LA MARQUISE DE BONCHAMPS
Ma famille est une des plus anciennes du Maine ; son existence remonte au berceau de la monarchie. Un de mes ancêtres paternels, François de Scepeaux, sire de VieilleYille, était maréchal de France sous Henri II; plusieurs autres exercèrent à la cour différents emplois, et furent comblés des bienfaits de nos souverains. Ces souvenirs se conservaient précieusement dans les familles, et la reconnaissance pour nos rois, autant que la fierté de la naissance, les consacraient dans les généalogies. Ma famille a possédé à différentes époques les terres de Duretal, de Baupréau, de la Roche-d'Iré.
Je naquis près d'Angers; nous étions huit enfants, six garçons et deux fiUes. Je passai première enfance dans un «cuvent à Angers ; j'eus le malheur de perdre mon père et ma mère dans la même année; on me nonuna un tuteur, qui me confia aux soins de madame la comtesse de La Tour d'Auvergne et de madame la maréchale d'Aubeterre, mes parentes, qui me firent venir à Paris, et me mirent d'abord à Tabbaye de Port-Royal et peu de temps après au couvent de Belle-Chasse, où j'eus l'honneur d'être présentée à madame la duchessse d'Orléans et à Mademoiselle, qui me traitèrent avec une extrême bonté.
Je restai trois ans à Belle-Chasse. Mon tuteur ne m'en re- ^ que pour me faire épouser M. le marquis de Bonchamps,
s SIEUOIBES
gentilhomme d'Anjou, alors inconnu^ et depuis si justement célèbre.
L'attachement à la religion et la fidélité à son roi étaient dans son sang ainsi que dans son cœur; ses ancêtres avaient glorieusement combattu dans les guerres de religion contre les huguenots; après la bataille de Montcontour, le château de Pierre-Fitte^ appartenant à un de ses aïeux, fut brûlé par les calvinistes, afin de punir le maître de sa fidélité à sa religion et à son roi.
• Gomme c'est surtout l'histoire de mon mari que je veux écrire^ je ne dois omettre aucun des détails qui le regardent; ainsi je vais donner un précis de sa vie avant notre mariage. Gharles-Melchior Arthus^ marquis de Bonchamps , naquit au château du Crucifix^ en Anjou^ le 10 mai 1760, d'une des plus anciennes familles de cette province ^. 11 fit de trèsbonnes études; il avait une taille noble et régulière; son aspect était imposant, son visage agréable, et sa physionomie exprimait surtout la douceur et la bonté '. En 1782, M. de
1 La Chesnaye-des^Bois rapporte dans son IHcticnnaite de la nobleue, tome X, pafse 619, que c les seignefoxB de Bonchampe rendirent , en 1218 , hommage an roi, pour la teire de Piezre-Fitte , en qualité d'écajers ; qne leon armes étaient de gueules à un double txiangle d'or, entrelacés l'un dans l'antre en forme d'étoiles, couronne de marquis, support de lion. »
S M. de Sapinaud a été son ami , et dans les notices de ses touchantes EUgie* vendéenne* , il fait nn portrait détaillé de H. de Bondiamps, dont voici quelques traits :
c Ses manières étaient nobles et gracieuses, ses traits expresedis , ses dieveuç épais et frisés,, ses dents d'ime blancheur éclatante et ses yeux étinoelants d'esprit... n était sensible à Tamitié, il aimait Tétude et les beaux-arts ; le sdr 11 ne s'endormait qu'après avoir fait mie longue lecture. Il cultivait tour à tour les mathématiques, le deaedn, la musique et la lecture.... Sa oonveEsation était instructive et variée; il avait, comme on sait, un courage héroïque et détestait les duels. Pendant que nous étions en garnison à Bedères , deux de nos camarades , renvoyés de régiment, avaient été condamnés & se battre avant leur départ ; M. de Bonchamps s'y opposa en disant : c N'est-ce pas assez de les renvoyer sans les oontcaindre à se tuer? » On se rendit à cet avis. Quant à hd, il n'eut jamiûs aucune affaire, U les évitait avec soin. Messieurs Soyer m'ont dit la belle réponse qu'il fit à Stofflet qui lui avait proposé un cartel : c Non, lionsieur, dit-il, je n'accepte point votre défi ; Dieu et le roi peuvent seuls disposer de ma vie , et notre cause perdrait trop si elle était privée de la vôtre. »
Bonchamps ût la campagne de l'Inde, d*abord en qualité de lieutenant, ensuite il deyint capitaine de grenadiers sous les ordres de M. le comte depuis duc de Damas; il y acquit la réputation d'un excellent officier. La guerre était terminée, nos troupes s'embarquèrent pour revenir en France. Au milieu de la navigation. M: de Bonchamps fut frappé d'une maladie violente, il tomba dans une léthargie, on le crut mort et on ordonna de jeter son corps à la mer; mais un de ses sergents, nommé Yillefranche, se précipita à genoux pour demander un délai et Fobtint. Par ses soins et ses secours, H. de Bonchamps revint à la vie et recouvra promptemont une parfaite santé. Ce fut peu de temps après son retour en France que M. de Bonchamps demanda ma main et que je l'épousai. Aussitôt après mon mariage, nous quittâmes Paris. Mon mari désirant me mener à sa terie de la Baronnière, auprès de la petite ville de Saint-Florent-le-Vieil, nous allâmes d'abord à Angers. Après un court séjour dans cette ville, nous arrivâmes au hameau de ia Meilleraie avant la nuit; le temps était orageux et la Loire si menaçante que les mariniers refusèrent longtemps de nous transporter à l'autre rive. Ils n'y consentirent qu'à condition que mon mari, qui avait navigué sur mer, se chargerait de tenir le gouvernail ; il justifia cette étrange confiance par son adresse et sa présence d'esprit; car malgré la fureur de la tempête et la violence du vent, nous débarquâmes à un moulin voisin du château de la Baronnière, où nous fûmes obligés de nous rendre à pied par une nuit très-obscure. Mon mari loua beaucoup mon courage, ce qui me ùt supporter sans peine toute cette fatigue. Je n'étais occupièe que du soin de mériter ses éloges; ce premier essai de mes forces physiques et morales me fit connaître qu'avec le désir d'obtenir l'approbation de ce qu'on aime, et en s'interdisant des démonstrations de frayeur, on peut facilement supporter sans faiblesse les plus grands dangers.
Je passai au château de la Baronnière deux mois, qui furent les plus heureux de ma vie; une affection mutuelle, aussi. tendre, aussi vive que légitime, les vertus de M. de Bonchamps, la perfection de son caractère, tout me promettait
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un bonheur dont rien ne troublerait le charme et la pureté y je jetais avec sécurité les yeux sur l'avenir ; je ne pouvais y découvrir qu'une seule peine, celle d'être séparée de mon mari tous les ans pendant le temps qu'il était obligé de passer à son régiment. Ce moment si redouté arriva enfin; M. de Bonchamps me quitta pour aller rejoindre sen régiment qui était alors à Longwy. Il revint me trouver au bout de six mois à la Baronnière; notre réunion me causa la dernière joie pure et sans mélange que j'aie goûtée sur la terre ! Bientôt les oragespolitiques vinrent anéantir pour jamais cette félicité que ''avais crue si solide; et lorsqu'on exigea des militaires unserment contraire à la dignité royale et aux vrais intérêts de la France^ mon mari donna sa démission : il résolut de se consacrer à sa famille et à la solitude. Il revint dans son château déplorer avec moi les malheurs qui menaçaient la France^ et dont il n'entrevoyait néanmoins qu'une légère partie ; son âme sensible et généreuse n'était pas faite pour les deviner tous. Confidente de ses pensées les plus intimes^ je m'affligeais surtout avec lui des progrès effrayants de l'irréligion, a C'est l'impiété, me disait-il, qui a préparé la fermentation générale ; c'est elle seule qui peut produire des maux durables, en sapant tous les fondements de la morale. Elle confond toutes les idées du juste et de l'injuste; elle ébranle toutes les constitutions humaines ; où ce torrent s'arrêterat-il? Et la génération qui s'élève sera-t-elle plus sage et plus éclairée que celle qui lui enseigne à rejeter toute discipline, et à diviniser les passions? »
Ces réflexions si douloureuses nous arrachaient des larmesamères; néanmoins l'exemple de mon mari maintenait les mœurs et la religion dans toute l'étendue de sa terre : tandisque presque toute la France, et surtout Paris, se livraient au délire le plus coupable, nous trouvions toujours autour de nous l'innocence et la paix de l'âge d'or.
Cependant la révolution marchant avec rapidité vers son but, mon mari, dans l'espoir d'être utile à la bonne cause,, voulut quitter sa tranquille habitation pour aller au centre du tumulte et des révoltes. 11 partit pour Paris et m'emmena
DE MADAME DE BOUGBAMPS. Il
a\ec lui. A Tépoque affreuse du 10 août, messieurs Henri de La Rochejaquelein et Charles d'Autîchamp, qui faisaient partie de la garde constitutionnelle, Tinrent chercher et trouvèrent on asile momentané chez mon mari.
