‹ Mémoires sur la guerre de la Vendée et l'expédition de QuiberonChapitre 52 sur 55 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

On veat me faire évader. — Mon interrogatoire. -^ Le sursis. — Sentiments de nos camarades, qui yont mourir, et dont le silence nom . sauve la vie.

Le i*' août, à midi, un officier républicain, que j'avais •counuà Auray, entre dans l'église avec un de ses camarades. a Quoi! s'écria-t-il , tous vivez encore ! i» 11 ajouta : «Voilà mon ami, qui n'est pas moins touché que moi de vos malheurs. Le service nous oblige de sortir; nous reviendrons •ce soir : mais si Ton vient demander des personnes pour l'interrogatoire , ne vous présentez pas. »

Les deux officiers revinrent à quatre heures. Celui qui m'avait été présenté le matin , m'examinait attentivement ; je crus reconnaître ses traits : nous avions été élevés ensemble au collège de ***. Les souvenirs les plus doux de l'enfance et les plus tendres sentiments de la nature se réveillant à la fais dans son cœur, il se jeta dans mes bras, et s'écria : v Non, mon ami, vous ne mourrez pas !» 11 ne put prononcer qae ces mots; il me couvrit de larmes. Son camarade, l'arrachant de mes bras, lui dit : « Vous êtes trop ému ; les soldats de garde pourraient concevoir des soupçons. Demain, nous viendrons déjeûner ici , et nous combinerons ,' avec plus de calme, les moyens 'd'obtenir un sursis * c'est beaucoup que de gagner du temps, m

Le lendemain, à sept heures du matin, les deux officiers arrivèrent à Téglise. Nous nous plaçâmes dans un endroit écarté. Je voulus témoigner toute ma reconnaissance à mon camarade de collège : « Quoi ! dit-il avec sensibilité , voos me parlez de reconnaissance ! ne me parlez que de mon bonheur. « Bientôt, entraînés par un mouvement naturel, nous nous rappelâmes tous les moments de notre enfance : ces entretrens ont toujours tant de charmes ! Ma situation y ré-

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•pandaitune dooce mélancolie. Prêt à jeter un dernier regard sur la vie, je le laissais tomber sur cet âge où les plaisir^ ne sont encore que des jeux , et les passions que d'innocents désirs ; où l'amitié , tendre commerce de deux jeunes cœurs^ a toute la pureté et la fraîcheur d'un premier sentiment.

Une heure s'était déjà écoulée dans ces épanchemenis : avec quelle peine nous nous y arrachions! Mon camarade n'avait cessé , pendant ce temps , d'admirer les prisonniers : il me dit que ces exécutions inspiraient une horreur universelle : que les menaces les plus fortes pouvaient seules déterminer les soldats à s'en charger.

Après cette conversation^ nous combinâmes les réponses que je ferais, lorsq«ie je paraîtrais devant le tribunal. 11 fut convenu aussi que je demanderais à être interrogé le premier, et que je prendrais le nom de*'''', sous lequel j'étais peu connu , mais qui pourrait servir à me faire reconnaître dans ma famille , si le sursis m'était accordé*

Le 3 août , à sept heures du matin , je sortis avec tous ceux qu'on vint chercher pour l'interrogatoire. Il avait lieu à l'hôtel deGouvello. •

Voici les détails de mo{L interrogatoire. J'étais vis-à-vis le président ; la galerie était derrière ; il y avait à peu près cent personnes. .

Demande. Votre nom , citoyen ?

Réponse . ***.

D. A quelle époque avez-vous émigré

A. Je n'ai point émigré : je suis sorti de France avant la révolution.

D. Avez-vous porté les armes contre la république ?

H. Non.

D. Mais vous étiez du rassemblement de Quiberon ?

A. Cela est vrai, mais je n'étais pas employé militairement.

D. Étiez- vous noble ?

A. Non.

Alors le président dit : Quelles sont , citoyen , les raisons qui vous ont forcé à sortir de France ?

M. Je suis sorti de France en 1789 , pour aller faire un

rccoumremciit de fonds au nom de la maison de *** , dont les biens étaient à Saint-Domingue. Je m'embarquai à Nantes au mois de mai; j'entrai chez un négociant appelé fverewenefen; j'y restai longtemps. Cet homme, qui m'a tenu lieu de père, ayant éprouvé une banqueroute, fut obligé d'aller en Ecosse. Je me séparai de Jui ; je n'ai pas voulu rentrer en France sous le règne de Robespierre. Me trouvant à Londres sans ressources , le quartier-maître des régiments français m'offrit de tenir ses comptes : je m'attachai à lui. Lorsque nous sommes partis , j'ai cru qu'on allait à Jersey ; je me suis trouvé à Quiberon , et je me disposais à revenir en Angleterre , au moment où le fort fut pris. Citoyen , si je n'avais pas perdu mes papiers avec mes effets , je donnerais les preuves de ce que j'avance; mais j'attends de votre justice que vous m'accorderez un sursis pour me les procurer.

