‹ Mémoires sur la guerre de la Vendée et l'expédition de QuiberonChapitre 48 sur 55 · CHAPITRE i · texte numérisé non relu

CHAPITRE i

Prise da fort. — Capitulation. — Belle action de M. de Géiy. ~ Humanité des offiders républicains.

Le 2i juillet^ à cinq heures du matin , les corps qui n'étaient point de service au fort Penthièvre étaient encore dans leurs cantonnements. Nous entendîmes battre la générale. Le régiment d'Hector se rassembla; et M. de Soulange, quoique grièvement blessé à TafTaire du 16 , se mit à notre tète. Nous nous portâmes vers le petit moulin , où M. de Sombreuil était en bataille avec sa division. On ignorait encore la prise du foi*t Penthièvre; on le croyait seulement attaqué.

M. de Sombreuil avait à peine ordonné quelques dispositions y que nous aperçûmes l'ennemi qui marchait sur trois colonnes : deux suivaient à droite Qt à gauche , le long de la mer, pour nous envelopper.

Celle du centre, composée de quelques compagnies de grenadiers et de chasseurs , s'avançait vers notre front, précédée de quelques tirailleurs , qui nous incommodaient beaucoup.

Lorsqu'elle fut à une portée de fusil y un grand nombre de xios soldats passèrent à l'ennemi en criant : « Nous sommes républicains ! » Je n'en remarquai aucun de la division de ]tf. de Sombreuil ni du régiment d'Hector. M. de Sombreuil ordonna de se porter au fort neuf > et de s'y rallier. En nous j rendant, des soldats nous abandonnèrent encore pour se rembarquer. On voyait sur le rivage une multitude de vieillards, de femmes, d'enfants, qui étaient venus chercher un asile à Quiberon , et qui , se précipitant dans les chaloupes, périssaient sous nos yeux. Spectacle déchirant ! Peu occupés de nos malheurs personnels, nous donnions des larmes au •sort de tant de victimes.

Arrivés au fort neuf, M. de Sombreuil y réunit les débris des différents corps. La corvette anglaise Lark vint mouiller

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très-près de terre , et caoonna la colonne du centre ; les deux autres manœuvraient toujours de manière à nous envelopper.

C'est dans cette position que M. de Sombreuil s'avança seul vers Tennemi, et lui fit ,signe de la main. La colonne s'arrêta. Le général Hoche^ qui la commandait , fit quelques pas , suivi de deux officiers de son état-major. M. de Sombreuil , élevant la voix , lui dit : « Les hommes que je commande sont déterminés à périr sous les ruines du fort; mais si vous voulez les laisser rembarquer, vous épargnerez le sang français. » Le général Hoche lui répondit : « Je ne puis permettre le rembarquement; mais si vous mettez bas les armes, vous serez traités comme des prisonniers de guerre. — Les émigrés sont-ils compris dans cette capitulation ? ajouta M. de Sombreuil. — Oui, dit le général Hoche; tout ce qui mettra bas les armes. » Après être convenus des termes de la capitulation, le général Hoche demanda à M. de Sombreuil son nom. Lorsqu'il Teut entendu : « Quant à vous, monsieur, je ne puis rien vous promettre. — Aussi n'est-ce pas pour moi, répondit M. de Sombreuil , que j'ai voulu capituler : je mourrai content , si je sauve la vie à mes braves compagnons d'armes ^ »

M. de Sombreuil revint au fort, et nous dit : *.< Messieurs, j'ai obtenu des conditions aussi favorables que les circons-

1 c L'existenoe de la capitulation a été démentie par Tannée républicaine, et, € oe qui est d'un aussi grand poids, par le général Hoohe. » ( Précû historique de la révolution françaisey par M. Lacretelle.)

Ce témoignage d'un historien grave et contemporain , suffirait pour mettre en doute le fidt de la capitulation, quand d'aiUeurs œ fait n'est appuyé sur aucune pièce, sur aucun document. Mais à l'ocoasioa du monument élevé aux malheuieoaes Tictimes de Quiberon, un journal a récemment discuté l'existence de la capitulation par des raisons d'un grand poids, et qui paraissent puisées dans une connaissance exacte des faits. « L'on ne nie point, dit-U, que des paroles de € paix, des demandes de grâce et des promesses de protection n'aient pu être c échangées entre quelques soldats républicains, au moment uù les deux troupes < s'approchèrent ; mais nul officier républicain ne se fût permis de ratifier comme € des garanties , ces témoignages de la pitié des soldats : les règlements milic taires ne le permettaient pas plus alors qu'ils ne le permettraient aujourd'hui, a

i^Note de VéiUUur.^

tances le permettaient. Je me suis engagé à tous faire mettre bas les armes; posez-les, et qu'on dise à la corvette anglaise de cesser son feu. x» Il nous cacha qu*il s'était dévoué. Quelques personnes qui parlaient anglais s'avancèrent sur le rivage , et crièrent aux chaloupes de ne pas venir, qu'on avait capitulé. La corvette Lark continuait de tirer : M. de Géry, officier de marine , se j^ta à la nage, s'approcha de la corjette , et lui dit de cesser son feu. Fidèle aux termes de la

