SS MEMOIRES
parTuncq, étaient renfermés dans cette place; d'Et bee Tattaqua à la tête de vingt mille hommes ; Sapinaud fit son rassemblement et le joignit à Tarmée. Des intelligences pratiquées par Fennemi parmi les prisonniers qae Ton avait enrôlés , nous firent perdre la bataille. Sapinaud qui commandait Pa*^ vant-garde y périt au pont de Charron : trahi par un transfuge, il se trouva environné d^un corps nombreux ; deux fois il sMlança pour attaquer, deux fois il fut repoussé et blessé; enfin, ne pouvant plus se relever, il fut pris et mis en pièces. En mourant il prononça ces dernières paroles: (( Je meurs content , puisque je meurs pour mon )i roi. » Quatre paysans de la Verrie, dont il était seigneur , se firent tuer pour enlever son corps aux meurtriers. C'était le i5 août 1798. Pour comble d'infortune on vint m'apporter la nouvelle de Parrivée de la redoutable armée de Mayence.
Nos généraux se rassemblèrent aussitôt à la Tremblaîe. On y tînt conseil de guerre, à YeSei d'aviser aux moyens de résister à l'attaque des républicains : d'Elbée se réserva le commandement de la grande armée; Royrand continua à commander l'armée du centre ; Charetbe fut opposé aux 'Mayençais , et Bonchamps resta à la tête de sa division d'Anjou. Toutes ces dispositions furent inutiles contre l'armée ennemie ; elle s'empara en peu de temps de Machecoul , de Villeneuve , de Légé , et poussa ses avant-postes jusqu'à Montaigu : les
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rqiUes étaient couvertes de chariots, de fuyards et de femmes désolées.
Nous étions menacés du côté de Tîffauges par l'armée de Beysser, et du côté de Torfou par Kléber ; le premier était entré à Montaigu , et Parmée de Mayence s'^avançait vers CIisson« Nos troupes se rassemblèrent pour attaquer d'abord Beysser. Celait fa mois de septembre i7g3. Nous avions une nombreuse armée et des canons ; cette quantité de monde mit de Fembarras dans les opérations : sans M. Charette la bataille aurait été perdue. Déjà les paysans fuyaient en désordre , lorsque Charette tira son sabre, et mettant son chapeau dessus, dit à ses soldats: a Mes amis, puisque vous m'aban- » donnez, je vais moi-même vaincre ou mourir; I) qui m'aime me suive. » Il piqua son cheval ; ses paysans le suivirent en criant: )> A nous, cama- » rades, la victoire sera pour nous! » Tous les fuyards, qui entendaient des coups de fusil et les cris de victoire, revinrent sur leurs pas ; ils firent une attaque si bien combinée que, le centre des patriotes ayant été enfoncé, la déroute se mit dans les rangs ennemis. Notft entrâmes le jour même à Montaigu: on y trouva cent mille francs d'assignats, des munitions de toute espèce, et un nombre considérable d'habillemens qui servirent à nos troupes. Nous perdîmes dans cette affaire le brave Dupin ; Joly y fut blessé.
Cependant l'armée de Mayence , après s'être em-
4o MEMOIRES
parëe de Çli3Son , menaç9it Mortagne. Af. de Qpyrand arriva sur les deux heures : « Eiiypyç^, me . )) dlt-il , un courrier ayx généraux , pour le$ avertir )> que Les bleus seront avant ^çux heures aux Ser- » biers; mon cheval est crevé, et je n^en pui$ plus^ » Sapinaud 4e la Verrie, qui avait remplacé son oncle, était présent , ainsi que A), de Chevigné, QfBcier vendéen plein de mérite et de coaragÇfOf Qp cpusin partit de suite pour faire son rassembldi^wt. J^écrîvîs à ces mesMeurs d^enyoyer promptemant du secours pour empêcher les bleus de sortir des JLerbiers. Je ne sais si mon coarrier sVgara ; mais ils ne partirent que le soir. Les ennemis pendant ce temps s'^emparèrent del^ montagne dea AlQuettes, du CQté de Tifiauges ; ils prirent aussi position du côté de Çhâtillon , et cntourèrentMortagne de trois côtés. Les généraux, à leur arrivée, voyant qu'ail était impossible de défendre la ville, en firent sortir les cjanons et toutes les munitions de guerre, et décidèrent dé rétrograder vers ChoUet, afin de pouvoir passer la Loire , en cas de malheur.
Mes peines augmentèrent le i5 octobre J^vais envoyé le matin un e^prcs^ la Blanchardière, dire à mes enfans les malheurs qui nous menaçaient, et les engager à s^enfuir; je fis en même temps seUer un cheval pour aller les rejoindre ; en attepdant le retour de l'exprès, je me jetai sur mon lit pour y prendre un peu de repos. A peine y étais-je couchée, (ju'oii vint me dire que les bleus entraient
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de tous côtes, etqu^il fallait se sauver au plus vite. Une de mes dooiestiques , qui arrivait, me confirma cett^ tristq nouvelle ; il fallut fuir et chercher un asile dans le bois le plus voisin. A peine y étionsnous entrés que les coups de canon grondèrent de tous côtés. Nous apercevions, à travers les bois , des cavaliers qui criaient de tout tuer et dç tout brûler; ces bruits durèrent jusqu^à trois heures. Nous vîmes de loin deux femmes qui fuyaient; Perrine qui m^avait suivie^ alla au-devant déciles , et leur demanda d^où elles venaient : « Eh , mon Dieu ! nous venons d'hêtre fouillées par les bleus : ils nous ont enlevé Pargent que nous avions et nous ont commandé de retourner à Mortagne, ajoutant qu^ils allaient parcourir les bois et tout tuer. » A ces mots , Perripe eut bonne envie de quitter la retraite que nous avions choisie : pour moi , je voulais attendre le soir; je craignais la rencontre de ces barbares. Enfin , après le coucher du soleil , nous sortîmes du bois. Le feu était de tous côtés : je m'^attendais à voir le Bois Huguet en flammes; quel fut mon étonnement ! les brigands n y étaient pas entrés : je n^osai cependant pas le traverser, de peur dV trouver quelqu^un de ces misérables couchés de* danSé Nous allâmes à un hameau qui était à peu de distance. Je ne peux peindre Feffroi dont je fus saisie en voyant les portes ouvertes, du linge et des vêtemens par-ci par-là dans la rue; je m'imaginais qu^ils avaient tué ceux qui étaient dedans. Nous
nous éloignâmes bien vite ^ et nous nous cachâmes derrière une haie fort épaisse; une soif ardente me .dévoraîl : Perrine courut me chercher de Feaa à une fontaine voisine. A peine était-elle partie, que j^entendis un bruit de chevaux : je fus saisie de crainte qu^il ne lui arrivât quelque malheur ; m'ai^ les bleus se contentèrent de lui demander le che*min des Herbiers, sans lui faire aucun mal. Voyant que nous notions plus en sûreté, et pressées par la faim, nous formâmes le projet d^aller à la Blanchàrdière. Il me tardait de voir ma fille : nous nous mimes en marche , évitant le plus qu^il était possible les chemins et les métairies ; mais nous ne pouvions pas toujours les éviter. La première ou nous fïimes obligées de passer, nous remplit d^eflBroî : les portes de la maison étaient ouvertes; la moitié de la métairie était brûlée; les bœufs, les vaches et les moutons mugissaient et hélaient au dehors , et ces pauvres animaux semblaient appeler du secours. Après avoir passé cette ferme , nous rencontrâmes un homme et une femme avec leur petite fille , à peine âgée de trois ans. Ils nous dirent qu^ils étaient du Mays, et que le feu était partout: ce brave paysan avait assisté à la bataille de ChoUet, et me donna quelques détails sur la prise de cette ville par les patriotes. Il me raconta que M. d^Elbée avait pris position sur les hauteurs de Saint-Christophedu-Bois , dans le dessein d^entrer dans ChoUet. Au commencement de Faction, la bataille avait été
favorable aux Vendéens; Bonchampsp avait enfoncé le centre de Tarmée républicaine; le féroce Carrier, ministre de la Convention, avait failli être tué, lorsquHme charge de cavalerie mit le désordre dans Farmée royale. Vainement les génétaux cherchèrent à arrêter les fuyards; Bonchamps, à la tête d^une centaine de cavaliers , se précipita au milieu d^un escadron ennemi, ne voulant pas survivre aux malheurs de sa patrie. Il y reçut une blessure mortelle , et serait resté sans doute au pouvoir de Tennemi , si M. de Piron ne fût survenu à la tête de cinq ou six cents Vendéens pour l'arracher aux fureurs de Tennemi. Il ajouta que Tarmée se dirigeait du côté de Beaupréau, et qu'il fuyait ^vec sa femme, parce qu'il ignorait quel serait le résultat de cette bataille. Je quittai ces bonnes gens, parce qu'ils allaient trop lentement au gré de mes désirs ; Fempressement que j'avais de revoir ma fille me donnait des ailes. J'étais -près d'arriver, lorsque j'entendis crier : « Rembarre, rembarre! il y a sept bleus cachés dans les genêts ! » Je vis en même temps une vingtaine d'hommes et autant de femmes qui cherchaient dans la pièce de genêt par oii j'allais passer. Une d'elles me reconnut; elle me dit que ma fille était partie la veille avec son mari. La douleur me saisit à cette nouvelle, et je tombai défaillante; ces bonnes gens me transportèrent à la Mourière , et me mirent au lit. Sur les six heures , une jeune fille arriva de Mortagne; elle nous dit
qu^il y avait plus de miHjb'hommes ; que Von avait mis a mort un grand nombre de royaDstes, et qu^on n^avait fait aucun quartier à ceux qui avaient des arhies ; que son beau-frère avait été tué ainsi que sa sœurt ^t quVUe avait eu beaucoup de peine à se sauver. Elle ajouta que les bleus allaient envoyer des patrouilles dans les environs pour mettre le feu partout.
Cette nouvelle effraya les gens de la métairie, et il fut résolu qu^on coucherait dehors. Ils m^apportèrent une couverture dans un pré assez éloigné d^où Ton pouvait apercevoir la maison, dans le cas où les républicains seraient venus y mettre le feu : un grand chêne et une haie très- épaisse nous servaient d'^abri. Je dormis près d^une heure j en m'^éveillant je.me sentis saisie par le froid : je priai ces bons paysans de me ramener à la métairie , les assurant que puisque les bleus étaient en si petit nombre à Mortagne, ils nVseraient pas venir si loin. Ces braves gens accédèrent à ma demande , et me firent un bon feu qui me rendit la vie. Au point du jour je leur dis adieu; et après les avoir remerciés de la généreuse hospitalité quUls m'avaient accordée , je partis pour Saint-Laurent. En passant à la Ronde , je demandai des nouvelles de ma fille : un Vendéen, qui revenait de Beaupréau, m'assura qu'elle avait passé la Loire avec son mari et ses enfans. Ce paysan était des environs de Mortagne,. et avait assisté a toutes les batailles depuis
le commencement de la guerre. « Comme j^avais une charrette, me dit-il, je pris ma femme et me& enfans, et partis avec eux pour Beaupréau avant la bataille de Chollet. A peine y étions-nous , que nous vîmes arriver les brigands qui fuyaient en criant : « Sauve qui peut ! » Nous prîmes promptement notre parti, et nous nous dirigeâmes vers Saint-Florent, afin de passer la Loire avant Farrivée des ennemis. Un courrier avait déjà retenu tous les bateaux. On me dit que M. de Bonchamps était blessé à mort; je le vis passer, en effet, sur un brancard. Hélas! avant de mourir, il donna la liberté au reste des prisonniers qui étaient près de cinq mille; et ces malheureux ne se virent pas plutôt libres quHls se joignirent à nos ennemis , et tournèrcnt contre nous les armes que nous avions été forcés de laisser à Saint-Florent. La foule était si grande , que jVus bien de la peine à faire passer ma femme et mes enfans. Arrivés au-delà, nous ne pu-* mes trouver d^asîle , et nous fumes forcés de coucher dans un genêt. Les bleus, qui nous suivaient de près, ne nous laissèrent pas long-temps en re-» pos; ils nous poursuivirent jusqu-à Grandville où nous perdîmes beaucoup de monde; plusieurs de nos commaiidans périrent dans cette déroute i le brave M. de Royrand y fut blessé, et mourut au bout de huit jours ; M. de Vaugiraiid reçut ses derniers soupirs. Il lui dit en mourant : « Je meurs content de ne pas survivre à nos désastres; je de^
mande pardon à Dieu de mes péchés, et j'espère tout de sa grande miséricorde, » Il avait servi toute sa vie ^ et avait la croix de Saint- Louis. M. de Verteuil fut aussi tué après le passage de la Loire, ainsi que M, de Beaurepaire ; ce dernier avait été grièvement blessé à la bataille de ChoUet. Madame de Mingré était dans une voilure avec les demoiselles de la Tremblaie; la voiture ayant versé, madame de Mingré se cassa une jambe, et les pauvres demoiselles qui étaient avec elle furent obligées d'aller à pied. Un grand nombre de dames de la Vendée, dont je ne sais pas les noms, périrent aussi à ce fatal passage. Les chevaux leur passaient sur le corps ; les unes moururent de faim, les autres de misère et de douleur : vous ne sauriez vous faire une idée du triste spectacle qui était sous nos yeux : de malheureux blessés étaient étendus ça et là , et nous tendaient leurs bras et leurs yeux mourans sans que nous pussions leur donner aucun soulagement.
