CHAPITRE IV
Arrivée à Yannes. '— Sitnation des priBOnniers. «- Leurs pensées, leurs souvenirs, — Interrogatoire. — H. de Ooatudarel ne vent pas sauver sa vie par un mensonge.
Noas partîmes à pied^ à dix heures du matin. Il y a cinq lieues d'Ànra^ à Vannes; nous les fîmes en quatre heures. M"« de Bokosel suivait son mari , et ne Ta pas quitté un 4nstant jusqu'à sa mort. Nous admirions le courage de cette femme rare. Ses soins, ses consolations ne se bornaient pas à son mari; sa sensibilité inépuisable se répandait sur •chacun de nous.
A notre arrivée à Vannes , nous fûmes conduits à l'église •du séminaire. Elle fut bientôt remplie d'hommes et de femmes •qui nous montrèrent le même intérêt que les bous habitants >d'Auray. Nous eûmes avec profusion des vivres de toute espèce; chacun s'empressait de nous en offrir, et voulait être préféré; le pauvre et le riche étaient mêlés et confondus. Oh! •combien cette égalité était touchante 1 Nous étions émus jusqu'aux larmes; l'horreur de notre situation disparaissait; une douce illusion nous faisait chérir nos fers ; nous retrouvions notre patrie dans notre prison; nous retrouvions ce peuple tel qu*il fut aux jours de sa gloire et de son bonheur , tendre, humain > généreux; chacun se disait : « Je ne mourrai pas, •du moins 9 sur une terre étrangère! n et puisait un nouveau •courage dans cette pensée. Exilé une seconde fois de ma patrie, ces souvenirs ont encore pour moi un charme inexprimable.
Nous étions cent cinquante dans cette église, le plus grand nombre officiers de la marine. J'y ai passé depuis le 3t juillet jusqu'au 3 août. Ces quatre jours ont laissé dans mou cœur une impression qui ne s'effacera jamais. Tout, dans ce temple, offrait l'image de la mort ; les rangs et les âges étaient confondus. Ici, l'enfant dormait à côté du vieillard, qui laissait
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toiDl)er sur lui un tendre regard ; là, le père serrait son fîls eDtre ses bras : plus loin, l'époux mouillait de ses larmjcs les derniers mots qu'il écrivait à sa femme; deux amis se tenaient étroitement embrassés et juraient de ne plus se separer. Appelait-on quelques-uns de nous pour aller à l'interrogatoire, c'est-à-dire à la mort, tous voulaient les suivre , et prononçaient à la fois un ^dieu éternel.
A ces tableaux de douleur et d'effroi succédaient quel* quefois des scènes douces et touchantes. On se formait en différents groupes; un capitaine de vaisseau était couché sur la paille, entouré d'officiers qui avaient combattu sous ses ordres. Les pensées graves de la vieillesse, les souvenirs choisis des autres âges dominaient tour à tour dans ces conversations; souvent ces entretiens étaient animés par les plus tendres sentlmens de la nature et les plus vifs épanchemens de ramitié... Le recueillement d'un homme plus âgé était quelquefois troublé par la gaieté d'un jeune homme ou les jeux d'un enfant : mais dans cette variété de tons^ d'idées et d'affections, on distinguait la même résignation; et dans ce séjour de la mort, les victimes seules étaient tranquilles. Les habitants de Vannes étaient émus, attendris; mais jamais impression ne fut plus vive que lorsqu'après une prière publique, comme par une sainte inspiration, nous élevâmes presque tous la voix et les mains pour demander au Ciel le bonheur de la France. Les soldats de garde furent d'abord immobiles d'étonuement et d'admiration; bientôt les sentiments religieux se réveillant dans leurs cœurs, ils vinrent au milieu de nous, et interrompirent nos prières par leiu*s gémissements.
Le 31 juillet, dix personnes furent interrogées; le !•' aoûjt, fixante; et le 2, quarante autres. Un of^cier répubU- 'caiu, qui avait été témoin de leur interrogatoire , me dit qu'ils avaient étonné les spectateurs par leur fermeté etia dignité de leurs réponses. Il n'était échappé à aucun le moindre mouvement de faiblesse. Un de mes camarades, M. TronjoUy, dit à ses juges : « Je réclame votre justice pour mon domestique. Lorsque je l'ai fait sortir de France^ i) ignorait
mes projets; il n'a jamais porté les armes; je suis sculcoapable de son émigration, i»
Un autre, M. de Goatudavcl, d'une figure trèsrjenne et trèsagréable , se présenta devant le tribunal. Lorsqu'on lui demanda son âge, il répondît qu'il avait trente ans. Un des juges, entraîné par un mouvement de sensibilité ! lui dit : « Mais, monsieur, c'est impossible*! vous n'avez pas l'air d'en avoir vingt. — Je ne veux pas, répondit M. de €oatudave] , lachcter ma vie par un mensonge. » .
Le 2 août, soixante-dix condamnés furent fusillés à la fois; le lendemain, quarante-deux autres: nous entendîmes la décharge de la mousqueterie. A ce bruit fatal, nous fûmes tous saisis d'un mouvement d'horreur; un prêtre qui était avec nous récita à haute voix les prières des morts.
Eu retraçant ces exécutions barbares , mon cœur frémit encore. Jamais , peut-être , on n'a immolé à la fois tant de victimes intéressantes; une minute vit périr tout ce qui inspire le respect, l'admiration et l'amour. Rien ne fut épargiié, ni la vieillesse vénérable , ni les services éminents , ni les j4us grands talents, ni la plus haute vertu, ni la plus tendre jeunesse. Le corps de la marine a perdu cent officiers*, dont les ims faisaient son orgueil^ les autres son espérance. 0 mes infortunés camarades ! je vous ai survécu , je vou^ pleurerai toujours. Je voudrais consacrer ici vos noms ; mais pourrais-je les honorer assez? Un autre hommage attend votre mémoire ; et, j'en conçois l'heureux présage, un jour viendra où , rentrés dans nos arsenaux déserts, les Français, effrayés de cette solitude, nous demanderont ce que sont devenus ces officiers qui avaient porté dans les deux mondes Ja gloire de leur patrie. Nous leur dirons : « Ces hommes, qu'avaient respectés le temps et le fer de l'ennemi, ont péri oar les mains de vos tyrans. Allez sur leurs tombeaux;
' 1 Bani le nombre d*officten qpe je pooirais dter M, HM. de Soolaiige ci de Froger doiroit être distinguée, l'im par ses longs services, raatre par ses gnui«]fs connaissances dans tontes les parties de la marine, et sortont dans la tactique navale, qni en avaient taXt le digne snooessenr de M. de Pavllfcnu
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faites-y flotter ce pavillon qu'ils avaient honoré , et leurs cendres seront consolées, p
Il restait dans notre église quarante personnes qui obtin rent le sursis que le représentant Blad avait accordé aux .domestiqués et à tous ceux qui n'avaient pas seize ans à l'époque de Témigration, ou qui étaient sortis avant 1789.
On Terra , dans le chapitre suivant, comment j'y fus compris.