BONCHAMPS
Il n^est point de lieux habités où ne soit parvenu le nom de Bonehamps; ses exploits en ont éternisé le souvenir. On apprendra peut-être avec intérêt quelles étaient ses mœurs et ses habitudes aux jours où il était loin d^espérer sa célébrité, et même de la déisirer. Né humble et modeste , il ne sMgarait pas dans de vaines pensées. Il entra au service à seize ans , n^ayant encoi'e qu'une éducation imparfaite ; il dut tout ce qu'il a été aux heureuses dispositions que le ciel lui donna. Ses manières étaient nobles et gracieuses ; sa taille moyenne , mais bien faite ; ses traits expressfs , son teint brun , ses cheveux épais et frisés ; ses
(i) Ces notices ont été écrites par le fils de madame de Sapiuaud de Bois-Huguet dont le nom est cher aux Vendéens ^ cl qui a tré^duit les psaumes en vers français.
( Note de L'éditeur. )
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lèvres un peu grosses lui donnaient un air de bonté ; ses dents étaient d^une blancheur éclatante , et ses yeux étincelans d^esprit. Son langage, quoiqu^un peu recherché , peignait bien sa pensée. Quand il parlait de sa campagne de Tlnde , faite sous M. de Sufiren , dans le second bataillon d^ Aquitaine que commandait M. de Damas , ses camarades s'empressaient autour de lui pour Fen^ tendre , et tous avaient lès larmes aux yeux lorsquHl leur retraçait la maladie qu'il eut sur le bâtiment , et dont il ne se releva que par une espèce de miracle. Comme madame de Maintenon , il devait revenir des portes de la mort pour remplir le monde de son nom. Jamais on n'a été plus aimé ni plus considéré ; sous ce rapport , il l'emportait même sur les chefs du régiment. S'il était sensible à l'amitié, il n'en était pas moins attaché à tout ce qui tient au luxe et à l'aisance de la vie ; ses dehors étaient brillans , ses dépenses considérables; trente mille livres de rente auraient eu peine ^ y suffire, et il n'en avait pas quinze mille. Jamais il n'arrivait dans nos garnisons un militaire distingué sans qu'il ne le fêtât. Il aimait l'étude et les beauxarts : le soir il ne s'endormait qu'après avoir lu plusieurs heures à la lumière d'une lampe qui éclairait tout l'appartement , et était placée au milieu; le matin son laquais l'éveillait de bonne heure; il plaçait à côté de son lit des pantoufles rouges y un pantalon de soie et une robe de
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chambre élégante. Au sortir de son lit, il allait s^asseoir devant une glace pour s'accompagner sur la harpe , en chantant des airs où respiraient Tamour et rhéroïsme. Il cultivait tour à tour les mathématiques, le dessin , la musique et la littérature. Il suivait la mode dans sa coifiîire et ses vétemens, autant que sa tenue militaire le lui permettait. Une partie de Paprès-dîner était consacrée à des évolutions militaires de toute'espèce , qu^il exécutait sur une table avec des fantassins et des cavaliers de métal. Le soir était partagé entre la société et le jeu ; il perdait souvent beaucoup : ses traits , sa gaieté n^en recevaient aucune altération ; sa conversation était toujours la même : elle était instructive et variée , mais dégénérant parfois en calembourgs dont il faisait abus. Il désirait avancer dans la carrière militaire ; ce désir cependant était modéré, et Phumanité , dont sa mort a présenté un si touchant modèle , le faisait dès-lors aimer des officiers et des soldats. Deux de nos camarades, renvoyés du régiment pendant que nous étions en garnison à Mézières , avaient été condamnés à se battre avant leur départ; M. de Bopchamps s^y opposa en disant : u ]>rest-ce pas assez de les déshonorer, sans les contraindre à se tuer? » Les lieutenans et les capitaines se rendirent à cet' avis. Quant à lui, il n^eut jamais aucune affaire; il détestait les duels. Son aménité , sa douceur , Fen mettaient à Fabri. MM. Soyer m^ont dit la belle
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réponse qu^il jQt à Stofflet qui lui avait proposé un cartel : « Non, Monsieur y je «^accepte point votre défi.; Dieu et le roi peuvent seuls disposer de ma vie, et notre cause perdrait trop si elle était privée de la vôtre, p Né avec un trop bon cœur pour n^être pas sensible , la iille d'un gentilhomme breton lui avait beaucoup plu ; Fabsence avait encore accru ce penchant; il désirait unir son sort au sien : son père s^ opposa. Désolé de son refus, il me dit : « Je ne pourrai plus être heureux, n Nous avions les mêmes appartemens , la même tqble ; nos plaisirs , nos chagrins étaient communs. Pendant cinq ans, il s^est écbulé peu de jours qu'il ne m'ait parlé de cette charmante Bretonne. Il avait souvent des tristesses qui duraient dea heures entières : nous avions alors grand soin de ne pas troubler son silence ; sa sérénité revenue, il nous savait gré de cette attention. «Tétais aussi son compagnon de voyage. Nous arrêtionsnous dans quelquje ville , la première chose qu^il frisait était de chercher un café ou Vonf. jouait au¥ échecs; jeune et ignorant Paris., il ma laissé seul un jour jentier , pendaqt , qu^il faisait plusieurs parties au café Valois. Cependant il était mon mentor et m^aimait beaucoup. Je le payais d'un retour bien sincère. Ce qui m^a toujours étonne, c'est qu^aimant FappUcation , même dans les choses abstraites , il ne prit aucun soin de sa fortune et dejses affaires, au point qu^il nous char-