» Arrivés au-delà, notre sort fut encore plus déplorable; la déroute des brigands fut complète: chacun fuyait de son côté sans ordre. Je joignis la division que commandait M. Henri, et ma femme me suivit jusqu'à Ancenis : là nous formâmes le projet de revenir à Mortagne. Je pris des chemins détournés, et au moyen d'une large cocarde tricolore dont je m'afiublai, je passai la Loire , et me voilà presque arrivé chez moi. »
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Le détail de tant de désastres me pénétra de la plus vive douleur, Une foule de pensées plus tristes les unes que les autres se présentèrent à mon imagination ; Tincertitude du sort de mes enfans me remplissait de la plus vive inquiétude. QuVlaîentils devenus après le passage de la Loire ? Tous les bruits qui couraient sur les * malheurs de ceux qui avaient suivi Farmée jusqu^à Grandville affligeaient sensiblement mon cœur maternel : du moins si j'*avais pu les suivre j^aurais partagé leur destinée, et jWrais eu le bonheur de mourir avec eux. Je courus à Saint-Laurent.
En sortant de la Ronde , je rencontrai le curé de ce village; cVtait un homme respectable que s^s vertus et ses bienfaits faisaient adorer dans la contrée; je le connaissais depuis long-temps : il était entouré de plusieurs paysans ; à son air effrayé je jugeai qu^il lui était arrivé quelque chose d^extraordinaire , ou qu'ail avait appris quelque mauvaise nouvelle. Je m^approchai de lui, et, après Favoir salué, je lui demandai la cause de Fair eflFrayé que je lui voyais. Il me conta que huit bleus Pavaient arrêté à peu de distance de son presbytère : Tun d^eux lui demanda: « Qui es-tu? n Le pauvre curé fut si saisi, qu^il put à peine leur répondre : un de ces brigands le prit au collet : « Ton porte -feuille? » Il le tira de sa poche et le leur présenta, (c Es-tu prêtre ? — Oui , je le suis. — Tu es le curé de la Ronde ? — Oui , Mei^sieurs. — Il n^
en a plus; nous sommes tous citoyens : allons, il faut le tuer. » Ce respectable prêtre se mît à genoux et recommanda son amc à Dieu.- Le ciel inspira de la pitië à un de ces soldats ; il s^adressa à ses camarades et leur dit : « Allons , en voilà assez ; il ne faut pas le tuer : il n^'a pas menti ; ce n^esl pas un traître. Lève-toi , et va-t-en. » Il se leVa , mais la peur Favait glkcé au point qu^il ne pouvait faire un pas : heureusement les patriotes s^aperçurent que leur colonne était déjà éloignée et se hâtèrent de partir ; et quelques paysans qui survinrent Faidèrent à retourner chez lui. Malgré la peur que je dus éprouver à son récit , je continuai ma route vers Saint-Laurent ; en arrivant , je me fis conduire chez une de mes parentes qui m^apprit que plusieurs dames étaient arrivées de Beaupréau. Je me préparais à sortir pour leur parler et leur demander des nouvelles de ma fille, lorsque ma cousine, ayant regardé par la îTenêtre, aperçut une jeune personne qu^elle prit de loin pour madame de Chavagne ; elle sMcria : « Je vois votre fille, n Je lui saute au cou, je lui prends les mains, je lés embrasse ; je ne savais comment lui exprimer tha joie: je cours avec elle; nous nous approchons. Hélas ! ce notait pas elle. Je lui dis : « Ah ! Ma-* demoiselle , on vous a prise pour ma fille ! y A ces mots , elle se mit à pleurer. « Madame , me répondit-elle , je n^ai pas ce bonheur-là ; je viens de perdre ma mère à Saint-Florent. Nous étiotis sur
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le bord db la Loire : la foule était si grande que ma mère s^est trouvée porlép daos le bateau sans sa malheureuse fille ; je la regardais en pleurant et lui tendais les bras lorsque la barque a chaviré: ceux qui étaient dedans sont tombés dans la ri-^ vière , et lorsqu^on- a retiré ma mère elle n^existait plus. J^ai passé la nuit à ses côtés , ne sachant trop où j'étais, ni ce que je devais faire; le matin, des paysans m'^ont aidée à la transporter à une métai* rie où op lui a rendu les derniers devoirs. » Je tâchai de consoler cette infortunée, et la confiai aux soins des demoiselles de La Rochefoucauld qui devaient passer par son canton.
Après quelques jours passés à Saint-Laurent , ne recevant aucune nouvelle àe ma fille , dévorée d'inquiétudes sur son sort, je me déterminai à re* tourner à Mortagne. J'espérais qu'il me serait plus facile d'y trouver quelqu'un qui voulût s'aventurer à passer la Loire , et porter une lettre à mon gen-^ dre ; on m'assura d'ailleurs qu'il ne me serait fait aucun mal , cA}ui acheva de me déterminer. Nous nous quittâmes , ma cousine et moi , en versant des larmes comme si nous ne devions plus nous revoir.
Le long du chemin je ne rencontrai pas de bleus , mais j^eus une peur épouvantable en arrir vaut à Mortagne. Les rues étaient pleines de pa-r triotes et de soldats ennemis : plusieurs d'entre eux demandèrent , en jurant , qui j'étais ? J'entendis
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une femmo qui leur dirait : « Cest une bonne dame. » Lejour même de mon arrivée» pour ne pas être exposée aux insultes , je me déguisai ^ et jVnvoyai prier messieurs les membres de la municipalité de venir me voir , leur faisant dire en même temps que j^avais une grâce à leur demander. Les choses étaient bien changées; car, quinze jours auparavant , ces messieui's venaient prendre mes ordres et me demander des grâces. Mon médecin , qui était un des principaux de la commune ,.$e rendit à mon invitation ; je le priai de me faire un certificat et un laissez-passer pour un homme que je voulais envoyer à Beaupréau ; il s Y refusa. Le même jour on enleva les bestiaux qui étaient au Bois-Huguet. J Vcrivis de suite à M. Lacour , à qui Sapinaud avait sauvé la vie , et que jWais nourri tout le temps de notre prospérité; je lui écrivis, dis-je, pour lui demander raison de cet enlèvement, le priant en même temps de me faire dire si j^avais des risques à courir; il ne daigna pas me répondre. Le médecin m^assura néanmoins que je n^avais rien à craindre, quejMtais sous la garde de la municipalité. Je ne jugeai pas à propos de me fier à ces belles promesses; et les événemens ne m^ont que trop prouvé que j'avais agi avec prudence , car toutes les femmes de qualité qui ajoutèrent fcM aux discours de ces messieurs, périrent victimes de leur crédulité. Le commandant de Mortagne, peu de jours après mon arrivée , envoya chercher
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madame de la Sorînîère et ses trois demoiselles par de» brigands qui commencèrent par piller le peu qui leur restait , et finirent par les maltraiter. Arrivées à Morlagne , on les amena devant le com-mandant , avec lequel se trouvait une troupe de gens qui notaient pas plus humains que lui. Ces pauvres dames étaient à demi*mortes des mauvais traitemens qu'elles avaient éprouvés. L-aî^ée de ces demoiselles voulut parler à ces tigres , et les prier de donner un siège à sa mère qui était très-fati-guée. « Elle se reposera sur la paille , lui répondit un de ces patriotes. >» Cette cruelle réponse fit ouvrir les yeux à ces infortunées. «Mes filles, leur dit la mère , on nous mène au martyre. » En effet, le lendemain on les conduisit à Angers, où elles périrent sur Péchafaud. Au moment où elles montaient sur la fatale charrette , un citoyen proposa à la plus jeune, qui était très-jolie^ de Fépouser. Mais elle reçut cette proposition avec la plus vive indignation, et lui répondit fièrement: « Tu veux que j'épouse un des complices de la mort de ma mère; je préfère Téchafaud à une pareille infamie, et je remercie le ciel de m'ôter d^une terre qui n'est habitée que par de^ monstres. » En disant ces mots, elle se jeta dans les bras de sa mère, et après l'avoir étroitement embrassée, sans verser une seule larme, elles s'élancèrent toutes les deux vers l'éternité. Ses sœurs périrent avec le même courage.
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A la même époque on amena à Mortagne les demoiselles de la Besse et de Lapinière , ainsi qu^ane jeune personne quWles avaient chez eUes. Trois de ces infortunées fîirent tuées en chemin par ces misérables; la quatrième, mademoiselle delà Guittière , arriva seule et fut envoyée à Angers où le tribunal révolutionnaire la condamna à mort/
Mesdames de Vaugiraud et de Concise furent aussi conduites à Doué où elles périrent de misère et de mauvais traitemens. Madame de Concise fut jetée du haut d^un escalier, et ne survécut que huit jours à sa chute.
Au lieu de suivre Fexemple de ces dames , et» de me hasarder à rester chez moi, je partis à la pointe du jour, suivie de Perrine. Comme il n'y avait de gardes qu'^à la porte du commandant , il ne me fut pas difficile de sortir de Mortagne. Je me rendis d'abord à la Verrie , où j'entrai bien fatiguée dans la maison de mon malheureux beau-firère. Sitôt que je me fus un peu reposée, j'envoyai chercher un brave paysan nommé Simon, que je connaissais, et qui avait de grandes obligations à ma famille , et je le priai de me cacher chez lui. « Hélas! Madame, me répondit-il, je vous logerais avec bien du plai*sir, 31 je n'avais pas tant d'enfans, mais je craindrais qu'ils ne fussent pas assez secrets; je connais deux bonnes vieilles qui ont une chambre haute et une chambre basse, je vais leur parler. >> Il revient tout joyeux m'annoncer que ces bonnes femmes me
cacheraient à merveille, et que jene serais pas dé-' couverte ; il alla luir-méme me préparer un Ik dans la chambre que je devais occuper; A peine y&écais^ je installée , quW vint m^avertir que les citoyens de Mortagne arrivaient dans le dessein de faine la fouille dans le village. Au moment même jWtendis un bruit de chevaux, et ceux qui les montaient chantaient:
Ah , ça ira . ça iru , ça ira ,
Les at'istocitiles a la lanterne.
Je me recommandai à Dieu , et comme lesf bon«ues vieilles , chez qui jetais logée , ne brûlaient <|ue de la résine (ce qui ne. jette qu^une t«eur pâle)*, je me hâtai de descendra. Les patriotes ne tardè*rent pas à venir frappa à la porta; la vieille alla leur ouvrir, n Est-ce ici, dirent -ils en entrant, que demeure Codro ? r^ Elle répondit : Non , dans Pautre rue. — Viens nous monti*er 1^ chemin. .». Je tremblai comme la^firuille» La bonne, femme se'hâta de sortir avec eux .pcMxrdeiir indiquer la maison de Godro, et tout finit :lay Cependant, comme les pa-^ triotes revenaient tous les jours, at qne je couvais risque d^être découverte par les citoyens de Mortagne,- je jugeai prudent de chercher un autre asile.
A cette époque , Charette et Cathehneau (Pierre, frère du généralissime) cherchaient à faire une nouvelle levée. Ils avaient envoyé des billets dans
toutes les paroisses , et même Cathelineau s^ëtait avance, jusqu^à- la iGaiibretière.' Simon rint m^eu avepiiv, et me demanda si je ne serais pas d^avis d^aller les joindre. M. de la Bordelière se proposait de m^acçompagner,: et devait venir me chercher à minuit J^ consentis avec joie; en atteîidant le soir, je me jetai sur mon lit où je mVndoimis. A dix heures , une de ces bonnes vieilles vint m'éreîl- 1er : je me levai , et restai dans Fattente jusqu^à trois heures du matin ; enfin , fatt^ée de Fincertitude où je me trouvais , je priai une de ces bonnes femmes d^aller chez Stdcion savoir la cause de ce retard.Ëllejtie rapporta que madame de la Bordelière n^avait pas voulu laissée partir son mari. Étrange destinée! Le jour même soa mari fut dénoncé par deux paysans qutii;aLvait engagés à le suivre : une vingtaine de bleus vinrent cerner là maison; on le conduisit à Mortagne, et de4à à ChoUet où il fut fusillé.
