‹ Mémoires sur la guerre de la Vendée et l'expédition de QuiberonChapitre 7 sur 55 · III · texte numérisé non relu

III

que nous n'avions de libre qu'un seul passage, firent transporter sur ce chemin que nous étions obligés de prendre un amas énorme de bois auquel ils mirent le feu. Toute cette route présentait l'aspect d'une longue allée dont les arbres abattus et enflammés formaient, dans toute soïi étendue, un brasier sans lacune! Nous fûmes contraints de traverser cet incendie avec toute notre artillerie, au risque de voir sauter nos caissons. Les soldats qui les précédaient, tâchaient, tant bien que mal, d'éteindre et d'écarter les brandons de feu afin de leur frayer un sentier sur l'espace qu'ils devaient parcourir. Mais cette précaution, prise à la hâte et maladroitement, ne pouvait guère nous rassurer. On voyait avec saisissement traîner des monceaux de poudre sur un terrain fumant, noirci et couvert d'étincelles, sur lequel, à tout moment, tombaient et roulaient des tisons ardents. Ce passage était si effrayant qu'un morne et profond silence régnait dans toute Tarmée^ composée au moins de soixante mille hommes. Nous nous en tirâmes cependant, mais, grâce à la Providence, sans aucun accident.

Après avoir pris le Mans, nous y restâmes beaucoup trop longtemps, et nous y fûmes attaqués par les républicains. Durant la bataille, M. de La Rochejaquelein fit une chute de cheval, et il fut obligé de venir un instant dans la maison où je logeais avec lui. Cette absence momentanée découragea nos paysans; la déroute se mit parmi eux et fut complète, malgré tous les efforts de leur général pour les rallier. C'est là que fut tué le brave chevalier Duhoux d'Hauterive, beaufrère de M. d'Elbée. Il se précipita au milieu des bataillons ennemis, et périt glorieusement après avoir immolé un grand nombre de républicains. Mon frère, le général Scepeaux, voyant une pièce d'artillerie abandonnée par les canonniers^ s'en empara, la servit lui-même, et tira soixante coups de suite. Quoiqu'il eût reçu au pied une blessure très-grave et très-douloureuse, il n'abandonna le champ de bataille que le dernier. Je partageai les dangers et les fatigues de cette terrible retraite, et j'y éprouvai de plus une inquiétude inexprimable. Pendant cette cruelle bataille^

mon petit Hermenée fut égaré pendaïit plusieurs heures ; ce que je souffris pendant cet espace de temps ne peut ni se peindre ni se concevoir I enfin je le retrouvai. Cet enfant^ en me revoyant éprouva une joie si vive, il était tellement ému, qu'en voulant s'élancer vers moi son élan le fit tomber des bras du domestique qui le soutenait sur un cheval, et il fut au moment d'être écrasé.

Pendant la bataille, M. de La Rrochejaquelein m'avait fait dire de me retirer et d'emmener mes enfants. Mon affreuse inqm'étude pour Hermenée ne me permit pas d'obéir surle-champ; d'ailleurs, je craignais que mon départ précipité n'achevât de décourager les Vendéens. Je différai^ et ce retard m'exposa aux plus grands dangers; je me trouvai dans toute ITiorreur et dans tout le désordre d'une déroute complète. On employa la plupart des chevaux à traîner les blessés, et la route était en quelques endroits si mauvaise qu'il .aurait fallu doubler et tripler le nombre des chevaux attelés aux pièces de canon. Dans cette confusion, mes forces étaient si épuisées qu'il ne m'était plus possible de tenir la bride de mon cheval. Les bleus tiraient sur nous à mitraille : je restais immobile et j'allais être tuée ou du moins succomber de fatigue, lorsque des cavaliers de l'armée de Bonchamps, veillant sur la veuve de leur général, accoururent à moi le sabre à la main, prirent la bride demonchevaletm'arrachèrentà une mort qui me paraissait inévitable. Après cette sanglante bataille, l'armée se porta sur Ancenis, et je la suivis : j'avais, ainsi que mes enfants, des nabits de paysan. Uniquement occupée d'eux, et voulant les soustraire aux poursuites dont je pouvais devenir l'objet, je pensai que, pour leur sûreté, il fallait avant tout trouver chez des paysans un asile où je pourrais les laisser en dépôt si j'étais personnellement forcée de fuir. Je m'écartai donc de l'armée pour aller chercher une chaumière. Dans ce trajet il fallait traverser un bras de la Loire. Je m'étais assurée d'un bateau ; mais comme nous y étions établis, un poste de républicains, placé sur l'autre rive, nous obligea de rétrograder sur Ancenis. Le domestique qui portait Hermenée fut atteint d'une balle; l'enfant tomba sur le bord du bateau. J'étais

