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distingués par leurs hausse-cols , et compara douloureusement leur bonne volonté, leur ardeur infatigable, à la nonchalance que les siens apportaient aux travaux analogues qu'il faisait faire- au fort et dans la presqu'île. Ce spectacle^ en lui prouvant que, par la manière dont Hoche était secondé, la position de Sainte-Barbe allait devenir inexpugnable, le confirma dans la résolution d'attaquer sans retard.
Le 6 juillet, à onze heures de nuit, l'armée royale, composée de quatre mille hommes , se mit en marche sur quatre colonnes, dont deux côtoyaient le rivage à droite et à gauche de la falaise, et deux autres formaient le centre; un corps de chouans et Royal-Émigrant faisaient l'avant* garde. A deux heures et demie elle avait pénétré dans le camp français sans être reconnue. Une vedette qui se vit dépassée lâcha son coup de fusil à l'aventure , et donna l'alarme. Après quelques instants de confusion et d'incertitude, un peloton républicain se forme à la hâte, et fait un feu bien nourri sur les chouans, qui, Puisaye à leur tête avec son état-major, chargeaient aux cris de Vive le roil Us ne sont pas secoiidés. Les Français, revenus de leur surprise, battent la générale sur toute leur ligne. La lueur de leurs feux découvre des corps qui achèvent de se former, et qui, sans être complets, sont en mesure de se défendre. Le régiment d'Hervilly se présente ; à la première décharge le désordre se met dans ses rangs. Bientôt ce désordre est réparé, et les grenadiers demandent instamment la permission de retourner à la charge. Mais d'Hervilly, parodiant assez ridiculement un mot du maréchal de Richelieu : — « Non, messieurs, leur répond-il, je ne suis pas assez cona tent de vous aujourd'hui pour vous faire ce plaisir ^ » et il ordonne qu'on batte la retraite. Puisaye, que son cheval blessé avait emporté sur la*gauche, se reporte au centre, et
1 A la prise de Mahon , la yeille de l'anaat , on Tint pcôvenir le maréchal qne preeqne ton» lee soldats étaient dans nn état oomplob d'iTreSse. Sm^le-ohamp il fit publier : < Qne le lendonain qnioonqne serait soupçonné d*être im n'anc rait pas rhonneor de monter à Tassant. » Le kmdfmnaln U ne se tnmTa pasnn homme qni méritât de snbir Texoeption.
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de même que Tailc droite , le trouve déjà loin derrière lui. Vainement veut-il les ramener au combat : les batteries républicaines, d*abord muettes , vomissent une grêle de boulets^ d'obus et de mitraille. Il est impossible de renouveler l'attaque^ et les royalistes se retirent dans la presqu'île, où, dès ce moment. Hoche les regarda comme ses prisonniers.
Cependant la Convention avait appris en même temps, à la fin de juin, la défaite de sa flotte sous Belle-Isle, la descente des émigrés sur la côte du Morbihan, l'enthousiasme avec lequel ils avaient été reçus, et leurs premiers succès. De semblables nouvelles exigeaient des mesures fortes et promptes. Le comité de salut public se hâta de diriger des troupes sur Rennes et les points attaqués ou menacés, et nomma deux de ses membres pour aller faire tête à Forage, Tallien et Biad, qu'il investit de pouvoirs illimités : Blad, député du Finistère, que ne distinguaient ni son éloquence, ni des facultés supérieures, mais qu'avaient fait remarquer sa probité, la persécution qu'il essuya pour avoir protesté contre les événements du 31 mai, et son vote dans le jugement de Louis XVI , vote empreint d'une sorte de modération qui put alors sembler de l'héroïsme, tant elle était rare et dangereuse ^ ; Tallien , le premier moteur du 9 thermidor, et qui ^ depuis cette mémorable journée, fixait tous les regards; homme chez qui la révolution développa des talents et de reneige, mais dont elle avait commencé par fausser le jugement et le caractère impétueux et facile; homme que la fougue de Tâge et des passions, le délire de l'époque, et peut-être l'impatience d'un sort obscur, entraînèrent à des excès dont la reconnaissance nationale même n'a pu l'absoudre, mais qui délivra son pays de l'effroyable Robespierre, rendit un service immense à l'humanité, d'ianombrables services individuels , même à ses ennemis , et soutint avec courage et persévérance le résultat d'un élan généreux; honmie qui mérita, sinon que ses torts fussent oubliés, du
1 BlBd Tota la mort da roi ayeo Bonis, jusqu'à r«iitiëro expnlsion des
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moins qu'ils ne fussent point exagérés, envenimés par l'ingratitude et la calomnie , qu elles respectassent son malheur, son indigence, sa vieillesse infirme et persécutée, et qa'aajourd'hui elles se taisent devant son tombeau.
Je ne connaissais point Tallien, pas même de vue, et nais rapports n'existaient entre nous. Il savait que j'étais déteoa, et quelques jours après le 9 thermidor il fit signer ma liberté par le comité de sûreté générale; là commencèrent nos relations. Lorsqu'il fut délégué dans les départements de TOuest^ il me proposa de l'accompagner, et je ne crus pas devoir m'y refuser.
Les représentants partirent peu d'heures après leur nomination, qui, autant que je me le rappelle, eut lieu dans la nuit du 30 juin au 1«^ juillet. Dès Alençon, ils furent avertis que des chouans déguisés avaient été reconnus sur leurs traces. Cet avis les força de prendre une escorte qui ne nous quitta plus jusqu'à Vannes, et qu'il fallut renforcer à mesure que nous avancions dans les pays insurgés. Un détachement de la légion nantaise , dont le gros était au camp devant Sainte-Barbe, en fît constamment partie. Je ne puis sans émotion me retracer le noble dévouement dont ces jeunes gens étaient animés. Toujours prêts, toujours les premiers au poste de la fatigue et du danger, indifférents aux privations, insensibles aux besoins, jamais, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits d'une marche forcée, on ne les entendit proférer une plainte. Ils s'indignaient lorsque les représentants proposaient de s'arrêter pour qu'ils prissent quelque repos. Dans le trajet de Laval à Vitré nous fûmes attaqués par les chouans, qui nous fusillèrent jusqu'au soir, cachés, suivant leur coutume, derrière les haies qui bordent leurs routes. Percer ou tourner ces haies , dont chacune exigeait un assaut, en débusquer l'ennemi, le poursuivre la baïonnette aux reins jusqu'à ce que nous fussions hors de ses atteintes, revenir pour livrer de nouveaux combats à de nouveaux assaillants, telle fut la tâche que nos fidèles Nantais eurent à remplir pendant toute cette journée. La nuit venue, ils se jetèrent dans les bois qui servaient de repaire
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à ces misérables chouans. Pendant qu'ils les fouillaieht au clair de lune^ je les entends encore s'appeler, se répondredans le patois de leur pays; j'entends leurs Yoix sonores et accentuées retentir au milieu de ces vastes solitudes en répétant le refrain cher et sacré :
Monrons pour la patrie I Cest le sort le plus beau, le pins cUgne d'enyie.
Arriyés à Vannes , ils refusèrent de s'y arrêter, et demandèrent pyour toute grâce d'être envoyés au camp de Quiberon, éloigné d&iO à li lieues; le lendemain, à la revue générale qui fut passée devant les représentants , nous les trouvâmes aussi disponibles, aussi pleins d'ardeur, aussi propres a^ec leurs uniformes en lambeaux que s'ils fussent sortis de leurs casernes pour une parade au sein de la paix. Et cependant, ces braves jeunes gens, ils avaient vu leurs propriétés saccagées, leurs fortunes anéanties, pères, mères, parents, amis dévorés par le monstre Carrier! mais dans ces temps du moins les mots patrie , liberté , n'étaient pas frappés d'ana* thème, non plus que les choses qu'ils expriment; et les malheurs personnels auxquels ils avaient servi de prétextes, les horreurs commises par des scélérats ne les empêchaient pas de vibrer avec empire aux oreilles et dans les cœurs faits pour les comprendre.
En passant à Laval , nous trouvâmes cette ville encore tout émue d'un événement tragique dont elle venait d'être témoin. Quinze ou vingt enfants, de li à i4 ans, se rendaient de Paris à Brest, d'après un décret qui les mettait en réquisition pour la marine. Us traversaient paisiblement la France en chantant leurs hymnes patriotiques, et sur leur passage intéressant toutes les populations par leur âge, leur courtoisie , l'élégaute simplicité de leurs vêtements et la gentillesse de leurs manières. A Laval on pensa que cette jeunesse inoÔensive n'avait rien à redouter des chouans, et l'on ne prit aucune précaution pour la garantir de leurs insultes. Pauvres enfants! à peine hors de la ville , ils furent assaillis et massacrés. Un seul, nous dit-on, fut épargné, et, par une dérision
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bien digne d'eux, les cannibales le chargèrent d'aller annon- .cer aux autorités de Laval le sort de ses infortunés camarades!
Nous-mêmes, peu d'instants après avoir entendu ce triste récit, nous eûmes à subir le spectacle d'un de ces assassinats appelés représailles, dont nous fûmes d'autant plus révoltés que nos propres soldats en furent les auteurs, et que, par l'impossibilité d'y mettre obstacle, nous en devînmes presque les complices. Un chasseur de l'escorte nous précédait à quelque distance, vêtu, faute d'uniforme, d'une veste grise, à la manière des chouans. Tout à coup leur cri se fait entendre; le chasseur, qui savait l'imiter, regarde autour de lui, découvre un homme à cheval dans un fossé au bord du chemin, et, répondant au signal, s'avance lentement d*un air de connivence. Lorsqu'il est à portée, il fond sur le chouan, le désarçonne, et nous l'amène en triomphe. Quels transports frénétiques à la vue de ce malheureux ! La fatalité voulut que dans ce moment les Nantais fussent à la poursuite de l'ennemi, et que l'escorte ne fût composée que de volontaires qui venaient de s'y joindre à Laval, et qui nous étaient étrangers. Avec quelle violence ils se précipitent sur leur proie ! Quels cris forcenés en rappelant le meurtre des jeunes Parisiens, les tortures que les chouans faisaient éprouver aux bleus qui tombaient dans leurs mains! L'accent du prisonnier décela bientôt qu'il était Anglais , et leur rage n'eut plus de bornes. Représentations, prières, ordres, menaces, rien ne put imposer à ces furieux : ils nous arrachèrent leur victime. Pendant qu 'ils l'entraînaient en rugissant , il fallut voir son agonie, sa pâleur, l'effrayante contraction de ses traits, ses yeux hagards et noyés dans la mort; il fallut entendre ses derniers gémissements, l'explosion meurtrière....
Que de barbaries ont ensanglanté cette terre désolée! De quelles calamités elle était le théâtre! Rien qui n'y portât l'empreinte du deuil, qui n'y frappât les yeux épouvantés des traces du meurtre et de la dévastation. Au milieu de la di-
1 Nom par lequel leBingnrgés âésfgnaieiit les soldats lépabUcains.
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sette générale, des moissons magnifiques périssant sur pied faute de bras pour les recueillir; les troupeaux épars dans les campagnes dont ils dévoraient les fruits, accourant dès qu'ils entendaient quelques voix humaines, présentant leurs tètes par-dessus les haies, et par leurs cris plaintifs appelant des soins dont ils ne pouvaient plus supporter la privation; les villages déserts, les chaumières incendiées ou détruites de fond en comble, les villes dépeuplées, plongées dans la stupeur, rengorgeant de sang; des Français se fuyant ou s*attaquantlesuns les autres, dès qu'ils s'apercevaient, comme se fuient ou s'attaquent des animaux féroces!... De combien de traits ne pouirab-je pas rembrunir ce lugubre tableau I Quelle guerre qu'une guerre civile attisée par la main des prêtres!... Tallien etBlad arrivèrent à Vannes dans les premiers jours de juillet, et n*y restèrent que le temps de pourvoir aux besoins les plus pressants de l'armée , dont ils connaissaient le profond dénûment. Le soir même de leur arrivé^ ils se rendirent au quartier général de Sainte-Barbe . Ce n'était qu'une mauvaise grange dont les bureaux de l'état-major occupaient le rez-de-chaussée. Un grenier à fourrage faisait l'étage supérieur, qui servait de logement au général. 11 n'attendait point les représentants, ignorait même leurs noms, et ne fut pas moins satisfait que surpris de leur présence. Nous le trouvâmes seul , Fœil attaché sur une longue ^e, à l'aide de laquelle il observait ce qui se passait dans son camp, qui était assis à l'entrée de la falaise, et s'appuyait à la mer par les deux extrémités de sa ligne de front. « Vous me voyez dans une grande perplexité, nous dit- « il. Ce matin , des volontaires qui cherchaient des vivres se « sont jetés dans un village où il restait quelques habitants, «lisent massacré un vieillard, et commis d'horribles vio- « lences. Sur-le-champ j'ai donné l'ordre que sous aucun « prétexte les soldats n'eussent à sortir de la ligne. Gomment « cet ordre aurart il été reçu? Je suis à examiner s'il n'excite « pas quelque mouvement. Depuis trois jours mes pauvres A soldats n'ont pas de pain! » Pendant que le général parlait, .c ne me lassais pas de le contempler, de contempler son
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imposante stature, son air guerrier, quoique gracieux et sans forfanterie , ses traits doux et fiers, embellis par une superbe cicatrice qui, sans les altérer, lui traversait le front dans toute sa hauteur, et venait expirer à la naissance du sourcil droit. J'admirais son héroïque simplicité, Theureux accord de ses paroles et de ses manières, du son de sa voix avec ses expressions. Tout en lui me révélait un homme supérieur : en récoutant je sentais le besoin d'en faire un ami.
Tallien lui répondit que , d'après les mesures qu'il avait prises en passant à Vannes, le pain arriverait à huit heures, et qu'il pouvait le faire annoncer à l'armée. Je lis dans plusieurs historiens que les troupes républicaines vivaient au camp de Sainte-Barbe dans la plus grande abondance. Je fus témoin de la particularité que je viens de citer, et je pourrais en citer d'autres qui prouveraient également combien cette assertion est erronée,
La présence et l'autorité des représentants aplanirent les obstacles qui se multipliaient autour du général. Affranchi de ces contrariétés, de ces détails fatigants, et si fastidieux pour un homme d'exécution , il n'eut plus à s'occuper que des préparatifs nécessaires pour terminer une lutte qui, pro-; longée , pouvait compromettre l'existence de la république. A peine maîtres de la position de Sainte-Barbe^ les soldats s'étaient mis spontanément à remuer la terre sur le front du camp, en la jetant en avant du côté de l'ennemi. Du déblai se forma bientôt une espèce de ligne retranchée , flanquée à ses deux bouts par deux épaulements, et qui s'étendit sur toute la largeur de la falaise. La ligne et les épaulements furent garnis d'obusiers et d'une nombreuse artillerie. On établit des fourneaux pour chauffer à boulets rouges la flotte anglaise dont le gros mouillait dans la rade, tandis que ses bâtiments légers s'avançaient par la grande mer jusqu'à portée de fusil du rivage , d'où ils inquiétaient notre droite. La gauche était soutenue à Camac et à SaintrClément par le général la Violais, et la division du général Meunier postée à Ploêrmel défendait les derrières de l'armée, menacée par les chouans dont les bandes accouraient de l'intè-
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rieur. La prévoyance de Hoche ne se bornait point aux dis- " positions relatives aux localités. Il pourvut à la sûreté des côtes : ses ordres furent donnés dans tout le pays pour la rentrée des grains, ses colonnes mobiles mises en mouvement^ et ses mesures prises pour que les rassemblements d'insurgés fussent surveillés et dispersés. — <k Poursuivez les « ennemis du dedans, mandait-il à ses généraux; poursuivez- « les sans relâche : moi je réponds de ceux du dehors. »
Un dévouement sans bornes , la concorde la plus parfaite , un même esprit, une confiance entière et réciproque des soldats au général , régnaient dans le camp républicain. II n'en était pas ainsi chez les royalistes. Depuis leur malheureuse affaire du 7, les germes de la défiance et de la division fermentaient parmi eux^ et l'exemple donné parles chefs contribuait aies développer et à les envenimer. Partisans outrés de d'HerviUy, les émigrés affectaient d'exalter sa loyauté, son courage chevaleresque et ses talents, au détriment de Puisaye, dont ils ravalaient le caractère et la capacité. Les chouans^ qui regardaient celui-ci comme leur chef naturel, lui étaient absolument dévoués. En même temps que la paix ' et la liberté de leurs campagnes^ ils regrettaient leiu* manière de faire la guerre, et supportaient avec impatience l'excessive rigidité , les formes vétilleuses et tyranniques de d'Hervilly, qu'ils rendaient responsable du temps perdu et de tout le sang versé. Le 8, quelques ouvrages furent tracés sur le front du fort et du camp retranché. D'Hervilly refusa de donner pour les travaux un seul homme des troupes soldées, et les chouans seuls en furent chargés. Gomme ces travaux avançaient très-lentement , Puisaye s'en plaignit aux officiers du génie. Ils répondirent : « Qu'ils ne pouvaient sans inhumanité « presser des malheureux qu'on laissait mourir de faim; que a les insurgés n'avaient presque point de part aux distribu- «L tions, et la veille encore n'avaient reçu par tète qu'une « demi-ration de riz qu'ils s'étaient vus obligés de dévorer « en nature, faute d'ustensiles et de feu pour le faire cuire. » — Malgré les ordres de Puisaye et les plus vives réclamations de la part de Vauban, d'Allègre, Georges, Mercier-la- .
