris cette direction , y serait arrivée , et engagerait l’action en tête. Le renfort de cette colonne nous était d’autant plus nécessaire, que nos munitions commençaient à s’épuiser, tandis que nos adversaires avaient au moins soixante cartouches chacun. Dès qu’ils s’aperçurent que notre feu se ralentissait, ils en devinèrent facilement la cause ; leur confiance se ranima ils prirent une position avantageuse à très-peu de distance de Châtillon, et nous opposèrent une résistance qu’il nous fut impossible de vaincre. Nous n’avions plus un seul coup à tirer, en sorte que, malgré nos succès, la colonne de M. de Langrenière n’arrivant pas, il fallut songer à la retraite.

M. de la Rochejaquelein conduisit nos braves paysans à Saint-Aubin de Baubigné, à trois-qüarts de lieue de Châtillon. Pour moi , je restai avec la plupart des officiera

et quelques cavaliers , afin d’observer les ennemis; ils entrèrent d’abord dans la ville» mais ils n’osèrent pas y rester, dans la crainte d’être surpris, et furent prendre position sur une hauteur voisine.

J’espérais toujours qu’ils auraient un nouveau combat à essuyer. Mais, chose inconcevable, M. de Langrenière, qui était aux portes de Châtillon avec sa colonne pendant que nous étions aux prises , et qui devait avoir entendu la fusillade, s’était retiré sans combattre. Je l’ai vainement questionné depuis , ainsi que M. de Beauvoiliers, qui était avec lui, sur le motif de cette retraite; la seule réponse qu’ils m’aient alléguée, c’est qu’ils n’avaient pas eu la moindre connaissance de cequi s’était passé.

Si M. de Langrenière eût suivi l’ordre qu’il avait reçu , il aurait continué sa marche, et en prenant part à l’action, il l’aurait rendue décisive ; son inaction sauva le 36* régiment d’une perte assurée.

Ce début, malgré le défaut d’accord qui en avait atténué les résultats, nous fit concevoir les plus belles espérances pour les

opérations futures. Nous étions, il est vrai, plus nombreux que l’ennemi j mais, dans la réalité, nos forces étaient extrêmement inégales; car il ne faut pas oublier que nous n’avions que très -peu de cartouches, et beaucoup moins de fusils que lui , et cependant nous l’avions battu.

Nos paysans venaient de prouver qu’ils étaient encore ces intrépides guerriers de 1793 ; il est impossible de montrer plus de détermination et de courage; leur valeur fut au-dessus de tout éloge. M. Nicolas, qui avait été chargé de l’attaque , se conduisit avec une bravoure et une intelligence remarquables. M. deLessert, chef de division de Bressuire , combattait à pied à la tète de la brave paroisse de Courlay; deux voltigeurs marchent à lui; il les attend, essuie leur feu à trente pas; il est manqué, et les tue. Le fils du brave Cathelineau, premier généralissime de la Vendée, qui débutait dans la carrière , combattait également à pied ; il marchait à côté des paysans , qu’il encourageait par son sang-froid et par son exemple ; un voltigeur tire sur lui , le man-

que, et paie de sa vie sa maladresse. Les jeuaesde la Garde deBelleville,qui voyaient le feu pour la première fois , ne se distinguèrem pas moins par la bravoure brillante qu’ils montrèrent dans cette affaire. MM.

Duperai et Alard , dont M“* de la Rochejaquelein fait un si grand éloge, soutinrent la réputation qu’ils s’élaient autrefois acquise. M. Gandlt David , ancien officier vendéen ,. peut être mis en parallèle avec ceux que je viens de nommer. MM. de Bois Laurent, Aujorand, Mazin de Boui, qui arrivaient depuis peu d’Angleterre pour annoncer le retour de M. le marquis de la Rochejaquelein, et beaucoup d’autres jeunes gens dont les noms ne me sont pas présens, se conduisirent à merveille. Les frères de Launay, de Maulevrier, ]\£M. le Magnan et de Lagarde le père, méritent d’occuper une place honorable dans ce récit, et je me plais à rendre publiquement hommage à leur bravoure et à leur dévoûment.

A la tête de ces royalistes distingués , se faisait remarquer M. Auguste de la Rochejaqueleinj je ne lui connais point d’égal

dans l’armée pour la valeur; c’est un second Bayard , un vrai chevalier sans peur et sans reproche.

Je ne dois pas omettre de parler ici d’un jeune paysan âgé de dix-sept ans ; il était armé d’un bâton , et suivait les tirailleurs^ parmi lesquels il s’était mêlé dans l’intention de se procurer un fusil. Il aperçoit un grenadier qui filait le long d’une haie : ce jeune homme court du côté opposé, calcule son temps de manière à an-iver au bout de la haie aussitôt que son ennemi. En effet, ils se trouvent tous les deux face à face; le Vendéen lève son bâton, et menace son adversaire de l’assommer s’il ne met bas son fusil; le grenadier, tout stupéfait, remet son arme et se rend prisonnier. Je regrette beaucoup de n’avoir pu découvrir le nom de cet intrépide jeune homme ; je me 'serais fait un devoir de le consigner ici.

Que le lecteur me pardonne cette digression ; pouvais-je me dispenser de lui signaler des hommes qui ont tant de droits à -l’estime des gens de bien ? Je reviens à mon -sujet.

On a vu plus haut (jue j’étais resté ea ' présence de l’ennemi pour observer ses mouvemens. A la nuit tombante , je rejoignis M. de la Rochejaquelein à Saint- Aubin de Baubigné. Nous n’avions plus rien à craindre dcsbuonapartistes. La leçon qu’ils venaient de recevoir nous donnait la certitude qu’ils ne resteraient pas dans le pays, et que s’ils apprenaient notre éloignement, ils n’en profiteraient que pour se retirer. Sans cartouches, il ne nous était pas possible de gêner leur retraite ni de renouveler une attaque. L’essentiel pour nous était d’avoir de nouvelles munitions;

M. de la Rochejaquelein, qui ne perdait pas de vue cet important objet , congédia une partie de son monde, et fit choix de quatre à cinq cents hommes pour aller chercher le convoi qui arrivait d’Angleterre. Nous nous mîmes en route dans la nuit du l'j au i8, et allâmes coucher au Bonpère. L’ennemi nous vit passer sous son bivouac sans bouger, et bientôt après, comme nous l’avions prévu , il se retira à Chollet, où la vue du grand nombre do

blessés qu’il tramait à sa suite , porta le découragement dans la garnison.

Le jour même de notre départ, M. d’Autichamp avait rassemblé son armée à Jalais, à deux lieues de Chollet; il avait réuni environ quinze mille hommes qui brûlaient du désir d’en venir aux mains. C’étaient encore ces terribles Angevins qui, dans la première guerre, s’étaient fait remarquer par la plus rare valeur; qui, lorsqu’on les menait au combat, ne comptaient jamais le nombre de leurs ennemis. Ils demandaient à toute force à marcher sur Chollet.

M. d’Autichamp , par une raison que je ne puis deviner, s’y refusa. Il ne voulut pas même attaquer les postes de Chemillé et de Beaupréau, qui n’étaient occupés que par trois ou quatre cents hommes. Cependant c’était , c« me semble , le cas d’agir ; car l’ennemi étant divisé sur plusieurs points, rien n’eût été plus facile que de le battre en détail , si on l’eût attaqué sur le champ. Il était encore temps de le faire les i8, 19 et 20; quoiqu’à cette dernière époque il eût réuni ses forces, ou avait assez de monde

pour lui opposer dix hommes contre un , et occuper tous les points de retraite. Pas un soldat n’eût échappé, et l’on eût ainsi détruit une troupe qui, plus tard, pouvait nous faire beaucoup de mal. L’occasion était d’autant plus belle, et la victoire d’autant plus certaine , que la terreur et le découragement étaient dans la garnison de ChoL let (i). Le combat des Echaubroignes avait répandu un tel effroi , que les ofllciers du 1 5* régiment disaient hautement qu’il était bien fâcheux pour eux d’être obligés de faire une pareille guerre; que de simples paysans allaient leur enlever une gloire acquise par vingt années de combats et de victoires; que, quand ils seraient trente mille, ils seraient battus.

11 s’en fallait bien que le nombre des troupes buonapartistes s’élevât si haut. A peine dans toute la Vendée militaire y avaitil quatre mille hommes , et encore , comme je l’ai dit, étaient-ils dispersés sur différens

(i) Voir, Pièces justificatives, n" VI , deux lettres des colonels des i 5 * et 26' re'giniens de ligne, iutereeplces par M. le géuèral d’Autichamp.

points éloignés les uns des autres ; dès le principe, les royalistes pouvaient écraser partiellement cette faible armée, 11 était donc important pour nous de ne pas la laisser se réunir, et de la tenir éloignée de la côte où devaient s’opérer les débarquemens successifs des secours fournis par les Anglais; car il fallait s’attendre que les généraftix ennemis auraient sans cesse l’œil sur ce point, et que tous leurs efforts tendraient aussi à ne pas nous en laisser approcher.

Ils connaissaient notre pénurie , et sentaient que nous ne pouvions entreprendre rien de sérieux sans la ressource d’un débarquement; tandis, au contraire, que cette importante opération nous aurait rais dans une position tout à fait brillante.

Ce fut dans ces circonstances que M. d’Autiebamp, sans doute aüu d’épargner le sang de ses soldats , prit le parti de s’éloigner et de marcher vers Montaigu, pour y aller chercher des munitions qui n’y étaient pas.

Cette manœuvre était fausse. Les ennemis en profitèrent et opérèrent leur retraite sur Saumur sans être inquiétés; ils partirent.

dans la nuit du 3 1 niai, si précipitamment, qu’ils oublièrent de relever un poste, qui aurait sans doute été fait prisonnier, si celui qui le commandait n’avait pas pris le parti de l’abandonner et de se retirer sans en avoir reçu l’ordre.

Aussitôt que M. d’Aulicbamp fut Instruit de l’évacuation de Chollet, il revint sur ses pas et y entra le 34 mai. La conquête de cette ville fut jugée comme très-avantageuse par quelques officiers qui ont plus de zèle que d’instruction. On s’applaudit beaucoup de l’avoir faite sans avoir tiré un seul coup de fusil , sans avoir versé une goutte de sang, et l’on regarda comme un chef-d’œuvre de l’art militaire la manœuvre qui avait amené ce brillant résultat. Quelques jours avant, comme je l’ai dit, on aurait pu l’obtenir d’une manière plus glorieuse pour l’armée royale , et sur-tout beaucoup plus utile pour la cause. Pour s’en convaincre , il suffit de considérer qitclles eussent été les suites d’une attaque subite et de vive-force. M. d’Autichamp avait, comme nous l’avons vu, quinze mille hommes pleins d’ardeur

el de courage, el qui demandaient à grands cris le combat. Avec de tels soldats, la garnison eût été immanquablement détruite ou faite prisonnière : alors Travot, qui était à Bourbon-Vendée, se serait trouvé isolé au milieu de l’insurrection, sans espoir d’obtenir de long-temps des secours; il eût été forcé de mettre bas les armes ou de se retirer. Ce succès eut enflamme le courage des Vendéens : dans peu de jours, des bords de la mer aux rives de la Loire, il n’eût pas existé un seul ennemi, et les royalistes, maîtres de tous leurs mouvemens, auraient pu se porter par-tout, et recevoir sans obstacles et sans coup-férir, les'secours attendus de l’Angleterre. Il eût été facile à M. d’Autichamp d’étendre plus loin ses succès et d’entrer dans Saumur, qui , dénué de garnison, se serait soumis sans résistance. L’occupation de ce dernier point eût enhardi les royalistes , qui n^ s’étaient point encore montrés; ils seraient accôurus de toutes parts pour se ranger sous nos drapeaux , s’associer aux triomphes de la Vendée , et partager la gloire de replacer le Roi sur son trône.

Qt ^ - y C

La prise de Samnur eutrainait de toute nécessité celle d’Angers et celle de Nantes j car alors M. Dandigné, qui était avec une armée assez forte dans les environs de cette seconde ville, liant ses mouvemens avec ceux de M. d’Auticharap , s’en serait emparé, et Nantes, réduit pour toute défense à sept ou huit cents hommes qu’avait le général Travot, aurait subi le même sort.

D’un autre côté, le corps d’armée commandé par M. Auguste de la Rochejaquelein se serait facilement ouvert un passage par Thouars; il aurait occupé la ligne du Thoué, depuis Saumur jusqu’à Parthenayj et, maître de Montreuil, Thouars et Parlhenay, il aurait poussé des partis sur les départemens des Deux-Sèvres et de la Vienne.

Les royalistes nombreuxde cesdépartemens auraient pris les armes, l’iusurrection se serait fortifiée de millieriS de bras qui n’attendaient que l’occasiqp et des ordres pour agir, et bientôt elle se serait étendue sur tout le cours de la Vienne, ainsi que dans la Touraine. M. de Sapinaud, avec son corps , aurait maintenu la ligne de Fontenay

à Luçon , tandis que celui de M. de Suzannei aurait opéré le débarquement et se serait emparé de Nantes, secondé, au besoin, par M. le comte de Coislin, qui commandait un fort parti dans le département de la Loire-Inférieure, sur la rive droite de ce fleuve. Ainsi, en dernier résultat, une bataille livrée et gagnée à Chollet, aurait produit l’immense avantage de nous rendre maures du cours de la Loire-Inférieure, et de rattacher l’insurrection de la rive gauche à celle de la rive droite.

Pendant les divers monvemens des corps de MM. de la Rochejoquelein et d’Autichamp , M. de Sapinaud , qui avait opéré ses rassemblemens le jour indiqué, détacha une partie de ses troupes , sous le comman^ dement de M. Eugèiîe Dulandreati, pour enlever quelques gendarmes stationnés à Loye. Ils furent pris, désarmés, et ensuite envoyés aux Herbiers, où on leur donna la ville pour prison.

Après cette expédition, M. de Sapinaud, avec son armée, qui se montait à huit mille hommes ou environ, se porta sur la lande

de la Ferrière, près de Bourbon- Vendée , dans l’intention de s’emparer de cetie ville, située au centre du Bocage j elle n’élail gardée que par trois cents hommes. On l’eût facilement emportée; car la garnison, accablée par le nombre , n’eût opposé qu’une faible résistance, et eût sans contredit été faite prisonnière de guerre. Il était très-essentiel pour les royalistes d’occuper ce poste. Je ne sais quelles raisons changèrent la détermination du général; il se borna à quelques marches sans but et sans plan fixe , qui ne pouvaient avoir d’autre résultat que de fatiguer inutilement ses soldats , et de faire penser à l’ennemi que l’armée royale n’était pas décidée à combattre, puisque huit mille hommes n’osaient en attaquer trois cents. Enfin, il fit sa jonction avec M. de Suzannet.

Cependant M. le marquis Louis de la Rochejaquelein , qui était parti d’Angleterre le t" mai, pour se rendre dans la Vendée, avait paru le huitième jour après son départ sur les côtes du Poitou, et faisait des signaux pour annoncer sa présence.

Comme il avait eu soin d’informer de sa prochaine arrivée M. de Suzannet , qui commandait dans le pays , il s’attendait à trouver le rivage entièrement libre pour le débarquement. Malheureusement on avait négligé les précautions qu’indiquaient les premières règles du bon sens. La côte était encore gardée parles employés des douanes, en sorte qu’il était impossible de répondre aux signaux.

La flotte anglaise, commandée par le capitaine Kltoë , était composée de la frégate YAstrée, deux bricks et une corvette; elle resta deux jours devant l’Ile-Dieu. M. le marquis de la Rochejaquelein envoya un parlementaire pour sommer, au nom du Roi , le commandant de l’île d’arborer le drapeau blanc. On répondit qu’on n’arborerait aucun étendard sans l’ordre du gouvernement existant.

M. de la Rochejaquelein jugeant inutile d’attaquer cette ile , dont la possession ne pouvait lui servir pour ses opérations sur le continent, fit lever l’ancre, et s’approcha de la côte. Dans la nuit du 1 1 au 13 mai ,

on tenta de débarquer près des Sables ; un pilote français au service de l’Angleterre , qu’on avait envoyé avec une chaloupe pour reconnaître un point de débarquement, revint , et assura que le temps était trop gros pour aborder; que d’ailleurs le seul endroit convenable était sous les batteries mêmes de la place; mais qu’on ne pourrait, sans une grande imprudence, s'exposer à mettre à terre sur ce point.

Ces raisons furent goûtées, et sa flotte longea le plus près possible les côtes de la Vendée. M. le marquis de la Rochejaqueleln, qui n’avalt aucunes nouvelles, Impatient de savoir ce qui se passait , se détermina enfin à faire débarquer, entre Saint- Jean-de-Mont et Sainte-Croix-de-Vic, M. Danoville et Jacquet, son domestique, qui connaissait le pays et devait lui servir de guide. M. Danoville et le domestique furent pris et conduits en prison ; MM. Fourcauld et Saint-André, débarquéa depuis sur un autre point, eurent le bonheur d’échapper et de pénétrer dans le pays ; l’un d’eux se rendit auprès de M. de

Suzannet, pour le prévenir de la présence de la floue et des secours qu’elle apportait.

Aussitôt que MM. de Lezardière aîné , de Menars , de Vaugiraud et de Bessé , surent que le marquis de la Rocbejaquelein était en vue de la côte, ils se rendirent dans le Marais, et préparèrent toiu.pour soulever les habitans. Le dimanche, 14 mai, ils formèrent un rassemblement dans une ferme appelée Vllot ; le même soir, à dix heures, ils entrèrent à Saint-Jean-de-Mont, désarmèrept quarante - six employés des douanes et quatre gendarmes. Le lendemain , d’après les ordres de M. Robert , chef de la division du Marai.', M, de Lezardière alla avec quatre cents hommes s’emparer de Notre-Dame-de-Monl -, il y trouva vingt-cinq hommes, et fit prisonniers dix vétérans avec l’officier qui les commandait,* quatre se noyèrent en voulant passer un canal pour se sauver ; le reste , au moyen d’une chaloupe, put arriver à INoirmou tiers. M. de Lezardière marcha ensuite sur Beauvoir, qu’il occupa j et le soir il rentra dans le Marais. 11 fut parfaitement secondé par

M. Bouleau deNoirniouliers, jeune homme d’une bravoure et d’une intelligence peu communes , et qui depuis s’est signalé dans les divers combats où il s’est trouvé.

Pendant cette expédition, M. Robert, qui était resté à Saint-Jean-de-Mont, ayant réuni trem cents habitans du Marais , se porta sur Sainte-Croix -de -Vie, dont il s’empara sans obstacle. Le lendemain , il prit une chaloupe sur laquelle il arbora le jdrapeau blanc, et se fit conduire vers l’escadre anglaise, à trois heures du matin. Le ] 5 de mai , il monta à bord de la frégate qui portait l’espoir de la Vendée. M. le marquis de la Rochejaquelein apprit avec transport que tout le pays avait dû se mettre en mouvement ce même jour ; il serra dans ses bras celui qui lui donnait une si heureuse nouvelle; et à deux heures aprèsmidi , il débarqua avec les compagnons d’armes qu’il amenait d’Angleterre ; ils étaient au nombre de vingt-huit , savoir ; dix-huit Français, six Suisses et quatre domestiques.

A peine avait-on mis à terre les armes

et les munitions nécessaires pour armer une partie des soldats de M. Robert, que deux ou trois cents ennemis se présentèrent et attaquèrent les Vendéens , dans l’intention de s’emparer de Salnte-Croix-de-Vic , et d’empêcher le débarquement j Us furent vigoureusement repoussés au - delà de la petite rivière de Vie; de là Us se réfugièrent dans Saint-Giles , où ils fusillèrent quelque temps par les fenêtres , et Us prirent enfin le parti de se retirer sur les Sables.

Les officiers qui s’étalent attachés à la fortune de M. de la Rochejaqüeleln , se conduisirent en cette affaire avec une bravoure remarquable. M. Descrlvieux fut blessé d’une balle qui lui frappa la cheville du pied; M. Payot, un des Suisses, fut également blessé , ainsi que cinq paysans du Marais. L’ennemi eut plusieurs hommes tués ou blessés; sa retraite laissa la faculté de reprendre le débarquement qui, protégé par les habilans du Marais , continua jusqu’à ce qu’il n’y eût plus rien à bord des vaisseaux anglais. Cette première expédition consistait eu deux mille fusils, quel-

ques mousquetons, environ un million de cartouches, de la poudre, des balles, du plomb en niasse et des pierres à feu.

r M. de Suzannet , prévenu , comme je l’ai déjà dit, du débarquement de son cousin, M. le marquis de la Rochejaquelein , se dirigea sur le marais de Soulans à la tête de quatre mille hommes , et le rejoignit le 17 ; tout était presque terminé. On distribua des fusils et des cartouches à ses soldais ; le reste du convoi fut ensuite dirigé sur Palluau, et de là dans l’intérieur, pour être reparti entre les quatre corps d’armée.

Une expédition beaucoup plus considérable était à Portsmouth , prête à mettre à la voile , et n’attendait que des ordres.

M. de la Rochejaquelein expédia un aviso pour prévenir de mettre en mer sur le champ.

M.- Desabaye , un des chefs de division du corps d’armée de M. Suzannet , l’un des plus recommandables par sa bravoure et son intelligence , fut chargé de conduire le ccmvoi dans le Bocage. La nouvelle du

.débarqucnient occasionna un grand mouvement, et donna de vives inquiétudes aux buonapartistes , ayantes, à Bourbon-Vendée. Ils ne doutèrent plus que la guerre ne devînt générale ; ils craignirent sur-tout qu’il n’arrivâtdes renforts en troupes étrangères , et résolurent de tout tenter pour s’einparer des munitions , et séparer les Vendéens de la côte.

Le général Travot, qui, à cette époque, commandait en chef dans le pays , instruit par ses espions de la direction qu’avait prise le convoi , ne perdit pas un seul instant , marcha en hâte à sa rencontre , et attaqua M. Desabaye , qui le couvrait , près du bourg de l’Aiguillon. Le chef vendéen, avec moins de forces que l’ennemi, fit bonne contenance , et n’opéra sa retraite qu’après avoir sauvé son convoi. Quelques barils de poudre seulement tombèrent entre les mains de Travot , qui se vanta d’avoir intercepté un grand nombre de chariots.

M. Desabaye lui tua beaucoup de monde ; dç son côté, il n’eut que quelques hommes tués et quelques blessés, entr’autres,paimi

ces derniers , MM. Demarans et de Puytessôn , tous deux anciens émigrés.

Cette petite affaire fît beaucoup d’honneur à M. Desabaye j sa fermeté sauva des munitions d’autant plus précieuses, que l’armée vendéenne, comme je l’ai dit, en manquait absolument.

Le marquis de la Rochejaquelein se félicita beaucoup de retrouver dans la Vendée M. de Suzannet, son cousin-germain. Celui-ci lui donna tous les détails .qui lui manquaient sur la situation actuelle du pays , et lui fit connaître les plans qui avaient été concertés dans le conseil de guerre tenu à la Chapelle-Basse-Mer.