D. Citoyen, le négociant chez lequel vous étiez était-il du parti de l'opposition ?

A. J'ignorais ses opinions politiques.

Alors le président me dit avec douceur : « Soyez tranquille, on vous rendra justice. » A ces mots*, les galeries, qui avaient gardé un morne silence , applaudirent avec l'expression de la joie la plus vive. Je passai dans l'appartement où se trouvaient ceux qu'on allait interroger : je leur recommandai de n'avoir pas Tair de me connaître. M. d'Ëntrechaux se fît passer pour domestique. A midi, la commission leva sa séance; tout le monde était interrogé. A une heure , Sophie vint avec une de ses amies me demainder. Elle prononça à haute voix mon véritable nom. Cet incident pouvait me devenir funeste. Je m'approchai d'une fenêtre, et je lui dis : «Le cito]fen que vous demandez n'est pas ici; allez ce soir à la maison d'arrêt, le citoyen'^'^'^ vous en donnera des nouvelles.» Sophie était si troublée , qu'elle ne saisit pas ce que je lui disais; son amie m'avait entendu , et l'emmena.

Je passai depuis midi jusqu'à quatre heures avec ceux qui venaient d'être interrogés. On aurait dit qu'en approchant de la mort, ils devenaient plus calmes. Un élève de la marine , M. de Payen, qui n'avait que six mois de trop pour ob-

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tenir le sursis , déclara son âge^ quoique sa figure fût extrêmement jeune. Le président insista en vain y et ne put le sauver.

A quatre heures du soir, le détachement chargé de Texécution arriva ; le greffier appela ceux qui étaient condamnés à mort. Le nom de âf. le N*** avait été mal écrit sur le registre; il n'y répondit pas : le greffier passa aux autres. Il allait se retirer, lorsque M. le N^** lui dit : « C'est sûrement mon nom que vous avez prononcé ; » et il suivit. ses camarades *.

Lorsque cet appel fut fini , un caporal lia aux condamnés i€s mains derrière le dos. Pour ajouter à l'horreur de ce spectacle , ils étaient précédés d'hommes qui devaient creuser leurs tombeaux. Vingt-huit allaient périr ; douze avaient obtenu le sursis : M. d*Ëntrechaux et moi étions de ce nombre. Mais , lorsque nos infortunés camarades se tournant vers nous pour la dernière fois, nous dirent : « Ne nous oubliez pas ; nous sommes heureux de vous avoir sauvés; )> nonseulement nous ne sentîmes pas le bonheur de notre situation, mais des sentiments nouveaux s'élevèrent en nous. Nous fûmes prêts à nous trahir, et à demander de. les suivre. Notre cœur, combattu par je ne sais quels remords, déchiré par la douleur, nous fit éprouver des tourments plus cruels que cette mort à laquelle nous venions d'échapper. Une demi-heure après, nous entendîmes la fatale décharge; et presqu'au même instant., nous vîmes passer sous nos yeux les dépouilles sanglantes de nos amis. Je tombai accablé ; j'essayai en vain de goûter quelque repos; des fantômes effrayants me poursuivaient * enfin, après une longue agitation , j'entendis une voix qui calma mes sens :

^ Tons oenx qtd -ont été témoins de ces affreuses exécutions, croyaient qu'au milieu du calme et du courage des victimes, il était impossible de se faire remarquer. Oepeadant, la fermeté de IC. de Eexgarion de Locmaria, officier distingué, étonna même ses camarades. Son frère, major du régiment du Dresnay, avait d^à péri à l*aflaize du 16; son aeveu , H. de Jja/gfi de Volude, jeune homme intéressant, fut manqué deux fois. Les blessésyhors d*état d'être remportés, furent fusillés sor leurs matelas. Cet excès de barbarie est inconcoyablc.

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c'était celle de Sophie > que je n'avais pas encore aperçue^ et qui était entrée dans Thôt^l. Tous ceux qui avaient obtenu le sursis des différentes commissions furent transférés , le lendemain 4 ^ à là tour de Vannes : nous étions cent huir,

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CH^ITRE VI.

• Hon B^our à la tonr de Yannes. — Pitié généreuse d'une femme

du peuple. — Mon éyasion.

Mes deux amis vinrent me voir dans la tour. Je n*essaierai pas de peindre leur joie ; ils jouissaient bien plus que moi de mon bonheur ; ils devaient partir le lendemain; ils voulurent nous donner la journée. Combien ces moments furent délicieux^ et notre séparation touchante ! Tendres et courageux amis, TOUS avez laissé dans notre cœur un long souvenir! entraînés par des destinées difTérentes, nous n'avons pas servi sous les mêmes drapeaux; mais vous avez cru servir votre patrie : illusion funeste, que la gloire semble avoir voulu prolonger, et qui a trop servi vos habiles tyrans! Mais vous êtes restés purs au milieu de tant dé crimes : si j'ai combattu la révolution, vous en avez adouci les malheurs.