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' Vendée, et autres chefs^ tel était en général le sort des insurgés dans la péninsule, excepté de ceux qui, poursuivis, harcelés le jour et )a nuit jusque dans leurs cantonnements par les recruteurs de d'Hervilly, consentaient à s'enrôler dans les régiments à la solde anglaise, et dès lors étaient admis aux rations complètes et journalières. Peu d'entre'eux cependant cédèrent à cet appât, dans la crainte d'être tôt ou tard forcés de s'expatrier par suite d'engagements pareils.
Réduit à une défensive qu'il pressentait devoir lui être funeste, et sachant que Hoche concentrait ses troupes, et se préparait à l'attaque de la presqu'île, Puisaye n'oublia rien de ce que le temps et les circonstances lui permettaient pour la mettre en état de résister. Il avait trouvé le fort Penthièvre fermé par de simples palissades du côté de la falaise. Nous avons vu qu'il le fît couvrir, ainsi que le camp retranché , par un ouvrage avancé qui, de même que le fort, fut garni d'artillerie ; et les ingénieurs répondirent de la place pour six semaines. A quelques centaines de toises on éleva des retranchements à Kerostein. Mais ces précautions étaient moins des gages de salut que des preuves de crainte et de faiblesse , et définitivement ne pouvaient aboutir qu'à la ruine de l'expédition. Puisaye le sentit, et se pénétra d'autant plus de l'idée que le seul moyen qui pût lui rendre ses premiers avantages et la possibilité de remplir honorablement la mission qu'il
' avait si vivement sollicitée , était le succès d'une affaire générale. Dans cette conviction, il consulta les localités , ses ressources et l'histoire. Par l'examen des localités, il vit que le poste de Sainte-Barbe , à peu près inexpugnable du côté de la falaise, était sans défense à l'opposite, et ne résisterait pas à une forte sortie de la presqu'île combinée avec une diversion vigoureuse 'et simultanée sur les derrières dé Hoche. Je ne sais quelle page de l'histoire lui avait appris , dit-il , que ce fut par une semblable manœuvre , qu'un prince d'Orange, qu'il ne désigne point, chassa les Français de cette même position de Sainte-Barbe. Quanta ses ressources, son armée ^ les renforts sur lesquels il pouvait compter pour une diversion, et les moyens maritimes dont l'amiral anglais lui of-
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frait'le concours, lui en assuraient de puissantes. En consé* quence^ il résolut de jeter sur la côte les plus braves de ses chouans^ qui, réunis à 20^000 royalistes , que d'après ses états de situation il pouvait rassembler en très-peu-de jours, viendraient par Tintérieur assaillir Hoche dans son camp, tandis que lui , Puisaye, Fattaquerait de front à la tète de Tarmée anglo-émigrée. Il se hâta de communiquer ce plan au Commodore, qui promît de le seconder de tout son pouvoir. D'Hervilly lui-même , dont il flattait les inclinations militaires^ et qui peut-être commençait à se lasser d'une allure politique peu d'accord avec elles, l'adopta sans balancer, promettant d'y coopérer avec tout le zèle et tout le dévouement dont il était capable. Il fut décidé qu*un double débarquement se ferait 9 l'un à Saint-Jacques, canton de Sarzeau, l'autre au nord de Lorient; le premier commandé parle chevalier de Tinténiac , Tautre par le général Jean-Jean et le comte de Lantivy. Le lendemain, 10 juillet, suivi de neuf ou dix officiers émigrés dont il composa son état-major, et de 3,000 chouans, Tclite des divisions d'Allègre, Georges et Mercier, qui les commandaient en personne, Tinténiac s'embarqua le soir, à bord de chasse-marées escortés par une chaloupe canonnière anglaise, après avoir reçu des instructions écrites où sa marche était tracée jour par jour, et prit, sur son honneur, l'engagement de se trouver à Baud le 14, de venir dans la soirée du 15 camper à une lieue de Sainte-Barbe, et d'attaquer le 16, avant le lever du soleil. La seconde partie de cette expédition forte de trois mille hommes , et dont les chefs étaient munis de mêmes instructions que Tinténiac, ne partit que vingt-quatre heures après, faute de transports. Ces deux divisions devaient se réunir le 14, dans les forêts de Lamors et de Lanvaux, à six lieues de Sainte-Barbe. Les chasse-marées de Tinténiac avaient ordre de manœuvrer jusqu'à la nuit close en menaçant la côte de Gamac, de manière à faire craindi*e au camp de Sainte-Barbe une attaque sur la gauche.
Puisaye avait appris le matin par un déserteur, que cette nuit même du 10 au il , les républicains devaient attaquer le fort Penthièvre. Tant pour les prévenir que pour
appeler leur attention de son côté^ et la détourner du mouvement deTinténiac, il sortit du fort à minuit, avec quatre mille hommes et deux pièces de campagne ; et^ soutenu par les chaloupes canonnières anglaises^ il se présenta devant les avant-postes de Hoche. Le général Humbert , qui les commandait, avait reçu Tordre formel de n'opposer aucune résistance en cas d*attaque^ et d'attirer les royalistes autant que possible en se repliant sur le corps d'armée^ ce qu'il fit. Mais le double objet de Puisaye était rempli^ et^ déterminé à ne tenter aucune attaque sérieuse avant le 16^ il se contenta de cette démonstration^ et lui-même se retira.
Les deux jours suivants se passèrent sans événements. Un convoi apportant d'Angleterre les restes des corps d'émigrés venus avec la première expédition, parut le i4 à l'entrée de la baie. Cette nouvelle division, qui n'était que de onze cents hommes, et qu'on croyait devoir être beaucoup plus forte, était commandée par le comte de Sombreuil.
Dès le H , le chevalier de Tinténiac avait informé Puisaye que la descente s'était heureusement opérée à Saint-Jacques, en face du château de Çarzeau ; et qu'après avoir battu huit cents républicains qui lui fermaient le passage, il partait pour aller remplir sa mission. Jean-Jean et le comte de Lantivy firent de même leur débarquement à l'entrée de la rivière d'Intel, suivant la teneur dfe leurs instructions.
Le Vô juillet, d'Heryilly, Puisaye et sir John Warren se réunirent pour concerter les dernières mesures relatives à la journée du 16, et les arrêtèrent d'après les bases précédemment posées. En outre, ils décidèrent que ce même jour, à dix heures du soir, Vauban, escorté de bateaux armés d'artillerie et conduits par l'amiral lui-même, descendrait à l'entrée de la baie de Garnac avec deux mille chouans et cent cinquante soldats anglais tirés des vaisseaux; qu'il se porterait sur Saint-Clément, et tâcherait de surprendre un poste que les républicains y avaient établi, ensuite une batterie nouvellement élevée par eux sur le rivage, entre ce poste et Plonermelle, pour éloigner les chaloupes canonnières anglaises; et qu'après ce double coup demain, s*il réussissait, il
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.profiterait de ses avantages pour venir inquiéter la gauche du camp de Sainte-Barbe. Gomme il n*emmenait que des troupes de nouvelle levée , les chouans les plus aguerris ayant suivi Tinténiac et Jean-Jean, et Puisaye gardant pour le lendemain ce qui restait de mieux dans la presqu'île, il fut convenu que Vauban se retirerait , supposé qu'il ne parvînt pas à surprendre les Français; que sitôt sa descente effectuée , il ferait tirer une fusée pour en prévenir Puisaye, et qu'elle serait suivie d'une seconde s'il était obligé de rembarquer.
Le convoi qui portait M. de Sombreuil et sa brigade ayant pénétré le 15 au soir dans la baie de Quiberon, cet officier se fit conduire à bord de V Amiral, d'où il se rendit au quartier général de M. de Puisaye. Dans quelques heures on allait se mettre en marche pour l'attaque de Sainte-Barbe. Le moindre délai eût compromis la simultanéité de la diversion de Tinténiac sur laquelle reposait surtout Tespoir du succès, et la troupe de Sombreuil ne pouvait plus être débarquée à temps pour prendre part à l'affaire. Il demanda que du moins il lui fût permis d'accompagner le général comme aide de camp , demande qui lui fut accordée avec joie, sur la haute réputation dont il jouissait. Son arrivée, impatiemment attendue par les émigrés qui l'annonçaient avec emphase dans les pourparlers qu'ils eurent avec Humbert et quelques officiers républicains, produisit une grande sensation dans le camp royaliste , dont elle excita l'enthousiasme et releva les espérances.
A deux heures de la nuit, l'armée royale sortit du fort sur quatre colonnes , et composée de deux mille six cents hommes de troupes de ligne et de quatorze cents chouans , avec huit pièces d'artillerie , cinq de quatre et trois de huit. D'Hervilly commandait toutes les troupes soldées. Son régiment et mille insurgés, aux ordres du chevalier de Saint- Pierre , formaient deux colonnes à gauche ; le régiment de la marine, celui de Dudresnay, et six cents chouans sous les ordres du duc de Lévis , deux autres à droite , et le régiment de Royal-Émigrant faisait l'avant-garde, suivi de six pièces de canon. Pour encourager les chouans, Puisaye , accompagné de Sombreuil, s'était mis à la tète de la colonne du chevalier
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de Saînt-Pierre. A Ja petite pointe du jour, d'Hervilly et lui aperçurent la fusée qui signalait le débarquement de Vauban; au bout de quelque temps ^ ne Yoyant pas la seconde, ils conclurent que la descente avait réussi. Une grande agitation qu'ils remarquèrent à la gauche des républicains , les confirma dans cette opinion. Cependant les royalistes s'avançant en bon ordre arrivent aux avant-postes français , et les attaquent.
Hoche était absent, et le général Lemoine commandait l'armée. Docile aux ordres qu'il a reçus, l'impétueux Humbert réprime son ardeur , ne fait qu'une résistance simulée, et vient se fondre dans la ligne républicaine. Les émigrés regardent sa retraite comme une fuite, et, fiers d'un succès inaccoutumé*, continuent leur marche. D'Hervilly, qui s'estporté en avant, croit voir du désordre parmi les républicains,et distinguer une fusillade lointaine. Il court en avertir son général. Puisaye s'assure des faits par lui-même , et , transporté de joie : « C'est Tinténiac, s'écria-t-il , chargeons. » Les républicains restaient immobiles derrière leur ligne, Tarme au bras, et gardant un profond silence. Seulement, en examinant la contenance de leurs ennemis : « A la « bonne heure, se disaient41s entre eux à voix basse , on voit « aujourd'hui que ce sont des Français. » Les émigrés parviennent à portée de pistolet du retranchement, ets'engagent,entre les deux épaulements qui le terminent. Déjà quelques-uns de leurs tirailleurs se sont hasardés jusqu'au pied du talus, et s'efforcent de le gravir. Soudain un feu roulant et soutenu se déploie d'un bout à l'autre de la ligne républicaine. Les colonnes assaillantes s'étonnent et s'arrêtent. Tandis qu'une mousqueterie meurtrière les prend de front, l'artillerie de l'un des épaulements se démasque et les foudroie en flanc, d echarpe et sur toute leur profondeur. Cette masse, prête à se dissoudre-, oscille et fléchit du côté opposé. Elle y est accueilhe par les batteries du second cpaulement qui, de concert avec celles du premier, la couvrent d'un déluge de fer et de feu. La droite des royalistes est écrasée. Chaque décharge enlève des rangs entiers au régiment de la marine;
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Dudresnay perd les trois quarts de ses officiers et presque tou» ses grenadiers; un boulet emporte le cheyal du duc de Lévis; le baron de Gras, le marquis de la Jaille, nombre d'officiers supérieurs sont tués ou blessés. En vain d'Hervilly veut-il faire charger les colonnes de gauche; elles ont le même sort que celles de droite , et chaque minute les renverse par files. Puisaye, dont lés espérances sur Tinténiac sont évanouies, pour ne pas prolonger un carnage horrible , désormais sans objet, envoie Tordre de la retraite à d'Herviïly, qui le fait exécuter à sa division , et charge son aide de camp, M. de Saint-Cran, de le transmettre à sa droite. Peu d'instants après , lui-même est frappé d'un biscaïen dans la poitrine. M. de Saint-Cran est tué ; Tordre quMl portait ne parvient point, et les chouans de droite continuent de battre la charge , tandis qu'à gauche on bat la retraite. Puisaye rencontre d'Hervilly mourant qu'on transportait dans la presqu'île , et, sur sa prière , envoie Sombreuil pour mettre un terme à cette confusion.
Au premier signal de la retraite des royalistes, les républicains avaient franchi leur parapet, et s'étaient élancés à la poursuite de leurs ennemis. M. de Puisaye, dans ses Mé-^ moires, prétend que cette retraite ne fut point une déroute et ^e fit avec calme et régularité, même par les chouans. D'autre part, les vainqueurs disaient dans le temps que la poursuite avait été si vive et si peu disputée qu'ils s'étaient cr^^s au moment d'entrer dans le fort avec les vaincus. Quoi qu'il en puisse être dans ces assertions contradictoires , entre lesquelles je ne saurais prononcer , ne m' étant point trouvé à cette action (4), un hasard favorable, produit par une cause malheureuse, vint au secours des royalistes.
Yauban avait échoué dans son expédition : au lieu de deux mille hommes, d'Hervilly ne lui en avait donné que douze cents ; il devait s'embarquer la veille , à dix heures du soir> on ne le fit partir qu'à minuit : ses instructions étaient de ne rien tenter qu'à la faveur d'une surprise; il ne put mettre ** terre qu'en plein jour, sur une plage absolument nue , et
TaI]i«nàLorieat.
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toute surprise devînt impraticable. D'ailleups, à la vue de l'adjudant général Roman , qui s'avançait avec plusieurs colonnes mobiles républic-aines , la plus mauvaise volonté se manifesta parmi les insurgés qui trempèrent leurs fusils dans la mer pour les rendre inutiles. Vauban , forcé d'abandonner l'entreprise, fit rembarquer son monde et tirer la seconde fusée qui devait annoncer son retour , mais qui ne fut point aperçue à raison du soleil levant et de l'éclat du jour. L'amiral, qui avait voulu le suivre, entendait, ainsi que lui, le bruit du combat depuis son commencement. En se rapprochant de la presqu'île^ ils purent discerner en partie ce qui se passait sur le champ de bataille , et d'après la direction du feu qui s'avançait rapidement vers le fort, ils jugèrent que la chance était contraire aux émigrés, et que leurs ennemis les serraient de près. Sans hésiter^ Vauban se fit jeter sur la falaise avec ses chouans^ et les y mit en bataille. L*amiral s'approcha du rivage le plus possible avec ses bateaux armés qu'il embossa, et dont il forma une batterie qui enfilait la falaise , et fit un feu si vif qu'il arrêta les colonnes républicaines. Warren, craignant que le fort ne fût en danger , envoya Tordre à ses vaisseaux de faire passer sans délai leurs garnisons dans les ouvrages extérieurs. Ces mesures protégèrent efficacement soit la déroute, soit la retraite des émigrés qui vinrent se rallier sous le canon du fort; les républicains rentrèrent dans leur camp.
M. de Puisaye perdit beaucoup de monde dans cette affaire , et la plus grande partie de son artillerie. Il trouva le fort encombré de blessés. D'Hervilly était du nombre : il souffrait beaucoup , et souffrait avec constance et courage. L'extraction du projectile qui l'avait frappé se fit avec succès, néanmoins les chirurgiens déclarèrent qu'il ne guérirait pas de sa blessure. En effets il mourut à Londres quelques mois après.
L'attaque du camp de Sainte-Barbe, telle qu'elle avait été combinée , ne pouvait réussir sans le concours de Tinténiac, et, du moment qu'à l'heure convenue il ne parut point sur les denières de l'armée républicaine, la catastrophe devint
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inévitable. Les raisons qui firent avorter cette diversion, mettent dans un tel jour la malveillance et les manœuvres que Puisaye avait à combattre , et quelle espèce de dévouement caractérisait certains de ces amis du roi, proclamés les héros de la fidélité , que je crois devoir entrer dans quelques détails à ce sujet.
