CHAPITRE V
Le général Iloche multiplie les cantonnemens et met en aclivité plusieurs colonnes mobiles. — Une flotte anglaise somme Belle- Ile de se rendre î réponse du commandant français, qui les force à se retirer; ils renoncent aussi à la môme entreprise sur Noirmoutiers. ^- Nouvelle descente d'émigréis à Mlc-Dicu ; ils sont obligés de se rembarquer pour ne pas éprouver les horreurs de la famine. — Propositions de paix aux insurgés qui en profitent. — Gharette et Stofflet persistent dans leur rébellion ; ils sont piîs. — Relation de leur mort. — Fin de la gueiTe de la Vendée.
Le grand nombre de troupes que le gênerai Hoche avait a sa disposition , lui donna 3a faculté dVn couvrir en quelque sorte tout le territoire insurgé : il multiplia les cantonnemens, et organisa en outre plusieurs colonnes mobiles, dont le but était de poursuivre et de harceler Pennemi. II est étonnant qu^avec un système aussi bien dirigé qu'il avait été combiné, la gueiTe se soit encore prolongée près d'un an ; car le pays était épuisé , les gens de campagne devaient être las de guerroyer et d'errer sans un but certain ; la présence des troupes devait les mettre à l'abri des vexations des chefs royalistes et de leurs plus affidés partisans. Si l'on se battit encore avec acharnement, il faut en chercher la
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cause dans la nature de cette cruelle guerre* Cependant les Anglais bloquaient Fentrée de larivière de Loire. Le commandant de leur flotte attaqua Belle-Ile et la somma , au nom du roi de France, de se rendre; mais l'officier qui défendait ce poste important fit au commandant anglais cette réponse : « Je ne connais d'autre maître que la )) république française. Les braves que je com- )) mande et moi nous défendrons Belle-Ile , jusqu'à n la dernière goutte de notre sang ,.et nous ne la » rendrons qu'après nous être ensevelis sous écs. }} ruines. » Il fit en effet une résistance si Vigoureuse que les Anglais furent contraints àe lever le blocus.
A peu près dans le même temps, une autre flottille se présenta devant Noirmoutiers , et fit là nîême sommation au commandant français. La réponse et la défense de celui-ci furent les mêmes qu^à BeUe- ^ Ile , et les Anglais se retirèrent.
' Enfin , fatigués de côtoyer les parages de la Bre-, tagne et du Poitou sans pouvoir débarquer les émigrés qu'ils avaient à leurs bords, ils attaquèrent la petite Ile-Dieu, située au midi de celle de Noîrmoutiers. Cette île sablonneuse n'a pas plùB d'une lîeué de circuit. On ny avait pas attaché beaucoup d'importance, et elle n'était gardée q^iie par quarante Soldats au plus; les Anglais n^eurent donc pas de peine à la prendre; ils y débarquèrent quatre mille émigrés ^ quatre cents chevaux, de
Farlillerie , des munitions de guerre et de bouche et des effets d^habillement. A la nouvelle défiçe de'barquement, le général Hoche fit garnir les côtes du ci-devant Poitou d^un bon nombre de troupes , et ôta aux émigrés Tespoir et les moyens de descendre sur le continent. Ils furent réduits à rester dans Fîle, et quand leurs approvisipnnemens furent à peu près consommés , obligés de Ée rembarquer très-promptement , pour ne pas éprouver toutes les horreurs de la famine. On assure que n^ayant pas assez de yaisseatix pour s^en retourner , ils jetèrent leurs chevaux à la mer et une partie de leur artillerie. Voilà quelle fut Tissue de la dernière tentative faîte par les émigrés pour effectuer une descente sur les côtes de France. Superbe effort et brillant résultat de la protection anglaise , qui exposait des malheureux, en partie échappés au massacre de Quiberon, à devenir la proie de la famine et des maladies , en les abandonnant dans une île stérile et déserte. Mais un jour viendra que ces mêmes hommes , rentrés dans le sein de leur patrie , voteront d^un concert unanime la punition d'une politique égoïste et perfide !
