‹ Mémoires sur la guerre de la Vendée et l'expédition de QuiberonChapitre 42 sur 55 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

On se tromperait beaucoup en lisant ce Journal , si on Youlaitle regarder comme un ouvrage ou comme une histoire delà guerre de. Vendée; car j'ai même voulu éviter d'en parler : ce soin appartient à ceux qui l'ont faite. Rarement on peut parler, d'une manière exacte^ des choses dont on n'a pas été personnellement chargé. Ceux qui ont été dans le cas de s'y trouver, pourraient même en parler souvent d'une manière équivoque et peu sûre.

L'on a toujours vu que les officiers particuliers qui composent une armée , racontent telle ou telle bataille souvent d'une manière toute difTcrente^ selon la place qu'ils y occupaient On juge donc toujours mal le résultat lorsqu'on n'a pas connu l'intention^ dont le général seul a souvent le secret. Lui seul peut donc donner une solution juste.

Je n'ai pas voulu davantage écrire la guerre de la Bretagne. J'ai donc retranché toutes les affaires et les actions de détaOy même celles où j'ai commandé. Je ne parle que de celles qui tiennent essentiellement à la marche générale des événements dont j'ai voulu me rendre compte.

J'ai aussi supprimé tous les détails qui me sont personnels, excepté ceux qui étaient essentiels; car je n'ai pas voulu f^ire mon histoire ni raconter des historiettes.

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Chaque chose^ chaque ligne sont écrites depuis nenf ans. Quelle que fût ma position, je les ai écrites chaque jour. Les conversations citées Tétaient immédiatement après qu'elles avaient eu lieu.

Après un si long temps écoulé , j'aurais pu vouloir ajouter de nouvelles réflexions , pour donner plus d'intérêt à ce que j'écris^ en profitant de quelques nouvelles lumières ; mais j'ai préféré m'en tenir à ce que j'ai vu, pensé et dit au moment même, sans vouloir augmenter ni diminuer. Je n'y ai donc pas changé un mot ni une phrase , et me suis borné à copier littéralement, toutefois en supprimant beaucoup de choses de détail et tout oe qui m'est personnel; ce qui cependant se retrouvera dans un Mémoire à part sur la manière dont se faisait cette terrible guerre et sur ce que j'en ai vu, en reprenant pour cela de la partie de mon Journal qui traite de ces objets.

Je n'ai voulu écrire que ce qui est d'une vérité authentique^ et ce que je prouve et appuie par des pouvoirs, des instructions et dos lettres. Chacune de celles que je cite^ je les ai en original.

Ce qui a excité mon intérêt dans cette rédaction^ c'est qujc la plupart des choses que je rapporte (particulièrement celles qui ont le plus d'intérêt) ne sont presque connues que de moi , et qu'elles expliquent tant de ces on dit dont j'ai été rebattu depuis.

J'ai donc voulu me les résumer^ bien que je ne veuille en rien les faire connaître publiquement, ne m'étant occupé de ce petit travail que pour moi seui^ chaque chose^ chaque ligne me rappelant les endroits et localités où je les ai pensées et écrites, ainsi que les différentes sensations que j'ai éprouvées alors.

En totale c^est donc le résumé àh ce que j'ai fait et dit, et de ce qui a directement passé peu* mes mains^ en raison des différentes places et fonctions qui m'en ont forcément^ je pourrais dire malheureusement, donné la connaissance.

Dieu veuille que pareille guerre ne se renouvelle jamais!

Précis de l'expédUim de Qutberm.

En général, il est difficile de faire la guerre, et d'écrire sur cette même guerre. Obéir et réfléchir sont souvent deux choses opposées. Écrire sans partialité est peut-être encore plus difficile, et il est pénible d'avoir à mettre à découvert les fautes et les torts de beaucoup de gens. S*il n*y avait qu*à louer, tout le moiide, sans doute, se disputerait cette tâche.

Mais la guerre civile nécessite autant de réflexion, de connaissance des hommes, que de courage et de talents. Je me bornerai en faisant le moins de réflexions possibles, à tracer les faits intéressants qui se sont passés sous mes yeux, à mettre à même de faire juger Forigine et la suite des événements funestes d'une opération qui aurait dû changer l'ordre des choses en France, et qui fut entreprise sur les données les plus brillantes.

Ami ni ennemi de personne, chef et subordonné, je me suis attaché à ce qui est la base première de mes opinions militaires, à obéir et commander, à voir des partis, sans m'approcher d'aucun, et surtout ne parlant sur personne, à me tenir éloigné de toute espèce de querelle et d'intrigue.

Pour être plus clair et mieux compris, il serait nécessaire de remonter à des époques plus reculées ; car peu de gens, hors l'enceinte des pays royalistes, et même dans ces payslà, connaissentles dissensions qui, au milieu dotant de batailles et d'actions héroïques, ont, en divisant leurs moyens, attiré sur ce pays, célèbre à jamais, les malheurs qui semblentravoir fait tirer à sa fin. Mais cela entraînerait une quantité de détails qui éloigneraient le but de ce mémoire. Je me bornerai donc à dire dans quelle position se trouvaient les armées catholiques et royales avant l'expédition de Quiberon

Des paix faites par les différents chefs avaient paralysé les différentes armées. Des passions particulières, bien plus que la nécessité, avaient amené cet ordre de choses; mais personne ne le regardait comme stable ; et, tout en signant la paix,

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l'on avait juré d'y être infidèle. Les républicains le sayaient, aussi perdit-on tous les avantages de la guerre sans jouir de ceux de la paix. Elle frappa d'inertie les années catholiques et royales, et les vœux des républicains trompés furent en pa^ lie remplis par le tort que cela fit à la cause ; ils n'eurent donc pas à regretter les sacrifices qu'ils avaient faits.

Depuis neuf mois M. le comte de Puisaye était en Angleterre; il avait quitté la Bretagne pour tâcher, en obtenant des secours, do donner plus de constance au parti dont il était le créateur. Gela lui avait coûté trois années de soins et de dangers; mais c'est avec la plus grande vérité que l'on peut dire qu'il s'était emparé de l'opinion et de la confiance générale. H en inspira beaucoup au gouvemeinent britannique ; il trouva des amis dans le ministère^ ou plutôt il s'en fit. Voilà sur quelle base il posa l'ensemble de ses négociations.

Il promit au gouvernement d'Angleterre^ qu'avec quelques troupes, des armes^ des munitions et de l'argent, Ù remettrait la Bretagne sous les armes.

Il assura que cette province étût entièrement royaliste; qu'une expédition n'éprouverait^ non -seulement aucun obstacle de la part des habitants, mais même serait soutenue et favorisée par eux.

Il promit de s'emparer de la presqu'île deQuiberon^iCt de l'occuper.

Il prouva que la Bretagne était d'un poids trop important dans les pays royalistes, pour ne pas entraîner tous les autres dans son mouvement.

n prouva de plus qu'il avait les plus grands rapports avec presque tous les autres chefs^ qui n'hésiteraient pas à concourir avec lui au bien de la cause par des démarches communes.

n assura que lui-même, en les aidant et leur faisant partager les secours que le gouvernement d'Angleterre lui accordait, illes mettraitpromptement à même de suivre leur projet connu : celui de reprendre les armes lorsqu'ils en auraient les moyens.

Une expédition fut donc déterminée ; il fût un moment in-

SUB LA YSNDÉE PAB LE COMTE DE yAUBÀN. 285

certain sur quel point on la ferait. Deux fixaient l'attention; saToir : les côtes du nord, en face de Tile de Jersey, ou la baie de Quiberbn. Cette dernière, sous tous les rapports^ méritait la préférence ; cette localité se rapprochait du centre des pays royalistes; les considérations de mer ne laissaient rien à désirer. Ce point fut donc choisi^ et le secret aussi fut parfaitement gardé : le convoi était sous voile, que l'on croyait encore aller à l'île de Jersey.

C'est avec le plus grand regret que je me trouverai souvent obligé de parler de moi, ayant eu^ dans ce pays-là, une existence qui m'a fait participer aux affaires; ayant même été'cbargé des commissions les plus importantes^ je serai forcé de les rappeler, et le ferai en rapportant la copie des titres originaux, dont le sens expliquera les conséquences.

Depuis longtemps j'avais le désir d'aller servir dans les armées royalistes. En accompagnant son Altesse royale^ M. le comte d'Artois , je ne m'étais éloigné qu'à regret du service de Sa Majesté l'Impératrice de toutes les Russies; et cela^ dans la croyance d'accompagner son Altesse royale à quelques expéditions : mes espérances furent trompées.

11 y eut aussi un projet d'expédition qui devait se faire et partir d'Ostende ; je devais en être, mais il ne se réalisa pas.

Je vins à Londres dans l'année 1794^ pour tâcher d'être plus heureux ; toutes mes tentatives jusque-là avaient été vaines. M. le comte de Puisaye était secrètement à Londres ; je ne le connaissais pas. Je sus que par lui je pouvais obtenir de passer aux armées catholiques et royales; je lui écrivis pour lui en faire la demande, faisant l'exposé de mon'désir^ de mes opinions et de la nullité très-vraie de toute espèce de prétention de ma part, demandant pour toute grâce d'y passer.

Je joignis à ma lettre des réponses à d'autres lettres^ qui prouvaient mes démarchea passées pour arriver à ce but.

M. le comte de Puisaye et M. Windham^ ministre de la guerre, à qui j'en avais écrit, et dans le même sens, me répondirent peu de jours après, les deux lettres suivantes :

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Lettre de M. le comte de Puisaye.

a J'ai remis à M. Tévêque de Dol, les lettres que M. le « comte de *** a eu la bonté de me communiquer. Je n'avais « pas besoin de ces témoignages pour rendre hommage à « son caractère et à ses talents, qui sont connus en Bretagne, « où je lui dis avec plaisir qulFest désiré. Si je diffère encore « quelques jours à remplir ses désirs, qui sont bien d'accord « avec les miens^ ce n'est que pour donner à M. le comte a de*** une occasion qui lui sera plus agréable. J'espère me « ménager, sous peu de temps, ceÛe de le lui dire moi-même, <c et de rassurer de tout le plaisir avec lequel j*ai reçu de lui « Tespoir de faire un aussi bon présent à mes camarades.

« Signé : le comte de Puisaye. »

P. S. Le billet doit être tenu secret.

Lettre de M. Windham.

a M.Windham prie M. le comte de*** d'agréer ses excuses « de ce qu'il a si longtemps négligé de répondre à sa lettre, a qui méritait à tant d'égards une plus prompte attention. <c II respecte trop les motifs qui oht donné lieu à la demande a de M. le comte de *** pour ne pas s'y prêter aussitôt qu'il « s'en présentera Toccasion. »

Je vis M. Windham ,* je fus certain de passer en Bretagne. Ayant été quelque temps sans entendre parler de rien, je me rappelai au souvenir de M. le comte de Puisaye, qui me répondit 'la lettre suivante :

Lettre de M. le comte de Puisaye.

« M. le comte de *** peut se reposer entièrement sur Tin- « térét dont il m'est d'employer utilement un aussi bon offî- « cier que lui. Une circonstance contrariante m'a privé, il a y a quelque temps, du plaisir de faire plus particulièrement (c connaissance avec lui; en attendant, je le prie de ne pas

« conceTOÎr d'inquiétade sur rien de ce qui paraît lui en don* « ner, et je m'estimerai heureux de pouvoir lui être utile de « toutes les manières. »

« Signé: le comte de Puisa ye. »

Peu de temps après^ j'eus une entrevue avec M. le comte de Puisaye^ et sur le moment prochain du départ. Je ne lui fis non-seulement aucune demstnde partîcuhère^ mais je l'assurai que je ne lui en ferais jamais aucune; ce que j'ai trèsaustèrement pratiqué. Depuis cette conversation, je ne l'ai plus revu qu'en Bretagne.

Il avait donné sur l'état de cette province les renseignements les plus vrais, les détails les plus sûrs ; et jusqu'alors il avait été le seul homme qui eût pu déterminer le gouvernement d'Angleterre à fournir en masse des secours considérables ; il rendait les plus grands services, qui lui avaient coûté neuf ou dix mois de peine et de travaux; il avait été avoué par ^es Princes, à qui il avait rendu, sur son crédit personnel, des services considérables d'argent. Ces mêmes Princes lui avaient donné les pouvoirs les plus amples, les plus étendus, et toutes les marques de confiance que des maîtres puissent donner à un sujet. Avec tous les moyens possibles, fondée sur de telles bases, l'expédition, dont le but était inconnu, se préparait

Tout fut embarqué à Southampton ou à Portsmouth. L'on init à bord quatre- vingt mille fusils, de l'artillerie de toute espèce , et en assez grande quantité pour toutes les armées royalistes ; des vêtements pour soixante mille hommes , des magasins de toute espèce , des munitions de guerre et de bouche en abondance , beaucoup d'argent; le régiment d'Hervilly, de douze cents hommes; celui de Dudresnay, de sept cents hommes ; celui d'Hector ou de la Marine , de sept cents hommes; un corps d'artillerie commandé par M. de Rotalier, de six cents hommes; une brigade de dix-huit ingénieurs; quatrevingts gentilshommes officiers ; M . l'évêque de Dol et cinquante prêtres; des commissaires des guerres, intendants, tré-

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Boriers^ tout ce qui tient aux administrations; des médecins chirurgiens^ et tout ce qui peut ayoir rapport à des établissements d'hôpitaux, etc., etc

Tels furent les secours que T Angleterre donna à la province de Bretagne ^ avec la promesse de les continuer selon les besoins et les circonstances.

M. le comte d'Hervilly, avec les fonctions de maréchal-général-des-logis^ commandait Jes troupes soldées et régulières à la solde de TAngleterre.

M. Famiral Waren fut chargé de Tescorte du convoi, avec deux vaisseaux de soixante et quatorze^ quatre frégates, quatre chaloupes canonnières^ deux corvettes et deux cotres.

L'escadre républicaine était en mer ; elle eut connaissance du convoi , et nous la sûmes très-près de nous à la hauteur des Pinmars S entre Brest et Lorient. L'escadre anglaise, qui était aussi dehors , se trouva assez éloignée et point en vue. La frégate la Galathée fut envoyée pour avertir l'amiral Brûlport de la proximité de Tescadre républicaine. Il arriva : il faisait un brouillard très-épais, qui, en tombant^ laissa voir les deux escadres très-près Tune de l'autre. Elles se trouvèrent en présence sous Belle-Isle. Les républicains avaient seize vaisseaux, dont un à trois ponts; les Anglais en avaient quinze, parmi lesquels trois à trois ponts. M. l'amiral Vlllaret de Joyeuse fut attaqué cherchant à rentrer dans le port de Lorient. Ce fut une chasse plutôt qu'un combat. Les républicains perdirent trois vaisseaux ; deux de quatre-vingts , et un de soixante et quatorze. Presque tous eussent eu le même sort si l'on n'eût pas pris l'île de Groy pour celle de Belle-Isle. Us rentrèrent en désordre ; le convoi se porta alors dans la baie de Quiberon ; l'escadre anglaise resta à bloquer Belle-Isle et le port de Lorient.

Beaucoup de gens prétendent que, si Ton s'y fût bien pris, l'on pouvait avoû- Belle-Isle, qui n'était point approvisionnée.

i L'^diUon originale des Mémo^rt» au comte de Vauban, que nous lepgroddfoaii eit fort mal imprimée. Pixmuus eit sane doute mis pour Femnadc

SUÏl LÀ YENDBB PAR LE COMTE DE YÀUBAN. 289

Je ne me prononcerai pas sur cette question , ne pouvant rien afiOrmer ; ce qui d'ailleurs est hors de mon sujet.

A leur rentrée à Lorient, les vaisseaux de cette escadre désarmèrent^ tous les équipages désertèrent et vinrent rejoindre les royalistes. Tout ce qui dans la ville de Lorient tenait au parti républicain, était dans la plus grande consternation. Cette bataille navale, donnée à la vue de la côte oii nous devions débarquer, avait frappé les républicains de terreur, et avait enflammé le courage des royalistes.

La frégate to Galathée avait précédé notre entrée dans la baie de Quiberon. Elle portait MM. les généraux royalistes chevalier de Tintigniac et comte Dubois-Berthelot. Ils furent tout de suite débarqués pour juger de l'état des choses dans rintérieur, connaître la disposition du pays et Tavertir de notre arrivée. Nous les retrouvâmes sur la côte , où ils donnèrent les meilleures nouvelles de l'intérieur.

Le 27 juin 1795, M. le comte de Puisaye débarqua avec une partie des troupes et les secours nécessaires pour être distribués dans le premier moment. L'on débarqua sans nulle opposition, au milieu des cris de vive le Roi! tout ce qui était Breton courant aux armes.

Ce jour-là même, M. le comte de Puisaye et M. le comte d'Hervilly eurent une altercation publique assez vive sur la distributiou des armes. Le général en chef fut dans cette discussion très-poli, très-froid, très-noble; le général subordonné fut fort acre , très-véhément. Tout le monde en était témoin, et jugea que ces deux hommes ne seraient jamais en harmonie. Détestable présage !

Le débarquement s'était fait à Garnac; le quartier-général fut établi à la Genèse, près du rivage. Les troupes cantonnèrent à Camac et dans les villages les plus voisins. Quatre mille royalistes, les meilleurs de la contrée, furent aussi cantonnés près du quartier-général. Us étaient aux ordres du chef de division M. Georges , célèbre par sa valeur, et qui, depuis, a commandé une des armées de Bretagne, celle appelée du Morbihan, qui est son pays, et où il jouissait , à juste titre , de la plus grande confiance.

Les républicains ne songèrent alors qu'aux moyens de se retirer avant que cet immense pays , mis en mouvement , leur en ôtât la possibilité. Les autorités constituées, telles que les départements, districts et municipalités, enfin tout ce qui civilement ou militairement appartenait à la république ^devaient évacuer la province et se reployer sur Rennes, entachant de sauver les armes, les papiers et archives. Tels étaient les ordres donnés par le gouvernement, reçys par les gouvernés, et dont ils hâtaient Texécution. Tous étaient en retraite, retraite précipitée, que Ton aurait pu appeler une

fuite.

L'on aperçoit aisément que, dans cet ordre de choses^ il n'y avait plus aucune espèce d'organisation; d'après cela, nul système de défense. L'on voit déjà que le moment qui suivit celui du débarquement devait nécessairement être employé à calculer et arrêter quelle espèce de guerre on adopterait. Cette question ne pouvait porter que sur deux points,

savoir :

Si , en même temps que l'on prendrait la presqu'île de Quiberon pour faire le dépôt des magasins, localité très-forte et quel'onpouvaità volonté rendre encore beaucoup plus respectable, d'autant plus que, réunissant les avantages de la terre et de la mer, les vaisseaux et les forts pouvaient se prêter une défense mutuelle ; si eu même temps, dis-je, on mettrait tout le pays en mouvement, en portant en avant les colonnes royalistes qui seraient grossies du nombre de tous ceux qui, dans rintérieur, couraient aux armes, et leur faisant parcourir des directions différentes , eussent ramassé tous ceux qui étaient en état de faire la guerre, pour se trouver adossés à la ville de Rennes, et former, dierrière la rivière de la Mayenne, au nombre de cent mille hommes, une ligne de défense qu'il eût fallu des armées pour rompre.

