‹ Mémoires sur la vie de J.-J. BarthélemyChapitre 10 sur 16 · MÉÎIOIRES SIT. LA MIC · texte numérisé non relu

MÉÎIOIRES SIT. LA MIC

du Vatican ; le marquis Lucatelli, garde de cette bibliothèque ; M. l'abbé Venutti; M. le chevalier Vettori; MM. les cardinaux Passlonei , Albini^et Spinclli , auquel je dédiai mon explication de la mosaïque de Palestrine.

A Florence, MM. Stosch et Gori; à Pesaro, M. Passeri , M. Aunibal Olivieri, a qui, depuis mon retour en France, j'adressai une lettre sur quelques monumens phéniciens.

A la fin de janvier 1757, M. l'ambassadeur vint a Paris. Nommé, peu de temps après, h l'amlDassade de Vienne, il m'écrivit pour m'engager k revenir avec M"»^ l'ambassadrice. A notre arrivée, il m'apprit l'arrangement qu'il avait fait pour moi avec mon nouveau ministre, M. de Saiut-Florentin. Je devais les accompagner a Vienne ; j'irais ensuite ,^aux dépens du roi , parcourir la Grèce et les îles de l'Archipel , et reviendrais par Marseille. Quelque attrait qu'eût pour moi ce projet , je fus obligé d'y renoncer, parce qu'après tme si longue absence , je ne pouvais pas laisser plus long-temps le cabinet des médailles fermé.

Ma vie a été tellement liée a celle de M. et de M™^ de Choiseul , ils ont tellement influé sur les événemeus de la mienne, qu'il m'est impossible de parler de moi sans parler d'eux. Qu'on ne s'étonne donc pas de les rencontrer sans cesse dans mes mémoires.

A la fin de 1738, M, de Stainville, désormais duc de Choiseul, fut rappelé de Vienne, et fait ministre des affaires étrangères. Au premier moment que je le vis, il me dit que c'était a lui et a sa femme de s'occuper de ma fortune , a moi de les instruire de mes vues. Je ne m'attendais pas a tant de bontés, et forcé de m' expliquer, je répondis qu'une pension de six mille livres sur un bénéfice, jointe au traitement de ma place de garde des médailles, me suffirait pour entretenir deux neveux que j'avais an collège, et un troisième

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que je comptais appeler incessamment. Je rougis aussitôt de mon indiscrétion ; il en sourit, et me rassura.

Je proteste ici cpie c'est la seule grâce que j'aie jamais demandée a M. et a M^^ de Clioiseul : j'avoue en même temps que je n'avais pas besoin de sollicitation auprès d'eux ; et si l'on voulait savoir d'où me vint cette fortune si considéralDle pour un homme de lettres, je répondrais : Au besoin pressant qu'ils avaient de contribuer au bonheur des autres , k cette sensibilité profonde qui ne leur permit jamais d'oublier les attentions qu'on avait pour eux , a ce caractère noble et généreux qui leur persuadait qu'en fait de sentiment , ce n'est rien faire que de ne pas faire tout ce qu'on peut. Cependant, comme de si nobles dispositions sont presque toujours dangereuses dans les dépositaires du pouvoir, lorsqu'ils n'ont pas soin de les siUTeiller, je dois avertir, d'après des exemples sans nomlîre, que M. et M^e de Choiseul n'auraient jamais consenti a faire la moindre injustice pour servir leurs amis. Je n'ai jamais pu m'acquitter de tout ce que je leur dois ; l'unique ressource qui me reste aujourd'hui , c'est de perpétuer dans ma famille le souvenir de leurs bienfaits.

En 1759, M. de Choiseul, ayant obtenu pour l'évêque d'Evreux, son frère, l'archevêché d'Albi, me fit accorder une pension de quatre mille livres sur ce bénéfice.