heureusement près de lui; je le retins; mais nous courûmes bientôt un danger aussi grand. Le bateau était rempli de Vendéens qui, pour éviter les bleus, se précipitèrent avec une telle impétuosité sur la rive opposée aux ennemis, que le bateau chavira et coula à fond. Nous glissâmes dans l'eau sans nous faire de mal. La sensation ipie j'éprouvai en enfonçant dans Teau est inexprimable; je crus que nous étions perdus tous les trois; je tenais les petites mains de mes enfants que je serrais fortement dans les miennes. Cette impression fut terrible et purement machinale; elle ne dura qu'un instant; je pensai aussitôt que, délivrée de la plus pénible existence, j'allais paraître devant Dieu avec ces deux anges pour lesquels je périssais, et qui seraient ma sauve garde ^ Mais des hommes charitables nous rendirent à la vie en nous soulevant et nous portant sur le rivage doit nous étions très-près. Après cet accident j'allai, par le conseil de MM. de La Rochejaquelein et Stofûet, à Ancenis; et pour me soustraire à la fureur des bleus, je fus obligée de m'y cacher chez une ancienne femme de charge de la Baronnière, comblée des bienfaits de ma famille. Je comptais d'autant plus sur sa reconnaissance qu'elle avait déjà donné un refuge à nos domestiques. Je l'aurais choisie de préférence à loute autre pour lui confier mes enfants, si, dans ce moment pressant, je n'avais pas su qu'elle était absente. J'allai donc à tout hasard chez cette femme qui était revenue, et je m'adressai à elle avec la plus parfaite confiance. Quel fut mon saisissement lorsque, étant chez elle, et l'ayant mise dans mon secret, j'appris de sa bouche même que, menacée de voir brûler sa maison, elle avait livré mes malheureux domestiques qui avaient tous été . massacrés! Elle me fit ce récit avec une simplicité et une froideur qui en augmentaient encore l'atrocité, s'excusant toujours sur les temps. Ces deux mots, qu'elle répétait sans •cesse, étaient pour elle la justification de tous les crimes. J'étais en son pouvoir; il fallait cacher ma profonde indigna-

i En effet, znadame de Bonchamps n'avait pris cette route qiVafin d'aller chercher un asile pour ses enfants. CKote de T éditeur,)

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lion. Elle m'offrit de me garder une nuit seulement; il était *ard; je n'avais aucun asile; je fus forcée d'accepter sa proposition, bien assurée néanmoins que si les bleus survenaient,, elle ne manquerait pas de me livrer à leur cruauté. Cependant il n'était nullement vraisemblable qu'ils dussent venir cette nuit même; ainsi je ne crus pas risquer en acceptant pendant huit à dix heures Tasile qu'elle m'offrait. Mais quand je fus seule dans mon lit, livrée à mes réflexions, mille craintes sinistres vinrent successivement se présenter à mon imagination. J'écoutais attentivement^ et le moindre bruit me causait des tressaillements et des convulsions : c'était toujours pour moi un détachement des bleus qui s'avançait vers la maison ; et comme il est permis de soupçonner de trahison les lâches, j'en vins même à penser que cette femme ne m'avait reçue que pour me livrer aux ennemis; qu'elle les avait fait avertir, et qu'elle les attendait. Cette idée me causa un saisissement et une frayeur que je n'avais jamais éprouvés dans des périls beaucoup plus grands et plus réels. Je connus que le courage a besom d'activité : tant qu'il agit, il se soutient et s'anime par le mouvement; et c'est pourquoi peut-être il est si commun à la guerre ; mais dans l'inaction il exige une force d'esprit que je n'avais point Cette femme qui avait livré mes infortunés. domestiques m'inspirait une terreur invincible ; j'aurais moins craint la fureur des ennemis. On peut se flatter de fléchir la férocité môme; mais on n'attend rien de la perfidie et de la lâcheté. Je me levai au milieu de la nuit pour aller écouter à mes fenêtres qui donnaient sur la cour ; je crus entendre un mouvement mystérieux dans la maison. Alors mon effroi fut au comble, et je ne commençai à me rassurer qu'en voyant naître le jour. Je me hâtai de m'babiller, afin de quitter sans délai cette maison oii j'avais passé une nuit si désastreuse.

Cependant quand je revis cette femme à huit heures du matin, au moment oîi je me disposais à partir je lui trouvai un air si simple et si serein que mes soupçons s'évanouirent. Elle me parla avec un Ion d'intérêt qui acheva de me rassurer; elle me conseilla de partir ce jour-même, mais dans

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raprès-midi, pour aller me réfugier au village de Saint-Herbelon, très-voisin d'Ancenis ; elle ajouta qu'elle avait veillé toute la nuit pour ma sûreté, afin de m'avertir si l'on avait entendu quelque bruit qui eut pu faire craindre l'approche des bleus. Il y a toujours dans la vérité quelque chose q\ii persuade; cette femme parlait de bonne foi, et je la crus. Elle m'apporta, pour mes enfants, pour une servante qui me suivait et pour moi, du laitage et d'excellent pain de ménage, et nous déjeunâmes fort tranquillement. Ensuite je priai Dieu de protéger ma fuite. Je dis un petit chapelet que je portais teujours avec moi, et, cela fait, je sentis au fond de mon âme autant de confiance et de sécurité que j'avais éprouvé de terreurs la nuit précédente. Comme j'avais un extrême besoin de sommeil , je me jetai toute habillée sur un lit, -et je m'endormis profondément. Mais je fus brusquement réveillée à cinq heures par la maîtresse de la maison, qui vint en hâte m'avertir que les bleus allaient arriver dans ces lieux ; je n'eus que le temps de me sauver avec mes deux enfanta et la fille qui me suivait, afin de gagner le village de Saint- Herbelon. Il n'y a* d'Ancenis à Saint-Herbelon que quatre lieues : néanmoins je partis à cinq heures du soir, et je n'arrivai à ce village qu'à six heures du matin : il est vrai que nous étions à pied, que je portais Hermenée sur mon dos, et la femme qui me suivait portait ma fille. Nous apercevions souvent de loin des bleus ; alors nous étions obligés de rétrograder. Je suis sûre que nous fîmes au moins dans cett journée six ou sept lieues. Enfin arrivés à Saint-Herbelon, après avoir couru mille dangers, nous y reçûmes l'hospitalité dans une ferme ; et ce lYième jour une fièvre brûlante nous obligea tous les trois de nous mettre au lit. Nous nous trouvâmes, ma fille et moi, le corps tout couvert de boutons : c'était la petite vérole. Elle fut très-bénigne pour ma fille et pour moi; mais l'éruption fut imparfaite pour Hermenée, qui, dans ce moment, me donnait les plus déchirantes inquiétudes.