Le 2 septembre suivant, on fit dans notre hôtel les recherches les plus scrupuleuses fondées sur une dénonciation portant qu'il y avait de la poudre cachée dans cet hôtel; effectivement, M. de Bonchamps avait enfoui dans le jardin un petit baril de poudre, mais qui heureusement échappa à toutes les recherches. M. de Bonchamps ^ voyant qu'il était impossible d'arrêter Télan destructeur de larévolution^ prit le parti de retourner dans sa terre. Nous partîmes à la faveur d'une loi qui permettait la circulation des personnes et des grains. Nous voyagions jour et nuit^ et nous apprîmes à la Flèche qu'un bataillon de Nantois était en route pour vemr soutenir la Convention à Paris : cette troupe campait dans les champs de la ville, nous nous trouvions dans une situation fort périlleuse ; car la prétendue loi qui nous avait autorisés à passer les barrières de Paris n'était qu'un piège artificicusement tendu pour se saisir avec plus de sûreté, c'està-dire avec moins d'éclat, des victimes innocentes qui cherchaient à se soustraire aux persécutions des comités exterminateurs du Salut public. Le bataillon dé Nantes arrêtait tous I ijss voyageurs. M. de Bonchamps, piofitant de l'obscurité de la nuit, eut la hardiesse de nous frayer une route au milieu de ! CCS soldats; nous passâmes pour ainsi dire dans leurs rangs i sans être aperçus, et ensuite nous eûmes le bonheur d'arriver sans accident à notre château de la Baronnière.
De retour en Anjou, il était impossible que mon mari ne fût pas en butte à tous les hommes pervers pour lesquels sa Tertu était un reproche continuel. Bientôt, accusé de sédition, il fut obligé de comparaître au tribunal de Maine-et-Loire, et ce ne fut pas sans peine qu'il se tira de ce dangereux pas; ear il suffisait alors d'avoir de la fortune et de l'honneur pour être criminel. Ce que je souffris pendant que M. de Bonchamps se défendait à ce tribunal est inexprimable, car je n'avais point de courage en son absence I
Llmagination noircie par les premiers excès de la révolution, je me représentais avec horreur les dangers que devait courir un homme fidèle à la religion et à la royauté au milieu de ses ennemis assemblés pour le questionner et pour le juger.
Les révolutionnaires ne s'en tinrent pas à cette première tentative contre mon mari ; des journaliers qui travaillaient dans sa terre attachèrent à un arbre un bonnet de la liberté, et enFuite s'écrièrent publiquement : à bas! à bas! Cet incident excita une grande rumeur et faillit faire emprisonner M. de Bonchamps; mais sa sagesse et sa prudence triomphèrent encore de cette nouvelle méchanceté, car il n'est pas douteux que ces journaliers n'eussent été payés secrètement pour jouer cette espèce de scène.
Tout le plan de circonspection de M, de Bonchamps fut renveisc par l'affreuse nouvelle de l'assassinat du roi. En apprenant cette horrible catastrophe, mon mari fut pénétré d'une si profonde douleur et d'une indignation si véhémente, qu'il en tomba malade, et pendant plusieurs jours je tremblai pour sa vie!..., A cette même époque la Convention ordonna la levée de trois cent mille hommes; ce qui porta au comble la désolation des habitants de nos campagnes, c'est-à-dire dans toute cette partie de la Vendée connue sous le nom de Bocage. Le soulèvement y fut presque général sur deux pioints assez éloignés l'un de l'autre, à Challans, en Bas-Poitou, et à Saint-Florent, sur les bords de la Loire. Ce soulèvement, loin d'être une révolte, fut la défense la plus légitime qu'un peuple puisse opposer à la persécution la plus tyranniquc. Ce peuple, fidèle au culie religieux et à la race antique de ses rois, ne prit les armes que pour venger les meurtres et pour résister à des barbares teints de sang, qui, dans leur fureur sacrilège et régicide, venaient d'immoler le monarque le plus vertueux, en renversant à la fois le trône et les autels.
A la nouvelle du soulèvement de notre canton, la Convention ordonna aux troupes qu'elle envoya dans la Vendée d'exterminer hommes, femmes, enfants, jusqu'aux animaux^ jusqu'à la végétation ^ Telle fut la rage inouïe que lui ins-
1 L'Esprit-Saint dit dans rAnden Testament : c Lorsque Yonfl mettxes le
pira la résistance des Vendéens à son décret &\\v la milice. Le tirage avait été indiqué pour le 10 mars, à Saint-Florent; toute la jeunesse s'y rendit, mais bien décidée à ne pas se soumettre. On les harangua^ et ce fut pour les insulter par des expressions pleines de mépris, auxquelles on joignit d'horribles menaces; on fit plus : une pièce de canon fut braquée contre eux. Le feu partit, et les jeunes gens furieux s'élancèrent sur la pièce de canon, et l'enlevèrent. Alors tout S3 dispersa devant eux; la maison du district ({n'occupaient les républicains fut pillée, leurs papiers brûlés; on s'empara de leur caisse dont les vainqueurs se distribuèrent l'aident qui fournit aux réjouissances de cette première victoire. Ils avaient triomphé de la gendarmerie, ils s*étaient emparés de deux couleuvrines et de quelques fusils; mais ils n'avaient point de chefs, et quand la première ivresse du succès fut passée, ils ne pensèrent pas sans effroi que les républicains allaient revenir avec de nouvelles forces, et qu'animés, de plus, par la vengeance, on devait s'attendre à une rage sans miséricorde et à des cruautés atroces.
Ils sentaient qu'un chef expérimenté pouvait seul les sauver; leurs regards se tournèrent naturellement vers mon mari. Ils envoyèrent une députation à la Baronnière pour le prier de se mettre à leur tète. D'abord il demanda du temps pour réfléchir à leur proposition ; mais comme ils insistaient avec la plus vive ardeur : « Eh bien ! leur dit M. de Bonchamps, « ètes-vous irrévocablement décidés à tout sacrifier à la a cause sacrée que vous voulez défendre ? promcttez-vous'de « ne jamais l'abandonner? — Oui! oui! s'écrièrcnt-ils tous à « la fois. — Jurez donc avec moi d'être fidèles à notre sainte « religion, reprit M. de Bonchamps, à notre jeune roi détenu « dans les fers ; enfin, à la royauté, à la patrie. » Tous prêtèrent ce serment aux acclamations de vive le roi! vivent les princes ! mourons s'il le faut pour la défense du trône et
tiégn derant nne ville , n'abattes poiut les arbres qoi portent tles fruits dool on peut manger, et tous ne renvorserex point à conps de cognée les arbras da paj8 d'alentour. » iDeutéronome, chap. 95.)
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des mUels! M. de Boiichamps reprit la parole pour les exhorter fortemcnf^ au nom de la religion et de Thumanité. à s'abstenir à jamais des cruautés qui accompagnent presque toujours les guerres civiles. Ils le promirent^ et en général ils ont tenu parole^ du moins il a toujours suffi de leur rappeler les maximes de l'Évangile pour les faire renoncer surle-champ à de cruelles représailles. Mon mari partit pour Saint- Florent avec la députation ; il voulait monter à cheval, mais les paysans s'y opposèrent en le conjurant d'y aller à pied comme eux : il y consentit. J'avoue que cette circonstance ajouta à ma peine ; Texigence de ces paysans me parut d'un mauvais augure, et me fit craindre pour la suite leur désobéissance ou leur manque d'égards pour le général qu'ils venaient d'élire. Mais en cela je me trompai; car ils lui ont toujours donné les preuves les plus constantes de soumission et de dévouement. Je n'oublierai jamais le discours que m'adressa M. de Bonchamps en s'engageant dans cette grande entreprise : tt Armez-vous de courage, me dit^il, redoublez de « patience et de résignation, vous en aurez besoin; il ne faut a pas s'abuser, nous ne devons point aspirer aux récom- <t penses de la terre, elles seraient au-dessous de la pureté « de nos motifs et de la sainteté de notre cause. Nous ne a devons même pas prétendre à la gloire humaine : les « guerres civiles n'en donnent point Nous verrons brûler nos « châteaux^ nous serons dépouillés, proscrits, outragés, ca- « lomniés, et peut-être immolés! Remercions Dieu de nous « accorder ces lumières, puisque cette prévoyance, en re- A doublant le mérite de nos actions, nous fera jouir par « avance de l'espoir céleste que doivent donner la constance « inébranlable dans les périls, et le véritable héroïsme dans « les revers. Enfin élevons nos âmes et toutes nos pensées « vers le ciel : c'est là que nous trouverons un guide qui ne a peut égarer, une force que rien ne saurait ébranler, et un Il prix infini pour les travaux d'un moment. »
Ainsi s'exprimait et pensait M. de Bonchamps, assez grand, assez désintéressé pour pouvoir se passer de la gloire. Il en acquit une cependant que l'esprit de parti n'a jamais pu obs-
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curcir et dont le temps n'effacera point le souTenir, parce qu'elle est aussi pure qu'elle fut éclatante. J'éprouvai un affreux déchirement de cœur en voyant partir mon mari^ tout seul et à pied, au milieu de cette multitude de paysans iadisciplinés. Je restai à la Baronnière avec mes deux enfants, un garçon et une fille, l'un et l'autre dans l'âge le plus tendre. D'ailleurs j'étais grosse, et ce fut la raison qui m'empêcha de suivre mon mari. Il m'écrivait toutes les nouvelles, et m'envoyait régulièrement deux ou trois messages par jour. Je n'ai jamais versé tant de larmes que durant cette séparation.