.. Le marquis lui dit que l’on n’avait reçu à Gand aucune nouvelle de la Vendée ; qu’ignorant totalement ce qui s’y passait , et ne sachant pas même si son frère y était , il avait prié le Roi de l’envoyer commander dans le pays , et de l’autoriser en même temps à traiter avec le ministère britannique , afin d’en obtenir tout ce qui serait nécessaire pour mettre les provinces de l’Ouest dans le cas de jouer un rôle à ja~

mais honorable , en unissant leurs efforts à ceux des puissances de l’Europe contre l'usurpateur.

« Je ne soupçonnais pas , ajouta M. de r la Rochejaquelein , que vous fussiez or- « ganisds ; je venais pour cela j mais puis- « que c’est une chose déjà faite , je me « contenterai du titre que l’on voudra bien

• me donner, trop heureux de pouvoir

* combattre et mourir pour le Roi j le seul « but que j’avais sera rempli, si nos ef- «t forts contribuent à le replacer sur le « trône , etc. »

Déjà le marquis avait donné la preuve du sentiment qu’il manifestait en cette occasion , car son premier soin en débarquant , avait été d’adresser aux Vendéens une proclamation, dans laquelle il ne prenait d’autre litre que celui de maréchal-decamp (i).

A la suite de celte conversation , MM. de Suzannet et le marquis arrêtèrent qu’on agirait sans perdre de temps , afin d’ôter à

(i) Voyez Pièces justificatives, n* VU.

( ài )

Tennemi tout moyen de gêner le procbâin débarquement. "■

Cependant il était indispensable de nom-^ mer un général en chef , pour mettre de l’unité dans les opérations , et coordonner tous les mouvemens que nécessiteraient les nouveaux secours que l’on espérait. Une explication qui fut très-franche du côté du marquis , et qui paraissait l’être également de la part de M. de Suzannet, eut lieu sur la question de savoir à qui serait déféré le commandement. M. de Suzannet balança d’autant moins à reconnaître pour chef M. de la Rochejaquelein , que celui - ci avait directement négocié les secours fournis par l’Angleterre, et qu’il était le seul de tous les officiers vendéens qui fût accré-* dité auprès de ce gouvernement. '

■ Cet article convenu , il ne s’agissait plus que de fixer le point sur lequel on se dirigerait d’abord. La question n’était pas difficile à résoudre. Bourbon-Vendée et les Sables-d’Olonue devaient attirer toute l’attention des royalistes ; aussi le général de la Rochejaquelein , qui en connaissait l’im-

portance , proposa de marcher de suite sut la dernière de ces places, qui était dégarnie de troupes , ou qui du moins ne pouvait avoir qu’une faible garnison. Il était d’autant plus facile de s’en emparer, que l’on y avait des intelligences. De là on se serait porté sur Bourbon ; le succès sur ces deux points n’était pas douteux, et devait avoir pour le mortient, comme pour l’avenir, la plus heureuse influence sur les opérations de l’armée royale. En effet, Bourbon-Vendée et les Sables entre nos mains , ôtaient à l’ennemi les seuls points d’appui qu’il eût dans l’intérieur. 11 était aussi avantageux pour nous de l’en chasser, qu’important pour lui de n’en pas sortir; car de là il pouvait se porter sur toute la côte , et conserver libres les grandes routes qui conduisent à la Rochelle , aux Sables et à Nantes. Il tenait tellement à ces positions, que depuis il fortifia Bourbon -Vendée , c’est-à-dire qu’il mit cette ville à l’abri d’ua coup de main, en la barricadant sur toutes les avenues, et en crénelant les maisons et les murs qui sont sur son pourtour. Quant

à la ville des Sables, elle est entourée d’une assez mauvaise fortification en terre, mais capable d’arrêter une armée qui n’a que des fusils.

Privés de ces deux places , les buonapartistes ne pouvaient pas se maintenir dans le pays ; les babitans des communes qui les avoisinent n’étant plus contenus par la présence des troupes , se seraient levés , et auraient augmenté les forces royales. Dèslors l’ennemi, qui était sur la Loire, n’avait d’autres points de réunion et d’appui que riantes, Angers on Saumur : ses coups, dans cet état de choses , ne pouvaient plus partir que d’un de ces trois points qui se trouvent sur une ligne de trente lieues extrêmement facile à surveiller. Dans le cas où il aurait essayé une invasion combinée des trois points à la fois , ses tentatives auraient certainement échouées ; peutêtre même eût- il été puni de sa témérité par une défaite complète.

Ces considérations rendaient indispensable l’occupation de Bourbon-Vendée et desSables. néanmoins, M. deSuzannet ne

fui pas decetavis. Il proposa, au contraire, d attaquer 1 île de Noirmoutiers, el'prétendii qu on y trouverait beaucoup de poudre et d’autres munitions. Mais ce général n’avait ni calculé les obstacles ni réfléchi sur les suites d’une telle entreprise , si elle échouait. Il n’était pas possible de la terminer en moins de cinq jours , et nous n avions pas de momens à perdre. Encore fallait- il saisir 1 instant de la marée basse pour pénétrer dans l’île, ainsi que pour en sortir. Pendant qu’on aurait fait les préparatifs nécessaires , qu’on aurait chargé sur des voitures les munitions sur lesquelles on comptait , qu’on les aurait transportées sur la Cote , l’enneuu eût eu le temps de reunir ses forces, de s’emparer du passage qui conduit a 1 jle , et alors l’armée royale, bloquée, se fût trouvée dans l’impossibliié de revenir sur le continent sans livrer à découvert un combat, dont 1 issue devait paraître au moins extrêmement douteuse. Une défaite était presqu’inévitable. Une partie de nos troupes courait les risques d’être faite prisonnière;

et quels que fussent les avantages dont on se flattait, ils ne pouvaient êtie mis en comparaison avec les dangers d’une chance si funeste.

Ces raisons étaient plus que suffisantes pour faire rejeter un si absurde projet. Un simple coup-d’œil jeté sur la carte, démontrera aux hommes du métier qu’il était absolument en opposition avec les premiers éléraens de l’art de la guerre; et qu’on ne pouvait songer à cette opération que quand le pays serait parfaitement libre.

M. de la Rochejaquelein s’y opposa de tout sou pouvoir; mais vaincu par l’opiniâtreté de son cousin , il fut enfin obligé j malgré lui, d’y consentir. 11 fut arrêté que M. de Suzannet se mettrait de suite en route pour Chalans , que le marqnis l’y rejoindrait le lendemain avec une partie des habitans du Marais , et que l’on partirait de là pour se porter sur Je point qu’on était convenu d’attaquer. M. de la Roche* jaquelein , à la tête de trois cents hommes, se trouva au rendez-vous ; mais quelle fut «a surprise de ne pas y rencontrer M. de

Siizannet, qui devait y être le i8 mai! Ce dernier n avait meme pas eu la précaution décrire au marquis pour lui indiquer sa marche, et lui faire connaître les raisons qui l’avaient empêché de suivre le plan adopté : cette négligence mettait M. de la Rochejaquelein dans le plus grand embarras: sa position devenait d’autant plus difficile, que trois cents préposés de la douane se trouvaient réunis à Machecoul , et que de nouveaux renforts étant sortis de INantes , il avait a craindre a tout moment d’être attaqué par des forces supérieures ,• cependant il ne voulut pas abandonner Chalans , espérant toujours que M. de Suzannet viendrait l’y rejoindre. Sa petite troupe passa la nuit du i8 sur le qui-vive^ et attendit vainement toute la journée du 19. Enfin, ne recevant aucune nouvelle de «on cousin , il fit prendre des renseignemens sur sa marche, et apprit indirectement qu’il était rentré dans le Bocage , et s était porte sur Palluau. Alors pensant qu’il avait eu de nouveaux motifs pour en agir ainsi et renoncer à l’attaque de IVoir-

iiîouiiers, il'^itta^Chalans le 19 au soii', “et alla couchet à Saint-Chrislophe-du-Liignérofi.Le lenlflemain'30 , 41 renvoya dans le Marais les hommes qu’il avait avec lui, après leur avoir recommandé de bien gar- ■Jder ce pays , et de ne laisscr'^aucun détachement ennemi s’établir sur la côte. Il se "rendit de là à Palluau,^où il trouva la diiVision de M. Charetle. MM. de Sapinand ! .et de Suzannet s’y réunirent avec leurs Groupes. Le dernier s’expliqua avee le mar- ^quis sur les motifs ^i l’avaient déterminé à ne pas aller àChalans. 11 lui dit qu’ayant appris que Travot s’était porté sur Aprcmonl, il avait cru devoir changer de projet; “^ne de nouvelles réflexions rav^ièiit convaincu de l’importance de Bourbon-Véhdée, et qu’il voulait s’en empiièèr avant que Travot y fût rentré.

Quelque grave que fût la faute dé marcher sur Noirmoutiers , M. de Suzannet, qui avait reconnu son cousin comme général en chef, n aurait pas du, sans son autorisation , former un nouveau plan , et abandonner l’ancien. Rien n’est plus fu-

neste que cette vacillation dans les idées j il en rés^ilie une perte de temps considérable , et rénsemble est toujours rompu quand chacun faisant à sa tête , ne reconnaît de suprématie que pour la forme. Du reste , le changement de résolution de la part de M. de Suzannet était trop conforme à l’intérêt de l’armée et aux premières vues du marquis , pour que celui-ci songeât à lui adresser des reproches. Il proûta seulement de l’occasion pour lui faire sentir que tous les succès de la guerre étaient attachés à l’unité et à l’ensemble des mouvemens , et qu’on ne pouvait se promettre de réussir, si l’on ne se hâtait de concentrer le pouvoir entre les mains d’un seul. Il répéta devant M. de Supinaud ce qu’il avait déjà dit en particulier à M. de Suzannet , sur la nécessité de reconnaître un chef unique pour toute la Vendée ; et qu’il était prêt à douner son sulTrage à celui qui serait choisi; que, content de servir son Roi, il serait le premier à donner l’e-xemple de l’obéissance.

Sur ces représentations de M. de la Ro-

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chejaquelein, MM. de Suzannet , de Sapins ud et quelques autres officiers présens tinrent conseil , et lui décernèrent , sans balancer et à runaniinité , le commandement provisoire de l’année; et en effet , il fut proclamé de suite par les deux corps d'armée de Sapinaud et de Suzannet. 11 n’y avait point de doute que son frère Auguste ne le reconnût ; en sorte qu’il ne restait plus à obtenir que l’assentiment de M.d’Autichamp. Le général lui écrivit, et le prévint de ce qui s’était passé, et des motifs qui l’avaient conduit dans la Vendée ; il lui protestait que quelques droits qu’il eût au commandement, il en ferait bien volontiers le sacrifice, s’il le fallait , A rétablisse-* ment de l’ordre et au maintien de la bonne harmonie entre les officiers vendéens.

Rien sans doute n’était plus franc ^ plus loyal qne la > lettre de M. de la Rochejaquelein. Cependant quelques amis de M. d’Autichamp en ont tiré la conséquence que son droit.de général en chef n’était pas bien positif. Mais pour en juger ainsi , il ne fallait connaître ni les choses

qui se sont passées dans la Vendée , ni les personnages qui ont figuré sur ce théâtre.

Quand M. de la Rochejaquelein demanda au Roi à venir dans ce pays , il ne s’attendait pas à y trouver M. d’AutU champ ; il avait lieu de croire que ce général s’était condamné lui même à li’y plus reparaître, d’après ce que tous les journaux français avaient publié de son voyage à Beaupréau , et de sa soumission aux ordres de Buonaparte. Cependant , malgré tout ce qui s’est passé , il se trouvait à la tête des Angevins; c’en était assez pour que M. de laRochejaquelin, qui n’était que maréchalde-camp , crut qu’il était inconvenant à lui décommander au préjudice deM. d’Autichamp , lieutenant-général , et ancien chef.

Sa démarche dans la circonstance n’affaiblissait pas son droit au commandement; elle n’était inspirée que par un excès de délicatesse , je dirai même de désintéressement , puisqu’étant nommé et reconnu par tous les autres chefs, il pouvait fort bien se passer du suffrage de M. d’Autichamp. On peut objecter, il est vrai , que

le commandement revenait de droit à ce dernier, à raison de la supériorité de son grade J mais on ne peut admettre même le principe d’où découle cette conséquence :

en l’admettant , il faudrait convenir que mon di*oit était au moms égal à celui de M. d’Autichamp, puisque j’avais sur lui plus de vingt ans d’ancienneté de grade.

On ne sait peut-être pas que, dans la Vendée, ce n’est ni par les titres ni parles grades qu’on parvient au commandement, mais seulement par la bravoure et par le degré de confiance que l’on inspire.

Le fait est que le commandement de l’armée avait été conféré à M. de. la Rochejaquelein , et que sa démarche’,' loin d’affaiblir son droit , le fortifiait au contraire par la délicate attention qu’il avait pour M. d’Autichamp, qui commandait les' braves Angevins.

L’attaque de Noirmoutiers abandonnée »

on se mit en devoir de marcher sur Bourbon-Vendée. L’armée s’ébranla et se porta sur Aizenay, où elle arriva dans la soirée du 20 mai. - • . ^ .

Le général Travot, qui ne perdait pas son temps, avait réuni à Bourbon-Vendée et aux Sables le peu de forces dont il pouvait disposer : il s’avançait vers la côte pour prendre connaissance de ce qui s y passait, et dirigeait son mouvement sur l’Aiguillon. C’est là qu’il eut avec M. Desabay l’affaire dont j’ai déjà rendu compte.

Il continua sa marche sans être inquiété , et se porta sur le Pas-Oubton. Son projet était de se rendre de là à Saint-Gilles ou à Sainte-Croix-de-Vic , pour s’opposer au débarquement. Mais informé que les royalistes n’étaient plus sur la côte , et que le convoi des premiers objets débarques, qui venaient d’être sauvés par M. Desabay, était dans le Bocage , voyant d’ailleurs l’impossibilité de l’atteindre , il prit à droite , et marcha sur Apremont j là , seulement, il apprit que l’armée royale était partie de Palluau pour Aizenay. Ce mouvement desVendéens lui donna des craintes pour Bourbon , et lui fit conjecturer que leur but était de s’en emparer. Comme il connaissait l'Importance de ce point , il

tWfîl|Q)(,4e .conserver à tout prix,. et se décide à aller droit à l’ennemi; mais sen-r tant que ses 'forces., étaient de beaucoup inférieores , il calcula sa marche de ma-' nière à n’anir^r que Ja .npit , pour surprendre les Vendéens, qui ne prennent jamais la précaution, de se garder.

, Cependaut fes chefs^ royalistes , qui ju§j qu’alor%.avaient ignoré les mouvemens de Tç^XOt« furent informés qu’il venait à eux^ et qu’il n’était pas éloigné. Cet avis leurvfnX donné une heure avant le coucher dusol^^ Ils firent prendre les armes, et envoyèrent des reconnaissances sur totu 1^ points..

Ceux qui furent chargés de.O|^iyj|g||ÿSHQSt s’en acquittèrent si mal , qu’ils rentrèrent au quartier-général , en assurant que l’avis reçu était faux , et qu’il n’y avait point d’ennemis en campagne. On les crut j l’armée rentra dans Aizenay, où elle s’endormit dans une parfaite sécurité ; on ne prit même pas la précaution d’établir de grandes gardes.

Travot arriva enfin entre onze heures et minoit. Ayant divisé sa troupe en deu.v

corps , il en dirigea un sur les flancs du village par des jardins , et conduisit luimême celui qui devait attaquer de front.

Quelques paysans qui» étaient à l’entrée d’Aizenay , voyant qu’on venait à eux , crièrent qui vive? — f^ive le Roi! répondit l’ennemi , dans l’intention de donner le change. Il y réussit, et continua de s’avancer en silence. Cette ruse ne fut découverte que lorsque le feu commença ; l’ennemi était déjà dans le village , et égorgeait les paysans avec d’autant plus de facilité , qu’ayant été surpris , ces malheureux n’opposaient point de résistance, On essaya de faire des dispositions pour le chasser; les chefs et les soldats se précipitaient, et s’entassaient dans la rue. Le désordre était tel, que les Vendéens tiraient les uns sur les autres, croyant ajuster les buonapartlstes.

M. de Suzannet, qui avait eu le temps de prendre une position, mais que cette surprise avait sans doute frappé de terreur, ne fit aucun mouvement, et se relira sens combattre , quoiqu’il en eût reçu l’ordre.

Tout était en confusion ; les officiers roya-

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listes firent des efforts inouis pour se tirer de ce mauvais pas , et rappeler dans leurs rangs la fortune qui les trahissait. L’armée se débanda , et huit mille hommes furent battus par environ huit cent.

L’ennemi perdit plusieurs des siens, mais la perte des royalistes fut plus considérable J ils eurent entr’autres à regretter M. de Beauregard, beau-frère de M. de laRochejaquelein , et père de six enfans. Le brave neveu de M. de Charette, ancien général de ces contrées , fut mortellement blessé.

Plusieurs officiers vendéens se distinguèrent dans cette malheureuse affaire. M. Dulandreau , commandant une division du corps d’armée de M. de Sapinaud , se sauva en se frayant un passage à coups de sabre.

M. le marquis de la Rochejaqueleln ne se retira que quand il n’y eut plus d’espoir de rétablir le combat. M. de Saint-André , jeune homme plein de mérite, qui était débarqué d’Angleterre, après avoir été pris par l’ennemi, fut blessé par des soldats furieux qui voulaient le tuer. Travot vint à . son secours , lui sauva la vie , et l’eovoya

à la Rochelle , où il fut retenu prisonnier jusqu’au mois de juillet.

Les six Suisses qui avaient accompagné M. de la Rochejaquelein , montrèrent une rare valeur j deux furent blessés , M. Raye et M. Walter J ce dernier sur- tout le fut grièvement au bras gauche. Il reçut plusieurs coups de baïonnette, et n’échappa que par miracle à la faveur de la nuit ; il se traîna comme il put , et aussi loin que ses forces épuisées , par suite de ses blessures , le lui permirent , et se cacha dans un petit bois, pour y attendre le jour. Vingt fois , dans cette nuit désastreuse , il faillit être découvert par les patrouilles multipliées de l’ennemi j plusieurs passèrent à ses côtés sans l’apercevoir j il était à tout instant entre la vie et la mort. Qu’on se fasse une idée de l’embarras et des anxiétés de ce malheureux , qui , étranger dans le pays, manquait de tout, et ne savait de quel côté diriger ses pas. Cependant il fallait quitter ce bois auquel il devait son salut , ou se résoudre à y périr de faim et de misère ; mais il risquait de tomber dans un

bigttizraflytooglé

parti ennemi , et ce n’était pas le seul mal qu’il eût à craindre. 11 était presque aussi dangereux pour lui de rencontrer des paysans qui poavaient le prendre pour un buonapartisie. Il passa la nuit au milieu de ces angoisses. A la pointe du jour, un Vendéen réfugié dans le même bois qui loi servait d’asile, l’ayant aperçu, lui tira un coup de fusil , dont heureusement il ne fut pas atteint. Le paysan prit la fuite. Enfin, pressé par la faim et par la douleur que lui occasionnaient ses blessures , il se détermina à sortir de sa retraite ; il marcha à l’aventure et long -temps sans cependant s’éloigner beaucoup du point de départ. Des paysans le rencontrèrent, et le suspectant de n’être pas des leurs, ils se disposaient déjà à lui faire un mauvais parti, quand il fut reconnu par M. de Charette, qui était blessé comme lui, et que ces paysans conduisaient à une ferme. Bientôt ils arrivèrent ensemble dans une cabane; ils s’y établirent, et après avoir pris quelques aliraens, pansèrent réciproquement leurs blessureé. Au bout de quelques jours , ayant un peu réparé leurs

forces, ils songèrent à se quitter. M. Walter se rendit au château de M. de Beauregard, où on lui prodigua tous les soins qu’exige-ait sa position. 11 se rapprocha ensuite de la côte, et à la première occasion , il s’embarqua , et alla se rétablir entièrement en Angleterre. Quant à M. de Charette , il se fit conduire chez lui -, mais il ne fut pas aussi heureux que son compagnon d’infortune. Le5i mai , il mourut de ses blessures.

Ainsi Charette termina sa carrière à l’âge de vingt-sept ans -, il vécut beaucoup troji peu pour son Roi et son pays , mais assez jK)ur l’honneur. 11 était neveu et filleul dn célèbre général Charette j son père avait fait la première guerre de la Vendée. Quoiqu’il fût alors fort jeune, il se rappelait d’avoir assisté à un combat avec eux.

A l’époque désastreuse où le tyran appela l’élite de la jeunesse française sous ses drapeaux , pour former des réginiens de gardes d’honneur, M. de Charette fui désigné pour en faire partie , et conduit de force â Cours. Maigre sa grande répugnance à servir le tigre qui désolait sa patrie, il se

résigna, et forma le projet de tuer Buonaparlc , si on l’envoyait à l’armée.

> M. de la Rochejaquelein passa à Tours pendant qu’il y était ; Charetie sut son arrivée ; et quoiqu’il n’en fût pas connu , il alla le voir, se jeta dans ses bras, et lui dit, fondant en larmes : « Monsieur, je suis K Charette , vous êtes la Rochejaquelein ; «f quand on porte ces deux, noms , on doit « être amis. Nos parens ont glorieusement « combattu pour la cause du Roi ; ils sont « morts , nous les vengerons. — Oui, mon « ami ! nous les vengerons , s’écria la Rote chejaquelein , ou nous mourrons comme A eux ! La puissance de Buonaparte s’é- .« coule; bientôt les Vendéens reprendront « les armes; je me mettrai à leur tête, vous « combattrez à mes côtés; et la Vendée, « plus heureuse cette fois que la première, « aura la gloire de remettre le Roi sur son « trône. »

Il est constant en effet que, dès ce temps là , M. de la Rochejaquelein avait projeté de faire insurger son pays , et de porter les derniers coups à Buonaparte ; il fit part de

son dessein à Charette, qui, de son côte, lui confia qu il était fesolu de tuer ce monstre. Profitez, lui dit Charette, du désordre « qu occasionnera sa mort , pour prendre « les armes J j’irai vous joindre, si je le «f puis. » Après ces confidences réciproques, ils se séparèrent amis et contents l’un de l’autre.

Charette partit quelques jours après pour Mayence. Ne dissimulant pas assez sa haine contre le tyran, il devint suspect, fht arrêté, conduit à Paris, et détenu à Sainte- Pelagie , jusqu à l’epoque de la première restauration.

Présenté au Roi, ainsi que son frère, âgé de dix-neuf ans. Sa Majesté les reçut avec bonté , et leur dit : «f Que désirez-vous que je fasse pour vous? — Sire , accordez-nous 1 honneur de servir dans votre maison. — De tout mon cœur, répondit ce bon Prince. »

Ils se firent enregistrer simples gardes-ducorps dans la compagnie Ecossaise, et retournèrent passer trois mois chez leur mère.

Lorsque, pour le malheur de la Fiance et celui de l’humanité, fiuonaparte ren-

tra, Charetie, en apprenant la prise de Lyon , dit avec l’accent de la douleur : « On va se battre dans la Vendée, et Cha- « relie n’y est pas ! » Sa compagnie était sous les armes à Versailles; il obtint quatre heures de liberté, dont il profita pour aller chez M. le duc d’Havre, lui demander la permission de se rendre dans la Vendée.