Nous n'étions pas encore quittes de cette affreuse maladie, lorsque des voisins vinrent dire au fermier qui nous logeait que, s'il avait des Vendéens cachés chez lui, il devait, pour éviter ia

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perte de sa maison, les renvoyer sans délai, parce qu'un détachement de bleus s'approchait. Dans cette extrémité, le fermier nous mena dans une grange ouverte à tous les vents, €t nous y cacha sous de la paille. Nous y restâmes toute la iiuit. Un froid excessif, joint à tout ce qu'Hermenée avait souffert au passage jde la Loire, empêcha tout à fait sa petite vérole de sortir, et le jour suivant cet enfant chéri expira sur mon sein. Je ne sais ce que je serais devenue dans cette horrible situation sans la religion qui suffit à tout et qui fait tout supporter. Je vis cet enfant bien-aimé dans le ciel, et je ne pleurai que sur moi-même. Je l'enveloppai dans un grand mouchoir blanc, etje le gardai mort dans mes bras pendant quarante-huit heures, ne voulant m*en séparer que pour le déposer dans une terrt consacrée par la religion. Ënân je trouvai le moyen de le faire enterrer secrètement dans le cimetière de SaintrHerbelon. Ce cruel événement fit découvrir que nous étions réfugiés dans cette grange : il fallut la quitter. Un excellent homme du village, nommé Drouneau, vint nous en tirer, et nous conduisit, ma fille et moi, à une demi-lieue de là, à la Hardouillière, chez un de ses parents. Nous étions encore toutes couvertes de petite vérole. Je m'attendris en quittant ma fidèle servante; mais j'eus la consolation de penser que, n'étant plus avec nous, elle ne courait absolument aucun danger.

Les républicains étant venus de Nantes faire une battue auprès de notre nouveau refuge, on nous fit au plus vite sortir de la maison, et l'on nous mit dans le creux d'un arbre qui avait douze pieds de haut; nous y montâmes par le moyen d'une échelle, nous y restâmes trois jours pleins et trois nuits, ayant la petite vérole; j'avais de plus un dépôt au genou et un à la jambe. Je souffrais beaucoup de ces deux plaies; mais je crois pourtant qu*elles ont contribué à me sauver la vie, toute l'humeur s'étant portée là avec abondance.

Le bon paysan plaça près de nous, dans le creux de cet arbre, une petite cruche d'eau et un morceau de pain. Qui pourrait exprimer tout ce que j'ai souffert dans cette triste situation , après le moment de joie que me causa la possibilité

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da pouvoir tenir avec ma fille dans le creux de cet arbre! Du moins c'était un asile, et dans ce moment terrible c'était tout. Jamais on n'a pris possession avec plus de satisfaction et de plaisir d'un appartement'bien commode et qui convient parfaitement. Mais ensuite, que de réflexions sinistres vinrent en foule m'assaillirî... Au bout d'une heure, je me xrouvai si fatiguée de l'attitude forcée que j'étais obligée d'aoir dans cette étroite prison, et que je ne pouvais changer, < ue je pensai qu'il me serait impossible d'y fermer l'œil. Ma fille souffrait moins que moi, parce que je la tenais sur mes genoux et qu'elle pouvait se retourner, ce qu'elle ne faisait jamais sans froisser mon genou malade, ce qui me causait une vive douleur dont je me gardais bien de me plaindre. Je passai en effet une nuit affreuse, et l'inquiétude, autant que le malaise physique, ne me permit pas de prendre un instant de repos; ma fille dormit un peu; mais, durant son sommeil, elle gémissait toujours, et ses plaintes me déchiraient le cœur; elle ne se réveillait que pour demander à boire ; j'éprouvais moi-même une soif ardente et je n'osais la satisfaire, dans la crainte d'épuiser notre petite provision d'eau. Enfin, au point du jour, notre charitable paysan vint nous apporter du pain noir et des pommes. Cette visite seule fut une consolation pour moi : elle me prouvait que nous n'étions pas entièrement abandonnées et qu'il nous restait un appui et un protecteur. Je n'avais nul appétit; mais je mangeai avec avidité des pommes, parce qu'elles me désaltéraient un peu, et je sentis bientôt que cette mauvaise nourriture aggravait mon mal : ma fille en éprouvait le même effet; notre fièvre redoubla; malgré le froid de la saison, nous étions brûlantes l'une et l'autre; non-seulement sans médecin, sans aucun secours de l'art, sans domestiques, mais sans lit, sans chambre, sans avoir même la possibilité de nous étendre, en proie aux douleurs d'une dangereuse maladie, et enfin exposées aux injures de l'air, car, si le temps n'eût pas été à la gelée, et qu'il fût devenu orageux, la pluie et la grêle seraient tombées dans notre arbre. Dans cette horrible situation , U paraissait impossible de ne n&s succomber promptement à