Par une suite de l'insurrection, les prêtres intrus cpiittèrent les paroisses, et les anciens curés reprirent leurs fonctions; ils furent accueillis avec enthousiasme par tous les villageois. Je fis chanter une grand'messe par le curé de la chapelle , M. Gourgeon>> confesseur de mon mari. Je distribuai à tous mes paysans des cocardes blanches et un drapeau avec des fleurs de lys. Je les fis avec mon linge et mes robes, n'ayant point d'étoffe. Je n'ai jamais cousu et brodé avec autant d'ardeur et de plaisir.
Sur ces entrefaites, Gathelineau, simple paysan, à la tète de deux cents Vendéens armés de bâtons, s'était emparé deJallais, de Chemillé^ de GhoUet, et de toute l'artillerie qui défendait ces villes; mais le défaut de munitions empêchant Tarmée royale de profiter de tant de succès, elle se replia, d'après les conseils de mon mari, sur Beaupréau, et de là sur Tiffauges : cette retraite la sauva.
Pendant que M. de Bonchamps conférait avec les autres chefs vendéens, il apprit qu'un détachement de bleus incendiait notre château de la Baronnière. Ses chasseurs qui en apportaient la nouvelle demandèrent à fondre sur cette poignée de forcenés. « Mes amis, répondit le général, je vous remercie des preuves d'attachement et de fidélité que vous me donnez chaque jour; mais je ne souffrirai pas qu'il soit versé une seule goutte du sang des soldats de mon roi pour la défense de mes propriétés. » Vainement un de ses amis lui répétait que cette modération ruinerait sa famille. « Nous en
aurons toujours assez, répliqua-t-il, si j*ai le bonheur de revoir mon roi sur le trône; autrerrent nous n'aurons plus besoin de rien. i>
Après la clôture des Pâques^ les Vendéens reçurent Tordre de se rassembler à Ghollet vers la fin d'avril : le plan était d'attaquer Bressuire, Argenton et Thouars. Déjà mon mari , dans plusieurs rencontres, avait battu le général Ligonier, et venait de le contraindre de se replier sur Doué. Cet avantage ouvrait les portes de Bressuire et d'Argenton ; l'armée continua vers Thouars sa marche triomphante.
La position de cette ville est très-forte; on la regardait jadis comme la clef de TAnjou et du Poitou. Défendue par le Thoué qui la couvre au couchant et au midi, elle n'est dominée par aucune élévation. Commandés par mon mari et MM. de La Rochejaquelein, de Lescure, d'Ëlbéeet Stof{let,les royalistes commencèrent leur attaque à six heures du matin. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein canonnèrent le pont de Yrine,mais sans succès. Bientôt les munitions manquèrent; M. de La Rochejaquelein courut en chercher. Resté seul dans le 'commandement de ce point d'attaque, M. de Lescure prit un fusil, et s'élança sur le pont au milieu de la mitraille de l'ennemi; il eut ses habits percés de balles. Ce fut alors que mon mari, comprenant qu'il était impossible d'enlever de front la position de Yrinc, conçut le dessein de la tourner en passant un gué qui se trouve à une demi- lieue de la ville. Il s'y porta donc avec toute sa cavalerie, passa le gué, tomba sur le flanc des volontaires de la Vienne, et malgré la plus vive résistance, les culbuta par des charges réitérées. 11 trouva ensuite les Marseillais qui s'étaient formés en carré; mais les ayant enfoncés et sabrés, il vint fondre sur le flanc du centre des républicains, que MM. de Lescure et de La Rochejaquelein tenaient en échec sur la position de Vrine. Cette manœuvre força le général Quétineau d'abandonner la position ; mais au lieu d'effectuer sa retraite sur Loudun et sur Poitiers,ilse renferma dans Thouars. Les Vendéens y pénétrèrent; tous les chefs se couvrirent de gloire. Le général Quétineau prisonnier avec une partie de son armée ei de son
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état-major, cinq à six mille fusils, douze pièces de cauon, et vingt caissons tombèrent au pouvoir des Vendéens : tel > furent les résultats de cette glorieuse journée. Après avoir désarmé les prisonniers^ les chefs vendéens leur firent prêter serment d'être fidèles à Louis XVII^ et de ne jamais porter les armes contre ses troupes. Quelques-uns prirent parti dans l'armée vendéenne; les au^s eurent la faculté de retourner dans leurs foyers.
Bien que le général Quétineau se fût rendu recommandable par sa modération, il aurait pu s'attendre à ces traitements rigoureux qui sont trop ordinairement la suite des guerres civiles : loin de là, il fut accueilli ayec la plus grande générosité, et malgré les représentations des officiers et des soldats, M. de Bonchamps eut la noble confiance de le faire toucher dans sa chambre. Il est vrai que ce général, quand il était maître de Bressuire^ avait rendu service à M. de Lescure qu'il aurait pu faire arrêter, sachant qu'il y était caché. Par reconnaissance, MM. de Bonchamps et de Lescure lui offrirent de rester avec eux sans combattre et prisonnier sur sa parole. Malgré les plus yives instances, il refusa et retourna à Paris où, conduit àTéchafaud, il paya de sa tête sa fidélité républicaine.
De Thouars mon mari se porta sur Parthenay, et ensuite sur la Ghâteigneraie^ où commandait le général Chalbos : après quelque résistance de part et d'autre, ce poste fut emporté. A la suite de ces grandes victoires, mon mari fut obligé de licencier momentanément une partie de son armée; car nos soldats, presque tous paysans, voulaient toujours, après les batailles, retourner quelque temps à leurs travaux. Cette habitude inébranlable fut souvent funeste aux opérations de notre armée. Mon mari passa à Ghollet tout le temps de ce repos forcé; il fut convenu qu'on attendrait son retour pour marcher sur Fontenay, où les républicains s'étaient concentrés à la suite de leurs revers; mais le lendemain de son départ, M. de Charette arriva avec sa petite armée, et M. d'Elbée voulut absolument tenter sans plus de retard cette entreprise qui échoua complètement. La déroute
fut entière; quatre cents royalistes perdirent la vie; toute leur artillerie et, ce qui leur fut le plus sensible, la fameuse Wvtie'Jeanne tombèrent au pouvoir du vainqueur. Dans cette funeste journée, M. D'Ëlbée, qui combattait toujours au premier rang^ reçut une blessure à la cuisse.
Les restes de Tannée vaincue se replièrent sur Parthenay. On tint conseil à Ghâtillon^ et on résolut de se reporter sur Fontenay, et à tout prix d'en chasser Tennemi. Cette fois on invita mon mari à venir se joindre à la grande armée. Sûr de réparer le mal c[ui s'était fait en son absence^ il se hâta de rappeler ses troupes. Les autres généraux^ réunis à Ghâtillon^ avaient unejoumée d'avance sur M. de Bonchamps, mais il dut au bon ordre, à la régularité de sa marche, d'arriver aussitôt qu'eux à Saint-Pierre de Ghemiilé.
Avant l'affaire, Tévêque d'Agra, à la tète de quelques aïk très prêtres revêtus de leurs habits sacerdotaux, harangua les soldats en ces termes :
a Race antique et fidèle des serviteurs de nos rois, pieux « zélateurs du trône et de l'autel, enfants de la Vendée, ik marchez, combattez et triomphez : c'est Dieu qui vous l'or- « donne. »
L'armée entière répondit avec enthousiasme qu'elle obéirait, et tint parole : cette belle harangue devint une prophétie.
On confia à mon mari le commandement de l'aUe droite; il l'accepta parce que c'était le poste le plus difficile et le plus périlleux. Entre Fontenay et la forêt de Bagnard, est une plaine d'à peu près un tiers de lieue; à l'extrémité de cette plaine, coule la rivière de la Vendée. L'armée royale avait sa gauche appuyée à cette rivière, et sa droite s'étendait à découvert dans la plaine. C'était par une suite de la même disposition qu'à la première affaire l'armée vendéenne avait été tournée et battue. Pour obvier à ce grand inconvénient, M. de Bonchamps replia sa droite en ordre oblique, jusqu'à la lisière de la forêt, de sorte que la ligne formait un angle saillant avec le centre et la gauche. Ce mouvement déconcerta l'ennemi; voyant cette hésitation, mon mari le fit atta-
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quer sans balancer, l'arme an bras, et ne devant commen* cer le fou qu'à cinquante pas. La première décharge fut trèsmeurtrière , et étonna tellement les républicains qu'après une faible résistance ils se replièrent sur la yille. Mais les Vendéens, les poursuivant avec leur impétuosité ordinaire sous le feu de douze pièces de canon placées sur les ruines d'un vieux château qui dominait la plaine, ne parvinrent jamais à se rallier. La valeur et l'habileté de M. de Bonchamps décidèrent cette grande victoire; il fut admirablement secondé par la bravoure des chefs et des soldats.
