DU GÉNÉRAL TURREAU
A M. de 8t-B..,.y ancien capitaine à la suite du réffiment de Sokan»
Soubite,
Nantes, niyfise an II.
Le gouyemement ne voulant point entendre parler d'amnistie, j'ii attaqué et pri£ Tile de Noirmontier, aVec. environ diz-huit cents rebelles, y compris les tués et les blessés , et vingt ou trente bouches i feu. Ci-joint un petit journal qui vous mettra au fait de mes opérations depuis que j'ai quitté cette ville juuqu'à mon retour. J'y- ai ajouté le rapport des représentants du peuple qui étaient de la partie , et vous remarquerez aisément qu'ils n'ont pas même fait mention de moi Je suis accoutumé & ces petites omissions qui ne m'affligent pas autrement, et dont je retire quelque utilité, parce qu'elles aident à me faire connaître & la fois, et l'esprit du temps , et celui des grands personiuges que nos circonstances politiques mettent en action.
En m'emparant de Noirmoutier, j'ai fait une prise beaucoup pins importante, celle de M. d'Elbée , généralissime des armées vendéennes, et promu au suprême commandement à Saumur, lors de l'invasion de cette ville par les rebelles. J'ai trouvé d'Elbée retenu dans son lit par une blessure reçue à ChoUet, et qui lui laisse la poitrine & jour.
Si j'en juge par deux conversations, dont l'une assez longue, que j'ai eues avec lui, ce chef de parti avait toutes les qualités nécessaires pour jouer un grand rôle. Seul dépositaire des secrets de la Roaxie, k la perte duquel il attribue toutes les fautes, ainsi que les échecs de ce qu'il appelle les yranc« royaîistet, d'Elbée, assez habile pour avoir saisi toutes les branches de cette vaste conjuration , a donné des preuves de ses talents dans l'exécution du plan de son prédécesseur. Aidé de Bonchamps, le meilleur officier-général des rebelles, et blessé mortellement & Chollet, dans la même journée, il a eu constamment des succès importants, malgré l'inertie, la désobéissance, et quelquefois même l'opposition formelle de sëfei rivaux, particulièrement de Charette.
L'insurrection de la Yendée ayant eu lieu avant le temps déterminé pour l'explosion générale , il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour la comprimer , et empêcher son éclat prématuré , parce que tons ses moyens d'action n'étaient pas en rapport, et qu'il sentait le danger des mouvements partiels. La plus grande partie de la Bretagne-
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la Basse-Normandie, le Maine, nne partie de rAnjou, etc., dont le soulèvement entrait dans le plan général, étaient déjà disposées, mais on n*]^ avait pas encore arrêté les mesures d'exécution.
CSontraint de céder au mouvement du 10 mars, parce qu'il devenait également impossible de l'arrêter, et dangereux de ne pas le dinger, d'Elbée tira le plus grand parti des circonstances ; et quoique obligé demorceler son plan, il s'attacha & augmenter la consistance de la révolte précipitée du Poitou, en obtenant des succès rapides et majeurs,, motif le plus puissant pour hAter rinsurrection des provinces Umitrophes.
Ce qui, selon moi^ fait honneur à d'Elbé^ c'est qu'il était mécontent des secours étrangers qu'invoquaient les émigrés, qu'il n'estimait pas. Et, en effet, quand il a envoyé en Angleterre, peu de jours avant sa mort , UQ officier poui se procurer des moyens que Charette et ses^ partisans lui refusaient, c'est qu'il a vu son parti perdu , et qu'il ne lui restait plus que cette ressource.
H m'a paru convaincu que la contre -révolution ne devait et ne pouvait s'opérer que par les moyens qu'offrait l'intérieur de la république. Tous les mouvements d'opposition qui se manifestèrent au dedans obtenaient ses éloges. 11 n'avait pas perdu de vue le camp de Jalès, et les autres points d'appui que le Midi présentait & ses entreprises La résistance de Lyon lui semblait glorieuse, tandis qu'il ne voyait qu'avec indignation Toulon et nos escadres livrés à l'Angleteire par la plus lâche de toutes les perfidies.
Outre que cette manière de voir prouve qu'il avait bien observé et calciilé les ressources des royalistes dans l'intérieur, c'est qu'elle décèle aussi un caractère de loyauté auquel il est difficile de refuser son estime, quelle que soit la bannière qu'on ait suivie.