M. le duc hésitait en témoignant son regret de voir s’éloigner un garde-du-corps aussi brave. Un ami de Charette, qui était présent , fit remarquer au duc que le nom seul de Charetie valait une armée dans son pays.

11 obtint la permission de partir, et sollicita la même faveur pour son frère ; M. le duc balança encore. « Mais si je suis tué ou « blessé , lui représenta Charette , qui me • remplacera si ce n’est mon fi:ère? Ici nous « n’avons que nos bras et nos cœui's à offrir « au Roi ; dans nos Bocages , nous en au- « rons des milliers; laissez-nous partir, j»

M. le duc d’Havré céda à un si noble dévoûment, et leur demanda, avant de se séparer d’eux, s’ils ne voulaient pas des grades et de l’argent. « Mon nom, mon

ctenr et mon bras suffisent, » répliqua Charette j et aussitôt ils partirent sans rien accepter.

Lorsque M. de la Rochejaquelein débarqua dans la Vendée, Charetle fut un des premiers qui allèrent au-devant de lui; dès qu’il l’aperçut, il se jeta dans ses bras, en loi donnant les tendres noms de père et d’ami , et força le marquis de monter sur son cheval. L-

Quand il fut atteint du coup morteLà Aizenay, on voulut le faire retirer, «f Non , « non , dit-il , tant qu’une goutte de sang

• coulera dans mes veines, et que més pay- •' sans auront de la poudre à tirer, je com>

* manderai le feu. » Il était par terre, tenant un mouchoir sur sa plaie. Il encourageait les soldats , et leur criait sans cesse ; « Vengez-mol ! et jurez d’obéir à M. de la <r Rochejaquelein I «Affaibli par la perte du sang qui coulait de sa blessure, il perdit connaissance. On profita de ce moment pour l’enlever, et l’emporter loin de ce champ de bataille, où il s'obstinait à vouloir rester. Les soins qu’on lui prodigua

donnèrent quelque espérance, mais mal'io heureusement sa blessure était mortelle ; il expira quelques jours après.

Charetle emporta les regrets de tous les soldats et de tous les officiers royalistes.» Il n’est pas un Vendéen qui n’ait regardé sa mort comme une calamité. Il leur rappelait , par sa bravoure , leur ancien général, son oncle. Après lui, son frère a continué de se battre à la tête des Chouans.

On me reprochera peut - être une aussi longue digression ; mais pouvais-je me dispenser de faire connaître le neveu et le digne émule du célèbre Charette ? pouvaisje passer près de la tombe d’un si brave jeune homme , sans lui payer le tribut que l’on doit à la vertu et au courage, et laisser, dans l’oubli des traits qui ont tant de droits au souvenir de l’histoire ? * ' •

• Je reprends la suite des évènemens.

Le général Travot , à qui l’affaire d’Aizenay assurait la possession de Bourbon-Y endée, rentra dans cette place, emmenant avec lui quelques prisonniers. 11 leur rendit ensuite la liberté , en les chargeant de

répandre dans le pays plusieurs exemplaires d’une proclamation aux paysans , dans laquelle il parlait du succès qu’il avait obtenu , comme d’une victoire décisive qui ne leur laissait aucunes ressources, et leur promettait protection s’ils s’engageaient à se soumettre et à livrer leurs chefs. Il espérait par-là porter le découragement parmi eux ou les diviser. Mais les braves Vendéens rejetèrent ses promesses avec mépris ; tous restèrent fidèles au Roi.

De Bourbon-Vendée, Travot se rendit à Nantes, où il conduisit quelques barils de cartouches tombés entre ses mains à la suite de l’alFaire de l’Aiguillon.

Pendant que ces divers évènemens se passaient sur ce point , M. Auguste de la Rochejaqueleln marchait eu toute hâte vers Saint-Denis-de-Chevasse, où, d’après des reuseignemens qu’il avait reçus en route , il espérait trouver la portion du convoi qui lui était destinée. 11 y arriva le 19 mai au soir. Les munitions étaient à une demilieue de là, au village de la Copechainièrc; elles y avaient été conduites par M. Frotlier

de Bagneux, chef de division du corps d’arr mée que commandait M. de Sapinaud.Nous nous y rendîmes de suite , et y trouvâmes douze charrettes chargées de plusieurs barils de cartouches, de poudre, balles et pierres à fusil ; tout fut transporté à Saint- Denis, où nous restâmes la journée du ao, afin de laisser reposer nos soldats fatigués de la marche extrêmement pénible qu’ils avaient faite la veille.

Dans la soirée, M. Auguste reçut de M. de Suzannet une lettre par laquelle ce dernier lui marquait que son corps d’armée et celui de M, de Sapluaud étaient réunis h Alzcnay . 11 l’engageait à se joindre à eux, pour marcher le lendemain sur Bourbon- Vendée. M. Auguste aurait peut-être cédé à cette invitation , si je ne lui eusse représenté que nous avions trop peu de monde, et que quati'e cents hommes de plus réunis à une armée qui en comptait environ huit mille , n’étaient pas d’un très-grand poids dans la balance; que l’armée de Suzannet et de Sapinaud était assez forte pour obtenir un plein succès ; que si , conue toute

apparence, celle armée clail batlue, en partageant sa défaite , nous serions obligés d’abandonner notre convoi j qu’il tomberait entre les mains de l’ennemi, et qu’ainsi nous serions privés de munitions d’autant plus précieuses, que nous n’en avions pas d’autres. Ces observations furent appréciées par M. Auguste de la Rochejaquelein , et l’évènement les justifia.

Le a I , à la pointe du jour, nous nous mimes en route avec notre convoi , en nous dirigeant par Saint -Fulgent, Saint- Paulen-Parais et la Flocellière. Nous traînions à notre suite les prisonniers que nous avions faits à l’affaire des Echaubroignes ; nous avions différé de les relâcher, dans la crainte qu’ils n’allassent rendre compte à l’ennemi de nos opérations et de la direction que nous avions prise. Arrivés à Saint-Fulgeni, il n’y avait plus de danger à les renvoyer.

Pendant que l’armée se reposait, je pris les noms et les signalcmens de ces prisonniers j et après leur avoir fait prêter serment de ne plus servir, je leur délivrai des saufsconduits , eu leur indiquant la roule de

f omenaj, avec ordre de ne pas s’en écarter, • sous peine d elre fusillés; ils le promirent, et nous quittèrent après nous avoir remerciés de nos bons procédés envers eux. Un nommé Labonne, caporal-fourrier au 26® régiment, resta avec nous. Il s’est conduit avec beaucoup de valeur tant quç la guerre a duré.

Apres deux heures de repos, nous nous remîmes en marche et allâmes coucher à la Flocclliere , d ou nous repartîmes le 22 pour nous rendre à Cerisay. Ce ne fut que là que nous apprîmes que M. d’Autichamp était enfin entré à Chollet. M. Auguste de laRüchejaquelein congédia ses paysans, en leur recommandant de se tenir prêts au premier appel, et ue conserva auprès de lui que les habitaus du village , qui furent chargés de la garde du convoi.

JVous n’étions pas sans inquiétudes sur les yésuitats de l’aflàire d’Aizenay;- nous craignions sur-tout que M. Louis de la Rocliejaquelein n’eût été tué, lorsqu’on nous apporta 1 heureuse nouvelle qu’il venait d'arriver au château du Puy-d’Yon. Nous

nous repdimes aussitôt auprès de lui. Sa présence causa une joie universelle : il était adoré dans le pays. Pendant tout le temps qu’il avait demeuré dans la Vendée, avant le premier retour du Roi , chaque jour avait été marqué par quelques-uns de ses bienfaits. Un paysan était-il surpris par quelque malheur Imprévu, il était assuré de trouver auprès de lui des secours proportionnés à sa position et à ses besoins. Un fermier éprouvait-il des perles dans ses récoltes , par riniempérie des saisons ou autrement, il s’adressait à M. le marquis, qui lui donnait des grains pour vivre et pour ensemencer ses terres. Sa bonté, son affabilité et la délicatesse de ses manières lui avaient attiré tous les cœurs. On l’aimait pour ses qualités bien plus encore que pour la fortune dont il faisait un si bel usage.

Chaque habitant le regardait comme un père. Entouré par ces bons paysans avides de le voir, il aurait voulu se multiplier pour répondre plus particulièrement aux tendres sentimens que tous lui témoignaient. Les larmes de la joie roulaient dans leurs yeuxj

chacun vonlait l’embrasser; ils se pressaient de toutes parts, et ceux qui ne pouvaient arriver jusqu’à lui , se trouvaient heureux ou d’un de ses regards ou d’un mot qu’il leur adressait. C'est ainsi qu’en pratiquant toutes les vertus sous leurs yeux, il avait su s’en faire généralement aimer. « Tout a « Dieu, au Roi et à l’honneur; celui-là ne « trahira pas, s’écriaient tous les officiers « dans leur enthousiasme; digne émule de « son frère Henri, il ne pourra que nous *r conduire à la victoire. »

Après les premières effusions de l’amitié, M. de la Rochejaquelein nous i-aconta tout ce qui s’était passé depuis son débarquement; il nous donna les détails les plus ci rconsianciés sur l’écha ullburée d’ Aizenay , dont il venait de se retirer miraculeusement. Il nous dit que MM. de Suzannet et de Sapinaud l’avaient reconnu comme général en chef des armées vendéennes; qu’il était convenu entr’eux et lui qu’on ferait un second mouvement sur la côte pour recevoir vingt-cinq mille fusils , quatre à cinq mille mousquetons , des pistolets , des sabres ,

quinze pièces de campagne, plusieurs millions de cartouches , et enfin toutes sortes d’équipemens militaires qui étaient à bord d’une flotte anglaise qui était en vue. Ces heureuses nouvelles nous remplirent de joie. Nos espérances se ranimèrent avec , d’autant plus de fondement, que la pré-

sence du marquis avait enflammé tous les '. cœurs; nous ne doutions pas que le bruit

h de son arrivée , répandu à l’extérieur, n’al-

lât frapper de terreur les ennemis du Sou- !> verain légitime , donner de la confiance aux

royalistes timides, et attacher plus fortement à notre cause des hommes qui, la croyant sans appui, l’eussent peut-être abandonnée.

Le marquis de la Rochejaquelein , qui connaissait le vice de l’ancienne organisation de l’armée vendéenne, sentait qu’en la laissant subsister, on serait toujours réduit à ne faire qu’une guerre défensive qui ne pouvait conduire à aucun grand résultat.

Il résolut dodc de lui en donner une con-r forme au but qu’il se proposait, de se porter en avant et de franchir la- Loire pour

* OigitiZfci^jip^oOgle

Se joindre aux insurgés de la rive droite de ce fleuve, ainsi qu’à ceux de la Bretagne.

En conséquence , il m’invita à jeter les bases de cette organisation, et me pressa d’accepter auprès de lui les fonctions de major-général de l’armée.

J’avais jusqu’alors servi comme volontaire dans le corps de son frère, sans vouloir aucun grade. Les instances réitérées de l’amitié, les témoignages de conGance dont on m’honorait, l’espoir d’être utile, Grent taire mes répugnances j je consentis à ce qu’on exigeait de moi.

’ Je me mis de suite en devoir de remplir la nouvelle tâche qui m’était imposée; je commençai par organiser l’ état-major-général; je fus parfaitement secondé, dans ce travail , par M. Queyriau , de Bordeaux , qui hit nommé trésorier et payeur de l’armée.

‘ Nous avions beaucoup d’ofllciers à l’étatmajor; mais aucun d’eux n’avait de poste Gxe. J’assignai à chacun la place qu’il devait occuper.

M. de Beauvollier fut nommé iniendani-

général; il avait déjà été chargé de cette importante fonction en 1793.

M. de Gourbillon fut nommé ordonnateur-général ; et M, de Griffon , directeur de l’artillerie. On adjoignit à ce dernier M. Bouteau.

Le temps pressait; la flotte anglaise nous attendait ; il fallait agir de suite. Je me bornai donc pour le moment à former l’état-major, et je remis , après l’expédition, l’organisation de l’armée.

M. le marquis de la Rochejaquelein , avant de marcher sur la côte , voulut faire connaître son arrivée aux généraux et officiers de Buonaparte. Il me pria, en conséquence, de faire une circulaire pour les inviter à abandonner la cause de l’usurpateur, et leur enjoindre, au nom du Roi, de se réunir à lui avec les troupes sous leurs ordres. 11 en fut envoyé une à chacun des commandans des places de la Rochelle, Saumur, Nantes et Angers. D’autres furent adressées au général Dufraize, qui commandait à Niort, au général Travot, et au colonel de gendarmerie Bourgeois. On

ignore si toutes ces lettres sont parvenues ; mais celle qui était pour le général Travot, fut portée à Bourbon- Vendée par M. Dossard, commandant la cavalerie du corps d’armée de M. de Sapinaudj cet officier voulut bien se charger de la périlleuse commission de la remettre lui-même. En arri- • Tant à Bourbon , il fut reçu par le général Grosbon, qui lui dit que Travot était à Nantes. Bossard partit de suite pour cette ville, et remit la dépêche à son arrivée. Sa- « vez-vous le contenu de cette lettre, lui dit

* le général après l’avoir lue ? — Non , ré- «r pondit Bossard. — Tant mieux pour vous !

« autrement je vous ferais fusiller 1 Allez « dire à la Rochejaquelein qu’il ne connaît r pas Travot, et qu’il l’a mal jugé, s’il l’a « cru capable de trahir l’empereur; qu’il « se dispense à l’avenir de m’adresser de « pareils messages , à moins qu’il ne veuille •f compromettre la vie de ceux qui en se-

* raient porteurs. ■

' Nous pensions bien que Travot ne quitterait pas son parti pour se réunir à nous ; mais nous avions l’espoir de jeter de l’im-

décision dans son esprit , et de paralyser , an moins pour quelques jours , son infatigable activité. Nous nous attendions encore à voir arriver le colonel Bourgeois et le général Dufraize j l’un et l’autre étaient particulièrement connus de M. de la Rochejaquelein , auquel ils avaient des obligations. Tous les deux , à l’époque de la première restauration , lui avaient solennellement protesté que si jamais des circonstances que l'on était loin de prévoir venaient à se présenter, ils prouveraient au Roi qu’ils n’étaient pas indignes des ; faveursdont ce bon Prince lesavait comblés, d’après ses recommandations.

Après avoir fait toutes nos dispositions, nous partîmes avec notre convoi pour les Aubiers , où notre corps d’armée devait se réunir. Pendant que le rassemblement s’opérait , M. de la Rochejaquelein , que j’accompagnais, se rendit à Chollet, auprès de M. d’Autichamp, pour conférer avec Ini.

Nous l’y trouvâmes entouré d’une foule d’ofliciers très distingués qui composaient son état-major. 11 nous fit un fort bon

accueil ; M. de la Rochejaquelein lui parla de ses négociations avec l’Angleterre , et des secours que cette puissance nous accordait; il lui fit sentir qu’il nous importait beaucoup de ne pas perdre un instant, et de marcher vers la côte , pour recevoir ces secours. M. d’Autichamp consentit à seconder l’opération , et fixa lui-même l’époque du mouvement général. Il fut réglé que tous les corps s’ébranleraient le 27 mai , qu’ils se réuniraient à Soulans le 29 , et iraient de là prendre les positions qui devaient couvrir le débarquement. Il nous demanda des munitions de guerre. Nous partageâmes avec lui le convoi que nous avions déjà reçu. Il fut ensuite question de l’organisation future de l’armée , et des projets conçus à cet égard; il parut les approuver; promit de nouveau de se joindre à nous , et de coopérer de tous scs moyens aux succès de nos entreprises.

Il restait encore à discuter un point non moins important que les précédons, celui du commandement général de l’armée. *■ • « Vous savez, dit M. de la Rochejaquelein ,

<f que MM. de Suzaimet , de Saplnaiid et •r mon frère me l’oni déféré ^ cependant , « je suis prêt a y renoncer , si vous le dé- « sirezj toute mon ambition est de servir « le Roi } mais n’importe en quelle qua- * lilé. J»

M. d’Autichamp répondit qu’il s’empressait de joindre son suffrage à celui des autres généraux j qu’il était tout simple de lui accorder le commandement , puisqu’il avait déjà négocié avec la cour de Londres; que le nouveau caractère dont il allait être revetu , joint a celui de négociateur , ne pouvait que donner plus de poids à ses demandes et a ses démarches auprès de l’Angleterre.

Nous ne nous séparâmes pas sans dire un mot de l’entrée de M. d’Autichamp à Chollet; je me permis quelques observations sur ce qu il n avait pas attaqué la garnison, et m expliquai très-ouvertement sur les suites que pouvait avoir cette faute.

Quoique je fusse loin d’avoir l’intention de blesser personne, je crus reconnaître à la fin de mon discours que ma franchise avait

déplu. Peut-être avais-je mis dans la discussion trop de vivacité cl de chaleur. Entraîné par le sujet qui m’occupait, je ne m’étais point aperçu que mes expressions pouvaient, par fois, être mal interprétées.

On parut choqué de quelques-unes ; la plupart crurent que je doutais de leur bravoure, parce que je répétais souvent : Pourquoi n'avez-vous pas combattu?

On se méprenait bien fort sur mes véritables sentimens. Je l’ai dit en toute occasion, et je le répète publiquement ici, jamais il n’est entré dans ma pensée d’élever le moindre doute sur le dévoiiment et la valeur des officiers et des soldats de l’armée commandée par M. d’Aulichamp : le simple soupçon à cet égard serait un outrage fait à la vérité J je me ]>laisau contraire à rendre justice à celle brave armée; rien n’égale l’inirépidilé de ceux qui la composent. On peut faire des fautes à la guerre, sans pour cela être lâche ou traître. L’inexpérience en a fait commettre dans la Vendée plus qu’ailleurs, parce que là on ne sait que combattre et mourir ; la bravoure y tient

lieiv de loiit savoir j iin chef courageux, homme de sang-froid et de résolution , à la tête d’une armée vendéenne , franchira tous les obstacles, et culbutera tout ce qui se présentera devant lui. Le Vendéen ne compte jamais ses ennemis j il ne calcule pas le danger ; il s’y précipite quand son chef lui donne l’exemple; mais la moindre hésitation de la part de celui-ci est toujours funeste, et la campagne de i8i5 en a fourni plus d’un exemple.

Après l’entrevue , M. d’Autlchainp renvoya scs soldats, en leur assignant un rendez-vous à quelques jours de là , pour concourir à l’expédition relative au débarquement. De notre coté, nous retournâmes aux Aubiers. Le rassemblement avait eu lieu.

Le corps de M. Auguste de la Rochejar quelein se mit en mouvement le 26; il coucha aux Herbiers . Le 27 il fit sa jonction avec celui de M de Sapinaud, et bivouaqua aux Essarts. Ces deux corps réunis pouvaient se monter à environ cinq ou six mille hommes. Des Essarts on se porta sur

le Poiré, où l’on bivouaqua, et de là à Soulans. Nous prîmes position entre Chalans et Soulans , et nous y passâmes la nuit.

MM. de Suzannet et d’Autichamp devaient nous joindre le même jour; ils n’arrivèrent ni l’un ni l’autre. En attendant ces deux généraux, les deux corps d’armée qui étaient déjà réunis à Soulans y prirent un jour de repos , que les marches forcées qu’ils venaient de faire rendaient nécessaire., M. le marquis de la Rochejaquelein et moi nous nous portâmes avec quelques officiers vers la côte , et nous nous rendîmes , dans la matinée du 29, à Saint- Jean -de -Mont.

Nous fîmes le signal aux Anglais, qui étaient à environ deux lieues de là. Ils s’approchèrent , et nous envoyèrent une embarcation.

M. Robert y monta , se rendit auprès d’eux , cl, quelques heures après, vint nous dire que sir Henry Hotam, qui commandait ht flotte , était prêt à nous livrer tout ce qui était à bord. M. de la Rochejaquelein envoya encore M. de Carcouët , un de ses officiers , à bord de l’Astrée. Le capitaine Kitoë,qui commandait cette frégate, écrivit

lui-même au marquis , et sa lettre fut reçue le 5 1 mai (i).

Certains que les Anglais allaient nous fournir tout ce dont nous avions besoin , nous nous empressâmes de retourner à Soulans , pour y porter cette bonne nouvelle, et tout préparer. M. de Suzannet était arrivé pendant notre absence, avec environ quatremillehommes, à laMotte-Foncrand.

Il y avait beaucoup d’agitation à Soidans’; on rassemblait les deux corps d’armée de MM. Auguste et de Sapinaud. Nous nous informâmes des motifs de cette réunion.

M. de Suzannet venait de faire prévenir que l’ennemi occupait Chalans j et dans la crainte d’être attaqué, il demandait du secours. J’avoue que je ne partageai pas ses terreurs. La position de l’ennemi m’était connue ; j’avais lacertilude qu’il étaitencore â Nantes. Il était d’ailleurs impossible qu’il eût eu connaissance de notre opération assez tôt pour arriver sur nous avec autant de rapidité. Je fis tout pour empêcher le

(I) Voyez Pièces justificatives, n" VIU.

mouvement de ces deux corps. 11 me paraissait non seulement inutile, mais propre à produire une extrême confusion, en agglomérant sur un même point un aussi grand nombre de troupes qui , pour l’ordinaire , marchent et combattent sans ordre. D’ailleurs, en cas d’attaque, nouséiionsassezprès de M. de Snzauuet pour pouvoir le secourir en moins de vingt minutes : cependant ce général pressant toujours celte jonction , pour ne pas lui déplaire on consentit à ce qu’elle s’opérât. Nous restâmes à Soulans, le général en chef et moi.

M. Duchailâult , qui commandait une division du corps d’armée deM. de Suzannet, arriva sur ces entrefaites. 11 était envoyé par son chef, pour prier M. de la Rochejaquelein de se transporter sur lechamp auprès de lui , aûn de prendre connaissance de dépêches très -importantes qu’il venait de recevoir.

M. de la Rochejaquelein partit de suite.

Je restai seul pour me reposer pendant quelques heures; ensuite j’allai le rejoindre au château de la Moitc-Foucrand.

M. de la Rochejaqueleln me présenta à M. de Suzannel, de qui je n’étais pas encore connu. Je lui demandai s’il avait des nouvelles de l’extérieur. 11 me répondit que des lettres de Nantes lui annonçaient que dix mille hommes , sous les ordres du général Lamarque , étalent en route de Paris pour se porter sur la Vendée j qu’ils devaient être arrivés à Nantes j qu’une avant-garde marchait déjà sur Chalans; que M. Dandlgné, qui était sur la rive droite de la Loire , n’avait pu réunir que très-peu de paysans dépourvus d’armes et de munitions; qu’il ne fallait pas compter sur la coopération de ce général; que peut-être, dans ce moment, avait-il déjà renvoyé son monde , et renoncé à une entreprise qui ne présentait que des dangers, sans aucune chance de succès. Il ajouta que nous avions commencé trop tôt; qu’on aurait dû attendre l’ouverture des hostilités sur les frontières; qu’il nous était impossible de soutenir seuls une lutte si disproportionnée; que toutes les forces de Buonaparte allaient nous tomber sur les bras; qu’on ne pouvait engager une alFairc

( ïo4 )

sans courir les risques de tout perdre j que récliaufïüuréed’Alzenay avait beaucoup refroidi les soldats j et que , pour son compte , il était fâché de n’avoir pas attendu un moment plus favorable , etc, etc.