Alors on laissait derrière soi quarante lieues de pays , abandonnées par la république sous toute espèce de rapports, avec la facilité de recevoir des derrières nos immenses secours , sans qu'ils fussent en rien compromis ni même troublés.

Dans cette hypothèse les villes de la odte tombaient^ et certainement la presqu'île de Quiberon restait, avec les magasins, hors de portée de toute insulte et de toute attaque.

Les magasins eussent également pourvu aux besoins des armées royalistes. Les généraux Gharette et Scépeaux reprenaient les armes; le général Stofflet n'attendait que quelques secours pour en faire autant; la Normandie, couvrant notre flancgauche, prenait une attitude plus imposante, «t eût été aidée. L'on eût trouvé des ressources immenses, et de tout genre, dans les villes que les républicains abandonnaient, sans pouvoir rien évacuer ni transporter, fort embarrassés de sauver leurs propres personnes.

Suivant les conséquences de ce tableau rapide, tableau vrai et nullement exagéré, au-dessous même de la vérité et dépouillé de toute espèce d'enflure, l'on jugera aisément que cette expédition de Quiberon tant blâmée, tant décriée, eût décidé du sort de la France.

Je ne dirai pas qu'elle en a décidé dans le sens contraire ; car tout pouvait se réparer. Je pardonnerai aux Français peu instruits de le croire peut-être ainsi, de même qu'aux étrangers, qui, pour l'ordinaire, calculent seulement les résultats; mais ceux qui connaissent le caractère des vertueux et valeureux royalistes, qui savent ce qu'ils peuvent supporter et souffrir; qui ont vu cent fois ces braves geub périr plutôt que de varier dans leurs opinions, sacrifier à cette même opinion leur vie , leurs femmes , leurs enfants €t leur fortune sans se plaindre ni être ébranlés; qui cherchent dans le ciel la récompense de leurs devoirs : ceux-là, dis-je , qui devenus leurs chefs, ayant partagé leurs travaux et leurs dangers, ont quelques droits à leur rendre ce juste hommage, assureront que tout, jusqu'à la destruction totale, pourra toujours se réparer.

Après avoir dit quel système de guerre l'on eût pu adopter, voyons et suivons celui que l'on a choisi et pratiqué. Mais avant d*en parler, je dois dire que M. le comte de Puisaye, connaissant parfaitement bien le parti, et habile

à le manier^ sachant l'espèce de guerre qui lui était propre, beaucoup plus habile à cette guerre que M. le comte d'Hervilly^ à qui tout était étranger^ dans cet ordre de choses neuf pour lui ; M. le comte de Puisaye , dis-je, voulait, ainsi que tous les chefs royalistes, que l'on adoptât le plan ci-dessus énoncé, et n*y renonça momentanément que lorsque M. le comte d'Hervilly lui exhiba des pouvoirs qui lui donnaient, au nom du gouvernement d'Angleterre, Tentière disposition et autorité sur tout ce qui était à sa solde. En raison de ces pouvoirs mal interprétés, dès ce moment le succès de l'entreprise se trouva entre deux autorités mal établies, tiraillées en sens contraire ; et celui qui ne connaissait pas la chose par sa volonté particulière , se trouva chargé d'en décider. Elle fut entamée, ainsi qu'on va le voir.

M. le comte de Puisaye écrivit sur-le-champ au gouverne-, ment d'Angleterre pour se plaindre et rendre compte des prétentions de M. le cpmte d'Hervilly ; de plus il demandait une décision du gouvernement pour prononcer entr'eux.

M. l'amiral Waren fit tout de suite partir un cotre pour porter cette demande , avec ordre de rapporter la réponse le plus tôt possible.

L'on promulgua la proclamation du général en chef, dont on avait apporté une grande quantité d'exemplaires imprimés. Elle fit une grande sensation parmi les républicains, et quelque longue qu'elle soit, je crois nécessaire de la faire connaître.

. rroclamatian du général en c?tefde Varmée^ au Peyplefrançaii, ,

« Josepli, comte de Puisaye, lieutenant général des armées du Bol, « commandant en chef de Tarmée catholique et royale de Bretagne^ a en yertu des pouYoirs à lui donnés par Monsieur, régent de Frahoe, (t au quartier général de Camac, le trente juin mil sept cent quatre- « TÎngt-quinze.

« Français I au nom de Dieu, de votre Boi et de vos princes lé- « gitimes, nous venons vers vous avec des paroles de paiz. Que la « voix de la haine, de la vengeance et de la défiance ne se fasse plus « entendre; que toute dénomination odieuse de partis, que le cri de

« ralliement des fléaux d» notn màUnamiie pataie Mil «ntenti pour « jamais. Comme aooa voM parieroM mu» dégufaammity ésoules- « nous sans préjngés, et que l'Europe nous entende et nous juge.

« S'il est Trai que d'nnboiit du toyaune à l'antre un cri* général se « soit fait entendre contre cette faction parricide, qui depuis cinq ans « a cansé tous to3 malheurs ; s'il est yrai qu'enfin l'esprit de mode- « ration et de justioe gmde ceux qui prétendent tous représenter, « et si oefcte modération n'est pas uniquement un voile spécieux dont « ils se serrent pour couTrir leurs secrets dieRseins, d'abattre des ri- •c vaux pour régner à leur place^ et de vous replonger tans les oonvul. « sions da l'anarchie ; pourquoi ceux de ves concitoyens qui ont été « forcés de fuir cette tyrannie que tob prétendus représentants af- « fectent de désapprouver, n'ont-ils pas été rappelés dans le sein de « leurs familles, et rétabHs dans la possession de leurs droits et de leurs « biens?

« Pourquoi cet intéressant et auguste rejeton de tant de rois, le « fils de ce malheureux monarqueqni, croyant se confier à l'amour de son « peuple, s'est précipité lui-même dans les bras de ses assassins, n'est - « il pas proclamé roi, rendu au trône de ses pères et environné de « ses gardes et conseUs, que la nature et la loi désignent ?

« Pourquoi cette religion sainte qui depuis quatorxe siècles a fait « le bonheur et la consolation du peuple, n'est-élle pas rétablie dans « la pleine liberté de son culte et l'exercice public de ses minis- « très?

« Enfin, après avoir banni les scélérats qui désolaient la France , « pourquoi paraissent-ils s'efforcer de conserver leur ouvrage et de re- « cueillir les fruits de leurs crimes ?

«I Nous aussi , nous désirons la paix ; mais peut-on donner le nom « de paix à celle que ne peut garantir celui qui la signe, et dont la « durée et la stabilité dépend du triomphe, et du pouvoir momentané « d'une faction? N'avez- vous pas remarqué la succession rapide de « ces tyrans éphémères, qui, parvenus au. pinacle du pouvoir, s'en- « voyaient mutuellement à l'échafaud, avec une foule de citoyens « padsibles, qui^à peine instruits du nom de oenz auxquels ils devaient « obéir, étaient , le jour suivant, envoyés à la foillotine, pour avoir « observé les décrets du jour précédent?

« Nous aussi, nous aimons la modération et la justice; mais le peuple <« ne sera plus H dnpe de vains sons : instruit par la triste expérience « de ses malheurs passés, il saura maintenant distinguer les causes et « les auteurs de ces désastres. L^enchantement d'un charlatanisme po- « litique est rompu. Les mots de justice et de modération étaient aussi

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« sur Im lèrres de BobespieRe et de Mant lonqu'ils égorgeaient len» « concitojenB ; et n'est-ce pas en profonant les mots sacrés de Tetta et « de justioe que tons les noms sacrés d'humanité, de Tertuet de jnstioe K ont servi aux impostenis ponr tromper les hommes et inonder de sang « l'Univers?

« Que ceux qni persistent obstinément dans Texercioe d'un pouvoir « usurpé, prouvent en le rendant au légitime propriétaire que leur « profession de modération et de justice est sincère, et qu'ils ne sont <c pas coxhplices des crimes qu'ils poursuivent. La justice divine les a « déjàemployé^commedes instrumentspour punir les coupables ; quel- « ques'uns d'eux sont encore impunis ; mais des services éminents a peuvent effacer de grands crimes, et ceux qui soutiennent la cause « pour laquelle nous combattons doivent laisser au del le soûi de la « punition et de la vengeance.

<c Et vous, généraux, officiers et soldats, qui, fatigués d'être les « instruments de l'oppression et du crime, avez refusé de devenir « les bourreaux de vos frères; vous qui, au moyen de la eorrespon- « dance récemment établie entre nous, avez appris à apprécier nos « sentiments, comptez sur notre parole, et venez prendre dans nos (c rangs les places qui vous y sont offertes. Joignez-vous à noua pour « rendre à la France son antique prospérité. Soyez les sauveurs de a notre patrie, les libérateurs d'un jeune prince prêt à ^compenser « vos services.

(c U est glorieux de recevoir le prix de la valeur des mains d'un N Bol qu'on a rétabli dans ses droits. Quelle récompense vos prédé- « oessenrs ont-Hs reçue de vos tyrans? l'humiBation, le bannissement «t et la mort ; quel sera votre dioix ?

« Four vous, braves habitants de la Yendée , l'admiration de Ifhi- « xope et l'envie de la France , le moment est yepu. de recueilir le « fruit de vos travaux héroïques. Les ombres illostreB des Bonchamps, ic des r£scure, des la Bochejaquelein et de tant de héros qui étaient « vos guides et nos amis, voltigent autour de vos armées. Les assoie dés et les héritiers de leur gloire, Giiarette, Stofflet, Sapineau et « tous vos chefs intrépides accompliront le grand ouvrage qu'Us- ont V commenoé et conduit avec tant de constance et de courage. Nous « vous apportons des munitions, des armes et l'appui efficace qu'une « puissance protectrice consent à voua accorder.

(( Et vous, loyaux Bretons, qui m'avez honoré de votre confiance» K vous voyez maintenant qu'elle n'a pas été trahie. Le gouverBement « anglais, excité par votre persévérance et vos malheurs , a acquiesça « à vos prières. Une «innée entièrement composée de troupos &an-

« çaises vient secocder vos efforts, et je tous apporte tons les secours « que tous avez demandés. Sa Majesté britannique, forcée de re- « poosser Tagression injuste de vos tyrans et d'assurer le respect dû. « à sa couronne, a néanmoins accueilli favoraUement yos concitoyens « et les ministres persécutés de yotre religion : aujourd'hui elle les « rend & vos voeux. C'est la seule réponse digne de Sa Majesté, aux « projets ambitieux et destructifs que vos tyrans ont imputés à ses « généreux ministres. Des officiers et des soldats français, qui « comme tous depuis plus de quatre ans ont combattu pqur leur « Bol, se bâtent maintenant de vous joindre, et vos princes se pla- « ceront bientôt eux-mêmes à la tête de vos invincibles colonnes.

< Nous ne venons pas répandre le sang, mais faire respecter vos n Uroits et repousser la force par la force. Si nos ennemis veulent « sincèrement la paix, qu'ils cessent de dévaster^ vos champs et de « saccager vos villes; mais s'ils préfèrent de continuer la guerre, ils • répondront à la France et à toute l'Europe des maux qu'elle occa- « sionnera et ils apprendront ce que peuvent la valeur et le courage « d'hommes accoutumés àbraver les fatigues, les dangers et la mort « pour la défense delà cause la plus juste et la plus sacrée.

a Signé : le comte DB Puisaye, gén. en chef. »

Pendant les premiers jours, dix mille paysans les plus voisins de la côte étaient venus chercher des armes et furent armés, ensuite mis par portion égale aux ordres du général chevalier de Tintigniac, et du général comte Dubois-Berthelot.

J'avais demandé de servir comme simple royaliste dans la division du chef de division M. Georges; je désirais infiniment commencer ainsi. Mais je reçus Tordre de me porter au village de Plumel, qui était en avant et à trois lieues de la côte. Je m*y rendis avec les quatre-vingts officiers ▼enus d'Angleterre, pour être répartis parmi les royalistes. Mes ordres portaient d'y rassembler et d'y armer les paysans des villages voisins. Le lendemain matin quatre mille furent armés, et formèrent la première division qui fut mise à mes ordres. "

Les quatorze mille paysans de tout âge, et peu aguerris (car c'était une levée en masse), furent portés en avant jusqu'au village de Meudon, à cinq lieues de la côte. Ce fut

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là que se forma la ligne qui fut regardée comme ligne de défense.

La division aux ordres du général comte Dubois-Berthelot se porta à une lieue et demie à droite, à la montagne de Lomaria^ devant la ville d'Auray : celle commandée par M. le général chevalier de Tintigniac , à une lieue à gauche, prit position devant la petite ville de Landevant; ma division faisant le centre resta à Meudon , devant porter^ selon les circonstances, du secours à l'un ou à l'autre.

L'objet de ces dispositions était de couvrir l'entreprise qpe l'on projetait sur la presqu'île de Quiberon,dont les forts se rendirent sans autre capitulation qu'à discrétion^ la vie sauve. Trois cents d'entr'eux s'engagèrent volontairement dans le régiment de d'Hervilly. Alors on commença l'établissement des magasins dans la presqu'île deQuiberon^ devant laquelle on avait déjà perdu dix jours; dix jours très-précieui, car dans un moment tel que celui-là^ chaque heure, chaque mi* nu te étaient d'un grand prix.

Pendant ce temps nos divisions royalistes attaquèrent partout les républicains, et obtinrent des avantages. Le général chevalier de Tintigniac avait pris Landevant; le général comte Dubois-Berthelot s'était emparé d'Auray : on ne pouvait les garder sans canons; nous en demandions en vain, ainsi qu'un détachement de troupes de ligne.

M. le comte de Puisaye, qui était dans cette opinion , obtint un détachement. Le régiment delà Marine et deux pièces de canon vint bivouaquer dans la position qu'occupait ma division. L'arrivée de cette troupe porta la joie et la confiance parmi les royalistes; mais cette joie devait être courte. Cette troupe soldée avait de ^. le comte d'Hervilly l'ordre de revenir le lendemain matin, et son retour fit un beaucoup plus mauvais effet que si elle n'avait pas paru. Il fut attribué à la crainte de la compromettre ; la seconde conséquence était de l'être soi-même, et de supposer peu de bonne volonté à ceux qui devaient nous aider.

A la demande des chefs royalistes, j'étais devenu, à la suite de quelques actions heureuses qui leur avaient inspiré de la

confiance^ le général commandant la ligne des troupes royalistes, ayant presque tous les jours quelques affaires avec les républicains ; leur ayant fait beaucoup de prisonniers y je connaissais leur détresse. Je pensais qu'il fallait se porter en avant, les suivre, sans leur donner le temps de se reconnaître. Je désirais et demandais que l'on me donnât les moyens de prendre les villes d'Auray et de Vannes ; ensuite, que ma ligne se séparât sur différentes colonnes, pour, après avoir parcouru le pays, les réunir plus en force sur d'autres points. M. le comte de Puisaye vint me voir à ma position de Meudon ; je ne lui avais pas encore parlé depuis notre arrivée en France. Je jugeai que je partageais ses opinions, qui étaient celles de tout ce qui tenait au parti royaliste de l'intérieur.

Ce fut à cette même position de Meudon qu'il m'apporta le brevet d'officier général, à la date de notre départ d'Angleterre.

Je lui envoyai le lendemain matin un Mémoire par un de mes aides de camp de confiance.

J'insistais pour quatre cents hommes et quelques pièces do canon. Je lui parlais de la nécessité de donner de la confiance et de l'énergie à la province, et lui promettais qu'avec un détachement pareil à celui qui avait si promptement disparu , je reprendrais Landevaot et Auray ; que je prendrais Vannes et occuperais les positions militaires du canton ; que je me mettrais en mesure avec toutes les divisions royalistes dans l'intérieur pour contrarier les marches, les jonctions, les convois et les subsistances de l'ennemi.

J'ajoutais que dans i!et ordre de choses on pourrait faire filer sur nos derrières les secours destinés aux généraux Chârette, Stoffiet et Scépeaux, qui alors par de puissantes diversions en nous aidant, augmenteraient les embarras et la détresse des républicains, qui alors, quoique revenant sur leurs pas , étaient en très-petit nombre dans les pays royalistes.

J'abondais dans le sens de M. le comte de Puisaye ; il vou> lut m'envoyer ce secours et en donner l'ordre.

M. le comte d'Hervilly renouvela ses refus, et prétexta lei

298 HEMOIAES

ordres qui lai confiaient la disposition des troupes soldées; il refusa nettement le secours.

Un des principaux habitants de Lorient arriva à la pointe du jour dans mon camp ; il me dit^ que lui et ses camarades étaient aussi bon royalistes que nous; que M. le comte de Puisaye avait beaucoup d'amis parmi eux; que la ville avait une grande confiance en lui ; que sa proclamation y avait produit le meilleur efTet^ et qu'elle n'hésiterait pas de se joindre à lui^ s'il était en état de la défendre contre la vengeance républicaine.

Je le fis conduire chez M. le comte de Botherel^ procureursyndic des États de Bretagne, homme de beaucoup d'esprit et de courage. Dans cette place, qui est très^onsidérable en Bretagne, il s'était acquis la plus grande considération. M. le comte de Botherel partit avec lui pour le conduire à M. le comte de t^uisaye, qui était dans la baie de Quiberon.

Je sus aussi que les habitants de Belle-Isle avaient les mêmes dispositions et les mêmes craintes.

A cette époque, les républicains étaient revenus de leur première terreur; leurs autorités constituées reprirent leur place ; ne se voyant pas poursuivis, ni le pays se mettre en mouvement, ils revinrent sur leurs pas : ils furent successivement renforcés, il en arrivait tous les jours en poste; nous nous battions presque tous les jours.

Lorsqu'ils eurent acquis une certaine force, ils se disposèrent à faire des attaques plus vigoureuses. M. le général chevalier de Tintigniac, qui commandait mon aile gauche, et qui était à une lieue de moi, me donna avis que les républicains en assez grand nombre marcnaient sur lui; il me demandait quelques renforts; je m'y portai moi-même, et lui menai deux mille hommes de ma division: j'arrivai comme l'action commençait; il fut battu et mis dans une déroute complète. Les royalistes se battirent fort mal , quoique dans une excellente position; ma troupe suivit le mouvement, se mit en fuite et je fus abandonné, ainsi que les officiers, au milieu des ennemis : dans le nombre, M. le marquis de la Moussaye et M. le comte de Lanyon furent tués; M. h comte

de la Houssaye, le comte de Broglio, le marquis de Goebriant^ le comte deRoscoêt^le yicomte de la Moussaye furent laissés sur les derrières de Tennemi^ qui marchait en avant ayec rapidité et en tirailleurs. Je fus fort inquiet de ce qui allait arriver au reste de ma division, qui était demeurée dans ma position de Meudon^ et dont j'étais séparé par une distance de deux lieues. Les républicains étaient dans Tinteryallequi s'au^onentait à chaque instant^ yu que les troupes en fuite s étaient éparpillées et se dirigeaient du côté de la nier, où peu après tout devait être pris en détail par les républicains^ qui les poursuivaient très-vivement.