tant de maux réunis ; cette idée fît naître en moi le sentiment le plus extraordinaire qui ait jamais pu bouleverser Tàme d'une mère : je désirais vivement pouvoir survivre à ma fille, ne fut-ce qu'une heure : je ne supportais pas la pensée de ce qu'elle deviendrait et dé ce qu'elle éprouverait quand je ne lui répondrais plus, qu'elle ne recevi-ait plus mes caresses, que je ne la soutiendrais plus dans mes bras, qu'elle me verrait immobile, inanimée, glacée, insensible à ses larmes et à ses cris î . .. Ces pensées m'arrachaient l'àme, elles m'auraient sûrement coûté la vie, sans la religion qui m'élevait au-dessus de moi-même. Je priais avec confiance, ferveur et résignation, et, après chaque prière faite du fond de l'âme, je me sentais fortifiée, ranimée; mes artères battaient avec moins de violence, ma fièvre diminuait, mes yeux appesantis se fermaient, et je dormais quelquefois deux ou trois heures de suite, du sommeil le plus doux et le plus tranquille ; ma fille aussi prenait des forces, et je cessai de craindre pour sa vie. Au commencement du troisième jour, on nous apporta du lait que je ménageai soigneusement pour elle, et qui lui fit beaucoup de bien. Enfin on découvrit notre refuge, ou du moins on le soupçonna. Un paysan, en passant le soir dans l'obscurité près de notre arbre, m'entendit tousser à plusieurs reprises : il devina que quelqu'un était caché dans cet arbre. Il parla de cette découverte en arrivant dans son village. Un ancien soldat de l'armée de M. de Bonchamps entendit ce récit; ce soldat logeait là chez son vieux père. Mais ayant servi dans l'armée des royalistes, il se cachait souvent quand les républicains passaient dans le village. Il savait que j étais fugitive, il pénétra sur-le-champ la vérité; il se garda bien d'en parler aux autres villageois. Il fit semblant d'aller se coucher, et, au lieu de se mettre au lit, il vint sur-le-champ dans l'endroit où j'étais, car il se l'était fait désigner. Tout à coup, sur la fin de la nuit, je m'entendis appeler par mon nom; l'heure indue et la grosse voix d'homme que je ne connaissais pas me causèrent beaucoup de frayeur; je ne répondis point. Le soldat ne se découragea nullement : il me dit son nom, ce qui ne me rassura guère, parce que je ne me le rappelais pas.

11 persista, en ajoutant d'une voix plus basse : Fiez-voiLs à un soldat de l'armée de Bonchamps. Ce nom si cher produisit sur moi tout l'effet qu'il en attendait. Je fondis en larmes, en remerciant Dieu qui m'envoyait un libérateur. Il grimpa sur le haut de Tarbre, m'aida à parvenir jusqu'à lui, et m'invita à me mettre sur ses épaules, ce que je fis : quoique la charge fût lourde, il descendit avec beaucoup d'adresse et de bonheur ; mais, en touchant la terre, le pied lui glissa, et nous tombâmes tous les trois dans la haie. Mon effroi fut extrême pour mon enfant; mais je fus promptement rassurée , car cette pauvre petite, qui n'eut aucun mal, se mit à rire de notre chute. Ce rire, si étonnant dans notre position, ce son, si nouveau et si étrange à mon oreille, me causa à la fois de la sui^ prisé, de la joie et le plus vif attendrissement. Le soldat nous conduisit assez près de là, chez son père. Ce bon vieillard et sa famille nous reçurent avec une cordialité touchante. On alluma un grand feu qui produisit sur moi un tel effet qu'après m'ètre chauffée un moment je m'évanouis. Ces bonnes gens, effrayés, cnirent d'abord que j'étais morte. Ma pauvre enfant poussait des cris aigus; enfin Ton me prodigua des secours qui me firent reprendre connaissance. On me mit avec ma fille dans un lit, et quoiqu'il n'y eût qu'un mauvais matelas, je le trouvai délicieux. La possibilité de m'étendre me causa la plus agréable sensation ; je n'ai jamais passé une meilleure nuit. Notre sommeil fut long et paisible, et le lendemain matin, nous étions véritablement en convalescence. Mais des nouvelles effrayantes sur l'approche des bleus nous forcèrent, la nuit suivante, de nous cacher, ainsi que le soldat, dans une meule énorme de foin; je dormis trè&-bien encore, je ne me réveillai qu'au grand jour, mais avec un violent mal de tète. Cependant le soldat, qui craignait pour lui comme pour nous , me dit que d'après la marche des bleus, il fallait absolument nous rendre à la Hardouillière. J'y consentis, parce que j'étais sûre d'y être protégée par la famille du paysan qui m'avait apporté à manger dans mon arbre. Nous partîmes, guidées par le soldat, qui nous prescrivit de ne le suivre que de loin, précaution qu'il