D'Elbée a répondu avec peine aux questions réitérées, et souvent indiscrètes , des représentants dont la visite me semblait inconvenante. Peut-être n'était-ce ni le lieu, ni le moment d'entrer dans les détails d'une victoire, qui d'ailleurs n'a pas été difficile, devant l'homme qu'on devait faire porter au supplice le lendemain, et dont aussi l'état de faiblesse et de souffrance méritait quelques égards.
Besté seul avec lui, et l'ayant débarrassé d'un sous-officier qu'on avait placé dans sa chambre, je n'ai pas eu de peine à le laisser causer. • Général, a-t-il dit, j'espère que vous me rendrez la justice de croire ■ que si j'avais pu seulement me tenir sur mes jambes , ce n'est pas « dans mon lit que j'aurais été pris. »
n connaissait très-bien tout ce qui se passait dans notre armée : ses désordres., Tignorance de la plupart de nos officiers et le despo»
tisme des proconBuLi. IL m'a rappelé toutes les affaires où je m'étais trouvé, même celles où il n'était pas en personne. Tout^ nos fautes militaires dans les diverses batailles, et toutes celles de son parti lui étaient présentes, et il en parlait comme un chef éclairé. Il mêlait de temps en temps quelques idées religieuses à ses idées de gloire; inais j'ai dû supposer que c'était uniquement pour donner une dernière preuve de sa fidéUté aux conventions du parti.
généraJ Beaupuy^ chtfde V état-major générât de Varmée de rOvest.
BeUe-He, thermidor an H.
Je vous l'avais dit avant mon départ, mon cher général, on se trompe si l'on croit cette guerre finie. On se trompe encore si l'on espère la terminer, en changeant chaque mois de plan et de mesures. Ce n'est point ainsi qu'on parviendra à cicatriser cette profonde plaie politique qui énerve l'État , et que l'on croit toujours guérir par l'usage momentané d'un topique nouveau.
On s'occupe des camps que j'ai proposés , et je ne puis pas raisonnablement blâmer aujourd'hui ce que j'ai jugé nécessaire il 7 a trois mois, si toutefois les circonstances n'ont pas changé. Mais n'étaitil question dans le projet .que de faire camper les troupes? Certes, cela ne valait pas la peine de s'y arrêter. Je suis convaincu que mon plan n'a pas été ascez digéré, ni assez développé. IL eût donc étÀplus sage de le rejeter entièrement que d'en adopter quelques parties, et de joindre à mon opinion, fondée du moins sur quelque expérience , des idées nouvelles et incohérentes.
J'ai toujours été -d'avis qu'il ne fallait dans l'Ouest que des officiersgénéraux très-instruits, très-audadeux et très- prudents , et qu'après un choix satisfaisant, il était & propos de ne pas les changer, parce que les connaissances locales sont nécessaires là plus que partout ailleurs. J'ai pensé qu'au contraire, il fallait changer souvent les troupes parce que cette espèce de guerre les fatigue, les désordonné, les décourage. Voilà encore un de mes moyens.
J'ai proprosé de conserver Saint-Florent parce qu'il y a quelques ouvrages enterj», qui, quoique assez mal établis, suffisent pour arrêter les rebelles : et l'on évacue cette place. Cependant , Saint>Florent forme une tête évidemment utile pour.reoevoir par la Loire tout ce
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qui serait nécessaire aux colonnes mobiles que les circonstances pen- TQot en rapprocher. C'était d'aillenrs nn dépôt ponr lenrs malades et lenxB blessés , qu'il était facile de transporter de là à Kantes par la rivière. C'était anssi un de mes moyens. Je ne Tonn en indiquerai pas d'autres, car autant yaudiait tous enyoyer le plan. J'ai touIu seulement, mon cher général, tous faire apercevoir qu'on l'a morcelé, et j'aurais préféré qu'on le jetât au feu. Mais revenons & l'armée de rOnest.