A quelque prix que ce fût, j'essayai de peJrcer et de revenir sur mes pas, pour rejoindre ma division déjà très-affaiblie par la déroute des deux mille hommes que j'avais menés au général de Tintigniac. Après avoir passé à la nage deux criks assez larges, ce qui rendait ma fuite par-là improbable, j'arrivai à Meudon.

Les six mille hommes qui me restaient n'avaient pas été attaqués ; mais cette division se trouvait découverte partout, sans autre troupe pour la soutenue, et environnée d'ennemis; je n'y vis que l'impatience de fuir, et nous, étions éloignés de quatre lieues de Sainte-Barbe, qui est à l'entrée de la falaise qui conduit à Quiberon.

En même temps que toute ma^gaucfae,.aux ordres du général de Tintigniac, et deux mille des miens, avaient été mis en déroute, l'aile droite , commandée par le général comte Dubois-Berthelot, avait aussi été attaquée, forcée de se retirer, et le général comte Dubois-Berthelot avait reçu un coup de fusil dans le bras. Je sentis vivement combien cet ordre de choses était périlleux, et que si l'ennemi faisait tout ce qu'il dépendait de lui de faire, rien ne s'opposait à ce qu'il n'allât lui-même annoncer nos déroutes devant les forts de Quiberon. Je trouvai les officiers qui étaient sous mes ordres, du plus grand sang-froid; je les quittai un moment pour observer et réfléchir seul sur le parti qu'il me restait à prendre dans cet ordre de choses, oiî tout me paraissait désespère et où tout dépendait absolument du moment.

J'avais observé que les troupes républicaines^ qui avaient forcé le générai comte Dubois-Berthelot à la retraite, étaient peu nombreuses, et étaient restées en ordre sans continuer leur poursuite : elles étaient en vue ; je les évaluai à deux mille hommes, et crus juger que la blessure du général comte Dubois-Berthelot devait être la raison qui avait décidé cette retraite. Je le supposai occupant la belle position de la montagne de Lomaria, où, selon les circonstances, nous étions convenus de nous rallier; elle se trouvait une demi-lieue en arrière.

Je le crus d'autant plus, que les voyant arrêtés et ne plus faire de mouvement, je pensai que les républicains craignaient, en s'avançant, d'avoir en front la division du général comte Dubois-Berthelot et la mienne sur leur flanc ; je me trompais, mais cela me décida; je me déterminai à tout oser pour prévenir les plus grands malheurs.

Sur-le-champ je fis marcher ma division en avant, et la portai dans une grande plaine au-dessous des hauteurs d'Auray, occupées par les ennemis. Je fis tout ce que je pus pour iui donner l'air d'une troupe qui va attaquer ; les républicains le crurent et je les vis se retirer, prendre le chemin de la ville d'Auray où ils allèrent se renfermer; je les perdis de vue, et les fis suivre pour observer leur marche ; et quand elle me fut confirmée, je commençai à espérer, car c'était un préalable nécessaire pour en venir à mon but; alors ayant l'air de venir reprendre ma p<^tion de Meudon , ce lût le moment où j'assemblai mes principaux officiers, pour donner à chacun d'eux leurs instructions, et leur fis part de mon plan.

Je leur dis : <c Six mille républicains sont à la poursuite « des troupes du général chevalier de Tintigniac, qui est « en pleine déroute avec huit mille royalistes qui vont être a tous pris en détail ou jetés à la mer; les républicains ne « forment plus de masse, ils sont en tirailleurs, occupent ta a surface de trois lieues de terrain, et par conséquent a nulle part de la résistance ; je vais tomber sur leurs dertt rières, ils ne s'attendent pas à ce mouvement; nulle part

< ils ne sont en force pour s*y opposer; c'est un bon mo- « ment.

« Nous venons de faire rentrer dans la ville d'Auray, la <c seule troupe qui pouvait s'opposer à mon projet ; marchons a contre les autres. »

J'ordonnai à M. le marquis de Saint-Aulaire^ brave officier et de beaucoup de talent, de faire mon avant-garde^ avec trois compagnies de la paroisse de Beltz , formant quatre cents hommes tous marins^ en qui j'avais, ainsi que dans M. le marquis de Saint- Aulaire, la plus grande confiance.

Je lui ordonnai d'entrer dans un village où l'on disait que les républicains avaient un poste , et de les attaquer vivement; je lui donnai pour guide un sergent royaliste que je savais être de ce village, et lui dis qu'avec toute ma division je le soutiendrais et le suivrais à cinq cents pas.

La troupe de M. le marquis de Saint-Aulaire se conduisit avec beaucoup de bonne volo'nté; ils entrèrent dans le village ; depuis un quart d'heure les républicains l'avaient évacué, mais en y laissant les plus affreuses traces.

Le sergent que j'avais donné comme guide, en passant devant sa maison, désira y entrer pour voir sa mère très-âgée, tô sœur, sa femme et deux petits enfans; il entre : tous étaient dans la même chambre morts depuis un quart d'heure et percés de coups de baïonnettes; cet homme devint, pour ainsi dire, fou de désespoir, et jetait des cris affreux. « Heu- « reusement j'ai des armes, disait-il; marchons, marchons! » l'arrivé, les troupes passent, voient ces malheureux que le sergent avait fait mettre dans la rue, étendus à la porte de sa maison. Les femmes du village désespérées nous suivent ; tous partagent ce désespoir, tous sortent du village et marchent ensemble; les femmes précèdent nos colonnes ; une demi-heure après, nous commençons à rencontrer les républicains marchant par petites troupes; je laisse à penser la manière dont ils furent attaqués; au bruit du feu, tout ce qui était à la poursuite de la division battue, cessa de poursuivre, revint se rallier et tâcha de se former ; mais il n'était plus temps, les royalistes se battirent avec la plus grande foreur :

302 MBMOIBES

en trois heures de temps, quinze cents républicains furent tués, sept ou huit cents à peu près furent faits prisonniers, leur déroute fut entière, lis se sauvèrent dans les yîlles d'Auray, de Landevant et de Vannes; mon objet était rempli^ les huit mille royalistes battus sous les ordres du générsil chevalier de Tintigniac furent délivrés ; dans ma retraite, qui se fit ensuite^ quatre ou cinq mille me rejoignirent, et presque la totalité dans la nuit suivante.

Après cet heureux succès, je me retirai sur-le-champ pour prendre position à gauche de celle de la montagne de Lomaria ; je faisais mes dispositions pour y passer la nuit après une journée aussi fatigante, et j'envoyai un de mes aides de camp sur la montagne de ce nom, que je supposais avoir ét^ occupée par l'aile droite commandée par le général comte Dubois-Berthelot ; j'avais chargé cet aide de camp de l'instruire de mon arrivée et de tout ce qui s'était passé. Ce ne fut pas sans étonnement que j'appris la retraite de cette ail<^ droite jusqu'à une lieue en arrière, et que le général comte Dubois-llerlhelot s'était fait transporter, pour faire soigner sa blessure, dans la presqu'île de Quiberon. Je me remis tuut de suite en marche pour aller prendre position à la gauche de cette droite, et j'occupai le village de Plumel ; j'y passai la nuit.

Ce mouvement en retraite était fondé sur te que, le poste de la montagne de Lomaria n'étant pas occupé, ma position dont c'était le point d'appui devenait mauvaise. Je ne doutais pas que les républicains une fois ralliés et que le général Iloche commandant en personne, ne fussent bientôt ramenés pour m'attaquer ; après un désavantage, leur tactique ordinaire était constamment de recommencer de nouvelles attaques ; le succès que je venais d'obtenir, en hasardant beaucoup, tenait à des circonstances.extraordinaires, et je ne devais pas calculer sur un second miracle.

Je reçus le lendemain dans la matinée l'ordre de me rapprocher du quartier-général, et d'occuper trois petits villages qui en étaient à une lieue.

Les ordres étaient toujours énonces dans le plus beau

SUB LA TENDÉE PAB LE COMTE DE YÀUBÀN. 303

Style de ]'art ; ils disaient^ par exemple : « Si tous êtes battu^ a TOUS VOUS retirerez sur tel point, successivement sur tel « auUe, etc., etc.... » Vous vous retirerez 1 11 fallait savoir que lorsque les chouans et toutes les troupes de cette espèce rompent l'ennemi, elles le poursuivent à outrance, et que lorsqu'elles sont rompues, elles s'éparpillent à toute course, à plus forte raison une réunion de paysans levés en masse et nullement aguerris.

Or le a vous vous retirerez », dans cette occasion, ne ressemblait pas mal à la dissertation du Père Joseph, pour laquelle le grand Gondéluidonnaunecroquignole sur le doigt, en lui disant : a Apprenez, Père, qu'une armée ne marche « pas comme le doigt d'un capucin. »

ie dois dire que tous ces ordres venaient de M. le comte d'Hervilly, et non du général en chef, qui lui-même en souf> frait autant que moi.

La position que je vins occuper était médiocre. Les republicaijQs ne marchèrent pas sur moi. Jel'ocpapai trois jours» Dès que j'y fus arrivé, le reste des troupes soldées, qui n'étaient pas encore rentrées dans la presqu'île de Quiberon, allèrent rejoindre celles qui y étaient déjà.

I>eux jours après je reçus l'ordre de me retirer, et de les remplacer au mont Saint-Michel, à Gamac, à Kergolan , à Ploameck, et d'appuyer ma gauche à Sainte-Barbe. Je vins établir mon quartier-général à Gamac, bordant la mer, à laquelle j'étais adossé.

Cet ordre, signé d'J9ervt*%, comme tous les autres, disait littéralement : « Vous défendrez ces deux postes jusqu'à la « dernière extrémité, et vous ne les rendrez qu'après avoir « pris les ordres des généraux, qui ont fait les disposition» « nécessaires pour les soutenir. »

Le mont Saint-Michel, placé sur la côte à dix minutes de ^mac, est un monticule couronné d'une petite muraille en pierres sèches. Gamac est un village sans nulle espèce de défense, et dans une mauvaise position de guerre, ci Se défendre « jusqu'à la demière extrémité, et ne capituler qu'aprè» « avoir pris des ordrts, » cela suppose de très-forteu places

de guerre, ainsi que des troupes disciplinées et aguerries. Quel superbe, mais quel étrange langage pour un tertre, un méchant village, et des paysans un peu mal disposésl

Cette position, qui ne réunissait donc aucune condition militaire, avait deux lieues de développement. La droite était au mont Saint-Michel; la gauche à Sainte-Barbe, en passant les villages de Garnac, de Kergolan, de Ploarneck. Sainte- Barbe seul avait un moyen de retraite sur la presqu'île de Quiberon.

Mes instructions portaient aussi que j'étais couvert par un corps de très-bons chouans, commandé par le chef de division M. d'Allègre, et qui était placé une demi-lieue en avant de mon front.

A minuit, sans que j'en fusse averti, ce corps de chouans reçut Tordre de se retirer sur Theure à Kergolan. Je Tappris par des paysans qui fuyaient : on avait négligé de m'en insivuire.

En même temps je reçus une lettre de M. Georges , qui commandait ma division de gauche à Sainte-Barbe ; il m'annonçait que Tennemi était à Plumel, village deux lieues en avant du centre de ma position, et que par des prisonniers qu'un détachement de sa division avait faits, il savait que dans la nuit, ou au plus tard à la pointe du jour, l'ennemi marcherait à moi sur trois colonnes, pour attaquer ma droite, ma gauche , et mon centre . La droite et le centre n'avaient derrière que la mer pour retraite. Il n'en existait donc pour moi que par le flanc gauche; et pour qu'elle réussît, il fallait supposer que les deux postes de Ploarneck et de Kergolan au centre, et de Sainte-Barbe à la gauche, eussent battu l'ennemi ; car si Tun des deux se laissait forcer, tout ce qui se trouvait à la droite restait coupé.

Je cx)nnaissais la disposition et le mécontentement des troupes royalistes, et dis « que j'aimais mieux être traduite « un conseil de guerre, que d'obéir à des dispositions et des « ordres dont il résultait, de toute évidence, que les gentils- « hommes et les fidèles Bretons que je commandais allaient « tous être égorgés ou noyés dans trois heures. »

Je pris mon parti sur-le-champ : il était alors minuit; je me mis en marche, et reployaî ma droite sur mon centre, pour le renforcer en cas de besoin, ainsi que ma gauche, et, selon les circonstances, être à même de pouvoir faire ma retraite.

J'écrivis sur-le-champ à M. le comte d'Hervilly, pour lui rendre compte de mon mouvement, en annonçant que s'il m'envoyait les secours annoncés , en me déployant par ma droite, je pouvais reprendre ma position.

Deux heures après, étant arrivé à Ploarneck, je renvoyai un second aide de camp porteur d'un semblable rapport. Là, je fis une halte de quatre heures, pour attendre des réponses qui ne vinrent pas.

D'une hauteur d'où je découvrais toute la campagne, et voyais chaque mouvement de l'ennemi, j'observais ces trois colonnes se portant aux trois points d'attaque, et lorsque je jugeai n'avoir plus que quelques minutes sur celle qui marchait à Sainte- Barbe, je me remis en marche, en reployant toute ma ligne sur ma gauche.

Après avoir cheminé une demi-heure, la colonne que je conduisais, et qui était très-profonde, s'arrêta tout à coup : je n'avais pas un moment à perdre; mon mouvement était calculé à quelques minutes près. Je cours à la tête pour savoir la raison qui avait fait faire halte à la colonne ; j'y trouvai le général chevalier Tintigniac, qui m'apportait, de la part de M. le comte d'Hervilly, l'ordre de retourner à Carnac. Je lui demandai « s'il m'amenait des moyens de m'y « soutenir, et qui étaient indiqués dans mes instructions ». Il me répondît « que non ». Alors je lui dis a que l'ennemi « serait une heure avant moi , qu'il m'avait fait perdre un « temps précieux, et je continuai ma marche. »

En arrivant à Sainte-Barbe, je trouvai M. Georges, qui commandait un corps d'excellents chouans ; je le fis sortir du village pour reconnsdtre l'ennemi, qui commençait à se former à une petite distance, et dans une assez médiocre position. Je dis à M. Georges : a Réunissons ce que nous avons « de meilleur, attaquons sur l'heure, nous battrons l'ennemi.

306 HÉMOIBES

« nous le poursuivrons, cela sauvera Sainte-fiarbe, et peuta être la presqu'île et l'armée. i>

J'avais encore envoyé un aide de camp, excellent officier, pour lui faire sentir la nécessité de se maintenir dans le poste de Sainte-Barbe, et demander à M. le comte d*Hervilly du canon ; toujours point de réponse.

M. Georges me répondit : n Qu'il ne pouvait ni ne voulait ff attaquer; que ses gens étaient furieux, découragés, et ne « consentiraient pas à se battre; qu'ils étaient indignés de m la conduite des troupes de ligne, de n'être en rien aidés. « Pourquoi, et pour qui sont donc venus tant de secours « de l'Angleterre, si l'on ne veut pas s'en servir î Je me re- (( proche bien, ajouta-t-il, d'avoir été un des chefs qui ait c( protégé cette descente, qui ne tend à rien moins qu'à c( faire écraser le parti , par le système destructeur que Ton « a adopté, i»

Ayant deux lieues de falaise à traverser, et craignant que ] 'ennemi eût de la cavalerie, il voulait ordonner de faire la retraite à qui marcherait le plus vite jusque dans les forts.

Je m'élevai fortement contre cet avis, en assurantM. Georges qu'il était toujours dangereux k la guerre de prendre cette sorte de mesure; niais parla disposition danslaquelle je trouvai M. Georges et les siens, je vis que toute attaque était impossible à espérer. Mais je lui prouvai que pour nous-mêmes une bonne retraite était impérieusement nécessaire; je l'exigeai, et en ordonnai les préparatifs. Je l'assurai que, depuis quatre heures du matin que j'observais tous les mouvements de l'ennemi (et il en était huit), je n'avais pas aperçu de cavalerie , et lui répondais qu'il n'y en avait pas ; qu'enfin , il fallait songer à protéger la retraite de mes colonnes, et pourvoir à la sûreté des paysans, femmes, enfants, chariots, qui fuyaient les cruautés et les horreurs républicaines, et rentraient dans la presqu'île.

Je pérorai fortement les troupes sur ce texte; elles me comprirent, et me montrèrent la meilleive volonté pour faire une retraite lente et disputée. Elle fut effectivement faite

SUB LÀ teudbe pab le comte de YàUBÀN. 307

avec un aplomb digne des meiUeures troapes de ligne; presque toujours à la demi-portée de fusil^ et avec un feu des mieuci nourris. 11 y eut mème^ de part et d'autre^ des hommes tués à la baïonnette.

Après avoir marché en retraite très-lentement pendant trois heures^ nous nous trouyâmes sous les forts qui ferment la presqu'île de Quiberon : de ces mêmes forts, on voyait l'action très-vive^ qui se donnait et se soutenait avec acharnement.

Arrivé à deux ou trois cents toises des retranchements^ j'y entrai pour parler à M. le comte d'Hervilly; je ne fus pas peu étonné de n'y trouver personne : les forts n'avaient aucune garde. J'y trouvai un seul poste^ et quelques canonniers. Cependant l'ennemi était là^ et l'on remarquera combien de fois j'avais écrit, et envoyé des aides de camp. Enfin, quel meilleur avertissement que les coups de fusil d'une action très-vive , qui se passait à la vue de ces mêmes forts ?

Dans cette retraite, depuis Auray, Landevant et Meudon , les républicains avaient commis leurs atrocités habituelles dans toutes les paroisses qui s'étaient levées pour nous : la terreur était dans ces malheureuses contrées. Dix-huit mille individus de tout âge et de tout sexe, qui avaient fui, étaient entassées sur le parapet du chemin couvert, et finirent , après avoir fait feu en Tair, et s'être blessés les uns les autres, par se jeter pêle-mêle, avec les vieillards, les femmes, les enfants, chevaux, bœufs, voitures, et se précipiter du haut de la palissade dans le chemin couvert du fort, et dans le camp retranché, d'où l'on se hâta de les faire passer dans l'intérieur de la presqu'île.

Heureusement, les troupes avec lesquelles j'avais fait la retraite étaient animées par les coups de fusil; elles avaient pns de la confiance, et*j'ens l'extrême bonheur de pouvoir les former en ligne de bataille sous les forts, où elles combattirent de pied-ferme trois heures de suite. Le bon maintien des royalistes fît que l'ennemi n'entra pas dans les forts, et ne termina pas la campagne ce jour-là.

