‹ Mémoires sur la guerre de la Vendée et l'expédition de QuiberonChapitre 49 sur 55 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Départ pour Auray. — Je puis me sauver j je rejoins la colonne. — Sommeil tranquille de M. de Sombreuil. — Intérêt touchant que les femmes prennent à nos malheurs. — Sophie.

L'offîcier républicain nous conduisit au rassemblement, et nous recommanda à un de ses amis. Il nous promit de nous informer de tout ce qui se passerait ; « mais, ajouta-t-il, soyez sans inquiétude ; l'opinion est trop prononcée. »

Toute l'armée avait la même confiance, et ne soupçonnait pas la perfidie de Tallien.

A cinq heures, on nous fit placer entre deux rangs de soldats, et nous partîmes pour Auray. Avant le départ, Tofficier républicain qui commandait Tescorte dit à M. de Sombreuil qu'on nous traiterait avec les égards dus à des prisonniers de guerre, mais qu*il espérait que personne ne chercherait à s'échapper. L'escorte était faible, et accablée de fatigues ; les mauvais chemins forçaient à chaque instant de rompre l'ordre et de se jeter dans les champs ; le temps était très-obscur. Obligé de m'arrèter, la colonne me dépassa: je m'égarai, j'appelai à haute voix ; on me répondit, et je m'approchai de deux soldats, qui me reconduisirent au détachenuint. A notre arrivée à Auray, il ne nianqua personne aucun des prisonniers ne se dissimulait pourtant les danger que nous courions ; mais, comptant la vie pour rien et Thon neur pour tout» ils offrirent Texemple d'une fidélité religieuse et héroïque à leur parole.

Avant d'arriver à Aûray, l'officier d'escorte me dit que nous allions être enfermés dans une église, et m'engagea à entrer des premiers, afin de me placer sur un banc de pierre attenant à un pilier. Nous arrivâmes à Auray à neuf heures et demie du soir ; toutes les femmes étaient à leurs fenêtres avec des lumières. Je les examinai attentivement ; je vis l'expression de la plus tendre pitié : des larmes coulaient de tous

les yeux ; les regards se portaient toujours sur nous, et quelquefois avec effroi; ils semblaient craindre d'y rencontrer un fils, un frèrey un ami. Les prisonniers marchaient en silence. La nuit prétait encore à ce tableau je ne sais quoi de plus auguste et de plus attendrissant

Nous fûmes conduits à Téglise indiquée. Je me plaçai sur le banc de pierre. J'aperçus dans le même moment M. de Sombreuil debout, et qui cherchait des yeux une place pour s'asseoir. Je lui offris de partager la mienne'; il accepta^- et ce fut l'occasion de notre connaissance. Il ne cessa de me parler des malheurs de cette journée. Son cœur se dévoila tout entier ; il ne se faisait aucune illusion sur le sort qui l'attendait ; mais, inaccessible à la crainte, cette âme jeune et fière regrettait vivement la gloire. Arrêté dès les premiers pas d'une carrière brillante, il éprouvait surtout la douleur de no pouvoir remplir son avenir. Ce sentiment était surtout tempéré par des souvenirs tendres et touchants : il venait de s'arracher à l'amour, et n!avait pu emporter le doux nom d'époux ! Épuisés de fatigue, nous nous endormîmes. Je m'éveillai le premier ; mes regards tombèrent d'abord sur lui : quel calme ! Je donnai involontairement quelques larmes à tant de beauté, de jeunesse et d'espérance K A huit heures du matin, des officiers municipaux entrèrent dans l'église pour demander la liste des officiers, et les séparer des soldats : on excepta les volontaires nobles de Blois et de Damas. Nous nous trouvâmes cinq cent soixantequinze. Nous fûmes envoyés à une maison d'arrêt, et placés dans sept appartements.

A quatre heures du soir, un détachement vint nous prendre, et nous conduisit sur le chemin de Lorient, où trois mille hommes étaient sous les armes. En traversant la ville, nous aperçûmes les marques de la plus grande douleur. Les habitants étaient convaincus que nous allions au suppUce ; plusieurs parmi nous le croyaient aussi : nous étions

1 J*atte8te id que la lettre de M. de Sombrenll aa oommodoTe VTaien est Téittable; il me ravait lue ; U avait le projet d'en écrfn une an n^ a'Ansktenv.