crut nécessaire à sa sûreté. J'aurais eu cependant besoin de son bras; Tair avait dissipé mon mal de tête; mais j'avais une telle faiblesse dans les jambes^ que je pouvais à peine marcher. Il n'y a presque rien que la nécessité ne rende possible : je parvins à faire ce trajet avec lenteur, mais sans accident. Les bons paysans de la Hardouillière me reçurent avec d^autant plus de joie que, ne m'ayant plus trouvée dans mon arbre, ils étaient fort inquiets sur mon sort. Ils me dirent qu'ils me garderaient tant que je voudrais; je me délassai là pendant quelques jours, et sûrement jamais la magnificence n'a pu causer dans un palais autant de plaisir que j'éprouvai de satisfaction dans cette chaumière, en pouvant m*aaseoir sur une escabelle de bois, devant une grosse table, avec la liberté d'aller et venir dans la maison^ en jouissant du bonheur d'être éclairée le soir par une lampe, et de passer la nuit sur une paillasse.

Cependant les hussards ennemis vinrent à diverses reprises faire des recherches dans notre maison. Je fus obligée de me cacher, tantôt derrière des armoires, tantôt sous des lits, et bien souvent leurs sabres passèrent près de ma tête. Un soir, je fus surprise par un hussard, et je n'eus pas le temps de me cacher; je ne perdis point la tète; l'obscurité me rassura, et je me mis tranquillement à filer près du feu. La lampe n'était pas encore allumée, on pouvait à peine distinguer les objets. Ce hussard me prit pour la maîtresse de la chaumière, et il m'accabla de questions. Je répondis brièvement. Tout à coup je lui dis que j'entendais les brigands, que nous savions qu'ils devaient arriver en bandes. A ces mots, il se sauva à toutes jambes ; il remonta sur son cheval, et nous en fûmes débarrassés. Malgré le bon accueil de mes hôtes et toute leur générosité, je vis clairement que je les compromettais. Il y avait, à très-peu de distance de notre ferme, un gros arbre creux, et je résolus de m'y cacher encore, mais seule, et en confiant ma fille à ces bons paysans; un enfant ne pouvait les exposer, et j'étais certaine qu'ils en auraient le plus grand soin. Mon enfant risquait tout avec moi, et elle n'avait rien à craindre avec eux. Cette séparation me fut bien sensible et me coûta bien des

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larmes ; mais je la crus nécessaire; elle me parut même un devoir, et je m'y décidai. Je m'établis donc dans cet arbre, beaucoup moins haut que le premier; je n*y restai qu'un jour parce que personne ne pouvait m'apporter à manger. On m'en fit sortirau point dujour;je promis de revenir le soir dans lachaumière ; ensuite je changeai de dessein, je m'abandonnai entièrement à la Providence. J'errai seule dans les champs; je passai la nuit dansunfossé : le bruit des troupes me réveilla. Quoique vêtue en paysanne, et que je me donnasse pour une habitante du pays, les ennemis m'arrêtèrent. Le nom que j'avais pris fut sur-le-champ reconnu faux par les gens qui leur servaient d'éclaireurs. Cependant ils ne connaissaient pas moh vrai nom, et le signalement qu'on leur avait donné de ma figure, fait avant ma petite vérole, ne pouvait pas me trahir. Ce' signalement désignait une jeune personne très-fraîche et très-leste, et j'étais courbée, boiteuse; mon visage était encore couvert des rougeurs de la petite vérole; mes traits étaient grossis, et j'avais l'air d'avoir au moins quarante ans.

Mon arrestation ne me fit pas beaucoup de peine : j'avais craint mortellement d'être massacrée par des soldats, dans le tumulte d'une recherche faite avec fureur; mais malgi'é toutes les barbaries qui se passaient à Paris et dans d'autres villes, il m'était impossible de redouter véritablement un tribunal. Je ne pouvais croire que l'on voulût envoyer à Téchafaud la veuve d'un général qui avait sauvé cinq mille républicains. D'ailleurs je n'avais aucun moyen d'existence ; depuis la déroute de la bataille du Mans, je n'avais vécu que d'aumônes, ainsi que toutes les femmes fugitives d'officiers et de généraux. Nous entrions chez les bons paysans en leur confiant notre nom, ils nous recevaient avec effusion de cœur, et sur-le-champ s'empressaient de nous donner à manger, et souvent en se privant de ce qu'ils avaient de meilleur. Je n'é tais point humiliée de cette charité inspirée par la reh'gion et par le royalisme ; je ne trouvais que de l'extraordinaire dans cette situation, je n'y ai jamais vu de honte, car les grands sentiments élèvent naturellement au-dessus de tous les préjugés de la vanité. Je .«»o'jiîrais seulement par la crainte d'à-