Alors seulement, on vit arriver le régiment de Dudresnay

308 HEMOI&BS

pour garnir les forts, et M. le comte d'Hervihy parut. Il était trois heures; je fis rentrer mes troupes, et Tartillerie des forts, qui commença de faire un feu très-vif, éloigna les républicains. #

Si j'ayais attendu les secours annoncés et promis pour me soutenir àCarnac, au mont Saint-Michel, Ton voit que Sainte- Barbe se reployait, ou plutôt que les troupes qui y étaient se sauvaient. Ma droite et mon centre étaient jetés à la mer, et les républicains s'emparaient de la presqu'île de Quiberon. Je restais responsable à tous les pays royalistes de la perte de neuf ou dix mille des leurs; et, aux yeux de tout le monde, j'aurais été celui qui, par un grand et premier désastre, aurait préparé et déterminé tous les malheurs que de nouvelles fautes ont encore provoqués.

C'est ce qui serait arrivé si je n'eusse pas osé prendre sur moi d'allier à mes instructions mitigées, ce que les règles et l'empire des circonstances militaires me prescrivaient; d'ailleurs, les instructions que je recevais depuis le commencement m'avaient déjà éclairé et appris à les peser'à leur juste valeur.

Je conviens que, dans ce moment-là, mon indignation contre M. le comte dTïervilly fut très-grande, surtout en voyant que, non-seulement il n'y avait pas de dispositions faites pour me soutenir, mais pas même de dispositions pour la défense des forts. Aussi je lui dis, en entrant dans ces forts ( où il arrivait à la tète de ses troupes, et moi à la tète des miennes) : « Je pense, monsieur, que vous trouve- « rez fort simple et juste que la journée d'aujourd'hui soit « expliquée entre vous et moi, en présence d'un conseil de « guerre. »

Ce fut le 7 juillet que cela se passa. L'abandon du poste de Sainte-Barbe est la faute la plus notable qui se soit faite, depuis que le sens commun entre pour quelque chose dans les combinaisons de ce raétier-là. On s'en douta apparemment, car la nuit suivante nous sortîmes avec presque toutes les troupes soldées pour le reprendre. Il y eut des méprises, de la confusion; Tordre se rétablit, on fit la retraite, après

SUB LA VEIfDBB PAB LE COMTE DE YAUBÀN. 309

aToirperdu deux officiers et seize hommes : nous eûmes de plus quelques blessés ; notre retraite fut suivie par lés tirailleurs ennemis; une chaloupe canonnière que M. l'amiral Waren envoya près de la côte, et le canon des forts qui s'y réunit, leur fit beaucoup de mal et les arrêta : il n'a jamais négligé de nous rendre de pareils services, dans toutes les occasions semblables.

Le lendemain Tennemi vint faire une reconnaissance; le canon des forts et celui des chaloupes canonnières lui tuèrent du monde, et l'éloignèrent.

Dès ce moment, il se trouva trente mille bouches de plus à nourrir dans la presqu'île. M. le comte d'Hervilly donna l'ordre que les royalistes recevraient la demi-ration du soldat soldé, les femmes et les enfants quatre onces de riz ; ils ne recevaient aucune solde. Comme chef, j'en parlai à M. le comte de Puisaye, général en chef, et fis les plus vives représentations en faveur des royalistes indignés. M. le comte de Puisaye en exprima son mécontentement d'une manière fort amère dans la feuille d'ordre, et fit augmenter la distribution des royalistes; mais M. le comte d'Hervilly se mit à découvert, et leur proposa la solde et la ration entière, à condition de s'engager dans les troupes soldées à ses ordres. Alors on put juger que si l'on n'avait pas aidé le pays; que si l'on n'avait pas mis les royalistes en mesure d'aller en avant, et de faire la guerre qui leur était propre; qu'enfin, si l'on avait croisé les chefs et les opérations, c'était pour se former une armée soldée qui eût agi directement sous les ordres de M. le comte d'Hervilly. Janiais les calculs personnels n'avaient inspiré une idée plus fausse et plus inaccomplissable sous tous les rapports. Ce qui fait un chef, en révolution, c'est la confiance; or, M. le comte d'Hervilly ne l'avait pas, et ne pouvait pas, avec une solde, l'enlever au véritable chef, qui avait celle du pays; aussi cela fut-il rejeté unanimement, avec l'expression de la plus grande indignation. 11 fallait ne pas les connaître, ni l'esprit qui les animait, pour pouvou» se laisser aller à croire qu'ils l'acceptassent.

M. le comte de Puisaye, qui attendait que le gouvernement d'Angleterre prononçât entre lui et M. le comte d'Hervilly, et qui jusque-là s'abstenait de donner des ordres, y dérogea dans cette occasion, et donna celui par lequel tout royaliste devait à Tayenir recevoir la ration entière; ils la reçurent effectivement.

Dès ce moment il se trouva trente mille bouches de plus de la presqu'île à nourrir; cette ration entière augmentait la consommation, et fit craindre qu'elle ne devînt trop considérable; il fut décidé que l'on reporterait les royalistes sur la grande terre.

M. le général, chevalier deTintigniac, fut embarqué avec huit mille royalistes, ayant avec lui M. Georges. Il reçut l'ordre de faire la guerre en Bretagne, et de s'attacher pa^ ticulièrement à incommoder l'ennemi sur ses derrières, surtout de fàûre l'impossible pour opérer quelque diversion utile.

M. le général de Tintigniac débarqua en forçant les postes delà côte; il parcourut une partie de la Bretagne, s'empara de beaucoup de petites villes occupées par les républicains; prit les différents détachements qui composaient leurs garnisons, et ne laissa pas que de leur faire beaucoup de mal. Mais il étendit trop loin ses opérations ; il se porta du côté de Saint-Brieux ; il eut à Gologon une affaire assez considérable; tout l'avantage fut de son côté, les républicains furent mis en fuite; le général de Tintigniac les poursuivait avec chaleur, et fut tué par un grenadier républicain, qu'il attaqua personnellement. Alors, M. Georges ramena les troupes dans le Morbihan : c'est alors qu'il fut fait général de cette armée.

M. Jean-Jean avec M. de Lantivy, et deux mille cinq cents royalistes partirent aussi pour ^descendre du côté de Quimper, et ils débarquèrent.

On envoya successivement presque tous les chouans et paysans, commandés par différents chefs.

Toutes ces différentes troupes furent successivement em* barpuées sur des chasse-marées.

SUB LÀ VENDEE PaB LE COMTE DE YAUBÀN. 8lt

n en resta avec moi dans la presqu'île seulement quatorze cents, encore peu de jours apr^s je devais retourner avec €ux reprendre mon commandement dans l'intérieur; mon retard tenait à un plan d'opération qu'il fallait arrêter.

Le ii, on fit une sortie qui commença par une embuscade, et qui prit ensuite l'air d'une attaque régulière ; elle se termina par une reconnaissance portée jusque sous le canon de l'ennemi. Nous chassâmes les avant-postes du camp qu'ils occupaient, et nous reconnûmes avec trop peu d'exactitude ses lignes sur les hauteurs de Sainte-Barbe: ses forces furent estimées à neuf ou dix mille hommes.

L'on sut le 14 l'arrivée d'un convoi portant Tinfanterie de Béon, de Damas, de Salm, de Rohan et de Périgord, composant mille hommes, et commandés par M. .le colonel comte de Sombreuil. Cette troupe était répartie sur une grande quantité de transports qui portaient de nouveaux secours : le tout était mouillé dans la baie le 15.

Nous voilà à la veille delà journée du 46, journée qui doit fixer notre attention. Depuis plusieurs jours M. le comte d'Hervilly méditait Tattaque de la position de Sainte-Barbe ; il était décidé à la faire le 16. L'arrivée des troupes aux ordres de M. le comte de Sombreuil, la réputation des troupes qui la composaient, déterminèrent M. le comte dePuisaye, qui n'était nullement d'avis de faire cette attaque, à renouveler «es instances pour qu'au moins elle fût différée jusqu'après le débarquement de ce renfort. M. l'amiral Waren se joignit à M. le comte de Puisaye, dont il partageait les opinions ; tout fut employé, mais inutilement. M. le comte d'Hervilly résista av^c obstination et ne permit point de délai.

Dans l'après-midi du 45, je reçus l'ordre de commander douze cents royalistes pour être embarqués dans des bateaux, et être prêts à partir à dix heures du soir; les bateaux devaient être prêts à neuf heures, et M. le comte d'Hervilly devait charger un de ses aides maréchaux des logis du soin da ces préparatifs.

Mes instructions portaient quel' on me donnerait deux cents soldats anglais^ et des bateaux portant du canon, pourpFO-

ZVJ MÉUOIBES

téger mon expédition. Elle consistait à débarquer à Gamac, attaquer les républicains qui y étaient, et que je devais surprendre; ensuite prolonger 'la côte et attaquer les batteries qui s'y trouvaient; longer ensuite toute cette même côte pendant une lieue et demie^ et faire une diversion sui la gauche de la position de Sainte-Barbe, afin de surprendre rennemi; il m'était enjoint de débarquer à minuit.

Mon instruction portait de plus que je me rendrais à huit heures du soir à bord de M. l'amiral Waren, pour convenir avec lui de ce qui avait rapport aux chaloupes canonnières et bateaux portant du canon, qui devaient venir avec moi.

Après avoir donné mes ordres à M. le marquis de Saint- Pierre, qui commandait sous moi les royalistes, et lui avoir donné celui de faire tout embarquer afin que tout fût prêt à mon retour, je me rendis à bord de la frégate la Pomone, montée par M. l'amiral Waren ; je le trouvai fort préoccupé du projet de M. le comte d'Hervilly. Il me dit que, quant à ce qui me regardait, tout était prêt; que lui-même viendrait avec moi, et que je le trouverais en chemin.

Je revins au port d'Orange à neuf heures et demie ; tous les royalistes étaient sur le rivage , mais point embarqués. M. le marquis de Saint-Pierre, à qui j'en demandai la raison, me dit qu'il attendait, mais qu'il n'y avait point de bateaux. Je courus chez M. le comte d'Hervilly lui en rendre compte.

Il se trouva que l'aide-maréchal des logis , marquis de Balleroi, qui avait été chargé de ce détail, les avait oubliés ou avait mal donné les ordres; je laissai démêler cette question à M. le comte d'Hervilly, et je retournai joindre ma troupe.

b. J'attendais ces bateaux : il en arriva successivement quelques-uns ; à onze heures et demie j'avais huit cents hommes embarqués, il ne devait plus venir de bateaux ; je retournai chez M. le comte d'Hervilly, pour lui faire sentir l'impossibilité pour moi de rien faire, et que, quant à ce qui me regardait. Te xpédition était absolument manqaée. Il me répondit : a Partez, partez ayec ce qae tous pourrez; mais

« partez tout de suite, je vous en rends responsable. » A quoi je répondis ? « Je pars^ mais ne faites^ dans le plan de « YOtre expédition, aucun calcul sur moi^ car je ne réussirai « sûrement pas; ce n'est pas avec des troupes comme celles « que j'ai^ que Ton peut avoir du succès dans de telles opé- « rations; d'ailleurs le moment est manqué^ et Ton doit fré- « mir de ce qui arrivera demain. »

Je le quittai, et à minuit m'éloignai du port. A peu de distance je rencontrai tous les bateaux portant du canon , qui m'attendaient; je montai dans le canot de M. l'amiral Waren, et nous portâmes sur la rive de Gamac : il faisait jour quand nous arrivâmes; alors on ne surprend personne.

Je.trouvai la côte garnie par des forces supérieures; les républicains, que j'évaluai à quinze ou dix-huit cents hommes, avaient du canon.

J'essayai de débarquer, et débarquai; mais par les dispositions de l'ennemi, je fus promptement obligé de me rembarquer; j'eus quelques tués et blessés; et M. l'amiral Wareo, qui avait débarqué avec moi, fut le premier • à reconnaître qu'il n'y avait rien à faire. Les royalistes le sentirent au3si, et ils avaient raison; mais ils se rembarquèrent avec précipitation, et se conduisirent fort mal; tous trempaient leurs fusils dans la mer, pour ne pas être obb'gés de s'en servir : jamais mauvaise volonté ne fut plus manifestée. Nous nous éloignâmes de la côte.

Dans ce moment, qui était une heure après la pointe du jo^ir, M. le comte d'IIervilly se préparait à attaquer les retranchements de Sainte-Barbe. Il était sorti pendant la nuit avec trois miUe hommes de troupes, de ligne, trois pièces de canon de huit, cinq de quatre, et six cents chouans; il attaqua une heure après la pointe du jour : le régiment de la Macine formait la colonne de droite ; celui de Dudresnay en formait une autre à quarante toises, à la gauche de la Marine ; le régiment d'Hervilly, formant à lui seul la moitié de Farinée, était en colonnes par sections, et à la gauche, conséquemment très=^éparé des deux petites colonnes de droite; derrière celles-ci étaient les six cents chouans , également en colonne^

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et commandés par M. le duc de Lévis; le régiment de Loyaà- Ëmigi'ant était en ayant, en divisions séparées et ensuite en tirailleurs. Les colonnes, detant marcher parallèlement à la côte^ s'éloignaient ou se rapprochaient, suivant les smuosités. Les ennemis avaient leurs avant-postes sons les h:auteurs de Sainte- Barbe, et leurs lignes à mi-côte, ^ ;défendues par beaucoup d'artillerie très-bien disposée; leur nombre s'était augmenté, et était de seize à dix-huit mille hommes.

Lors(|ue Ton fut à demi-portée decanon, M. le comte d'Herviliy, voyant qu'il avait choisi pour point d'attaque le côté le plus fort de la position, fit marcher les deux colonnes de la Marine et de Dudresnay obliquement de la droite à la :gauche : ainsi elles se présentaient diagonalement à la ligne ^c l'ennemi, qu'elles prolongeaient à la demi-portée du fusil. Elles se virent tout à coup enveloppées, par le front et par le flanc droit, d'un feu de mousqueterie et d'artillerie excessivement violent. Si ce feu eût été dirigé avec une justesse ordinaire , il eût été impossible qu*i] se fût sauyé un seul homme de ces deux régiments. Le feu était si violent, que M. le comte d'Herviily sentit que ces deux colonnes seraient fondues avdot que d'arriver à la gauche. Il ordonna Fsttaque des retranchements, et fit battre la charge.

M. le duc de Lévis porta la colonne des Chouans dans rintervalle que la marche oblique de la Marine laissait entre «ce corps et la côte. Un boulet qui tua son cheval et le blessa au pied, mit quelque désordre dans la colonne. M. de Froyé, aide-major de la Marine, fut envoyé pour demander à M. le comte d'Herviily quel devait être son point d'attaque. Il lui fit observer que les deux colonnes de droite étaient beaucoup plus avancées que celles de gauche. Pour toute réponse, M. le comte d'Herviily lui cria : « En avant, en ayant; a vous arriverez trop tard, et je vous rends responsable des « inconvénients de votre lenteur, y* Il alla en dire autant à Dudresnay et à M. de Rotalier, qui commandait l'artillerie ; il fut obligé de quitter des positions d*où il avait dé/à démonté quelques pièces à l'ennemi. M. le comte d^Hervilly pressa cet officier d'une manière si emportée, même si of-

SUB LA VXNDBB PAB LB COMTB DE YAUBAN. 8JS

f^nsante, qu'il le poussa avec tout son canon de campagne» et le porta aux tiraîlieurs dans le sable jusqu'aux jarrets des cheyaux.

Loyal-Ëmigrant ayait déjà abordé l'ennemi avec son intrépidité ordinaire.

M. le comte d'Herviily qui^ de chaleur et d'ardeur^ ayait souvent le malheur de perdre la tète^ désespérant dé cette attaque, quitta les colonnes de droite et l'artillerie qu'il avait poussées ayec tant de violence, et courut faire battre la retraite à son régiment qui n'avait point encore souffert. M. de SainV^anc^ aide-major de ce régiment et son aide de camp^ vint lui faire observer que Dudresnay et la Marine battaient toujours la charge. M. le comte d'Hervilly lui dît de leiur porter l'ordre de la retraite. Cet officier fut emporté par un boulet en le portant. Alors on vit en même temps battre la. charge à la droite, et la retraite à la gauche ; cela dura un quart d'heure.

11 y avait longtemps que les colonnes de la Marine et de- Dudresnay souf&aient, en tète et en flanc, le feu le plus meurtrier; elles avaient perdu les deux tiers, elles étaient brisées. La retraite de d'Hervilly indigna les soldats, et les mit en fuite.

Alors commença une déroute épouvantable ; des dix-huit canons on en perdit cinq, parce que les chevaux, blessés ou harassés par les sables, ne pouvaient plus s'en tirer. Sur soixante et douze officiers, le régiment de la Marine en laissa cinquante-trois tués ou blessés sur le champ de bataille. Celui de Dudresnay essuya une perte égale. Comme la retraite commençait, M. le comte d'Hervilly fut blessé d'un coup de canon.

Les ennemis envoyèrent à notre poursuite deux cents dragons ou hussards, et tous leurs tirailleurs. Leur ligne sortit ensuite ; ils nous poursuivirent avec la plus vive ardeur^, et le plus grand acharnement. M. le comte de Boissieux, capitaine de grenadiers dans le régimentde d'Hervilly, soutint la retraite autant que ses faibles moyens le lui permirent. Presque tous les dragons ou hussards ennemis furent tués,.

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tant ils s'aventurèrent; mais nous avions affaire à un nombre si considérable de troupes , qu'il paraissait inévitable qu'amis et ennemis, tous n'entrassent ensemble dans les forts.

Heureusement que l'attaque dont j*avais été chargé avait manqué ; je revenais avec mon détachement, et tous les bateaux portant du canon. J'étais avec M. l'amiral Waren ; nous pouvions voir et juger les moindres détails de ce désastre épouvantable; tout nous paraissait nécessairement perdu. Au lieu d'aller débarquer dans le port d'Orange, je demandai de l'être «ur le champ de bataille. Aussitôt à terre, je me jetai dans les ouvrages avancés pour protéger la retraite, et tâcher d'arrêter l'ennemi. Mais M. Tamiral Waren l'empêcha d'arriver jusqu'à moi, et, comme à son ordinaire , rendit les plus grands services de sa personne^ ayant sous lui M. de Vaugiraud, capitaine de vaisseau dans la marine française, et son premier aide de camp. Ils placèrent, avec une célérité inimaginable, tous les bateaux portant du canon, les cmbossèrent, et en formèrent une batterie considérable qui enfilait la falaise ; de là ils firent un feu si vif et si bien dirigé, que les colonnes ennemies furent arrêtées, et dans l'impossibilité de passer outre. On doit à ce hasard que les forts de Quiberon n'aient point été pris ce jour-là.