Le général Hoche , délivré de la crainte de voir effectuer aucun débarquement sur les côtes, donna à son système des colonnes mobiles toute Tintensité diction que lui permettait Fénorme quantité de troupes qu'ail avait à ses ordres. En même temps il fit des propositions de paix etd^^miilstie
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aux insurgés sur les deux rives de la Loire (i). Les Ipbitans des campagnes y furent dociles. Jusque-là les chefs royalistes les avaient encouragés par Tespoir de puissans secours de la part des Anglais ; d^autres fois ils les avaient contraints de marcher contre les armées de la république y en les menaçant de les faire exécuter militairement s^ils B^obéissaient pas , et Fexemple avait souvent suivi la menace. Mais aujourd'hui , il était prouvé qu'ion ne devait plus attendre de secours étrangers, et la présence habituelle des troupes républicaines sur presque tous les points était la sauvegarde de ceux qui voudraient quitter les drapeaux du royalisme et rentrer dans leurs foyers. Nombre de j>euplades, excédées de fatigues et dégoûtées du brigandage, profitèrent de Tamnistie et déposèrent leurs armes. Leur exemple fut suivi , et la défection devint générale. Les chefs se trouvaient réduits à un très-petit nombre de braves ; mais ils ne pouvaient résister long-temps à la chasse continuelle qui leur était faite. Plusieurs , tels que Scépeaux , d'Autichamp , etc., eurent le bon esprit de se rendre à temps avec le reste deleurs partisans, et contribuèrent à pacifier la rive droite de la Loire, Charette et Stofilet persévérèrent dans leur état de rébeUion , et payèrent bientôt de leur vie leur
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Opiniâtreté. Le second fut le premier pris avec deux Autrichiens , ses deux plus fidèles servi teiffs et soldats.
On le conduisit à Angers où il fut jugé par une commission militaire et condamné à être fusillé , non-seulement pour le fait de sa rébellion , mais pour avoir commis des assassinats après la pacification générale.
On dit que ce chef de parti , qui avait donné dans les combats mille preuves de courage et d'^intrépidité, ne montra pas à son exécution cette fermeté d^ame qui jusqu^alors semblait l'avoir caractérisé. Il nVn fut pas de même de Charette qui fut pris quelques mois après. Continuellement poursuivi par quelques corps de troupes , un d'eux l'atteignit dans Une lande, et lui livra bataille. Le peu de braves qu'il avait à ses côtés se défendit comme des lions ; mais plusieurs ayant été tués ou mis hors de combat , le reste chercha son salut dans la fuite; Charette, qui avait été blessé au bras^ fuyait aussi, accompagné seulement de deux étrangers qui le servaient ordinairement. Un détachement, commandé par l'adjudant-général Travot, le rencontra dans un défilé; il était tellement harassé de fatigue, que ses deux compagnons le soutenaient sous les aisselles pour l'aider à marcher. Aussitôt qu'il fut à la vue du détachement, un soldat s'écria: Voilà Charette ; je le reconnais. L'adjudanl-général s'avança a lui et le fit prisonnier. Comme cet officier
jouissait d^une bonne réputation militaire, Charette lui témoigna quMl ét^it plus satisfait d^êtf e tombé entre ses mains qu'yen celles de tout autre. Travot de son côté se comporta envers lui en vainqueur généreux et délicat ; car Chàrètte lui dît que puisquMl était maître de sa personne , il Tétait aussi de ce qu^il possédait. Il détacha la ceinture qu^il portait et où il y avait de Targent, et voulut la lui remettre. L'adjudànt-général lui répondit qu'il attachait trop de prix à sa seule personne , et qu'ail croirait ternir le mérite de sa capturé en s'âppropriant sa dépouille.
Le quartier-général était alors à Angers; Chà-' rette y fut conduit et présenté au général Hédouville , chef de Tétat-major de Farmée , qui lui fit Taccueil le plus distingué et lui donna un grand Souper où assistèrent beaucoup d^officiers; Charette y iilaiïgea et y conversa avec sang-froid et la plus parfaite égalité d'ame. Le général Hédouville lui fit sentir combien irregrettait qu'ail eût tourné et ethployé ses^ talens contre la république y tandis qu'il eut pu rendre dé grands services à son pays en maintenant Id pacification. Il répondit qtie le comité de salut public, où le gouvernement d'alors, ne Fayâiit pas formellement approuvée, elle rie pouvait pas plus être un engagement sacré pour lui que pour la république qui aurait recommencé les hostilités au premier instant où elle aurait cru pouvoir le faire avec avantage.