Il parut, en 1760, ime parodie sanglante d'une scène de Cinna, contre M. le duc d'Auraont et M. d'Argental. Les parens et les amis du premier soulevèrent toute la cour contre M. Marmontel, soupçonné d'être l'auteur de cette satire , parce qu'il avait eu l'indiscrétion de la lire dans un souper. On travailla en conséquence a lui faire ôter le privilège du Mercure , dont il avait singulièrement augmenté les souscriptions. Pour lui nuire plus sûrement, on représenta a Mnif de Choiseul que le Mercure rendait , tous frais faits ,,

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vingt raille livres; qu'il n'exigeait qu'une légère surveillance de la part de l'auteur , parce que ce travail se faisait par des commis, et qu'en me procurant ce journal elle serait désormais dispensée de solliciter eu ma faveur l'évèque d'Orléans, qui s'était enfin déterminé a réserver exclusivement pour la noblesse les abbayes et les bénéfices de quelque valeur. M^e de Choiseul comrarmiqua ce projet a M™^ Je Grammont, ainsi qu'a M. de Gontaut, et tous trois en parlèrent a. M'"** de Pompadour, en déclarant positivement qu'ils ne prétendaient influer en aucune manière sur le jugement de M. Marmontel. M. le duc de Clioiseul ne voulut pas se mêler de cette affaire.

Je ne connaissais M. Marmontel que pour l'avoir vu deux ou trois fois chez M'^^ du Boccage -, mais je me sentais une extrême répugnance h profiter des dépouilles d'un homme de mérite. Je m'en expliquai plus d'une fois avec M"^^ de Choiseul , soit de vive voix, soit par écrit; mais, persuadée par tous ceux qui la voyaient que M. Marmontel était coupable , et qu'il ne pouvait pas garder le Mercure , elle ne concevait pas les motifs de ma résistance. Je priai M. de Gontaut de les exposer k M*"*^ de Pompadour, qui lesappiouva d'autant plus qu'elle ne voulait pas perdre M. INIarmontcl.

Je me trouvais alors dans une situation bien pénible : j'étais attendii du vif intérêt que me témoignait publiquement M™e de Choiseul , et je risquais , par un refus obstiné , de condamner ses démarclies, et de les faire regarder comme despotisme de bienl'aisance : d'un autre coté, si la cour était contre M. Marmontel, Paris était pour lui ; tous les gens de lettres , par esprit de corps , juraient une haine éternelle h celui qui oserait prendre sa place.

Les esprits parurent se calmer pendant quelques jours , et je me croyais hors de danger , lorsque tout a coup M. d'Aumont })n>duisit uiu' lettre que M. Marmontel venait de lui

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écrire pour l'exhorter a laisser tomber cette affaire. Cette lettre fit un très-mauvais effet , et ranima les poursuites de M. d'Aumont et de ses partisans ; alors il fut décidé qu'on me donnerait le privilège du Mercure ; et qu'a mon refus , il serait accordé a M. de La Place, Je fis alors une faute essentielle : je pensai que, s'il tombait entre les mains de ce dernier, il n'en sortirait plus; que, si je l'acceptais, on me permettrait, après que les préventions seraient dissipées, de le rendre a M. Marmontel, J'écrivis "a M^ie de Cboiseul, et lui exposai les raisons qui me déterminaient enfin à me charger de ce journal. Le privilège me fut expédié; et me dessilla les yeux; prévoyant le tissu de plaintes, de tracasseries , de dangers auxquels je m'étais exposé, je frémis de Terreur de mes bonnes intentions. Heureusement je reçus avec le privilège une lettre de M, de Choiseul qui calma un peu mes inquiétudes. Il vint le soir même a Paris; je le vis : il me conseilla d'aller tout de suite chez M, d'Aumont, de lui présenter le privilège du Mercure, de le prier instamment de le rendre a M, Marmontel, en lui représentant qu'il ne pouvait se venger d'une manière plus noble et plus digne de lui. Je volai chez M. d'Aumont, je le conjurai , je le pressai; j'avais tant d'intérêt a le persuader ! mais je traitais avec un homme obstiné comme tous les petits esprits, implacable comme tous les cœurs ignobles. Je crus un moment qu'il allait se rendre : il paraissait ébranlé ; mais il s'arrêta tout a coup en me disant qu'il n'était pas le maître , et qu'il avait des ménagemeus a garder avec sa famille.