Ce fut tellement un hasard, que, si nous fussions arrivés quelques minutes plus tard, tout était fini ; car lorsque le feu des bateaux qui étaient revenus avec moi, commença^ les têtes des colonnes ennemies avaient déjà dépassé l'en* droit où tous les bateaux avaient pu être embossés.

11 est de toute justice de dire que les troupes combattirent héroïquement ce jour-là, et qu'elles ne furent battues qu'à cause de l'énorme disproportion du nombre. D'ailleurs, elles étaient à découvert : leur nombre, comme je l'ai déjà dit, n'était que de trois mille hommes, et ils en attaquaient seize ou dix-huit mille retranchés dans une position inexpugnable, renforcée par quarante pièces de canon en batterie.

La grande perte porta sur les régiments de la Marine et de Dudresnay ; ils furent anéantis. On a vu leurs soldats

crier vine le B0i en tombant morts ou blessés dans leurs rangs. D'Hervilly^ Loyal-Émigrant et l'artillerie perdirent beaucoup moins. Dans cette retraite, les soldats avaient si bien conservé leur sang-froid, qu'ils tuèrent presque tous les dragons et hussards qui étaient tombés sur eux avec une témérité qui tenait plus de l'ivresse, que du courage.

Cette journée» dont la raison ne peut être ni expliquée ni comprise, coûta une quantité énorme d'offîciers précieux, et la moitié des troupes. La blessure de AL le comte d'Hervilly fut jugée mortelle dans les premiers jours. Il était très-mal t cet événement laissait l'autorité dans un état fort équivoque. M. le comte de Puisaye était bien parti d'Angleterre, et arrivé en Bretagne avec le titre de général en chef, et même avec une lettre de commandement ; mais les pouvoirs confiés à M. le cemte d'Hervilly et le ton avec leqpiel il en avait fait usage, avaient persuadé que le titre de M. le comte de Puisaye n'était qu'illusoire quant aux troupes à la solde de l'Angleterre.

Dès ce jour-là il fit cependant notifier à l'ordre son autorité comme général en chef. Cela ne fit que compléter la preuve que cette autorité n'était qu'une chimère avant la blessure de M. le comte d'Hervilly, et cela n'établissait rien de plus pour le présent. D'ailleurs, l'opinion la plus parfaitement arrêtée, l'acte de foi le plus hautement articulé dans cette armée, était que, pour commander des troupes à la solde anglaise, il fallait être breveté par le roi d'Angleterre, et M. le comte de Puisaye ne Tétait pas.

Les officiers généraux royalistes ne l'étaient pas non plus, et par conséquent n'avaient pas un mot à dire au dernier soldat de ces troupes, qui certes ne leur auraient pas obéi.

Ce principe de désoi^nisation avait produit des idées et des prétentions fort extraordinaires dans la portion de la noblesse française qui était employée dans les diverses troupes et dans les différents services. On sait que lorsque l'autorité est diffuse dans sa source, elle ne peut être que fort incertaine dans la dégradation de l'échelle de ses grades.

Avec cette tournure des esprits, il était reconnu et avoué

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que les moyens de défense étaient insuffisants, et les dispositions à contre-sens.

Le fort qui défendait la presqu'île , et fermait l'espace qui la sépare de la grande terre , espace très-étroit, s'appelle foH Fenthiéwre. Il est sur la côte de l'ouest; c'est un pâté environné d'un fossé palissade, élevé sur un rocher couvert d'un tuf sablonneux, et d'un talus susceptible d'être gravi dans tout son pourtour. Le pâté tient à la côte opposée pai un camp retranché des deux faces. Le feu du fort et du camp, celui de la demi-lune et des deux redans que l'on avait faits, couvraient parfaitement la falaise. Mds la mer basse laissait à sec de chaque côté une superbe plage de quatre cents toises de largeur sans défense, et par laquelle il était facile de tourner et le fort et les ouvrages. Toutes ces fortifications, d'ailleurs très-propres à détruire beaucoup de monde à l'ennemi s'il les eût attaquées de front, pouvaient bien résister à une attaque régulière, mais pas à une attaque de vive force, faite avec opiniâtreté par beaucoup de troupes. . .

Les différents corps de l'armée étaient disséminés dans les villages, dont le plus prochain était à un grand quart de lieue, et le plus éloigné à une grande lieue et demie.

On sait que dans une attaque de vive force la défense commence lorsque l'ennemi est à cinq cents toises; qu'il parcourt cette distance avec rapidité ; qu'en arrivant il gravit et pénètre, ou qu'il est rompu et repoussé, et que l'événement est décidé dans un quart d'heure. Ainsi, aucune de nos troupes n'était en mesure d'arriver au fort avant la décision du eombat.

Notre clôture dans la presqu'île avait attristé : la défaite du i6 découragea. Tant de motifs de mauvaise humeur ne pouvaient que réveiller le républicanisme dans une armée presqu'entièrement composée de soldats républicains, qui ne s'y étaient enrôlés que pour sortir des prisons, et qui ne pouvaient y être retenus que par des succès. Dès lors il fallait s^attendre à la désertion, aux conspirations, aux révoltes,, etc., etc., surtout ayant à faire et à lutter contre un ennemi aussi corrupteur et intrigant.

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Telles sont, dans la plus exacte ^érité^ les dispositions^ d'âme, de tête et de tactique avec lesquelles il nous fallait attendre désormais les efforts d'une armée qui chaque jour grossissait et allait devenir formidable.

Le surlendemain il y eut une espèce de conseil de guerre ,. dans lequel on s'occupa de savoir par qui serait remplacé M. le comte d'Hervillyl M. l'amiral Waren, qui y assistait, dit qu'il avait les pouvoirs du gouvernement pour^ en cas de n^ort^ nommer provisoirement et donner le grade d'officier général au i^ervice du roi d'Angleterre^ à celui qui serait choisi pour uu remplacement. Je n'avais pas été appelé à ce conseil, probablement parce qu'il devait y être question de moi. M. le comte de Botherel, procureur-syndic des états de Bretagne, qui y assistait, fut envoyé pour m'en parler, et Toulut m'engager à accepter cette place. Je lui représentai « que nul homme sage ne pouvait se charger du résultat a d'une expédition absolument manquéeet détruite dans son 'c principe et dans ses bases ; qu'il ne restait plus qu'à ata tendre le résultat de tant de fautes ; que je regardais tout « comme absolument perdu, sans possibilité de rien réparer,. « et que je ne consentirais jamais à être chargé aux yeux de a toute l'Europe d'un dernier malheur, dont je regardais le « moment comme très-prochain et inévitable; » je refusai, ne^ voulant pas que les événemens que je prévoyais se passassent sous mon nom. Les plus grands dangers ont leurs charmes pour peu que l'on aperçoive de gloire dans la perspective même des mauvais succès ; mais les médiocres dangers n'ont que des horreurs quand la perte de la réputation est attachée à la mauvaise fortune. En effet, en suivant attentivement tout ce qui a été dit ci-dessus, l'on jugera facilement que tout ce qui avait rapport à la Bretagne fut sans effet le jour où l'on ne permit pas aux royalistes d'aller en avant,. et où l'on changea l'unique système de guerre qui leur était propre.

De même qu'il est aisé de voir que lorsqu'on leur a abandonné le poste de Sainte-Barbe, les républicains devaient nous^ regarder comme leurs prisonniers.

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A plus forte raison sentira-t-on que tout fut détruit à l'affaire du 16^ où tout ce qui ne fut pas tué, fut ensuite corrompu, sans être en force pour pouvoir se défendre.

Jamais personne ne pourra expliquer ce qui a pu décider M. le comte d'Hervilly à donner la bataille du 1 6. Il attaquait avec trois mille hommes^ seize ou dix-buit mille bommes retranchés dans une position inexpugnable, bérissée d'artillerie. Quand on fait quelque chose à la guerre, cela doit supposer une raison. Hé bien ! quelle pouvait être celle de M. le comte d'Hervilly? Après avoir perâu beaucoup de monde^ je suppose qu'il eût pris la position de Sainte-Barbe : qu'en serait-il résulté ? Une heure après il fallait l'abandonner : il n'avait pas assez de monde pour s'y soutenir^ pas assez pour la garder, ainsi que la presqu'île de Quiberon.

D'ailleurs la position de Sainte-Barbe, qui est d'un trèsgrand développement^ présente une face formidable à Quiberon, mais n'est pas de même du côté de la Bretagne.

Ensuite, pourquoi refuser constamment aux royalistes toute espèce de secours, particulièrement le 7, secours qui auraient produit un grand effet, pour acheter si chèrement le 16, ce que l'on a pas eu, ce que l'on ne pouvait pas avoir,? Ce qui était tant apprécié le 16, n'avait-il donc aucune valeur le 7 ? Mais il faut en venir aux derniers événements de cette expédition.

Les jours qui suivirent la fatale journée du 16, il y eut une grande désertion; elle fut cachée et ignorée: l'on rendaK encore tous les comptes à M. le comte d'Hervilly, qui ne se crut pas obligé d'en rien communiquer; de manière que l'on ne prit pas sur cela les précautions qui auraient été de la plus impérieuse nécessité.

Le 18, M. le comte dePuisaye, M. le marquis de Gontades et moi, escortés d'un petit détachement, sortîmes des forte pour aller faire un tour sur la falaise. Nous vîmes de loin un officier-général républicain qui en faisait autant avec une troupe pareille. Peu à peu nous nous approchâmes. Lorsque noas fûmes à peu près à la distance de deux cents pas, le républicain nous fit sifirne avec un mouchoir blanc qu'il mit

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à son épëe, qu'il désirait nous parler. M. le marquis de Gontades et moi^ nous portâmes en avant. Lorsque nous fûmes assez près pour nous entendre, nous aonvînmes de faire retirer l'escorte et de ne garder qu*un officier. Je restai avec M. le marquis de Contades. Le général Humbert, qui nous demanda nos noms et cpii se nomma, resta avec un capitaine de dragons appelé Lebreton. La conversation s'engagea entre lui et M. le marquis de Contades. Je ne pariai pas, mais j'écoutais avec beaucoup d'attention; il nous dit : a Pour« « quoi nous battons-nous ? Il vaudrait bien mieux être d'ac- « cord. Pourquoi n'écrivez-vous pas à Tallienî L'on pourrait c s'arranger. Il est à Lorient. 9 M. le marquis de Contades lui répondit : « S'il ne fallait qu'écrire à Tallien pour rétablir « la justice et la paix en France, nous écririons à Tallien. « Le roi, Monsieur, nos princes, l'ordre entier delà noblesse, « n'apportent dans cette grande querelle aucune passion de « haine et de vengeance. Si votre Tallien et la majeure par- « tie de ses confrères pouvaient avoir des sentiments aussi « purs, nous cesserions bientôt de nous battre. 1»

H répondit encore : « Écrivez à Tallien : c'est le seul moyen « de s'entendre. »

En changeant de conversation, il dit ensuite : ce Nous avons « trouvé M. le comte de Thalouet, lieutenant-colonel de «Dudresnay, blessé sur le champ de bataille; nous en ^ avons eu le plus grand soin, ainsi que de tous les autres « blessés et prisonniers; il a été généralement regretté dans « notre armée. Nous savons que vous avez eu les procédés « les plus généreux pour les prisonniers que vous nous avez c faits; comptez sur la représaille : il ne manque rien aux « vôtres. Combien avez-vous perdu d'officiers de la marine « avant-hier î — Cinquante-trois. — C'est une grande perte « pou? la France : touchons-nous dans la main. — J'y conc sens. —Son capitaine de dragons poussa son cheval en avant « avec empressement^ en présentant la main à M. le marquis de « Contades. — Non, dît le général Humbert, iln*est pas encore « temps; écrivez à Tallien; nou? jious reverrons. — Y a-t-il « longtemps que vous n'avez .eu des nouvelles du général de

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a Tintigniac? ajouta-t-il. — Oui^ il y a déjà qmclquc temps. « — Nous en ayons eu, nous; il se porte au mieux. Adieu , « à un autre jour. ~ Oui^ dit M. le marquis de Gontades. « Voyez les forts : nous y avons des vivres en quantité, des « munitions^ beaucoup d'artillerie et d'ai^nt; au lieu de (( nous battre, venez partager tout cela avec nous. » Là j'arrêtai la conversation, et eus une altercation avec M. le marquis de Gontades pour la faire finir; je la trouvais impolitique et dangereuse. Je croyais notre position déjà assez précaire pour ne pas tenter la cupidité de l'ennemi ; alors nous nous séparâmes.

Nous ne savions pas encore que ces vils ennemis avaient fusillé et massacré de sang-froid tous ceux de nos officiers qu'ils avaient fait prisonniers ou qu'ils avaient trouvés blessés sur le champ de bataille^ à commencer par M. le comte de Thalouet. Ils savaient aussi la mort du général de Tintigniac; et le sieur Humbert, par une lâche mystification, avait Tair de s'aflliger de la perte de nos officiers de la marine^ et larmoyait en noos parlant de nos discordes.

Gette conversation qui m'avait fort choqué^ qui avait amené une altercation très-vive entre M. le marquis de Gontades et moi, ne laissa pas d'avoir d'assez grandes conséquences, surtout ayant été hautement racontée dans la presqu'île de Quiberon. Toutes les tètes y fermentaient; elle donna àbeaoeoup de gens, Tespérance, la croyance que Ton pouvait capituler, faire quelque arrangement avec les républicains, même y déserter; enfîa^ elle anima beaucoup de têtes qui voyaient et calculaient notre position. Je ne doute pas que, rapportée aussi dans le camp ennemi, comme elle l'a sûrement été^ l'ennemi n'ait fait valoir nois aveux pour enflammer la cupidité^ et venir prendre en entier ce que si bonnement nous proposions de partager.

Le 19, M. le comte de Puisaye donna Tordre de construire des baraques en planches sur f esplanade derrière les forts, pour y loger la division de M. le comte de Sombreuil : c'était assurément une trës-boane mesure, mais il fallait du temps pour rassembler tous les matériauxet pour achever l'ouvrage.

Le 20 au soir, il faisait i|ne nuit extrêmement noire, le temps était couvert d'une brume fort épaisse, il pleuvait ; je rentrai chez moi à dix heures, et cette grande obscurité me donna de l'inquiétude. Je montai à.cheyal, et allai en avant des forts visiter les postes avancés , qui ce jour-là étaient gardés par les royalistes, pour leur bien recommander la plus grande activité et la plus grande vigilance par une nuit aussi dangereuse.

En revenant je rentrai dans les forts sans que Ton vint me reconndtre; je n'y vis presque personne, à peine des sentinelles; cela augmenta mes inquiétudes, et je revins au quartier général faire part de mes observations, faire sentir les inconvénients de se garder aussi mal, surtout par une nuit si favorable pour une surprise. Après m'avoir écouté, on me répondit en riant : « Que l'on n'était ni alarmé ni alarmiste. » J'allai chez moi : il était onze heures et demie du soir ; à deux heures après minuit les forts étalent pris.

J'aurais, dû dire auparavant, que l'on savait que trente soldats du régiment de d'Hervilly avaient déserté la nuit précédente, et que le même jour on arrêta un soldat de ce même régiment, convaincu d'avoir reçu dix mille livres en assignats de l'ennemi. La connaissance delà désertion, réunie à celle de La corruption, eût certainement dû dicter des précautions suffisantes. Cependant en disant suffisantes, je reconnais qu'aucune ne l'était, avec les faibles moyens qui restaient; mais je veux dire toutes celles possibles.

Le régiment d'Hervilly fournissait chaque jour cinq compagnies à la garde du fort ; les autres corps y envoyaient alternativement, proportionnellement à leur force. Ce jour-là, c'était une partie du régiment de Périgord qui y était avec d'Hervilly; la demi-lune et les deux redans étaientgardés par on détachement de Royal-Émigrant et six cents royalistes qui garnissaient aussi une tranchée en avant. Tous les postes envoyaient des patrouilles pour éclairer la falaise ; comme je l'ai déjà dit, la nuit était obscure et pluviease.

Les ennemis avaient vêtu beaucoup de leurs soldats avec

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les habits , les capotes et les chapeaux qu'Us nous avaient pris sur le champ de bataille le i 6. Chaque patrouille de d'Hervilly qui sortait du fort et y rentrait, était doublée par ces républicains travestis, dont les troupes qui s'ayançaient sur la falaise^ avaient notre mot d'ordre. Quelques personnes de Royal-Émigrant s'aperçurent de cette di^rence de patrouilles qui sortaient^ à celles qui rentraient. Un volontaire de ce régiment en vit une fort considérable qui tournait le fort parle côté de l'ouest; il alla pour la reconnaître, la joignit pendant qu'elle gravissait le fort : il se hâta de gravir plus vite, fut reconnu et renversé à coups de crosse. Un autre volontaire avait été envoyé au fort pour rendre compte de la tnèroo observation faite sur les patrouilles. Alors rennemi avait escaladé et assommait quelques canonniers qui étaient à leurs pièces ; alors aussi d'Hervilly^ l'ennemi venu avec les patrouilles et celui qui venait de gravir te parapet se réunirent. Le détachement de Périgord, dont plus du tiers était composé de volontaires gentilshommes périgourdios , prit les armes^ chargea tes républicains à coups de baïonnettep, en fit un grand carnage^ et périt jusqu'au dernier les armes à la mair ^

Le ccAnmandant du fort, qui était un lieutenant-colonel du génie, M. TAnglais, sortit dans le camp retranché pour envoyer chercher du secours. Un bataillon de d'Hervilly, logé dans le village le moins éloigné, eut ordre de marcher par compagnies, à mesure qu'elles seratent formées. Le jour commençait à poindre. Un officier d'artillerie commandant deux pièces de canon placées sur la droite, derrière le camp retranché pour battre la plage, aperçut une ligne nohre, profonde et mobile, parallèle à la côte et dans la mer; il tira dessus à cartouche. C'était une colonne jugée de quatre mille hommes, dans l'eau jusqu'à la poitrine^ qui, se voyant découverte et foudroyée, se jeta sur la falaise et entra ensuite par le camp retranché. Une autre colonne de force égale marchait en même temps aussi dans la mer à gauche, pour nous tourner et pénétrer par ce côté-là. Les deux co^ tonnes étaient suivies par un corps de huit mille hommes,

qai marchaient en bataille sur la falaise^ avec deux mille tirailleurs sur son front.

On avait dit simplement aux troupes que Ton avait été demander^ do marcher au fort^ sans les avertir qu'il était surpris et que l'ennemi en était le maître. La première compagnie des grenadiers de d'Hervilly s*y présenta, fut fusillée^ se comporta avec intrépidité et fut détruite. La seconde la suivit; les ennemis crièrent aux grenadiers : « Camarades, ve- « nez vous joindre à nouf^; vous serez bien traités. » Elle n'hésita pas, et passa presque entièrement avec les autres traîtres. M. le comte de Grammont, leur capitaine, et le lieutenant M. de Saint-Didier, leur dirent tout ce qu'il y a de noble et de touchant; ils ne purent même se faire tuer. Vinrent ensuite deux autres compagnies conduites par M. le lieutenant-colonel comte d'Atilly, qui fut tué en arrivant ; elles se donnèrent aussitôt aux républicains.