A l’instant où la conversation était le plus animée , M. de la Rochcjaquelein m’appela , et me demanda en particulier quel en était le sujet. Je ne fis aucune dilficuité de le lui dire, et de lui e.\primer mon étonnement sur ce que je venais d’entendre.

« Soyez sans inquiétude, me répliqua K vivement M. de la Rochejaquelein; de> U puis long-temps je connais Suzannet j il « est mon parent et mon amij il est inca- « pable d’une lâcheté , et encore moins « d’une trahison : je réponds qu’il fera son « devoir en homme d’honneur. Je sais ce ti qui cause son embarras. Il m’a commu- « niqué une lettre de Malartic, qui lui an- « nonce que lui , Malartic ,• Flavigny et « Victor Labéraudière sont arrivés dans son « diàteaudelaChardièrejqii’ils sont envoyés » par le ducd’Otrante (Fouché), ministre « de la police generale de Ruonaparte, pour

« prendre des arraiigeinens avec les chefs « Vendéens, afin d’arrêter le rapuvement « insutreclionnel. Suzannet m’a tenu àpeu K près les mêmes discours qu’à vous , et « paraissait d’abord pencher pour un ac-

commodément; mais je l’ai tellement dis* « suadé, que cette pensée est totalement « effacée de son esprit. Tranquillisez-vous; « tout ira bien. »

Ce discours où se peignait sa belle ame , me remplit d’admiration, sans inerassurer entièrement sur les irrésolutions fatales de M. de Suzannet. Je me rapprochai donc de ce général , poux sonder de nouveau les dispositions de son cœur, et démêler, s’il était possible , dans ses discours et sur sa physionomie, ce qui se passait en lui. Je le questionnai sur la mission de M. de Malartic.

« Sa lettre vous en dira plus que moi, ditil; la voilà : lisez. »

M. de Malartic lui faisait part de la commission dont il était chargé; il disait, entre autres choses, qu’on avait commencé trop tôt; que cette imprudence pouvait se réparer en accédant aux propositions de Fou-

cbé; que le gouvernement était disposé à faire tous les sacrifices pour éviter la guerre civile J que les chefs vendéens resteraient maîtres des conditions j qu’ils seraient libres de se retirer où ils voudraient , ou de conserver leurs grades dans l’armée de Buonapartej que des récompenses proportionnées aux services qu’ils allaient rendre les aitendaientj que refuser tant d’avantages^ c’était se perdre gratuitement; que des forces considérables marchaient contre nous; que nous serions écrasés avant que les puissances eussent fait un pas en faveur du Roi; qu’il paraissait même qu’on désespérait de la cause de Sa Majesté ; qu’il était presque certain que les puissances ne se mêleraient pas de cette aQ'aire, etc. , etc.

Tel est à peu près le précis de cette fameuse lettre, qui n’ofFrait qu’un tissu plu« ou moins spécieux d’objections avec une série d’observations, la plupart incohérentes et contradictoires.

En effet, on nous disait, d’un côté, que c’était servir le Roi que de déposer les armes et faire la paix; et l’on nous assurait,

d’uü autre côté , que les puissances ne paraissaient pas disposées à défendre la cause de ce Prince. Comment accorder deux idées si opposées? Si les puissances abandonnaient le Roi, n’est-il pas évident que, dans le système de ces messieurs. Sa Majesté perdait le plus grand secours quelle put avoir pour rentrer en France et remonter sur son trône? Si* d’autre part, les Vendéens , les Bretons , etc. , demeuraient dans l’inaction, que restait-il donc à Sa Majesté, et quels bras devaient lui rouvrir les portes de son Royaume? Le petit nombre de Français qui l’avaient suivi à Gand auraient-ils pu seuls opérer ce prodige? Fouché ne l’a jamais cru ; et nous supposons assez de bon sens aux négociateurs qu’il employait, pour penser qu’ils ne croyaient pas eux-mêmes une pareille absurdité.

Plus ce ministre et ses agens auraient multiplié les raisons pour établir que les puissances ne voulaient pas appuyer le Monarque légitime, plus il eût été démontré que les forces des habitans de l’ouest pouvaient seules le replacer sur le trône. Celte

( ïo8 )

vérité est au-dessus de toutes les chicanes

de la mauvaise foi. La neutralité de l’étran~

ger ne laissait à Louis XVllI d’autres ressources que ses amis de l’intérieur. Cependant, on voulait enchaîner les bras de ses fidèles serviteurs, et l’on prétendait que c’était servir la cause royale. Ceux qui combattaient à Waterloo, les nombreux bataillons de fédérés qui s’organisaient pour s’opposer aux Vendéens, essaieront peut-être un jour aussi de nous prouver qu’ils servaient les intérêts du Roi J que les Vendéens seuls étaient des traîtres et des factieux, ennemis de leur Prince et de leur pays; et il se trouvera des oreilles et des cœurs disposés à entendre et à recueillir de pareilles absurdités; car c’est le propre des révolutions de bouleverser les têtes et de faire déraisonner les esprits.

Je remis à M. de Suzannet la lettre qu’il venait de me confier; il me dit, en la reprenant : « La Rochejaquelein n’entend pas « raison, et rejette les offres qu’on nous fait; « ne pensez-vous pas qu’il serait avantageux « de les accepter? Nous n’avons point de

'«munitions; les paysans ne veulent pas *( obéir; que voulez-vous que nous fassions, « dénués de tout comme nous le sommes ? « Demain, peut-être dans une heure, nous *t serons assaillis par des forces considér râbles, n

Je me bâtai de répondre à M. de Suzannet qu’il n’attendait pas sans doute de moi un conseil déshonorant; que j’étais venu dans la Vendée pour servir la cause du Roi et non pour le trahir; qu’un chef de parti qui avait tiré l’épée ne devait la quit-^ ter que quand elle se brisait dans ses mains; qu’en prenant les armes, il avait dû calculer d’avance toutes les chances favorables ou contraires ; qu’au reste, notre situation n’était pas aussi alarmante qu’il se la figurait, et que je la voyais d’un autre œil que lui.

<t Les Anglais sont sur la côte, ajoutai-je; « demain nous pouvons avoir tout ce qui « nous manque. Je connais la position de « l’ennemi ; il ne peut arriver à nous que le « 2 juin au soir, au plus tôt; nous combat- « trons sans doute, mais nous serons dix « contre un : les forces annoncées de Paris

« ne sont pas encore làj elles ne pourront « entrer en campagne de plus de huit jours j « ainsi, hâtons-nous de faire le débarque- « ment; une fois qu’il sera opéré, nous « n’attendrons pas qu’on vienne nous atta- « quer; nous prendrons l’olTensive , et je « vous réponds qu’au bout de dix jours, « nous serons maîtres de la Basse-Loire. Je « vous conseille donc non seulement de « repousser les propositions des agens de « Buonaparte, mais même de les faire ar- « rêter et juger comme des espions. »

M. de Suzannet parut goûter ces avis, à l’exception du dernier. « Won , me répli- « qua-t-il , je ne ferai point airêter ces mes- • sieurs ; mais je vais leur écrire de quitter ff le pays et de porter nos refus à Fouché.

« Wous ne devons plus , ajouta-t-il, songer « qu’à combattre et à vaincre. *

Wous attendions avec impatience la pointe du jour pour nous mettre en mouvement. M. d’Autichamp était en retard; M. de Suzannet nous rassura sur les dispositions de ce général , en nous informant qu’il était avec six mille hommes à Vielle-

Vigne ; le général en chef et moi nous concertâmes le plan de l’opération que nous allions suivre , et que voici :

. Nous avions choisi Sainte-Croix-de-Vic pour point de débarquement. L’ennemi n’avait alors en tout qu’envirbn deux mille hommes repartis entre les Sables, Bourbon- Vendée et Nantes , où était le plus grand nomb^’e.

M, de Suzannet devait tenir à la Motie- Foucrand, et occuper les postes de Chalans et de la Garnache j en outre , il avait ordre de faire lever les pays de Retz et de Machecoul, pour surveiller Nantes.

M. de Sapinaud était chargé d’occuper Apreraont et Palluau.

M. d’Autlchamp devait occuper Cœx, défendre les passages de la petite rivière de Jaunay, et tenir en même temps les postes de Baulleu -sur- la- Roche et d’Aizenay , tandis que les divisions Desabaye et Cailla ud surveilleraient Bourbon -Vendée.

Enfin, une partie du corps de M. Auguste de la Rochejaqueleiu devait sc porter

( tia )

sur Sainte-Croix-de-Vic , pour faire le dé^ barquement.

Les forces réunies des diflerens chefs s’élevaient à vingt-de^x mille hommes , distribués de la manière suivante :

jérmée royale.

hommes.

M- de Suzannel 4^00

Pays de Retz-Machecoul et environs de

Nantes 5 ooo

M. d’Auticliamp 6000

M. de Sapinaud 5 ooo

M. Auguste de la Bochejaquelein. . . 2600

Le Marais >200

Divisions Desabaye et Caillaud. . . 2000

TOTAiy. • . • 22,000

On voit par cet aperçu que les Vendéens étaient en mesure de maîtriser les évènemens , et que rien ne pouvait s’opposer à leur entreprise. Cependant M. de Suzannet n’était pas sans inquiétudes sur le résultat. Les agitations de son esprit sc lisaient sur sa figure J je l’observais avec beaucoup d’attention , et je devinais , à la contraction de ses traits , que des sentimens contraires se combattaient dans son ame. La nuit lui

cansa de continuelles angoisses j il ne rêvait qu’ennemis J il craignait sans cesse d’être attaqué. Quelque chose qu’on pût lui dire sur l’éloignement des buonapartistes, il voulut nous persuader que leur avant-garde était à Chalans. M. de la Rochejaquelein y dépêcha quelqu’un j de mon côté , j’y en- TOyai le capitaine Sortant, un des plus braves et des plus intelligens officiers de l’armée j on revint nous dire qu’il n’y avait personne , et M. de Suzaunet n’en fut pas plus tranquille.

Enfin le jour commença à paraître j le moment d’agir était venu. M. Auguste rassemblait ses troupes pour se rendre à Sainte- Croix-de-Vic , lorsque M. de Suzanuet am nonça qu’il ne resterait pas à la Motte-Foucrand ; que son intention était qu’on allât au-devant de M. d’Autichamp, que l’on trouverait probablement à Saint - Christophe-du-Ligneron ; <pie là on se concerte** rait tous ensemble; qu’enfin l’expédition était trop importante pour n’être pas discutée entre les généraux réunis.

M. le marquis de la Rochejaquelein re-

( ii4)

présenta qu’il n’y avait plus à discuter sur un projet déjà arrêté , et pour lequel tous les corps d’armée étaient en marche j il lui détailla les dispositions qu’il avait réglées avec moi, et lui fit sentir qu un mouvement rétrograde fatiguerait inutilement, ou même dégoûterait les soldats ; que les paysans n’aimaient pas les hésitations ; que c’était perdre un jour dont on pouvait tirer un immense avantage j enfin, il le supplia de rester dans sa position , ajoutant que M. de Sapinaud était sur le point de partir pour prendre celle qui lui était assignée} que quant à M. d’Autichamp, on allait lui envoyer le plan des dispositions generales , et l’engager à se rendre directement à Cœx.

M. de Suzannet revint encore sur les forces supérieures qu’on dirigeait de Paris contre nous. » Eh bien ! lui dit M. de la « Rochejaquelein , voulez - vous attendre « quelles soient entrées dans la Vendée «pour faire le débarquement? Voulez- « vous attendre quelles soient maîtresses « de tous les points qui couvrent la côte?

« C’est précisément parce qu’on envoie ces

(ii5)

«forces pour nous combattre, qu’il faut

* nous hâter de nous procurer les moyens « de les repousser et de les détruire. »

Quelque solide que fût ce raisonnement, M. de Suzannet ne se rendit pas , et persista dans ses idées. Pour éviter une division dont les suites eussent été funestes , il nous fallut céder à l’opiniâtreté de ce chef, et rétrograder vers St.-Christophe-du- Ligneron. Nous y arrivâmes à huit heures du matin j JM. d Autichamp n’y était point encore. Nous 1 attendîmes vainement jusqu’à midi. Déjà les paysans et les officiers inférieurs murmuraient. « Est-ce pour ne « rien faire que nous avons pris les armes ?

« Pourquoi ne nous font-ils pas marcher « sur les bleus ? Ah ! l’on voit bien que le « général Charette est mort, etc. »

Il devenait plus urgent que jamais de prendre un parti. La discussion sur le débarquement recommença pour la troisième fols. JM. de Suzannet résistait toujours.

« Tu crois donc, dlt-il à son cousin, que « les Anglais vont te donner des armes ?

* Ne sais-tu pas que, dans tous les temps, ils

■ nous ont trompés -, ils ne veulent nous

■ attirer sur la côte que pour nous perdre ;

« au reste, j’ai la certitude que l’amiral « anglais veut se retirer, parce que la situait tion dans laquelle sont nos affaires ne lui « inspire pas de confiance (i). »

Les débats furent longs et animés. M. de la Rochejaquelein reproduisit avec une nouvelle force les raisons qu’il avait déjà exposées dans les entretiens précédens j il y en joignit d’autres tirées des circonstances particulières où nous nous trouvions , et opposa aux imputations faites aux Anglais , le zèle du ministère à soutenir la cause royale, les procédés généreux dont il avait été l’objet, la loyauté avec laquelle le premier débarquement avait été exécuté , et les promesses solennelles qui garantissaient le second. M. de Suzannet parut enfin persuadé; il consentit à seconder l’opération , à condition toutefois que M. de la Rochejaqueleln lui donnerait un ordre écrit, afin.

(i) La (kussetd de ces assertions est évidemiqent démontrée par la Pièce justificatire n* VIII.

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disaii-il, de couvrir sa responsabilité. Le général en chef ne balança pas à lui donner «et ordre.

Pendant que toutes ces choses se passaient, on faisait circuler dans l’armée les bruits les plus absurdes. On disait, d’un côté , que M. de la Rochejaquelein et ses of&ciers no voulaient s’approcher de la côte que pour s’embarquer et abandonner les paysans; d’un autre côté , que la flotte anglaise n’arriverait que dans huit jours , et qu’on serait obligé de rester dans le Marais en l’attendant. Cei bruits prenaient une telle consistance , que MM. DuchafFault et de Sapinaud les crûrent. Le premier m’a dit que s’il avait refusé de suivre M. de la Rochejaquelein dans le Marais, c’est que M. de Suzannet lui avait persuadé que cette démarche était inconsidérée et sans but.

Les paysans se décourageaient de plus en plus; il ne fallut rien moins que la présence et les discours du général en chef pour les ranimer. Le calmé se rétablit.

M. de Suzannet promit d’exécuter l’ordre qu’il avait reçu, et s’engagea, eu outre, k

envoyer à M. d’Autichamp celui qui le concernait. Alors nous nous mîmes en marche avec environ mille hommes du coi^s de M. Auguste de la Rochejaquelein, et nous allâmes coucher au Perrier, dans le Marais.

Le 5o mai , nous avions donné à M. Robert, chef de division du Marais, l’ordre de rassembler ses soldats pour marcher le lendemain sur Sainte-Croix-de-Vic. Un instant avant de partir du Perrier, nous fûmes ttîmoins d’un évènement extrêmement fâcheux. Un receveur de l’enregistrement, nommé Terraudière , qui était venu rejoindre notre armée depuis plusieurs jours, s’imagina qu’on le prenait pour un espionj cette fausse idée fermentant dans sa tête , il donna des marques sensibles de folie, produites par la persuasion qu’on voulait le fusiller. Pénétré de cette T>ensée , dont aucun raisonnement n’était capable de le guérir, il vint trouver M. de la Rochejaquelein, et lui demanda son congé, en faisant des extravagances qui ne pouvaient sortir que d’un cerveau timbré. Après avoir vai-

nement cherché à le dissuader, il lui permit de se retirer; il était armé d’un fusil à deux coups ; on voulut d’abord le lui ôter, dans la crainte de quelque accident : il semblait qu’on avait le pressentiment de la scène affreuse qui allait se passer. Cependant, comme il paraissait plus calme depuis qu’il avait reçu son congé , on lui laissa ses armes. A peine fut-il à la porte de la maison, qu’il entra en fureur; ses yeux égarés cherchaient une victime ; il aperçoit M. Amable de Püeiill, de Poitiers. « Vous « êtes un brigand , lui dit-il ; je suis inno- « cent. Pourquoi voulez-vous me faire mou- « rlr? » M. de Nieüil s’approche de lui pour le calmer ; hélas ! cet infortuné marchait au-devant du coup qui allait le frapper ! Le furieux arme son fusil , le coup part , et M. de Nieüil n’est plus 1 Témoin de cet horrible attentat, M. Delessert, chef de la division de Bressuire, veut se précipiter sur l’assassin; celui-ci l’ajuste, et c’en était fait de sa vie, s’il n’eût été assez preste pour détourner le fusil ; il ne put éviter d’être blessé à la main d’un coup de baïon nette.

L’auteur de cette sanglante tragédie tenta de se sauver en se jetant dans un des canaux du Marais; on l’entoura de toutes parts; on l’atteignit, et il fut arrêté. Nous avions reçu, avant ce fatal évènement, plusieurs avis qui s’accordaient tous à nous prévenir que des émissaires de Travot, chèrement payés par lui , devaient s’introduire dans nos rangs pour assassiner les chefs vendéens. Jusqu’à-, lors nous avions fait peu de cas de ces renseignemens , et nous n’avions pris aucune précaution pour nous garantir. Mais le meurtre qui venait d’avoir lieu réveilla nos soupçons, et nous accusâmes, peut-être à tort, ce jeune homme d’être un de ces émissaires secrets. Nous le fîmes lier, aCn de nous assurer de lui , et nous remîmes à un autre moment à éclaircir nos doutes.

La mort de M. de Nieüil nous pénétra tous de la plus vive douleur ; il était chéri de tout le monde. Quoique infirme et goutteux , il avait été un des premiers à prendre les armes. Sa débile santé semblait le rendre peu propre aux fatigues d’une guerre aussi active que celle que nous faisions ,

et cependant il couchait au birouac avec nous : son amour pour le Roi lui faisait supporter sans peii^e toutes les privations ; il était animé des sentimens les plus nobles et les plus religieux. Je ne le connaissais pas avant son arrivée dans la Vendée; mais peu de jours avaient suffi pour me lier avec lui d’une étroite amitié. Je le recherchais sur-tout pour les bons conseils qu’il donnait ; sans avoir un esprit transcendant, ses aperçus étaient extrêmement justes. Je l’ai regretté bien sincèrement. Cet évènement fâcheux avait retardé notre départ :

après avoir donné au curé du Perrier les ordres nécessaires pour les funérailles de ce digne compagnon d’armes, nous nous mimes en marche pour Sainte- Croix -de- Vic : nous y arrivâmes le i" juin, vers les deux heures de l’après-midi.

Aux signaux que nous fîmes , la (lotie anglaise s’approcha de la côte , et mouUla dans la soirée, à un quart de lieu de la terre. Un canot monté par un officier anglais vint â nous. M. le marquis de la Ro- - chejaqnelein s’embarqua avec le respecia-

ble chevalier de Pommiers , son parent , et passa à bord du vaisseau le Superbe , de 74 canons, monté par sir Henry Hotam.

Cet amiral le reçut avec beaucoup de distinction, et lui rendit Jes honneurs dus à son rang de général en chef de l’armée du Roi de France. Il le questionna sur la situation de nos affaires dans la Vendée j il témoigna qu’il y prenait le plus vif intérêt, et dit au marquis que son gouvernement lui avait donné l’ordre d’obtempérer à tout ce qu’il demanderait. Entre gens d’honneur, les liaisons sont bientôt formées; peu d’heures suffirent pour unir, par l’attachement le plus sincère, sir Hotam et le marquis. Ce dernier m’avait laissé à Sainle- Croix-de-Vic , et m’avait chargé de placer les troupes pour opérer et couvrir le débarquement. En conséquence de cet ordre, M. Auguste de la Rochejaquelein occupa Saint-Hilaire-de-Rié, il envoya trois cents hommes pour défendre le passage de la rivière de Vie, vis-à-vis le Fenoulller, et disposa ses forces de manière à couvrir tous les points par lesquels l’ennemi pou-

vait arriver. Trois cents habitans du Marais qui étaient venus nous rejoindre , étaient à Sainte-Croix-de-Vic. Nous en avions assez sur ce point pour opérer le débarquement sans confusion. Nous passâmes la nuit dn i"au 2 juin dans la sécurité la plus parfaite. Les Anglais nous envoyèrent quelques caisses d’armes et des barils de cartouches , qui furent distribuées dans un instant. Il fallait attendre que la marée fût plus haute pour recevoir le reste. A dix heures du matin , toutes les chaloupes de l’escadre étaient à la mer, et la grande opération commença. On chargeait à mesure sur des charrettes ce qui était mis à terre, et on le conduisait vers le Marais, pour de là être dirigé sur le Bocage. Les choses ne pouvaient aller mieux. A la vue de cet amas de richesses , car la poudre, les balles et les fusils valaient mieux pour nous que tous les trésors du monde , les cœurs s’ouvraienl à la joie et aux plus grandes espérances, nos pensées s’élançaient jusqu’aux portes de Paris. Déjà nous nous voyions maîtres de la capitale , et le Roi sur son

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trône nous disait ^ Je suis content de vous.

Nous étions alors loin de prévoir qu’une infâme défection allait réduire à l’illusion d’un vain songe ces idées de triomphe et de bonheut dont tout semblait nous présager et nous garantir la réalité. Nous étions loin de penser que, dans le moment même où nous travaillions avec tant de zèle et d’ardeur à l’importante opération qui devait amener ce résultat , nos compagnons d’armes signaient un arrêté qui nous condamnait à rester dans nos villages , et nous forcerait peut-être de suivre un jour la loi que voudrait nous imposer une poignée de brigands.

Dans le moment où j’étais le plus occupé du débarquement , on vint m’annoncer qu’un courrier porteur d’une lettre de M. de Suzannet arrivait en toute hâte , et demandait M. de la Rochejaquelein. Je me fais aussitôt remplacer par un officier, et je me rends au quartier- général. Le marquis n’y était pas. En son absence , le courrier me remet sa dépêche. — Où sont

( ia5 )

ces Messieurs? lui dis-je. — Je crois qu’ils retournent chez eux. — J’ouvre le paquet en tremblant , et j’y vols la confirmation de ce que vient de me dire ce bon paysan.

La lettre deM. de Suzannet, et l’arrêté qui y était joint, produisent sur mol l’effet de la tête de Méduse J je restai pétrifié ; la foudre serait tombée à mes pieds , que ses éclats m’auraient moins effrayé que je ne le fus en lisant ce qui suit :

FalleroB, 3i mai i8i5.