. Simon vint sur le soir me dîite.qu^après cet événement il serait dangeneux'poiiir moi de rester en*core à la Verrie; que M. Gatbelineau était parti dans la journée , et que les rép^ublicainsne tarderaient pas à venir faire des perquisitions plus rigoureuses que jamais. Il fallut doue se résigner 9 partir le soir même. La pluie tombait à verse , et , comme nous ne voulions pas suivre les grands chemins, nous fûmes contraints de nous arrêter à la Gaubretièrc. Le lendemain je me remis en route vers les
six heures du soir : il faisait uu grand vent , et la lune, qui se leva vers les neuf heures, ne jetait qu^une faible lueur; au moindre bruit que j'entendais, il me semblait que cVtaitune troupe de bleus qui venaient pouç me prendre. Je n'arrivai aux Landes que fort tard; j'eus le bonheur d'entrer dans une maison qu'habitaient de braves paysans qui étaient bien les meilleures gens du monde ; ils avaient trois enfkns, la femme était Angevine et me fît passer pour une de ses parentes ; on me donna le nom de la Fortin, et on me fit un discours pour me mettre à même de répondre , dans le cas où Ton m'aurait demande qui j'étais et d'où je venais. Hélas! j'étais loin d'avoir envie de sortir; mes jambes étaient si enflées que je ne pouvais monter les escaliers pour arriver dans la chambre que l'on m'avait destinée pour prison , et c'était bien une prison. Je n'osais pas non plus descendre , et passais mes journées, au milieu de l'hiver, dans cette chambre où il faisait un froid épouvantable. Comme la paroisse des Landes est du district de Montaigu, j'avais moins à craindre des citoyens de Mortagne. Les bleus venaient bien dans le village , et souvent même chez la Guérin où j'étais logée. Mais les enfans faisaient toujours le guet , et accouraient m'avertir dès qu'ils apercevaient les bleus. Je montais alors dans un petit grenier perdu où j'étais gelée de froid; car nous étions au mois de décembre. Cependant, quelques jours avant le premier de
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Tan (1794), M. Charette s'^avança jusqu'aux Quatre* Chernins , à la tête de douze cents hommes ; il vint même à peu de distance de Mortagne, mais il fut complètement battu : il y perdit plus de la moitié de ses paysans , le reste fut tué ou blessé ; lui^néme n'échappa qu'avec beaucoup de peine. Après un pareil désastre, il ordonna une neuvaine et un jeûne général pour apaiser la colère de Dieu ^ et obtenir de sa miséricorde le gain de la première bataille. En même temps il envoya des courriers du côté de Nantes pour demander du secours ; une grande partie passa par les Landes vers les neuf heures du soir. Le temps était épouvantable , mais de bons paysans du village prenaient les devants pour leur indiquer les routes les plus favorables. Lorsque les patriotes arrivaient , ils s'empressaient d'en avertir aussi Charette , lui donnant un aperçu de la position et du nombre des ennemis : celui-ci prenait si bien ses mesures , que depuis sa première déroute il fut .toujours vainqueur aux Quatre-Chemins ; aussi les républicains appelaient-ils ce lieu-là leur tombeau. A cette époque, Stofflet et La Rochejaquelein repassèrent la Loire et formèrent une armée à Maulevrier, ce qui donna du secours à Charette. Les ennemis , se voyant contraints de diviser leurs forces , Cathelineau les attaqua aussi du côté de Chemillé ; Sapinaud de la Verrie repassa aussi avec Jourdan , et revint dans son canton faire des rassemblemens. Sitôt que j'appris son arrivée ,
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j'envoyai madame Guérin lui demander des nouvelles de ma fille. Elle le trouva couvert de vêtemens en lambeaux ; il avait perdu tout son argent au passage de la Loire : il répondit que ma fille et mon gendre étaient en bonne santé; mais que ma petite-fille était morte de la petite-vérole. Ces nouvelles étaient loin de me satisfaire. Hélas ! disai$-je, pourquoi n'ont-ils pas essayé de repasser la Loire ? Leur destinée eût été la mienne. Mon malheureux' sort voulait me laisser seule sur la terre pouf y être seule témoiti des plus grandes horreurs.
Le 27 décembre , une jeune fille , nommée La Corbète, fut prise par les bleus. Elle était jolie et faite pour inspirer de la tendresse et non de la fureur : ces misérables essayèrent de la séduire. Ils lui proposèrent de la conduire à leur commandant, lui promettant toute sorte de richesses. Quand ils virent qu'elle était sourde à leurs promesses, ils crurent que les souffrances la rendraient plus traîtable , ils épuisèrent sur elle toute leur barbarie, et commencèrent par lui arracher les ongles les uns après les autres. Cette jeune fille jetait des cris afireUx« « Eh bien, brigande, rends-toi, nous cesserons de te faire souffrir. — Faites tout ce que vous voudrez ; mon corps est en votre pouvoir, mais mon aiUft^stà Dieu : il me récompensera de tous les tourmens que vous me faites endurer. )> Ils lui coupèrent les deux seins ; cette infortunée perdait tant de sang , qu'elle s'évanouit : alors ils commirent sur elle tou-
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tes sortes dliorrcurs. Un pay saii, qui était accouru , leur dit : « Misérables que vous êtes ! n'étes-vous pas conteos d^exercer votre barbarie sur cette pauvre victime ? » Un d^entre eux prit son sabre , et , après Fa voir long-temps poursuivi, tua ce malheureux. Cette horrible catastrophe se. passa à Tiffauges (à une lieue des Landes). Pour comble de désespoir , on vint m^annoncer que les brigands , qui étaient de Fautre. côté de la Loire , avaient été mis en déroute; que les bleus avaient massacré une quantité de monde étonnante ; que tous les prisonniers avaient été menés à Nantes , où sans doute on les ferait périr. Jugez de ma douleur; je croyais voir nsta chère fille ^ntre les mains de ces bourreaux. Ah, mon Dieu! quel tourment j^endurai : je ne voulus plus rester aux Landes. Je pris la résolution de retourner à Saint-Laurent, espérant y recevoir quelques nouvelles de ma pauvre fille. J^envoyai donc chercher le paysan qui m'^avait amenée , et le priai de me conduire, à la Gaubretière, où je voulais m^arréter chez un menuisier sur la probité duquel je pouvais compter ; je pris jour pour le lenden^ain, qui était la fête des Rois.
Je pensais que les bleus ne sortiraient pas ce jourlà à^nflort^gne. Le soir j^annonçai à mes. hôtes que je les quitterais le lendemain. Ces bonnes gens cherchèrent vainement à me retenir ; mon parti, était pris : j'espérais trouver ailleurs, le moyen d'avoir des nouvelles, de mes enfans; je ne pus m'empécher
de plearer en les (|uiltant. A midi je sortis des Landes.
La femme de mdn conducteur m^attendait dans un genêt ; cette malheureuse fut égorgée quelques jours après; Une tréntaiùe de brigands passèrent la Loire , une partie même vint coucher aux Landes où ils furent bien accueillis. Les patriotes de Monlaigu en ayatit été instruits y vinrent à leur tour. Ils tuèrent le curé , sa sœur , une grande quantité de femmes , et cette malheureuse ftit aussi égorgée dans son jardin avec quatre enfahs, dont uti à la mamelle. On la trouva morte i le plus petit de ises enfans était encore attaché, à son sein , les autres étaient étendus à ses côtés ; son mari vint m'apprendre cette triste nouvelle en jetant des cris épouvantables. Il dit que les paysans de son bourg allaient prendre les armes et suivre M. de Sapinaud ; qu\l était décidé à mourir ou à venger la mort de sa femme.
Arrivée à la Gaubretière , j^envoyaî chercher la femme de mon menuisier , elle ne tarda pas à venir me joindre ; elle me dit que madame de Boissy était cachée dans sa maison, et qu^elle me suppliait d^entrer un moment. Je ne fis pa^ difficulté de ta suivre ; je trouvai madame de Boissy avec ses deùi filles : nous nous embrassâmes en pleurant; itiii douleur se renouvela en la voyant avec elles. <( Ah ! Madame , lui dis-je y comme le ciel vous favorise. Vous éteis avec vos enfans, et moi peut-
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être y au moment où je vous parle, je n^en ai plus ! » Elle chercha à me consoler , elle me conta que son mari était sorti de la Borderie avec M. et madame d^Ëlbée et M. d^Hauterive ; que ces messieurs sV-^ taient réfugiés dans File de Noirmoutiers, ce qui lui donnait beaucoup d^inquiétude , parce qu!on lui avait dit que les patriotes étaient prêts à s^en ren* dre maîtres. Ces nouvelles éàuqnt loin d^adpucir ma douleur ; nous nous quittances en pleurant : le fils de la menuisière me conduisit à une métairie que sa mère lui avait indiquée , et où elle espérait que je serais bien reçue.
Avant d^entrer dans la maison , je renvoyai mon conducteur après Tavoir payé (ce que je faisais toujours). Je trouvai une vieille fermière assise au coin du feu. Je la saluai et la priai de m^accorder Thospitalité pour une nuit seulement, ajoutant que je désirais partir de bon matin pour Saint-Laurent où j^avais une parente qui était sœur de la Sagesse. Elle me répondit sèchement qu^elle ne pouvait pas me coucher 5 je lui dis alors : « Ce n^estpasiun lit que je vous, demande , mais seulement un abri. -— Vous avez le temps d^aller plus loin , » fut sa seule réponse. Je sentais mes larni^es couler; cependant il fallut se résigner à son sort ; . je dis un paier et un as^e , et je me jetai avec confiance dans les bras de la Providence. « Ma bonne mère , lui dis-je, auricL-vous la complaisance de me faire conduire à une autre ferme ? » La servante , qui était là , s'of-
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frit aussitôt pour m^accompagner ; elle m^nida à sauter un petit ruisseau où j'aurais pu tomber , parce que la nuit était très-obscure ; elle me conduisit à peu de distance d'aune métairie dont les habitans étaient bien diflférens de ceux que je venais de quitter. Le père et la mère étaient assis auprès d'un grand feu , environnés de cinq enfans et de deux de leurs cousins. Dès qu'ils m^aperçurent , le père , qui occupait la meilleure place , se leva , et me salua avec beaucoup de politesse : je lui demandai Thospita-' lité. « Avec bien du plaisir, » me répondit-il. Je m'empressai de lui faire mes remercîmens ; je né savais trop comment lui exprimer ma reconnaissance , tant j'étais émue. Sitôt que les deux cousins furent partis , la bonne femme me sauta au cou en me disant : a Ah ! Madame de Sapinaud , c'est vous que j'ai le bonheur de recevoir dans ma maison ! » Ses enfans m'entourèrent en me faisant mille caresses : tous m'assuraient qu'ils m'avaient crue morte ; qu'on leur avait dit que j'avais été massacrée dès les premiers jours que les bleus étaient entrés à Mortagne. <( Hélas ! mes bons amis, le ciel, jusqu'à ce jour, m'a sauvée de la fureur de mes ennemis ; mais l'acharnement qu'ils mettent à la recherche de ma personne me fait bien croire que tôt ou tard je tomberai entre leurs mains. » Ils me servirent un bon souper , et me donnèrent un bon lit. Je les priai de me faire conduire par un de leurs enfans à Saint- Laurent où je voulais me rendre à la pointe du
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jour ; les deux aines s^oflHrcnt aussitôt. Qiie (Inactions de grâces je rendis en ce moment au bon Dieu qui n^avait pas permis que je fusse accueillie dans la dernière métairie! Je dormis peu; vers les deux heures du matin je me levai , j^appelai Paîné des fils de la maison : <( Allons , Jean , partons. » Quel fut mon étonnement lorsqu^il me dît que toute la nuit il était tombé de la neige , qu^en plusieurs endroits il y en avait plus d^i^n pied , et que nous éprouverions beaucoup de difficultés pour arriver à Saint-Laurent! Je lui dis que je voulais absolument m^y rendre , que j^espérais qu^il me donnerait le bras , et qu^avec son aide il me serait plus facile d'éviter les endroits dangereux ; il appela aussitôt son frère et nous partîmes. Il faisait un froid terrible ; la neige en tombant se gelait , ce qui la rendait plus ferme. Nous fumes contraints de traverser le grand chemin des Herbiers à Mortagne , où les citoyens allaient presque continuellement la nuit et le jour. Un de mes conducteurs allait* toujours en avant à cent pas de nous , pour écouter s'il ne voyait ou n'entendait pas quelque chose, et dans le cas où il y aurait eu quelque danger , il devait revenir pour nous avertir. Le cœur me palpitait en traversant le grand chemin. Dès que nous en filmes un peu éloignés, je fus- obligée de m'asseoir : les forces me manquaient; j'étais couverte de sueurs, quoiqu'il fît bien froid , et que la neige qui était tombée sur mes vêtemens fût gelée. Mes conducteurs
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n^avaient pas froid non pins, ils nie portaient quelquefois; nous ne passions jamais par les chemins, de peur que nos pas ne nous fissent découvrir; nous longions les haies et les fossés. Mes jambes étaient pleines dVpines. Nous nous égarâmes : mes conducteurs ne savaient trop comment retrouver leur chemin ; Fainé courut en avant ^ et aperçut une maison où il était connu ; nous nous trouvâmes bientôt dans là ferme : sur Fassurance positive qu^ils nie donnèrent que je n'avais rien à craindre , je leur dis de frapper, que nous nous chauflPerions un instant. JPétais si fatiguée que je ne pouvais plus marcher; je leur ordonnai seulement de ne pas me découvrir et de me donner le nom de la Fortin , comme je m'étais toujours fait appeler depuis ma sortie de la Verrie : ces braves paysans se levèrent et me firent un bon feu. Après m'être reposée quelques instans, je payai mes conducteurs et partis pour Saint- Laurent.