Les troupes qui gardaient les ouvrages extérieurs, foudroyées par derrière par le feu du fort, attaquées en avant par des forces supérieures, se jetaient dans le camp retranché où les ennemis les accablaient encore.

M. le marquis de Gontades, qui y arriva alors, leur dit qu'elles ne pouvaient rendre là aucun service, et qu'elles devaient rentrer dans l'intérieur pour se rallier aux autres troupes.

Réveillé par les premiers coups de canon, j'étais arrivé aux forts avec M. d'Haire, major commandant le corps Royal- Emigrant, qui était autrefois capitaine de grenadiers du régiment que j'avais commandé en France.

Nous arrivâmes pour être témoins des détails que je viens de faire. Peu après, le corps de Royal-Émigrant arriva; il formait à peu près deux cents hommes. M. d'Haire, le meilleur, le plus valeureux homme qu'il y eût, me demanda s'il ferait bien d'attaquer; il en mourait d'envie; je calmai son intrépidité en lui démontrant qu'il n'était plus temps, et qu'il se ferait écraser inutilement. Nous nous retirâmes à quelques cents toises, et nous continuâmes à observer.

En montant à cheval, j'avais donné l'ordre à M. le marquis

326 HÉMOIBES

de Saint-Pierre de rassembler les royalistes et de les amener sous les forts^oùil me retrouverait. Il arriva une demi-heure après moi^ avec huit cents hommes; je les réunis à la troupe de Royal-Ëmigrant. Là j'avais fait mon calcul d'attendre, croyant que successivement il arriverait d'autres troupes, et que Ton établirait une ligne de défense pour disputer le terrain^ seule et dernière ressource ; mais il n'en arriva point.

Gomme je l'ai déjà dit^ toutes les troupes étaient subdivisées dans treize villages sur toute la surface de la presqu'île^ et nullement à portée de secourir les forts.

Par excès de malheur, ou plutôt d'impéritie, le parc d'arlillerie, que l'on place toujours en arrière-garde, était pour ainsi dire placé en avant-p§ste, et occupait le village le plus ^rès des forts': les républicains s'en emparèrent sur-le-champ, il ne resta rien du parc, de toute l'artillerie, des petites armes, magasins et munitions. La portion des troupes qui resta fidèle, se trouva sans canons ni cartouches.

Pourra-t-on jamais expliquer la négligence qui fit que depuis trois jours qui avaient suivi le débarquement de la division de M. le comte de Sombreuil, à l'exception du régiment de Béon, on ne lui avait pas distribué de cartouches, et qu'elle ne put pas tirer un coup de fusil î

Quelques troupes ennemies pénétrèrent aussitôt, et avancèrent dans l'intérieur de la presqu'île. Cette avant-garde^ qui n'était que de sept à huit cents hommes, était commandée par le général Humbert.

Alors M. le major d'Haire, avec le peu d'hommes qu'ilavait de Royal-Émigrant, et moi avec huit cents royalistes, commençâmes à nous retirer, pour nous replier sur la ligne que nous supposions devoir se former quelque part.

M. le comte de Puisaye, ne voyant que des troupes dispersées, surprises, qui ne croyaient pas à son autorité dans le moment où il en fallait une active et absolue, crut que s'il ne pouvait pas sauver la presqu'île, il devait au moins sauver sa correspondance avec l'Angleterre, avec nos Princes» et surtout le secret et la destinée des affaires de Bretagne.

M. le comte de Sombreuil était Tofiicier supérieur brereté par le roi d'Angleterre. Il avait la confîaQce des troupes^ une réputation militaire^ et commandait la meilleure division de l'armée. M. le comte de Puisaye alla le trouver, lui dit ses motifs, lui exposa les circonstances, Tinvita à rallier les autres troupes à sa position ou à telle autre qu'il croirait meilleure^ et lui laissa le commandement, li se rendit ensuite à bord de M. l'amiral Waren, qui se dépêcha d'envoyer des chaloupes pour emporter ce que la défense et la retraite de M. le comte de Sombreuil pourraient sauver.

Dans ce moment-là (et il était quatre heures du matin )^ Ton embarquait dans le port d'Orange tous les hôpitaux^ les blessés, enfin toutes les personnes qui étaient inutiles à la défense. Le régiment d'artillerie aux ordres de M. de Rotalier s'embarqua en totalité ; il regarda son service comme inutile^ ayant perdu toute rartillerie. Alors s'embarquait qui voulait : il y avait une grande quantité de chasse-marées et autres embarcations qui sauvèrent tout le monde, à l'exception de ceux qui arrivèrent trop tard, ou qui se crurent obligés de rester jusqu'à la dernière extrémité. Je vis alors embarquer M. le comte d'Hervilly.

M. le comte de Sombreuil, qui était arrivé depuis peu de jours, ne connaissait en rien la localité sur laquelle il avait à agû" ; aussi n'en tira-t-il pas tout le parti possible. Il resta à la position la plus prochaîne de ses quartiers, mais elle était fort en arrière. A une demi-lieue et une lieue en avant il y en avait deux autres excellentes, qui ne furent ni occupées ni défendues. Cette faute fit gagner du temps à l'ennemi, qui s'avançait en petit nombre, mais avec rapidité, dans la profondeur de la presqu'île.

Depuis quelques heures je me retirais devant l'enneriii avec huit ou neuf cents royalistes et le corps deRoyal-Emigrant; je vins prendre position à la droite de la ligne commandée par M. le comte de Sombreuil. Elle se trouvait alors com» posée de sa division, des faibles restes de Royal-Ëmlgrant, de la Marine, de Dudresnay, d'Hervilly.

M. le comte de Sombreuil, attaqué dans sa position, se re-

338 M£MOiB£S

tira sur le fort Portaligen^ qui se trouve sur le bord de la mer; il est fait pour défendre la côte^ et n'offre aucune défense du côté de la terre. Les troupes y arriyèrent dans le plus grand désordre : les républicains les suivaient de près; mais ils furent arrêtés par le feu épouvantable que faisait une corvette anglaise^ portant vingt-quatre pièces de canon qui balayaient une plage découverte^ sur laquelle ils étaient obligés de passer. Cette corvette se trouvait heureusement mouillée là, et était à la demi-portée de canon du rivage; elle se nommait r Alouette.

L*on commença à entendre des cris : a Rendez-vous ; bas a les armes; on ne vous fera rien ! » 11 s'élevait d'autres voix des régiments à la solde anglaise, disant : « Il faut nous ren- <K dre ; ils ne nous feront rien. » M. le comte de Sombreuil fut un moment fort incertain du parti qu'il prendrait. Je rassurai que s'il se rendait^ il en serait la victime, ainsi que tous ceux qui mettraient bas les armes. Les mêmes cris continuaient. M. le comte de Sombreuil voulut parler au général Humbert; mais il était impossible de s'approcher, à cause du feu de la corvette. Le général républicain demanda, exigea qu'on le fît cesser : on eut beaucoup de peine à le faire comprendre à la corvette. Enfin, on y parvint, et le feu cessa. Alors les républicains s'avancèrent. Les mêmes cris : « Rendez-vous ; il faut nous rendre ! » recommencèrent. On se rendit.

J'avais dit à M. le comte de Sombreuil que, quant à moi, comme officier-général royaliste, il n'y aurait pas de quartier et que j'aimais niieux être noyé que d'être pris. Je le quittai, et à quelques pas de là j'entrai dans la mer, où il J avait déjà quinze à dix-huit cents personnes, officiers, royalistes, paysans, femmes, et quelques officiers et soldats des troupes soldées; enfin, ceux qui n'avaient nulle, confiance dans ces promesses vaguement exprimées. Plusieurs même s'étaient déjà brûlé la cervelle ou passé leurs épées au travers du corps. Tout ce qui était là a péri. Les chasseurs républicains commençaient à faire feu sur les têtes de ceux qui n'étaient pas encore noyés.

8UB LÀ YBNOÉB PAR LB COMTB DB YAUBAN. 329

Je m'étais avancé dans la mer jusqu'à ce que j'eusse de l'eau jusqu'au menton : là^ j'attendais et regardais défiler M. le comte de Sombreuil et ses troupes. Alors j'aperçus sortir de derrière une pointe de rochers qui s'avance dans la mer, un petit canot anglais ; il était commandé par un jeune officier de la marine, et armé de six matelots. M. le général comte Dubois-Berthelot^ qui était aussi dans la mer, et assez près de moij l'aperçut ^ et le reconnut à deui ronds blancs qui étaient sur son avant^ pour être un canot de la frégate la Galathée, commandée par M. le capitaine Keath , fort ami du général comte Dubois-Berthelot^ qu'il avait deux fois transporté^ sur son bord^ d'Angleterre dans les pays royalistes. Aussitôt il me cria : « Mon cher comte, voilà un canot que « je reconnais appartenir à la Galathée : sûrement mon ami^ « le capitaine Keath me fait chercher ; approchez-vous de moi; » ce que je fis. Alors levant son chapeau , surmonté d*un haut panache blanc^ signe des généraux royalistes^ il parvint à se faire voir. Le canot arriva. On nous tendit à chacun une rame, et on nous tira à bord. Nous sauvâmes douze ou treize personnes^ ce qui était tout ce que le canot pouvait contenir^ et nous poussâmes au large. Il n'y avait pas de temps à perdre, car les chasseurs républicains tiraient tant qu'ils pouvaient sur le canot; mais personne ne fut atteint. Nous fûmes portés à bord de la Pûmone^ frégate montée par M. l'amiral Waren.

En nous éloignant, à deux portées de canon de la côte^ nous rencontrâmes toutes les embarcations' de l'escadre qui venaient chercher tout ce qu'il était possible de sauver; elles arrivaient avec beaucoup de peine, ayant à lutter contre la marée et le vent^ qui était très-fort^ et absolument contraire. Nous leur apprîmes que Ton s'était rendu, qu'il n'était plus temps : elles retournèrent à l'escadre.

Si M. le comte de Sombreuil eût différé d'une demi-heure cette fatale reddition^ lui et tout ce qui a été pris était sauvé. 11 fut conduit, avec trois mille et quelques cents hommes , dans les prisons d'Auray et de Vannes, où ils ont été lîisillés.

330 UÉMOIBES

Telle fut la dernière faute commise^ et d*autant plus grande, que Ton s'était rendu sans capitulation écrite ni faite de chef à chef.

Ce même jour-là le cotre qui avait porté le lettre de M. le comte de Puisaye au gouvernement d'Angleterre, arriva sur les huit heures du matin^ et rapportait la réponse du gouvernement. Elle posait les limites des pouvoirs confiés à M. le comte d'Hervilly^ les établissait dans leur véritable jour, et tels qu'ils auraient dû être compris ; enfin^ pour trancher toute espèce de difficulté^ le gouvernement envoyait à M. le comte de Puisaye le brevet de lieutenant-général au service du roi d'Angleterre.

Cela ne servit qu'à augmenter les regrets, en montrant clairement que tout ce qui avait eu lieu n'aurait jamais dû exister.

Tous ceux qui avaient échappé au désastre de cette affreuse journée furent subdivisés à bord des vaisseaux et transports mouillés dans la baie.

M. le comte de Sombreuii et tous les prisonniers n'arrivèrent que le lendemain dans les prisons d'Auray et de Vannes : ils marchèrent avec une très-fkible escorte; ils passèrent une partie de la nuit très-obscure dans un bois assez considérable. Pendant cette halte^ qui fut de plusieurs heures^ ilS furent à peine gardés. Des personnes qui y étaient^ entre autres un aide de camp à moi, que j'ai revu depuis, et qui m'a raconté beaucoup de détails sur cette marche , m'a assuré que tous^ sans employer aucun moyen de force^ auraient pu se sauver. La proposition en fut faite; mais elle fut combattue et rejetée par des personnes considérables^ particulièrement par M. le comte de Senneville^ lieutenant-général dans la marine royale et cordon-rouge, qui était le plus ancien et le plus éminent en grade.

L'on prétend ( et ce fait m'a souvent été assuré depuis ) que les autorités militaires^ mécontentes de ce que l'envoyé du peuple Tallien avait manifesté ne point reconnaître de capitulation (car il avait dit que lui seul était en droit d'en foire )y avaient voulu donner aux prisonniers le moyen de

SUB LA. VENDÉE FÀB LE COMTE DB YAUBAN. 8Si

sauver leur vie en les faisant à peine escorter^ et ce n'était assurément pas les troupes qui leur manquaient. Je ne peux cependant rien assurer de positif sur ce fait, qui me paraît plus que probable.

L'analyse de cette malheureuse affaire, et l'expédition de Quîberontant décriée^ objet de l'attention et des ressouvenirs publics^ je puis le dire^ objet de son indignation^ cette analyse, dis-je, est aisée à faire; et si elle Test, c'est surtout par moi.

Je commandais l'armée royaliste^ qui devait la couvrir et la protéger. Il fallait^ par ma place^ que je fusse instruit de tout, et les moindres détails ne pouvaient m'étre étrangers. Je ne devais en rien figurer entre AI. le comte de Puisaye et M. le comte d'Hervilly ; je devais rester, moi^ chef de l'armée catholique et royale. Par l'empire de la nécessité, je devais savoir ce que chacun des deux pensait et voulait ; je devais connaître leurs plans et leurs projets, juger et apprécier ces mêmes plans et projets; j'avais sur cela une base plus étendue que M. le comte d'Hervilly, celle de pouvoir connaître et calculer lesintentions^ l'esprit des royalistes et les ressources du pays.

Entouré d'eux, j'en savais cependant beaucoup moins que M. le comte de Puisaye , qui depuis trois ans était leur chef suprême et qui avait leur entière confiance ; mais il devait et était forcée par ma place du moment^ d'en avoir en moi; ses instructions et ses projets qui m'étaient connus^ devenaient des échelles de proportion qui devaient fixer mes calculs et mes opinions.

Tout ce que je dis là est applicable à M. le comte d'Hervilly^ qui avait le même intérêt à la réussite de mes opérations; il pouvait bien cependant me cacher ses arrière-pensées sani pouvoir m'empêcher de les deviner.

Je dirai de plus que le même ordre de choses existait presque nécessairement vis-à-vis de M. l'amiral Waren^ commandant des forces maritimes de la Grande-Bretagne.

Quant à celui-là^ il était aisé à connaître : franc^ ouvert, aussi vrai que valeureux, prêt à tout pour opérer le bien.

832 MÉMOIBBS

d'une activité inimaginable^ un des grands marinsT de son pays^ ayant toujours été employé sur nos côtes, ayant disputé de zèle et de dévouement pour servir notre cause, et l'ayant constamment servie d'une manière au-dessus de tout éloge. Tout pays doit s'honorer d'avoir un homme qui, à un courage héroïque, réunit autant de loyauté, de noblesse et de moralité; à part ses services publics, il n'y a personne qui en particulier n*ait eu à se louer de lui.

Je fus donc à même de connaître Tensemble et la marche de cette opération, depuis le moment où elle a été conçue, jusqu'à celui qui l'a terminée.

Depuis longtemps les pays royalistes dépérissaient; leur langueur tenait au manque absolu de moyens : cette pénurie les avait tous mis dans un état de paix ; paix forcée qui n'en changeait pas l'esprit , mais qui les forçait à la nuK lité.

Ils avaient longtemps reçu des secours partiels, qui ne les avaient jamais mis à même que de prendre des demi-mesures; sur trois envois faits, deux au moins tombaient entre les mains des républicains; et ces secours de détail ne menaient qu'à quelques mesures partielles, ne remplissaient jamais l'objet et devenaient ruineuses sans profit

M. le comte de Puisaye, créateur du parti en Bretagne, après avoir préparé les esprits, laissa des agents pour l'entretenir ; il forma le projet d'aller lui-même à Londres, et tâcher d'obtenir en masse ce qui n'avait jamais été accordé qu'en détail.

Il était le premier chef royaliste qui prît cette marche. 11 fut bien accueilli ; il se fit un ami de M. Windham, qui prit toute confiance en lui; il sentit qu'en faisant une grande expédition tout réussirait; que tous les pays royalistes secourus en même temps pourraient refArendre les armes, et mutuellement se soutenir par leurs forces communes. Après neuf mois de discussions, de plans, de raisonnements, cette expédition fut décidée sur les bases que l'on a vues.

Beaucoup de personnes sollicitaient d'y concourir. La place la plus désirée par ceux qui en désiraient, était celle qu'a

SUB LA YBNDEE PAB LE COMTE DE VADBAN. 338

occupée M. le comte d'Hervilly. M. le comte de Puisaye, en déplaisant à beaucoup d'autres^ la lui fit donner; elle était l'objet des vœux de M. le comte d'Hervilly, et il ne savait comment en exprimersa reconnaissance au cbef à la demande duquel TAngleterre faisait une expédition qui devait coûter vingt-huit millions.

M. le comte de Puisaye, prévoyant quelle immense quantité d'affaires civiles et militaires l'attendaient en Bretagne, demanda que tout ce qui appartenait au gouvernement d'Angleterre fût sous la gestion de M. le comte d'Hervilly;, cela comportait les troupes à X; solde anglaise, l'arlillerie, les munitions, les vivres, les habillements ; enfin, les effets de toute espèce appartenant à ce gouvernement.

Toutes les formes de la plus grande subordination et de reconnaissance furent d'abord celles de M. le comte d'Hcr- , villy à l'égard de M. le comte de Puisaye.

Tout était prêt et Ton partit : c'était déjà, comme affaire de mer, en assurer le succès, que de confier ce convoi à M. l'amiral Waren.

L'on a vu de plus que M. l'amiral Brûlport, commandant l'escadre anglaise, devait le protéger; que seize vaisseaux de ligne français voulaient l'intercepter; qu'ils se montrèrent, perdirent trois vaisseaux et allèrent se cacher à Lorient.

Tout arriva dans la baie de Quiberon. M. le comte de Puisaye avait parlé si vrai, avait donné des renseignements si justes, que tout fut débarqué sur la plage, non-seulement sans opposition, mais aux cris de vive le Roi ! sans être obligé de tirer un seul coup de fusil.

Tout promettait des succès : le premier devait être de s'emparer de la presqu'île de Quiberon; elle se rendit aussi sans tirer un seul coup de fusil . L*on trouva une presqu'île de deux lieues de long sur une de large, dans laquelle il y avait treize villages plus ou moins considérables, fermée à son sommet, qui la joint au continent, par de très-bonnes fortifications, quoi qu'insuffisantes ; des forts où se trouvaient déjà les moyens de défense ^ puisque rien n'avait été enlevé ,

334 MiMOUlBS

etqa'ils s'étaient rendus sans combattre; tout enfin était à souhait.