capitulation, il revint au milieu de nous trouver une mort

à laquelle il pouvait si facilement échapper; mais sa mémoire sera consacrée par ce trait sublime. Quelques instants après, il entra dans le fort trois officiers républicains et plusieurs soldats. M. d'Entrechaux , mon camarade et mon ami, ne m'avait pas quitté dans cette cruelle journée. Je lui proposai de nous approcher d*un de ces officiers, dont la figure m'avait inspiré de la confiance. « Vous voyez , monsieur, lui di&je , combien nous sommes malheureux ; mais évitez-nous des outrages qui nous seraient plus cruels que la mort même. » Cet officier se pencha sur le cou de mon cheval : « Eh ! comment, nous répondit-il, ne serais-je pas touché de vos malheurs ? J'ai servi la même cause que vous; je la chéris peutêtre autant. Je n'ai trouvé pour moi ^ pour ma famille , un asile contre la tyrannie, que dans les aripées républicaines; mais, de grâce, embarquez-vous, s'il est possible. » Nous lui dîmes que les chaloupes avaient été renvoyées, et qu'il

y avait une capitulation 11 nous engagea alors à le suivre.

Nous sortîmes du fort lorsque Tallien y entrait : il était à cheval ; sa physionomie douce et agréable n'avait rien d'insultant. « Voilà , m'écriai-je, une journée bien inattendue ! — — Oui, monsieur, » dit-il avec modestie; et s' approchant de M. deSombreuil : v Ah, combien votre famille est malheureuse I J'espérais la venger, répondit M. de Sombreuil, mais je saurai du moins supporter comme elle mes malheurs. » Tallien ordonna bientôt après de conduire les prisonniers à Sainte«Barbe, qui était le quartier général de l'armée.

L'officier républicain nous conduisit par des chemins différents.

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Nous traversâmes Tarmée sans entendre, je ne dis pas une injure^ mais un seul mot désagréable ; nous apercevions partout un intérêt mêlé de pitié. Parvenus à un poste voisin, notre nouvel ami appela ToflBcier, et lui dit : « Ayez soin de ces messieurs ; ils ont fait leurs efforts pour ménager le sang républicain. » 11 nous serra dans ses bras, et nous quitta. Il eut sans doute une destination particulière, car nous ne le revîmes plus. Puisse cet homme tendre et généreux parcourir un jour CCS lignes, et y lire la profonde impression qu'il a laissée dans nos cœurs 1 L*ofQcier auquel il nous avait recommandés nous fit entrer dans sa tente, et nous offrit du pain très-noir. Il s'excusa sur la qualité et la quantité r tt Notre ration est petite , mais Je suis heureux de la partager avec vous. » 11 ajouta d'une voix basse : <x La république est une belle chose , mais nous mourons de faim. » Mais, lui dis-je, nous serons plus à plaindre que vous. — Détrompezvous, me réponditrà, vous avez deux titres bien puissants ici : vous êtes malheureux et royalistes. Vous verrez avec quel empressement on viendra vous secourir. Vous êtes sur une terre amie et hospitalière ; vous ne savez pas combien vous y êtes désirés. Je viens de la parcourir ; le deuil était sur notre passage ; les mères, en nous montrant à leurs enfants, disaient : Voilà les soutiens de cette horrible Convention I II est certain, ajoutait-il, que vous avez laissé échapper une occasion bien favorable. Si vous aviez eu le plus léger succès, l'événement devenait douteux. Tallien le sentait, et il a employé tous les moyens pour décider les troupes à attaquer le fort. »

Nous cherchions à prolonger notre conversation avec cet homme sim jtle et bon, lorsque des officiers républicains entrèrent dans notre tente, quelques-ims conduits par la curiosité, le plus grand nombre par un véritable intérêt. Tous avaient un ton décent, et s'annonçaient bien. Plusieurs avaient été enfermés pendant la tyrannie de Robespierre ; ils avaient connu le malheur, ils y étaient sensibles, et savaient l'honorer. Ils faisaient leurs efforts pour nous rassurer ; ils nous disaient que l'armée avait appris avec joie notre

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capitulation, et qu*on n'oserait la violer. Ces discours faisaient entrer quelquefois Fespérance dans nos cœurs, et les égards que nous témoignaient les soldats l'entretenaient. Us nous parlaient avec douceur. S'ils retrouvaient un officier de la province ou de la même ville, ils s'en rapprochaient avec empressement, et Ton n'apercevait plus aucune trace de ces préjugés et de ces haines qui ont causé tant de crimes et de malheurs.

A quatre heures du soir, on battit la générale ; on ordonna de réunir les prisonniers, et de se disposer à partir pour Auray.

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