BUe a nn vice radical qu'il me semble impossible de détruire avec les idées dominantes et la marche que suit le gouvernement. La guerre de l'Ouest est affreuse. Les soldats ont toujours devant les jeux, les tortures que l'ennemi fait éprouver à ses prisonniers I et tous tous fieres aperçu, sans doute, de l'impression constante et terrible que fait sur eux l'idée des supplices qui les attendent, s'ils sont pris par les rebelles. Bs ne font pas un pas dans la Tendée sans trouTer des cadavres de leurs camarades qui ont terminé leur vie dans une horrible et lente agonie. Les officiers-généraux, eux-mêmes, sont préparés à se donner la mort, si le hasard des combats les fait tomber entre les mains de Pennemi ; et nous en aTons plus d'un exemple. C'est l'effet d'un courage commun de braTer la mort au milieu de la mêlée, mais le trouTerez-vous chez le soldat, couTaincu qu'il est d^tiné aux supplices, s'il est fait prisonnier, ou qu'une blessure le retienne sur le champ de bataille ? Ici la nature reprend tous ses droits, et souTent il n'y a pas de différence entre le plus intrépide grenadier et le plus lâche Talet de l'armée.
Cependant, qui peut balancer chez le soldat, même chez l'officier, l'opinion plus ou moins forte qu'il conçoit d'un pareil danger, réserrô à cette malheureuse guerre? Quels sont les dédommagements, les distinctions, les récompenses que tous accordez aux guerriers qui défendent la république dans l'Ouest ? J'ai eu plusieurs fois l'occasion d'en parler aux représentants du peuple, qui m'ont toujours répondu par les grands mot d'usage : La vertu qtti anime les soldats de la répithlique doit leur /aire mépriser tous les hochets de Vancien régime ; on est trop heureux de sacrifier sa vie pour la pairie et la l^>ertéj etc. Cela est très-beau assurément ; et si tous nos soldats étaient des Brutus , des Decius, etc., on ferait sans doute des choses merTcilleuses. Mais encore cette vertu doit-elle être animée, nourrie par des idées de gloire. Ou plutôt, chez le guerrier, c'est l'idée de la gloire qui conduit & la vertu. C'est à peu près ce qu'a voulu. dire un ancien, nommé Tacite, qui parfois raisonne aussi bien que nos mudeznes : Contemptufamœj contempsi virtutes,
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Non-senlemeiit il n'y a paa de gloire à acquérir à yoixe armée , mais il semble même que l'on attache généralement une espèce de défareur an serrice militaire dans la Vendée; c'est, dit-on, une guerre peu honorable et qui n'exige point de talents. Vous aurez pu cependant remarquer que plusieurs de nos camarades, officiers disUnguéB, et qui avaient servi avec éclat au Nord et sur le Shin , n'ont pas quitté l'Ouest sans éprouver des revers.
Quels sont donc les motifs d'encouragement dans la guerre de bt Vendée? S'il en existe, c'est pour les royalistes. C'est aux chasseurs du Loroux, aux braconniers du Bocage qu'appartiendra l'honneur de relever le trône et l'autel. Toute l'Europe a les yeux ouverts sur cette petite contrée de l'ouest qui balance déjà les destinées de la république. Les prêtres, les chevaliers errants et les Capets, attendent delà Vendée leur retour à la puissance. J'espère qu'il y a bien de quoi tourner la tête à un pauvre Bas-Breton. Telle est cependant la doctrine employée vis-À-vis des malheureux Vendéens pour les faire courir à la victoire ou à la mort ; et les chefs en ont tiré un grand parti. Le fanatisme religieux s'est joint au fanatisme politique, et c'est & qui, des Bretons ou Poitevins, obtiendra la couronne des martyrs.
Au surplus, tous les projets des rebelles sont échoués , et leur puissance n'est plus à craindre, si le gouvernement emploie bien la sienne et embrasse enfin un système de mesures bien combinées, et surtout suivies avec persévérance.
Voilà tout ce que je puis vous dire, mon cher général, sur la guerre que vous faites. Ce n'est pas, j'en conviens j^ répondre positivement à vos questions : mais c'est parce qu'il m'est réellement impossible d'y répondre autrement. Je ne connais point les intentions du gouvernement', et je ne me soucie pas de lui demander son secret. tPai d'ailleurs perdu de vue le fil des événements. J'ignore maintenant votre situation comme celle des rebelles, et je ne pourrais appuyer que sur des données vagues un projet quelconque d'opérations. Tout ce que je puis faire aujourd'hui, mon cher général, c'est de former des vœux pour que vous quittiez promptement l'armée de l'Ouest, qui, à moins d'événements improbables, sera toujours l'écueil des talents et de la gloire.
Salut et sincère fraternité.