Le convoi et les vaisseaux étaient mouillés près de nous dans cette rade^ qui est un des meilleurs ports du monde; les yaisseauz de toutes les marines de l'Europe pourraient y mouiller à l'aise sur le meilleur fond^ et y hiverner étant parfaitement abrités.

Tout ce que M. le comte de Puisaye avait dit et promis au gouvernement d'Angleterre se trouvait donc vrai et réalisé.

11 ne restait plus qu'à en tirer le' parti que la cause générale devait en obtenir.

Maintenant, demandera-t-on^ pourquoi cela n'a pas. été? Pourquoi on n'a pas mis à profit les immenses secours que l'Angleterre nous avait accordés et donnés ? A qui le demandera-t-on î

Sera-ce à M. le chevalier Waren , amiral du roi d'Angleterre^ qui^ chargé de nous transporter^ de nous débarquer , en cas que cela fût jugé possible par nous, avec l'ordre de ne rien compromettre, de nous munir des immenses secours accordés et si loyalement donnés, qui a rempli cette mission avec tant de zèle, d'activité et de dévouement? Quel est celui qui oserait le penser, et lui dire : Auriez-vous pu mieux faire que vous n'avez fait ?

Une fois tout débarqué, sa mission n'était-elle pas remplie? Avait-il des ordres à donner? Chaque portion d'autorité n'était-elle pas répartie ? Confiée à des chefs, n'en a-t-il pas attendu les résultats ? Ne nous a-t-il pas constamment aidés, soutenus? N'est-il pas constamment resté près de nous ^ autour de nous ? Pouvait-il opérer tout à la fois et sur mer et sur terre ? Personne ne me dira qu'oui. Or, tout ce que la marine pourrait faire était donc fait; il nous restait, à nous, d'en faire un bon usag^.

Pourquoi avons-nous constamment opéré de manière à amener, à hâter là fin la plus désastreuse? Le demandera-tron à M. le comte de Puisaye ? Alors il répondra :

Créateur du parti catholique et roy^ en Bretagne, l'ayant

sua LA VENDÉE PAB LE COMTE DE YÀUBÀN. 836

dirigé avec succès pendant trois ans^ le voyant, faute de secours, prêt à s'éteindre, et, par cette raison, inactif dans ce moment, j*ai formé le projet d'aller en Angleterre, mettre sous les yeux du gouvernement son état languissant, lui démontrer Tordre de choses qui pouvait renaître, mais aussi la nécessité d'un grand secours; j'ai dit qu'avec cela nous débarquerions sans opposition. Non-seulement il n'y a pas eu d'opposition, mais même tout le pays est venu à nous. J'ai dit que nous aurions la presqu'île de Quiberon, le dépôt le plus inimaginablement beau pour former et recevoir nos magasins; sans tirer un coup de fusil nous l'avons eu. On nous a remis les forts dans le meilleur ordre, munis de tout ce qui pouvait servir à les défendre, quand même nous n'aurions pas apporté avec nous tout ce qu'il fallait pour cela.

Plusieurs millions, quatre-vingt mille fusils, quatre-vingts pièces de canon, des habillements pour soixante mille hommes, des vivres de toute espèce pour un an, des poudres pour servir à la consommation de toutes les armées catholiques et royales pendant deux ans, des boulets, des balles , des caissons, des artilleurs, des ingénieurs, des chevaux d'artillerie, enfin tout ce qui tient à cela dans les plus petits détails : tout y a été débarqué, reçu etrenfermé; cela, comme je l'avais dit, sans opposition, toujours sans tirer un seul coup de fusil.

ie voulais qu'ensuite les troupes régulières à la solde anglaise restassent pour garder et faire la garnison de la presqu'île, des forts et des magasins, y attendre les secours qui devaient être renouvelés par l'Angleterre en cas de succès, et qui le furent déjà par l'arrivée du convoi et des troupes aux ordres de M. le comte de Sombreuil, qui arriva avec quarante bâtiments de transport. Je ne pouvais rien craindre pour la presqu'île, les forts et les magasins avec une aussi forte garnison, dans une presqu'île entourée de plus par tous les bâtiments de guerre anglais. Avec un tel ordre de choses, c'était une position inexpugnable une fois tout cela établi, et cela l'était.

Je voulais (c'est toujours M. le comte de Puisaye qui parle)

S36 MBMOIBES

atteindre au but, le seul qui nous en a amené là; car tout, jusqu'à ce moment^ n'était que préparatoire; je voulais^ di:»-je, me porter en ayant, armer les royalistes, leur donner les moyens de combattre , faire suivre leurs colonnes de chariots portant des armes et des munitions^ les distribuer à ceux qui faisaient yéritablement le métier de soldats royalistes ; renvoyer les pères de famille chez eux, ainsi que les gens mariés, et venir au delà de Rennes border la rivière de la

Mayenne avec cent mille hommes.

On ne m'objectera pas que cela pouvait être un problème; car où il n'y a pas d'opposition, il n'y a pas de difficulté, et il n'existait pas alors quinze mille hommes de troupes républicaines sur la surface de la Bretagne ^ où elles étaient disséminées dans les villes de différents ordres, par deut, trois, quatre et six cents hommes^ ayant alors l'ordre de se retirer aussi vite que possible^ et comme elles le pourraient^ aux environs de Rennes. Départements^ districts, municipalités, tous avaient les mêmes ordres^ et mettaient une grande diligence à les exécuter; ils n'en seraient même pas venus à bout s'ils eussent été suivis; ils ne sauvaient et ne pouvaient tout au plus sauver que leurs personnes, et leurs magasins de toute espèce retombaient nécessairement dans nos mains.

Alors il se trouvait la profondeur de quarante lieues de pays entièrement abandonné par la république. Je demanderai donc si la presqu'île de Quiberon eût été en sûreté, s*i] eût été difficile de donner et faire transporter aux généraux Gharette^ Stofflet, Scépeaux et Frotté les secours qui les auraient subitement mis à même d'en faire autant que nous. Que l'on juge ce que leur diversion eût ajouté à cet ordre de choses 9 et je demanderai alors si l'expédition de Quiberon n'eût pas été une époque, dans le sens contraire, aussi mémorable qu'elle l'est devenue.

Qui peut faire une objection à cela? Il n'est pas question de victoires à remporter ; il n'est pas même question de coups de fusil à tirer^ excepté peut-être sur quelques malheureux fuyards que l'on eût même épargnés.

SDB LÀ VENDÉE PÂB LE COMTE DE.YAUBAN. 337

Croit-on qu'il eût été facile à la république^ occupée sur le Rhin^ en Italie^ de réunir des forces suffisantes pour venir lutter contre deux cent nlille royalistes mis en activité tant en Bretagne^ que parles généraux Charette, Stofflet, Sapineau^ Scépeauxet Frotté, tous ayant desarmes, des munitions^ de l'argent par des secours reçus, et d'autres à recevoir, enfin dans un ordre de choses qui n'avait jamais existé dans les pays royalistes ?

Je demande donc si la presqu'île de Quiberon eût été en sûreté.

Voilà ce qui pouvait, ce qui devait être, et la base que l'on pouvait poser avant d'apercevoir des ennemis. M. le comte de Puisaye continuera et ajoutera pour finir, qu'il était celui qui avait demandé, sollicité et obtenu ces moyens ; qu'on les lui arait accordés et donnés pour les pays royalistes ; qu'il était parti d'Angleterre, lieutenant général au service du roi de France, avec les pouvoirs les plus étendus et les plus illimités ; général en chef en Bretagne, et chargé de tout au nom du gouvernement d'Angleterre, qui lui avait même donné des lettres de commandement.

Il dira que telle était la conception de son plan ; ce que Ton ne pouvait pas lui nier, puisqu'il en avait posé et énoncé les bases avec le gouvernement d'Angleterre, étant encore à Londres.

Maintenant nous arriverons à M. le comte d'Hervilly : quant à moi, j'ai toujours fait profession de l'estimer. Le cours de sa vie n'a pas été sans époques qui doivent le faire considérer. Je ne veux en rien attaquer son caractère de loyauté; je voudrais même n'avoir qu'aie louer; mais il en faut venir à la vérité, poser les faits et apprécier les choses. 11 est mort, et mort valeureusement : il est désagréable de charger la mémoire d'un homme mort; s'il vivait, je le chargerais davantage; alors c'eût été un devoir pour moi : s'il eût vécu, je l'aurais rempli, ce devoir, et c'est à lui-même que j'aurais adressé mes plaintes.

Alors aussi on lui aurait demandé pourquoi et à quel titre il usait d'un pouvoir mal posé, et qui devait être démenti

SS8 KBHOIBBS

comme il Ta été ; pouvoir qui lui confiait le commandement des troupes à la solde anglaise^ le soin des machines de guerre et des magasins (car je dis le soin, mais non la dispositioii)j pourquoi, dis-je, il usait de ce pouvoir pour se mettre en opposition avec le général en chef, qui lui-même ravait nommé à la place qu'il occupait?

Était-ce à la sollicitation de M. le comte d'Her?illy que ces puissants secours étaient 'accordés?

N'était-ce pas au chef royaliste et pour les royalistes ? M. le comte d'Hervilly pou valtril croire que M. le comte de Puisaye, qui rayait fait nommer commandant des troupes à la solde anglaise, Teût été chercher pour le faire son chef et le chef des royalistes ?

De quel œil les royalistes et les chefs royalistes auraientils Yu M. d'Hervilly leur général en chef ? Encore lui eût-on demandé, avant de recevoir ses ordres, les pouvoirs à lui •confiés par le roi, et par Monsieur, lieutenant-général du royaume; pouvoirs dont Texhibition était demandée, avant iout, à tous les chefs et conseils royalistes.

Son uniforme, sa place, ne le classait-elle pas lieutenant du roi de la place de Quiberon, et garde-magasin présent et futur de ce qui y était et de ce qui y arriverait ? La place de maréchal général des logis, en vertu de laquelle ses anciens lui . -obéissaient, seconde place dans les armées, qui n'est qu'une commission et non un grade, n'indique-t-elle pas un chef? Quel était donc ce chef? Sans doute celui reconnu parle roi, et à l'instigation duquel etauquel le gouvernement d'Angleterre accordait ces secours, et à qui il avait donné des lettres de commandement; qui? M. le fDmte de Puisaje. Or, voilà le chef, et celui vis-à-vis duquel M. le comte d'HervilIy se met en opposition ; en opposition avec tous les chefs royalistes, D arrête les plans, les annulle. L'Angleterre envoie des secours, il les retient; on veut suivre les plans proposés, convenus, il les entrave, les détruit; enfin, il se fait chef. Bon Dieu! quel chef!

Le voilà renfermé dans la presqu'île de Quiberon ; il donne les ordres les plus ridicules aux chefs royalistes, ordres cons-

SDR LÀ VENDES PAR LB GOMTB DR VAUB3LN. 339

tamment les plus inexécutables ; il ne leur fournit aucuns moyens, excepté ceux de ses plans de tactique où il veut faire exécuter à une masse de paysans tout ce qu'un roi, comme Frédéric II , aurait pu demander à ses meilleures troupes ; la carte sous le nez, il les dirige sur des localités qu'il n'a jamais vues.

Les républicains voyant leurs justes craintes ne passe réaliser, voyant les royalistes inactifs, ne pas faire un pas en avant, reviennent, se réorganisent ; les troupes arrivent en poste, reprennent rofitensive que nous abandonnons, tàtent d'abord faiblement les troupes royalistes, peu après les attaquent vigoureusement ; les attaquent avec tous les moyens dont sont munies des troupes de ligne. Les royalistes se défendent tant bien que mal : dénués de tous moyens, ils se replient, ou plutôt l'ennemi les replie. Alors leur chef reçoit les derniers plans de tactique de M. le comte d'Hervilly; ils doivent se défendre jusqu'à la dernière extrémité, adossés à la mer, sans autre retraite, sur un front de plus de deux lieues de pays; les préparatifs, dît-on à ce chef, sont faits pour le soutenir ; il doit rester, attendre, les combattre.*

Ce chef était entouré de paysans découragés, d'officiers indignés. Si sa gauche ou son centre était battu, il n'avait de retraite que la mer. Il sait qu'il va être attaqué sur tous les points; il se replie sur son centre, en donne avis à trois heures du matin. Malgré ces prétendus préparatifs pour le soutenir, point de réponse. L'ennemi approche; le chef royaliste porte toutes ses forces à sa gauche, seul point de retraite : il n'y en avait plus que celle sur Quiberon.

Ses meilleures troupes étaient là; elles étaient commandées par M. Georges, et formaient quatre mille hommes, non payssins, mais soldats royalistes. Là on aurait pu se battre, et il était raisonnable de le faire ; mais ni soldats ni officiers ne le veulent : l'indignation s'était emparée d'eux; ils ne veulent pas même battre en retraite, mais se retirer en déroute. Le chef les pérore, les engage à protéger la retraite des autres colonnes, et l'obtient, mais par des ordres impératiOs.

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S'il avait attendu ces moyens annoncés et prêts pour le soutenir^ moyens qu'il attendait depuis douze heures, lui qui annonçait que Tennemi était là, et auquel on ne répondait môme pas; s'il avait, dis-je, attendu, que serait* il devenu avec les douze mille royalistes qui formaient la droite et le centre ? Qu'aurait-on dit de celui qui, par sa sotte croyance et son imbécile confiance, aurait fait fusiller ou noyer douze mille des siens?

Mais il ne l'a point fait; il soutient en retraite une très-TÎgoureuse attaque, se retire lentement pendant deux lieues, à la vue de ces malheureux forts de Quiberon ; se forme à leurs pieds sur la plage, et enfin y combat trois heures de pied ferme, pour donner le temps à M. le comte d'Hervilly de venir, et d'amener un régiment pour y établir une garde. Instruit et averti à minuit par un aide de camp de ce chef, à trois heures du matin par un autre aide de camp de ce chef; averti depuis huit heures du matin jusqu'à midi par une fusillade très-vive, M. d'Hervilly ne bouge; et il faut que ce chef, à qui Ton disait que tous les préparatifs étaient faits pour le soutenir, vienne encore combattre trois heures de pied ferme sous les palissades des forts, donne à M. le comte d'Hervilly le temps d'arriver et enfin d'établir une garde, et sauve ce jour-là la presqu'fle de Quiberon, les forts et ^a^ mée soldée : ce ne sera pas la dernière fois.

Voilà maintenant les. républicains occupant la superbe position de Sainte-Barbe, prenant et choisissant dans les rochers qui la forment tous les moyens qui pouvaient la rendre respectable; cela était aisé; iis s'en occupent; elle devient formidable. Quarante pièces de canon sont placées en batterie; dix-huit mille républicains l'occupent. Je l'ai déjà dit : dès ce jour-là ils devaient nous regarder comme leurs prisonniers. Cependant il restait encore une ressource à M. le comte d'Hervilly; tout ce qui regardait les pays royalistes, le but de l'expédition, tout était annullé et manqué. M. le comte d'Hervilly, en changeant les plans, avait bien tout détruit sous ce rapport-là. Mais sa position, celle de Quiberon et tout ce qui était déposé, restait. La presqu'île était entourée

SUB LA YBIfDÉK PAB LB COMTB DB YAUBAN. 341

de vaisseaux anglais, même de transports. M. le comte de Sombreuil venait' d'arriver. Il amenait cinq régiments ne composant à la vérité que mille hommes, mais mille hommes d'excellentes troupes, très-aguerries, ayant fait toute la guerre et une grande quantité d'excellents officiers.

Tout cela rendait la défensive très-certaine. On pouvait y igouter et garder quelques milliers de royalistes; enfin on pouvait y établir une force de huit ou dix mille hommes, et plus à volonté.

Mais que fait M. le comte d'Hervilly ? Il met les royalistes au désespoir, leur ôte l'existence, leur donne une demiration qui ne suffisait pas pour leur nourriture; ils manquaient absolument des effets avec lesquels ils pouvaient faire cuire cette demi-ration. Les troupes soldées occupant tous les villages, les royalistes bivouaquaient éternellement. Enfin, ils furent réduits à là plus grande misère. Ils se plaignirent, murmurèrent, et étaient au désespoir.

Les chefs royalistes firent entendre leurs plaintes : alors on put juger les projets de M. le comte d'Hervilly. Il proposa à tous les royalistes de les assimiler au sort des troupes de ligne, mais à la charge de s'engager et de faire partie des troupes soldées. !

On vit qu'il avait changé le système de la guerre, pour, en réduisant les royalistes au désespoir, les déterminer à former une armée régulière, qui aurait été à ses ordres et à sa disposition. Mais c'était bien mal les connaître. Ils voulaient se dévouer à tout, pour faire une guerre qui était dans leur opinion, mais non se mettre dans le cas de s'expatrier avec une solde, et sous les couleurs anglaises, en obéissant à un chef qui ne leur inspirait aucune confiance, tandis qu'ils auraient abandonné celui qui avait la leur, et qu'ils s'étaient choisi volontairement ; tous refusèrent.

Gomment pouvait-il donc s'être arrêté à une idée aussi fausse, qui; sous tous les rapports et dans toutes ces acceptions, ne présentait que l'impossibilité de réussir?

Alors M. le comte d'Hervilly leur en montra son mécontentement en les faisant tous embarquer sous les ordres des

-différents chefe, et les fit reporter sur la grande terre. Us débarquèrent en forçant les postes de la côte, et rentrèrent -dans l'intérieur, rapportant l'indignation que leur avait inspirée tout ce qu'ils avaient éprouvé.

Une des plus fortes colonnes fut mise aux ordres du général chevalier de Tintigniac, ayant sous lui les chefs de division Georges, et le Mercier dit la Vendée* Il était convenu d'agir dans Tijitérieur, de harceler les derrières de Tannée républicaine, et de faire une sorte de diversion. . Mais le général Tintigniac étendit trop loin son opération. Avec les huit mille royalistes qu'il commandait, il culbuta tout ce qu'il rencontra sur son chemin, traversa dix-sept petites villes, extermina tous les républicains qui en petit nombre les occupaient, se porta du côté de Saint-Brieuc, et fut tué à Gologon, dans une action où il avait eu tout l'avantage.

Revenons à la presqu'île de Quiberon. Il n'y était resté que quatorze cents royalistes à mes ordres; ce qui était l'es- <:orte avec laquelle peu après je devais moi-même retourner •dans l'intérieur.

Ensuite il s'y trouvait trois mille huit cents hommes des troupes premières aux ordres de M. le comte d'Hervilly. Je demanderai à tout officier, à tout homme pouvant mettre deux idées à côté Tune de l'autre, je demanderai, dis-je, ce •qu'il restait à faire dans cet ordre de choses.