Dès qu'il eut arrêté le plan de la diversion de Tinténiac , Puisaye écri'^t au conseil des insurgés du Morbihan pour le prévenir du départ de ce général, ainsi que du point sur lequel il débarquerait, et pour lui donner Tordre de tenir prêts à se réunir à ce corps d*armée tout ce qui restait d'hommes disponibles dans Tarrondissement de Vannes. Un abbé Boutonillic, membre du conseil, eut connaissance de cette dépêche; il était de plus correspondant de Tagence royale de Paris et avait des liaisons intimes avec le chevalier de La Yieuville émigré, d'abord ami de Puisaye qui Tavait employé dans son armée, mais que l'ambition, colorée s^us les apparences du devoir, avait jeté dans le parti de l'agence qui ne visait qu'à donner un autre chef à l'expédition, et à la déplacer. Boutonillic, profondément initié dans toutes ces intrigues, se hâta de communiquer la dépêche* reçue par le conseil à La •Yieuville, qui partit de là pour dresser les batteries au moyen desquelles il se proposait de faire tourner cet incident au profit de Tagence, et de lui acquérir Tinténiac et ses troupes. En débarquant à Sarzeau, Tinténiac trouva des instructions au nom du roi , lesquelles lui enjoignaient de se rendre à Ëlven pour y recevoir des ordres ultérieurs. Mercier, Georges et d'Allègre lui représentèrent que cette marche s'éloignait de celle qu'avait tracée le général ; mais le vicomte de Pontbellanger et les autres émigrés qui composaient son état-major, insistèrent pour qu'il obéît à l'ordre donné soi-disant au nom du roi; d'autant plus qu'en suivant la nouvelle direction , il augmenterait son armée de deux ou trois mille hommes qui formaient la division du chevalier de Pilz, stationnée dans les environs de la forêt de Maulac. Cette jonction effectuée , et vaincfbeur dans plusieurs petits combats qu'il eut à livrer depuis Sarzeau , Tinténiac arrive à
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£lven dont il taille en pièces la garnison, et où il/eçoituD billet de La Vieuville qui lui annonce qu*il est attendu aa château de Goêtlogon par des dames chargées de lui remettre les ordres du roi. D'Elven à Coëtlogon, il y a neuf ou dii lieues; de Coëtlogon à Baud^ où Tinténiac avait pris l'engagement solennel d'être rendu le 15 juillet^ il y en a dix autres. On était au 13, et vingt lieues de ce pays à parcourir en moins de vingt-quatre heures eussent été une marche excessive pour des troupes ordinaires. Mais sachant à quel point les chouans étaient familiarisés avec ces marches forcées, Tinténiac prut pouvoir accepter le rendez-vous et le concilier avec les ordres de Puisaye. Pour éviter un détour, il prit sa route par Josselin , et s'empara de la ville et des faubourgs. La garde nationale, la garnison, forte de six cents hommes, et son commandant, le brave Crublier d*Aubeterre, se retirèrent dans le château. Sur leur refus de capituler, le chef royaliste, entraîné par son humeur aventureuse, voulut emporter la place de vive forcé, quoiqu'il n'eût point de canon, perdit cinq heures à la battre avec de simples mousquets, et fut obligé de se Tetirer , emportant un nombre considérable de blessés. La garnison se mit à sa poursuite et fut repoussée. A la Trinité, une autre colonne républicaine de quinze cents hommes voulut lui barrer le chemin. Tinténiac la dis^ persa, et le lendemain vint camper à Coëtlogon. Le château avait était été préparé pour lui, son état-major, et mesdames de Boishardy et de Guernisac, que La Vieuville lui avait annoncées. Ces dames faisaient en grande partie la correspondance des chouans, et celle de Tagence qui n'osait en charger des hommes , le pays étant occupé par les républicains. Un dîner fut offert aux dames émissaires. A peine étaitil commencé, que les avant-postes de Tinténiac furent attaqués, et qu'il entendit crier aux armes. Bien en prit aux royalistes que d'Allègre , Georges et Mercier, qu'on n'avait pas invités à ce festin , fussent restés au camp. Ils repoussèrent les Français dont la retraite fut protégée par leurs tirailleurs. Tinténiac, au bruit de lamousqueterie,'accourtdans Tavenue du château: apercevant un de ces tirailleurs qui se cache
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derrière une. haie, il lai crie de mettre bas les armes; pour toute réponse, celut-ci le met enjoué, tandis que lui-même est ajusté par Gadoudal, frère de Georges : les deux coups partent ensemble; Tinténiac et le grenadier tombent morts.
Ainsi périt à la fleur de Tâge le chevalier de Tinténiac , oTficierdelavaleurlaplus brillante, d'une audace et d*un sangfroid que rien n'étonnait, modeste , loyal, généreux et plein de*déYouement à sa cause, de cette franchise d'exaltation qu'on respecte et qu'on aime dans quelque parti qu'ils se rencontrent. Temps déplorable ! malheureuse France, qui voyait armés pour la déchirer et s'égorger entre eux ses enfants les plus dignes de la servir et de mourir pour elle \
Le vicomte de Pontbellanger, le second et l'ami de Tinténiac, s'empressa de convoquer un conseil pour lui choisir un successeur, et par ses intrigues se fit lui-même nommer au commandement. Ce choix mécontenta les insurgés, et ceux qui n'étaient pas du Morbihan se dispersèrent et retournèrent chez eux. Au lieu de se conformer aux instructions qu'avait reçues Tinténiac et de continuer le mouvement sur Baud pour se mettre en mesure d'attaquer le 16 au matin, le nouveau général jeta le masque, et dirigeant sa troupe dans un sens tout opposé, la porta vers la forêt de Lorge pour gagner Saint-Brieuc et rejoindre La Vieuville, qui , la suî^ veille, avait dû s'en emparer pour le compte de l'agence. Cest ainsi que fut dissoute la première partie de cette diversion dont Puisaye s'était promis de si favorables effets. La seconde division eut le même sort. En débarquant dans la rivière de Quimperlé, Jean-Jean reçut de Tagence l'ordre de se rendre aussi à Saint-Brieuc, afin de protéger la descente que les Anglais allaient faire dans la baie de ce nom, et fut prévenu en même temps que l'armée de Tinténiac avait déjà pris cette route. Jean-Jean, parti de Quiberon le coeur ulcéré des traitements qu'il avait vu ses compatriotes y essuyer, communiqua ce nouvel ordre aux siens, qui tous, officiers et soldats, partageaient ses ressentiments. Un quart d'heure après malgré les efforts de leur général pour les retenir, les uns et les autres avaient repris le chemin de leurs chaumières.
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Le 17 du mois, Pulsaye fut instruit par le conseil du Morbihan des avantages remportés par Tintémac dans sa marche» et les mêmes dépêches lui donnaient l'assurance que le lendemain ce chef serait à Baud. En conséquence^ bien éloigné de soupçonner l'événement de Coêtlogon , Puisaye résolut de faire un nouvel effort qui prouvât aux républicains que le revers* du 16 ne Tavait point découragé, les induisit à s'exagérer l'importance du secours amené 'par Sombreuil, et qui peut^tre lui donnerait l'occasion de prendre sa revanche. Dans la nuit un chasse-marée fut expédié à Tinténiac, lui portant Tordre positif d'attaquer le 18 à la pointe du jour. A ce moment, Puisaye lui-même se présenta sur la'' falaise à la tête de toutes ses troupes, comme pour défier Hoche au combat. Mais n'apercevant aucun mouvement sur les hauteurs de Sainte-Barbe, n'entendant aucun bruit, aucun signal qui lui annonçât la présence de Tinténiac, il se contenta de voir se replier les avant-postes républicains qui, suivant leur consigne, le firent à son approche, et retourna dans la presqu'île.
Les revers successifs et multipliés des royalistes n'avaient pu qu'influer d'une manière fâcheuse sur le moral de leur armée, et parmi les éléments hétérogènes dont elle était composée, il était une classe d'hommes qui surtout éprouvait les effets de cette influence. Lorsque le gouvernement anglais organisa l'expédition de Quiberon, pour compléter les corps d'émigrés qui en faisaient partie, il imagina de les recruter sur les pontons où il reléguait les Français prisonniers de guerre. Les malheureux entassés dans ces abominables cachots y succombaient sous le poids de toutes les misères. La captivité la plus rigoureuse, à laquelle ils ne voyaient point de terme, un dénuement presque entier des choses les plus nécessaires à l'existence, une nourriture dégoûtante et malsaine, un air infect, putride, pestilentiel; le spectacle sans cesse renaissant de leurs camarades moissonnés par des maladies contagieuses dont eux-mêmes ils ne pouvaient manquer d'être les victimes ; la cruauté froide qui calcolait jusqu'à Tavant-dernier souffle de chaque moribond pour
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en extorquer, au prix des secours qui deyaient le rendre à la yie^ un consentement que toute son âme désaYouait, tel est, en raccourci^ le tableau que plusieurs d'entre eux m*ont uniformément tracé des enfers anticipés d'où ils sortaient. Toute pénible que fût la condition qui leur était imposée^ un assez grand nombre s*y soumirent, contraints par l'excès du malheur; mais il était facile de prévoir avec quelle arrière-pensée. Ils furent incorporés dans les régiments de Royal-Louis, Royal-Émigrant, Royal- Artillerie, du Dresnay, et de la Marine, et formèrent la moitié de ces corps, méanges incohérents de royalistes et de républicains également exaltés, qui se trouvaient les champions de la même querelle, avec des opinions, des intérêts et des passions tout opposés. Il ne fallait rien moins que le prestige de Tesprit de parti pour aveugler les émigrés sur les dispositions réelles de ces transfuges involontaires, devenus leurs frères d'armes. Aussi la désertion ne tarda-t-elle point à se déclarer parmi ces derniers. L'exemple en fut donné par deux hommes nommés Antoine Mauvage et Nicolas Litté, qui, je crois, avaient été sergents dans le régiment de Bretagne. Ils s'échappèrent du fort pendant la nuit, en pix)fitant de la marée basse pour se laisser couler dans la mer au pied du rempart de l'Est ; puis, après avoir fait une demi-lieue, plongés dans Teau jusqu'à la moitié du corps, ils gagnèrent la falaise, et vinrent se présenter aux avant-postes républicains. Leurs camarades, instruits par quelqu'un de ces moyens de correspondance familiers aux soldats, du succès de leur tentative et du bon accueil qu'ils avaient reçu, ne songèrent plus qu'aies imiter; et, depuis le 16, chaque nuit en amenait au camp de Sainte-Barbe des bandes plus ou moins nombreuses.
Le 18, Puisaye, accompagné de ses aides-de-camp et de quelques officiers émigrés et insurgés, se porta sur la falaise pour reconnaître de nouveaux ouvrages qu'on disait ajoutés à l& ligne de Hoche ; il rencontra le général Humbert et plusieurs officiers républicains, escortés par une troupe de tirailleurs ^nnés de carabines, qui, en apercevant les royalistes, se dis-
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posèrent à tirer sur eux. Leurs chefs les en empêchèrent. Il s'ensuiYit un pourparler paisible et presque amical, où il fut question d'accommodement et de la possibilité de s'entendre ; mais Puisaye rappela impérieusement les siens. Ce commencement de conversation fut connu des royalistes, et n'eut d'autre résultat que d'affaiblir renthousiaaoae des émigrés par Tespoir d'une conciliation prochaine qui leur rouvrirait les portes de la France, et d'activer dans leur .«amp les progrès de la désertion.
Ce même jour, 1 8, à son retour de Lorient, où il s'était rendu sur l'avis d'im complot tendant à livrer ce port aux insurgés, Tallien passa par Vannes pour y joindre Hoche et le ramener à Sainte-Barbe. Au moment de notre arrivée chez le général, on lui présentait trente ou quarante déserteurs que lui envoyait le général Lemoine, et qui , la nuit précédente, s'étaient enfuis de la presqufile de la même manière et par le même chemin que Mauvagc et son compagnon. Us /avaient avec eux une dizaine d'enfants de douze à quinze ans, transportés en Angleterre avec leurs pères lors^ que nous reprîmes Toulon aux Anglais, et revenus en France en même temps que l'expédition. N'inspirant aucune défiance, et libres de circuler dans le fort et dans les cantonnements, ees enfants avaient été choisis pour tramer la désertion qui venait de s'exécuter, et s'étaient acquittés dé cette mission avec une intelligence et une adresse au-dessus de leur âge, sous la condition expresse que les déserteurs les emmèneraient, en les portant, vu la petitesse de leur taille, pendant ' le trajet qu'il fallait faire dans la mer. C'était un spectacle burlesque à la fois et attendrissant de voir la joie turbulente, lestranports immodérés de tous ces individus ivres du bonheur de se retrouver dans leur patrie, au milieu des leurs, riant, dansant, pleurant, s'embrassant les uns les autres, et parlant tous ensemble. Un seul, homme de vingtciuq à vingtsix ans, de taille moyenne, au visage pâle, à l'œil ardent et scrutateur, ombragé de larges sourcils noirs, s'était retiré dans un coin de la salle , et gardait le silence en contemplant avec ironie toutes ces démonstrations, c Et toi, lui dK
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a le général^ que depuis quelques instaots je voyais l'ob* « server^ tu semblés triste, tu ne dis rien; serais-tu fâché « d'être des nôtres? — Mon général , répondit-il, si j'avais « dû me repentir, je ne serais pas venu, mais quoi ! les a citoyens ont tant et de si belles choses à vous conter; ce tf serait dommage de les interrompre. » Sur un signe que me fit Hoche, je m'approchai de cet homme^ et lorsque ses camarades furent congédiés^ et qu'il se mit en devoir de les suivre : « Demeurez, lui dis-je tout bas; je crois que le gé- « néral veut vous entretenir. » Resté seul avec nous, et questionné sur son nom^ son pays et son état : a Je m'appeUe « David Goujon^ répondit-il^ ou David tout court. Je suis de « Dieppe^ et j'ai servi dans la marine. Pris sur mer^ je fus « conduit en Angleterre, et jeté sur un de leurs exécrables (( pontons 9 et, comme tous les prisonniers français^ traité <( avec une barbarie sans exemple. J'ai refusé longtemps <c de prendre du service dans les corps levés pour les émi- « grés. Voyant chaque jour diminuer ma ration, mourant « de faim, de misère, de maladie, je fis comme les autres, « je fis le lâche, et m'engageai dans Royal-Louis. De ce a moment, je jurai de tout mettre en usage pour m'échap- « per et venir en France avertir le gouvernement de Texpé- « dition dont il était menacé. Le hasard me servit : je m découvris une chétive embarcation abandonnée dans une « petite anse, et sur laquelle je me décidai à tenter la tra- (( versée. J'avais mis dans ma confidence trois ou quatre de a mes camarades. Un d'eux, — le misérable est dans la pres- « qu'île, — un d'eux me trahit. Gomme nous étions à détacher « la nacelle pour nous embarquer, nous fûmes arrêtés ; et « moi , chef du complot, je fus jugé, et criblé de coups de « fouet : voyez! »
A ces mots, David jette .sa veste, dépouille sa chemise, et nous montre ses épaules couvertes de cicatrices encore vives, et qui semblaient prêtes à se rouvrir. « Ce n'est rien, c ajouta-t-il, cela passera ; ce qui ne passera pas, c'est le • souvenir que j'en conserve. — Quels' sont tes projets? re- ' a prit Hoche après un silence; que veux-tu faire? — Ge que
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il VOUS voudrez, général ; mais tenez, j'en ai assez du métier de A marin; donnez-moi un uniforme de volontaire. — Serais-tu « homme à retourner dans la presqu'île 7 — Dans la pres- « qu'île!... Dame! si vous l'ordonnez... mais, je vous eo « préviens, j'y suis connu comme Barra^>as, et, si j'y reparais, a mon affaire ne sera pas longue. — Oh! si tu y reparais, a ce ne sera qu*à bonnes enseignes « en bonne compa- « gnie. — En bonne compagnie? — Avec une de nos meil- « leures colonnes, conduite par un brave. — Quand partonsa nous, mon général 7 — Convenons d'abord du chemin que € tu feras prendre à mes gens. — Celui par où je suis venu. - <c Pour celui-là je n'ai pas besoin de toi , j'ai du monde, a Crois 4u qu'on puisse passer par la mer de TOucst, la « mer sauvage comme ils l'appellent ' 7 — J'entends ; vous « ne trouvez personne qui se soucie de l'essayer. £h bien ! <x je l'essaierai, moi. Comptez sur moi, mon général. » Le lendemain , en s' éveillant au point du jour, David, au lieu de sa veste et de ses autres vêtements^ trouva un uniforme complet de volontaire avec une épaulette d'officier, et de suite partit pour le camp dans son nouveau costume.
Le général revint à son armée avec la résolution arrêtée d'attaquer la presqu'île sans délai. Avant son départ pour Vannes il avait tenu un conseil de. guerre où la question d'une attaque de vive force contre le fort Penthièvre avait été discutée. Sur trois officiers du génie présents, deux avaient jugé cette attaque téméraire , et demandé que le fort fût assiégé suivant les règles. Le troisième avait été d'un avis opposé, qu'il soutint par des considérations tirées à la vérité moins des principes de l'art que de l'urgence et de la nécessité des conjonctures. Son opinion fut vivement appuyée par Tallien et son collègue. Le général, dont elle flattait l'audace et les sentiments secrets, la partageait, sans toutefois se prononcer, et le voyage qu'il fit à Vannes eut surtout pour objet de couvrir son dessein par son absence et d'éloigner des émigrés tout soupçon d'une attaque prochaine*
i Parae qu'elle est oontinueUement agitée et fort ongeoM.
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A son retour, il se fit précéder par l'ordre du jour suivant :
Yftanee, 1** fhennidor an 8 •
(1» juillet 1795.)
« La presqu'île de Qniberon sera attaquée aujourd'hui , 1*' thermim. dor, à ouze heures du soir * .
« Le général Humbert, à la tête de 500 hommes d'élite de Bon « ayant -garde et conduit par un guide que je lui euTerrai, se portera «I sur le yiUage de Eérostin , en passant par la laisse de la bassem. mer, laissant le fort Penthièrre à droite, et la flotte anglaise à m. gauche. H fera marcher sur deux files aroo le moins de bruit et à la « moindre distanoe possibles. Arrivé prte du village, U tournera brus- « quement à droite, et fera courir jusqu'au fort, dont il s'emparera en c franchissant lapalissade; il égorgera tout ce qui s'y trouvera, & « moins que les fosiliers ne viennent se joindre à sa troupe. Los offi- •' ciers, sergents d'infanterie et canonniers, n'auront point de grftoe.
« Jje général de brigade Botta suivra Humbert dans le même ordre « avec le reste de l'avant-garde. U s'emparera de Eérostin, et fera fu- « slller tous lesindividas armés qui voudraient sortir des maisons. « Les soldats sans armes qni viendront le joindre seront accueillis; « les officiers et sous-officiers seront fusillés sur-le-champ.