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buser de la générosité de ces pieux et bons paysans, qui souvent donnaient une partie de leur nécessaire. Enfin j'étais si affaissée^ si malheureuse^ qu'une prison était âmes yeux un asile. On me conduisit à Ancenis, et là je fus tout à fajt reconnue par l'imprudence de la maîtresse de poste de Va rades, prisonnière comme moi. Malgré le changement de ma figure, elle n'hésita point à me reconnaître, et emportée par un premier mouvement d'attendrissement, elle me nomma en s'élançant vers moi. La surprise des républicains fut extrême, ils me regardaient d'un air stupéfait. Néanmoins ils crurent à cette dénonciation involontaire; on me donna une escorte dont je n'eus qu'à me louer. L'officier qui commandait le détachement, et qui était Allemand, fut parfaitement honnête pour moi ; il chercha même à me tranquilliser en me répétant plusieurs fois que la femme de M. de Bonchamps ne pouvait avoir de véritables inquiétudes. Je fus interrogée à Ancenis par sept hommes qui avaient plutôt l'air de me questionner par curiosité que pour approfondir ma conduite. Ils me dirent, entre autres choses, que M. de La Rochejaquelein était m lâche de m'avoir abandonnée après la promesse qu'il avait faite à mon mari mourant, le leur répondis que M. de La Rochejaquelein ne m'avait point abandonnée, mais que les soins indispensables qu'exigeait de lui son armée nous avaient forcés de nous séparer. Ces hommes m'intimidaient si peu quej'ajoutai ces propres paroles : Aw reste, si M.deLaRochejaquelein était tct, lui seul vous ferait trembler tous sept.

Cette brusquerie ne parut pas leur plaire , mais ils étaient contenus par le chef de mon escorte qui me protégeait visiblement et qui était à côté de moi; je crus m'apercevoir qu'ils avaient peur de lui. En partant d'Ancenis, un soldat en faction dit très-haut en me voyant passer et en me montrant : Si j'avais su que ce fût la veuve du général Bonchamps , f aurais tout tenté pour la sauver, par reconnaissance pour son wwn à qui je dois la vie à Saint-Florent, Arrivée à Nantes, l'on me fit rendre, à mon grand étonnement, les honneurs militaires. Cette distinction, qui me rappela vivement mon mari, mo causa un vif atu^.ndrissement. On me laissa entourée de

soldats et de curieux, sur la place duBouCfay ; ensuite Te a me mit en prison au Bon-Pasteur. Je crus fermement que ce n'était qu'une forme et que je n'avais rien à redouter; il y avait déjà dans cette maison d'arrêt environ sept cents femmes. J'y trouvai entre autres les deux sœurs de mon mari ; j'y restai dix-sept jours. M. Thomas, chirurgien de la prison^ était rempli d'humanité; il tenta plusieurs fois, mais vainement^ de me faire évader. Je fus profondément touchée de sou zèle, mais je ne partageai nullement ses inquiétudes sur mon sort.

Au moment où je m'y attendais le moins la commission militaire me fit comparaître, m'interrogea et me renvoya à la prison du Bouffay. Dans d'autres interrogatoires l'on me 'fit beaucoup de questions sur différents officiers do l'armée "Vendéenne; mais craignant de les compromettre, même en leur rendant d'honorables témoignages, je refusai nettement de répondre surce point. Je vis que cette circonspection irritait mes juges, mais je persistai. Eufîn, l'on me condamna à mort à l'unanimité. Je n'étais pas préparée à cette sentence, elle me frappa dans le premier moment ; je ne donnai aucune marque de faiblesse. Cependant j'éprouvais intérieurement autant de saisissement que de surprise ; je me recommandai -à Dieu, et je repris bientôt le courage que donne toujours une pieuse résignation. On me ramena dans ma prison, et sur-le-champ l'on m'ôta mon couteau et mes ciseaux. Je dis à ceux qui me les demandaient qu'avec une chrétienne ces précautions étaient inutiles, et que le crime si lâche du suicide ne pouvait être commis que par les impies. L'on me changea de logement et on me plaça dans la chapelle, qui faisait aussi partie de la prison. Je me trouvai avec plaisir dans ce lieu, où l'on avait célébré les mystères les plus augustes de la religion. Je pensai que par les prières de la piété, de la foi, du malheur, il serait en quelque sorte purifié des profanations sacrilèges qui l'avaient bouleversé sans détruire sa sainte destination; je reconnus la place de l'autel et j'allai m'y prosterner. Je ne regrettais sur la terre que ma fille et mes frères, mais je priai pour eux 1... Je recommandai mou enfant au suprême protecteur, et mon cœur rem-

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pli de confiance m*assura que Dieu daignerait la guider et la sauver. La mort n'a point de terreur pour une âme religieuse ; je désirais un prêtre, il me fut impossible de m'en procurer un ; du moins j'avais reçu de ceux de la Vendée des bénédictions récentes. En retraçant le passé, je ne trouvais dans ma vie que des douleurs. Prête à paraître devant Dieu, ce souvenir était ma plus grande consolation^ car je pensais qu'un tel sort, si sévère aux yeux du monde, était celui d'une prédestinée. Je n'avais pas même à me reprocher de m'être engagée dans ces aventures extraordinaires, par ambition et par des sentiments de vaine gloire : je n'avais été qu'une épouse aÛ'ectionnée et toujours obéissante; j'avais aimé sincèrement la cause qu'avait défendue mon mari, parce qu'il l'avait soutenue glorieusement. J'étais persuadée que la justice, le véritable honneur et la vertu ne se trouvaient que dans son parti, puisque la religion et le dévouement au roi en étaient le plus puissant mobile et le garant; tandis que l'impiété, la barbarie, le mépris des anciens serments, les excès les plus affreux, déshonoraient la cause de nos ennemis. Enfin captive et condamnée, les moments qui s'écoulaient avec rapidité, et que je croyais les derniers de mon existence, n'étaient point troubles par la haine et le ressentiment : la religion m'ordonnait de pardonner ; je lui obéissais sans efforts. J'avais vu parmi les républicains plusieurs hommes nés vertueux, et dont j'avais admiré les actions généreuses ; j'espérais que Dieu finirait par les éclairer. Je plaignis les autres : je priai pour tous et pour le bonheur de ma patrie.