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geait, nous beaucoup plus jeunes que lui, de faire ses comptes aux auberges ^ aux billards et chez les marchands ; c^est quMtant selisible , la plus jolie femme , si elle était dépourvue de talens , ne lui inspirait que de Findifference ; cVst qu^aimant les grandeurs et désirant parvenir, il dédaignait Tintrigue et Tadulation. Je raccompagnai à Paris , lorsquMl désira obtenir mademoiselle de Scépeaux en mariage. Lç premier soir, étant allés à un spectacle du Palais-Royal , nous y vîmes venir une jeune femme dont les grâces et la beauté attiraient tous les regards. Bonchamps la reconnut, et ses yeux se remplirent de larmes. Je pensai que cVtait Faimable personne qu^il avait tant aimée; je ne me trompais pas. Le spectacle fini , il eut avec elle un entretien touchant qui lui apprit quVUe était mariée avec un capitaine de vaisseau de la marine royale. Heureusement mademoiselle de Scépeaux acquiesça à ses vœux et mit un terme à ses regrets^ Vambition y contribua aussi, mais la révolution ^empêcha de s Y livrer. Il né d^ira s-élever que par des degrés honorables ; il n^espéra de bonheur que dans la retraite et dans sa famille. Aussi ne suivit-» il pas notre régiment dans Péipigration. Le régime de la terreur lui fit abandonner Paris; il revint au château de ses pères, situé proche Saint-Florent^ et placé sur une colline entre deux rivières. Il dé-^ sirait y passer ses jours dans Poubli , mais Dieu le destinait à être Fobjet de Padmiration des hommes
et le modèle de toutes les. vertus. Sans la guerre de la Vendée, Bonchamps fut resté inconnu. Ceût été le cas de dire avec firay :
FuU many a gem of purest ray serene The dark unfalhom'd caves of océan bear ; Full many a flover is born to blush nnseen , And waste its sweetnen on the désert air.
Que de brillans rubis , de perles éclatantes , Demeurent inconnus au gouffre obscur des mers ! Sans charmer nos regards , que de fleurs attrayantes Et du plus doux parfum , meurent dans les déserts !
D'ELBEE.
Le père de M. d^Elbée était devenu officier supérieur au service de Saxe. A sa mort, son fils fut placé en France dans un régiment de cavalerie ; mécontent de ne pouvoir aller au-delà du grade de lieutenant , malgré ses connaissances militaires , il se retira du service. Comme M. de Bonchamps, il s^amusait à faire faire la petite guerre à des régimeus et des escadrons faits en métal ; comme lui il était brave, plein d^honneur et ami dévoué. L'un et Fautre , lorsqu'ils désirèrent se marier, recherchèrent le mérite et la beauté avant la fortune. M. d'Elbée, sur le point d'unir son sort à celui d'une Nantaise très-jolie et très riche, lui préféra, quoique peu opulente^ mademoiselle d'Hauterive,dont l'ame
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sensible et généreuse et le dévouement à son mari ne peuvent être surpassés. TSi cru devoir retracer les traits de ressemblance entre les deux héros de la Vendée ; mais autant Fextérieur de Bonchamps était gracieux et prévenant, autant celui de M. d^Ëlbée était sombre et sévère. Uç teint brun et jaune, des yeux vifs et enfoncés ajoutaient à sa gravité. Il était maigre et d^une taille moyenne, son langage sentencieux et lent. Dès qu^un sentiment Foccupait, il le portait jusqu^à Fexaltation. Il avait souri aux commencemens de la révolution ; Fesprit de Vol* taire et le style de Rousseau Tavaient séduit, mais il eut horreur des premières scènes révolutionnaires. Les malheurs de la famille royale rattachèrent pour jamais à sa cause; il vécut et mourut pour elle. M. d^Elbée et son ami M. de Boissy. demandèrent à mourir ensemble ; madame d^Elbée obtînt de. ne pas survivre à son marj. Unis intimement pendant la vie , ils ne voulurent pas se séparer à la mort. Ils avaient alors un fils au berceau. Ce jeune enfant survécut aux malheurs de la Vendée. Sou caractère aimable et son éducation donnaient les plus belles espérances, et sa conduite, dans la garde d^honneur où il fut contraint dVntrer , fit recon-» naître en lui le digne héritier de la gloire de son père , mais il fut aussi celui de son malheur. Etant très-gras et se tenapt à cheval avec peine, il tomba dans une charge faite sur Tennemi , et fut tué.