Au moment où l'affaire s'engagea, M. de Lescure soutint sa haute réputation de la manière la plus brillante. Seul, il s'avança à trente pas de l'ennemi en criant vive le roi! Six pièces de mitraille lui répondirent. Quoique ses habits fussent criblés de balles : «c Mes enfants, dit-il aux Vendéens, vous voyez que les bleusne savent pas tirer. » A ces mots mille voii s'écrièrent : <k Allons reprendre Mario-Jeanne, » Armés seulement de bâtons, les paysans s'élancent sur les pièces et s'en emparent; M. deBonchamps jette le plus grand désordre dans la gendarmerie républicaine qui, se précipitant sur les bataillons de l'Hérault et sur les volontaires de Toulouse, les entraine dans sa fuite ; tout cède, tout se disperse, vainqueurs et vaincus entrent pèle-mèle dans les murs. On vit alors un spectacle non moins terrible que touchant. M. de Lescure s'était précipité un des premiers dans la ville. Tandis que des soldats ennemis se prosternaient à ses pieds pour lui demander la vie, d'autres lèvent le bras pour le frapper. Mon mari, ainsi que M. Forôt, lui firent un rempart de leurs corps. Accourant au cri de vive le roi! les Vendéens ne tardèrent pas à remplir toute la ville; les républicains étaient muets de terreur; mais mon mari et M. de Lescure ne cessaient de les rassurer par ces paroles généreuses : A bas les armes, grâce aux vaincus!
Mon mari, qui, de l'aveu de tout le monde, avait rassemblé sur lui la principale gloire de cette journée, y fut blessé par un misérable qui s'était jeté entre les jambes de son cheval, se disant père de sept enfants. M. de Bonchamps lui avait
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accordé non-seulement la vie^ mais encore la liberté. Ce traître, en s'éioignant, se retourna soudain, et tira un coup de fusil à son bienfaiteur. La balle déchira les chairs de la poitrine, et cassa la clavicule. On le porta sur un brancard au château de Landebcaudière, près Tiffauges. Malgré sa blessure, M. de Bonchamps avait engagé M. de Lescure à courir aux prisons, pour délivrer les prisonniers. Cette bataille, la plus brillante que les Vendéens eussent livrée jusqu'alors, mit en leur pouvoir quarante pièces de canon, un grand nombre de fusils, des poudres et des munitions de toute espèce. On trouva dans la caisse militaire pour vingt millions d'assignats, qui furent brûlés parce qu'ils n'étaient pas au nom du roi; mais on appliqua au besoin de l'armée neuf cent mille francs en numéraire^ que la même caisse renfermait. On porte à dix-huit cents le nombre des morts et des blessés qui jonchaient le champ de bataille, et celui des prisonniers s'éleva jusqu'à trois mille.
Tandis que ces événements occupaient mon mari, il m'avait fait dire de me rendre avec mes enfants à Beaupréau, parce que l'ennemi se dirigeait vers la Baronnière. Le tocsin sonnait, je n'eus que le temps de me sauver à la hâte. Je fus obligée de prendre des chevaux de fermiers, tous les nôtres ayant été saisis par les réquisitions : je plaçai mes enfants dans l'un des paniers attachés sur le dos des chevaux, avec quelques joujoux pour les empêcher de crier ; l'autre panier fut rempli dé poudre, de fusils, de pistolets appartenant à mon mari. Le cheval qui portait mes enfants ayant été effrayé, s'emporta et les renversa. L'effroi que me causa leur danger fut tel que, deux jours après, je fis une fausse couche de cinq mois. Pendant les deux premiers jours qui précédèrent ce cruel accident, je fus obligée de continuer la route, de rester à cheval, et malgré les plus vives douleurs, d'affecter une grande tranquillité, afin de ne pas décourager nos paysans. J'arrivai à la Gaubretière, en Poitou, chez madame de Boisy, où je reçus les plus tendres marques d'affection. Je fus à toute extrémité; je ne dus ma guérison qu'aux soins qui me furent prodigues. J'étais à peine rétablie, lorsque je vis arriver mon
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mari, blessé à la bataille de Fontenay. De cette dernière ville à la Gaubretière, il y a quinze lieues au moins. Pendant tout le (rajet, M. de Bonchamps fut porté par ses soldats qui se disputaient cet honneur^ et qui voulaient le partager tour à tour. Ce fut une bien triste réunion que celle où je le revis dans un tel état. J'étais moi-même convalescente ; nous fondîmes en larmes en nous embrassant.
Craignant pour la vie de mes enfants (car les bleus massacraient tout sans distinction d'âge ni de sexe), j'allai m'établir dans les bâtiments de la Baronnière, seuls débris du château échappés à la rage des bleiis. Après que mon mari eut été blessé à Fontenay, il délégua M. le chevalier de Fleunot pour commander à sa place. Autant la présence de mon mari inspirait de confiance et d'ardeur aux Vendéens, autant elle jetait de terreur dans les rangs ennemis ; aussi au moment où l'affaire s'engagea, entendit-on les républicains crier aux royalistes : « Si tu n'as pas Bonchamps, tu vas être bien battu. y>
De Fontenay, on marcha sur Niort, où le drapeau blanc remplaça le tricolore. Les vainqueurs trouvèrent dans les prisons de cette ville un grand nombre de leurs prêtres, destinés à l'échafaud, et qu'ils se hâtèrent de rendre à la liberté. Mon mari, après sa blessure, ne s'était séparé de l'armée qu'après avoir exhorté les chefs et les soldats à donner toujours l'exemple d'une clémence chrétienne envers les républicains si barbares pour les prisonniers royalistes. Cette humanité, prescrite par l'Évangîe, eut un grand éclata Niort. On trouva dans les prisons plusieurs républicains détenus pour dettes; ou leur donna à tous la liberté, en exigeant leur parole de ne plus porter les armes contre le roi.
M. de Bonchamps recouvra la santé. Je n'ai jamais joui plei» nement du bonheur de la lui voir reprendre, puisqu'il n'en profitait que pour aller s'exposer à de nouveaux dangers 3 je gémissais toujours en secret lorsque je le voyais quitter son lit, bien certaine que, deux jours après, il monterait à cheval pour aller rejoindre l'armée. En effet, à peine convalescent, il se hâta de retourner où l'honneur et les vœux des
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Vendéens l'appelaient. 11 m'ordonna de rester où j'étais; je me trouvais du moins assez près de lui pour avoir promptement de ses nouvelles, et pour voler auprès de lui s'il avait besoin de mes soins ; enfin, gardienne de nos enfants, je devais séjourner dans les lieux où leur père m'ordonnait de l'attendre,
^Après la prise de Saumur, les chefs tinrent un conseil général. Il fut décidé qu'on marcherait sur Nantes. Avant cette décision, qui fut loin d'être unanime, les Vendéens sentirent l'absolue nécessité de nommer un généralissime ; tous portèrent leurs vues sur M. Gathelineau, autant pour récompenser son zèle et son étonnante valeur que pour donner la preuve de leur oubli de toute ambition. M. Cathelineau fut donc nommé généralissime sans aucune opposition.
M. de Bonchamps n'était point d'avis de marcher sur Nantes. Après les premières victoires, il avait réitéré au conseil ia proposition de passer la Loire avec sa seule division. Son plan était, en négligeant Nantes, de parcourir la Bretagne où il avait des intelligences, d'insurger toute cette province; et, liant ainsi les insurrections de la Vendée et de la Bretagne, de faire éclater celle qui couvait en Normandie. Cette haute pensée aurait amené les plus grands résultats ; mais ce passage étant sollicité par M. de Bonchamps pendant la prospérité de la Vendée, n'eut lieu que beaucoup plus tard, à la suite d'une déroute, et fut effectué par les débris de l'armée entière suivie de toute la population.