Comme j'étais près dVrri ver, je rencontrai un meunier à qui je demandai s'il y avait beaucoup de citoyens dans la ville : il me répondit que plusieurs habitans de Mdrtagne avaient couché dans le bourg, mais qu'il pensait qu'ils allaient repartir. Je m'arrêtai à Saint -Laurent, chez une vieille gouvernante qui avait servi ma fille. En entrant chez elle, comme il y avait un homme et une femme que je ne connaissais pas, je lui sautai au cou en l'appelant ma mère et lui sei^
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rant les mains : elle me reconnut de suite malgré mon déguisement; jVtais morte de froid; mes jupes étaient mouillées ainsi que mes bas.' Elle me fît une bonne soupe dont j'^avais bien besoin après le pénible voyage que je venais de faire. Je lui dis que j^avais quelque chose à lui communiquer de la part de son frère ; les bonnes gens qui étaient là sortirent, et son mari était en journée. Dès que nous fiimes seules 9 je la priai de me ch^cher xuiç chambre où je pusse me cacher ; après quelques recherches elle me trouva un logement chez madame Gilbert , brave paysanne dont le mari avait passé la Loire. Le lendemain de mon arrivée, f *P* pris que MM. d^Elbée , de Boissy et d'^Hauterive avaient été fusillés dans Tîle de Noirmoutiers. Au moment où ils furent pris, M. de Boissy engagea un de ses domestiques, qui Tavait suivi, à se sauver; mais ce généreux Vendéen n^en voulut rien faire. Il répondit à son maître : « Croyez-vous que je ne saurai pas mourir pour mon Dieu ? Je ne vous abandonnerai jamais. » Les bleus proposèrent à ces trois messieurs de reconnaître la république, leur promettant qu^il ne leur serait fait aucun mal* ce Vous êtes de braves gens , » disait le général ennemi. « Mais , demanda-t-il à M. d^Elbee , si tu étais maître de notre sort comme nous le sommes du tien, que nous ferais-tu? -r- Ce que vous allez ipe faire. » Diaprés cette réponse , il les fit mettre tous ensemble, et ordonna à ses soldats
de les fusiller, ce qui fut exécuté sur-îe-champi •Papprîs en même temps que M, de Chevîgné ^ qui avait perdu sa femme et ses enfans au passage de la Loire, était de retour, qu^il avait rejoint Charette qui lui avait confié le commandement d'une de ses divisions, mais que le jour même de son arrivée il avait été tué d'un coup de balle.
Madame Gilbert m'annonça aussi que les bleus allaient venir à Saint-Laurent , et qu'ils mettraient le feu partout , et tueraient tous, ceux qui y ferraient demeure : ils étaient fort irrités ; les brigands les avaient attaqués à Chollet et leur avaient tué unfc grande quantité de monde. M. de La Roche— jaquelein était à cette attaque, ainsi que Stofflet : M. Henri , comme un jeune homme et dont l'âme était belle, poursuivit deux dragons qui fuyaient; il en tua un , «t avait le sabre levé pour tuer l'autre , lorsque le dragon lui demanda grâce : à peine la lui avait-il accordée que ce brigand , qui avait des pistolets à l'arçon de son cheval, en tira un sur- M. Henri. Stofflet et plusieurs autres soldats arrivèrent au moment même et tuèrent le dragon , maïs le brave La Rochejaquelein était mort : on eut le soin de l'emporter et de dire qu'il n'était que blessé; ses propres soldats n'apprirent sa mort que lorsque Sapinaud et Charette firent le traité de paix avec les républicains. On m'apporta cette nouvelle âur le soir ; jugez dans quelle inquiétude je passai la nuit. Le lendemain se passa assez trao^
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quilletnent : sur les sept heures ^a wint nous diris que les bleus arrivaient , et qu^ils mettaient en réquisition les charpentiers pour remettre le pont; mon hôtesse me fit monter dans un grenier, je tirai Féchelle après moi , et je fwmai la trappe qui se trouvait placée entre deux soliveaux et parais^ sait peu. Ils ne firent que passer, et se rendirent à Maulevrier : le maire de ce bourg les avait envoyé chercher pour. arrêter deux brigands de Par-? mée de Stofflet. Je ne sais si la pieur fait dormir , mais la nuit même je dormis jusqu^à neuf heures du matin. Nous restâmes pendant deux jours sans aucune alerte, mais nous apprîmes de bien mau-^ vaises nouvelles : les bleus avaient fusillé vingtcinq hommes de Maulevrier , qui furent dénoncés par les patriotes de Tendroit; le méchant maire ^ dont je ne veux pas dire le nom parce qu^il reste des enfans , et que je crois que les fautes doivent être personnelles ; le méchant maire allait avec les bleus dans les maisons où se trouvaient les bri^ gands, les faisait prendre Tun après Fautre, et conduire dans un champ de genêt où on les fu-^ sillait. Ces braves Vendéens périrent tous sans pro« férer une seule plainte ;• je crois même que la plu-» part étaient bien aises de se voir conduire à la mort.
' Cette boucherie m^affecta beaucoup; je ne pus Ipas dormir de la nuit. Ce fîit bien autre chose le lendemain : on vint nous dire que les bleus cou-
tîheraieiit à Saint -Laurent, et qu^ih y mettraient ie feu le jour suivant. Chacun se pressa de mettre ses meubles dehors, et je me vis forcée de chercher une autre retraite. Je me rendis chez deux bonneé femmes dont Tune avait été à mon service , et les priai de me recevoir : elles étaient occupées à i^iré leurs paquets : elles me dirent qu'elles ne pouvaient pas me cacher, mais qu'il y avait une ancienne fille de la Barbinière, logée dans un petit hangard sans cheminée et ^ur le derrière ; que cer- • tainement les bleus n'iraient pas y mettre le feu ; je priai une de ces vieilles de m'y conduire. C'était une vieille masure qui servait ordinairement d'écurie à un seul cheval : la bonne vieille qui l'habitait avait ôté quelques tuiles dans un coin pour laisser passer la fumée ; la couchette était si étroite et si petite que mes pieds sortaient hors du lit. Je «le trouvai trop heureuse que cette pauvre femme voulût me recevoir avec elle ; je restai là pendant six jours sans avoir d'alerte , mais attendant les brûleurs de jour en jour. Ils n'osaient pas trop «'avancer , car M. Domagné avait lout-à-coup reparu à Cerises, et venait quelquefois jusqu'à' là Chapelle, petite paroisse peu éloignée de Saint- Laurent. Ce commandant vendéen avait passé la Loire à Saint-Florent , et s'était dirigé vers Nantes : ayant été assez heureux pour sauver son argent dans ce désastre , il avait rencontré, à peu de distance de Nantes , un paysan qui conduisait deu* «t
bœuf^ pour les citoyens ; il Taborda et le pria de lui vendre ces deux bœufs et de lui donner se$ vétemens, ajoutant qu'il les paierait aussi cher qu'il le désirerait; le bonhomme fit bien des difficultés , mais il fut si bien payé qu'il s'en revint fort content; ( c'est de lui-même que je tiens celte histoire.) M. Domagné, sous ce déguisement, conduisit ces bœufs à leur destination, et demanda pour retourner chez lui un laissez-passer qui lui fut aussitôt accordé. Il se dit de Clisson ; dès iqu'il y fut arrivé, il alla joindre M. Cathelineau (Pierre), et retourna ensuite à travers mille dangers à Cerises où il ordonna un rassemblement, et prit la Chatenaye avant que les bleus fussent instruits de son arrivée. Il y pilla les magasins que les républicains avaient établis , et en distribua une partie à ses soldats : cependant, deux jours après, les bleus ayant reçu du renfort vinrent à Saint-Laurent, entrèrent dans toutes les maison^ et commirent mille horreurs : je les entendis passer plusieurs fois devant la maison Bù j'étais cachée; toutes les fois que le hasard les amenait si près de moi je me jetais à genoux , il me semblait les voir le sabre levé, prêts à me tuer, comme ils avaient fait quelques jours auparavant à madame de La Touche, à la Gaubrelière : les ayant entendus arriver, elle se hàla de descendre dans sa cour avec une bouteille de vin, croyant le§ attendrir par sa politesse; le premier bleu qui entra la tua ; sa tête roula
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dans un bassin plein d'^eau. La nuit vint à notre secours et chassa nos meurtriers. J^appelki Perrine ; elle me dit qu^ils reviendraient le lendiemain. « Partons, lui dis -je,, avant leur retour; allons passer la journée à Etourneau : i> c^étaitun moulin qui appartenait à mes enfans. Les eaux étaient hautes, et Ton ne pouvait passer le pont; le domestique était absent lorsque nous arrivâmes. : cVtait lui qui était le maître; il n^ avait qu'aune servante et une petite fille de neuf ans; le père et la mère et huit enfans avaient passé la Loire. Le domestique nVtail de retour que depuis huit jours; il ignorait ce qu^ils étaient devenus : on lui avait dit que son maître Beaulieu avait été massacré'au Mans, dans les bras de sa femme avec ses dfeux filles ; que la femme avait été conduite en prison où elle était morte le lendemain de saisissement et de misère : mais il ne pouvait ajouter foi à ces tristes nouvelles , il paraissait fâché d'avoir quitté M. Henri , et disposé à aller le rejoindre.
A la pointe du jour je sortis du mouïin et allai me cacher dans un genêt. Jamais joiurnée ne m^a paru plus longue. Sur les deux heures je me crus morte : le champ où je mVtais réfugiée était en pente , et un amas de pierres le séparait du grand chemin de la Barbinière. Tout-à-coup j'entendis rouler des pierres, et un bruit épouvantable, semblable à une troupe de monde qui serait descendue vis-à-vis de Fendroit où j'étais; je crus que
j^avais été trahie , et que les républicains venaient me prendre. Je me couchai dans une haie et me. couvris de gen,éts que gavais coupés pour ^le ser-! vir de siège : j^étais plus morte que vive ; je faisais déjà mon acte de contrition , et le bruit approchai^ de moi, lorsque j^en tendis le mugissement d'aune; vache ; je me relevai aussitôt et pris un grand brm de genêt , dans le cas où elle serait venue ver^ moi y afin de la faire fuir; mais elle passa à mes cô-r tés sans m^apercevoir. Ces pauvres bétes étaient comme leurs maîtres., errantes à raventure;- ce ((|u^il y avait de singulier c^est que le soir elles venaient coucher dans, leurs écuries, et chacun de nous eq faisait autant ; car , après le coucher du soleil , on Bravait plus rien à craindre des bleus. Je ipe levai donc et retournai à Saint-Laurent où jWrivai à huit heures du soir. Nous passâmes deux jours de suite sans accident; je restai, co^cl^ée jusqu^au soir^ Si les bleus étaient venus , Perrine aurait dit qu^ j'étais sa sœur et malade depuis bien long-teinp$; d^ailleurs il faisait si noir dans mon taudis, la fumée était si épaisse quoiqu^on ne fît du feu que 1q matin, et Je linge que je portais était si noir que j'avais Fair dWe Bohémienne. Il y avait là unq boni;ie reh'gieuse j nommée Jalabert , qui venait souvent me voir et qui était pleine d^attentions pouiç ^ moi. Je tâchais de reconnaître ses bontés autant qu'il mVtait possible. Les derniers jours de janvier^ vers les quatre heures du soir, nous entenc^mes
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crier : « Voilà les bleus! » J^étais chez Perrine, elle me dit : « Je vais voir s'il y en a beaucoup. — Eh 4 mon pieu ! lui dis-je , restez donc^ il y en anura toujours assez pour nous faire périr. » J^ens beau dire, elle me laissa seule et s^en alla. Je courus aussitôt chez madame Jalabert ; elle nVtait pas noa plus chez elle : faite comme jVtais, on ne pouvait me reconnaître ; jVtais tout en guenilles ; j^avais une vieille coiffe de laine qui était toute jaune;, je m^étais mts un morceau de croûte de pain dans un côté de la joue, entre les gencives et les joues ; je mVtais noirci les sourcils , et un vieux: morceau 4le linge attaché sous le menton me ca-. chait la moitié de la figure ; outre cela les larmes que je ne cessais de répandre depuis quatre mois m^avaient tellement changée que j^élais mécohnais-i sable. Comme je sortais, quatre bleus entrèrent : je fus saisie. <c Restez , bonne femme , me dirent-ils , vous avez Tair bien malade. » Je m^en allais sans l^ur répondre; la porte de mon taudis était fermée , ei je me vis forcée de me réfugier chez ma voisine qui avait une maison bien grande , et où> se trouvaient beaucoup de locataires ; les bleus y entraient en foule. Je m^assis sur une pierre près de la porte, et je vis entrer successivement seize soldats qui déposèrent leurs armes dans la maison , disant quHl fallait leur faire du feu, qu^ils avaient . grand froid et grandYaim. Comme ils apportaient chacun un morceau de viande avec leur halle-.