« Je t’envole l’arrête pris , à notre grand « regret , par MM. de Saplnaud , d’Auti- « champ et mol. Les soldats se retirent e dans leurs foyers j c’est un torrent que U rien ne peut arrêter. Il nous faut quel- « ques jours pour faire de nouveaux ras- « semblemensj si des forces majeures ne s’y « opposent pas , nous irons à ton secours. 11 « te faut quelques jours pour opérer le déban- « quement.On dit que Saint-Gilles est éva- « cuéj queTravot réunit toutes ses forces; « celles de Nantes vont sûrement marcher

« sur la côte; c’estlà que tous les yeux sont

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«portés. Le général de Sapinaud est avec « moi ; il a très-peu de monde ; tous s’en-

* vont chez eux. Dulandrau et Saint -Hu- « bert sont allés pour en rassembler de « nouveaux. Si les trois mille hommes qui « sont à Nantes sortent par Machecoul et « Montaigu , ils nuiront bien à notre ras- « semblement. C’est le général Lamarque t( qui commande ces troupes. Il fait un « bien mauvais temps pour ton expédition ;

« cela va bien la retarder. Je vais laisser « des ordres aux divisions qui auront des « troupes disponibles, de les réunir, pour « que tu puisses en disposer. J’ai aussi écrit « àLabastière, à Palluau, àLégé, àM.De- Kgoulaine; il n’a pu réunir sa division ce « soir même avec les secours de l’armée

* d’Anjou. D’Auticharap a trouvé l’esprit « froid. Toutes les troupes qui arrivent doi- K’vent successivement filer sur Nantes , « preuve qu’on veut s’opposer au débar- « quement ou à sa sortie. Que c’est une « triste chose, que des armées qu’il faut con- « sulter sur la moindre démarche! Tout con- « firme qu’ on met plusieurs corps de troupes

« avec noire costume, pour opérer quelques « surprises. Les hostilités n’étaient point «f encore commencées , ce qui tourmente «t tout le inonde. Je ne fermerai ma lettre «f que demain matin, aûn de te- mander ce « que j’aurai appris de nouveau.

juin courant.

« Je viens d’assister à l’enterrement de B ce malheureux Charette. Les soldats que « j’avais avec moi , malgré tous mes ordres « et mes sollicitations , sont en marche « pour retourner. J’ignore ce qui m’en «reste; mais ce dont je suis certain, c’est « qu’il m’est impossible de les faire mar- « cher sur le point qui te convient ; il en « est de même de ceux du général Sapi- « naud , qui partent tous ; il y a impossiffi- « llté de les rassembler pour le moment.

« Il faudrait autant prendre la lune avec les « dents. Labastière, qui sera àSaint-Etienne; « du - Bois avec la division , entretiendra « des communications avec toi. Si , malgré «le mauvais temps, on peut faire un dé- « barquement , Sapiuaud et moi réunirons

* ce que nous pourrons, et nous irons au- « devant de toi; mais je n’y compte pas « beaucoup; car si les troupes partent , je « doute de réussir à faire mes rassemble- « mens. J’ài voulu me porter aujourd’hui K sur Machecoul ; il a été absolument im- « possible de les décider. Il est également « impossible de faire des mouvemens corn- « binés avec de pareilles troupes. Mon « mouvement sur Machecoul eût été trèsc avantageux pour le pays, pour lever des V divisions , et aurait eu un bon effet pour « faire une diversion pour toi. Mais comte ment faire quand on ne peut se faire m obéir ?

tr Est arrivé Victor Labéraudière et Ma- <r lartic; ils ont été chargés, comme ta m l’as lu par leurs lettres , de faire conte naître que le gouvernement désirait, pour te éviter une guerre civile, de traiter avec > nous ; qu’on évacuerait le pays ; qu’on Il ne nous demanderait ni hommes ni artt gent , etc. etc.

te Le général Laborde avait donné ordre te de suspendre les hostilités. Il a été rem-

K placé par le général Lamarqiié , qui ne veut point, .je crois, de traité. Tous les « officiers sont désolés de ne pouvoir faire « marcher leurs soldais; ils auraient envie « d’accepter un accommodement qui assu- « rerait qu’il n’y aurait plus de troupes au « milieu d’eux. Sapinaud et mol avons dit « à ces messieurs que nous ne voulions « traiter qu’avec tout le monde; qu’il fal- « lait traiter ensemble ou périr ensemble.

« Mais nous sommes dans une grande con- H fusion. J’ai voulu encore essayer ce mou- « vement deMachecoul, mais c’est impos- « sible ; tout marche malgré mol. Adieu, « mon cher Louis; je voudrais être avec « toi : j’ai cru , par ma présence , contenir « les soldats , mais ils n’écoutent que l’en- * vie qu’ils ont de retourner chez eux. Ils « disent bien qu’ils reviendront. Adieu, O mon cher Louis; tout le monde est d’avis « de faire une suspension d’armes qui n’en- « gage à rien , et qui pourrait être utile par « la suite, pour s’organiser et marcher, n

Signé le comte be Suzannet.

Digteed by GoogU'

( iSo)

L’açrêté de Falleroa, joint à celle lellre, était ainsi conçu : • ■

* MM. de Sapinaud , d’Antichamp et de •r Suzannet s’étant réunis pour aviser aux « moyens de soutenir M. le marquis de la « Rochejaquelein dans la position qu’il a «r prise dans le Marais, pour protéger le V débarquement, s’il s’effectue,

a Ont été unanimement d’avis qu’ils ne « pouvaient se porter sur le point indi- « qué, d’abord en raison des mouvement ■ de troupes des républicains ^ qui ne per- • mettent pas de porter sur ce point det « soldats qui ne veulent pas marcher après « la fatigue qu’ils viennent d’éprouver. Les « rassemblemens de MM. de Sapinaud et « de Suzannet diminuant à vue d’œil, iis « ne peuvent pas faire de nouveaux rassem- « blemens ni se remettre en marche : la « division de Légé n’a pu être levée, ni celle « des Sables; alors il faut aller lever des « hommes plus loin : ces rassemblemens « seront douteux , dès que les républicains « auront commencé leur mouvement , qui

* sera snr la côte. Des avis autheniiqnes et

* positifs font connaître l’arrivée de a5oo « à 3ooo hommes de Nantes : il en est en-

* core arrivé à Angers. Les pays déjà pa- » ralysés depuis l’échaufFouréc d’Aîzenay, « vont l’être encore davantage par l’arrivée

* connue de ces troupes.

* MM. de Sapinaud et de Suzannet ne « peuvent répondre , malgré leur désir de » coopérer à ce plan , de pouvoir porter « des troupes à la Moite-Foucrandj ils pré- « voient que cela est impossible.

« M. d’Aulichamp étant très-éloigné, ne « peut garder ses hommes j il a par-tout été

* sans vivres; il ne pouvait rester, sans com- « promettre le sort de son armée et de son « pays, dans la position de la Motte. Les « troupes vendéennes ne pouvant être con- « sidérées comme des troupes régulières,

* on ne peut les tenir réunies plusieurs « jours de suite. Toutes ces considératiohs « déterminent MM. de Sapinaud, d’Auti- " champ et de Suzannet, à engager M. de

* la Rochejaquelein à revenir dans son « ^ys , et de contribuer par sa présence à

*r rallier tout à une défense du' pays , qui « est absolument nécessaire dans la cir- « constance présente , et attendre que le « commencement des hostilités permette « de déployer toutes les forces de la Ven- « dée, ou qu’un corps de troupes ou un « prince de la maison de Bourbon vienne « rallier les Vendéens, qui sont tous dé- < voués au Roi , mais sont dans ce moment « paralysés par les circonstances. -•

« Arrêté à Falleron, pour être envoyé à •c M. le marquis de la Rochejaquelein , afin * qu’il fasse les dispositions pour opérer la « retraite du Marais, et revenir dans son « pays , où sa présence serait utile pour les « intérêts du Roi et celui du pays. »

Signé DE Sapinadd, le comte Charles d’Aütichamp et le comte de S üZANNET.

Si moi i8i5.

Les rabons consignées dans la lettre et dans l’arrêté qu’on vient de lire, sont de toute fausseté.

Il est constant qu’aucun officier des armées de MM. de Suzanne!, d’Autichamp et de Sapinaud, n’a jamais manifesté le désir de se retirer. Le silence de l’arrêté sur ce point important en est la preuve; car pour peu qu’on eût pu donner d’apparence à un prétexte si plausible, on n’eût pas manque d’en profiter ; et ce qui rend cette preuve sans réplique , c’est le passage suivant de la lettre de M. de Suzannet que j’ai rapportée :

(c Tous les officiers sont désolés de ne » pouvoir faire marcher les soldats. »

Il est vrai qu’en justifiant les chefs , ces paroles accusent ceux qu’ils avaient à conduire. On dit %t l’on répète que les paysans quittaient leurs drapeaux , que c’était un torrent que rien ne pouvait arrêter. Pour réfuter ces assertions calomnieuses, je ne ferai pas remarquer que partout, mais principalement dans la Vendée, les dispositions des soldats se règlent en général sur celles des hommes qui les commandent, -et qu’ainsi la fidélité des pre- -miers est garantie par le dévoûment des

Diylii^KU by Googif

seconds. J’afllrmerai, sans crainte d’être dé* menti, que lorsqu’il fut question de retraite, soldats et officiers, tous firent éclater hau> tentent le\ir indignation ; j’affirmerai qu’ils eurent une peine extrême à consentir à un mouvement rétrograde , dont ils ne pouvaient s’expliquer la cause, et qu’ils en furent d’autant plus déconcertés, qu’on s’était bien gardé de les mettre dans la conûdence. ;

L’armée d’Anjou , sous les ordres de M. d’Autichamp , est une des plus braves de la Vendée. Sous les Cathelinau , les Bonchamp, les d’Elbée, les la Rocbejaqiielein , les Stofflet, elle remplit la France de la renommée de son Courage et de ses exploits; et sous le successeur de ces guerriers , elle se serait changée en bandes de fuyards ! A peine séparée de son pays, elle aurait manifesté l’impatience d’y retourner sens avoir rien fait ! Il eût été impossible de la retenir ! Elle aurait donné le honteux exemple de la lâcheté cl de la désertion !

^on, cela est faux, absolument faux. Elle ne se retira que parce que son chef le vou-

lut ; et ce qui le prouve , ce sont les murmures et les plaintes qui se firent entendre dès-lors, et dont le bruit retentit encore aujourd’hui. Ce qui le prouve , c’est la conduite del’armée aux ordres deM. Auguste de la Rochejaquelein. Cette armée était beaucoup plus loin de son pays que les autres | et cependant elle resta sous les armes tout > le temps que son général en eut besoin.

Elle fut constamment sur pied depuis le 27 mai jusqu’au 5 juin ; elle se battit pendant trois jours consécutifs , les 2 , 5 et 4 juin, et l’on n’a pas ouï dire qu’un seul homme ait manqué dans les rangs.

On a senti qu’il importait de donner un motif à ce prétendu découragement , à ce refus de marcher, à cette désertion que l’on n’a pas craint d’imputer aux armées vendéennes , et l’on a allégué le manque de vivres, et les bruits fâcheux qui circulaient parmi les paysans.

Le manque de vivres ! s’il était vrai , il ne prouverait que la coupable imprévoyance des chefs, qui , avant de marcher à une expédition concertée avec eux , auraient né-

Oigitized by Coogic

çlîgé de prendre les prccaiilions nécessaires. Mais indépendamnaent des ressources particulières , n’y en avait-il pas de communes pour tous ? L’intendant - général , M. de - Beauvollier, s’était chargé d’en procurer à chaque corps. 11 en avait offert notamment à M. de Suzannet pendant qu’il était à Soulans. En supposant des besoins, les corps qui devaient le moins s’en sentir n’étalentils pas ceux qui vivaient sur leur propre territoire, ou peu loin de là? et comment auraient-ils pu appréhender de grandes privations , tandis que l’armée de M. de la Rochejaquelelu, à une plus grande distance de ses foyers, non seulement ne manqua de rien, mais offrit constamment de partager ses provisions si la nécessité l’exigeait? Relativement aux bruits qui couraient; dit-on, que M. de la Rochejaquelein allait se rembarquer; que les chefs des corps voulaient passer sur la flotte; qu’on traitait de la paix avec les puissances, etc. , etc. ; on conçoit que les cuncinis de la cause royale aient ^ pu chercher à les répandre pour semer les défiances , refroidir le zèle , aÛàiblir les

courages* Mais ces bruits n’avaient pas gagné la multitude , ils ne l’avaient pas séduite ; il n’était pas même possible qu’elle y eût cru, si elle eût vu ses chefs rivaliser d’ardeur, et répondre aux mensonges de la malveillance par une conduite pleine de dévoûmcnt et de la plus franche loyauté.

D’ailleurs , dans le cas où l’on eût eu réellement à redouter l’effet de ces moyens odieux employés par les émissaires du tyran , aurait-il donc été difficile de les déjouer et de faire connaître la vérité? Le dernier des soldats eût aisément compris qu’il était absurde de supposer que M. de la Rochejaquelein , débarqué peu de jours auparavant avec trente hommes seulement, songeât à se retirer au moment où il en avait quinze mille autour de lui ; qu’il était absurde que des généraux , jusqu’alors fidèles à l’honneur, allassent tout à coup trahir leur pays et leur propre gloire par t une fuite précipitée, en traînant après eux une armée de témoins qui ne pouvaient ■servir qu’à rendre cette fuite plus honteuse; qu’il était absurde de croire à la paix avec

Oigitized by Googic

les puUsaoces, quand toutes les nouvelles de terre et de mer, les efforts inouïs des révolutionnaires dans l’intérieur, et la marche de toutes les troupes vers les frontières, attestaient visiblement le concert de l’Europe contre l’usurpateur. Du reste , je l’avoue, ce dernier bruit, s’il avait eu quelque fondement, aurait pu être dangereux; mais alors même, pour des royalistes de cœur et d’affection , c’eût été la plus belle occasion d’électriser les âmes, de réchauffer les cœurs en prenant une détermination énergique, eu se montrant résolus à tout tenter pour reconquérir notre légitime Souverain ; en un mot, à vaincre ou à s’ensevelir sous les ruines de notre malheureuse patrie. Par là on eût immortalisé la fidélité française, en même temps qu’on eût victorieusement repoussé d’autres bruits non moins calomnieux.

On parle des mouveraens des républicains; on dit que Travot réunissait toutes ses forces, que celles de Nantes allaient se porter sur la côte, que tous les yeux étaient fixés de ce côté là , et l’on conclut qu’il fal-

lait rentrer pour la défense du pays. Mais si l’on eût voulu raisonner juste, ne devaiton pas tirer une conséquence tout à fait contraire? Puisqu’on savait que l’ennemi réunissait ses forces vers Nantes, et qu’il viendrait de ce côté, le meilleur moyen, pour ne pas dire le seul, qu’eussent les généraux d’assurer la défense commune, n’était-il pas de lui résister et de garder les positions qui leur avaient été assignées ?

Ne fallait-il pas, pour la défense commune, des fusils, des canons, des munitions? On n’en avait pas suffisamment. La flotte anglaise en apportait; elle était sur la côte.

Perdre une si belle occasion de s’en procurer, n’était- ce pas compromettre évidemment celte défense commune à laquelle on semblait prendre un si vif intérêt, et la rendre à jamais impossible? Encore si l’oneût eu une crainte fondée d’être écrasé par le nombre ! Mais les hommes sur lesquels comptait Travot, n’étaient point arrivés, et ceux qui se trouvaient près de nous, étaient trop peu nombreux pour faire échouer nos projets ; il était impossible qu’il cherchât à

pénétrer dans l’intérieur avant d’avoir reçu des renforts. En attendant, son unique but était de contrarier et de retarder le débarquement. C’était donc à hâter cette importante opération et à détruire sans délai ce que l’ennemi avait de forces , que devaient s’appliquer tous nos efforts. On ne l’a pas voulu; on sait ce qui en est résulté. Les troupes que l’on a laissé agir et se grossir, sont venues nous combattre à Saint-Gilles ét aux Mattes.

’ Quant à la difficulté de faire des rassem- ’blemens, si ce motif était aussi vrai qu’on le prétend, on ne devait pas parler de pourvoir à la défense commune; il fallait en • *

désespérer. Car il est évident qn’alors, en 'laissant partir les paysans , on s’ôtait toute ressource pour l’avenir. « Les rassemblemens seront douteux, dit l’arrêté, dès que les républicains auront commencé ■ « leur mouvement, qui se fera sur la côté. » C’est-à-dire , en d’autres termes , qu’il est au moins douteux que bientôt l’on puisse défendre et sauver le pays. Pour échapper à ce doute affreux, quel moyen restait-il,

aûlre que celui de se servir des hommes qui se trouvaient réunis ?

Une lettre de M. de Suzannet à INJ. le comte Gabriel DucbalTault, peut encore servir à guider le lecteur dans le jugement qu’il doit porter sur toute celle affaire.

M. de Suzannet venait de signer l’arrêté de Falleron J et le 5 juin, c’est-à-dire trois jours après, il écrivait qu’il n’attendait pour agir que le retour de quelques personnes qu’il avait dépêchées sur la côte, et qu’il avait plus de cinq mille hommes réunis.

Je vais le laisser parler.

« On nous fait tant de contes sur le déc barquement,que,pour avoir une certitude « bien positive, je viens d’envoyer trois of- « liciers chargés de voir par leurs propres « yeux ce qui existe effectivement. Ils sont « partis hier, et reviendront dans deux « jours. D’après leur réponse, nous agi- « rons. Si nous n’avions point été obligés « à ce mouvement rétrograde par la ■ dé- «fense, et aussi par le défaut de subsis- « tances , plus de cinq mille hommes étaient

« réunis, ayant pris des vivres pour trois « jours , et marchant pour prendre Travot « par derrière. »

Malgré les prétextes de la défense du pays et du défaut de subsistances qui sont répétés ici , ce que l’on vient de lire n’est point d’accord avec la lettre du 3i mai. Onavoue qu’on avait cinq mille hommes. Ces* cinq mille hommes étaient partis avec des^ vivres pour trois jours , et le débarquement n’en devait pas durer plus de cinq. Ils ne' sortaient pas du territoire soumis au commandement de leur chef; celui-ci pouvait d’autant mieux pourvoir à leurs besoins ultérieurs, qu’il connaissait les lieux, qu’il avait une très-grande influence sur les ha-> bitans ; de plus, on avait les ressources générales dont j’ai parlé. N’était-ce pas nir devoir de nons seconder? Du moins en ré-" trogradanl pour la défense du pays, pour-»

quoi, avec cinq mille hommes, ne pas atta- ■ quer Travot entre Saint - Etienne de Cor-' coué et Légé? C’était une occasion. unique d’anéantir ce dangereux ennemi. La suite

de celte lettre nous révélera encore d’autres inconséq[uences.

« Il faut bien aller au secours de la t Rochejaqueleifo , sur-tout s’il y a un dé>' « barquement. Faites vos dispositions pour « réunir bon nombre de bons soldats pour « marcher. Si les bleus viennent à prendre « la route de Montaigu, en revenant par « Bourbon, prévenez^m’en tout de suite,’ « ainsi que le Maignan je ferai un fort ras- • semblement sur la forêt de Taufou. La K manière la plus prompte est le tocsin....

« J’ai lu les journaux de Paris, des 37 et 28 tt mai ; il y a un message du prince-régent « au parlement, qui annonce qu’il a fait un « traité de subsides avec l’Autriche, la Russie- « et la Prusse , auxquels il donne cinq mil- « lions sterlings. Les ministres ont déclaré « au parlement que ce subside devait être :

« regardécomme une déclaration de guerre,

« et que les hostilités étaient commencées ;

« que si elles ne l’étaient pas encore, cela « tenait à la marche des armées. Ainsi il n’y K a pas de doute sur la guerre. Une affaire ■

• heureuse ici y nous serons maîtres de *r notre pays, et attendrons les évhnemenSy « ou quun prince vienne nous diriger.

« Les rnêmes journaux annoncent que les « armées françaises se concentrent, et que

* Bourmont est avec sa division à Fontoie ,

«■près Thionvillej il y a donc apparence « que les hostilités sont commencées. Alors.

« nous serons bientôt sur nos pieds j en.

« attendant, prenons garde de nous laisser « surprendre. » '

Ce 3 juin i8i5.

« P. S. Malartic et la Béraudière sont « partis; ils se bornent à demander qu’on « fasse d’abord une suspension d’armes; et « après on verra ce qu’il y aura à faire. »

Cette lettre présente un vaste champ aux réflexions ; je ne m’en permettrai qu’une. -

Une affaire heureuse y y est-il dit, et nous serons maîtres de notre pays y et nous attendrons les évènemenSy ou qu’un prince vienne nous diriger. Inconséquence à jamais déplorable! On a senti que, pour

être maîtres du pays et attendre les évenèmens , il ne fallait qu’une affaire heureuse. On en a eu l’occasion et on ne l’a pas saisie î Pourquoi, jusqu’à l’arrivée d’un prince, n’avoir pas obéi aux ordres de M. de la Rochejaquelein , après l’avoir reconnu comme général en chef? Pourquoi n’avoir pas secondé l’importante opération du débarquement? Pourquoi promettre à des compagnons d’armes de les soutenir, et les abandonner ensuite au moment où une heureuse affaire était si facile?

Je sois loin d’accuser qui que ce soit de trahison , mais il ne dépend pas de moi que ce qui s’est passé n’en ait le vernis. On a été faible en prêtant indiscrètement l’oreille à des insinuations perfides j on s’est laissé entraîner; on n’a pas vu que l’ennemi ne cherchait qu’à gagner du temps , et l’on s’est engagé dans un sentier qui menait droit au déshonneur. Au milieu de toutes les séductions et de toutes les terreurs, le nom et l’intérêt du Roi , adroitement employés, ont jeté de l’incertitude dans les esprits; les ir^ résolutions ont été fixées par le tableau

lo

mensonger des forces que Buonaparte menaçait de diriger contre l’Ouest. Ou a cru le pays perdu et ruiné j on a eu la bonhomie d’ajouter fol aux discours des émissaires de Fouché, et l’on n’a pas songé qu’il ne pouvait découler que du poison de celle source impure. Les simples notions du bon sens ne devaient-elles pas mettre en garde contre les pièges tendus à la bonne fol et à la crédulité? Ne devait-on pas s’apercevoir que ces manœuvres n’avaient d’autre, but que d’empêcher un débarquement qui , en rendant les Vendéens formidables, allait fermer pour jamais les voies à toute négociation? Ne devait-on pas penser que les chefs du gouvernement buonapartiste ne se seraient pas donné la peine d.’entrcr en pour-parler avec des gens qu’ils n’auralem pas craints? Ces chefs savaient qu’une fois armés, les Vendéens allaient porter d.es coups terribles; que, dans ce cas, il n’y avait pas d’espoir de les vaincre. Us connaissaient leur valeur; ils voulaient enchaîner leurs bras, parce qu’ils les redoutaient. Us ne doutaient sûrement pas de la bravours

de celui auquel ils s’adi’essalent; mais ils connaissaient l’indécision de son caractère; et c’est précisément pour cela qu’ils l’avaient choisi. Pourquoi ne sont-ils pas allés directement à M. de la Rochejaquelein ? Pourquoi, puisqu’il était reconnu pour général en chef, les négociateurs, à leur arrivée, n’oniils pas été envoyés devant lui ? Car c’était avec lui que, dans l’ordre naturel , il convenait de traiter. On ne l’a pas fait , parce qu’on était certain d’avance que M. de la Rochejaquelein repousserait avec mépris des propositions qui tendaient à déshonorer la Vendée ; parce qu’on était convaincu qu’il aimerait mieux mourir les armes à la main , que de vivre couvert de l’opprobre d’un traité qui mettait son pays sous la puissance de l’iisurpateur (i).