Tandis q[ue la grande armée, en marche sur Nantes, occupait Angers, mon mari forçait les postes de Montrelais et de Varades. Ancenis et Houdans se rendirent à lui. Tous les bleus se réfugièrent à Nantes, où se préparait la plus vigoureuse résistance. On attaqua sur sept points : de part et d'autre, on se signala par des prodiges. M. de la Fleuriays, qui commandait l'avant-garde de mon mari, attaqua la porte de Paris et fut tué ; M. de Mesnard eut le même sort ; néanmoins M. de Bonchamps pénétra jusqu'au faubourg. Les compagnies bretonnes avançaient au pas de charge. Nantes allait se rendre quand une balle atteignît le brave Cathelineau. Conster-
nés en le yoyant tomber de cheval^ les Vendéens le relerèrent et remportèrent derrière leurs rangs. 11 ne survécut que peu de jours. Après ce couples Vendéens perdirent courage. Pour prévenir la déroute la plus désastreuse^ on fut obligé d 'ordonner la retraite. Ancenis, Angers et Saumur retombèrent au pouvoir des républicains.
Une armée nouvelle, commandée par l'atroce Westermann, désola par ses incendies les campagnes vendéennes. MM. de Lescure et de La Rochejaqueleîn voulurent en vain s'y opposer, leurs châteaux devinrent la proie des flammes. L'effroi causé par les progrès rapides de Westermann fit réclamer les secours de MM. d'Ëlbée et de Boncbamps. Celui-ci, arrivant le premier, proposa d'attaquer sans retard Westermann victorieux. Cette proposition fut agréée. Tous les cbcfs volèrent à l'ennemi et culbutèrent son avanUgarde, postée sur les hauteurs du Moulin-aux-Chèvres ; mais arrêtés plus lom par deux décharges à mitraille, les Vendéens hésitèrent. Mon mari ordonna aux siens de se glisser ventre à la terre à portée de fusil, et de tuer les canonniers sur leurs pièces. Cet ordre fut exécuté avec une étonnante intrépidité. En un moment toute la ligne fondit sur l'ennemi ; Westermann abandonna ses canons, ses munitions, ses bagages, et les deux tiers de son monde furent mis hors de combat.
A la suite de cette victoire, le conseil s'assembla pour élire un généralissime en place de M. Cathelineau. Sans doute il me sera permis de répéter, après tous les historiens de la Vendée, que, parmi tant d'illustres guerriers, personne n'avait acquis plus de droits à cette place, par ses talents militaires, par son dévouement sans bonnes, par d'innombrables services rendus à la cause commune, que le vertueux et modeste Boncftomps ^ Mais, sans ambition comme sans orgueil, il ne brigua nullement un commandement qu'il aurait faeilement obtenu; il pensa même que, pour le bien général, il ne fallait pas le disputer à celui qui le désirait ; il ne parut point au
* Propreg exprawloiui de rhistoiien de oe héros.
iMt€ de r éditeur,)
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conseil, et il empêcha même de s'y trouver M. de Scepeaux, mon frère, et M. d'Aulichamp, son cousin- germain. M. d'Elbée fut donc élu, et mon mari, qui s'y attendait, n'éprouva pas le moindre mécontentement d'uoe préférence dont il avait secondé la prétention.
Les dévastations causées par ^estermann n'empêchèrent pas sa disgrâce. Le général qui le remplaça reçut des ordres encore plus sanguinaires. Il vint camper auprès de Martigné- Briant. MM. de Bonchamps, d'Autichamp, de La Rocbejaquelein et de Scepeaux s'y rendirent en toute hâte, à la tête de quinze mille hommes. Entre deux chemins, près du lieu qu'on appelle butte d'Èrigné, mon mari fut un moment en- Tironné par cinq hussards. Il en tua un, en blessa un autre; quelques Vendéens arrivèrent à son secours, en prenant, la fuite, un des hussards lui lâcha son coup de pistolet ; la balle l'atteignit au coude. M. d'Autichamp conduisit à pied le cheval de M. de Bonchamps, depuis le champ de bataille jusqu'à Jalais. Cette dernière blessure n'était pas dangereuse, mais elle lui causait les plus vives souffrances. M. d'Autichamp vint m'apprendrc ce nouveau malheur ; je voulus sans délai rejoindre M. de Bonchamps. Je partis seule, par un temps affreux, laissant nos enfants entre les mains d'un vieux soldat attaché à mon mari. Cet excellent homme, qui nous a donné tant de preuves de dévouement, se nommait Picard ; il avait fait la guerre en Corse, et s'était ensuite retiré à la Baronnière.
Je trouvai M. de Bonchamps très-souffrant, non-seulement de la blessure qu'il venait de recevoir, mais encore d'une ancienne qui s'était rouverte : il m'engagea à aller rejoindre mes enfants ; mais ayant vu qu'il était fort mal servi, parce que ses domestiques et tous ceux qui l'entouraient le quittaient momentanément pour aller repousser quelques bleus, qui passaient de ce côté, j'allai, non sans péiil, chercher mes enfants, et je vins aussitôt auprès de lui avec eux. Je couchai dans sa chambre pour le mieux soigner. Pendant que nous étions dans cette triste situation, les autres chefs envoyèrent à mon mari le prince de Talmont, pour le consulter sur les
J>£ MÀDi^ME J>E BONCHAMPS. 2.>
Opérations militaires. Le prince de Talmont, que nous ne connaissions points et qui n'avait jamais vu M. de Bonchamps, supposait, d'après sa réputation, qu'il avait au moins cinquante ans. Il me trouva dans Tantichambre où je me tenais pour empêcher qu'on entrât chez mon mari pendant qu'on pansait ses blessures. M. de Talmont, voyant que j'ordonnais dans la maison, s'approcha de moi en me disant : a Mademoi* a selle, voulezp-vous bien avertir M. votre père de mon arri- « vée? »
Le lendemain de cette visite, nous reçûmes aussi celle de MM. de Lescure et Henri de La Rochejaquelein, avec lesquels mon mari a toujours été intimement lié ^.
Ces messieurs venaient le conjurer de faire un effort pour se rendre à son armée, parce que les paysans, ne l'ayant plus à leur tête, perdaient chaque jour de leur zèle et de leur ardeur. M. de Bonchamps voulut partir aussitôt malgré mes supplications, et comme ses gens étaient occupés à faire ses paquets, ce fut moi qui chargeai ses pistolets, chose qu'il s'était plu à m'apprendre en disant « que la femme d'un géné- « rai devait se mettre en état de pouvoir au besoin rendre ce « service à son mari. » Je lui obéissais en ceci comme en toutes choses, mais charger ses armes était pour moi l'action la plus pénible. J'avais bien de la peine à retenir mes larmes en songeant qu'il ne s'en servirait qu'en exposant sa vie aux plus terrible dangers. Je l'ai suivi à beaucoup de batailles sans éprouver un sentiment aussi douloureux. Je sentais moins ses dangers quand je les partageais ; l'inaction rend la crainte insupportable.
1 Oe fat oe jeune Henii de La Bochejaquelein qui, lorsque les Vendéens I3 choisirent iiour un de lenis ohefis, leur fit cette harangue énergique : « Me» amis, si j'avanoe , suiTea-moi; si je recule, tuez-moi; si je meurs, yengea-moi. » Cet étonnant jeune homme, qui fut tué abisi que son digne frère Louis, est enterré dans le cimetière de Saint- Aubin. « Le hasard, dit M. de Genoude, s'est chcu*gé c de placer sur leurs tombes leurs épitaphes; il y a fait croître en abondance la c fleur qu'on ai)pelle la ./leur éP Achille, » Ce qui me parait beaucoup plus teu> chant que la tradition dn laurier qui s'élève sur la tombe de Virgile.
{Note de FédU.)
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Il y ayait à cette époque une inconceyable activité dans les chaumières de la Vendée^ et dans les bourgs et villages dont les paysans s'étaient rendus les msdtres. On fabriquait grossièrement des armes; les pâtres, devenus guerriers^ faisaient de leurs paisibles cabanes des ateliers où retentissait le fer sous les coups redoublés du marteau. Les instruments aratoires, destinés à la culture, se transformaient en armes meurtrières. Faits pour contribuer à propager les substances nécessaires au soutien de la vie, ils allaient porter la mort et la destruction dans ces mêmes champs qu'ils auraient dû fertiliser. Cependant l'agriculture n'était point abandonnée; la culture était confiée aux femmes et aux enfants : mais si la fortune trahissait le courage des derniers, les femmes aussitôt quittaient leurs travaux pour voler à leur secours, pour protéger leurs retraites, et même pour combattre avec eux afin de chasser l'ennemi. Dans les batailles, Tair retentissait mille fois des cris redoublés : Vive la religion ! Vive le roi! Vivent les Bourbons ! Ils ne marchaient point à l'ennemi, ils se précipitaient vers lui ; la flamme du canon était pour ces paysans le signe de se jeter à terre pour invoquer le Dieu des armées ; la détonation, celui de se relever rapidement pour s'élancer sur les batteries, en écrasant avec une inconcevable vélocité tout ce qui offrait de la résistance. S'ils rencontraient sur leur chemin une croix de mission, aussitôt toute l'armée était à genoux et priait. Un des chefe un jour voulut représenter qu'il ne fallait pas s'arrêter ainsi; M. de Lescure l'interrompit en disant : « Laissez-les prier. Us n'en vaudront que mieux. » Dans une affaire où les Vendéens étaient sûrs d'être accablés par le nombre, ils s'écrièrent : Marchons au ciel, et ils s'élancèrent dans les bataillons ennemis, heureux de voler au martyre.