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barde , ils demandèrent de Peau pour la laver ; je me levai et m^oflFris pour leur cinslmère. Ils me di^ rent de tirer de Peau et de laver leur viande j ajoutant que personne ne ferait leur soupe, et qu^ils ne se fiaient pas à ces coquines de brigandes^ Je pensais à ce début que tout irait mal pour nous; mais comme la vie était pour moi un fardeau bien^ pesant, je ne songeai qu^à me préparer à bien mou^ rir. Les mauvaises nouvelles que j'avais apprises le matin ne me laissaient aucun regret de la vie. L'on m'avait assuré que ma fille et son mari étaient morts à l'hôpital; cette pensée me donna une telle indifférence pour le résultat de ce que nous allions devenir , que je m'arrêtai à regarder ces misérables dont l'aspect effi*ayait tout le mopde.
Quand le soir fut arrivé , on défendit à qui que ce fut de sortir, menaçant de tirer sur ceux que l'on verrait dehors. Comme la chambre d'en bas était pleine de soldats , je proposai à quelques femmes qui étaient là de monter avec moi dans la chambre haute où les républicains n'étaient pas en aussi grand nombre. La maîtresse de la maison fut enchantée de ma proposition; les armoires étaient remplies de linge, et elle craignait qu'on ne les enfonçât pour prendre ce qu^^elles contenaient. . Le commandant était assis auprès du feu, la tête baissée, <le sorte que je ne pus lui voirie visage; il ne prononça pas une seule parole. Il y avait
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aussi trois Allemands et un jeune homme ^ qui était apparemment un officier, car il commandait aux autres. Comme nous étions près de la porte el qu^il faisait bien froid, il nous dit : a Citoyennes, approchez-vous du feu. » Mes compagnes Iremblaient au point de ne pouvoir parler. Je répondis que nous n'avions pas froid. « Vous avez grand^ peur, n'est-ce pas? — Votre vue et les tourmens que vous faites éprouver à tout le monde , depuis que vous êtes les maîtres de la Vendée, ne sont pas faits pour nous rassurer. » — Il me répondit :. H Demain on vous fusillera toutes ; cependant celles qui voudront aller à Mortagne ou à ChoUet obtiendront des laissez-passer ; celles qui resteront seront fusillées. » — Je lui dis : « Citoyen , je ne crains pas la mort, c^est peut-être toi qui as fait mourir tout ce que j'avais de plus cher au monde. » A ces mots mademoiselle Benore me donnu des coups de coude pour m'engager à me taire. « Je ne crains pas la mort, répétai -je, je crains seulement les tourmens que vous faites endurer. » — Toutes les' femmes sont cause de nos malheurs , sans elles la république serait déjà établie, et nous serions chez nous fort tranquilles. Allez, vous périrez toutes. — Sans les femmes, vous auriez eu quinze des vôtres fusillés dans cette paroisse : elles se mirent à genoux devant les brigands. — Eh! comment savez-vous cela, citoyenne? — Parce que j'y étais ;^ et je me mis aussi à genoux : je dis que les pri-
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sonniers que Votï venait de faire ne devaient pas être fusillés. — Qui les gardera ? — Ge sera moi et toutes les femmes du bourg. Us les laissèrent en eflfet sous notre garde. Vous voyez , citoyen ^ que les femmes ne vous ont pas toujours fait du mal; sans elles vous ne seriez pas entrés dans Is^ Vendée ; elles vous ont fait du bien , et à nous bien du mal, puisqu'elles vous ont livré leur pays et leurs parens. n II me répondit : «c Vous parlez, bien. — • Que vouiez-vous ! je joue de mon reste. — Approchez-^vous du feu. >» Je me levai, Je lui tendis la main, u Voyez si j'ai froid. » «Tétais brûlante^ « Non , me dit-^il , c'est que vous avez peur, w
En même temps il me commanda de faire un lit au commandant. Mes compagnes n'osaient ouvrir la bouche ; je me levai , je lui demandai s'il voulait coucher dans une petite chambre auprès , où se trouvait un bon lit. Il vint examiner si c'était convenable. <( Citoyenne, il faut mettt*e des draps blancs. — Tout à l'heure , citoyen. » La maîtresse de la maison , qui était pi^ésente, ne voulait pas ouvrir les ai;:iiH)ires devant les Allemands ; elle dit qu'elle n'avait pas de draps. Sans m'étonner je lui dis : a Donnez-moi la elef de vos armoires. » Elle me fit upe telle grimace que si je n'avais pas eu l'ame ûoyée de chagrin , je n'aurais pu m'empécher de rire ; die eut bien de la peine à trouver cette clef; enfin elle me la donna. Je dis à mademoiseUe Benore : « Prenez un,ç chandelle , allons
Élire le lit à ce com mandant , il a Pair bien fatigué; il est pourtant bien dur de faire du bien à ses bourreaux. )> Elle me répondit: « Ah! ma chère Fortin^ je suis si saisie que je n^ai ni bras ni jambes. -^Allons , ma bonne amie , du courage , demain ils mettront fin à tous nos maux. » Nous rentrâmes en leur disant que si leur commandant voulait se re* poser, sa chambre était prête. Il se leva, deux Allemands marchaient devant lui ; Tun portait Une lumière , Fautre ses armes , celui qui sVtait entretenu avec moi lui donnait le bras. Quand ils fiirent de retour ils se mirent à boire ; de temps en temps ils nous regardaient en jurant. Je pensais que ces misérables, quand ils auraient bu un coup, nous massacreraient. Jamais je ne mutais senti tant de courage , je le dis à mes compagnes ; j^avais un bon couteau dans ma poche , bien déterminée à me défendre s^ils venaient m'insulter. Au bout d'un quart-d'heure , Pofficier me demanda si nous voulions passer là la nuit ou descendre en bas. Je me levai promptement. « Nous en donnez-vous la permission, citoyen? — Oui, oui, allez, mais ne cherchez pas à vous échapper. Il y a des gardes de tous côtés? Savez-vous, ajouta-t-41 , si les brigands sont à Maulevrier ? — Je n'en sais rien , citoyen. — A quelle distance se trouve ce bourg ? — A trois quarts de lieue , citoyen. — Comment , c'est si près? » Il psirla par signes à ses Allemands qui, je crois , ne l'entendaient guère. Je le soupçonnais
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être un moine qui avait été à Mortagne et qu^on appelait le père Dumont. J^étais bien contente de descendi'e ; nous n^avîons rien mange depuis midi , et nous n'avions néanmoins , ni les unes ni les autres, envie de manger. La maîtresse de la maison, nommée Bodrie , avait une telle peur qu'on n'enfonçât les ai^moires, qu'elle en fut malade. Quand nous fâmes descendues nous trouvâmes douze républicains couchés sur des paillasses : on avait ôté trois lits , et on les avait transportés dans le jardin ainsi que les tid)les. Les uns jouaient au trentè-un , les autres dormaient; un de ces misérables avait kl fièvre , et poussait de temps en temps des cris lamentables; le reste était accroupi auprès du feu , et l'on parlait de Charette : nous étions , mes corn* pagnes et moi ,. assises par terre dans Tembrasuce d'une croisée. Je m'étais mise sur une petite marche de pierre , et une mauvaise marmite pleine de cendres me servait de coussin. Je portai l'oreille k la conversation des bleus. Un d*êux disait à son camarade: «Nous allons tout tuer et tout brûler , après quoi Charette viendra à nos trousses et nous tuera à son tour. » L'autre lui répondit : « Pourvu qu'on ne nous envoie pas à ce maudit endroit qu'on appelle les Quatre-Chemins ! Par tous les diables , il n'est pas possible de s'en débusquer. » Je n'en entendis pas davantage , je m'endormis ; mon sommeil dura jusqu'à la pointe du jour. Mes compagnes me firent de vifs reproches de dormir lorsque
jVtais si près de ma mort. « Helas ! mes chères amies, si vous ressentiez des peines aussi cuisantes que les miennes , vous verriez le moment de la mort comme celui qui doit finir vos tourmens. Le tort que j^ai , c'^est de ne pas employer ces derniers momens à fléchir la colère de Dieu, en m^excitant de tout mon pouvoir à une contritioQ parfaite. » Comme jetais occupée à faire ces lamentations , ma religieuse , qui avait si bien soin de moi , entra pour me demander comment j^a vais passé la nuit : elle nous dit qu'elle n'avait pas pu fermer l'œil , et qu'elle avait entendu des propos à faire trembler ; qu'un bleu s'était vanté d'avoir tué son père parce qu'il était aristocrate ; qu'un autre conservait la langue d'un enfant dont il avait assassiné la mère. Le commandatit entra sur ces entrefaites , et fit un tapage terrible. <( Comment , dans un bourg comme celui-ci , on ne trouve ni serrurier, ni maréchal; ils sont tous cachés. Si c''étaient les brigands qui en eussent besoin , ils seraient bien vite là. » Il nous adressa à toutes la parole, n Allons, brigandes, allez vite me chercher un maréchal: on ne lui fera pas de mal ; vous pouvez l'amener. » Ma religieuse , qui était hardie , lui dit : « Je vais voir si j'en trouverai un. — Dis-lui que c'est pour ouvrir la porte de la chapelle où je veux mettre le grain que je trouverai : on mettra le feu à deux heures; sortez tout ce que vous pourrez de vos maisons. — De quoi cela nous servira-t-il , com-«
yS MEMOIRES
mandant , puisque vous voulez touties nojus fusiller? —Mais on ne fusillera pas celles qui iront à Mor^ tagne ou à ChoUet. — Mais, citoyen, nous ne pouvons pas partir aujourd'hui. — On vous donnera trois jours, après lesquels nous reviendrons, et toutes celles que nous trouverons encore ici , nous les fusillerons. ;> Durant ce triste entretien le nia* réchal arriva. Le commandant lui ordonna d^ouvrir la porte de la chapelle , et il y fit porter le grain et la farine qu'il put trouver. Madame Jalabert avait un boisseau de farine , les bleus se mirent en devoir de remporter ; elle courut prier le commandant de lui laisser son boisseau, cr Dans trois jours tu seras fusillée et tu n'auras plus be^ soin de rien , » fut la seule réponse de ce barbare. — « Mais pendant ces trois jours, vous ne voulez pas, citoyen, que nous mourions de faim, m II lui tourna le dos; elle revint vers les bleus; comme ils l'avaient vue parler à leur commandant , ils crurent qu'elle avait obtenu la permission de garder son boisseau , et le lui laissèrent.