« En arrivant dans la presqu'île, ces deux officiers généraux feront « crier par leur troupe : « Bas les armes I à nous, les patriotes I »
«( L'adjudant général Ménage favorisera l'attaque d'Humbert en
• attaquant lui-môme les grand' gardes ennemies. H les culbutera, c leur passera sur le corps, et les poussera jusqu'au fort. La palis- « sade franchie, il suivra par sa gauche le fossé jusqu'à la gorge. Mé- « nage ne fera pas tirer un coup de fusil : il fera passer à la baïon- « nette tout ce qu'il trouvera d'ennemis. La troupe qui doit faire
* cette attaqué sera l'élite du général Yalletaux.
« Yalletaux soutiendra l'attaque de Ménage avec le reste de sa bri- « gade. H fera en sorte de se précipiter au fort en s'en rapprochant le « plus possible , pour éviter son feu.
« Humbert se mettra en marche par la gauche & minuit précis ; Mé- « nage par la droite un quart d'heure après. Les deux colonnes sui- « TTont la marée, dussent-elles marcher un peu dans la mer.
« Le général LemoLne portera sa brigade à' la hauteur de l'avant- « garde. Il y laissera un bataillon avec deux pièces de quatre, et mar^
i Far suite de qoelqties fiontrariétés, l'attaque fat remise an kmdwnaJB, à lamême heim*
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« chesa en bataille à la hauteur de la colonne VaUetanz qn'il doit it soutenir.
« Garde du camp : Deux bataillons de la réserve et le troisième de <c la demi-brigade, commandés par le général Dru, qui fera tirer à bou- « lets rouges sur les bâtiments qui voudront nous inquiéter, etc.
< Bigné : Hoohb. »
Puisaye n'avait rien négligé pour prévenir la désertion de son armée. Ses patrouilles étaient sans cesse en mouvement ; la surveillance la plus sévère s'exerçait dans l'intérieur de la presqu'île, et les stations des bâtiments anglais occupaient les points de la mer les plus favorables pour intercepter les déserteurs. Mais l'impulsion était donnée : toutes les mesures furent déjouées, et dans la nuit du 18 au 29^ et du 19 au 20, les désertions continuèrent de plus en plus nombreuses.
Enfin arriva le moment où commença le combat à outrance qui devait décider entre Hoche et Puisaye, entre Témigration et la république. Le 20 juillet, à onze heures du soir^ les colonnes républicaines se mirent en marche. A peine sorties de leur ligne, elles sont assaillies par un orage tel que de mémoire d'homme on n'en avait vu dans ces parages. Les vents opposés se déchaînent de tous les points de Thorizon, et se combattent avec fureur, en même temps qu'une pluie glacée tombe par torrents, et jette au visage du soldat le sable à travers lequel il se traîne, tantôt plongé dans de profondes ténèbres, tantôt ébloui par des milliers d'éclairs qui devancent les coups précipités du tonnerre, ou leur succèdent sans relâche. Impossible de distinguer sur cet océan de sable le moindre signe de ralliement ou de direction. La voix de la tempête couvre celle du commandementles colonnes se heurtent, se brisent, se confondent, et Tannée n'est plus qu'un chaos.
Tallien, Blad et le général marchaient à la tête des troupes. Lorsqu'ils parvinrent aux avant-postes, l'orage était dans toute sa force.» Hoche ne pouvait remédier au désordre que lorsque le temps serait un peu calmé. Tous les trois ils se retirèrent dans la tente d'Humbert, qui se trouva sur leur passage, la seule qu'il y eût au camp; je m'y réfugiai avec
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eux. Peu de choses dans ma vie m'ont surpris autant que ce qui se passa dans cette petite réunion. Bien de plus enjoué, de plus frivole, de moins analogue à la circonstance que la conversation qui s'y tînt, et dont Hoche fit les irais en grande partie. Au bout d'une heure, quoiqu'il plût encore à verse, il se lève brusquement, comme par inspiration, et sort en s'écriant : a C'est assez de folies ; il est temps de faire le « général. » L'armée tout entière couvrait la falaise, errant à l'aventure, les corps séparés et dissous, officiers et soldats se consumant en efforts inutiles pour retrouver ceux auxquels ils appa^naient. La voix du général se fait entendre : on accourt, on se presse autour de sa personne. Il reconnaît les che&, encourage les soldats, assigne des postes aux premiers, dirige les seconds, rectifie les erreurs, remplace par de nouveaux ordres ceux qui sont devenus inexécutables, rassure tout le monde par son calme et sa présence d'esprit; et l'armée , reformée comme par enchantement, continue sa marche vers le fort, plus animée et ne respirant que le combat et la victoire.
Un silence profond s'étendait sur la presqu'île , d*où ne se manifestait aucune défiance , aucune précaution extraordinaire. M. de Puisaye , s'abandonnant à une fausse sécurité, n'avait pas même changé la garnison du fort, ainsi que la prudence l'eût exigé après les désertions qui venaient d'avoir lieu , et avait négligé de placer sur la falaise des postes intermédiaires sur la fidélité desquels il pût compter. M. de Folmont, officier de génie, commandant de la forteresse, où ils avaient passé ensemble une partie de l'après-midi , lui avait promis la surveillance la plus active , et l'avait entièrement rassuré contre la possibilité d'une surprise. A onze heures, M. de Marconnay, colonel de hussards, lui fit le rapport qu'il venait de pousser une patrouille jusqu'aux avant-postes républicains sans apercevoir le moindre mouvement, et reçut l'ordre de retourner sur ses pas , et de ne revenir qu'après s'être fait tirer des coups de fusil. Arriva Sombreuil qui sortait du fort, et dit l'avoir trouvé dans l'état le plus satisfaisant Son entretien avec Puisaye dura deux
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heures^ et ne fut relatif qu'à ses affaires personnelles.
Pendant que ceci se passait dans la presqu'île , la division centrale des républicains , conduite par le général et les représentants, avait cheminé jusqu'au pied du fort sans être reconnue. Hoche ne voulant point commencer l'attaque qu'il ne fût certain du concours d'Humbert , me chargea d'aller à la découverte et de lui en rapporter des nouvelles , à moins que je ne les lui transmisse par quelques ordonnances qu'il me donna pour m'accompagner, et que je n'aimasse mieux suivre cette colonne. Les républicains ne furent aperçus du fort qu'à la première lueur du crépuscule. Au cri d'alerte jeté par les sentinelles , les canonniers toulonnais , qui gardaient le rempart^ courent à leurs pièces,/ et font le feu le plus vif contre les assaillants, réduits à leurs baïonnettes, parce que l'humidité rend leurs fusils inutiles , et que la nécessité du mystère et du silence avait empêché qu'ils n'amenassent de l'artillerie. La partie était trop inégale pour qu'ils pussent la soutenir : le gros de la division s'éloigna eu désordre. Hoche , à la tête de 600 ou 700 grenadiers , resta pour protéger la retraite , arrêter les royalistes s'ils voulaient faire une sortie, et se tenir à portée de donner la main à Ménage.
La colonne d'Humbert, guidée par Mauvage et Litté , filait depuis quelque temps dans la mer lorsque je la rencontrai. Je me décidai à marcher avec elle, et renvoyai mes ordonnances. Quoique poursuivis par la marée montante , les soldats s'avançaient gaiement au milieu de leurs lazzis accoutumés , qui se multipliaient en proportion du danger. Tout à coup^ à trois ou quatre cents toises environ , parut devant nous un point noir que nous jugeâmes être une des chaloupes canonnières anglaises destinées à surveiller les désertions. En cet instant le canon du fort se fit entendre dans la direction de la falaise. <( Voilà le centre découvert, s'écrièrent les soldats; « gare à nous ! » Ils ne se trompaient point. La chaloupe canonnière, à qui l'artillerie de la presqu'île avait donné l'éveil^ ne tarda pas à nous apercevoir, et nous envoya coup sur coup trois salves de mitraille. La dernière atteignit en plein le milieu de notre colonne, qu'elle rompit comme un roseau.
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et jeta sur la plage ^ à la crête de laquelle commençaient à paraître quelques fuyards du centre. Force nous fut de les imiter^ éparpillés comme nous Tétions sur la grève , et sans défense contre la mitraille anglaise qui nous écrasait. Une partie de la colonne se porta du côté de Saint-Barbe^ l'autre Ters la division centrale.
Cette division^ revenue bientôt de son premier étonnement^ s'était arrêtée à quelque distance. Les soldats alors commencèrent à s'inquiéter relativement à la colonne de droite ^ et à s'interroger sur son sort^ en jetant leurs regards avec anxiété vers la forteresse et sur la mer, comme pour leur redemander leurs* camarades. En passant près d*un jeune homme que je reconnus pour un des Nantais de notre escorte : « Camarade, lui dis-je, pourquoi ne pas chercher à rallier « votre légion ? ce serait chose facile et d'un bon exemple. » 11 dégagea de son habit sa main gauche percée d'une balle , et , me la montrant en souriant : — « Je crains bien, répona dit-il, que nos gens de droite n'aient pénétré. S|il en est « ainsi, que vont-ils devenir? » En continuant mon chemin vers le camp, je me livrais à de tristes réflexions sur cette journée que je regardais comme irrévocablement perdue ; la marche de plusieurs personnes et des gémissements étouffés se firent entendre derrière moi; je me retournai , et vis le général Botta soutenu sur son cheval par deux volontaires, dont l'un portait son pied gauche fracassé par un biscaïen , blessure dont il mourut vingt-quatre heures après. Comme je lui témoignais l'intérêt que je prenais à son état et à ses souffrances, mes yeux se levèrent machinalement vers le fort.... Le pavillon blanc en avait disparu : le drapeau tricolore l'avait remplacé. Je croyais rêver, et ma surprise ne put s'exprimer cpie par mes gestes et ^es exclamations sans suite. Elles n'en furent pas moins comprises. Un effet électrique n'est pas plus prompt. Tout ce qui était sur la falaise lit volte-face à la fois. Le pauvre général, au prix de mille douleurs , voulut qu'on le tournât vers le fort. A la vue de son drapeau qui semblait flotter avec orgueil sur ce rempart tout à l'heure ennemi , un sourire mélancolique vint effleurer
ses lèvres mourantes. Elles eurent encore la force de proférer le cri de vive la R('publique! et les soldats^ à ce cri répété avec enthousiasme , se précipitèrent en avant pour avoir l'honneur de partager les derniers périls du triomphe, s'ils n'avaient pas eu le bonheur.de résister ahx premiers.
Des prodiges d'audace et d'intrépidité avaient opéré celte étonnante péripétie. La mer en fureur, la violence prolongée de la tourmente^ les obstacles et les dangers qui sous mille formes assiégeaient Ménage et sa cohorte, ils ont tout bravé; tout surmonté. Renversés à chaque pas, jetés, froissés contre les récifs , moitié marchant , moitié rampant comme des crabes , ils arrivent au pied du rocher sur lequel est située l'esplanade du fort. Sans reprendre haleine ils se mettent à l'escalader, s' accrochant aux ronces, aux arbrisseaux, se faisant des échelons de leurs baïonnettes qu'ils enfoncent ■dans les crevasses ; et s'aidânt , se soutenant , se poussant les uns les autres , ils parviennent au sommet avant que les royalistes accourus sur le rempart tout joyeux de leur victoire , et fiers de voir fuir les républicains , aient le moindre soupçon de la catastrophe qui plane sur leur tète. Les soldats de Ménage se rassemblent en silence sur la plate-forme demeurée sans gardes , parce qu*on la croyait inabordable. A peine sont-ils réunis , leur chef les lance le long de la pente qui descend vers la mer. Tout ce qu'ils rencontrent passe au fil de la baïonnette. Surpris dans la sécurité , dans l'ivresse du succès , se croyant écrasés de la foudre , les royalistes se laissent massacrer ' sans résistance. Le commandant Folmont est une des premières victimes ^ Presque tous les canonniers toulonnais furent trouvés morts sur leurs pièces quMls tenaient embrassées. Après cette terrible exécution ^ les républicains se jetèrent dans les corps de garde , casernes et autres bâtiments de la forteresse, et firent main-basse sur tout ce qui ne se réunit oas à eux. Aux premiers rayons da
i On a raconté dans le temps que lapremiàre personne rencontrée par Dir Tid fat celui qui l'ayalt dénoncé en Angleterre , et qu'A se contenta de le t«^ nsser en loi arrachant son épée.
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jour qui commençait à poindre , Ménage aperçoit dans le lointain Hoche qui se retirait lentement, et lui dépèche David pour l'instruire de ce qui se passe. David accourt; ses gestes, ses cris l'ont bientôt fait remarquer sur la falaise ; Hoche s'arrête, et voit le drapeau tricolore se déployer sur le fort Penthièvre. Il rebrousse chemin, suivi de sa colonne, et traversant les ouvrages avancés, arrive sans obstacle à la porte du fort, où il est reçu par le brave Ménage. Il Tembrasse, le nomme général de brigade , et fait les dispositions convenables pour assurer et compléter la victoire.
Tels sont les faits qui signalèrent la première partie de cette journée , et dont j'ai vu la plupart. Les autres, je les tiens soit du général et des représentants, soit d'acteurs principaux ou de témoins oculaires. Je fais cette observation parce que tous ne concordent point avec certains récits copiés les uns sur les autres, et puisés à des sources évidemment et nécessairement suspectes. Sans que je prétende inculper la bonne foi de personne, on conviendra qu'ici des propos de chouans, des relations d'émigrés, des attestations de prêtres royalistes ne sont pas des autorités. Et quant aux mémoires de Puisaye d'où ces récits sont principalement lires, je fais encore observer que M. de Puisaye n'a point vu les faits dont il est question, et qu'il ne les raconte que sur ouï-dire, puisque, de son aveu, depuis une heure du matin jusqu'à deux et demie , intervalle pendant lequel ils se sont passés, il était au lit à son quartier général de Kerdavid, village de la Péninsule, à trois quarts de lieue du fort Penthièvre. S'il fallait en croire les narrations dont il s'agit, ce fort eût été, non pris , mais livré. Au moment de l'attaque, de fausses patrouilles s'y seraient glissées, .revêtues d'habits rouges enlevés aux royalistes tués ou faits prisonniers dans le combat du 16 : après avoir introduit Ménage et les siens ^ la garnison se serait insurgée contre ses officiers , les eût massacrés et serait passée du côté des républicains. En supposant que la trahison eût joué un si grand rôle dans cet événement , il serait bien difficile, bien extraordinaire ^ que la chose ne fût pas venue à ma connaissance, au moins
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lorsqu'elle fut consommée. Ou ayant , ou après ^ j'atteste que rien ne m'a donné la moindre notion , le moindre soupçon à cet égard ^ et je suis à concevoir comment tel ou tel historien a pu concilier la date horaire des faits avec les causes qu'il leur attribue et la manière dont il les présente. Peutêtre les désertions ont-elles favorisé jusqu'à un certain point la prise du fort ; peut-être les déserteurs avaient-ils conservé dans la place des intelligences qui ne furent pas inutiles à Ménage; peut-être enfin l'apparition subite des républicains, la stupeur^ la terreur qu'elle produisit^ le désir de se faire un mérite à leurs yeux , déterminèrent-ils quelques défections individuelles qui se propagèrent par l'exemple. Mais il y a loin de ces hypothèses à la trahison collective et préméditée contre laquelle je réclame. Ce fut à Paris qu'après avoir d'abord traité la prise de Quiberon de carmagnole inventée par Tallien pour brillanter l'anniversaire de son 9 thermidor^ le parti contraire et les agents royalistes^ ne pouvant plus nier un fait constaté par toutes les voix de la publicité^ et fidèles à leur tactique de jeter du mépris et de l'odieux sur les succès de la république^ répandirent le bruit d'une trahison. Je passe au dénouement de cette lugubre journée.
Dès que je vis l'étendard tricolore arboré sur la forteresse, je m'empressai de faire avertir les représentants qui venaient de rentrer dans la ligne sans se douter de cet incident , et je revins sur mes pas au galop , certain que Hoche aurait bientôt pris ses mesures pour achever la défaite des royalistes , et qu'il ne leur laisserait pas le temps de se reconnaître.