Nous étions plusieurs prisonnières dans cette chapelle; il y avait, entre autres, madame de Chauvigny et madame de Lavalelte, très-résignées, ainsi que moi, à leur triste sort. Je retrouval dans la solitude de la prison toute la première amertume de mes cruels chagrins : la mort de mon mari, celle de mon fils, mou ûjquiétude sur la destinée de ma fille et sur celle de mon frère, me déchiraient le cœur dans tous les moments; mais en mèrae temps ces douloureuses pensées me détachaient telleuicntdc la vie, que je n'avais pas la moindre te ntation de faire ^piclques démarches pour la conser>'er. Une de nos fenêtres

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donnait sur la cour du civil ; un jour que j'étais appuyée sur cette fenêtre ouverte^ non par curiosité, mais pour éviter toute conversation avec mes compagnes d'infortune, je vis s'approcher un jeune homme qui me dit précipitamment qu'il voulait me sauver, et qu'il espérait obtenir un sursis. J'ai su depuis que ce jeune homme était le marquis de Molard^ qui, par la suite, périt à Paris sur l'échafaud. J'ai donné à son sort des larmes de reconnaissance, car le sursis fut accordé. Cependant mes persécuteurs voyant que j'inspirais un intérêt général, et ayant au fond de l'âme juré ma mort, me mirent dans jn cachot attenant aux loges des filles de mauvaise vie. Ce fut pour moi un supplice aussi insupportable que nouveau d'entendre continuellement leurs discours infâmes : ma seule ressource était de prier Dieu. Je tombai sérieusement malade, et j'aurais succombé sans les secours que me firent passer les membres de la commune d'Ancenis, prisonniers comme moi avec beaucoup plus de liberté. On mit successivement dans le même cachot d'autres condamnés ; je les voyais deux fois par jour conduire à l'échafaud, je les exhortais à la mort, et je leur lisais les prières des agonisants, dans un livre d'heures que m'avait fait passer mademoiselle de Charette, parente du général, présent le plus utile que l'on puisse faire aux prisonniers qui savent l'apprécier l Quand je lisais ces prières, les malheureux condamnés les écoutaient à genoux, enjûipant les mains et avec une ferveur attendrissante; ensm'te ils se relevaient, m'embrassaient affectueusement; nos pleurs se confondaient ensemble. Je me recommandais à leurs propres prières, et ils allaient à la mort avec un courage qui surprenait leurs conducteurs.

M. Haudaudine, négociant de Nantes dont j'ai déjà parle , qui était du nombre des prisonniers sauvés par mon mari à Sainte-Florent et qui conservait la plus vive reconnaissance de ce bienfait, employait tous les moyens possibles pour obtenir ce qu'on appelait ma grâce. Il imagina, pour y parvenir, de faire signer par un grand nombre de prisonmers de Saint-Florent une pétition adressée à la Convention, dans laquelle il était dit que c'était surtout à mes sollicitations

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que les prisonniers de Saint-Florent avaient dû la vie.

M. Haudaudine savait parfaitement que je n'avais aucune part à cette action, puisque je n'étais même pas avec mon mari lorsqu'il mourut ; mais il crut pouvoir se permettre ce mensonge officieux pour me sauver. Afin de couvrir la pétition d'un plus grand nombre de signatures, cet liomme généreux alla dans différents ports de mer où il savait qu'il trouverait de ses compagnons d'infortune qui n'hésiteraient point à signer la pétition. Toutes ces démarches bienfaisantes furent couronnées du succès, ma grâce fut accordée, et je me plais à rendre justice à la vérité, en disant que j'ai dû la vie à la reconnaissance d'un républicain.

Madame de Lescure, aujourd'hui madame de La Rochejaquelein, a rendu compte de ces faits d'une manière inexacte dans ses Mémoires, et quand j'ai eu l'honneur de la voir depuis, je lui en ai témoigné mon étonnement. Peu de temps avant d'obtenir ma grâce et pendant le sursis, les paysans auxquels j'avais confié ma fille me la renvoyèrent sur le bruit que ma grâce était accordée; j'obtins la permission de l'avoir avec moi. Combien cet enfant chérie m'attendrissait, lorsqu'à côté de moi, à genoux, ses petites mains jointes, elle faisait tout haut ses prières, en y mêlant toujours quelque phrase qu'elle inventait, pour demander à Dieu ma santé et ma liberté 1 Son air triste et recueilli contrastait, d'une manière singulière et touchante, avec sa figure enfantine et l'étourderie naturelle à son âge. Quoique je n'eusse pour tous livres que des Heures, je m'occupais dans tous les instants de l'éducation de ma fille , je lui donnais des instructions proportionnées à son intelligence, dont les progrès rapides me surprenaient; elle m'écoutait avec une attention qu'elle n'aurait jamais eue dans le plus beau cabinet d'étude. Le lieu seul où nous étions disposait au recueillement, il ne permettait aucune distraction frivole et il rendait frappantes les simples leçons morales et religieuses.