Nous sortîmes dans le jardin par ordre du commandant. Il était presque midi ; nous entendîmes l'appel : on nous dit que l'on renfermait dans l'é^ glisc tous ceux qui étaient dénoncés. Comme j'étais de ce nombre, je pensais que si quelqu'un de Mortagne passait je serais infailliblement reconnue. Deux républicains arrivèrent: un tisserand nommé Breceux les amena pour qu'ils l'aidassent à porter
âOQ fils qui était malade ; ils le placèrent sur line paillasse au milieu du jardin. Comme je me baissais pour arranger les oreillers, je fus ëtonnee de m^en-^ tendre appeler par mon nom. k Madame Sapinaud , me dit^l y que je vous ai d^obligation. — Misérable ! lui dis-je , ne me nommez pas ainsi ; je m^appelle Ja Fortin. — Eh bien ! la Fortin, soit , je suis un prêtre. Vous voyez que je n^ai pas moins à ôr sandre que vous ; ne m^abandonnez pas , je vous prie , restez auprès de moi. » Je m^assis en effet; la mère et la fille Bremon arrivèrent en même temps ; elles nous dirent qu^on commençait à mettre le feu. Nous entendîmes des coups de fusil , et le temps semblait s^obscurcir par la fiimée épaisse qui s^élevait des maisons ; je «crus même que les coups de fîisU^ se rapprochaient de moi. Je me mis à genoux, tenant ma tête haute pour que les bleus ne me manquassent pas; je m^attendais à mourir, etl^a-*vais fait le sacrifice de ma vie. Un de ces misérables vint vers moi : je m^imaginai que tous les au-^ très le suivaient. Le feu qui embrasait les maisons voisines , les charpentes qui tombaient avec les tuiles , faisaient un tapage si épouvantable que je ne voyais ni n^entendais rien. Ce misérable s'approcha de moi etm'ôta ma coiffe; je crus qu'il allait me couper ki tête; mais la jeune Bremon se trouvait là : elle était jeune et jolie ; il me laissa dès qu'il l'aperçut , et courut viers elle. « Quel est cet homme qui est couché lànledans ? — C'est mon
8o MEMOIRES
frère qui est malade. » Il commença par le prendre par le bras. — « Allons , je vaîs te guérir. » Je crus qtfil allait le tuer. — « Qtfallez-vous faire ^luî disje^ ne voyez-vous pas qu'il est mourant? » Il le Jaissa donc; et s'adressant à la Bremon : a Viens ici , que je t'embrasse. » Cette pauvre fille se de'fendit de son mieux. Heureusement il était fort tard ; et sa mère était là. Je lui dis : <c Défendez votre fille, je vais chercher du secours. » Je sautai quelques échaliers ; j'entendis parler du monde : « Ah ^ mon Dieu! si c'étaientles bleus ! » Je regardeà travers une haie, je vois des têtes blanches ; j'arrive toute essoufflée, elles étaient près de cinquante femmes. Madame Richeteau me demanda si les bleus étaient partis : je lui répondis qu'il y en avait un qui avait saisi la jeune Bremon , et que sa mère avait bien de la peine à la défendre. Comme je disais ces mots , la jeune fille arriva tdut échevelée, sans moychoir , sans coiffe, et criant de toutes ses forces: « Allez donc, je vous prie, au secours de ma mère ; il va la tuer. » — Toutes ces poltronnes de femmes se regardaient en disant : « Veux-tu venir? >> et personne n'y allait. Cette femme, comme une lionne rugissante , se défendit de son mieux, a Coquin, lui dit-elle, tes camarades sont lo.us partis , si les brigands t'attra|ient , ils te tueront. » Elle vint retrouver sa fille. Elle était toute meurtrie, et si bîeir meurtrie, qu'elle mourut peu de jours après. Sa fille se jeta à son
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COU. « Ah! ma mèr^, je vous ai abandonnée : il vous a fait bien du mal. »
Je retournai avec plusieurs autres femmes auprès de ce pauvre missionnaire. Il était mourant de douleur de ce qu'ail avait vu. Quelques dames, plus hardies, allèrent s^assurèr si les bleus étaient bien tous partis; d^autres coururent à leurs maisons pour voir si 'elles étaient toutes brûlées, et pour tâcher d^éteindre le feu. Madame Richeleau et madame La Chêne m^aidèrent à rentrer lé missionnaire chez le bonhomme Bremon ; une partie de la maison n^avait pas souffert de Tincendie* H Hélas! nous dit-il, ils ne nous ont pas tués aujourd'hui, mais ils ont dit qu'ils reviendraient dans trois jours; j'aurais mieux aimé qu'ils nous eussent tous fait périr , que de nous laisser trois jours dans Tattente de nos bourreaux. » Je pensai comme lui. Comme il était tard, je retournai chez la Bodrie; le commandant ayant couché dans la maison, elle . avait peu souffert de l'incendie, et il lui restait trois ou quatre chambres. Je trouvai la femme Bodrie de très-mauvaise humeur. La première nuit elle ne fut pas maîtresse de sa maison ; comme elle était une de celles de tout le bourg qui avaient le moins soLifiert du feu, tout le monde s'y rendait en foule. Je pris Perrine avec moi, elle m'aida à transporter une couverture et une paillasse sur laquelle nous passâmes la nuit. Je ne dormis pas aussi bien que
la nuit précédente avec ma marmite de cendres pour oreiller.
Au point du jour, madame Bodrie voulut congédier tous ceux qui étaient dans sa maison, moimême la première. Elle me dit, pour raison, que si on venait à me découvrir, je serais cause de sa mort. Je ne savais trop que répondre, ni quel parti prendre. La sœur Gaillard, qui avait des droits dans la maison, parce que ses deux nièces en avaient loué la moitié, me dirv^« Restez, j'ai le droit d'avoir une chambre au moins. » Je demeurai donc. Notre hôtesse avait tellement peur qu'elle en tomba malade, et mourut peu de temps après. Son frère, à la nouvelle de Parrivée des bleus , courut se cacher dans un genêt avec un de ses amis nommé Flandry, qui était aveugle. Les patriotes, les ayant aperçus, les amenèrent à Péglise où ils furent fusillés. Nous fîmes croire à la sœur que son frère était allé rejoindre Tarmée des Vendéens.
Les brûleurs tuèrent aussi un métayer à rentrée du bourg. • Il venait de faire un charroi pour ces barbares : sa femme entendant un coup de fusil, sortit pour voir ce qui était arrivé; quel spectacle pour cette infortunée! son, mari était étendu mort, le sang lui sortait à gros bouillons de la tête où il avait reçu un coup de sabre. Elle tomba évanouie ,.et les bœufs sans conducteur continuèrent à marcher; heureusement le maire survint, et les conduisit à la métairie; quoique ci-
toyen, il ne put retenif ses larmes; il aida même à transporter la femme du métayer. Cette malheureuse mourut peu de jours après ; un de ses enfans, qui était au charroi , fut aussi tué. A la nouvelle de la mort de sa mère ^ iy 6ta son aiguillon et voulut s^enfuir , mais un de ceâ misérables tira dessus lui , et retendit roide mort. Hélas ! toutes ces catastro-^ phes se passaient à peu de distance du jardin où nous nous étions réfugiées! Tout le monde était en pleurs. Les vaches revenaient, s^arrétaient à la porte de leurs maîtres et poussaient, de longs mugissemens. Oh! combien ce soir différait "' de» soirées tranquilles où , dans le temps de mon bonheur, j'^avais vu descendre, au son des flûtes et des tambours, les troupeaux vers leurs étables! Les femmes, dès que Tangélus sonnait, quittaient leurs quenouilks et se hâtaient de conduire leurs petits enfans qu'elles caressaient, au devaut de leurs maris fatigués. Ils accouraient se jeter dans les bras de leurs pères ; et tous ensemble venaient au temple du Sauveur se mettre sous la protection de là Vierge. Des souvenirs si doux rendent mes maux plus amers encore, par la perte de Tespérance qui est la vie du cœur. Ah ! mon Dieu ! jamais je n^oublieraî cette malheureuse journée.
Deux jours se passèrent au milieu de ces tourmens inexprimables , et le troisième était attendu avec anxiété. Les bleus nous avaient promis de revenir sur le soir; une femiriîft de la Verrie arriva :
elle nous dit que les brûleurs n^avaient p4s cessé de piller et de massacrer, et que leur intention était de mettre le feu partout. Je craigpais qu'ails ne tuassent mon petit-fîls , caché dans ce bourg. Pour comble de misère gJe n'osais en demanda:' des nouvelles de peur de me faire rieconnaitre. k Hélas ! me disais-je à moi-même , à quoi me servira de demander des nouvelles de son sort; s^il est mort, cela augmentera mes maux : il vaut mieux que je prie le Seigneur de me lé conserver; et au surplus, s'il est mort, sans doute' que le méfïie sort m'est réservé dans qu^ques jours. » En iH)rtant de la Verrie, les brûleurs ne vinrent point à Saint-Laurent, ils allèrent à la Gaubretièré où il^ ne restèrent pas long-temps , car ils craignaient Cb^rette qui n'en était pas très-éloigné. Ils massacrèrent près de trois cents femmes dans le bois de Beaurepaire^ et faillirent aussi tuer m^d^niQ de ^issy avec ses deux pctitei» filles. Cette dfcute $V-^ tait cachée dans uu g^nét ; un ciib>y:^ lea ipcirçul, il alla ve^^ elles ^ et leur dit : « La colonne va passer^ s'ils vpus aperçoivent ils vous tueront^ coùcbezr vous par terre et ne bouges pas, je m'en vaift ks al^tendre et je l^ur diriai que je: n'ai rien vu daiis cette piè((;e;. )> Quelques-uns étaient humaines, suritout par^û les AUejnandis; ils ne voulaient pas tuer les femmes., mais ils ne faisaient aucun quartiier aux bomnies qu'ils pouvaient attraper. Au sortir de la Qnubrettère, ijb espéraient aller a
Chambrelcau mettre le feu , mais un courrier extraordinaire arriva à deux heures; il était porteur d^ordres très-précis pour suspendre les massacres. Nous fûmes bientôt instruites de cette heureuse tiouvelle , ce qui nous donna une lueur d'espérance. HéJas! comme notre bonheur fut de peu de durée ! Les citoyens de Mortagrïe recommencèrenl à passer presque tous les jours à Saint- Laurent, pour aller à Maulevrier; de sorte que j'avais des peurs terribles. Ils ne venaient ordinai»^ rement que sur les onze heures ; alors tous ceux qui, comme moi, étaient dénoncés, étaient forcés de se cacher. Je me réfugiais le plus souvent danV une vieille masure presque remplie de fumier. Je montais sur un plancher en ruine et j'y restais jus-? qu'à leur départ* Un jour deux bleus passèrent devant cette masure : l'un d'eux dit à son camarade : « Viens donc, allons voir s'il n'y a rien là-dedans. )Jr Je me crus perdue : l'autre lui répondit : « Que veux-tu faire dans ce fumier; viens, w Ces mots me sauvèrent. J'entendis le bruit de leurs pas pendant long-teoips; car ils rôdèrent autour de la masure, et je crus peu après distinguer la voix d'une femme. Oh! comme ces journées étaient longues pour moi ! Il fallait en sortant que je saisisse l'instant favorable pour mVchapper sans être vue de personne.
Il y avait près de quinze jours d'écoulés depuis l'incendie de Saint-Laurent, lorsqu'on nous an-
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nonça Parrivée des. brigands; leur projet était d^ittaquer Mortagne. Cette nouvelle était loin de nrélre agréable ; je pensais que si les bleus en étaient instruits , ils achèveraient de brûler le peu de maisons qui avaient échappé à Tîncendie. Les brigands n^arrivèrent pas, mais ils s^avancèrent jusqu'à Maulevrier où les bleus,, qui ne les croyaient pas si près, ne les eurent pas plutôt aperçus qu'ils rétrogradèrent vers Mortagne, traversèrent Saint-Laurent, et ne revinrent que le lendemain , au nombre de près de deux mille.
Dès qu'on les aperçut, tout le monde décampa du bourg. Nous en fumes averties par un maçon , nommé Jencheleau : ce brave homme se trouvant surpris , vint dans la maison où j'étaisi^ et nous dit : ♦( Voilà les bleus ! je n'ai pas le temps d'aller plus loin; si vous voulez, je vais me cacher ici. » Il baissa aussitôt le ciel du lit qui était à ressort, et, au moyen d'une petite échelle qu'il avait apportée , il leva une trappe qui se trouvait cachée entre deux soliveaux , et monta. Je le suivis : nous retirâmes l'échelle et le ciel de lit , et nous attendîmes le résultat de l'arrivée de cette division républicaine. Les ennemis, en entrant dans le bourg, tirèrent presque tous leurs fusils, de sorte que les balles tombaient comme la grêle sur le toit où j'étais. Je dis à Jencheleau : « S'il y a quelques trous à la couverture de la maison , les balles nous tueront ici comme dehors. » A peine put-il me répondre , je
crus qu'il allait s'^evanouir, je cherchais à ranimer son courage par mes discours. « Allons , Jencheleau , offrons à Dieu le peu de momens qui nous restent ; sans doute les bleus mettront le feu quand ils auront achevé de tuer le peu de Vendéens qui sont restés dans ce bourg ; mais si nous mourons par force , songez donc que Jésus-Christ est mort pour nous de sa propre volonté ; il nous récompensera dans le ciel de tout ce que nous souffi:ons sur la terre ; et croyez- vous que nous ne serons pas cent fois plus heureux que d'hêtre tous les jours obligés de nous cacher, placés toujours entre U vie et la mort ?»
Nous entendions un si grand bruit de chevaux que nous pensions que les patriotes étaient en grand nombre ^ et qu'ils allaient tout exterminer : im citoyen de Maulevrier vint les avertir de se tenir sur leurs gardes , et leur dire que Stofflet et Marigny, après avoir fait leur rassemblement, s'a^ vançaient vers ChoUet. Celte nouvelle les obligea de retourner promplement à Mortagne pour s'op^ poser aux brigands; on battit aussitôt la générale; je dis à Jencheleau de reprendre courage , et que vraisemblablement nos ennemis ne tarderaient pas à partir. Je pouvais les voir passer sur le pont à tra-^ vers une petite lucarne; je rengageai donc à, se lever, l'assurant qu'il.n'y avait plus rien à craindre. Mon paysan se mit à regarder : à peine avaitil les yeux à la lucarne qu'un coup de fusil jui fit
une telle peur, qu^ii en tomba par terre; Je disfin^ guai en même temps au loin* des gëmissemens semblables à ceux d^un homme qui vient d'hêtre fusillé. « Ah ! de grâce, achevei-moi, je rfen puis plus ! )) Ces cris me fii'ent frissonner; nous demeurâmes près d^un quart d'heure sans oser remuer. Enfin tout bruit ayant cessé, je regardai; je vis une femme dans la rue, ce qui nous rassura en^ tièrement ; les bleus étaient bien partis , et nous étions encore sauvés. La femme de Jencheleau vint appeler son mari.
Nous restâmes trois jours sans autre alerte. Après ces trois jours nous entendîmes crier sur les deux heures: rf Voilà leà bleus! » Personne nWt le temps de s'enfuir, car ils arrivèrent presqqeau même instant où nous avions été avertis ; je grimpai dans mon grenier; plusieurs femmes se rassemblèrent dans une chambre en bas, et nous nous attendîmes à tout. A peine étais-je dans pion grenier, que j'entendis un coup de fusil. « Mon Dieu, c'est «ms doute quelqu'une de mes compagnes qu'on vient de tuer!»