L'on croira certainemeiit que l'on va se servir de ces six mille hommes pour établir le même système de défense possible (et cela était parfaitement aisé); que Ton va perfectionner les forts qui ferment la presqu'île ; que l'on va y ajouter en construisant de nouvelles batteries sur les flancs de •ces mêmes forts , dans les endroits que la mer, en se retirant, laissait à découvert; enfin, que l'on profitera de l'avantage d'avoir beaucoup de canons à y placer, un régiment d'artilierie pour le servir, et seize bons ingénieurs pour diriger les travaux ; qu'enfin on va travailler à rendre sa position inexpugnable, en employant toutes les ressources que la localité fournissait, et l'avantage de pouvoir s'aider, se soutenir^ se

renforcer des chaloupes canonnières et bâtiments légers portant du canon, que M. Tamiral Waren nous prodiguait à notre volonté.

Voilà ce qui était indispeusablement nécessaire; voilà ce qui saute aux yeux, même aux yeux les moins clairvoyants. Ëh bien ! que fait M. le comte d'Hervilly ? Suivez-le, observez-le. Que toute l'attention soit portée sur ce qui va arriver; que rindignation sur le passé soit encore suspendue, et nous laisse la faculté de juger le présent.

Dans son imagination délirante, il forme le projet, avec des (brces seulement suffisantes pour la défense de tous les trésors qu'il avait sous sa garde, il forme, dis-je, le projet de prendre roffetisive. Le voilà déterminé, avec trois mille hommes, d'aller attaquer la position de Sainte-Barbe, position formidable, occupée par seize à dix-huit mille hommes, hérissée de batteries. Il va vouloir traverser deux lieues de falaise sur un sable oiî il est absolument à découvert, où rien ne le protège. Tout le monde veut l'en dissuader. M. le comte de Puisaye, ne pouvant coinmandér, veut le persuader de renoncer à cette entreprise folle. M. Tamiral Waren se réunit à cette opinion et Tappuie. Op lui représente que M. le comte de Sombreuil étant mouillé en rade, il fallait au moins donner le temps de débarquer le renfort qu'il commandait, et ne pas se priver de cette force. Tout est inutile; la malheureuse journée du 16 arrive. Écoutez et frémissez :

La veille il arrête son plan. Il veut que douze cents royalistes soient embarqués au port d*Orange, qui est un des ports de la presqu'île; qu'ils partent à l'entrée de la nuit; qu'ils débarquent à la côte, surprennent et attaquent les postes, prolongent cette côte pendant deux lieues et demie, atta- ^ent et enlèvent les batteries, se séparent de leur point de retraite, c'est-à-dire des embarcations qui les ont apportés; enfin, conmie par le passé, il leur donne une commission qui eût été extravagante avec trois mille grenadiers, l^sbateaux, qui étaientdes chasse-marées bretons appartenant ^u service de terre, doivent être préparés; un des aides maréchaux det logis de M. le comte d'HerviUj, M. le marquis

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de Balleroy, doit y pourvoir, et n'y pourvoit pas. Le chef qui était chargé de cette triste expédition en démontre rimpossibilité; que d'ailleurs le moment est manqué; qu'il n'arrivera pas de nuit, mais en plein jour; qu'il n'y aura de surpris que lui ; que si lui comte d'Hervilly compte sur cette diversion, il doit en honneur l'avertir que le calcul sera absolument faux, et la diversion nulle.

« .Partez avec ce que vous pourrez, mais partez, partez tout « de suite, je vous en rends responsable. » Le chef part, enmène huit cents hommes au lieu de douze cents, va à la côte, arrive en plein jour, voit les républicains se former, est assailli de coups de fusil et de coups de canon avant d'arriver à terre.

IJ ne veut rien avoir à se reprocher; il débarque, se trouTe devant deux mille républicains ayant du canon. Il veut cependant essayer de se porter en avant; personne ne veut marcher. Sa faible troupe se précipite en désordre dans les bateaux ; les soldats trempent leurs fusils dans la mer afin de De pouvoir pas s'en servir. Il y avait déjà quelques tués et blessés. M. l'amiral Waren qui était là, qui même avait mis pied à terre, qui l'avait amené dans son canot, qui auparavant, haussait les épaules du ridicule de cette entreprise, qui pressentait tout ce qui allait arriver, et qui était au désespoir, voit l'impossibilité de rien faire, se dépêche de faire quitter la côte à tous ses bateaux, et de revenir au port d'Orange d'où l'on était parti.

Alors M. le comte d'Hervilly était sorti pendant la nuit de la presqu'île avec trois mille hommes, et après avoir traversé deux lieues de falaise, attaquait la position de Sainte-Barbe. Pour comble de sottise et de malheur, il l'attaque par l'endroit le plus fort, veut réparer cette faute, et fait prolonger tout le front de cette position aux régiments de la Marine et de Dudresnay. Ces deux régiments, qui avaient combattu avec une valeur héroïque, se trouvent^ par ce mouvement, écrasés d'un feu d'artillerie et de mousqueterie épouvantable; mais ils continuent le mouvement ordonné, et battent ii charge.

M. le comte d'Hervilly avait porté toute Tartillerie en tirailleurs; les chevaux étaienttués^ les pièces immobiles. M. le comte d*Hervilly^ la tête perdue^ ne sait plus que faire. Il Toitrimpossibilité de rien espérer, envoie M. de Saint-Granc, officier de son régiment et son aide de camp^ pour ordonner aui régiments de la Marine et de Dudresnay^ qui étaient déjà anéantis^ de se retirer, et fait battre la retraite à son régiment. H. de Saint-Cranc est emporté d'un coup de- canon; Tordre n'arrive pas. Ces malheureux régiments continuent de battre la charge, et voilà que Ton bat, pendant un quart d'heure^ cette malheureuse charge à la droite, et la retraite à la gauche. Â Tinstant où elle commence, M. le comte d'Hervilly est blessé à mort par un boulet de canon.

Les régiments de la Marine et de Dudresnay, voyant la retraite commencée par le régiment d'Hervilly, le seul qui n'^ût pas souffert, se retirèrent eux-mêmes, mais se retirèrent dans le plus grand désordre, comme peut le faire une troupe détruite et non soutenue, en conservant cependant beaucoup de sang-froid.

M. le comte de Puisaye avait été sur le champ de bataille aa milieu du feu ; il avait eu plusieurs officiers tués et blessés à ses côtés, entr'autres M. le baron le Gras, un de ses aides de camp, qui eut les épaules labourées par un boulet. Il n'avait pu montrer que du courage personnel n'ayant point d'ordre à donner, et il se trouva enveloppé dans la déroute générale.

M. le comte de Boissieux, capitaine de grenadiers du régiment de d'Hervilly, soutint une bonne retraite, et fit tout ^ qu'il put; mais il ne pouvait pas assez, et il était plus que probable que les républicains sortis de leur position de Sainte- Barbe, et qui poursuivaient avec une rage qui tenait de la fureur, allaient rentrer pêle-mêle avec nos troupes dans la presqu'île de Quiberon.

Mais heureusement l'attaque des royalistes»» qui ne pouvait pas réussir, n'avait eu aucun succès, lis revenaient à force de ^ines, et furent débarqués, non dans le pott d'Orange^ maïs sous les forts de Quiberon : ils s'y formèrent pour protéger

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la retraite, et arrêter, s'il était possible, la première impulsion de Tennemi. M. l'amiral Waren, qui revenait avec eux, et ramenait tous les bâtiments portant du canon, se plaça près du rivage, et par le feu le plus vif et le mieux dirigé, arrêta les colonnes républicaines. Ce feu fut si vif et si soutenu qu'elles ne purent passer outre, et encore une fois la presqu'île de Quiberon fut sauvée. Si M. l'amiral Waren et le chef royaliste fussent arrivés sept ou huit minutes plus tard^ tout était encore perdu ce jour^là.

Les républicains se retirèrent, et nous rentrâmes écrasés dans la presqu'île de Quiberon.

M. le comte d*Hervilly était moralement mort, et il n'existait pas la moitié des troupes qui étaient sorties le matin. L'on peut croire qu'alors il n'existait plus de moyens pour le système de défense; surtout quand on observa que les troupes qui avaient survécu à la bataille du 16, calculant leur position, ne songèrent plus qu'à leur salut, se vendirent, désertèrent, et enfin finirent par aider les républicains à s'emparer des forts : ils en vinrent prendre possession le 21.

Tout ce qui avait été donné par le gouvernement d'Angleterre, tout ce qui avait été refusé aux royalistes, enfin tout ce qui était l'objet de l'expédition, tomba entre leurs mains.

Je n'accuserai de rien M. le comte de Sombreuil; il arrivait, ne connaissait pas les localités, et ne pouvait pas savoir, ce jour-là, €0 qu'il avait à faire. Cependant il est vrai de dire que par une fatalité dont on ne peut lui faire un crime, il ne profita en rien des moyens qui lui restaient. Si d'abord il avait eu ( comme cela devait être ) des munitions pour sa division, s'il avait commencé sa défense trois quarts de lieue plus en avant, s'il avait mis plus d'énergie dans les derniers moments de sa défense, il pouvait retarder l'ennemi ao moins pendant trois heures ; toutes les embarcations anglaises arrivaient; il s'embarquait protégé du feu formidable que faisait la corvette anglaise ; enfin tout ce qui avait échappé aux premiers moments de cette fatale journée était sauvé; trois mille cinq cents hommes échappaient à la fusillade, et n'eussent pas été réduits au malheur de mettre les

armes bas devant sept ou huit cents hommes; car le général Humbert n'avait que cela avec lui.

Voilà, sous tous les rapports et dans toutes les nuances , l'histoire de l'expédition de Quiberon. Maintenant Je voudrais, pour finir, poser encore quelques questions^ et le ferai' le plus succinctement possible.

M. le comte de Puisaye veut soutenir la cause et le parti royaliste dont il est un des chefs. 11 sollicite^ obtient^ et profite de son crédit pour faire donner des secours à tous les autres chefs royalistes; pose la proportion de ce qu'il croit nécessaire, d'après ses calculs. Peut-on lui en faire un crime?

La marche est entravée par la sottise d'un homme. Que restait-il à faire? Demander une décision? On le fait : elle arrive: elle est ce qu'elle devait être, mais les événements avaient marché plus vite qu'elle. Il y avait encore un autre moyen, et il fut mis en question, savoir : d'arrêter M. le comte d'Hervilly, quelques chefs le voulaient; à cause de son uniforme, M. le comte de Puisaye craignit de déplaire au gouvernement d'Angleterre; il aima mieux patienter et attendre sa réponse.- Pouvait-il prévoir que M. d'Hervilly irait si vite en besogne?

Nous partons, nous arrivons, nous débarquons, les autorités anglaises nous munissent quand nous le jugeons convenable. Gela fait, elles pouvaient s'en aller; mais point;, elles restent avec nous, ne nous quittent pas et nous aident.

Enfin, nous commençons nos opérations en suivant un système destructeur. Effectivement, nous détruisons tout,, mais nous crions contre ceux qui ont demandé, contre ceux qui ont donné.

On ne veut pas obéir à un chef, et on le rend responsable des opérations que non-seulement il ne dirige pas, mais même q[ui sont contre son opinion, et qu'il tâche d'empêcher.

l^QUS crions à la trahison contre un gouvernement qui donne ce qu'on lui demande , qui emploie les movens qu'oa

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lui indique, qui en soutenant la cause royaliste soutenait la sienne; car quelle plus puissante et plus forte diversion pou- Tait-il y avoir pour l'Angleterre que celle des pays royalistes, que cette guerre qui paralysait toutes les côtes de TOuest? EUe emploie donc les plus grands moyens; mais on dit que c'était pour nous faire périr, (pie c'était pour se débarrasser des officiers de la marine française.

Mais où ont été tués les officiers de la marine française? N'est-ce pas à la bataille du 16, et par suite de la bataille du 16? Qui est-ce qui commandait? N'était-ce pas des Français? En quoi les Anglais y étaient-ils pour quelque chose? Nous ont-ils demandé de la donner ? Un seul Anglais pouvait parler, et il fait ce qu'il peut pour en détourner M. le comte d'Hervilly. Il ne peut empêcher la faute, au moins il la pallie; enfin, il fait tout ce qui dépend de lui, il arrête Tennemi. Quel est cet Anglais? M. l'amiral Waren.

Or, pour faire croire à la trahison, il n'y a qu'un moyen, qu'une manière de poser la question, c'est de dire que M. le comte d'Hervilly, gagné par le gouvernement d'Angleterre, était convenu en partant, et avait arrêté avec lui, gouvernement, de faire tuer les troupes à ses ordres, troupes composées de ses compatriotes, de ses amis; enfin, de se faire tuer lui-même. Non. Depuis que l'on ne dit plus que par malice les aristocrates mettent le feu à leurs châteaux pour faire niche à leurs ennemis, je n'ai pas entendu de pareilles sottises.

Je rends à M. le comte d'Hervilly, dans tous les sens, la justice qu'il mérite; mais je serais hautement son chevalier pour soutenir qu'il est incapable d'une lâche trahison. Il a tout détruit : oui, mais comme un fou qui divague peut le faire; mais certainement pas comme un traître.

Le gouvernement d'Angleterre nous a grandement secourus -, mais une fois à terre nous étions livrés à nous-mêmes; il ne dirigeait ni ne pouvait dir^er nos opérations.

J'ai, dans ce tempsrlà, tenu et lu les lettres des généraux Charette, StofOet, Scépeaux et Frotté, enfin de tous les cheb royalistes. L'espérance renaissait dans leur âme; tous remerciaient M. le comte de Puisaye; tous convenaient des

SDB LA YEN DÉE, PÀE LE COMTE DE YÀDBAN. 349

moyens de le soutenir puissamment; tous enfin concevaient des espérances au delà de celles qu'ils avaient jamais pu avoir; tous se félicitaient de ce que les Anglais n'avaient pas fourni de leurs troupes ; car, avant tout, aucun d'eux, et particulièrement le général Charette, ne voulait rendre la cause odieuse en appelant l'étranger parmi nous. L'on avait donné suiïïsamment de troupes, puisqu'il ne s'agissait que de garder des magasins, et que l'on avait pour cela une localité sûre; il ne s'agissait donc pas de conquérir la France avec quelques milliers d'hommes en habits rouges : on en eût envoyé cinquante mille qu'ils n'eussent pas atteint à ce but; enfin, ils ont fait dans la proportion juste, tout ce qu'il Callait. Nous ne pouvions espérer rien de plus, rien de mieux: nous en avions posé nous-mêmes les bases.

Nous, Français, nous avons tout détruit, tout perdu, et nous avons ringénérosité de nous plaindre, la lâcheté de crier à la trahison. Nous demandons, on nous donne, et nous nous plaignons.

Nous faisons toutes les sottises imaginables, nous en accusons les autres; ces autres ont constamment la noblesse, humiliante pour nous, de ne pas nous répondre, et de ne pas nous mettre, comme ils le pourraient, le nez sur nos sottises, en nous montrant que nous sommes des ingrats et des calomniateurs.

On se plaint du chef, qui a tout sollicité, tou^ obtenu; on l'accuse du résultat des opérations, et on refuse de lui obéir. En ne lui obéissant pas, on le rend responsable des fautes que les autres font, et qu'il cherche vainement à empèdier.

Qui estrce qui accuse, parle, juge? Des gens qui ne con naissent en rien la chose; qui, de l'expédition, de ses détails et de son but, ne connaissent que le nom de Quiberon. Ingratitude, ignorance, présomption et sottise sont trop soiv ^ent Fattribut du genre humain.

Pour finir, il me reste une justice à rendre à celui qui a été l'auteur et l'agent de tous nos malheurs, M. le comte d'Hervilly. Il Hit transporté en Angleterre ; il y a vécu quelques

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semaines avant de finir ses jours ; il est mort tourmenté de regrets de ses fautes^ et il a écrit sur cela un mémoire où il Tes déclinait franchement : ce mémoire était Teipression de son repentir. On dit qu'il était noble et touchant. 11 est fâcheux qu'un de ses parents^ qui Ta soigné jusqu'à sa mort^ et qui en est resté dépositaire pour le faire connaître^ n'ait pas rempli sur cela ses intentions dernières. Les aveux d'un honnête homme qui se repent, qui les fait sur son lit de mort (et là tout hoAime parle vrai)^ ont quelque chose de grand, de noble, de sacré, et l'on n'aurait pas dû en priyer sa mémoire. C'est là où le langage de la vérité et du repentir doit les faire pardonner; là aussi, tout en regrettant des torts qui ont entraîné beaucoup de malheurs, on se fût arrêté à le plaindre et à tâcher de les oublier.

Le lendemain 22, M. Tamiral Warren envoya un des capitaines de vaisseau de son escadre, comme parlementaire^ pour demander et solliciter l'échange des prisonniers, ou offrir telles rançon et condition qu'il plairait à l'ennemi de proposer ; ce capitaine de vaisseau avait Tordre d'accepter toute condition qui serait faite. M. le comte de Sombreuil et les oîficiers de la marine étaient particulièrement désignés ; il représentait qu'étant officiers anglais, les lois de la guerre deyaient les mettre à l'abri de tous mauvais traitements; qu'ils étaient seulement et ne pouvaient être regardés que comme des prisonniers de guerre, et que l'on devait craindre lareprésaille.

Il tâcha de faire valoir la prétendue capitulation; tout fut rejeté, rejeté dans les formes les plus dures : cet officier anglais fut fort mal reçu ; on niait toute espèce de capitulation, et on le renvoya en lui disant qu'il n'en avait jamais existé. Il revint sans avoir rien pu obtenir, et sans être instruit du triste sort qu'on leur préparait.

Cette négociation infructueuse, et qui n'aurait pas dû l'être, d'autant que, depuis le débarquement, pas un seul républicain n'avait été fusillé sur la surface des pays royalistes; et même auparavant, depuis quatre mois, le général Charette avait deux mille prisonniers, poui' lesquels il avait eutoutes

sorte d'égards; cette négociation infructueuse, dis-je, fut trèssensible à M. l'amiral Warren, et je l'ai vu profondément affecté : quiconcpie le connaît n'en doutera pas.

Dans l'instant où le général Charette apprit le détail de ces horribles exécutions^ il lit venir deux de ses prisonniers ; il en envoya un aux autorités militaires, l'autre aux autorités civiles en leur disant : u Allez rendre compte de la manière dont vous avez été traités depuis quatre mois dans notre armée^ des soins que l'on a eus de vous, et dites que d'après le traitement que l'on a fait éprouver aux prisonniers de Quiberon, pas un de vous n'existera demain matin. » Tous furent fusillés.

Voilà dans son ensemble le vrai commencement, la fin et 16 résultat de l'expédition de Quiberon. Là commencent les malheurs qui depuis ont assailli les pays et la cause royalistes. Tout pouvait encore se réparer et cela peut paraître étonnant. Mais l'avenir nous fera encore voir de plus grande? fontes, de plus grands torts de menées et de conduites plus criminelles; et l'on pourra juger quelle fatalité s'est constamment attachée à cette malheureuse cause, et combien il a fallu de torts et de crimes pour la détruire. Il me reste le malheur de les retracer et d'en suivre la marche ; malheur qui serait le plus grand si je n'avais eu celui plus grand encore d'en être acteur et témoin.

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