(i) D’après les irre'solutions de M. de Suzamiet, si M. de la Rochejaquelein eût fait connaître qu’au lieu d’aller franchement au débarquement, on voulait traiter avec Iqs ageris de Fouché' et Buonaparle, il n’est pas douteux , d’apres l’ascendant qu’il avait sur l’esprit et sur les cœurs des Vende’ens , qu’à l'inslant même tous les officiers et les soldats o’eus-

Prévoyant les conséquences qui poü* valent résulter de ce désastreux évènement, j’écrivis de suite au marquis de la Rochejaquelcin , qui était encore à bord de la flotte anglaise, la lettre suivante :

« Mon cher général ,

•f Le grand œuvre d’iniquité est con^ •r sommé. D’Âutichamp , Suzannet et Sa- « pinaud , qu’ils ont entraîné , se retirent « et licencient leur monde. J’ai la lettre « que vous écrit Suzannet, et l’arrêté de « ces messieurs, qui y est joint. Je ne vous « envoie point ces pièces , de peur qu’elles « ne se perdent. Revenez j nous consulte- « rons ensemble sur le parti que nous avons • à prendre pour parer aux inconvéniens < de cette infâme défection. 11 faudra bien

sent abandonne' M. de Suzannet pour le suivre. Mais M. de la Rochejaqueleiu était trop ge'ne'reux pour prendre , sans une ne'cessite absolue, une re’solution qui perdait sou cousin , et il ne pouvait concevoir, maigre les he'sitations de M. de Susvi'* net , qu’il finirait par l’abandonner.

que nous fassions à nous seuls, ce à quoi « tous auraient dû coopérer.

«Tout à vous d’amitié à la mort ou à la vie. »

Canndel, chef d’ état-major.

« Par réflexion , je vous transmets les « papiers par M. de Gourbillon. »

Une heure après le départ de M. de Gourbillon , le général en chef arriva ; il ne fut pas moins indigné que moi de la conduite de ces messieurs. Les réflexions qu’elle faisait naître étaient effrayantes ; n’étant plus couverts , notre position devenait extrêmement fâcheuse. Nous primes néanmoins le parti de rester, et de continuer le débarquement. Nous y fûmes déterminés par des considérations de la plus haute importance. En effet, si nous nous fussions retirés, il aurait fallu mettre nos paysans dans la confldence de nos motifs.

Alors se voyant abandonnés des autres corps d’armée, ils se seraient découragés j çt, dans la suite, il n’eût pas été possible de

les ramener sur la côie ; d’un autre côté, il était essentiel pour nous d’inspirer de la confiance aux Anglais ; il importait de leur prouver que la Vendée était un puissant auxiliaire des armées alliées, et qu’elle était le contingent du Roi de France; que si quelques traîtres l’avaient forcé de quitter son royaume, il lui restait encore dans ses Etats des amis fidèles , qui , les armes à la main, contribueraient à lui en rouvrir les portes. On ne leur avait point dissimulé que les forces de l’ennemi étaient infiniment disproportionnées à celles que nous • avions rassemblées autour de nous pour nous soutenir. Nous ne pouvions donc raisonnablement renoncer à l’entreprise, et quitter la côte sans nous faire soupçonner de lâcheté, et tout perdre.

En conséquence de la détermination que nous avions prise de rester, le général en chef fit un ordre du jour, dans lequel il témoignait son indignation contre ceux qui s’étaient lâchement retirés au moment où il fallait protéger une opération d’où dépendait le succès de cette guerre ; il leur repro-

diaît d’avoir eu la bassesse de prêter l’oreille à un accommodement avec le tyran dévastateur de la France et du monde , et d’avoir ainsi ajouté à l’infamie de la désobéissance, la plus noire de toutes les trahisons , etc. , etc. Par cet ordre du jour, H prononçait leur destitution , et les remplaçait, savoir; M. d’Aulichamp par le marquis de Durfort-Civrac, dont il Ignorait la captivité; M. de Suzannet par M. Gabriel Duchaffault; etM. de Saplnaud par M. Dupêrat (i).

Ces nouveaux chefs étaient chargés de suivre le mouvement indiqué, d’arriver, sans perdre de temps, sur les points qu’auraient dû occuper les généraux qu’ils remplaçaient ; d’entretenir libres les routes de Nantes aux Sables et à Bourbon-Vendée, et celle de cette dernière ville à la Rochelle.

Des courriers furent expédiés sur tous les points, avec ordre de faire sonner le tocsin par-tout. La Vendée entière devait prendre les armes. M. le marquis de la

(i) Voyez Pièces jusliftcatives , n“ IX.

Rochejaquelein écrivit au ministre de la guerre , à Gand, pour l’informer de ce qui se passait ; dans sa lettre , il faisait sentir à Son Excellence l’inconvénient de n’avoir pas quelques troupes régulières; ü lui demandait d’obtenir du Roi qu’on envoyât dans la Vendée ce qu’il pouvait y avoir d’infanterie, les volontaires de l’école de droit, et sur-tout sa compagnie. 11 disait, entra autres choses , que la Vendée, purgée de quelques traîtres, serait bientôt plus forte qu’en 1793, et qu’il espérait, avec les secours fournis par l’Angleterre, avoir sous > huit jours cinquante mille hommes armés.

Il paraît que , de son côté , M. d’Autichamp écrivit à M. le duc de Feltre, sans doute pour lui faire l’apologie de sa conduite et donner des préventions sur celle de M. de la Rochejaquelein; car Son Excellence, dans sa réponse du 1 1 juin , qui ne nous parvint que le 17 juillet, disait au marquis :

« J’ai reçu des nouvelles du comte d’Aur O lichamp ; il s’occupe sérieusement , à ce

r.qu’ij paraît, de servir la cause du Roi dan»

V les contrées vendéennes. »

Le ministre ajoutait :

« Quoique satisfait de votre conduite et

V des preuves de dévoûment que vous don- « nez , le Roi ne peut approuver, M. le

V marquis , que vous ayez pris , même pro- « visoirement, le titre de général en chef, « parce que cela contribuerait plus à ré- « veiller les anciennes jalousies qu’à les cal- « mer. Le Roi a donné à ce sujet des ins- « tractions à Mgr. le duc de Bourbon; il « veut qu’on les suive ponctuellement. »

Son Excellence avait raison de craindre les effets de la jalousie qu’inspirerait le titre de M. de la Rochejaquelein. Mais ce ministre, dont l’esprit est anssi juste qu’éclairé, n’aurall pu blâmer le marquis, s’il eût bien connu l’état des choses dans la Vendée. On comprendra facilement qu’à la guerre on n’obtient des succès -qu’autant qu’il y a concentration de pouvoir et unité d’action. Il fallait donc de toute nécessité qu’un seul

liomuie commandât l’armée j et il fallait, dans celle-ci, que cet homme inspirât une grande confiance à tout le pays. J’en appelle aux Vendéens; en est-il un seul qui n’eût une confiance illimitée dans le brave la Rochejaquelein? Tous l’avaient demandé, tous, l’avaient voulu pour chef. Pourquoi, quand il fut question d’en désigner un, ceux qui, depuis, ont voulu s’y opposer, ne s’expliquèrent-ils pas franchement à cet égard?

M. de la Rochejaquelein n’aurait pas songé à le leur disputer ; il savait trop bien, comme j’ai déjà eu l’occasion de le faire remarquer, à quels excès l’amour-propre blessé, et l’ambition arrêtée dans sa marche, peuvent porter les hommes. Les ouvertures qu’il avait faites à MM. de Suzannet, de Sapinaud et Auguste de la Rochejaquelein, le justifient pleinement. Il ne prit le titre de général en chef qu’après avoir été nommé et reconnu par eux en cette qualité. Dans l’entrevue de Chollet , il fut le premier à provoquer une explication de la part de M. d’Aulichamp ; et ce général , au lieu de faiie valoir les droits qu’il pouvait avoir

comme supérieur en grade el ancien chef, confirma par son suffrage le choix des autres généraux. 11 n’avait qu’un mot à dire, et tous se seraient empressés de lui déférer le commandement , d’autant plus volontiers que M. de la Rochejaquelein se montrait en toute occasion prêt à y renoncer.

On doit être étonné , d’après cela , que M. d’Autichamp se soit plaint d’une nomination à laquelle il avait adhéré lui-même sans la moindre réclamation. En quittant la France, Mgr. le duc de Bourbon l’avaitil institué son lieutenant dans la Vendée?

lui avait-il du moins laissé des ordres et des instructions, comme on pouvait le penser, d’après la lettre de S. Exc. le ministre de la guerre? Je l’ignorcj mais ce qui autorise à en douter, c’est que, dans le cas ou ces instructions eussent existé , M. d’Autichamp les eût fait connaître dans le temps; et alors il n’est pas un de nous qui ne se fût empressé de s’y soumettre et de les exécuter; il en aurait parlé depuis, et il ne l’a pas fait. On peut demander encore si M. de la Rochejaquelein avait des pouvoirs du

Roi pour commander dans la Vendée. Je n'en ai prfs vu d’écrits ; mais il me paraît au moins constant qu’il en avait reçu de verbaux; il me paraît que, quand il s’est rendu en Angleterre, il a dû être accrédité auprès du cabinet de cette puissance, pour en obtenir les secours qu’on lui a accordés.

Et qui a pu lui donner le caractère de négociateur, si ce n’est le Roi ou ses ministres? Le gouvernement anglais n’aurait sans doute pas traité avec un aventurier, et ce gouvernement a traité avecM. de la Roclicjaquelein. Répliquera-t-on qu’il est possible qu’il fût seulement autorisé à demander des secours aux Anglais, à les conduire dans la Vendée, et que là se bornait sa mission ?

Je veux bien le supposer; mais enfin. Sa Majesté ne lui avait pas sans doute défendu de prendre les armes pour soutenir sa cause ; dans ce cas, entrant dans les rangs de l’armée , il se trouvait sur la même ligue que les autres chefs; par conséquent, il devait concourir avec eux au commandement suprême; et alors j’en reviens à ce que j’ai déjà dit plus d’une fois , et que je ne saurais

répéter, tous les généraux le nom-* mim^t général en chef. En acceptant, il ne fit que céder à leurs vœux et à ceux de l’armée j il est donc souverainement injuste de l’accuser de s’être erôparé du pouvoir.

Si Mgr. le duc de Bourbon eût pu rester dans la Vendée j si Mi d’Aiuichamp , au lieu de contribuer à l’en éloigner, eût secondé les mesures prises par Son Altesse , toutes les jalousies et toutes les prétentions se seraient lues j les Vendéens, commandés par un prince, auraient sauvé la France, et M. de la Rochejaquelein vivrait encore.

M., Dupérat , l’un des officiers désignés pour remplacer les trois généraux qui s’étalent retirés, se rendit de suite dans le Boccage pour faire des rassemblemens et venir nous protéger. Le débarquement s’opérait avec beaucoup d’ordre et d’activité.

On faisait filer à mesure les armes et les munitions sur le Marais , où M. Griffon , officier très-intelligent, chargé du détail de l’artillerie, les divisait sur plusieurs points, pour les mettre en sûreté. Nous étions arr

l-ivés aû 2 juin, sans avoir été inquiétés nat* Tennemi; mais nous nous attcndioi^lPtts moment à autre à le voir paraître. En effet, sur les trois heures de l’après-midi environ, quatre cents hommes, sous le commandement du général Grosbon , se montrèrent dans la petite ville de Saint-Gilles , dont nous étions séparés par la rivière de Vie, qui est guéablQ, vis-à-vis les dunes, lorsque la mer est basse.

INous avions sur ce point, c’est-à-dire à Sainte-Crolx-de-Vic , trois cents hommes du Marais. L’ennemi commença à nous attaquer vivement du rivage opposé; mais bientôt, voyant la supériorité de notre feu, il se retrancha dans les maisons qui bordent le quai Saint-Gilles, et de là lit pleuvoir sur nous une grêle de balles. Nos paysans, quoiqu’à découvert, n’en tenaient pas moins ferme avec une constance admirable.

Le combat fut animé toute la soirée , et se prolongea très-avant dans la nuit. On se battait au clair de la lune. Un peloton ennemi, placé dans le clocher de Saint-Gilles, faisait un feu continuel qui nous incoramo-

dait un peu. M. de la Rochejaquclcin or* donna de mettre un obusier en batterie , et de tirer sur ce clocher; le succès ne répon-* dit pas à son attente; soit que les obus fussent mal chargés, soit maladresse delà j>art de ceux qui pointaient , la pièce ne produisit aucun ell’et. La nuit donna un peu de relâche aux deux partis. Nous nous attendions que le général Grosbon tenterait de passer la rivière sur les points où elle était guéable, et profiterait pour cela de la marée basse; en conséquence,. nous nous préparâmes à le bien recevoir. M. Auguste nous envoya trois cents homniés de renfort ; et nous passâmes le reste de la nuit dans la plus parfaite sécurité.

Le lendemain 5 juin , à la pointe du jour, la fusillade recommença, et néanmoins le général ennemi n’ayant encore fait aucune disposition pour passer la rivière, nous reprîmes le débarquement . Le capitaine Kitoë, qui commandait la frégate anglaise XAstrée^ accompagné d’un de ses officiers, vint à terre; il désirait connaître la position dei buonapartistes, et voir la contenance què

faisaient nos gens. Nous le conduisîmes i M. de la Rochejaquelein et mol , sur le quai de Salnte-Croix-de-Vic , qui était occupé par nos troupes; nous y restâmes très-longtemps sous le feu de l’ennemi. Ce brave capitaine était d’un sang-froid admirable; il encourageait nos soldats ; il semblait né pas s’apercevoir qu’une grêle de balles pleuvait autour de lui ; témoin de la maladressé de ceux qui servaient l’obusier, il le pointa plusieurs fois lui-même. Mais , dans un moment où nous faisions groupe, une balle vint frapper un paysan qui s’était mêlé avec nous pour écouter ce que nous disions , et lui traversa la cuisse; ce malheureux était précisément à côté du capitaine Kltoë. Je priai ce digne officier de se retirer et de né pas s’exposer davantage. Quelques minutes après , il retourna à son bord , enchanté de la bravoure de nos soldats, et formant des vœux pour que le succès couronnât leurs efforts.

Cependant le général Grosbon ne faisait encore aucun mouvement pour empêcher le débarquement qui s’opérait sous ses yeux;

placé dans le clocher, il se bornait à examiner de là, avec une lunette de longue vue, tout ce qui se passait sur la côte. Un paysan qui le voyait de temps en temps regarder par une lucarne , le guetta pour lui tirer un coup de fusil; le moment fatal arriva; Grosbon montre sa tête, le paysan l’ajuste et le tue.

Le combat continuait d’un côte, et le débarquement de l’autre. L’obstination que mettait l’ennemi à soutenir la fusillade sans sortir de Saint-Gilles , nous éclaira sur son projet. Nous ne doutâmes pas que ce ne fût une ruse pour nous donner le change , et laisser le temps à des forces plus considérables de venir nous attaquer dans la mauvaise position que nous tenions. D’après cette persuasion, le général en chef disposa tout pour opérer sa retraite. Il fît cesser lé* débarquement, et ordonna que les voitures chàigées se dirigeassent sur le Marais, sous rinspectioD dé MM. Cathelinau , Bouteau , Griffon et quelques autres officiers; ce qui futWécuté avec le plus grand ordre.

On songea d’abord à se retirer sur Sàint-^

HilaIre-de-Rié ; je m’y opposai, en reprè* sentant le danger de cette position. En effet , dans l’idée où nous étions que l’ennemi attendait des renforts, nous devions croire que ces renforts n’étaient pas éloignés , et que , pour venir à nous , ils avaient pris la route du Fenouillcr, afin de passer la Vie au Poupton; ainsi ils auraient pu nous prendre sur la gauche , nous tourner et nous couper du Marais , tandis que ceux qui étaient à Saint-Gilles seraient venus nous attaquer par là , s’emparer de la route de Saint-Jean-de-Mont , et nous mettre dans l’impossibilité d’opérer notre retraite, en cas que nous eussions été battus. Au contraire, Saint-Jean-de-Mont, appuyé d’un côté à la mer, et de l’autre au Marais , avait de plus l’avantage d’avoir deux routes, celle du Marais , dont l’ennemi , quelque nombreux qu’il fût, ne pouvait s’emparer, et celle de Beauw^, ^ seule eût exigé de nous plus dej^caialions. D’ailleurs, notre projet n’étmtqpqint d’abandonner la côte; nous vouseulement éviter de nous compromettre contre des forces supérieures, et

nous tenir à portée de l’escadre angUûse^ pour reprendre notre opération aussitôt que les secours que nous attendions nous-mêiues nous seraient arrivés.

Par toutes ces considérations, il fut arrêté que nous Irions nous établir à Saini- Jean-de-Mont. La retraite commença vers les cinq heures. Pour en dérober la con-> naissance a 1 ennemi , nous laissâmes M. Nicolas a Sainte-Croix-de-Vic , avec ordre de continuer le combat à la tête des habitaus du Marais. 11 se battit jusqu’à une heure assez avancée dans la nuit, et vint ensuite nous rejoindre. Scs paysans se retirèrent chez eux. L’obusier qui était en batterie sur le quai de Sainte-Croix-de-Vic, fut perdu par la négligence d’un officier de paroisse qui avait etc charge de le retirer, et qui n’en fit rien.

Cette affaire de Saint-Gilles, qui avait dure deux jours, nous coûta quelques blessés et deux ou trois morts, du nombre desquels se trouva le sieur Raye, Suisse, déjà blessé à l’affaire d’Aizenay.

Après la retraite de M. Nicolas, les buo-

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na^artistes passèrefit la rivière et entlrèrent à Sainte‘Croix , où ils exercèrent des criiau^ tés sur quelques hommes qui avaient eu l’imprudence de rester dans des maisons pour manger. Un de ces malheureux revint à nous, criblé de coups de baïonnette.

Ce que nous avions prévu des mouvemens des ennemis , ne manqua pas d’arriver. Le 4 juin , à cinq heures du matin , on vint nous prévenir qu’une de leurs colonnes se dirigeait de Rié sur le Perrier, par les Mathes; elle était de onze à douze cents hommes. Le général Estève , qui la commandait, ignorait la position qu’occupait l’armée royale , forte d’environ neuf cents hommes, sous le commandement de M. Auguste de la Rochejaquelein , et s’avançait sans précaution vers le Marais. Le général Travot était resté à Rié avec environ cent cinquante hommes.

Notre général en chef, jugeant très-bien la faute que faisait le général Estève , commanda à son frère Auguste de se porter sut ses derrières , et de lui couper la route des Maihesà Rié , son unique point de retraite.

XI envoya aussi ordre aux habitans du Marais de se lever, et de venir commencer l’attaque sur la tête de la colonne, tandis que les troupes de M. Auguste de la Rochejaquelein attaqueraient la queue. Ces dispositions étaient sages et bien ordonnées; les coups de fusil des Marechains devaient nous servir de signal. Nous marchions avec une extrême lenteur pour leur donner le temps de se rassembler. Cependant le feu ne commençait point encore; quand tout à coup nos soldats aperçoivent la colonne, se précipitent sur elle, l’assaillent avec la plus vigoureuse intrépidité , et engagent une fusillade terrible. Effrayée de tant d’audace, elle va se retrancher derrière des fossés; nos paysans la suivent, et de position en position, la poussent jusqu’à la ferme des Alathes, sur le bord du Marais.

Il fallait nous passer sur le corps ou mettre bas les armes. Le général Estève fit des efforts inouïs pour sortir d’une position si critique; trois charges à la baïonnette de sa part furent victorieusement repoussées; on se tirait à quinze pas; enfin, une qua-

même charge, entreprise en désespoir de cause, allait avoir le même résultat que les trois précédentes, quand un capitaine de paroisse , frappé de Je ne sais quelle terreur subite , quitte son rang et prend la fuite ; ses paysans le suivent, la frayeur gagne, et le reste de l’armée imite ce funeste exemple.

Cependant les officiers rétablirent promp-.

tement l’ordre; mais il fut impossible de ramener les paysans au combat. Quelques tirailleurs vendéens qui s’étalent portés sur les flancs de l’ennemi, faisaient encore feu sur lui , lorsque les habitans du Marais arrivant enGn , commencèrent leur attaque en tête de la colonne. Le général en chef, qui était sur la ligne de bataille, et qui la ^ parcourait , élevant son chapeau sur la pointe de son sabre , s’efforçait de rappeler les Vendéens au combat. 11 me rencontra en cet instant , et nw p^a de courir à eux , et de leur faire pra^ro-une position. Nous étions à cent^pttà^^ l’ennemi, qui, nous voyant run et l^tre à cheval , faisait pleuvoir les balles sur nous. Moins frappé du danger auquel J’étais exposé que de celni

du général en chef, je le conjurai, au nom de ramitié et de la Vendée, de se retirer et de me suivre. « Allez, mon cher général, « me répondit-il , allez, et je vous suis. »

Je le quittai , hélas ! pour ne plus le revoir.... Avant de s’éloigner de ce champ de bataille , voulant s’assurer de la position de r<;nnemi et de la contenance qu’il allait faire devant les Marechains qui venaient de l’attaquer, il s’avança et se plaça sur un talus si près dés buonaparlistes, que ceuxci le reconnurent aussitôt. Le lieutenant Lupin, qui commandait les gendarmes de Paris, dirigea leur feu uniquement sur lui.

Un instant après, il reçut le coup mortel.

Ainsi périt, en combattant pour son Roi, l’ami, le père des Vendéens, le plus vertueux, le plus brave , et le moins ambitieux des hommes !

Cependant MM. Fortin et Bouleau, qui, après avoir mis les munitions à l’abri, s’étaient portés sur l’ennemi avec quelques Marechains, avaient recommencé l'attaque, et la poussaient très -vigoureusement. En vain le général Eslève prit-il deux fois des

positions avantageuses j deux fois chassé de ses retranchemcns,cent cinquante Marechains le poursuivirent l’épée dans les reins jusqu’à Saint -Hilaire- de -Rié, et ne lui donnèrent pas le temps d’emmener avec lui deux charrettes chargées d’efl’ets débarqués qu’on n’avait pu conduire dans le Marais. L’ennemi eut quatre cent quatrevingts hommes tant tués que blessés j quarante de ces derniers restèrent sur le champ de bataille. De notre côté, nous n’eûmes que neuf hommes tués , parmi lesquels était l’infortuné marquis de la Rochejaquclein.