Mille cris s'élevèrent en même temps, a Aux armes, aux armes ! Voilà les brigands ! » Je regar*dâi à travers ma lucarne, et je vis les bleus- qqi couraient du Côté dû pont; je crus en eiFet que les brigands arrivaient et je me hàlai de descendre. Ma religieuse était en bas : je lui démandai ce qui s'était passé, « Ah ! ma chère Fortin , venez vite que
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je VOUS conte : pendant ique vous étiez dans votre grenier, ces misérables sont entrés quatre en bas; ils nous ont dit : c< Brigandes, pourquoi n^avez-vous pas fui? Allons, avancez, que Ton vous fusille! A Je m^adressai à Tun dVux qui li^avait pas un air aussi méchant que ses camarades, r» Cominent^ ci^ toyen , vous voulez me faire mourir ? » Un autre prit la parole : « Il faut fusiller toutes ces bri*gandes. Pourquoi n^êtes-vous pas allées à Mortagne ou à Chollet ?» Ah ! ma chère Fortin , je n'^avaîs jamais eu une telle peur. Ils nous avaient déjà ame^ nées hors de la maison, lorsquNiu coup de fusil nous a sauvées : un brigand s^était caché derrière wn mur; craignant d^être surpris par les bleus, il avait voulu sauter par^dessus, et avait jeté son fusil au^elà pour passer plus aisément; le fusil en tom^ bant était parti, et cet événement avait épouvanté les brûleurs qui sVtaient hâtés de fuir. Ôii pciit juger par ce seul trait de la bravoure des républicains, i)
En arrivant à Mortagne , ils ne manquèrent pas, de dire que les bt*igdnds entouraient le bourg de Saint-Laurent. Pendant trois jours les habhans de cetlie ville furent dans les plus vives ^larme^, s'al*itendant à nous voir arriver d^un moment à Tautre.
Dès qu^ils furent un peu remis de leur frayeiit*, ils se hasardèrent à revenir. Cétait le Mercredî-dés^ Cendres, sur les trois heures. On entendit les grelots des chieps que les bleus envoyaient en avant; caf*
ils avaient une douzaine de chiens qu^ils amenaient ordinairement avec eux , quand ils allaient à quelque distance de Mortagne. Ces chiens rôdaient de tous côtés, et découvraient ceux qui y étaient cachés. Nous nous hâtâmes de sortir. A peine étionsnous arrivées au milieu de la rue , que j^aperçus de loin lios ennemis qui couraient à bride abattue , et en criant : Vwe la république! J^aperçus à une porte une jeune fille nommée Catherine : je lui dis : « Tout le monde fuit , et vous restez ? » Elle me répondit : a J^ai une sœur qui est bien malade , et je ne veux pas Fabandonner. — Eh bien ! je vais rester avec vous. » Je montai par un escalier à moitié brûlé , dans une petite chambre qui avait échappé à Kncendie; sa sœur était alitée, et avait la fièvre. Elle me dit : « Venez-vous mourir avec nous ? — Oui , ma chère enfant. » Nous ne tardâmes pas à voir nos ennemis ; ils criaient : « Où sont donc ces brigandes ? » .Ils fouillèrent de tous côtés, pillèrent tout ce qu^ils trouvèrent , et cassèrent et brûlèrent tout ce qu'ils ne purent emporter. Cependant ils ne mirent pas le feu aux maisons. Toutes les fois qu'ails passaient devant Tendroit où je mMtais réfugiée, il me semblait qu'ils allaient monter et nous tuer. Enfin, sur les neuf heures du soir , ils repartirent pour Mortagne; du moins ce fut Theure où nous n'entendîmes plus rien. Dès qu'ils furent partis , je dis à Catherine : « Allons-nous-en, sans doute qu'ils reviendront demain , et si nous avons échappé à leur
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fureur aujourd'hui , qui sait si nous aurons demain le même bonheur? » Elle accéda à ma proposition; elle fit un petit paquet de tout ce dont elle croyait avoir le plus pressant besoin , et nous partîmes.
A peine avions-nous marché Tespace d^un quart de lieue que nous entendîmes crier : « Rends-toi ^ brigand , ou tu es mort. » Nous nous arrêtâmes y attentives à écouter; nulle autre voix n^ayant in-r terrompu le silence , nous reprîmes notre marche et arrivâmes à La Chapelle. Madame de la Vicen-r dière , parente de mes enfans , et dont le fils s^est distingué depuis parmi les royalistes, vint y passeï: quelques jours; elle avait gardé les moutons pendant trois semaines ; mais les bleus la forcèrent de s'enfuir, en brûlant la fe»me où elle était cachée , et tuant le fermier.
Le fils de mon hôtesse , qui servait avec Stofflet , venait d'obtenir un congé : il nous apprit que son général avait battu les bleus à la Tour , le jour du Mardi-Gras , et que sa troupe et lui avaient mangé le festin qu'avaient préparé les républicains. Il nous dit aussi comment Stofflet avait fait transporter les barriques de vin et d'eau-de-vie qu'il avait prises , et établi dans la forêt de Vezin un hôpital pour les blessés. Des femmes lavaient leur linge et faisaient des charpies ; des prêtres étaient chargés de les administrer; une garde vigilante et deux pièces de canon étaient placées à la porte de l'hôpital. Le général avait fait construire des moulins pour moudre
le blé^ et des cabanes avaient elé faites par se^ ordres pour les ouvriers quMl employait. Ce général, aussi ' actif dans le repos que courageux dans le combat , pourvoyait à tout; ses soldats le voyaient toujours au plus fort des dangers ; ftiais il se montrait inexorable pour ceux qui manquaient de valeur au qui se livraient au pillage après la victoire* Ce jeune homme quitta sa mère à Texpiration de son coiigé , et lui fit de tendres adieux qilVlle parut recevoir aveé cfalme r ce ne fut que quand il se fut éloigné qu^^ellc donna cfours à ses larmes. « Il me tiejQt lieu de tout, me disait-elle ; s'il meurt je ne lui survivrai pas. » • Les trois cheft royalislies avaientfait leur jonctîofi ; les bleus croyaient que Tarmée royaliste était de vingt mille hommes; elle^nVlait pas au-delà de deax mille. Cependant Tennemi vint h Mortagne accompagner des réfugiés patriotes : il y construisit des fortifications et voulut eh construire à Chollet ; mais Stofflet et Marîgny interrompirent ces travaux el chassèrent les bleus dé la ville où ils entrèrent vaîilqucurs. Les républicains s'en vengèrent en livrant au feu tous les moulins de lu contrée; sans ceux que Stofflet avait fait faire dans la fotêt de Vezin , les royalistes fussent morts de faim. Sapinaud et Marighy , qui avaient d'abord éprouvé un échec , revinrent assiéger Mortagne. Tout était disposé pour Taltâqùe; lé succès paraissait certain^ lorsque Feuncnli y à la faveur de la nuit, évacua la ville où les royalistes entrèrent dans les premiers jours de mars.
D£ MADAME DB SAPIN AUD. qS
Les bleus à cette époque tuèrent la jeune deiïioi-» selle de Marmande, dans une incursion faiteà Sainl-^ Laurent, et firent mourir mademoiselle de Bodrie dans les flammes en n^ettant le feu à son appartement. Mes deux servantes , qui avaient été long-temps séparées de moi, vinrent me retrouver à |L.a Chapelle; elles m'^apprîrent que les brûleurs s'avançaient. Je quittai avec regret ma bien&isaute hôtesse, et je me dirigeai vers Treizevent. Charette vint s'^opposer aux rav^iges des brûleurs : mais ei;i sauvant les campagnes il prenait aux^^ys^ns le peu de subsisjtaQce^ qu^ils avaient. ;Aussi appelait-ou ses soldats les moutons noirs. Vainqueur ou vaincu, le peuple des chaumières était victime des combats , et ses malheur^ égalaient son courage et sa fidélité. Charette, qjii mVtait attaché, me fit dire de me retirer à Chàteau-Mur; je passai par Moulins. en my rendant; jamais endroit ne fut mieu)( nommé, il faudrait qu^il n'y eût pas le moindre zéphyr pour qu'un moulin n'y tournât pas»
Arrivée à Château-Mur , je respirai un peu de mes longues et pénibli^s fatigues. J'y étj^ depuis trois semaines quand M* de M^rigny , sans que je m'y atten(}is&e, entra chez moi. pale et défait; je crus qu'il lui étaijt arrivé quelque malheur, et j'eu^ UQC grand^ inquiétude* ^ Ah ! Madame, me ditr-il en m'embrassant , je ne vous croyais plus de ce mond,e , et le bruit de votre mort m'a ^ait répandrrie bien des larmes ; j'ai eu de grands torts avec %om^
je \iens vous en demander pardoti. (M. de Marigny avait mis à Mortagne , malgré moi , ses ebevaiix dans tnes écuries, entièrement occupées par ceux des autres officiers royalistes ; je l^avais bien oublié. ) Pourquoi n^avons-nous pas suivi vos conseils; nous n^aurions pas passé la Loire? Pourquoi, après l'avoir passée, ne sommes-nous pas rentrés dans la Vendée, quand nous avons été vainqueurs à Laval des prisonniers de Majrence ? Je ne serais pas à la veille de la mort, JPai toute ma vie été victime de jnaf vivacké , et j'ai fait bien des fautes ; celle que je viens dp commettre nïe sera funeste. Nous nous étions rassemblés à Jallais où nous avions pris la résolution de ne rien entreprendre sans le concours de trois armées ; nous avions même juré, sous peine de mort, si nous n'obéissions pas, de nous soumettre à Charette dans tout ce qu'il nous recommanderait pour détruire les brûleurs. L'on convint du jour où Von attaquerait , et Ton régla la marche que Ton devait suivre. Le lieu du rendezvous était indiqué ; nous devions nous y réunir à la même heure, et tous ensemble entourer les brûleurs et fondre sur eux au même instant; après mon départ, je rencontrai sur la route un petit bourg où Ton vendait d'excellent vin; nous en bûmes beaucoup trop. «Pavais quelques fermes auprès de Cerisais qui avaient échappé à l'incendie ; mes officiers qui en étaient et qui avaient leurs propriétés auprès de ce bourg, me proposèrent d'y aller : selon eux,
ce parti était préférable à celui de sie réunir aux autres divisions et de marcher vers Coron , où aucune maison , pas même la plus pauvre chaumière^ n** avait pu se soustraire à Pincendie. Animé par le vin, je me laissai aller à leurs conseils , et je fus infidèle à mes sermens. Stofflet et Charette ont jugé ma conduite digne de mort : sans moi , ont-ils dit , les brûleurs n^auraient pu se sauver ; et ils ne devaient leur vie qu^à ma désobéissance ; il a été décidé que je serais jugé par un conseil de guerre, et Ton m'*a condamné à être fusillé. Ce Stofflet est un cheval , c^est un homme de rien ; Charette a paru moins courroucé ; Sapinaud seul m'a plaint. — Il peut se faire que Stofflet ne soit de rien, lui répondis-je, avouez cependant qu'il est digne de commander : écrivez à Charette ; quant à Sapinaud , vous n'avez rien à redouter. » Il me fit des adieux bien tristes , et mon cœur partageait toutes ses alarmes. Dès le lendemain, Charette envoya deux courriers à Chàteau- Mur , ils venaient s'informer de ce que pouvait être devenu M. de Marigny ; ils me demandèrent si je ne l'avais pas vu ; je répondis que non , et que j'ignorais oîi il était Quelques jours après, l'avantgarde des brigands arriva à Château-Mur ; ils furent pris pour des bleus ; l'effroi était général, quand tout-à-coup l'on s'écria : Ce sont les brigands ! et toutes les femmes se mirent à rire. L'armée ne tarda pas à suivre le corps qui l'avait de vancée. MM. Fleuriot et Charette vinrent me voir ; je profitai de Pat-
tachemeht que m\ivait toujours lemoigné Cbarette pour obtenir la grâce de M. de Marigtij ; il me la promit, mais il oublia bientôt ses promisses. M. de Marigny fiit même obligé de sVioigKier des limites de la contrée que commandait M. Cbarette ; il sf retira auprès de ses foyers paternels i le chagrin Vy accompagna ; il tomba gravement malade. Les habitans de Cerisais, dont il étaiV adoré, Tapaient sans cesse demander de ses nouiriE|ltiè3 : s^ force et son courage triomphèrent; sa coi)val0$cence causa une joie égale â la douleur qu^ayait prpduitc sa maladie ; et il commençait à en jouir Iprsquc Stofflet le Gx arrêter par des chasseurs : il se inontra iuexorable. Ah! comment putriljse résoudre ^ priver le roi d^un sujet si dévoue^ et sa, patrie dVn de ses plus vaillans défenseurs ?
Cbarette, autrefois si humble etsi modeste, était mécodinaissable ; son chapeau était chargé de plumes , sa cravate giynie en dentelles, s^^ vétemçns violets brodés en soie verte et en argeiitf et plur sieurs femmes jeunes et jolies formaienjL son cortège. Dans la première guerre il avait offert le modèle de toutes les vertus, et surtout celui d^une piété exemplaire; souvent même on disait au retour du lundi: Voici le jour du triomphe de Cbarette. Il avait à pareil jour, après avoir fait dire beaucoup de messes , obtenu une victoire complète aux Quatre-»Chemins.