Lorsque j'arrivai au fort, deux ^bataillons étaient déjà préposés.à sa garde. Déjà l'artillerie dirigée par les émigrés contre la falaise avait été transportée dans les anciennes batteries dirigées contre l'intérieur de la presqu'île. Humbert et Valletaux, à la tête de leurs colonnes respectives , étaient partis pour la côtoyer à droite et à gauche , et la fouiller dans tous les sens. Hoche lui-même avec ses grenadiers venait de se mettre à la poursuite des royalistes qui fuyaient en désordre vers le fond de la péninsule. En vain les chou-
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ans et un détachement de Royal-Émigrant avaient-ils youIu faire quelque résistance dans le camp retranché où ils s'étaientjetés^ et dans lequel ils furent bientôt attaqués pardevant et par-derrière y et dont M. de Contades les fit sortir; en vain différents corps d'émigrés étaient accourus de leurs cantonnements pour défendre le fort ou le reprendre ; une colonne composée d'insurgés , de 8 ou 900 royalistes , et du reste de Royal-Ëihigrant, et commandée par les généraux Vauban, Contades^ Bois-Berthelot et le major d'Haize^ tenta d'arrêter la marche d'Humbert. Pour les soutenir, Puisaye entreprit de former une première ligne avec 1,200 hommes qu'il avait autour de lui. Efforts inutiles I Pendant qu'il donne ses ordres, il est enveloppé , entraîné par cinq ou six mille individus de tout sexe et de tout âge , habitants ou soldats, qui se précipitaient vers le rivage dans l'espoir d'y trouver les moyens de s'embarquer. Ici se renouvela , bien plus déchirante, la scène qui s'était passée quinze jours auparavant sur la falaise, lors de la première retraite des royalistes dans la péninsule. Ce n'est plus vers un asile sûr, puissamment protégé par la terre et la mer, que fuit cette multitude éperdue; ce n'est plus sous la sauve-garde d'une armée que fuient ces milliers de paysans , avec leurs femmes, leurs enfants , leurs vieux pères, en maudissant le jour où les émigrés parurent sur leurs côtes. Derrière eux les baïonnettes et le canon des républicains ; devant eux l'Océan pour seul refuge, l'Océan qu'un oubli fatal leur a même fermé. Dans le cas d'une surprise , il avait été convenu avec le Commodore qu'un feu serait élevé au mât «de pavillon du fort, pour l'avertir. Au milieu de la confusion et de la terreur qui régnaient chez les royalistes , personne n'avait songé à cette précaution. La brume dont la mer était couverte, la distance à laquelle ils étaient mouillés ne permettaient point aux vaisseaux anglais de distinguer le drapeau substitué au drapeau blanc, et nul moyenne restait à Puisaye pour suppléer au signal oublié. Forcé d'évacuer son quartier général de Kerdavid, et se dirigeant vers Saint-Julien, cantonnement de Sombreuil, il passe devant le port d'Orange, où il voit
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quelques embarcations surchargées de peuple et de soldats , quoiqu'elles fussent presqu'à sec , la marée étant basse , et la mer c-ontinuant de se retirer. Vainement représente-t-il l'impossibilité de mettre à flot ces embarcations , et presse-t-il par ses cris les soldats d'en descendre' et de se joindre à lui. Un seul homme s'approche ^ Rohu> chouan intrépide et pilote habile^ avantageusement connu de Tamiral Warren^ vers qui Puisaye lui ordonne de se rendre sans différer pour l'instruire de ce qui se passe , et le conjurer de faire avancer ses canonnières qui seules peuvent arrêter les progrès de Tennemi , et d'envoyer en même temps tous les bateaux , transports, chaloupes, vaisseaux de guerre dont il pourra disposer. Du port d'Orange, le général royaliste, suivi d'une foule qui grossit à chaque instant et qui s'attache à seâ pas en courant aussi vite que ses chevaux, continue sa marche sur Saint-Julien où Sombreuil avait reçu l'ordre de venir le joindre. Ils se rencontrèrent à Kernaveste. Puisaye lui fait part de l'état des choses et de la mission dont il a chargé Rohu. Sombreuil , inquiet de ne voir arriver ni les chaloupes armées ni les embarcations anglaises, craint que, vu la confusion où tout se trouvait au port d'Orange , Rohu n'ait pu se procurer de barque pour le conduire à la flotte, et que l'ennemi, enhardi par l'absence des canonnières, ne fonde sur eux en tel nombre et avec une telle impétuosité qu'ils soient tous culbutés dans la mer : il observe que le rembarquement étant décidé , la présence de Puisaye n'est point nécessaire à son exécution, et qu'elle serait bien plus utile auprès du commodorè pour déterminer et hâter les seuls moyens de salut qu'ils eussent à espérer. Puisaye repoussa d'abord cette proposition , qui lui piarut dictée plutôt par la défiance que par l'imminence du danger, et qui, faite devant plusieurs soldats, semblait tendre à le rendre responsable de la non-possibilité du rembarquement. Il répondit qu'il suffisait d'envoyer son premier aide de camp à bord de V Amiral , et donna l'ordre au marquis de la Jaille de partir en toute diligence. Une demi-heure s'écoule, Rohu ne reparaît point; nul mouvement dans l'escadre; les inquié-
tudes de Sombreuil redoublent, et ses instances avec elles pour obtenir le départ de Puisaye, qui céda enfin, et s'embarqua, pour la flotte : démarche qu'il prétend justifier par de puissantes considérations, « et qui, dit-il, eût tout sauvé s'il « l'eût faite deux heures plus tôt, » mais qui n'en fut pas moins sévèrement jugée par l'opinion et désavouée par Thonneur. De l'une à l'autre extrémités de la presqu'île tout ce qu'elle contenait d'habitants accourait au rivage , en proie aux angoisses de la terreur et du désespoir : les femmes s'arrachant les cheveux , jetant des cris lamentables, levant au ciel leurs nouveau-nés dont les vagissements se mêlaient à leurs voix gémissantes ; les hommes fixant leurs regards effarés sur ces vaisseaux immobiles dont ils s'étaient flattés de voir toutes les voiles déployées pour voler à leur secours ; plusieurs s'élançant à la mer dans le fol espoir d'atteindre la flotte à la nage^ et ne faisant qu'accélérer une mort qu'ils voulaient éviter. Soudain se répand le bruit du départ de Puisaye. Cette nouvelle porte jusqu'au délire l'épouvante et la désolation parmi les royalistes. Les paysans se roulent dans la poussière en rugissant de rage et de détresse; les soldats furieux jettent leurs armes et vocifèrent des imprécations contre leur général, qu'ils traitent de lâche et de traître. Les chefs indignés n'osent plus commander. Sombreuil, Sombreuil luimême, n'est point à l'épreuve du spectacle qu'il a sous les yeux. Sa brigade , réunie à la colonne de Vauban, Contades et Bois- Berthelot, était forte de trois mille cinq à six cents hommes; il n'avait en face que six ou sept cents grenadiers. En tenant ferme seulement une demi-heure , il donnait aux canonnières anglaises le temps d'arriver, et leur arrivée eût forcé les républicains à rétrograder, avantage inappréciable dans la circonstance. Au lieu d'attendre l'ennemi, de le charger avec audace et vigueur, Sombreuil hésita, faiblit, et se replia précipitamment sur le port Aliguen , son point de retraite. Là s'engagea pendant quelques minutes une fusillade insignifiante , suivie de la déroute générale des émigrés. Ils se retirèrent dans le plus grand désordre au fort-Neuf, autrement le fort Saint-Pierre, redoute éloignée d'un quart de
lieue du port Aliguen^ qui défend la côte^ mais sans fortifications du côté db Tintérieur, et dernier rocher sur le bord de la mer. Ce fut sur ce rocher qu'aboutirent les débris d'une expédition qui devait changer la face de l'Europe en changeant celle de la France , et que l'armée royaliste fit sa retraite, jonchant la terre de ses armes brisées, épées^ fusils, pistolets^ poignards, et précédée parles malédictions de cinq ou six mille paysans qui s'y réfugièrent^ et s'y entassèrent confusément avec elle.
Hoche , constamment à la tète de ses grenadiers^ poursuivait son avantage avec ardeur et sans presque éprouver de résistance. Au moment où je le rejoignis vers le milieu de la presqu'île, les tirailleurs ennemis se présentaient avec assez de résolution sur le penchant d'une hauteur couronnée d'un moulin à vent , position qu'ils semblaient vouloir disputer. Ils échangèrent quelques coups de fusil avec les tirailleurs républicains , et se retirèrent précipitamment, se voyant sur le point d'être cernés par deux détachements de nos colonnes latérales qui commençaient à les déborder. En cet instant le général recevait l'avis qu'un corps de royalistes se formait , un peu en avant sur sa gauche , au bord de la mer. Il n'avait près de lui aucun de ses aides de camp , et me fit prendre quelques hommes de cavalerie pour aller reconnaître ce rassemblement. Arrivés à l'endroit désigné , nous n'aperçûmes qu'une trentaine de fuyards dispersés et déjà éloignés. Je chargeai ma petite troupe de suivre leurs traces pour les empêcher de se réunir, et je pris le chemin que je crus devoir me ramener le plus promptement vers le général. Ce léger incident en ût naître un autre qui s'offre à mon souvenir sous des couleurs si vives , et qui réveille en moi tant de sensations de douleur, ôfi pitié , et, pourquoi ne le dirais-je pas ? de contentement intérieur, que je ne résiste point au désir de le consigner dans ma narration. Si jamais elle devenait publique, je demande grâce pour cet épisode, qui, bien qu'il me soit purement personnel, se rattache de si près à mon sujet , que peut-être ne le jugera-t-on pas entièrement déplacé
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« Scélérats que yous ètes^ misérables! si tous faites un
« pas » Ces paroles prononcées d'une voix tonnante^ pleine
de colère et d'indignation > et dominant deux autres -voix qui répondaient par des injures et des menaces sourdement proférées^ retentirent près de moi, derrière un tertre qui me cachait les acteurs d'une scène que tout m'annonçait devoir être sinistre. Je pressai mon cheval , et dans une minute je débouchai sur le lieu de la rixe. Deux volontaires tenaient enjoué un autre soldat, qui, de son côté, les menaçait de son fusil. « Qu'est ceci? m'écriai-je. Une querelle en « face de l'ennemi ! deux hommes contre un ! i» A mes cris les deux premiers volontaires levèrent la tête et s'enfuirent. Je m'approchai du troisième, a Voyez voir S mon officier, me « dit-il, ces brigands qui voulaient assassiner les malheureux « que voilà, pour les dépouiller. Je ne l'ai pas voulu, moi. « J'ai bien fait, pas vrai que j'ai bien fait, mon capitaine? » Tout en parlant avec une vivacité qui ne permettait pas de l'interrompre , il me montrait à quelque distance, derrière lui, trois personnes que je n'avais pas remarquées d'abord: un homme à genoux soutenant une femme assise par terre , les bras tendus vers la flotte anglaise; un peu plus loin, un autre homme debout plongé dans une profonde rêverie. — « Sans doute, tu as bien fait, répondis-je au volontaire, tu « es un digne garçon. Quels sont ceux que tu as si généreu- « sèment défendus? — Je n'en sais rien; des émigrés, jf^ « pense; un vieux, entre quarante et cinquante; un jeune « homme de vingt-cinq; et puis une toute jeune femme qui « paraît être la sienne, si jolie, si désolée! ça fend le cœur! « venez voir leur dire quelques mots, capitaine; ces pauvres « gens! vous leur ferez tant de plaisir! » Pendant le court trajet que nous avions à faire pour les joindre : « Camarade, « demandai-je à mon volontaire, tu es Franc-Comtois? — « Tiens !.... voyez voir comme il l'a deviné!... sûrement que €< je suis Comtois, et de Moirans encore ! — Donne-moi ta
1 Voir, monosyllabe qa'à tout propos on emploie en Franche-Comté, surtout les gens de campagne.
-414 HISTOUQQB ET SOUVENIRS.
« main^ pays; moi, je suis deLons-le-Saulnier!.. — DeLons- «i le-Saulnier... en vérité?... Quel bonheur l trouver un pays « juste en ce moment! » Et s'adressant au groupe près duquel nous arrivions : « Mes amisl leur cria-tril ; mes amis, « bon courage! Voici un brave homme de chez nous qui» s'il « peut» ne vous laissera point dans l'embarras; pas vrai, a mon capitaine? » L'homme âgé n'eut pas l'air de prêter la moindre attention à ces paroles; la jeune femme pleurait amèrement sans rien voir autour d'elle; un regard do jeune homme m'annonça que seul il s'apercevait de ma présence. Je l'invitai par un signe à s'approcher, ce qu'il ât aussitôt, tt Monsieur^ lui dis-je^ nous n'avons point de temps « à perdre; qu'un mot vous suffise. Le meilleur de vos amis « ne serait pas disposé plus que je ne le suis à vous servir : « que puis-je? — Rien^ monsieur, répondit-il avec une fer- « meté qui se démentit bientôt. Mon beau-frère et moi, nous « sommes préparés à tout; mais ma femme, cette enfant... « Ah! monsieur, monsieur!... » Et sa voix expird dans les sanglots. — « Au nom du ciel, lui dis-je, n'ajoutez point à a mon émotion. Je vous demande quelques instants pour la « calmer et réfléchir. )» Et je m'éloignai. Loin de s'apaiser, mon trouble et mon indécision ne faisaient que s'accroître. Effrayé de ma faiblesse, de mon néant dans cette occurrence :solennelle, je sentis le besoin d'une inspiration surhumaine, et j'implorai... non le Dieu de ces climats fanatisés, non le Dieu des chouans et de leurs prêtres, mais le Dieu de la nature, l'ami de l'humanité, l'être infiniment bon et puissant, «levant qui le plus beau titre de l'homme de bien est la sympathie pour les infortunés. Ma prière fut courte, fervente, et ne resta point stérile. Un rayon d'espohr traversa mon âme ; Je revins plus tranquUle. Sitôt qu'elle me vit approcher, li jeune Anglaise accourut à ma rencontre, noyée dans ses pleurs, tt Alas, dear sir ! s'écrla-t-elle en se jetant à mon cou, c( save, save, my foor Charles (f ) ! » Rien de plus gracieux, de plus touchant que cette figure presque enfantine. « Madame,
t c Héla&'I char monsienr, sanyes, saayez mon panvre CharleB! i
DB QUIBBAON. 415
< lui bégayai-je eu miiuvais anglais, je crois pouvoir vous
« répondre que personnellement ^ousn'avez rien à craindre. »
Puis continuant en français qu'elle avait Tair de ne pas
comprendre ; « Quant à vous, messieurs, je ne réponds de
« rien, mais j'espère quelque chose. Veuillez vous conformer
« à la marche que je vais vous tracer. Cet excellent honune,
« désignant le volontaire, cet excellent homme ya me pro-
«mettre d'en faire autant.... — C'est fait, mon capitaine,
« répondit-il en portant la main à son schako; foi de
« Comtois, je vous le promets. — Bien, mon pays! tu con-
« duiras au fort tes protégés. A tous ceux qui t'interroge-
« raient sur leur compte, réponds hardiment que c'est le
€ général Hoche qui te les a donnés en garde, et qu'il t'a
« ordonné de ne les remettre qu'à lui. Vous vous placerez
« tous les quatre sur le rempart à droite, près de la bar-
« rière, et vous tiendrez isolés autant que possible, toi,
« bien en évidence, de manière à ce que je t'aperçoive
« d'abord en entrant; j'arriverai avec le général. Adieu !
« mes amis. Courage et confiance. Dieu fera le reste! » £t
je partis au grand galop, impatient de me retrouver près
de Hoche sur qui reposaient mes espérances, comme je le
dirai bientôt, et de chercher l'occasion d'acquérir à ses yeur
quelque droit dont je pusse me prévaloir en faveur des
trois malheureux que la Providence venait de jeter dans
mes bras.
De nombreuses difficultés avaient retardé le départ de Rohu pour la flotte anglaise, et Puisaye arriva presque aussitôt que lui à bord de YAmiral, demeuré dans une ignorance complète des événements. Sur le compte qui lui en lut rendu, sir John Warren déploya toute l'énergie et toute l'activité dont il avait donné tant de preuves depuis le commencement de l'expédition. D'après ses ordres exécutés avec autant d'intelligence que de promptitude, ses bâtiments armés prirent les positions propres à protéger le rembarquement des royalistes, et ses embarcations se mirent toutes en mouvement pour aller les recuOlir. La corvette the Lark^ TÀIouettê, de vingtrquatre pièces de canon, et la frégate
416 HISIOBIQUI ET SOUVENIRS
la Pamoney montée par le commodore lai-mème^ foudroyaiem la plage par laquelle on arrivait au Fort-Neuf. Tandis que leur feu ralentissait la poursuite des républicains, les marins anglais de toutes les classes, de tous les grades, rivalisaient de courage et d'ardeur pour sauver quinze ou dix- huit cents victimes qu'une terreur frénétique ou l'égarement -du désespoir avaient précipitées dans les flots. Abjurant toute rivalité, toute antipathie nationale, les capitaines conduisaient euxmêmes leurs chaloupes sur tous les points où ils voyaient des hommes en péril, et, sous une grêle de mousqueterie et de mitraille, venaient jusqu'au rivage les disputer à là fureur de la mer et à celle de leurs ennemis. Le capitaine Keats fit à lui seul cinq ou six fois ce dangereux voyage, ramenant chaque fois autant de naufragés que sa chaloupe pouvait en contenir, et fut récompensé de son humanité par le salut de cinq ou six cents hommes voués à une mort certaine par l'eau , le fer ou le feu. Au milieu de cet affreux désastre, j'ai vu des petits mousses de douze ou treize ans montrer autant de sang-froid et d'intrépidité que les vieux matelots les plus aguerris. Ce fut par la réunion de ces efforts qu'échappèrent le duc de Levis , les comtes de Yauban, de Contades , de Bois- Berthelot, le vicomte de Ghambray , le marquis de la J aille, etc., le comte de Rotalier et son bataillon d'artillerie avec armes et bagages , tout l'état-major de Puisaye , et quantité d'autres royalistes^ tant insurgés qu'émigrés , notamment d'Hervilly, qui, malgré ses excessives souffrances, put être transporté sur une chaloupe par les soins de son aide de camp, le jeune Raymond de La Nougarède.
A ce tableau d'actions généreuses qui brillent d'un éclat pur et consolateur parmi de si déplorables calamités, pourquoi l'impartialité de l'histoire exige-t-elle que j'oppose des traits d'égoïsme et de barbarie dont l'imminence du danger, le sentiment impérieux de la conservation ne justifient, ni même ne peuvent atténuer l'atrocité? Le croira-t-on? dans la crainte que leurs embarcations surchargées ne vinssentà chavirer, des hommes, des Français eurent la cruauté, non-seulement de repousser ceux de leurs compagnons d'infortune qu'ils
j avaient deyancés, mais^ quand ceux-ci parvenaient à s'accrocher aux bords des embarcations^ de leur couper les poîgiicts à coups de sabre^ pour les forcer à lâcher prise !