Voici encore un trait qui mérite d'être rapporté. Deux cavaliers vendéens, le sabre à la main, se battaient. M. le marquis de Donissan passa et leur dit : « Jésus-Christ pardonne à tt ses bourreaux, et un soldat de l'armée chrétienne veut tuer « son camarade !» A ces mots, ils jettent leurs sabres et s'embrassent.
Enfin Penthoasiasme était tellement général qu'on vit même des jeunes gens^ à peine à leur adolescence , combattre avec la plus grande valeur^ entre autres M. de Mondyon, qui s'échappa de Paris pour se rendre à l'armée catholique; M. de Langerie, jeune encore (il n'avait que treize ans). Le cheval qu'il montait dans son premier combat fut tué sous lui, mais il trouva le moyen de s'en procurer un autre, et vint encore affronter le trépas dans l'armée victorieuse.
Je pourrais encore citer une multitude de traits admirables des Vendéens; mais les paysans n'étaient véritablement des héros que lorsque leurs chefs leur donnaient l'exemple de l'intrépidité la plus téméraire. On ne pouvait les bien conduire qu'en s'exposant souvent avec imprudence. C'est pourquoi M. de Bonchamps a si souvent été blessé. On lui a reproché injustement de n'avoir pas, comme chef, assez ménagé sa personne; il connaissait le caractère et les mœurs des Vendéens. Il agissait par calcul et non par témérité : aussi avait-il sur ses soldats un empire absolu; un mot lui a souvent suffi pour ranimer leur courage.
Retenu par ses blessures loin de l'armée, il fut averti que, depuis trois jours, ses Bretons manifestaient le plus grand mécontentement. En vain prodiguait-on les sollicitations pour les faire rentrer dans le devoir. Il se rendit à Chollet, théâtre de cette rumeur. Dès que les troupes l'aperçurent, elles l'entourèrent en faisant entendre les cris de vive le roi, vive Bon' champs. Rendus à eux-mêmes par la seule présence de leur général, ces braves gens reconnurent leur faute et protestèrent de leur soumission. Profitant de leur élan, M. de Bonchamps, malgré ses blessures, les fît marcher au pont de Ce pour en défendre le passage. Il s'empara de Champtocé; mais l'arrivée de Philippeaux l'obligea à faire sa retraite à travers les rochers d'Érigné, et ce ne fut pas sans peine qu'il regagna le château de Jalais.
La Convention, alarmée de la constance de nos succès, rendit un décret appuyé par les peines les plus sévères, pour faire lever en masse tous les habitants des districts voisins de la Vendée, depuis l'âge de seize ans jusqu'à cinquante. En
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outre^ elle ordonna que les grenadiers qui avaient défendu Mayence avec tant d'éclat seraient transportés en poste sur le théâtre de la guerre civile ; seize mille hommes, composant la garnison de Valenciennes, marchaient avec eux. Ce grand effort prouva de nouveau h M. de Bonchamps combien eût été sage une diversion en Bretagne ; diversion qui aurait disséminé les forces républicaines.
(( La Bretagne nous appelle, disait-il; marchons^ agrandissons nos destinées^ franchissons le fleuve, et que la France étonnée nous voie parcourir la Bretagne en vainqueurs. L'armée s'y grossira de tout ce qui aime encore Dieu et le roi. Surtout, pour passer la Loire, craignons d'attendre un changement de fortune; car il ne serait plus temps. » M. d'Ëlbée combattit cette proposition.
Battu en plusieurs rencontres par l'armée de Mayence, M. de Gharette envoya courriers sur courriers à mon mari, pour lui demander du secours. Beysser etM. de Gharette étaient arrivés en même temps à Montaigu. Les Vendéens surpris plièrent en désordre dans la direction deTiffauges et de Glissoii. Cette dernière ville était déjà au pouvoir des républicains; ceoendant M. de Gharette rallia son armée devant la première. En ce moment critique, arrivèrent des officiers qui annoncèrent des renforts et la marche de M. de Bonchamps. M. de Gharette rangea son armée en bataille sur les hauteurs de Torfou, et fondit sur l'avant-garde de Kléber, dont les troupes incendiaient ce village. Après avoir concentré ses forces, le général républicain enleva la colline et fit plier la cavalerie de M. de Gharette, qui jeta le désordre parmi les Vendéens. Tout était perdu, la déroute commençait, lorsque mon mari parut soudain sur une hauteur d'où son armée tomba sur le flanc de l'ennemi. M. de Gharette et lui ordonnèrent en même temps une charge générale, qui prit les Mayençais en tête et à revers. Kléber tomba percé de coups; ses grenadiers l'emportèrent ; la mêlée fut affreuse. Pour décider la victoire, mon mari, oubliant sa blessure, mit pied à terre, arracha la carabine d'un soldat, et chargea à la tête de ses Bretons. Les Mayençais furent enfoncés; mais plutôt que de se rendre, il
se firent tailler en pièces. Le champ de bataille resta aux Vendéens; mille royalistes et deux mille républicains périrent dans cotte affaire; le nombre des blessés fut beaucoup plus considérable, car on ne fit point de prisonniers.
Après le combat de Montaigu^ où M. de Bonchamps acquit une nouvelle gloire, il proposa à M. de Charette de ^marcher ensemble sur Glisson^ afin d'achever de détruire les restes des Mayençais qui s'y étaient cantonnés; M. de Charette promit de s'y trouver. Dans cette confiance M. de Bonchamps attaqua le général Ganclaux sur ses flancs et sur ses derrières. Repoussé trois fois, il revint trois fois à la charge; déjà les bagages, les ambulances^ une partie de Tartillerie étaient en son pouvoir. Pour achever la victoire il ne fallait plus que la présence de M. de Charette ; mais il ne parut pas, ce qui priva les Vendéens d'un avantage décisif. Le m(^me défaut de concert produisit les mêmes revers à la malheureuse affaire de Saint-Symphorien, oii mon mari perdit quatre cents hommes et deux pièces de canon. Cependant il ramena à Châtillon la victoire sous ses drapeaux, en allant au secours de M. de Lescure, et en dispersant l'armée républicaine qui lui laissa armes, bagages et tout le fruit de ses dévastations.
Pendant ces diverses opérations, mon mari m'avait ordonné de me rendre à Saint-Florent avec mes enfants; j'avais tant de confiance dans la sagesse de ses vues, que je m'y rendis, bien qu'on m'eût annoncé la prise de cette ville. N'y trouvant point les bleus, j'y restai quelques jours ; ce fut alors que se donna la funeste bataille de Chollet.
La veille de ce grand désastre, mon mari m'avait écrit que, d'après la décision du conseil, l'armée royale, dans le cas d'unrevers, passait en Bretagne, et qu'il fallait me munir d'habits villageois pour moi et pour mes enfants : je m'en procurai aussitôt.
Les généraux vendéens se décidèrent à tenter de sauver Chollet, ville importante, car elle était la clef de la Vendée. M. de Bonchamps et ses compagnons d'armes se disposèrent donc à une bataille générale ; les chefs vendéens prirent leurs postes sur les hauteurs de Saint-Christophe-du-Bois, bien
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déterminis h pérr s'il le fallait pour empêcher rennemi d'entrer à GhoUet. M. de Bonchamps^ qui savait tout préYoir, jugeant que la bataille allait décider à jamais du sort de ^a^ mée royale, dut songer à la retraite. Il donna sur ce point important des avis dont la suite a prouvé la prudence et l'habileté, mais malheureusement ses sages conseils ne furent pas suivis. Tous les généraux s'accordèrent à charger M. de Bonchamps de ranger l'armée en bataille, et ses dispositions furent universellement admirées. Le signal donné, les Vendéens s'élancèrent avec impétuosité sur leurs ennemis ; le centre de l'armée républicaine fut enfoncé par M. de Bonchamps ; le féroce Carrier, qui figurait dans les rangs, eut un cheval tué sous lui. Bientôt on se mêla, on se battit corps il corps; rien ne résistait aux royalistes, leur triomphe paraissait décidé.