L^àrrière-g^rde de ce général était moins hril-
DE MADAME .DE SAPINAtJD. Qf
knte que Favant-garde. Il s^ joignait une quantité de femmes venues des marais ^ qui avaient échappé aux flammes et au glaive destructeur. La plupart étaient nu^pieds et couvertes de lambeaux ainsi que leurs petits enfans; leurs maris avaient été tués , leurs chaumières brûlées ; Favenir ne leur offrait aucun espoir, et elles nVvaientd ''autre re-fuge qu'aune armée qui, d'un moment à Fautre, pouvait être la proie de Fennemi. Elles me faisaient grand'pilié; peut-être, me dis-je, est-ce là le sort de ma pauvre fille, si elle vit encoreé Le repos que j'avais goûté à Château-Mur disparut bientôt 5 les bleus y revinrent à la Pentecôte. Une foule d'habitans le quittèrent avec moi^ avant leur arrivée ; elle fut suivie d'un grand deuil. Les malheureuses mères i^^enaient avec elles leurs plus chers trésors. Leurs petites familles avaient peine à les suivre, et jetaient les hauts cris; d'autres avaient leurs enfans dans leurs bras; et ces pauvres petits, trop enfans pour connaître leur sort et l'affliction de leurs mères, répondaient par un sourire à leurs tendres caresses : me^ servantes et moi, vêtues en paysannes, avions dans nos bissa es du pain noir et du beurre que nous partagions avec ces infortunées. Qu'on se rappelle les scènes désastreuses de Saint-Laurent, et celles que je peins ici , se renouvelant sans cesse dans la Vendée ; que Fon joigne à ces revers les regrets des objets chéris dont on pleure la mort, et ceux
presque aussi amers des parens que rëmigràtion avait forcés de quitter leurs foyers; que Ton se retrace la douleur que cause Fespéraiice trompée dans ses vœux les plus chers, et on n^aura encore qu'aune faible idée de nos malheurs. J^appris que Ton était plus tranquille à Saint -^ Laurent où mon cœur m^attirait toujours , et je pus enfin me retirer à la Barbinière. Mais quels chagrins n^eus-je pas en entrant dans ces appartemens vides, où j'avais si souvent embrassé ma fille et ses petits enfans !
Charette, dans plusieurs combats, avait eu des succès qui tenaient du prodige. Le moment où oh le disait détruit était celui où il reparaissait avec plus d^audace ; son nom était devenu la terreur d'^un ennemi six {(^» plus nombreux que lui : après Tavoir fatigué et affaibli , il le força à s'éloigner, et se i'etira dans la forêt Galins. Son premier soin fut de pourvoir à la nourritiure de sa troupe : à sa voix sVlevèrent une multitude de moulins; G^étaient des barriques au fond desquelles on plaçait des pierres larges et solides ; oii les avait creusées auparavant; une espèce de pilon, qu^un homme faisait tourner au milieu , réduisait en farine le blé qu^on y mettait; mais on ne pouvait en moudre que deux boisseaux pair jour. Les femmes rivalisaient avec les hommes pour lé travail^ et employaient des pelles de bois pour écraser le blé : cVtait leur principale occupation pen->
dant le jour; le soir elles endormaient leqrs enf^ins , et , après les avoir couches, elles travaillaient, à la lueur de chandelles- de résine, à réparer les vêtemcQs usés par la guerre. S^il survenait quelque alarme, elles abandonnaient tout pour leurs enfans , et les prenant dans leurs bras , les tenaient pressée contre leur sein jusqu^au moment où le calme rebaissait.
L,eurs mains avaient construit de petites huttes pour elleSî et leurs petites familles; et à côté, de petites cabanes pour leurs vaches ; elles les changeaient souvent de place pour éviter les aspics qui sY introduisaient : malgré leur vigilance, Fodeur du lait que les femmes faisaient chauffer pour en avoir la crème , attirait sans cesse ces animaux si communs dans la Vendée, Une couturière , qui vint 'me voir à la Barbinîère , avait passé trois U^ois dans cette forêt; elle mVssura en avoir vu plusieurs fois jusqu'à six autour des vases où le lait avait été versé; cependant elle n'avait jamais entendu parler que personne en eût été mordu.
Les bleus , sur la fin de juin , marchèrent contre Sapiuaud dont le quartier-général était à Beaurepaire; Charette, qui en avait été instruit, vint à son secours et réunit sa troupe à la sienne : Fennemi , quoique bien plus nombreux, fut complètement battu ; la déroute fut si grande que les fuyards vinrent du côté de Saint-Laurent et de la Barbinière, au lieu de se diriger vers Mon-
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taigu. Je vis plusieurs soldats qu^on avait arrachés malgré eux de leurs foyers, désespérés d^étre au service de tyrans monstrueux , bien plus occupés de leur fortune que du bonheur de la France.
Je tombai malade sur ces entrefaites, et, malgré mes chagrins, la convalescence ne tarda pas àse faire sentir. C'est à cette époque que M. de Béjary, qui arrivait d'Ancenis , vint me faire une visite ; il m'apprit qu'il avait été blessé grièvement à la bataille du Mans : on l'avait jeté , me dit-il, dans une charrette où il y avait plusieurs mourans que l'on conduisait du côté de la Flèche; ces infortunés expirèrent de fatigue et de douleur , à quelques lieues de Sablé. L'homme qui les conduisait s'étant montré sensible à leur malheur, M. de Béjary le conjura de le laisser descendre de la charrette ; comme il n'y avait point de témoins, le voiturier le lui permit; il fut en se traînant se cq^cher dans un champ auprès de Sablé ; là , épuisé de fatigue et du sang qu'il avait répandu , il aperçut une bergère qui conduisait son troupeau; et trop faible pour aller vers elle , il lui tendit les mains en la suppliant de venir à son secours; mais elle s'éloigna aussitôt. Il crut qu'elle avait été effrayée; car il avait l'air d'un habitant des tombeaux. Quelle fut sa surprise lorsqu'il la vit revenir avec deux paysans ! Ils le levèrent doucement de l'endroit où il était étendu, et le portèrent dans leurs bras jus-
qu'à leur mëtaîrie ; ils nettoyèrent un toit à cochon pour Vy coucher; et après y avoir mis de la paille, ils y placèrent des matelas, et le mirent dessus le plus mollement qu'ils purent : leurs femmes pansaient régulièrement ses blessures. Quand les bleus s'approchaient de la ferme , elles conduisaient leurs cochons dans le toit, et mettaient devant la porte un amas de chaume : des soins aussi assidus et aussi bienfaisans hâtèrent sa guerison , et il fut bientôt dans le cas de partir. Il acheta alors de ses hôtes un habit de paysan, et les quitta après les avoir payés généreusement avec des as*signats qu'il avait été assez heureux de conserver sur lui : il arriva dans ce costume agreste à Ancenis d'où il se rendit sain et sauf à l'armée du centre.
Il me dit que ma fille et M. de Veau de Cha vague, son mari,, étaient cachés dans une ferme auprès d'Ancenis : cette nouvelle consolante , mais trompeuse , mieux que le meilleur médecin, me rendit la santé et le repos. Beaucoup de bleus, à cette époque, eurent Tordre de marcher aux frontières; notre contrée, soulagée de ce fardeau, respira un peu de ses longues fatigues.
Stofflet et Bernier avaient leur quartier-général à Nevi , au château de la Maurosière ; ils y tenaient une bonne table et recevaient de toutes parts les hommages des campagnes voisines. Les dames venaient les y voir dans leurs plus belles robes ;
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celles du moins qu^elles avaient pu soustraire aux ravages de la guerre.
Charette, eh quel put être son motif? je Fignore ; Charette, après être convenu avec Stofflet d^employer quatre cent mille francs d^assignats, s^opposa quelque tenips à leur circulation/ Ce lut un des principaux sujets de la discorde qui ne tarda pas à éclater entre eux.
Sapinaud voulait que Mortagne, Saint-Christophe et Saint-iffilaire marchassent sous ses ordres ; son oncle, le chevalier Sapinaud de la VeiTie, avait eu sous lui ces paroisses avant la nomination d^un généralissime; et par cette raison elles devaient, disait-il, lui être soumises : je le fis consentir à se désister de cette prétention , et à imiter son oncle qui préférait Tamour des Vendéens à Fautorité qu^il avait sur eux. L^ennemi , que Tenvoi de ses troupes aux frontières afiPaibÙssait de plus en plus , eut Tart de faire consentir à un li-aîté de paix Charette et Sapinaud. Ce traité fut signé à la Jaunajre. Charette, quoique Sapinaud Ten eût prié, nVn fit point avertir Stofflet. Celui-ci, irrité de ce procédé, marcha contre Sapinaud, absent alors du Sourdis , demeure de ses pères. Il lui enlever ses chevaux et tout ce qu^il put emporter de sa maisotl ; Delaunay , à la même époque , déserta le parti de Charette.
Stofflet , pressé de toutes parts par les troupes républicaines , finit aussi par faire la paix avec
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elles. Les généraux ennemis lui montraient beau* coup dVgards; on les vit même faire des par*ties de chasse avec lui. Les conditions de leur traité avec Charette et Sapinaud étaient au contraire très-mal observées, et les royalistes eussent élé obligés de reprendre les armes , quand même la descente de Quiberon n^aurait pas eu lieu.
Madame de Sapinaud ne dit plus rien , dans ses Mémoires , qui n^ait été écrit dans les annales de nos glorieuses infortunes , ouvrage où madame la marquise de La Rochejaquelein et M. de Bonchamps se sont acquis des droits à la reconnaissance de la Vendée. Elle gémit sur cette paix insidieuse où les commissaires de la Convention abusèrent du désir ardent qu^avaient les Vendéens de rendre le bonheur à leur patrie : pour elle seule , ils avaient désiré vaincre ou mourir. Français fidèles et dévoués , ils souhaitsdeiit contribuer au retQur de leur roi et à la paix de ses sujets ; ils ne s^armèrent que conti*e les factieux et leis régicides.
Cette paix éphémère dura peu de jours , Châ-^ rette et Stofflet rifentrèrent dans la carrière des combats ; mais que pouvait letir valeur contre la trahison et le^grand nombre de leurs ennemis ? Après s^être défendus jusqu^au dernier moment, ils furent contraints de céder à la force ; ils furent surpris et enveloppés par Tennemi^ Stofflet ^n AnjoU^ et Charette en Bretagne. Ce dernier fut pris dans wh bois auprès de la Chabaussière ; blesse à la tête bt
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épuisé de fatigue, il s^appuyait sur deux jeunes paysans ; mais ce dernier soutien de la fidélité lui fut ravi par deux coups da fusil qui étendirent à ses pieds ses généreux soldats , et il se vit sans espoir prisonnier de Travot.
Stofflet et lui avaient assisté à plus de cent cinquante combats , et avaient souvent été vainqueurs de ceux qui avaient tout vaincu excepté la Vendée, fls vécurent Fun et Tautre avec la même gloire , et moururent avec le même calme : Stofflet à Angers, le 23 février 1796, et Charette, à Nantes, un mois et demi après.
Le nom de Dieu et celui du roi les consolèrent jusqu^à leur dernière heure , et leurs lèvres les prononçaient encore lorsquMls tombèrent sous les coups meurtriers. La veste de Charette fut vendue 600 fi-ancs ; et la terreur qu^il avait répandue était encore si grande , que les révolutionnaires des campagnes demandèrent qu^on exhumâtson corps pour assurer quMl nVtait plus. Ces guerriers , si redoutés des ennemis du trône, surent inspirer Famitié la plus tendre et la plus généreuse. Stofflet vit le jeune Allemand qu'il avait choisi pour être son aide-decamp , désirer le sauver par sa mort , et .ne pouvant avoir cet avantage , se trouver heureux de partager son sort.
Un soldat de la même nation n'abandonnait jamais Charette ; le voyant près d'être pris , il se couvrit du chapeau et de la veste de ce général , et, dési-
reux de mourir pour lui et de lui donner le temps de s^éloigner , il fut s^exposer au feu des républicains; mais ils le laissèrent , sans lui faire aucun mal , après avoir reconnu que ce nMtait point Charette. Désolé de n^avoir pu réussir , il fut mourir au champ d'honneur.
Que Ton compare maintenant Bonaparte demandant grâce aux vainqueurs, et allant cacher sa honte aux terres étrangères, avec StoflBet et Charette aussi calmes dans les fers qu'aux jours de leur triomphe , et préférant Pun et Tautre l'infortune et la mort dans leur contrée , à la paix et aux richesses qu'on leur offrait en Angleterre , et tous deux gardant ime ame invaincue jusqu'au dernier soupir ; que l'on compare , dis-je , cet étranger avec ces deux Français , et que l'on juge s'il a mieux aimé qu'eux sa patrie , et mieux mérité son amour.