Le général Hoche ^ lorsque je le rejoignis» arrivait au pied du Fort-Neuf à la tête de ces grenadiers. Après les avoir rangés en bataille dans un fond, à l'abri du feu des Anglais : « Amis» leur cria-t-il, prenez haleine» et finissonften. Et toi» « s'adressant à un petit tambour qui se trouvait près de lui « en tète de la colonne» tiens-toi prêt à battre la charge. » Ces mots me firent frissonner. « Ah! général, m'écriai-je « d'une voix étouffée et profondément émue» général» quel « effroyable hécatombe 1 — Que voulez-vous que je fasse? « répliqua-t-il vivement. Dois-je remettre en question ce qui c est décidé? Dois-je laisser aux Anglais le temps d'embar- «c quer les émigrés, de faire un mouvement sur mes der- « rières» peut-être de me coupermaretraite?-<— Mais» général» «c ces malheureux prisonniers» entrés de force dans les rangs a ennemis» qui désertaient par bandes pour rentrer dans « les vôtres» que tous leurs vœux appellent près devons» vous « allez donc les égorger pêle-mêle? » Hoche frémit et se frappa le front; puis, après avoir réfléchi un instant : «Et « bien^ me dit-il avec chaleur» allez leur signifier de rendre les c armes, ou qu'ils seront jetés à la mer.)» Je poussai mon cheval» *heureux d'avoir obtenu ce répit» si faible qu'il fût. « Surtout» me cria le général» qu'ils aient à faire cesser le «c feu de la flotte anglaise. Si je perds un homme, ils sont « tous morts. » Je me portai rapidement vers le fort» où je ipîs régner une extrême agitation parmi les royalistes : ceuxci courant éperdus de l'un à l'autre» ceux-là restant immobiles dans l'attitude d'une fureur concentrée ; quelques-uns les yeux attachés sur la colonne républicaine» et paraissant prêts à venir la joindre; d'autres se livrant aux transports d'un désespoir forcené. Un d'entre eux» que j'entendis nommer G...» voyant ce trouble tumultueux, et riant comme un insensé» demandait à ses compagnons qui lui imposaient silence» «si c'étaient les carmagnoles qui arrivaient?» A mon approche» un grand nombre accoururent au bord du rocher.
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Que n'éprouYai-je point lorsque du milieu d'eux j'entendis s'élever plusieurs toIx qui m'appelaient par mon nom^ celles sans doute d'anciens camarades, ou d'officiers qui m'ayaient connu dans les garnisons! — c Messieurs, dis-je avec le peu de « fermeté que je pus recueillir, toîcî les propres paroles que c le général m'a chargé de vous transmettre : — Allez leur « signifier de mettre bas les armes, ou qu'ils seront jetés à la mer. — Mais, monsieur, nous avons envoyé des parlementaires « et nous attendons leur réponse. — Vous avez vu la récepç tion qu'on leur a faite , et qu'on n'a point voulu écouter, c Messieurs, décidez-vous; nul délai n'est admissible. Sur- « tout, a dit encore le général, qu'ils aient à faire cesser le feu ii de la flotte anglaise; si je perds un homme, ils sont tous « morts, 9 Ce fut en ce moment qu'une voix s'écria : « Eh! a monsieur, vous voyez bien qu'ils tirent sur nous comme sur a vous. » Allégation fausse, que, de la part des émigrés, pouvaient expliquer les accidents d'une mer très-houleuse, et la chute fortuite dans le Fort-Neuf de quelques-uns desboulets dirigés de la flotte anglaise contre nos colonnes qui débouchaient par la crête de la plage ; mais allégation démentie par toute la conduite des Anglais dans ces terribles circonstances ; accusation enfantée par la terreur, avidement recueillie et propagée par la haine nationale, alors dans toute sa force, et qui doit être classée «parmi ces calomnies dont les nations rivales sont trop souvent prodigues les unes envers les autres. Le galop d'un cheval que j'entendis derrière me fit retourner, et je vis Ménage accourant le sabre à la main, la tête enveloppée d'un mouchoir blanc, et qui s'écria : « Qu'est-ce à dire , « messieurs? Le général veut bien vous accorder quelque ré- « pit, et vous en abusez pour continuer vos embarquements! « qu'ils cessent à l'instant même, ou c'est fait de vous. Mais « quoi, ajouta-t-il sans leur laisser le temps de répondre, n'y a- « t-il que des émigrés parmi vous? n'y a-t^il plus de Français? t A cet appel un violent hourra éclata sur le rocher. « Oui, oui, a il y a des Français, crièrent à la fois tous les prisonniers a enrôlés de force en Angleterre. Vive la nation!, vive la Bé- « publique ! i» En même temps, se démêlant des émigrés qu'ils
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poussaient de droite et de gauche, ils s!élaDcent au bord de la roche^ d'où ils se jettent à corps perdu dans la plaine, et Tiennent à toutes jambes s'agglomérer autour de Ménage. A ce spectacle^ Tair du découragement et de la consternation redoubla chez ceux qui restaient dans le fort^ et m'annonça qu'ils allaient se soumettre à la sommation dont j'avais été l'organe. Le cœur me manqua pour être témoin de cette triste scène, et je me hâtai de retourner au général.
« C'en est fait, général, ils vont se rendre. — Oui, me ré- « pondit-il, voilà ma tâche remplie ; mais celle des représen» « tants commence, et je suis surpris de ne pas les voir. On « m'avait assuré qu'ils étaient en chemin pour venir me « joinchre. Je ne conçois pas ce qui peut les retarder. Faites- « moi le plaisir d'aller au-devant d'eux; et; si vous les ren- « contrez, de presser leur arrivée. Mon âme est fatiguée; il c est temps qu'ils viennent partager cette affreuse responsabi- « lité. » Pendant quelques Instantsje parcourus la plaine sans trop savoir où je devais porter mes pas. Au bout d'un quart d'heure, des cris lointains se firent entendre à ma droite. Bientôt, en m'avançant dans leur^ direction, j'aperçus des toques surmontées de plumes, qu'on agitait en les élevant sur des baïonnettes ; signal qui me guida sous une petite cmineuee, où je trouvai les représentants au milieu de la légion nantaise. Son chef, le brave Lenormand, les voyant s'aventurer à travers cette place incessamment sillonnée par les boulets anglais, leur avait fait observer que c'était s'exposer inutilement, et les avait engagés à se ranger avec sa troupe derrière le tertre qui le garantissait. Je les mis au courant de ce qui venait de se passer, et de l'objet de ma mission près d'eux. Ils voulaient partir sur-le-champ ; Lenormand s'y opposa, vu la violence du feu qui ne faisait qu'augmenter, mais qui ne tarda pas à se calmer, et nous primes tous le chemin du Fort-Neuf.
A peu de distance de ce rocher iatal, nous trouvâmes la colonne des émigrés qui avaient mis bas les armes, et qui défilaient sur le terrain qu» parsemaient les débris de celles qu'ils avaient jetées dans leur retraite. Ils étaient séparés de
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deux à trois mille chouans qu'on emmenait à rintérieur par un autre chemin. Le temps n*a point affaibli l'impression que produisit sur moi la Yue de ce déplorable cortège. Ils me sont toujours présents, les yeux baissés, la marche lente et silencieuse de ces mille ou douze cents gentilshommes, leurs traits altérés par la fatigue et l'humiliation, la douleur yirile de la plupart, la pusillanimité de quelques autres, ces figures pâles> agitées par Tindignàtion, la colère, la-détresseettousies tourments de l'incertitude. Plusieurs lisaient une proclamation qu'à leur arrivée les représentants avaient publiée à Vannes, et qui contenait cette phrase prophétique et terrible, que ces malheureux se montraient les uns aux autres : « Ils ont a remis le pied sur la terre natale; la terre natale les dévo- « rera. » Si quelque chose peut adoucir pour moi ces tristes souvenirs, c'est celui delà conduite que tinrent les vainqueurs. Ces républicains farouches, qui tout à l'heure frémissaient de courroux au seul nom d'émigré, dès que ceux-ci furent à leur merci, les traitèrent avec une douceur presque affectueuse, et leur prodiguèrent tous les ménagements, tous les égards dus au malheur. Officiers et soldats, je les entendais inviter leurs prisonniers à quitter leurs cocardes blanches et les autres insignes qui pourraient, au fort Penthièvre, provoquer la risée et les insîdtcs. J'en ai vu qui escortaient de vieux chevaliers de Saint-Louis, les soutenir, leur aider à marcher, recouvrir de leurs schakos ces tètes chauves et Ténérables, exposées nues aux injures de Tair comme aux coups de la fortune, et dénuées de tous secours humains, excepté de la généreuse, mais, hélas l inutile compassion de leurs ennemis... Braves gens ! s'il existe quelques-uns de vous, s'il en est qu'aient épargnés l'âge et ces chances meurtrièresque vous avez si souvent affrontées, nobles vétérans de nos jours pleins d'orages, mais illustrés par tant d'exploits, puisse le hasard apporter dans vos mains ces pages dépositaires de faits non moins honorables pour votre humanité que pour votre valeur, oublié», inaperçus peut-être par la multitude, mais soigneusement recueillis par ceux h qui l'amour de leur pays rend précieux tout ce qui touche à sa véritable gloire I Si tardif et si peu
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important qu'il soit^ puisse mon témoignage vous être de quelque consolation au milieu de votre indigence^ après tant d'injustices dont vous fûtes abreuvés^ tandis qu'on prosti* tuait à d'insolents usurpateurs le prix de votre sang et les récompenses dues à vds belles et généreuses actions!
Un aide de camp attendait les représentants à l'entrée du Fort-Neuf, et leur rapporta qu'envoyé sur ce rocher pour le visiter après l'évacuation, et s'assurer qu'il n'y restait personne, il avait trouvé à l'extrémité sur une plate-forme élevée à pic de plusieurs toises au-dessus de la mer, un jeune homme seul, d'une taille héroïque, d'une beauté frappante, et mis avec recherche, qui, sans lui donner le temps de l'interroger, l'avait abordé en lui disant : « Monsieur, a je suis le comte Charles de Sombreuil, pourriez-vous m'apa prendre si le' général de l'armée républicaine est près « d'ici? » — Qu'à cette question il avait répondu : « Le « général Hoche, monsieur, n'est qu'à deux cents pas , et je « suis un de ses aides de camp. — Alors veuillez aller le prier « dem'accorder quelques instants d'entretien. » L'officier avait laissé quatre hommes près de lui, et s'était empressé de venir remplir sa commission. De suite Hoche se rendit au désir de son prisonnier, etdonnal'ordre à son aide de camp d'amener les représentants au lieu de l'entrevue dès qu'ils paraîtraient : ils s'y rendirent sans s'arrêter.
En débouchant sur la plate-forme, nous vîmes Hoche et Sombreuil qui se promenaient paisiblement, l'un à côté de l'autre, tout au bord du rocher. Roche le plus près du bord; de sorte que d'un coup de coude le chef royaliste pouvait précipiter le général républicain de cinquante ou soixante pieds dans la mer. Ceci me fit penser au duc de Guise partageant son lit avec le prince de Gondé, et donnant près de dui d'un profond sommeil, la nuit même dur jour où il l'avait battu et fait prisonnier à la bataille de Dreux. Hoche et Sombreuil s'avancèrent à notre rencontre. « Gitoyens, dit Hoche « aux représentants, je vous présente le comte Gharles de « Sombreuil. ^ Le comte de Sombreuil! interrompit Blad m assez étourdiment; monsieur, j'ai été en présence avec
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« mademoiselle votre sœur. — Messieurs^ répondit Som- «i breuil^ tes malheurs de ma famille sont connus, il a dû « m*ètre permis de chercher à la venger. — Monsieur, révx pliquaTallienavec calme et dignité^ nous avons été ou nous il avons failli être les victimes des horreurs dont vous parlez; a cela ne nous a point engagés à prendre les armes contre a notre patrie. » — Un signe de résignation fut laseule réponse de Sombreuil. — Hoche reprenant la parole : « Représen- « tants,dit-il, j'ai à vous soumettre une demande sur laquelle « je n'ai pas cru devoir prononcer. Monsieur désire ardema ment qu'il lui soit permis de se rendre à la flotte anglaise « avec telle escorte et pour aussi peu de temps que vous c( voudrez lui accorder, ne fût-ce que pour une heure. Il donne « sa parole d'être de retour au terme qui lui sera prescrit. — « Et je la tiendrai, s'écria Sombreuil avec un mouvement a plein de chaleur et de noblesse; je sais quel sort m'attend, ce j'y suis résigné. Mais cette journée, cette catastrophe sont « horribles; j'en connais les auteurs, et mon dernier devoir u est de les démasquer. » — Tallien consulta Blad des yeux, et repartit : « Monsieur, votre démarche à la flotte anglaise « ne saurait, vous être d'aucune utilité; elle ne serait « même pas sans inconvénient pour la République; c'est à « regret que nous sommes forcés de vous refuser, x» — Sombreuil s'inclina légèrement. Après un silence : — « Mona sieur, lui dit le général , je suis obligé de vous rappeler « que vous êtes prisonnier. » Aussitôt Sombreuil tira deux pistolets qu'il avait à sa ceinture, et les remit aux officiers les plus voisins, puis détachant son sabre avec une émotion visible, il sortit la lame à demi, la baisa respectueusement, et le déposa dans les mains de Tallien, qui le passa dans les miennes. Cette douloureuse cérémonie terminée , la conversation s'établit à peu près sur le pied de la familiarité. Somnreuil semblait prendre plaisir à l'entretien de Hoche. Entre autres questions il s'informa de combien d'hommes son armée était composée. Sur la réponse qu'elle était de iix mille hommes, il se récria de surprise. «Au reste, ajoutat-il tristement, je m'en doutais. y> Après vingt minutes d'un''
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causerie insignifiante. M. de Sombreuil fut confié à la garde d'un colonel aux égards duquel il fut expressément recommandé^ et les représentants le quittèrent, pénétrés d'un intérêt que le dehors d'une politesse froide ne parvenaient point à dissimuler, et dont Texpression n'était pas équivoque de là part de Hoche et des officiers qui raccompagnaient^.
Ce n'est pas sans motifs que je suis entré dans les détails qui précèdent, détails minutieux peut-être, mais scrupuleusement exacts, et d'où il résulte que pendant Tentrevue de M. de Sombreuil avec les représentants, nulle transaction ne fut invoquée par lui, nulles plaintes, nulles réclamations ne furent élevées. Je prends acte de ce silence, comme incompatible avec la capitulation ridicule et mensongère en vertu de laquelle on a prétendu que les émigrés avaient mis bas les armes, et pour m'inscrire en faux contre un fait controuvé que les meneurs du parti anti-national et leurs échos ont si longtemps choisi pour le texte de leurs déclamations journalières. Je reviendrai sur ce fait, dont l'imputation est révoltante en proportion de ce que la réalité serait monstrueuse; et j'ose dire que j'en démontrerai l'imposture et l'absurdité par des raisons qui seront des preuves pour quiconque aime la ^ érité et la cherche de bonne foi.
Du ■ Fort-Neuf nous retournâmes au fort Penthièvre. Le général marchait seul en avant, absorbé dans une rè- Terie mélancolique qui contrastait avec l'ivresse accoutumée de la victoire, et que j'attribuai moins encore aux scènes qui Tenaient d'affliger ses regards, qu'au pressentiment de telles qui devaient suivre. L'instant me parut favorable pour tenter sa générosité en lui offrant quelques victimes à sauver. Je l'abordai, et lui fis le récit de la triste aventure des deux émigrés et de la ieune Anglaise, en le suppliant de venir à
1 Le mftme jour, dans une aabecge d'Aoïay où il fat dépoeô momentané- BMDt, le hasaxd loi déooaTiit un- pistolet dont il voulut se brûler la ceryell^ mais la balle ne fit que loi efflooxer le front. Quelque temps après je renoontrai à Paris, le secrétaire du représentant Grenot, que j'avais vn dans le Morbihan Ufto son patron, et qui me raconta oette partionlazlté dont il me dit avoir été Ittémola.
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leur secours, soit directement^ soit par son intercession auprès des représentants. — « Cette affaire est trop délicate^ « me répondit-il, ne songez point à l'emporter de haute lutte. « Ni les représentants, ni moi, nous ne pouvons nous en « mêler. Peut-être serait-il possible de V escamoter; c'est vous « que cela regarde. Nous resterons ici quelques heures ; pro- « filez-en ; cherchez un biais, trouvez-le; et, sous le man- « teau, je vous seconderai du meilleur de mon cœur. » Cette promesse qui m'eût comblé de joie si j'eusse imaginé par quel moyen je pouvais l'utiliser, ne fit que redoubler mon embarras et mon anxiété. Lorsque nous entrâmes dans le retranchement, mon volontaire, fidèle au poste que je lui avais assigné, fut le premier objet qui frappa mes regards. D'un coup d'œil, il m'indiqua ses trois compagnons assis sur la banquette du parapet, la jeune femme dormant, la tête appuyée sur l'épaule de son mari. Je la fis remarquer au général; qui vivement touche à cette vue, me renouvela sa promesse ; et je le suivis au fort, après avoir d'un geste prévenu le volontaire que je ne m'éloignais que pour pey d'instants, et qu'ils eussent à m'attendre.