Le 6, un soldat républicain à qui M. d*Entrechaux avait remis sa bourse^ lors de la prise du fort^ ayant appris qu*il n'avait pas péri, vint à Vannes pour la lui remettre. Tout fut tranquille jusqu'au 16.

Le 16, les chefs de chouans firent avertir les prisonniers que s'ils voulaient se révolter, ils s'avanceraient dans la nuit pour les seconder. Il y avait dans la ville deux mille prisonniers, et six cents soldats seulement pour les garder. Tout fut découvert par deux soldats du régiment d'Hervilly. On fit placer des canons devant la prison. Sept chefs de chouans furent fusillés sur-le-champ.

Le lendemain, le général Lcmoine vint à la tour, et nous prévint qu'au moindre mouvement, il nous ferait mitrailler tous. Le langage de cet homme féroce indignait les soldats.

Le 18, le représentant du peuple Blad arriva à Vannes : il permit aux habitants d'entrer comme auparavant dans nos salles, depuis huit heures jusqu'à midi, et depuis deux jusqu'à huit. 11 s'empressa de rassurer tous ceux qui avaient des

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parents parmi nous. 11 semblait n'avoir aucune inquiétude sur notre sort, et je crois qu'il était de bonne foi . Nous loi devions déjà le sursis; il avait, en outre, cherché à adoucir notre situation.

Le général Lemoine avait placé les soldats prisonniers dans un camp qui était sur la promenade publique, et vis-à-vis de nous. Nous pouvions être reconnus par ceux de notre régiment. Nous songeâmes dès lors au moyen de nous échapper. Il fallait trouver dans la viUe une maison où nous serions reçus. La maîtresse de celle qu'on nous indiqua, nous attendit pendant huit jours, couchée sur un matelas derrière la porte.

Nous avions sous nos fenêtres, et très-près de nous, deux sentinelles. Un jour de promenade publique, un de ces soldats dit à son camarade : a Je parieVeconnaître les patriotes et les royalistes ; » et voyant passer une femme dont la démarche était noble : « N'est-ce pas, citoyenne, que vous êtes patriote? — Oui, répondit-elle, comme Charette. » Et les deux soldats se mirent à rire.

Sophie était malade depuis le 16. Elle vint me voir le 20. Cette tendre amie avait le pressentiment le plus funeste. Elle me représentait sans cesse que les dangers que je pourrais courir en cherchant à m'échapper étaient bien moindres que ceux auxquels nous étions exposés en restant.

Le 27, rien ne transpirait encore. Le 28, on vint demander deux personnes pour les interroger. J'étais hors d'état de

fournir 1m preuves de ce que j'avais avancé Bientôt après,

j'appris que la Convention avait envoyé l'ordre de faire fusiller jusqu'aux domestiques.

Nous ne nous occupâmes plus alors .que des moyens d'éviter une mort qui semblait certaine. Il y avait, au haut de la tour, directement sous le toit, un petit endroit que j'avais aperçu depuis quelques jours. Nous y montâmes tout de suite avec nos matelas. Nous recommandâmes à nos amis de dire, que nous avions été à l'interrogatoire, et de publier notre mort avec quelques circonstances. On vint chercher les prisonniers jusqu'à midi. A qus^tre heures, nous enten-

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dîmes le bruit de la décharge. A sept heures, on demanda ceux qui restaient. J'entendis Tofûcier qui demandait s'il n'y avait plus personne. On lui répondit que non.

Qu'on se retrace notre situation, dans un espace de siy pieds en carré, obligés de nous tenir debout, et cachés deiv rière nos matelas, osant à peine respirer, craignant à tout moment d'être découverts. Nous avons passé ainsi deux jours, souffrant à chaque minute toutes les horreurs de la mort Je ne dois pas oublier le trait le plus frappant. Après l'exécution des prisonniers, les habitants entrèrent dans la tour^ pour réclamer les effets qu'ils y avaient apportés; on ne voulait pas les leur rendre.

« Gomment, criaient-ils, après avoir massacré ces malheureux, vous voulez encore nous voler! » Une femme du peuple, plus furieuse que les autres, découvre l'endroit où nousétiops, saisît un des matelas, et, nous ayant aperçus : «Non, dit-elle, en s'en allant aussitôt, je me trompais, je n'avais rien ici. »

A neuf heures du soir iious sortîmes déguisés de la tour ^ On nous avait mal indiqué la maison où nous devions aller. Nous entrâmes dans une autre. Nous craignîmes aussitôt d être <lécouverts : « Ne craignez rien, nous dit le maître; je vois que vous êtes de ces malheureux émigrés. Ma maison est à vous ; restez-y. » Nous lui exprimâmes par nos larmes notre sensibilité. Il nous conduisit dans la maison où nous devions aller, et où nous restâmes cachés depuis le 30 août jusqu'au 17 septembre.

Nous avons passé sous silence plusieurs détails de notre évasion : nous aurions craint de désigner nos bienfaiteurs à la rage de no3 assassins.

1 D'aprÊB les informations que j'ai prises, je présome qa*i]j^t s'èta» éohivpé % des pzi8<»is quinze on vingt personnes.

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