Les Vendéens avaient tout renversé, ils entraient déjà, dans les faubourgs de Chollet. Tout à coup les grenadiers de la Convention se rallièrent, les Mayençais marchèrent en a\ant; alors tout changea de face. Pris en flanc dans la grande lande par la cavalerie, les royalistes furent enfoncés ; en vain leurs généraux voulurent arrêter les fuyards, la voix même de mon mari fut méconnue. "Pour tenter un dernier effort. tous les chefs se rassemblèrent, formèrent un escadron auquel se joignirent quelques cavaliers vendéens, et se précipitèrent en désespérés au milieu des rangs ennemis. Ce fut en ce fatal moment que M. de Bonchamps reçut au bas- ventre une blessure mortelle ; il tomba baigné dans son sang 1 M. Piron parvint à se faire jour, enleva mon mari, et le préserva du moins de l'horreur de tomber au pouvoir des féroces ennemis qui fusillaient tous les prisonniers ; on le mit sur un brancard. A cet aspect les Vendéens reprirent toute leur valeur pour l'escorter et protéger son voyage; ils se rallièrent autour de lui, portant tour à tour son brancard^ pendant cinq grandes lieues, malgré la poursuite des républicains. On le déposa à Saint-Florent, où se trouvaient alors cinq mille prisonniers renfermés dans l'église. La religion avait jusqu'alors préservé les Vendéens du crime de repré-
saiHes sanguinaires ; ils avaient toujours, comme je l'ai déjà dit, traité généreusement les républicains; mais lorsqu'on leur annonça que mon infortuné mari était blessé mortellement, leur fureur égala leur désespoir ; ils jurèrent la mort des prisonniers. Pendant ce temps-là M. de Bonchamps avait été porté chez madame Duval, dans le bas de la ville. Tous les officiers de son armée se rangèrent à genoux autour du matelas sur lequel il était étendu^ attendant dans la plus cruelle anxiété la décision du chirurgien. Mais la blessure était si grave qu'elle ne laissait aucune espérance. M. de Bonchamps le reconnut à la sombre tristesse qui régnait sur toutes les figures. Il chercha à calmer la douleur de ses officiers; il demanda ensuite avec instance que les derniers ordres qu'il avait donnés fussent exécutés, et aussitôt il prescrivit qu'on donnât là vie aux prisonniers renfermés dans Tabbaye : puis se tournant vers M. d'Autichamp, un dos officiers de son armée qu'il affectionnait le plus^ il ajouta : « Mon ami, c'est sûrement le dernier ordre que je vous douce nerai, laissez-moi Tassurance qu'il sera exécuté ^ »
L'ordre de M. de Bonchamps , donné sur son lit de mort, produisit tout l'effet qu'on en devait attendre. A peine fut-il connu des soldats que de toutes parts ils s'écrièrent : « Grâce 1 grâce 1 Bonchamps l'ordonne. » Et les prisonniers furent sauvés '. Une lueur de mieux donnant quelque es-
1 Voir les jdèœB jastlflcatiTeB à la fin de l'ouTrage, n<** 2, 8, A, 5, 6, 7, 8, 9,10.
2 Faimi les dnq mille prisonnierB que sauva le héros expirant , se tronvait un honune dont le nom mériterait d'être plus connu. C'était un négociant nantois, appelé Handaudine : il avait été séduit par les idées nouveUes , mais en conaerrant toute la droiture d'un caxaotèie vertueux. Quelque temps avant la bataille de ChoUet, il fut fait prisonnier par les Vendéens. Akns U leur offrit d'aller négocier l'échange de quelques prisonniers, répondant sur ta Ute du suooès de cette négociation, en ajoutant que, dans le cas où eUe échouerait, il reviendxait se mettre entre les mains des royalistes ; on lui rendit la liberté à ces conditicms. Il partit et les républicains rejetèrent tontes ses propositioBS. U annonça qu'il allait rqxrendre ses fexs et que vraisemblablement les ennemis lui dteraient la vie. On essaya vainenement de le retenir; fidèle à sa parole» ilretoama àrarm.u
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poir, mon mari voulut en profiter pour quitter Saint-Florent. Il se fit porter au yillage de la Meilleraie dans la maison d*un pécheur, et là, sentant sa fin prochaine, il ne fut plus occupé que de ses devoirs religieux. Il eut le bonheur^ dans ses derniers moments^ d*ètre assisté par deux vénérables ecclésiastiques, MM. Gourgeon et Martin ; il écouta leurs exhortations non-seulement avec courage, mais avec ravissement. On lui promettait les récompenses célestes réservées à la pureté de la vie, à Taccomplissement des devoirs et à la fidélité aux serments!.... Après ce discours, M. de Bonchamps, levant les yeux et les mains vers le ciel, dit d'une voix ferme encore : « Oui, j*ose compter sur la miséricorde suprême; je n'ai agi « ni par un sentiment d'orgueil, ni pour obtenir une réputa- <t tion qui s'anéantit dans l'éternité!.... Je n'ai point corn- « battu pour la gloire humaine. J'ai voulu renverser la tyrana nie sanguinaire du crime et de l'impiété; si je n'ai pu re- « lever les autels et le trône, je les ai du moins défendus. J'ai « servi Dieu,^mon roi, ma patrie, j'ai su pardonner.. . » Toutes les personnes qui écoutaient M. de Bonchamps fondaient en larmes ; sa foi, sa touchante ferveur faisaient passer dans toutes les âmes les sentiments dont il était pénétré. M. le Bonchamps répéta encore plusieurs fois qu'on lui avait promis la grâce des prisonniers , et qu'il y comptait ^ ; et après avoir reçu avec une piété angélique les secours de la religion, il expira entre les bras du MM. Gourgeon et Martin. Les larmes de tous les braves furent l'éloge funèbre de M. de
Tendéenne et se remit Tolontairementen prison. An nombre des prisonniers renfermés dans Saint-Florent, U eût péri, aitectous les antres, sans la générosité dn marquis de Bonchamps. iViede B<mehamp*, par Chanvean.)
1 Une colonne républicaine, arrêtée dans sa marche par les troupes commandées par M. Piron, et qui allaient se joindre à Messieurs d'Elbée et de Bonchamps, fut forcée de se replier Ters Saint-Laurent, où, sans les missionnaires, elle eût été exterminée par les paysans. Oes respectables ecclésiastiqnes rappelèrent aux Vendéens la démence de Dieu, et leur persuadéirent < que conserrer la vie à son ennemi est Tacte le phu agréable au Seignenr. > Is, Providence*]» a récompensés ; leur établissement est resté debout sur tant de ruines.
(Note de réditeur.)
fionchamps. Les ennemis même payèrent à sa mémoire un juste tribut d'admiration. L'homme qu'on appelait le ^présentant du peuple, et qui se trouvait àl'armée de l'Ouest, écrivait à la Convention : « La mort de M. de Bonchamps vaut une victoire pour nous *. »
On me laissa ignorer pendant quelques jours la perte irréparable que je venais dé faire ; un courrier vint me dire, de la part de mon mari, qu'il m'ordonnait de partir pour la Bretagne. Je demandai de ses nouvelles, et Ton me répondit qu'il avait déjà envoyé ses chevaux sur ma route. Ainsi abusée sur ce déplorable événement, je partis sans inquiétude, sur-le-champ, avec mes enfants. Nous passâmes la Loire en bateau ; mais bientôt la douleur et la consternation
lli. le comte Arthur de Bonillé, gendre de M. de Bonchamps, a fait exhumer les restes de son beau-père , et ces restes prédeiiz ont été transportés , de la commtme de Yarades, dans l'églim de la commune de la Chapelle-Saint-Florent, où Us sont déposés pcoTisoirement, en attendant l'érection du monoment qui doit les renfermer pour toajonrs. A dix heares du matin, le cortège qui accompagnait le cercueil a traversé la Loire et s'est dirigé vers la Cbapelle- Saint-Florent. TTn détachement de la légion de la Dordogne, en gamisoa à Angers, plnsienn brigades de gendarmerie et un détachement de Vendéens aimés, faisant aujourd'hui le service delà garde nationale, formaient la haie. Une foule immanafl de Vendéens non armés, de fonctionnaires publics , d'officiers de différents corps, de vieillards, de femmes et d'enfants, composait le cortège. A sa tète était M. le comte Arthur de Bouille. On y vemaxquait M. le vicomte de Bonchamps, cousin germain du général; M. le comte Charles d'Autichamp, pair de France, lieutenant général , commandant la vingtnleuziéme division militaire; H. le chevalier d'Andigné, pair de France, maréchal de camp, commandant le département; M. le chevalier de Fleuriot, maréchal de camp; M. de Romain, inspecteur des gardes nationales de Maine-et-Loire; M. de Maquillé, colonel delà garde nationale d'Angers; M. le marquis delà Boche-Bousseau , cotond de la sixième légion de gendarmerie royale; M. le marquis de Civrac , colonel de la légion de Maine-et-Loire ; M. le baron de Mbntgardé, colonel du véghnent des diasseuis des Vosges, etc., etc.
Le oerooeil était porté par d'anciens Vendéens, soldats de l'armée de M. de Bottchampe; quelques-uns d'entre eux l'avaient porté expirant, quand il tra- ▼eraa la Loiie. Des pleurs invonlontaiies trahissaient ce cruel désesjxïir. Arrivé à l'ésglise, le cercueil a été placé en face de l'autel; une messe des morts a été chantée. M. le curé de Montxevxeault a lu l'éloge du général, i Vie de Bcnf^^ompt^ytx M. Chauveau.)