On ajoute que quelqu'^un lui ayant témoigné son étonnement qu^an homme aussi brave que lui se fût laissé prendre vivant, il répondit que Charette qui sVtait battu pour sa religion , aurait commis un crime contre les lois divines en se détruisant luimême ; qu^au surplus , il prouverait qu^il saurait mourir.
Il fut traduit à une commission militaire , et con* damné à être fusillé pour avoir enfreint le -traité de pacification convenu entre lui et les représentans du peuple , et participé aux assassinats commis par ses soldats sur les routes. On voit que les motifs de sa condamnation furent les mêmes que ceux du jugement de Stofflet.
Nantes et ses environs avaient été le théâtre de ses exploits et de son triomphe , on jugea qu^elle devait être celui de son humihation et de sa morU On rembarqua sur la Loire , et il arriva le 7 ger^ minai de Tan IV : conduit chez Tadjudant-général Dutil, il prit quelques rafraîchissemens et se reposa* Quand les ordres furent donnés pour son exécution , on le prévint qu^on allait le conduire au sup-* plice, et comme il souffrait de la blessure qu^il avait reçue au dernier combat, on lui proposa de monter à cheval. 11 dit qu^il se sentait suffisamment de force pour marcher à pied. On le sortit de la mai-^ son dii général , et on le promena par la ville. Dans la rue de la Poissonnerie, des femmes Pinsultèrent^
et par des cris injurieux lui témoignèrent le contentement qu^^elles avaient de le voir conduire à la mort. Il s'arrêta devant elles et leur dît avec fierté qu'il respectait les lois qui le frappaient, et qu'on devait aussi le respecter dans son malheur^ Ces paroles imposèrent silence à ces misérables. Arrivé " à la place Bretagne où était un concours immense de peuple, des fusiliers firent écarter la foule à l'endroit où il devait rester; ensuite ils se rangèrent à une distance convenable. L'adjudant-général s'approcha de lui et lui demanda s'il voulait avoir les yeux bandés : il répondit qu'il n'avait pas besoin de cette précaution , mais qu'il le priait de dire aux soldats de tirer sur lui quand il leur en aurait donné le signal par une inclination de tête. Le général , après lui avoir encore parlé à voix basse pendant quelques minutes, se retira et ordonna aux fusiliers de faire comme il avait dit Charette, après un moment de recueillement , inclina la tête, les soldats tirèrent, et il tomba.
Ainsi périt ce chef de parti ; il est malheureux que les circonstances n'aient peut-être pas permis de lui faire grâce ; mais on aurait pu , ce semble , alléger sa peine en la lui faisant subir avec moins d'éclat et d'appareil. Des Barbares et des Sauvages dansent autour de leurs victimes ; des peuples policés , des Français devaient-ils faire un pompeux et brillant spectacle de la mort d'un homme dont les
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opinions excusaient les fautes , et qu^OH ne devait point ranger dans la classe des scélérats. Au surplus, cette pompe et cet éclat, loin de Pabattre et de riiumilier, ne servirent qu^à relever sa grandeur d^ame , sa patience et sa fermeté.
Sans cesse aux prises avec la faim , la soif et les besoins les plus urgens, cet homme courageux sMtait accoutumé à souifrir, et le jour de sa mort dut être à ses yeux le véritable jour de repos. Aujourd'hui , à la tête d'une multitude sans ordre et sans tactique, il faisait trembler les républicains, s'emparait de leurs postes et de leurs munitions; demain, abandonné de presque tous les siens, et réduit à un petit nombre de cavaliers , il était obligé de fuir et de se cacher dans les bois les plus épais , où il était encore poursuivi par la crainte d'être enveloppé et pris; pKsque toujours aux expédiens^ non-seulément pour faire marcher de force les paysans dans les derniers temps, mais pour les conduire et les retenir au combat , pour leur procurer des vivres , et n'ayant jamais aucun secours à leur donner ni en vétemens ni en chaussure. Il est incroyable qu'avec si peu de moyens , il ait pu tenir tête, pendant trois ans, contre la multitude des troupes de la république, qui se renouvelaient sans cesse. Qu'eût donc fait cet habile partisan avec d'autres forces et d'autres ressources ?
La prise et la mort de Charette furent le coup de grâce donné au parti royaliste. Les habitans des