Je vins tristement rendre compte de ma mission a M. de Choiseul , qui me mena le jour même k Versailles. Eu arrivant, il remit le privilège a M. de Saint-Florentin , et retint pour moi sm- ce journal une pension de cinq mille livres , que je trouvai trop forte. iVL de La place eut le Mercure , dont les

souscriptions diminuèrent bientôt au point que les pensionnaires en conçurent de vives alarmes. Pour ne pas les augmenter, je permis "a M. Lutton charité de la recette et delà dépense, de prélever sur ma pension les gratifications accordées "a des auteurs qui fournissaient des pièces au Mercure ; enfin , quelques années après , je fus assez heureux pour pouvoir renoncer entièrement a cette pension. Je n'ai su que depuis cjue la parodie était de M. de Curi, et que M. Marmontel avait mieux aimé sacrifier sa fortune que de trahir son ami.

Il vaqua successivement plusieurs places a l'Académie française : les philosophes se déclaraient avec raison , pour M. Marmontel; le parti opposé réussissait toujours k l'écarter. Dans une occasion où ses espérances paraissaient mieux fondées , M. d'Argcntal , qui jouait un rôle si ridicule dans la parodie de Cinna, intrigua plus vivement auprès des académiciens qui avaient de l'amitié pour moi ; ils me pressèrent de nouveau de me présenter , et de nouveau je rejetai cette proposition; j'obtins même de M. Gontaut qu'il représenterait, chez jM°^c de Pompadour , a. ceux qui voulaient s'opposer a la réception de M. Marmontel , combien il était cruel , après avoir ruiné un homme démérite, de le poursuivre avec tant d'acharnement.

Quelques philosophes ne me pardonnèrent jamais l'acceptation momentanée du privilège du Mercure , et encore moins la protection de M. et de M'n^ de Choiseul.

J'ai vu dans un recueil de lettres manuscrites que M. d'Alembeit écrivait de Berlin k M'ie L'Espinasse combien cette prévention l'avait rendu injuste. On lui avait mandé apparemment que je comptais disputer a M. Marmontel une place vacante a l'Académie, ce qui était absolument faux; il répond qu'un seul Marmontel vaut raille Bartlielemy. Je suis bien convaincu que M. Marmontel a plus de mérite que moi ; mais

je ne pense pas qu'il en ait mille fois plus, et le calcul du géomètre ne me paraît pas juste.

Encore un mot sur l'Académie française. Après la réception de M. Marmontel, M. de Foncemagne, et ses amis, qui étaient fort nombreux , entreprirent plus d'une fois de me mettresiules rangs. Plusieurs raisons m'arrêtèrent : je n'avais que trop occupé le public pendant la malheureuse affaire du Mercure ; je n'étais pas assez jaloux des honneurs littéraires pour les acheter au prix des tracasseries d'une élection orageuse ; j'avais trop de vanité pour désirer d'enti'er dans un corps où l'opinion pul^lique me placerait dans les derniers rangs. Deux puissances philosophiques, Duclos et d'Alemljert, avaient déclaré la guerre a la cour, et surtout a M. de Choiseul, qui faisait beaucoup de cas de leurs talens , et très-peu de leurs principes : a chaque séance , ils produisaient contre lui de nouveaux manifestes. Comment aurais-je pu essuyer tranquillement ces scènes de fureur, puisque ceux des académiciens qui n'avaient aucune liaison avec ce ministre en étaient indignés? Cette guerre dura jusqu'au moment où l'élévation de M°^e Dq Barr} menaça la France de la faveur de M. d'Aiguillon. Duclos etd'Alembert protégeaient M. de LaChalotais, poursuivi par M. d'Aiguillon, et soutenu disait-on, par M. de Choiseul. Dès ce moment tous les crimes de ce dernier disparurent ; on résolut de lui accorder la paix avec un traité d'alliance, et on lui fit offrir par le baron de Breteuil la première place vacante a l'Académie française, en le dispensant des visites d'usage. M. de Choiseul , qui n'avait jamais été instruit de leurs dispositions successivement hostiles et pacifiques , fut touché de cette attention ; et , sans l'exil qui survint tout k coup , il aurait entendu son éloge dans cette salle qui avait si souvent retenti d'injures contre lui.