Des boissons, des comestibles de toute espèce, riz, biscuit, salaisons, morue sèche, fromages, huile, café, sucre, etc.; d'innombrabJes tonneaux de vin de Bordeaux, quantité de barriques d*eau-de-vie et de rhum, couvraient la plage ^ abandonnés à l'intempérance du soldat, qui s'y livrait sans réserve, stimulée qu'elle était par de longues privations et les fatigues de la nuit. Dès le matin, en traversant le foit et voyant les commencements de cette orgie, j'avais prévu qu'elle finirait par l'ivresse générale des républicains, et combien, dans un pays CQupé de haies et de fossés, peuplé de royalistes à qui toutes les issues, toutes les retraites étaient familières, cette ivresse favoriserait l'évasion individuelle des émigrés, s'ils ne parvenaient à se rembarquer en masse, et qu'ils fussent réduits à mettre bas les armes. Lorsque sous le Fort-Neuf Hoche annonça l'ordre immédiat de leur extermination, le souvenir de cette scène détermina les instances par lesquelles, sous un prétexte spécieux, j'obtins de
m que son ordre fût différé de quelques instants^ délai qui donna le temps aux royalistes d'effectuer leur reddition^ et par suite de mettre à profit les chances qu'au milieu de ses rigueurs le sort leur ménageait pour échapper^ du moina en partie, au tragique dénouement qui devenait imminent pour eux.
A peine Hoche était arrivé dans la tente de d'Hervilly, qu'il avait désigné pour rendez-vous^ qu'on lui amena un officier de l'amiral Warren, porteur d'un billet aussi peu convenable par sa teneur que par sa forme ; je ne crois pas même qu'il fût cacheté. L'amiral, en deux lignes, sommait, . pour ainsi dire^ le général français de lui mander quelles conditions étaient réservées aux émigrés. Hoche renvoya l'officier et le billet, en disant qu'une semblable missive ne méritait pas de réponse.
Tallien et Blad se mirent, de concert avec lui, à régler ce qui concernait les prisonniers et leur translation, ainsi que les mesures relatives au butin qui venait de tomber au pouvoir de la République. Ce butin était immense. A tout le matériel de l'expédition, tel, à peu de chose près, qu'il avait été transporté dans la presqu'île, armes, artillerie, boulets, poudres, munitions de guerre de toutes sortes, vivres, habillements, harnais, etc., se joignaient les nouveaux et considérables approvisionnements débarqués avec la division Sombreuil ; le tout évalué à deux millions sterling (quarantehuit ou cinquante millions de francs). N'ayant rien à voir dans ces détails d'administration, je voulus tenter quelques derniers efforts pour accomplir l'acte d'humanité que j'avais entrepris, et si je n'y réussissais pas, du moins pour n'avoir rien à me reprocher. Je sortis de la tente; et descendis sur le terre-plein où les malheureux émigrés étaient rassemblés au milieu de leurs vainqueurs, qui s'abandonnaient à tous les excès de la joie et de la débauche. De mou cheval je contemplais ce douloureux contraste, et plus loin, à l'entrée du fort, les quatre personnes à qui je m'intéressais plus particulièrement. Tout à coup, je sentis une main qui s'appuyait sur celle des miennes qui était libre ^ et je baissai les
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jeux sur cette main étrangère : elle était ensanglantée. Le saisissement que j'éprouvai se dissipa bientôt lorsque je reconnus Tuniforme d'un chirurgien-major. Celui qui le por- <tait^ et qui venait de remplir ses fonctions, se nommait <}uinçon, mon compatriote^ de même que le volontaire de Moirans, et, comme moi, de Lons-le-Saulnier. Dès qu'il m'avait vu paraître il s'était empressé de venir me joindre, et me conta succinctement qu'il avait épousé dans le pays une demoiselle d'une naissance distinguée, aux parents de laxjuelle il avait eu le bonheur d'être utile ; qu'aprèa avoir obtenu son congé, il vivait tranquillement avec elle dans une •campagne à quelques lieues d'Auray; mais que, dans ce moment critique, ayant su que les employés de son état manquaient à l'armée, il s'était fait un devoir de venir offrir «es services au général. Le ton, le langage, l'air de franchise du citoyen Quinçon, et ce que je connaissais de l'honjiêteté héréditaire dans sa famille, me déterminèrent. Je lui confiai mes*embarras et la situation désespérée de ceux que j'avais pris à-peu-près sous ma sauve-garde, en le consultant sur la manière dont je pouvais tirer parti de la bonne volonté du général. — « Rien de plus simple, me répondit-il « apr^ ^ m'avoir attentivement écouté. Qu'il vous signe un '<( pa&jeport pour moi nommément et les trois personnes qui « m'accompagneront. Je donne mon cheval à la jeune dame, nL aux deux hommes des habits de volontaires. Dans un « quart d'heure nous partons pour Auray, où mon cabrio- •tt let m'attend ; ce soir je les emmène dans ma campagne « et demain matin je vous les garantis en sûreté. » Je saisis •cette offre avidement et me hâtai d'aller la communiquer au général. Aussitôt il remplit le passeport de sa main, le jugna, et me le remettant : — « N'allez pas, me dit-il, nous « fourrer la tête dans un guêpier, d Qu'on juge du plaisir 4ivec lequel j'apportai ce passeport à Quinçon. Je le retrouvai à l'endroit où je l'avais laissé ; mais pendant mon ab- -sence il s'était abouché avec le volontaire et ses compagnons |)our avertir ceux-ci de se tenir prêts à le suivre. Trois heures après, un officier de santé qu'il avait envoyé m'attendre
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an quartier-général de Sainte-Barbe m'apprit de sa part : « que tout allait à merveille, que je pouvais être tran- « quiUe. » Depuis je n'ai entendu parler ni des uns, ni des autres.
Vers une heure les représentants et Hoche se mirent en route pour Auray, et le même soir nous vînmes coucher à Vannes. En npus retirant j'accompagnai Tallien dans sa chambre avec le général, et lui déclarai que sa mission étant terminée, pour la partie du moins à laquelle je pouvais prendre part, dès Ib lendemain je retournais à Paris. Tallien me répondit que tel était son projet à lui-même, et que nous ferions le voyage ensemble. En s' éloignant cédaitil au désir d'apporter à la convention la première nouvelle d'un succès aussi complet qu'inespéré, ou voulait-il se soustraire à la coopération, au spectacle des résultats sanglants que ce triomphe devait entraîner ? je Tignore, ou pour mieux dire j'ai toujours pensé que l'un et l'autre motif contribuèrent à cette résolution. Hoche, de son côté, nous annonça que pour n'être pas témoin des exécutions qu'il n'avait que trop sujet de prévoir, il allait avec douze bataillons rejoindre la portion de son armée qui défendait Saint-Malo et les côtes du Nord, menacées par les Anglais. Le lendemain 22, à six heures du matin, Tallien et moi nous étions sur le chemin de Paris.
Le général Lemoine était resté chargé des opérations relatives aux prisonniers. Le 21 même, à cinq heures du soir, il fit partir pour Auray une première colonne d*émigrés qui de là furent conduits à Vannes. A la tête de cette colonne marchaient Sombreuil, l'évêque de Dol et son clergé ; avec elle MM. de Soulanges, de Broglie, de Rieux, et plusieurs autres officiers royalistes. Elle était surveillée par une faible escorte plongée dans Tivresse, et qui ne pouvait apporter d'obstacle à la fuite des prisonniers pendant un trajet qui se fit en partie dans la nuit, et que sa longueur, sa lenteur et les mauvais chemins rendaient extrêmement favorable à leurs évasions. L'évêque de Dol excepté, vieillard infirme pour qui cette voie de salut était impraticable, elle
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fut ouirerte à tous ceux qui ne manquèrent pas de détermi* nation ou de prudence; malheureusement ils furent en petit nombre.
Deux jours après^ cette première colonne fut suivie d'une seconde, composée des prisonniers chouans et de ceux des régiments à la solde anglaise^ le tout formant trois mille hommes qui partirent du fort à six heures du soir, et qu'on fit arrêter à Auray. Six cents républicains préposés à leur garde n'étaient nullement capables de leur imposer ; et^ s'ils eussent voulu profiter de la nuit^ des localités/ de la disposition des habitants en leur faveur, il leur eût été facile de s'échapper, même de désarmer leurs conducteurs, et de les faire prisonniers. Beaucoup de chouans s'enfuirent à travers la campagne et ne furent point poursuivis ; quant aux émigrés, leur imagination fascinée par de folles espérances leur ferma les yeux sur les indices effrayants qui se multipliaient autour d'eux, et les fit se précipiter tête baissée dans le gouffre qui devait irrévocablement les engloutir.
Des commissions militaires furent établies pour procéder à leur jugement, en constatant leur âge et leur identité. Deux de ces commissions siégèrent l'une à Vannes, l'autre à Auray. Le 29 juillet, M. de Sombreuil fut traduit devant celle de Vannes, ainsi que l'évêque de Dol, MM. Joseph de Broglie, de Rieux, de Soulanges, Lalondel, chef de chouans, etc., etc. Tous furent condamnés à être fusillés, et moururent avec courage et dignité ; les jeunes gens de dix-sept ans et au-dessous avaient été mis hors de cause. On rapporte qu'en face de ses juges Sombreuil affirma sur serment qu'il y avait eu capitulation, et qu'on lui avait promis que les émigrés seraient traités comme simplet prisonniers de guerre; on ajoute qu'adjurant les grenadiers qui étaient présents, il leur dit : <x Répondez, n'est-ce pas devant vous « que j'ai capitulé? » Je passe sous silence les paroles qu'on lui prête à son dernier moment, parce que l'authenticité ne m'en paraît point avérée, et qu'à mon avis elles portent le cachet d'une forfanterie théâtrale peu digne de celui à qui on les attribue.
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J'ai pris l'engagement de prouver que la capitulation invoquée par M. de Sombreuil , et contre la prétendue violation de laquelle le parti royaliste n*a cessé de déclamer^ était absolument fictive; c*est ici le lieu de remplir ma promesse.
Les lois de la république^ lois terribles, cruelles , injustes si Ton veut y mais qui n'en étaient que plus impératives^ mettaient indistinctement les émigrés hors la loi, et dans tous les cas, sous les peines les plus sévères^ défendaient aux agents du gouvernement^ quels qu'ils fussent, de passer aucune transaction avec eux. Rentrés dans leur patrie à force ouverte , à la suite des étrangers qu'ils avaient suscités contre elle^ Jes royalistes vainqueurs n'eussent point obtenu de conditions; vaincus, acculés à la mer, sans moyens quelconques de résistance, puisqu'ils avaient brisé, jeté leurs armes dont la campagne était couverte , comment auraientils été reçus à capituler ? quelle preuve donne -t-on quils l'aient été? quels témoins en font foi? car enfin, à défaut d'un acte écrit, impossible à rédiger dans la conjoncture, de part et d'autre on n'eût pas manqué d'appeler des témoins qui pussent au besoin attester la réalité d'une convention verbale. Supposé que cette convention ait eu lieu, par qui a-t-elle été réglée? — « Par le général Humbert, dit-on « dans un pourparler avec Sombreuil , sous le Fort-Neuf, « moment du dernier copibat. » Je ne crois point à ce pourparler, et j'ai des raisons pour ne pas y croire. Qu'importe, au reste ? de son existence, s'ensuivrait-il l'existence d'une capitulation ? Quel caractère avait Humbert, jeune général en sous-ordre , pour entamer une négociation de cette nature sans l'aveu de son chef qui n'était qu'à deux pas, pour la conclure sans le consulter, au risque de compromettre de la manière la plus grave ce chef pour qui son dévouement allait jusqu'à l'enthousiasme ? La négociation faite avec cet excès d'ifiiprudence dut être sanctionnée, définitivement acceptée; par qui le fut-elle ? par le général HBche ? Dès le princi;:e il a nié même d'en avoir eu connaissance, et, certes sa dénégation ne permet pas l'ombre de l'incertitude. Eutil hasardé lien de semblable sous les yeux des représentants/
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«ans les prévenir^ sans leur adhésion , que dis-je? sûr d'être démenti par eux.? n'eût-ce pas été jouer sa'tête à peine échappée au couteau de Robespierre? Seraient-ce Tallienet Blad ^ui eussent accepté la capitulation de M. de Sombreuil ? A quelle respom^kbiiité ne les eût pas exposés une transgression aussi manifeste , aussi audacieuse des lois qu'ils s'étaient chargés de faire exécuter ? Que l'un d'eux s'y fût prêté, n'eûtil pas craint d'être désavoué par son collègue, peut-être par le général ? Que tous les trois l'eussent consentie , les Sf^ldats ne s'y seraient-ils pas opposés? à cette époque, auraientils souffert patiemment l'atteinte portée à l'intégrité de leur victoire par un traité illicite, presque d'égal à égal, en faveur 4e vaincus, de proscrits, qu'ils regardaient comme des rebelles, des traîtres , et comme autant d'ennemis personnels ?
Sur la foi d'ecclésiastiques attachés à l'évêque de Dol et de quelques officiers royalistes, nombre d'historiens, de narrateurs, ont écrit et répété à la suite les uns des autres, «. que « pendant la conférence de Sombreuil avec Humbert sous le « Fort-Neuf, de tous les points de la ligne républicaine on « avait entendu les cris : Bas les armes! rendez-vous; il ne m vous sera fait aucun mal ! » Encore une fois cette conférence est-elle un fait certain, et ne saurait-elle l'être sans qu'il en soit résulté une capitulation? De plus. Hoche ^ le plus doux, le plus conciliant des hommes dans les relations ordinaires'dc la vie, niais inexorable sur la discipline, dont le •commandement était si sévère, si positif, et qui exerçait tant d'empire sur les soldats. Hoche eût-il supporté qu'au mépris de toutes les lois militaires les siens prissent une telle initiative, et d'un coupd'œil, d'un froncement de sourcils, n'eûtil pas réprimé des acclamations séditieuses?
Immédiatement après la mort de Sombreuil on publia sous son nom une lettre que le jour de son jugement, et par l'inlermédiaire du général, il aurait, de sa prison de Vannes, adressée à l'amiral Warren , lettre spécialement dirigée contre M.ide Puisaye qu'elle accuse de tous les désastres du 21 j.uillety et devenue l'argument banal des royalistes. On y trouve cette phrase :
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« N'ayant plus de ressource^ j'en vins à une capitulation « pour sauver ce qui ne pouvait échapper. Le cri général « de rarmée m'a répondu que tout ce qui était émigré sea rait prisonnier de guerre, et épargné comme les autres : « j'en suis seul excepté. »
Mais M. de Sombreuii était-il donc le maître d*en venir à VM cfxpUxdaUon? a Le cri général de Tannée ! » A-t-il pu appeler l'armée cette petite fraction présente sur le champ de bataille? Quel droit six ou sept cents grenadiers, qui en formaient à peine le douzième, se seraient-ils arrogé de stipuler pour leurs chefs, et pour tous ceux de leurs camarades dispersés dans la presqu'île, restés au fort Penthiêvre, ou dans les lignes de Sainte-Barbe? N'eût-ce pas été démence à M. de Sombreuii de se livrer, délivrer tous les siens, san& autre garantie que les clameurs d'une soldatesque inconsidérée? Ne savait-il pas aussi bien que personne qu'on ne capitule point avec une armée, que conférer avec un général, parlementer devant des grenadiers, ce n'est point capituler? M. dePuisaye, qui discute minutieusement, paragraphe par paragraphe^ la lettre en (jnestion, n'hésite pas à prononcer qu'elle est supposée, qu'il est moralement et physiquement impossible que Sombreuii Tait écrite , et qu'il n'aurait pu l'écrire sans se mentir à lui-même. <t Elle est un faux, s'écrie-t-il, « ou Sombreuii est mort comme un lâche : elle est donc un « faux. » Il fait plus; il prétend prouver que Hoche et Talliei^ furent les auteurs de ce faux, et le jetèrent comme une pomme de discorde parmi les royalistes; imputation absurde, qui n'a pas besoin d'être réfutée , et se réfute d'elle-même.
Le comte de Vauban, dans ses Mémoires, fait sur la lettre attribuée à M. de Sombreuii des réflexions d'autant plus sévères, qu'il ne parait point révoquer en doute son authenticité. « Elle laissa, dit-il, sa réputation et sa fin à jamais en- « tachées. » Et quelques lignes plus bas : « Rien ne peut jus- « tifierM. le comte de Sombreuii d'avoir écrit une pareille let- « tre. Un brave homme, comme il Tétait, doit savoir mourir « froidement, et il s'avilit quand il souille ses derniers moments « par Texpression du désespoir et de la calomnie, d Ce mot
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se rapporte aux inculpations de Sombreuil contre Puisaye, dont Vauban prend vivement la défense. L'un et l'autre tenaient pour chimérique la capitulation, qu'à différentes reprises ils appellent la ^tendue capitulation.
Je ne me le dissimule point : les souvenirs laissés parle comte de Sombreuil militait puissamment contre mon assertion négative et tranchée à ce svget. J'élève à contre-cœur des nuages sur la mémoire d'un homme cité comme un modèle de dévouement, de courage et de malheur, liais enfin M. de Sombreuil affirma qu'il avait fait avec le général Humbert une convention en vertu de laquelle, excepté lui, tous les émigrés auraient la vie^sauve : ce fut dans cette confiance et sur sa parole que trois mille cinq cents royalistesréunissous ses ordres, et qui ne demandaient qu'à se défendre, mirent bas les armes devant six ou sept cents républicains. Ses soldats, ses amis, ses juges, les spectateurs de son procès et de son supplice Tentendirentjusqu'au dernier moment attester Texistence de cette capitulation; et cependant la conscience de M. de Sombreuil lui criait qu'elle n'existait point 1 Depuis trente-six ans je cherche vainement à ce problème une solution qui se concilie avec ce qui est pour moi l'évidence opposée. Dans rimpossibilité d'y parvenir je me vois réduit à deux coi^jectures, dont l'une expliquerait, sans le justifier, un manque de sincérité de lapûrt de M. de Sombreuil, et dont, ou je me trompe, l'autre lui donnerait quelques droits à l'indulgence. .