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ies paysans que je rencontrais me firent présager queique malheur. Je questionnai vivement^ et j'appris enfin que j'avais perdu l'objet de ma plus vive tendresse, de ma plus profonde admiration, et toutes mes espérances de bonheur et de gloire !... Dans le moment où j'entendis articuler ces terribles paroles : B n'existe plus..., je crus que ma propre vie se terminait ausfi ! Je restai pendant quelques minutes dans un état qui ressemblait à la stupidité. Depuis la guerre j'avais craint mille fois pour ses jours, et néanmoins cet affreux événement me paraissait aussi incompréhensible que si je n'eusse dû jamais le prévoir ou le redouter. L'imagination, qui peut exagérer tant de choses ne saurait donner une idée d'un tel déchirement de cœur, d'un tel anéantissement de tout espoir !... Je ne sortis de mon affaissement^ et ne recouvrai la faculté de réfléchir que pour sentir à la fols toutes les douleurs qui peuvent bouleverser l'âme; sans la religion j'aurais succombé au désespoir; mais je me résignai, je priai, et je connus que j'aurais la force de supporter ma déplorable situation.
Mes enfants, qui m'étaient si chers, loin d'être une consolation pour moi, aggravaient encore mes peines. Je ne pouvais plus jeter les yeux sur eux sans éprouver le plus douloureux sentiment de pitié. Il ne leur restait plus que le nom de Bonchamps : c'était encore un héritage 1 mais quels soins, quelle affection pouvaient leur tenir lieu d'un tel père l Mou petit Hermenée surtout me déchirait l'âme ; je ne pouvais que préparer son éducation, et nous avions perdu celui qui pouvait seul la terminer dignement au gré de tous mes vœox maternels.
Cet enfant promettait, autant qu'on peut l'annoncer dans un âge si tendre, toutes les vertus et tout le courage de son père : lorsqu'il était à cheval (toujours soutenu par un domestique et à côté de moi), à la suite de l'armée, et qu'il entendait le canon, loin de s'effrayer, il s'animait, il battait le petit tambour qu'il voulait toujours porter avec lui, et il s'écriait : Victoire ! victoire ! Il avait une mémoire étonnante ; il connaissait une multitude de soldats dont il avait retenu les
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noms^ et dans son langage enfantin il les exhortait sans cesse à se bien battre pmr bon Dieu et le roL Je n'exagérerai pas en disant que ses petites harangues, qui faisaient sourire, ont plus d'une fois animé l'ardeur des Vendéens. Cet enfant, élevé sur les champs de bataille, était également chéri des officiers et des soldats. M. Henri de La Rochejaquelein prenait à lui l'intérêt le plus tendre; il en avait un soin si particulier quil le faisait toujours coucher avec luL
Je repris la route de Varades^ où je retrouvai MM. de La Hochejaquelein et d'Autichamp^ qui m'annoncèrent que mon fflari, avant d'expirer, m'avait mise sous leur protection. Ils me déclarèrent qu'il fallait me résoudre à suivre toujours l'armée, parce qu'ils ne pouvaient que de cette manière ne me pas perdre de vue, et par conséquent répondre de moi ; je m'y décidai sans balancer.
La guerre continuait toujours^ et comme j'étais en marche avec mes enfants pour me rendre sur les derrières de l'armée, j'entendis de loin le canon. Je l'avais entendu souvent lorsque M. de Bonchamps était à la tète des troupes ; car lorsqu'il me quittait^ il me laissait toujours dans une habitation à portée du champ de bataille, et alors ce bruit terrible d'une artillerie meurtrière me causait un saisissement dont rien ne peut exprimer l'horreur. M. de Bonchamps combattait!... Mais quand je n'avais plus rien à craindre pour lui, ce même bruit ne me causa que l'attendrissement du douloureux souvenir des pleurs qu'il m'avait fait verser ! et jamais d'ailleurs, depuis la mort de mon mari, ce bruit effrayant ne m'a fait •éprouver la plus légère émotion ; j'avais épuisé dans ce genre ^utes les sensations de la douleur et de l'effroi ^.
J'ai donc suivi constamment l'armée jusqu'à la fin de la guerre. A la prise de Fougères, les généraux s'étant laissé entraîner par leur ardeur à la poursuite des bleus, l'officier
1 Anadtdt que les troupes vendéennes apprirent la mort de M. de Bon- <^t>*mp6, un grand nombre de soldats quitta sur-le-cbamp l'armée , triste hom* ™*fe rendu à Phabileté de oe général et aux vertus qui avaient obtenu la oon- <Uioe unlverseUe.
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chargé de la garde des prisonniers, ayant à se plaindre delà cruauté de quelques-uns, voulut user de représailles, et dans un moment de fureur il ordonna de fusiller ces malheureux républicains. On vint sur-le-champ m'en avertir. Je courus aussitôt au lieu où devait se faire l'exécution ; il me semblait que le nom que je portais me donnait le droit et le pouvoir de prévenir cette barbarie; je rappelai les dernières paroles de M. de Bonchamps sur son lit de mort; je menaçai l'officier de le faire justement fusiller lui-même par les Vendéens qui m'avaient suivie, s'il commettait une action si lâche, si cruelle et si contraire aux lois de la guerre. Les prisonniers^ en apprenant que j'étais la veuve du héros que pleurait l'armée, m'entourèrent et se jetèrent à mes pieds ; j'obtins pour eux ce que je demandais. Combien je remerciai Dieu de ce succès, qui fut pour moi la première consolation que j'aie reçue 1
Dans l'attaque qu'on fit à la Flèche, nous eûmes plusieurs pièces de canon prises; je me hâtai alors d'aller chercher le canonnier Grasset, qui est encore vivant. 11 servait une pièce de douze, et, d'après mon ordre^ il la servit si bien, qu'il contribua puissamment à démonter plusieurs pièces ennemies; nous entrâmes ensuite à la Flèche. Voulant rendre grâces à Dieu de notre victoire^ ma première pensée tut d'entrer dans une église pour y entendre la messe. J'avoue que j'étais loin d'éprouver cette joie si vive que me causaient nos succès quand mon mari en partageait la gloire, et je ne pus retenir mes larmes en pensant, malgré moi^ que s'il eût existé, cet avantage eût été plus brillant et plus décisif I Toujours dévouée à une cause sacrée^ je n'avais plus cette ambition personnelle qui soutient dans les revers, et qui exalte dans les triomphes.
L'empressement des Vendéens pour voir la femme de leur général fut tel qu'il pensa m'étre funeste. A la fin de la messe, on se pressa, on se culbuta même pour m'approcher et pour m'entourer. J'allais être étouffée par la foule» lorsque les soldats de M. de Bonchamps, se faisant jour et se précipitant vers moi, vinrent à mon secours, et me tirèrent de ce danger. Je quittai la Flèche, j'étais souffrante et je fus obligée de m'ar-
rêter au château de M. de La Croix d*Ardaines, sur la route d'Angers.
Pendant la bataille d'Antrames, j'étais à Laval oii Ton vint ponr demander de l'artillerie, ce qui me fit croire que nous étions sur le point d'être battus. Je pressai le secours que Ton désirait; j'exhortai vivement les artilleurs à se porter en hâte sur le champ de bataille. L'armée vendéenne, sous les oi*dres de M. Henri de LaRochejaquelein, fut victorieuse.
A Dol, nous passâmes quelques jours pendant que l'armée se dirigeait partie sur Antrin, partie sur Pontorson. Des habitants républicains vinrent annoncer que M. de La Rochejaquelein était battu et obligé de se replier. Cette fausse nouvelle mit le désespoir dans tous les cœurs, et Ton prit la fuite sur la route de Saint-Malo. Je n'eus que le temps de confier précipitamment un de mes enfants à M. de Caqueray^ et ensuite volant vers la porte de la ville où se précipitaient les paysans, je les haranguai en leur représentant qu'ils couraient à leur perte en se débandant et en se déshonorant ainsi. Mes supplications et le nom de Bonchamps que je prononçai plusieurs fois les décidèrent à retourner au combat; ils se rallièrent et allèrent rejoindre l'armée. Nous apprîmes peu après que les Vendéens étaient vainqueurs-
En rapportant des actions qui se trouvent si rarement dans la vie d'une femme, je ne prétends point me faire passer pour une héroïne. Mon obéissance pour. M. de Bonchamps avait été sans bornes, et pendant tout le temps qu'a duré la guerre, tout ce que j'ai fait m'a été inspiré par le désir de rendre hommage à sa mémoire. Soutenir sa cause et porter dignement son nom étaient des motifs si puissants sur mon âme qu'ils m' élevaient naturellement au-dessus de moimême. Je suivais sans aucun effort l'impulsion d'un sentiment qui non-seulement me dominait, mais qui m'entraînait toujours.
•Je ne suivrai point les Vendéens dans leurs opérations militaires, quoique je n'aie jamais quitté l'armée. Cependant je citerai un fait bien remarquable, et dont j'ai été témoin. Nous étions forcés de suivre l'armée, et les républicains, sachant