DES PBISONS D'AURAY. iio

attendris par ce spectacle. J*ai éprouvé souvent que l'ànic qui se fortifie par les outrages, cède facilement aux signes de la pitié. Les soldats cherchaient à adoucir ce que celte marche militaire avait de barbare.

A huit heures, nous rentrâmes dans la ville au son de la musique , qui était couverte par les cris de joie des habitants. On apportait du vin, des fruits, qui nous étaient remis fidèlement par les soldats.

r Le 23^ à huit heures du matin, il entra beaucoup de femmes dans notre prison. Elles étaient de réquisition pour le service de la maison; mais cette réquisition n'était qu'un vain mot', car il leur fallait du crédit pour être choisies. C'était un tableau touchant que de voir des femmes jeunes et jolies nous prodiguer les soins les plus tendres, et se prêter ensuite à des travaux grossiers avec une grâce charmante^ Celles du peuple se distinguaient par leur empressement et leur bonté : un sentiment commun de bienveillance et d'humanité semblait les unir. J'aperçus dans un endroit écarté une jeune fille qui travaillait avec zèle : sa figure était douce et sensible, son maintien timide. Je ne sais quel mouvement secret me porta à m'approcher d'elle, car j'étais bien loin de soupçonner tous les services qu'elle devait me rendre. « Vous paraissez prendre, lui dis-je, un bien vif intérêt à nos malheurs. — Peut-on les voir sans en être attendrie? » Et en prononçant ces mots du ton de voix le plus touchant, elle laissa tomber quelques larmes. Elle ajouta : ce J'ai un frère émigré que j'aime tendrement ; j'ignore son sort. » Je le connaissais beaucoup ; je la rassurai : elle me quitta après ces mots. Je m'aperçus qu'elle avait jeté un regard sur mes habits ; elle revint, quelques instants après, avec un habillement complet. « Ma tante, me dit-elle, se charge de vous nourrir, vous et vos amis; pour moi, je viendrai vous voir tous les jours : croyez que votre sort m'occupera sans cesse. » Je serrai tendrement ses mains ; j'étais ému. J'admirai bientôt les mouvements tendres et heureux de la nature, que la vue du malheur réveille avec tant de force dans les cœurs sensibles. Je vis que si les hautes conceptions du génie ont besoin de la

solitude, les grandes et nobles affections du cœur se développent dans le malheur. Je ne doutais pas qu'il n'existât des rapports inaperçus, il est vrai^ dans le cours ordinaire de la vie, mais que certaines situatio us développent rapidement. Je ne connaissais Sophie que depuis une heure, et déjà elle était mon amie ; déjà elle avait fait pour moi tout ce que peut inspirer une amitié courageuse et active. Depuis ce moment elle ft'a cessé de veiller sur mon sort; les moindres dangers Talarm aient ; ses tendres inquiétudes se confondaient bientôt dans les plus douces consolations. Je m'enivrais auprès d'elle de cette volupté pure que le Ciel semble avoir placée dans le cœur d'une femme modeste et sensible.

Les jours suivants, notre prison fut remplie d'habitants qui nous apportaient des provisions de toute espèce. Les soldats leur disaient quelquefois : « Vous n'aviez rien pour nous ; mais à présent que vos chers royalistes sont ici, vous avez de tout. •-: Eh bien ! citoyens, répondaient-ils, ne faut-il pas secourir les malheureux? »

Le 27, je lus le compte rendu par le général Hoche à la Convention. Sa dernière phrase était : « Les émigrés, placés entre l'eau et le feu, n'ont en d'autre parti que de se rendre. » Il ne parlait pas de la capitulation. Cette réticence m'inspira les plus vives craintes. Je fis prier Sophie de se rendre au pichet; car, depuis le 26, les femmes ne pouvaient plus entrer. £Ue vint surrle-champ. Je la priai instamment de s'informer de notre sort, de me l'apprendre sans déguisement. « S'il est funeste, me dit-elle, je ne pourrai jamais vous l'annoncer. » Je l'assurai que la mort ne m'effrayait pas, mais que, même pour l'éviter, il fallait que j'en fusse instruit de bonne heure. Nous convînmes alors que, si elle ne pouvait pas m'écrire, elle paraîtrait avec un voile noir sur la tète.

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