En alléguant une capitulation, en persistant à l'alléguer, a-t-il voulu se laver d'avance du reproche mérité d'avoir lait preuve d'indécision et de faiblesse, et préféré se rendre, plutôt que de profiter de la bonne volonté de sa troupe et de la supériorité du nombre pour attaquer vigoureusement, et tenter un efibrt généreux qui lui eftt donné le temps d'attendre les vaisseaux anglais, seul moyen honorable et plausible de sauver les restes de l'armée royaliste? ou bien, s'est-il flatté que sa constance à réclamer cette même capitulation, se combinant avec le bruit qui en était généralement répandu» et le vif intérêt qu'il inspirait même à ses ennemis, que cette constance, dis-je, imposerait aux membres des commissions et kl
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déterminerait à Ir clémence en faveur de ses compagnons d'infortune? Peut-être cette fraude pieuse, et personnellement désintéressée devrait-elle trouver grâce aux yeux de l'honneur. Quoi qu'il en soit des deux aperçus que je viens d'exposer, je fais observer qu'ils ne reposent sur aucune donnée, aucune notion particulière, et qu'ils ne m'ont été suggérés que par mon extrême désir de voir s'effacer, ou du moins s'affaiblirune ombre qui, à mes yeux, fait une tache sur une belle réputation.
Témoin de presque toutes les circonstances qui, le 21 juillet, précédèrent la reddition des royalistes, acteur dans quelques-unes, instruit des autres par des renseignements irrécusables, je dois à ma conviction profonde, à l'honneur français, de protester contre un attentat digne des temps et des nations barbares, tel que l'eût été cette capitulation violée dont Thypothèse fabuleuse envenima toutes les haines, et qui, depuis l'événement jusqu'à nos jours , n'a cessé de susciter des accusations non moins atroces que mensongères. J'aurais dû le faire, je l'aurais fait plus tôt; mais quel temps eusseje choisi? Était-ce lorsque la vengeance nationale poursuivait les émigrés de toutes parts et s'appesantissait sur eux avec fureur? était-ce lorsque les calculs machiavéliques d'un despote qui jetait le masque rappelaient ces émigrés dans la patrie qu'ils avaient désertée, trahie, livrée de tous leurs vœux, de tous leurs efforts à la dévastation et à l'esclavage? étaitce lorsque des ovations , des monuments expiatoires étaient décernés à ceux d'entre eux qui, à Quiberon, avaient reçu le prix de leur félonie? Époques fatales! époques de honte et de malheur, où l'ami de son pays et de la liberté ne pouvait que baisser la tète, s'indigner et se taire.
Ainsi que je l'ai dit, à deux jours de distance, les trois mille royalistes restés au fort Penthièvre suivirent la première coloime. Le 23 juillet, à six heures du soir, on les mit en marche pour Auray, où ils arrivèrent à la nuit close , et furent tous ensemble jetés dans l'église du Saint-Esprit, sans distinction d'âge, de nom, ni de grade. La commission militaire établie dans cette ville, et devant qui le général Lemoine les train. 26
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duisit, refusa de les juger et se déclara incompétente ; fondée isur quoi, je Tignore. En quittant Tarmée, Hoche avait écrit ^u comité de salut public pour lui représenter que^ d'accord avec l'humanité, la politique demandait que les insurgés, chouans ou autres, fussent épargnés, et que le glaive de la loi frappât seulement les chefs des émigrés. J'ai toujours "soupçonné que Blad, qui n'était point un méchant homme, avait employé son influence pour déterminer la commission à se récuser, et gagner du temps dans l'espoir que la demande du général, appuyée sur le service important qu'il veuait de rendre, ne serait point sans effets et que pendant le délai nécessaire pour créer et Installer de nouveaux juges, >1 recevrait des ordlres qui modifieraient l'application de la loi, et soustrairaient à sa rigueur la plus grande partie de ceux qu'elle menaçait : vain espoir!
Tallien et moi, partis de Vannes le 22 juillet, nous arrivâmes à Paris dans la soirée du 28, veille du 9 thermidor. Je dois cette justice à Tallien, que depuis le moment de notre départ il ne fat occupé que d'une idée^ celle de sauver les émigrés pris à Quiberon. Elle fqt le thème exclusif de nos ^entretiens, auquel s'associait la recherche la plus active de la, meilleure marche à suivre pour atteindre le but qu'il se proposait, et pour diriger vers ce but l'ascendant et la faveur, dont, selon toute apparence, il allait de nouveau jouir dans '!a Convention, ne fût-ce que momentanément. La nuit, soit en Voiture, soit lorsque la fatigue et la nécessité de ménager nos ^^cortes nous forçaient de nous reposer dans quelque auberge, je l'entendais se réveiller en sursaut, et m'appcler pour recommencer la conversation de la veille, et tâcher de mettre un term^ à son irrésolution qui s'augmentait à mesure <iue nous approchions de Paris. Elle ne se fixa qu'à la porte de cette ville. Le plan qu'il adopta fut de ne point ébruiter son retour, et, le lendemain, de paraître inopinément à la tribune, à l'heure même où l'année précédente il y avait dénoncé Robespierre et ses complices. Là, dans un discours où il ^interdirait toute expression qui pût trahir une arrière-pensée îavorable aux émigrés, il se proposait de tracer avec feu le
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tableau de l'affaire de Quiberon, les suites qu'un pareil succès promettait pour raffermissement et la prospérité de la république^ le désespoir^ l'humiliation de ses ennemis, l'infatigable intrépidité de nos soldats, Théroîsme calme et brillant de leur général, et les faits principaux qui avaient illustré cette journée où peu de troupes combattirent, mais décisive par l'immensité de ses résultats. Après cerécit, et lorsque l'enthousiasme et les transports qu'il ne pouvait manquer d'exciter dans une assemblée aussi impressionnable se fussent calmés, Tallien devait reprendre ]& parole, et, faisant un appel à la générosité nationale, au nom de Thumanité, de la victoire, du général et de son armée, demander entière amnistie pour les insurgés, et que la vie fût accordée aux émigrés, sous la condition irrévocable d'un bannissement perpétuel.
Qu'eussent produit les efforts de Tallien? Mon opinion est restée indécise à cet égard; mais ils ne furent point mis à répreuve.
Pendant l'absence de son mari, madame Tallien, quoique vivant dans une retraite profonde, recevait des visites journalières de Lanjuinais, qui, Breton et député, attachait un double intérêt aux événements du Morbihan, et venait chercher auprès d'elle les nouvelles très-rares qui en arrivaient; en même temps il la tenait au courant de ce qui se passait à la Convention, sL orageuse à cette époque. Bientôt il lui annonça que chaque jour le gouvernement recevait les dénonciations les plus violentes contre Tallien, qu'elles représentaient comme vendu à l'Espagne et au parti de l'émigration; que d'autre part les émigrés divulguaient dans toute l'Europe qu'ils étaient sûrs de lui, disaient hautement qu'un royaliste seul pouvait avoir fait le 9 thermidor, et que l'événement de Quiberon en ferait foi. Lorsque nous descendîmes chez Tallien, Lanjuinais venait de quitter sa femme, après l'avoir avertie que ' les dénonciations se multipliaient à l'infini, qu'elles avaient donné de l'ombrage aux comités du gouvernement, et que des bruits sinistres couraient sur leurs intentions. Cette jeune femme, tout effrayée, s'empressa de faire part à son mari des «confidences de Lanjuinais. Pendant qu'elle parlait, Tallien
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me regardait fixement ; et je lus dans ses yeux que je ne devais plus compter sur son intervention en faveur des prisonniers. Il était tard; je fus obligé de me retirer sans avoir pu l'entretenir en particulier. Le jour suivant, 9 thermidor, je courus chez lui de très-bonne heure ; je ne le trouvai plus, et ne pus le joindre qu'à la Convention, à l'instant où il montait à la tribune.
Lorsqu'il parut, la salle retentit de vifs et nombreux applaudissements. La première partie de son rapport, prononcée telle qu'il l'avait méditée, fut souvent interrompue par de bruyantes acclamations, et suivie de cris dejoie mêlés d'imprécations contre les royalistes MMais je ne m'étais pas trompé sur le changement de ses dispositions relativement aux émigrés prisonniers, et la seconde partie de son discours fut supprimée. Nulle autre voix miséricordieuse ne se fit entendre. Livrée sans contre-poids à son effervescence, à son exaspération naturelle, la Convention fut inexorable, et sur-lechamp les ordres furent expédiés à Auray pour que la nouvelle commission Ht l'application rigoureuse de la lai. Cette commission, composée de militaires étrangers, ne se montra pas moins impitoyable, et prononça la peine de mort contre tous les émigrés en jugement, excepté ceux qui avaient dixsept ans et au-dessous. Â dater du 9 août, huit cents furent fusillés de jour en jour, cinquante ou soixaifte à la fois, dans une prairie à la porte de la ville, victimes déplorables autant peut-être des bravades et de la jactance de leurs amis que de la cruauté de leurs ennemis. Les prêtres, qui s'emparent de tout, ne manquèrent pas de s'emparer de cette catastrophe, et baptisèrent la prairie d' Auray la pnxirie des Martyrs. C'est ainsi qu'ils métamorphosaient en autant de saints tous ceux de leurs champions qui succombaient dans leur querelle,
1 Emporté par m fongne et renyie de prodniie de Teffet, Talliai tenDlnaBoii allocation par l'épisode d'un diien ficappé d'un poignard d'émigré, ei dont la. blessure avait à l'instant montré des signes de poison. Oe fait invralsraiblable sons fat raconté à Sainte-Barbe , aa moment où nous partions, par on officier qui, disait-il. Tenait d*en être témoin , mais ne pat être eonstaf^, fante de temps ; TaUien aurait dû se dispenser d'en parler.
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insérant leurs noms dans les légendes ou annuaires^ rcceptacles d'imposture, de calomnies, d'absurdités, de prétendus miracles, dont ils infectaient ces pays ayeugjément soumis à leurs jongleries et à leur prestige. A mon retour, j'en apportai à Paris plusieurs exemplaires.
Pendant le reste du jour et la nuit qui suivirent le désastre de Quiberon, Tamiral Warren avait tenu autour de la presqu'île des embarcations prêtes à recueillir les royalistes échappés à ce désastre, qui, réfugiés dans les habitations, ou dans les trous et anfractuosités des rochers, parviendraient à gagner ]a côte et les navires charges de les attendre. Le 22 juillet, on fit le recensement de ce qui s'était sauvé : neuf cents officiers et soldats des troupes à la solde anglaise » quatorze cents officiers et soldats chouans, huit cents paysans de tout âge et de tout sexe, en furent le résultat. Ces trois mille individus, distribués confusément sur les vaisseaux anglais, furent transportés dans la petite ile d'IIouat, située à deux lieues de la pointe occidentale de la presqu'île. Us arrivèrent sur ce rocher dénués de tout, n'ayant d'autres vêtements, quelques officiers exceptés, que de misérables haillons imbibés de l'eau de la mer, sans linge, sans bas, sans souliers, sans vivres, et presque sans moyens de s'en procurer. A ces calamités bientôt se joignit un fléau non moins terrible. La malheureuse île d'Houat fut assaillie par une fièvre putride, contagieuse, extrêmement meurtrière, et qui attaquait principalement ceux qui étaient restes plus longtemps dans la mer. En moins de trois semaines elle eut moissonné plus d'un tiers de la population, tant indigène qu'accidentelle.
Une nouvelle imprévue apporta du soulagement à tant d'infortunes, et ranima l'enthousiasme et les espérances des royalistes de l'ouest. Depuis longtemps ils demandaient à grands cris qu'un prince du*sang français vint se mettre à leur tète. Sur les instances réitérées du comte d'Artois, le ministère anglais permit enfin qu'il se rendît à leurs vœux, et qu'il fit partie d'une seconde expédition, presque aussi considérable que la première, qui, sous le commandement du comte de Moira, partit à cette époque de Portsmouth pour les
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côtes du Morbihan. Le prince s'embarqua le 25 août sur ]a frégate anglaise le Jason et yint d'abord toucher h Tile d'Houat. Gharette, prévenu du moment de son départ, le salua de vingt-cinq coups de canon, à la tète de son armée en bataille. Douze jours se passèrent sur le rocher d'Houat à recevoir les dépulations, les hommages de quelques communes du continent, et leurs félicitations sur les exploits futurs de son Altesse Royale. Ces douze jours expirés, un conseil de guerre anglo-émigré fût tenu dans la baie de Quiberon par Tamirai Warren. Il y fut résolu que le comte d'Artois irait attendre à l'Ile-Dieu les renforts dont il avait besoin pour opérer un débarquement sut la côte du Poitou, comme il l'avait promis à Gharette, et qu'en passant il prendrait l'île de Noirmoutiers. En conséquence, l'amiral se présenta devant cette Sic, et la somma de se rendre aux armes de Louis XVIU. Le général Gambrai, qui la commandait, ayant déclaré qu'il avut deux mille hommes de garnison, une nombreuse artillerie, et qu'il se défendrait jusqu'à la mort, on. passa outre. Le 29 septembre, la flotte mouilla devant FUe-Dicu, qui ne pouvait faire et ne fit aucune résistance, et le 2 octobre, le prince descendit à terre avec son état-major et la Termine de cour, dont il faisait son cortège accoutumé.
L'Ile-Dieu devint alors le foyer des intrigues et contre-intrigues de la contre-révolution; ce fut sur ses rochers que s'élaborèrent et se mûrirent les vastes projets dont allaient dépendre le salut et le triomphe de la cause royale. Flattant, caressant Puisaye, brûlant, disait-il, de se réunir à Gharette, le comte d'Artois, à l'en croire, ne respirait que pour se voir à la tête des fidèles royalistes de la Bretagne et du Poitou. L'explosion de ses velléités belliqueuses , ses entretiens journaliers avec Yauban, d'Autichamp, la Béraudière, et autres chefs des insurgés accourus dans l'ile , répandaient la consternation sur les figures et dans les âmes des courtisans, qui déjà se voyaient obligés de suivre leur maître à travers les hasards de la guerre civile... Ici fut terminée cette seconde expédition dont les préparatifs avaient coûté neuf millions sterling à l'Angleterre. Vers le 15 novembre le prince déclara dans son intimité:
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c( Que défiDitivemcnt il ne voulait point aller chowx/mer. » Les visages de cour de s'épanouir et de répéter avec transport : — m Définitivement^ monseigneur ne veut point aller chouan^ u ner. » — Le i7 aumatin^ monseigneur annonça : « Qu'un « cotre arrivé d'Angleterre pendant la nuit avait apporté Torit dre de l'évacuation de l'Ue-Dieu, et celui de son rappel im^ <c médiat. » Le i 8 il remonta sur le Jason avec sa noble suite,, et mit à la voile pour Portsmouth.
Cette fuite absolument imprévue fut un coup de foudre pour 1 es royalistes. Charette la regarda comme son arrêt de mort et la ruine de son parti. A cette occasion^ il écrivit la lettres suivante à Louis XYIII :
« Sire,
« La lâcheté de votre frère a tont perdu. Il ne pouvait pa-^ c( raître à la côte que pour tout perdre ou tout sauver. Son re- <c tour en Angleterre a décidé de notre sort. Sous peu^ il ne a me restera plus qu'à périr inutilement pour votre service^
« Je suis avec respect, de votre Majesté, etc. '
«( Signé Charette. »
Et Charette ne connaissait qu'en partie cette turpitude.
Le comte de Yauban ^ s'était rendu en Angleterre peu de temps après le comte d'Artois. En arrivant à Londres, un de ses premiers soins fut de voir les comtes de VoronsQw et de Staremberg, ambassadeurs de Russie et d'Autriche, avec lesquels il avait constamment entretenu des relations pendant son séjour dans les pays insurgés. Par amitié et pour qu'elle» lui servissent de guides, ils lui apprirent les particularités suivantes qu'ils tenaient de lord Granville et des autres ministres anglais.
Lorsqu'il dut s'embarquer pour aller se mettre à la tête des armées royalistes, le comte d'Artois, au regret des instances qu'il avait faites à cet égard, laissa au duc d'Harcourt«^
• Jft'maireâ de Vomban, édition de 1816, page 832 jusqu'à 879.
440 HISTORIQUE ET SOUVEIflBS DE QUIREROR.
ambassadeur de Louis XVIII près de Ja cour d'Angleterre, l'ordre formel de solliciter de suite celui de sou retour. Les ministres anglais , indignés d'une aussi étrange palinodie, la rejetèrent bien loin. Toutes les démarches qu3 put faire le duc demeurant sans effet, son Altesse Royale prit le parti d'écrire elle-même au gouvernement anglais pour appuyer les sollicitations de son interprète. En attendant des réponses qui n'arrivèrent point, et tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, louvoyant d'île en île pour gagner du temps, le comte d'Artois écrivit deux dernières lettres à lord Granville, qui n'en tint pas plus de compte que des premières. Tout à coup ce ministre reçut de Portsmouth la nouvelle « que le Ja- • son venait d'y rentrer, ayant à bord son Altesse Royale, « qui, de son autorité privée , avait déserté l'Ile-Dieu^ et qui « attendait là qu'on lui assignât une destination, i»
Ces ordres Impératifs et si pressants en vertu desquels le comte d'Artois avait brusqué son départ, ces ordres étaient supposés!...
ici je m'arrête, ma tâche est remplie ; les événements qui suivirent appartiennentà l'histoire générale de la République: à d'autres le soin de les dire.
Rouget de Lisle.