M. Auguste , son frère , fut blessé légère^ ment au jarret par une balle qui tua son cheval sous lui. M. de la Fenêtre, de Poitiers , eut la cuisse traversée d’une balle.

Les blessés de l’un et de l’autre partis furent conduits au Perrier par les ordres de M. Grillon , qui leur prodigua les soins les plus généreux ; à défaut de chirurgien , il les pansa lui-même. Tous ces malheureux l’appelaient leur ami, leur père, en arrosant ses mains dcs'tarmes de la reconnaissance. Les paysans , empressés autour de

ees infortunés, secondèrent de tous leurs moyens le zèle de M. Griffon.

Un gendarme , grièvement blessé , demanda du pain à un Vendéen dont la maison avait été pillée par les buonapartistes.

Celui-ci, oubliant le mal qu’on lui avait fait , tout entier à la pitié , court chez lui , et un instant après , lui apporte du lait et du pain. Tenez, dit-il, prenez cela, c’est tout ce que vos camarades m’ont laissé ; vous êtes malheureux, je vous plains. Le lendemain , M. Griffon renvoya les blessés au général Estèvc , et se transporta sur le champ de bataille pour faire enterrer les morts; il aperçut le jeune Guignes sur un tas de cadavres; cet infortuné donnait encore quelques signes de vie ; une balle lui avait traversé la tête. Il était tellement défiguré par les coups de sabre qu’il avait reçus, que, sans ses habits, on aurait eu de la peine à le reconnaître; son corps était percé de six coups de baïonnette. On l’emporta ; mais tous les secours ne purent le ^amener à la vie ; il mourut dans les bra^ de M. Griffon.

Ce bon jeune homme n’avait que seîz© ans; il faisait sa réthorique au college de Fontenay, en i 8 i 5 . La nouvelle du débarquement de Buonaparte à Cannes le frappa tellement, qu’il voulait partir sur le champ pour tuer, disait-il , le monstre « qui venait « encore une fois ravager sa patrie. » QueL qiies observations de son père le détour-nèrent de ce projet. Néanmoins, il écrivit au Roi le 21 mars, en priant Sa Majesté d’accepter ses services. Quand il sut que l’usurpateur était rentré à Paris , son déses--^ poir fut au comble ; il retourna auprès de son père. « Hé bien ! lui dit-il , le tigre est « entré à Paris. Notre pauvre France, notre- « bon Roi et sa famille, tout va devenir sa « proie. Les hommes qui ont enfanté cette « horrible trahison, sont cent fois plus cou- «f pables que ceux de 1793; ceux-ci n’a- « vaient pas l’expérience des malheurs de « la révolution ; ceux - là en avaient vu

toutes les horreurs. Je ne veux pas vivre,

« ajoutait-il , sous le règne de ce brigand.

•f Je veux suivre le Roi. « Quelque fortes que fussent celle fois les remontrances de

M. Guignes, son lils ne voulut rien en-, tendre. Le 26 mars, il partit sans argent, à l’insu de sa famille, et se rendit à la Rochelle, dans l’intention de s’embarquer, N’ayant pas trouvé de vaisseau anglais , il fut obligé de revenir, et de rentrer dans son collège. Il en sortit peu apres pour aller dans la Vendée, où il a terminé sa carrière en homme d’honneur.

Les Vendéens ignoraient encore le sort de leur général j et la retraite s’effectuait avec beaucoup d’ordre sur Beauvoir, quand tout à coup des bruits sinistres se répandent dans l’armée. M. de la Rochejaquelein est mort, se disait-on à l’oreille. Bientôt cette affreuse nouvelle passa de bouche en bouche, et porta la consternation dans les esprits ; un bien petit nombre conservait quelqu’espoir. Je n’étais pas sans inquiétudes j cependant je faisais tous mes efforts pour calmer celles des autres ; j’avais encore l’espérance que M. de la Rochejaquelein se serait réuni aux Marechainsj et comme je ne doutais pas que l’ennemi n’eût été complètement battu , j’attendais un courrier

Avec l’anxiété la plus vive. Je comptais Tes minutes , et personne ne venait ; je pris le parti d’envoyer, le soir même de la batailley M. Allard dans le Marais, en lui recommandant de mettre à l’abri, tous les objets débarqués, et sur- tout de s’informer du marquis, et de nous donner des nouvelles le plus promptement possible.

Quelques instans après son départ , OB vint nous apprendre que l’ennemi avait été repoussé par les Marechains. Nous passâmes la nuit à Beauvoir. J’aurais désiré que les paysans retournassent pour emporter au moins ce qui avait été débarqué ; mais ils étaient tellement abattus par la défection qui venait d’avoir lieu, et si harassés de fatigue, qu’il fallut se résoudre à les reconduire dans le Bocage.

Le 5 juin, à l.i pointe du jour, j’invit.'ii M. Auguste de la Rochejaqueleln à emmener son monde pour prendre position en arrière , tandis que je retournerais sur le champ de bataille et dans le Marais , pour m’assurer par moi-même de ce qu’était devenu le général en chefj il s’y détermina.

et je partis accompagné de M. le chevalier de Pomiès, Queyriaux aîné, de M. Fourcauld , aide-d&-camp du marquis , et de quelques autres officiers dont les noms ne me sont pas présens. Nous passâmes par Saint-Jean-de-Mont et les Mathes , et nous arrivâmes sur le point où j’avais quitté la veille M. de la Rocliejaquelein. Nous ques* donnâmes tous les paysans ; leurs renseignemens augmentaient nos angoisses sur la destinée du brave la Rochejaquelein , dont ils ne nous donnaient aucune nouvelle certaine : ils disaient avoir enterré tous les morts, et qu’ils ne croyaient pas que le marquis fût du nombre. L’un d’eux cepen* dant nous raconta qu’un de ses camarades lui avait dit avoir enterré un grand bel homme, qu’il supposait être un officier des bleus , parce qu’il avait un gdet de laine sous une chemise très-fine, mais qu’il ne savait pas en quel endroit. Nous le priâmes d’aller chercher son camarade. Qu’on juge de notre angoisse en attendant cet homme } il arriva enfin , et nous conduisit sur la fosse. Pendant qu’on travaillait à l’ouvrir.

nons gardions le plus morne silence; à chaque pelletée de terre qu’on enlevait , le cœur nons battait; plus péniblement nos regards avides cherchaient le cadavre. Nous l’aperçûmes enfln. Hélas ! c’était celui de notre ami.... Nous voulions fuir de ce lieu de désolation , et cependant nous y étions retenus comme par une main Invisible. Nos yeux, fixes sur le visage inanimé de notre infortuné général , y cherchaient encore quelques signes de vie; nous eussions voulu douter qu il fut moit. Nous étions plongés dans une sorte de stupeur, et comme anéantis. Un serrement profond retenait nos larmes — Elles coulèrent enfin, et ce fut le dernier tribut que nous payâmes à la mémoire de notre brave et vertueux compagnon d’armes.

Nous nous éloignâmes, et nous portâmes la nouvelle fatale aux officiers qui se trouvaient au Perrier. Elle fit sur eux la même impression qu’elle avait produite sur nous.

Je leur ordonnai d’aller faire exhumer le corps , et de le faire apporter pour lui rendre les derniers devoirs. M. Allard , à la

tète de vingt-cinq hommes , remplit cCltô religieuse mission. Chargé de ce triste, mais précieux dépôt, il Revenait avec sa petite troupe, lorsqu’on UJI annonça que l’ennemi approchait. Aussitôt il accéléra sa marche.

Mais ce n’était qu’une fausse alerte; il arriva sans avoir été inquiété. La division du Marais , commandée par le brave Robert , était sous les armes , et reçut avec un saint respect la dépouille mortelle du général en chef; on s’occupa sur le champ de scs obsèques. La cérémonie se fit au milieu des sanglots de tous les olTiclers et des soldats. Le corps fut déposé dans le cimetière , au pied de la croix ; et la tombe fut recouverte d’une pierre brute, qui fut inondée des larmes de l’ami lié.

On ne savait rien encore à Salnt-Aubinde-Baubigné. L’arrêté de Falleron y avait produit, comme ailleurs, de l’indignatioa et de l’inquiétude ; mais on était loin de prévoir l’horrible malheur que nous venions d'éprouver. La nouvelle de la retraite des corps qui devaient seconder le général en chef, n’y parvint que dans la nuit

du 4 au 5. M*'* Lucie de la Bochejaqüelein j apj renanl qüe son frère avait été aban* donné, monla aussitôt à cheval, et parcourut en toute hâte les paroisses de son arrondissement. Elle disait aux bons paysans :

« Mes amis , ma famille ne vous a jamais •r trompés J mon frère Henry est mort en « combattant pour vous j aujourd’hui que V Louis , qui vous a comblés de bienfaits , « est à votre tète, l’abandonncrez-vous au « moment du danger? ■

Les paysans ne furent point sourds à cette voix -, le nom seul de la Rochejaquelein éveilla leur coimage j en peu d’instans deux mille hommes se présentèrent j de toutes parts ce cri se faisait entendre : « Al- « Ions le sauver î »

Lorsqu’ils furent rassemblés , M”® Lucie fit lire devant eux la proclamation suivante :

« Mes amis, braves Vendéens, nous ve- « nons de recevoir des ordres de mon firère> « qui ordonne de réunir les paroisses pour « aller chercher les armes et les munitions

«T envoyées à l’armée du Roi. MarclionS « donc, braves Vendéens! Allons assurer «f le retour de nos amis, de nos enfans et K de nos frères.

« Il est resté parmi vous , et il vous est * arrivé plusieurs ofliclcrs pour vous corn- « mander j vous tie les connaissez pas tous,

If mais mon frère les connaît.' Je les con* « nais aussi ; et pour vous le prouver, j’irai w avec vous , et nous montrerons au monde «r entier que les Vendéens, avec la con- « fiance en Dieu, combattant pour leur rea ligîon et leur Roi , sont invincibles^

« Vous verrez que je suis de la famille « de ceux qui vous ont dit : Si j’avance, « suivez-moi ; si je recule, tuez-moij si je « meurs , vengez-moi ! » f^ive le Roi!

Signé Lucie de la Rochejaqdelein.

. Saint-Âubin.de'Beaiibigiié, S juin i8i5.

Cette proclamation produisit l’effet qu’il était permis d’en attendre (1)9 elle élecfrisa

( 1 ) M. Turpaul , frère de M. le njaire actuel de Chollet, doDoa en cette circonstance des marques

tous les cœurs ; l’armée se mit en route aux cris mille fois répétés de vife le Roi! Surmontant la faiblesse et la timidité naturelles à son sexe, M.'*” Lucie marchait à la tête, et allait afl'ronter des dangers auxquels les hommes les plus braves ne s’exposent qu’en frémissant. Elle pressait la marche -, un sinistre pressentiment lui faisait craindre d’arriver trop tard. En entrant aux Herbiers , elle apprit que l’armée du marquis avait quitté le Marais. Cette nouvelle fit sur elle une impression terrible ; elle entrevit tout son malheur. Cependant, un reste d’espéranoe la soutenait encore : « Courage , mes « amis ! criait-elle aux soldats , avançons ; « allons battre l’ennemi, courons sauver « mon frère! » Vain espoir ! inutiles efibrts

particniières de dévoûmcnt et de zèle. 11 fit re’pandre , et distribua lui-même avec une incrayable activité’, la proclamation de M"* Lucie de la Rocbejaquelein , dans les communes environnantes , et se trodva au rassemblement des Herbiers. Dès le commencement de la campagne , ce brave Vende'en avait quitté Lyon , où il est établi , et avait accouru dans son département pour y servir la cause du Roi.

du dévoûment le plus noble et le plus héroïque! Quelques heures après, elle apprit que ce frère infortuné n’était plus !.... -Abîmée dans une tristesse profonde, elle repritdouloureuseinent lechemin qu’elle avait parcouru la veille , et retourna à Saint-Aubin , escortée d’une partie de scs bons paysans, qui, en se retirant, exhalaient leurs regrets par des sanglots et des cris de malédiction.

Pressé de revoir M. Auguste de la Rochejaquelein, je n avais pu assister à la pompe funèbre de son malheureux frère. Je m’étais mis sur le champ en route pour Saint-Christophe-de-Ligneron ; je marchai une grande partie de la nuit du 5 au 6 par des chemins détournés. Vers une heure après minuit, nous aperçûmes des feux de bivouac; la nuit était ténébreuse ; nous nous étions égarés , et nous ignorions si ces feux Paient ou non ceux de l’ennemi. Nous nous approchions avec beaucoup de précautions et dans le plus grand silence. Nous arrivâmes à une ferme, où nous ne trouvâmes que des femmes; elles nous dirent que nous

n’éûons qu’à une demi-lieue de Saint Chrlslophe; qu’une armée de Vendéens s’y était rendue la veille, et que leurs maris y étaient; que , quant aux bivouacs , elles ne savaient pas si c’étaient des bleux ou des nôtres.

Le voisinage de l’armée royale nous rassura un peu; nous n’étions pas néanmoins sans craintes sur le bivouac, dont noos n’é- ^ns qu’à une distance d’environ six cents pas. Un cavalier vendéen de notre suite, nommé Emoré , voyant notre inquiétude, nous proposa d.’aller lui-même s’assurer de la vérité. « SL c’est l’ennemi, nous dit-il, « je tirerai un coup de carabine , et de si « près, que je vous promets d’en tuer un. »

Cet homme intrépide partit seul sans attendre notre réponse. Il revint un quartd’heure après nous dire que c’était des nôtres ; qu’ils étaient environ quinze ceuts, commandés par M. le comte Duchafl'ault.

Nous attendîmes le jour avec i mpatieuce ; dès qu’il parut, nous nous rendîmes à Saint- Christopbe-de-Ligneron , où je rencontrai ]V1M. Augu.ste de la Rochejaquelein et Duchairault. iXotre silence et nos larmes leur

apprirent la perle irréparable que nous avions faite. Le bruit s’en répandit bientôt dans toute l’armée j la consternation fut générale; officiers et soldats s’écriaient tous : « La balle qui a frappé M. de la Rochejaquelein a tué la Vendée. Que ferons-nous maintenant avec les généraux qui l’ont abandonné? Pourquoi ne nous ont-ils pas menés au Marais? Nous voulions tous y aller. »

Belle réponse, je crois, aux allégations contenues dans la lettre de M. de Suzannet à M. de la Rochejaquelein ! —

Le découragement se serait mis dans tous les esprits, si M. Auguste de la Rochejaquelein, toujours noble, toujours généreux, ne se fût empressé de les rassurer, en leur persuadant que ces messieurs n’étaient ni des lâches ni des traîtres, mais qu’ils s’étaient trompés. « Leurs intentions sont « bonnes, ajouta-t-il; ils sauront réparer « cette faute ; quant à nous , ne songeons « plus qu’à venger la mort de notre gé- « néral. »

Tout se calma, et chacun promit de faire de son mieux. Les forces qu’avait avec lui

M. DuchaffauU, n’étalent pas suffisantes pour retourner au Marais. 11 devenait nécessaire de concerter un nouveau plan d’opération avec les autres chefs, et principalement avec M. de Suzannet, qui co.mmandalt toute cette partie de l’insorrection.

Nous ne pouvions songer à mettre à exécution l’ordre du jour qui destituait ce général. Il parut plus sage de tout oublier.

Dans la circonstance , ce parti convenait d’autant mieux, qu’il n’avait point voulu reconnaître les derniers ordres de M. de la Rochejaqueleln , et que deux fois il s’en était expliqué par écrit. D’ailleurs , il avait paru depuis très-décidé à nous seconder.

« 11 n’y a point à balancer, écrivait-il au

* marquis, sous la date du 4 juin, c’est une

• affaire décisive pour la Vendée j je con- « tribuerai de ma personne et de mes « moyens pour qu’elle soit heureuse. »

11 fallait profiter de cette bonne volonté et éviter de nouvelles divisions (t). Sans

(t) Si l’on compare cette lettre à celle du 3i mai, à laquelle était joint i’arrélé de falleran, ne sera-

m’appesantir sur la conduite de M. de Suzannet , je ne puis m’empêcher de faire remarquer ici que depuis la mort de M. de la Rochejaquelein, ses dispositions ne furent plus les mêmes. 11 avait fait un rassemblement, et n’était pas loin de nous.

M. DuchafFault, que nous venions de rencontrer à Saint- Christophe-de-Ligneron, nous en avertit , et nous dit qu’il serait nécessaire que nous allassions au-devant de lui par la roule de Légé , qu’il avait dû prendre. Nous nous déterminâmes à suivre celte direction , et nous le rencontrâmes effectivement entre Légé et Saint -Christophe. Il était à la tête de quatre mille hommes bien armés et bien disposés.

Nous lui parlâmes de la mort du général

t-on pas obligé de conclure que ce général n’élait pas conséquent avec lui-même? En effet, comment concilier les jugemens contradictoires de M. de Suzannet sur une même opération dans aussi peu de temps? Le 5i mai, il l’a jugée imprudente et impossible ; et le 4 ®®s efforts

pour la faire réussir, la regardant comme une affaire décisive!

en chef,' qu’il savait déjà ; le bruit ne s’en était point encore répandu dans son armée; mais bientôt cette aÛHgeante nouvelle se communiqua de bouche en bouche. La doiu leuf ne fut pas moins vive que dans les autres corps ; l’indignation était à son comble ; officiers et soldats vomissaient un torrent d’imprécations contre leur général ; ils l’accusaient hautement d’être la cause de cette irréparable perte. On n’entendait que plaintes et murmures dans cette petite ar-^ mce ; le ipécontentement était général , et aurait pu avoir des suites fâcheuses , si M. Auguste de la Rochejaquelein , toujours empressé de sacrifier tout autre sentiment à l’intérêt public, ne fût encore parvenu â ramener le calme dans les esprits; mais il lui fut impossible d’y faire renaître la confiance. Tous s’écrièrent qu’ils ne voulaient plus servir sous les ordres de M. de Suzannet, et proclamaient unanimement M. Au-, guste comme général en chef; M. Auguste refusa cet honneur, et leur déclara qu’il ne prendrait le commandement qu’antant qu’il y serait appolé par tous les corps de l’ar-*

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mée, et ne profila de son influence que pour les déterminer à obéir à M, de Suzannet. Celui-ci sentant toutes les difficultés de sa position, nous demanda ce qu’il devait faire j nous lui conseillâmes de marcher, sans perdre de temps , sur le Marais , et d’en retirer ce que nous avions débarqué, Nous l’assurâmes que, pendant qu’il s’occuperait de cette expédition, nous allions faire de nouveaux rassemblemens -, que bientôt nous viendrions le soutenir, et prendre ce qui restait à bord de la Hotte anglaise. Marchez donc , lui dîmes-nous j il ne vous reste que ce moyen de réparer la faute que vous avez commise,

Scs troupes et celles de M. le comte DuchafFault étaient arrêtées sur une lande à une demi-lieue de Légé; elles comptaient partir le jour même, et n’attendaient pour s’ébranler que l’ordre du départ.

M, de Suzannet prétexta qu’il était trop tard, et remit au lendemain. En consé* quence, il fit rétrograder son corps d’armée sur Légé. Rendu là, il le licencia. Nous pour^ suivions notre route sur la Roche-Servière ,

ne nous doutant pas de ce qui se passait, lorsque nous aperçûmes beaucoup de paysans qui venaient en désordre derrière nous.

Nous nous arrêtâmes pour leur demander la cause de leur retraite. Ils nous dirent que M. de Suzannet les avait renvoyés. Ainsi ce général refusait encore une fois l’occasion de contribuer de sa personne et de ses moyens au succès d’une affaire qu’il jugeait décisive pour la Vendée.

Cependant M. de Suzannet nous rejoignit sur la route de la Roche-Servière; et, comme au 3i mal, il essaya de nous persuader que les paysans avaient refusé de le suivre. « D’ailleurs, ajouta-t-il, j’ai fait de « nouvelles réflexions : sans vivres , il est « impossible d’entreprendre une pareille « expédition j elle ne peut avoir de résultat « heureux , qu’autant que toutes les forces « réunies de la Vendée y concourront de « bonne foi. 11 me paraît indispensable de « nous entendre avec d’Autlchamp et Sapi- « naud ; je vais leur écrire pour convenir « d’un rendez-vous ; et dès que j’aurai leur « réponse , je vous en instruirai. »

M. Auguste de la Rochejaquelein , malgré tant de motifs qu’il avait de se plaindre, ne témoigna aucune espèce de mécontentement} et quoiqu’au fond il jugeât les raisons essentiellement mauvaises, il poussa la condescendance jusqu’à paraître les goûter. Son frère le marquis étant mort , tout motif de jalousie lui semblait devoir être éteint dans le cœur des généraux qui l’avaient si indignement abandonné} il espéra que leur coopération à la cause commune serait dès-lors plus loyale et plus active que jamais.

En arrivant à la Roche -Servière, mon premier soin fut de rédiger un rapport trèsdétaillé pour le ministre de la guerre. De son côté , M. Auguste écrivit une lettre au Roi. M. le chevalier de Pommiés, officier distingué par les plus nobles sentimens , et par la conduite la plus pure, fut chargé de porter à Gand et la lettre et le rapport } il ne put rejoindre le Roi qu’à Cambrai.

Nous couchâmes à la Roche-Servlère , et le 7 juin , nous nous rendîmes à l’Ecorce , chez M. Lemaignan , l’un des chefs de di-

vision du corps d’armée de M. de Suzannet.

C’est-là que nous devions attendre la réponse de ce dernier, afin de nous transporter au lieu qui serait indiqué pour la réunion de tous les généraux.

M. DucbaSault vint nous y rejoindre j il pria M. de la Rochejaquelein de le recevoir dans son corps d’armée, en lui protestant qu’il ne voulait plus servir avec M. de Suzannet , dont les tergiversations faisaient tant de mal et perdaient tout. 11 nous raconta les évènemens qui avaient précédé et suivi l’arrêté de Falleronj il en a publié depuis les détails dans un petit récit intitulé Relation des évènemens qui ont eu lieu dans la Vendée ^ depuis /e 27 mai jusqu’au 20 juin. Je vais le laisser parler lui-même , au sujet des bruits faux qui circulaient dans l’armée, lorsque les trois corps de Suzannet, Sapinaud et Auguste, étaient à Saint-Christophe avant d’aller au Marais.

11 dit :

■ M. Duchailàult fut lui-même un ins- « tant tron^é par ces bruits artificieuse^

K ment propagés , pendant qu’il était à la « découverte d’une prétendue attaque de « l’ennemi. Cette alerte, reconnue fausse,

« et M, DuchalFault rentrant à Saint-Chris* « topbe , trouva M. de la Rochejaquelein « montant à cheval, qui lui dit : Et toi, « viens-tu avec nous? — Non, en vérité, « je ne vais pas dans le Marais.

« Le marquis de la Rochejaquelein part « sans répondre; M. DuchalFault, étonné « et peiné en même temps , entre dans la « maison où étaient les généraux, s’informe « de ce qui s’est passé, et apprend que le

* marquis de la Rochejaquelein assure que « le débarquement est prêt, qu’il se rend n à la côte, après avoir donné l’ordre à tous « les généraux de le suivre.