Ma fille avait une voix étonnante pour son âge, et surtout d'une justesse et d'une douceur qui allaient à l'âme ; souvent elle me chantait des fragments de cantiques ; mes larmes cou

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laient en Técoutant : je croyais entendre la voix consolatrice d'un ange!...

Enfin on vint m'annoncer que j'avais obtenu ma grâce. Avec quelle satisfaction alors j'embrassai ma fille l avec quelle joie pure je la regardai ! Ma vie assurée nous rendait l'une à l'autre, il me semblait que je redevenais mère. Je goûtai tout le charme de la sensation du bonheur que j'avais éprouvée à sa naissance.

Cependant le tribunal de Nantes ne m'envoyait point mes lettres de grâce, et le second jour on trouva le moyen de me faire passer un billet sans signature, dans lequel on m'exho^ tait à demander vivement ces lettres, afin de prévenir une funeste révocation. Ce billet m'alarma beaucoup, et d'autant plus que, n'ayant point de domestiques, je ne savais comment envoyer mes réclamations au tribunal de Nantes. Je me confiai au geôlier qui était le meilleur homme du monde ; il réfléchit un moment, ensuite il me proposa d'envoyer ma fille au tribunal en m'offrant de me donner sa servante pour la conduire, a {.e tribunal, me dit-il, est encore assemblé pour •deux ou trois heures, il faut Ty envoyer de suite. » Je n'avais pas d'autres moyens, j'acceptai cette proposition. Nous endoctrinâmes ma fille, qui avait un peu peur du tribunal, quoiqu'elle ne sût pas trop ce que c'était, mais qui n'hésita point à se charger du message. Je lui fis répéter une douzaine de fois la phrase qu'elle devait dire, et elle me quitta en me laissant des inquiétudes vagues mais accablantes. Elle arriva au tribunal où elle entra avec beaucoup de gravité, et s* approchant des juges, elle dit à haute voix très-distinctement : Citoyens, je viens vous demander les lettres de grâce de maman. Après cette harangue la servante me nomma; les juges trouvèrent ma fille fort gentille, et l'un d'eux lui adressant la parole, lui dit qu'O savait qu'elle avait une voix qui charmait tous les détenus de la prison, et qu'il lui donnerait les lettres de grâce à condition qu'elle leur chanterait sa plus jolie chanson. Ma fille avait envie de plaire aux juges; elle pensa que dans cette occasion le chant le plus bruyant serait le meilleur, et que toute l'assemblée serait ravie fie la belle chanson qu'elle avait en-

tendu répéter si souvent, avec enthousiasme, par soixante mille voix éclatant toutes à la fois. Elle chanta de toutes ses forces le refrain suivant :

Vive, vire le roi!

A bas la xépabliquel

Si elle eût eu quelques années de plus^ nous aurions été le lendemain envoyées Tune et l'autre à la guillotine ; Thcroïsme eût irrité ce tribunal sanguinaire; Tignorance et Tingénuité le désarmèrent : on sourit^ on fit quelques rétlexions patriotiques sur la détestable éducation que recevaient ces malheureux enfants de fanatiques royalistes^ et cependant ou accorda les lettres de grâce que ma fille mo rapporta en triomphe.

Je sortis de prison, je restai encore deux ou. trois mois à .Nantes, et j'obtins un passe-port pour aller à Paris, où je terminai quelques affaires. Ensuite je retournai à la Baronnière^ cette terre de mon mari dont j*ai déjà parlé, que je fus obligée de vendre afin de remplir les engagements pris par luimême, pour subvenir aux dépenses de la guerre;* Il me resta à peine de quoi vivrez mais je m'en consolai facilement en pensant aux causes honorables de notre ruine.

Après avoir éprouvé tant de douleurs, après avoir supporté toutes les souffrances de la misère, des maladies, d'une vie errante, fugitive, et des emprisonnements, le simple nécessaire €t la tranquillité étaient devenus pour moi le bonheur.

Je ne tremblais plus pour ma fille; ses heureuses dispositions, sa raison et son affection pour moi me rendaient un avenir sur lequel je pouvais jeter les yeux avec espérance, et même avec joie. Le ciel a exaucé tous mes vœux les plus chers. J'ai vu triompher la cause que mon mari a soutenue avec tant de gloire, et pour laquelle, après avoir tant de fois prodigué son sang, il a perdu la vie. Oh 1 combien son souvenir m'enorgueillissait, et néanmoins oppressait mon cœur, quand j'ai vu relever ce trône antique et chéri l A cette époque mémorable je n'ai pas versé une larme de joie sans penser à celui que ces grands événements auraient rendu si

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parfaitement heureux, si Dieu eût permis qu'il eût assez Técu pour en être le témoin.

Enfin rétablissement de ma fille et les bienfaits de uolre auguste monarque ne me laissent plus rien maintenant à désirer sur la terre. Il est un souvenir ineffaçable et douloureux que je porterai dans la tombe; mais je n'en bénis pas moins la Providence qui a daigné m'accorder tout le bonheur qui peut dédommager et consoler une mère.

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