Je présume que leur amnistie se serait étendue sur moi ; car.

vers cetemps-ra, M. d' Al embert , ayant témoigné sa surprise a M. Gatti , notre ami commun , de ce que je ne me présentais pas a l'Académie , ajouta avec une sorte de dépit : Après tout , je n'imagine pas que personne au monde ne fût flatté de se voir inscrit dans une liste ou se trouvent les noms de Voltaire, de Buffon, et j'ose dire encore, celui de d'Alembert.

Je dirai bientôt les motifs qui me déterminèrent dans la suite à me présenter. Je vais maintenant reprendre le cours de ma fortune , qui ne m'était précieuse que parce que je la devais a l'amitié, et qu'elle me faisait jouir du plaisir si vif de faire quelque bien. Un jour que M^ie de Cboiseul parlait à son mari de mon attachement pour eux , il répondit , en souriant , par ce vers de Corneille :

Je Tai comble de biens, je veux Pen accabler.

En 1765, la trésorerie de Saint-Martin de Tours vint a vaquer : c'était la seconde dignité du chapitre ; le roi en avait la nomination. M. elM^^de Choiscul la demandèrent pour moi. Je profitai de cette occasion pour remettre deux mille livres de ma pension sur le Mercure, dont mille livres furent données, h ma sollicitation , h M. Marin, et mille livres "a M. de La Place , pour Taider a. payer les autres pensions supportées par ce journal.

M. le duc du Maine , étant colonel général des Suisses, avait créé, pour M. de Malézieux, qu'il aimait beaucoup , la charge de secrétaire général , a laquelle il attacha dos droits qui lui appartenaient, et dont il fit le sacrifice. M. de Choiseul avait déjh disposé une fois de cette place en faveur de M. Dubois, premier commis de la guerre, avec réserve d'une pension de six mille livres pour M^e de Saint-Chamans , petite-fille de INI. de Malézieux. M. Didiois étant mort dans les derniers jours «le jauvicn* J7(iS, M. de (^.hoiseul me donna la

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place ; et les gens de lettres, par di'oit de jalousie , jetèrent les hauts cris. Les deux principaux, Duclos et d'Alembert, se rendirent chez M. de Malesherbes, et lui en parlèrent avec aigreur, et même avec courroux : il ne réussit à les calmer un peu qu'en leur représentant que cette place pourrait devenir , par cet exemple, le patrimoine des gens de lettres. Je ne puis trop répéter, qiie les revenus du secrétaire général appartenant dans le principe au colonel général , il pouvait en disposer a sa fantaisie : j'ajoute en même temps que , quelques jours après ma nomination , j'abandonnai les trois mille livres qui me restaient sur le Mercure; que j'en fis passer mille a M. de Guignes, mille a M. de Chabanon , tous deux mes confrères a l'Académie , et mille a M. de La Place, auteur du Mercure. J'avoue qu'en cette occasion , d'Alembert et les autres philosophes mirent beaucoup plus de prix a. ce sacrifice que je n'y en mettais moi-même.

En 1771 , M. d'Aiguillon fit ôter les Suisses a M. deChoiseid , qui était k Chanteloup : j'y étais aussi. Il envoya sa démission, je voulus l'accompagner de la mienne. Il me conseilla d'aller a Paris et de ne pas m'en dessaisir sans quelque indemnité. J'étais bien résolu , si la place de colonel général passait a quelque grand seigneur , de lui remettre sur-le-champ mon brevet, et de retourner tout de suite a Chanteloup ; mais elle fut conférée a M. le comte d'Artois, et la démarche projetée me parut peu respectueuse. Le lendemain de mon arrivée, je vis M°>c de Brionne, qui m'honorait de ses bontés . M. le maréchal de Castvies était chez elle, et partait pour Versailles ; elle le piia d'agir pour me faire conserver ma place. Je les priai l'un et l'autre, avec une chaleur dont ils me parurent touchés , de me la faire ôter au plus tôt , parce qu'ayant pris un engagement avec M. de Choiseid , je ne pou\ ais on prendre un second avec qui que ce fût. Je me rendis aussitôt

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