• Il sort pour monter à cheval , et courir « après M. de la Rochejaquelein. Il ren- « contra M. Lemaignan , de Thouars , qui « partait pour le rejoindre. — E'ous ntévi- «r terez, lui dit-il , djaller jusqu’à lui, si it vous me prx>mettez de lui dire que je « suis fâché de la réponse que je lui ai

* faite. J’avais été trompé- par l’assu-

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*f rance que Von donnait que le débar»

» quement n’ était f>as prêt. Au reste y un « homme de plus lui serait de peu d’im^ *r portance. Mes deux dissions étant à « V armée de Suzannet , je lui serai plus « utile en restant. Je vais faire tous mes « efforts pour engager Suzannet à suivre « son mouvement.

« M. Lemaignan le promit , et l’exécuta « fidèlement , ainsi que l’apprit depuis « M. DuchafTault.

« MM. de la Rochejaquelein se mettant « en marche pour la côte, M. DuchafTanlt « retourna près de M. de Suzannet, et lui « fit toutes les représentations conformes à «f ce qu’il venait de faire dire à M. de la « Rochejaquelein.

« Je n’abandonne point M. de la Ro- * chejaqueleiny dit M. de Suzannet; sojez « tranquille. Je me retire seulement jusn qu’àFaüeron y oüM. d’ Autichamp doit V se rendre pour concerter avec moi.

«r Les corps de Suzannet et de Sapinaud ,

•f forts au moins de six mille hommes, se « retirèrent ensemble à Falleron, lé même *

« jour 3i mal, et y arrivèrent à six heures •r du soir.

« Bientôt survient M. d’Autlchamp avec « un aide-de-carap. Il avait laissé son bi- « vouac , fort de six mille hommes, près de

* Légé.

« MM. d’Aullchamp , Suzannet , Sapl- •f naud , et trois ou<juatre officiers du nom- « bre desquels était M. Duchaffault , se « réunirent chez le curé de Falleron.

« M. d’Autichamp débuta par demander « de quel droit M. de la Rochejaquelein se « prétendait général en chef, et s’il avait

* exhibé ses pouvoirs du Roi (i)? Personne

(i) Ici M. Duchaffault se permet cette re'ilexion : « Pourquoi dans les premières entrevues de Chollet, « lorsque le plan d’expe'dition fut adopte' par tous « les gène'raux , n’a-t-on pas franchement de'cide' la « question du commandement.^ Il me semble qu’à « Falleron le moment n’e'tait pas bien choisi, après « le départ et les ordres de M. le marquis de la « Rochejaquelein. »

M. Duchaffault se trompe, la question du commandement avait été franchement de’cide'e. M. d’A» tichamp avait positivement adbc'ré , comme je l’ai

«T n*ayam répondu aOirmativeâient , il pro« * posa de prendre un arrêté. A cette pro- ■ position, M. Dncfaaffault se retira : les « trois généraux restèrent seuls.

« Une demi-heure après sortit M. deSapi* « naud. M. DuchafTault qui, plein d’inquié* « tude sur ce qui allait se passer d’après la « proposiliondeM. d’Autichâmp, était resté V dans la cour du presbytère y deniranda à « M. de Sapinaud ce qui avait été fait.

« Sur l’embarras de M. de Sapinaud :

•r Vous avez sans doute, lui dit-il , décidé et « signé un arrêté par lequel on abandonne « M. de la Rocbejaquelein? C’est une in- « famie !

« Que veux-tu , répondit-11 devant plu- « sieurs Vendéens, entr’autres MM. de « la Maronnière et le capitaine Charbonnet , ff je crois bien qu’il y a de l’intrigue, mais « je t’assure que je n’y suis pour rien. — Et « moi, répliqua M. Duchaffauh, je t’assure

dit , à la nomination de M. de la' Rocbejaquelein , et c’est par suite de cette adhe'sion qu’il exe'cuta le mouvement de son arme'e sur Vieille-Vigne. ,

*f qu'il est possible que tu t’en tires , parce- « que l’on te connais, toi, pour un bon et « honnête homme

« M. d’Autichamp retourne à huit heures « du même soir à son armée à Légé , et en w part de grand matin le lendemain r"

* juin, pour retourner dans son pays , où il « licencia son armée.

« M. de Sapinaud partit avec son corps ■ pour Touvois, où il passa la nuit.

« M. de Suzannet resta avec le sien à « Falleron , et le lendemain rejoignit à « Touvois M. de Sapinaud. M. Duchafl’ault « doit dire que, depuis le moment de la si* V gnature de ce fameux arrêté de Falleron,

* M. de Suzannet parut visiblement rongé K de chagrin. Tous ses soldats et la grande «f majorité des officiers murmuraient alors « hautement contre la retraite qui s’effec- « tuait. Le noble dévoûment du marquis R de la Rochejaquelein électrisait tous les « braves.

tr A peine ces deux corps d’armée étaient - « ils réunis à Touvois, le i'*’ juin, qu’un' « Vendéen prévint M. DuchaOault que

* M. de Suzannet était monté dans un gre- « nier avec deux étrangers.

K M. DuchaSault invite M. de Sàpinaud « à monter avec lui pour savoir quels « étaient ces personnages.

* C’étaient MM. de Malartic et la Bérau- «f dière, quis’étaientabouchésavecM. d’Att-

• tichamp. On présumait que leur arrivée « devait être prochaine, depuis qu’ils avaient « échappé à la recherche de M. le cheva- « lier Dulandreau , envoyé par le marquis « de la Rochejaquelein au château de la n Chardière, qui, comme on l’a dit, appar- R tenait à M. de Suzannet. Ces messieurs « ûrent devant MM. de Sapinaud et Du- R chaS'ault, l’ouverture de leur mission paci- R (ique qu’ils tenaient de M. Fouché , et ils « disaient qu’il était très à propos d’accéder R à des propositions qui les tiraient de tout R embarras.

R M. DuchafTault sortit presque de suite.

R MM. de la Béraudière et de Malartic res- R tèrent près de M. de Suzannet toute la R journée du i*"^, et voici ce qui se passa R dans cette journée:

« M. de Charreiie, mort la veille des blés-

« sures qu’il avait reçues à Aizenay, fut « enterre avec les honneurs de la guerre , « a dix heures du matin.

« Pendant la ceremonie, on vint avertir « M. de Suzannet qu’une colonne ennemie « partie de Nantes, se dirigeait sur la Ven- « déej il parut n’eu tenir aucun compte.

« MM. Duchesne , de la Gaubertière et

* plusieurs autres peuvent certifier ce fait. « Après la cérémonie funèbre , les deux

«( corps se séparant, se mirent en marche « pour s’en retourner dans leur pays et y être licenciés. Celui de M. de Sapinaud

* prend la route de Légé ; celui de M. de « Suzannet , dont l’avant-garde était com- « mandée par M. Duchaffault , se dirige « par la forêt de Touvoissur Vieille-Vigne.

« A peine cette avant-garde avait-elle « débouché la forêt de Touvois , qu’un ca- « valier vendéen vint au galop avertir M.

« Duchaffault qu’une colonne ennemie ,

« forte à peu près de quinze cents hommes,

« avait fait halte à Saint-Étienne-de-Cor- « coué, qui n’est qu’à une demi-lieue de

« la forêt. Celte colonne venait de Nantes > « et se dirigeait sur Légé.

« M. Duchaffault, accoutumé aux fa usif ses alertes, arrête l’avant-garde , etvalui- « même à la découverte avec M. de Carné « l’aîné, qui se trouvait auprès de lui. Le « rapport du Vendéen se trouvant juste, il « retourne à toute bride à sa troupe, et « envoie de suite M. de Marans , officier « distingué, àM. deSuzannet, qui, avec le « corps d’armée, était dans la forêt, à un «f quart de lieue seulement.

» 11 le fit prévenir qu’il avait reconnu une « colonne de quinze cents hommes qui était « arrêtée à Saint-Etienne-de-Corcoué , se •f dirigeant sur Légé. Qu’il était bon d’en- « voyer ile suite prévenir M. de Saplnaud « qui s’y dirigeait , de s’y arrêter eld’y preiic dre position; tandis que M. de Suzannet «c se porterait sur le fianc de l’ennemi , entre K Légé et l’avant-garde; que lui, Duchaf- « fault, se chargerait de laisser défiler l’en- « nemi sur la route, et de commencer l’atta- « que par la queue ; que celte colonne , ainsi ot attaquée de tous côtés par des forces su-

• péricures , serait bientôt forcée de se ren- « dre (i). Mais M. de Suzannet avait à ses « côtés MM. de Malartic et de la Béraudière.

« Il répondit à M. de Marans : Dites à Du- « chalFaiilt que je n’attaquerai pas , et qu’il « faut prendre une autre route.

« M. de Marans répliqua ; M. Duchaflault « m’a chargé de vous dire que la Providence « mettait cette colonne entre nos mains , et K qu’il était facile de l’enlever. M. de Su- « zannet détourna son cheval sans répon- « dre , et fit prendre une autre route à son « armée. M. de Marans , plein d’étonne- « ment, rejoignit M. Duchaffault, à qui il « rendit compte. Attaquons , lui dit-il , à « l’instant, mon général.

« M. Duchaffault, espérant que la fusil- « lade serait entendue , et cédant à l’élan « courageux de l’avant-garde , forte seulerment de quatre cents hommes, attaque

(i) a M. Duchaflault déclaré que le ge'néral « Travot , qui commandait cette colonne, loi a dit < à Chollet , le 26 juin , qu’il ne s’e'tait jamais trouvé « dans une position plus critique. •

en quene l’ennemi, qui s’ëtait remU en •f route; et le poursuivant jusqu’à Légé, cr lui met cent^ommes hors de combat , O dont dix-sept tués et quatre-vingts bles- « ses.

«c U ne se retira que lorsque le voyant « en possession de Légé (que M. de Sapi- « naud avait traversé sans s’arrêter, parce « qu’il n’avait pas été averti ) , il vit une « force trop supérieure se détacher de Légé « contre l’avant-garde.

« Quelques hommes de l’armée de Sapi- •I naud restés en arrière dans la ville , se « rassemblant sous les ordres de MM. de » Chabot et Sauvageot , engagèrent aussi « une fusillade contre l’ennemi, qui s’ea • était déjà rendu maître.

« M. Ducbafiault se replia sur VielUe- « Vigne. Il aperçut M. de Suzannet pres- « que seul avec son état - major(qui, comme « on l’a dit , avait fait prendre une autre «f route à son armée ).

« Il permit aux siens de s’en retourner « aussi , et s’en alla à la Senardière , près « Moniaigu. M. Ducbafiault eut à se louer»

« dans cette journée , de M. le Maignan-de- « l’Écorce , chef de division de Vieille- « Vigne J de M. Dutressé, de M. Charbon- « net, et de plusieurs autres officiers.

« L’ennemi , qui ne se croyait pas en sû- « reté à Légé , continua sa route sur Bour- « bon-Vendée. C’est la même colonne qui , « le lendemain 3 juin , se porta sur Croix- « de-Vic pour attaquer et écraser les la Ro- « chejaquelein.

«f Quelle différence , si cette colonne avait « subi le sort que la destinée de la France « semblait lui avoir préparé !

« N’est-il pas évident que le corps de « la Rochejaquelein n’eût pas été écrasé?

« Que le débarquement très- considérable « des munitions de toutes espèces d’armes « et d’artillerie eût été opéré? N’est-il pas « évident que la Vendée aurait été armée « dans les vingt-quatre heures ? Que les « dix-huit raille hommes déjà réunis, aux- « quels se seraient joints tous ceux qui cou- ■ vraient les routes , pour arriver à leur divî- « sion, auraient été exaltés par cette vic- « \oire, et à la rue des armes qu’on leur

« apportait? Enfin qui ne sait de quelle ifu~ « portance est une victoire au commeuce- « ment d’une campagne, et qui pourrait se « refuser à dire que tous les évènemeus.

•r postérieurs ont dépendu de ces deux « journées, le 3x mai et le juin? »

Je connaissais les évènemens qu’on vient de lire , non seulement par les rapports que m’en avait fait M. Duchaffault lui-même , mais encore par une lettre de M. Piicolodes-Abays, à M. de la Rochejaquelein ^ j’aurais pu par conséquent me passer de l’ouvrage dont j’ai pris un extrait j mais j’ai préféré mettre sous les yeux de mes lecteurs les propres paroles d’un brave officier auteur et témoin des faits qu’il raconte.

Sa déposition, écrite par lui-même , ne peut que donner un nouveau poids à mon récit.

J’ajouterai seulement quelques réflexions.

Lorsque la colonne de quinze cents hommes conduite par Travot s’arrêta à Saint- Etienne-de-Corcoué , M. de Suzannet , avec son corps d’armée fort de cinq mille hommes , n’était éloigné que d’un quart de lieue.

Les officiers ne demandaient qu’à se battre.

Les avis donnés par M. DuchafTault étaient arrivés d’assez bonne heure pour qu’on eût le temps de prendre toutes les précautions propres à assurer un plein succès. Ainsi l’exécution du grand plan de défense commune ne pouvait commencer par une opération plus facile et plus glorieuse. Pourquoi donc ce refus d’attaquer, d’examiner même s’il convenait ou non d’engager une atl'aire ? Pourquoi ces paroles à M. de Marans : « Dites à Duchafl’ault que je n’aita- « queraipas, et qu’il faut prendre une autre « route. » Ces paroles , bien étranges et en présence de MM. de Malartic et de la Béraudicre, agens de Fouché, paraissent être la conséquence et le complément de l’arrêté de Falleron, dont on doit se rappeler.

On comprend que la véritable défense commune ù é\ai\\. plus, selon ces messieurs, dans les armes et dans le sort des combats , mais dans les traités projetés et presque conclus dans le grenier d’une maison de Tonvois. , ^

C’est ainsi que s’explique encore la con-

duîte que tint M. d’Autichamp , après avoir abandonné, comme on l’a vu,M. de laRochejaquelein , pour se retirer sur son territoire, afin de le préserver, disait-il, de l’invasion ennemie. Trois mille cinq cents hommes partis d’Angers arrivent sur les bords du Layon, passent cette rivière et poussentleursavant-postes jusqu’à Trementines. Le brave chef de division Cadi se porte à leur rencontre avec un petit nombre de paysans. On échange quelques coups de fusil. M. de Romans , officier plein de courage, est blessé. Tous, officiers et soldats,' manifestent la plus vive impatience de voir s’engager une affaire générale. L’armée était au moins de quinze mille hommes; et sa valeur comme son nombre promettait une victoire infaillible. Fidèle au principe secret de la défense commune , M. d’Autichamp s’oppose à ce qu’on attaque , et laisse l’ennemi se retirer.

On a cherché à expliquer de plusieurs manières les effets produits par la mission de MM. de Malartic et de la Béraudtère ; l’on a prétendu constamment qu’on n’a voulu

traiter que de concert avec tous les généraux j mais , par le récit des faits qu’on vient de voir, pèut-on se dissimuler que le traité ne fût signé précédemment à l’arrêté de Falleron , ou que des' préliminaires exigés pour conclure ce traité n’eussent déjà été exécutés ? Et voici la déclaration de M. Edouard de Sapinaud , aide-de-camp et frère du général de ce nom :

•f A son retour de Falleron , le i" juin • au soir, M. de Suzannet étant à l’Ecorce « avec son état-major, écrivit au ministre de « la police, auquel, d’après les propositions « apportées par Malartic, etc., il demandait, « soit une suspension d’armes , soit un « mode de pacification. Cette pièce fut por- « lée à M. d’Autichamp , par MM. de Malt larticeldelaBéraudière, et de làà Paris. »

Signé EIsouard de Sapimaod ,

Akta-<Ie.cainp.

Un texte si positif n’a pas besoin de commentaire. Je reprends la suite de mon récit.

J’étais, comme je l’ai dit, à l’Ecorce, tîteai M. le Maignand , avec M. Auguste de la Rochcjaqnelein et quelques officiers. Nous, fûmes invités à nous y reposer quelques jours^ Je profitai de cette circonstance pour commencer le travail d’une organisation militaire plus simple, et qui, au désordre qui existait alors, fit succéder la régularité, sans laquelle il n’y a point d’armée. Comme ce travail n’a qu’un rapport indirect à l’objet principal de cés Mémoires, je me bornerai à en indiquer sommairement les dispositions principales. Nous dressâmes d’abord le tableau et le contrôle de chaque paroisse. Les habitans furent ensuite divisés en trois classes.

Nous travaillâmes à cette organisation jusqu’au 9 juin. A cette époque , M. de Surannet nous donna rendez-vous au château de*****, entre la Roche-Servière et Clisson.

Nous nous empressâmes d’y aller. M. le général de Sapinaud nous y attendait.

L’entrevue fut d’abord froide. M. de Suzannet paraissait pénétré d’une douleur profonde. Il nous avou» presque ses torts..

* Je sais que je dois quiller l’armée, dit-il à « M. de la Rochejaquelein; mais je ne le «f ferai que quand j’aurai paru dans une af- « faire. » 11 prononça ces mois d’un ton qui semblait annoncer qu’il éprouvait des remords de sa conduite antérieure, et qu’il était décidé à la réparer par une tin glorieuse. Ce fut en quelque sorte pour moi un pressentiment de sa mort.

La conversation s’engagea bientôt sur la nécessité de pourvoir au commandement géuéralde l’armée. Les ü’ois corps désiraient pour chef M. Auguste de la Rochejaquelein:

ces messieurs confirmèrent le vœu des soldats par leurs suffrages. Mais M. Auguste déclara qu’il ne souscrirait à aucune disposition, quelle n’eût été concertée avec M. d’Autichamp. Ce général était à Moutfa ucon avec un corps de trois mille hommes.

Nous nous mîmes en route pour aller l’y trouver; et le lo juin, de grandmalin, nous arrivâmes auprès de lui.

On assembla ensuite un grand conseil da guerre, composé des quatre généraux; savoir : MM. d’Autichamp, de Suzannet, de

Sapinaud et Auguste de la Rochejaquelein , ainsi que tous les ofSciers supérieurs et chefs de division de l’armée. Le principal objet de ce conseil était de nommer un général en chef et d’arrêter un plan d’opérations. On commença par où l’on aurait dû finir j c’est-à-dire par la discussion du plan d’opérations. Tous indistinctement furent admis à donner leur avis; on parla de tout ce qui s’était passé.

La question s’embarrassant au milieu des plaintes formées par les uns et des excuses et allégations présentées par les autres, un officier proposa de terminer cette discussion , en invitant les généraux à passer dans un appartement séparé, et à procéder entr’eux à la nomination d’un général en chef : ce parti fut adopté.

Ces messieurs , d’un consentement unanime, déférèrent le commandement à M. de Sapinaud. M. Auguste de la Rochejaquelein fut nommé major-général de l’armée , et moi aide-major-général. MM. Saint-Hubert et Dupérat furent désignés pour commander les corps que MM. de Sapinaud et de

la Rochejaquelein allaient quitter par suite de ces nouvelles dispositions.

Les esprits se calmèrent j on se promit réciproquement de tout oublier, et d’agir constamment de concert à l’avenir.

Tandis que nous perdions beaucoup de temps en allées et venues ou en discussions vaines , le général Lamarque avait reçu des renforts , et s’était rendu à Nantes avec ses nouvelles forces , qui , réunies à celles de Travot , formaient une armée d’environ dix mille hommes. Il était prêt à pénétrer dans la Vendée; mais avant d’agir, il voulut tenter la voix des négociations, et dépêcha auprès de nous uu officier de fédérés , chargé d’une lettre pour chacun des généraux vendéens. Cet officier arriva à Montfaucon le 10 juin; la lettre qu’il remit était accompagnée d’un traité tout fait.

Le général Lamarque, en invitant ces messieurs à l’accepter, leur disait, entre autres choses ; « Tout ce que vous avez de- « mandé , tout ce que vous avez voulu a « été accordé. » Ces paroles causèrent à M. delallochejaquclein une surprise étran-

ge. II ignorait, et jamais il n’eût soupçonne que des généraux vendéens fussent allés jusqu’à demander quelque chose aux agens de l’usurpateur. Il lit éclater hautement l’indignation et le mépris que lui inspiraient les propositions de l’ennemi , et les rejeta avec l’énergie d’un homme qui a la conscience pure.

L’étonnement de M. de Sapinaud ne fut pas moindre que celui de M, Auguste de la Rochejaquelcin, Il manifesta les mêmes sentiraens j et, pour rendre hommage à la vérité, je dois dire que ce général, qu’on avait indignement voulu compromettre par sa signature dans l’arrêté de Fallerou, se fit remarquer , dans cette nouvelle circonstance , comme dans toutes les autres , par sa droiture et son dévoûment à la cause royale. Malheureusement il fut constamment trompé.

Il fallait enfin s’expliquer sur le contenu de la lettre de Lamarque , et sur ce qui l’avait provoquée. Il était clair qu’elle n’était que le résultat d’un accord antérieur entre quelques chefs vendéens, et les négocia-

tears envoyés par le ministre. Le Mémoire au Roi, que Lamarque a publié depuis^ l’a prouvé jusqu’à l’évidence (i). Cependant, chacun nia avoir jamais rien voulu ni demandé j et l’on déclara , au porteur des propositions , qu’on y répondrait les armes à la main.

Cette entrevue de Montfaiicon , qui aurait pu être d’un très-grand avantage à la cause commune , n’eut d’autre résultat que la nomination du général en chef. La suite des opérations fera voir si cette nomination détruisit les prétentions, et ramena l’obéis* sance au centre commun.

Nous allions nous séparer de ces messieurs, lorsque nous fûmes instruits indirectement, que l’ennemi se disposait à faire un mouvement sur le Marais. Nous engageâmes alors M. de Suzannet , à retourner de suite dans son pays , et à y lever tout son monde, pour empêcher Lamarque de sortir de Nantes, et le séparer de Travot, qui se trouvait à Bourbon-Vendée , ou aux Sables d’Olonne.

(i) Voyez Pièces justificatives, n° X.

D’un autre côté, le général en chef pria M. ^’Autichamp d’aller au Marais avec les forces qui étaient réunies à Montfaucon , l’assurant qu’il le ferait soutenir par le corps d’armée de Saint-Hubert. M. d’Autichamp répondit que ses hommes éiaient sous les armes depuis plusieurs jours , qu’ils manquaient de vivres , et qu’ainsi ce qu’on lui demandait était impossible. « Hé bien !

« répliqua M. de Sapinaud , puisque vous « ne pouvez pas marcher, licenciez donc * vos gens; il est inutile de les garder plus K long-temps sans rien faire ; mais tenez •r vous prêt, afin qu’au premier ordre vous <r puissiez faire un rassemblement plus nom- « breuxj et occupez-vous, en attendant, de « l’organisation de votre corps d’armée. »

- D’après cette dernière recommandation , je remis à M. d’Autichamp les états qu'il devait faire remplir. J’en donnai également à M. deJSuzannet ; mais ce fut encore matière à discussion. On incidente sur la nouveauté de la chose , sur la difficulté de l’exécution, sur le temps qu’absorbait une pareille mesure, etc. On ne voulait pas que les

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