TOME I
M"^^ de Stainville , a peine âgée de dix-huit ans , jouissait de celte profonde vénération qu'on n'accorde communément qu'a un long exercice de vertus. Tout en elle inspirait de l'intérêt : son âge , sa figure , la délicatesse de sa santé , la vivacité qui animait ses paroles et ses actions , le désir de plaire qu'il lui était facile de satisfaire, et dont elle rapportait le succès â un époux digne objet de sa tendresse et de son culte , cette extrême sensilnlité qui la rendait heureuse ou malheureuse du bonheiu ou du malheur des autres , enfin cette pureté d'âme qui ne lui permettait pas de soupçonner le mal. On était en même temps surpris de voir tant de lumières avec tant de simplicité. Elle réfléchissait dans im temps oii l'on commence a peine k penser. Elle avait lu avec le même plaisir et la même utilité ceux de nos auteurs qui se sont le j)lus distingués par leur profondeur et leur élégance. Mon amour pour les lettres m'attira son indulgence , ainsi que celle de son époux ; et dès ce moment je me dévouai h eux , sans prévoiries avantages d'un pareil dévoûment.
Quelques jours après notre arrivée , M. l'ambassadeur voulut bien nous présenter a Benoît XIV, qu'il avait prévenu en notre faveur , et qui nous reçut avec bonté. Nous partîmes ensuite pom* Naples , et pendant un mois nous fûmes occupés des singularités de cette ville et de ses environs. Nous allâmes voir les plus anciens monumens de l'architecture grecque , qui sidjsistent k environ ticnte lieues au-delk de Naples, dans un endroit où l'on avait autrefois construit la ville de Paestum. Les salles du palais de Portici , où l'on avait rassemblé les antiquités trouvées dans les ruines d'Herculanum et de Pomi)éia , nous attirèrent souvent. Nous vîmes avec la plus grande satisfaction cette suite immense de peintures, de statues , de bustes , de Aases et d'ustensiles de «lifîérentes espèces -, objets , la plupart distingués jiar leur ])eauté ou par les usages auxcpiels ils avaient ete employés. ÎNlais nous
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vîmes avec encore plus de douleur le honteux abandon où on laissait les quatre a cinq cents manuscrits découverts dans les souterrains d'Herculanum. Deux ou trois seulement avaient été déroulés , et expliqués par le savant Mazoclii : ils ne contenaient malheureusement rien d'important , et l'on se découragea. Tout le monde m'assurait qu'on allait reprendre cette opération ; mais cette espérance ne s'est point réalisée. Dans ces derniers temps , j'en parlai souvent à M. le marquis de Caraccioli , ambassadeur de Naples en France. Je lui en écrivis ensuite quand il fut parvenu au ministère : il me répondit qu'il était décidé a suivre ce projet , et que , pour en hâter l'exécution , il était d'avis de partager, s'il était possible, ce travail entre différens corps, et d'envoyer successivement quelques-uns de ces manuscrits a notre Académie des belleslettres, a. la société de Londres, d'autres K l'université de Gottingue, etc. Un ou deux mois après , sa mort fut annoncée dans les papiers publics.
J'avais voulu présenter h mon retour, aux savans qui s'occupent de la paléographie , le plus ancien échantillon de l'écriture employée dans les manuscrits grecs. Je m'adressai a M. Mazochi , qui m'opposa la défense expresse de rien communiquer. M. Paderno, garde du dépôt de Portici, me fit la même réponse -, il me montra seulement une page d'un manuscrit qu'on avait coupé de haut en bas lors de la découverte; elle contenait vingt-huit lignes. Je les lus cinq a six fois, et, sous prétexte d'un besoin, je descendis dans la cour, et je les traçai sur un morceau de papier , en conservant le mieux que je pouvais la disposition et la forme des lettres. Je remontai; je comparai mentalement la copie avec l'original, et je trouvai le moyen de rectifier deux ou trois petites erreurs qui m'étaient échappées. Il était parlé, dans ce fragment, des persécutions qu'avaient éprouvées les philosophes , a l'excep-
lion d'Epicurc. Je l'envoj'ai tout de suite a rAcadéiuie des belles-lettres, eu la priant de ne pas le publier, de peur de compromettre Mazochi et Paderno.
Cependant M. le marquis d'Ossun, ambassadeur de France a Naples, m'avertit que le roi, instruit de ma mission, avait témoigné le désir de me voir. Ce prince était alors dans son superbe cliàtcau de Caserte, qu'il faisait achever. Je lui fus présenté pendant son dîner : il me parla avec plaisir des découvertes qui se faisaient dans ses états , parut regretter que le garde de ses médailles fût absent, parce que je ne pourrais les voir, ordonna qu'on me montrât de superbes colonnes de marbre récemment apportées a Caserte, et me fit inscrire parmi ceux a qui l'on devait successivement distribuer les volumes des antiquités d'Herculanum. Le soin de les expliquer était confié a monsiguor Baïardi, prélat romain que le roi avait attiré dans ses états. Vaste et infatigable compilateur, respectable par les qualités du cœur, redoutable par sa mémoire a. ceux qui entreprenaient de l'écouter ou de le lire , Baïardi aVait cultivé toutes les espèces de littératures , et transporté dans sa tète un amas énorme, iufonue, de connaissances qui s'en échappaient avec confusion. 11 préluda par le catalogue général des monumens conservés a Portici, en un volume in-folio ; et comme les gravures qiû devaient les représenter n'étaient pas encore prêtes, il obtint du roi la permission de placer h la tète du grand commentaire une préface destinée à nous instruire de l'époque, des suites et de l'utilité des fouilles d'Herculanimi. 11 en publia le commencement en sept volumes in-4o sans avoir entamé son sujet.
Je vais exposer sa médiodc , pour guider ceux qui seraient tentés de l'imiter. L interprète des moiuuncns doit laire connaître leurs proportions ; mais quelles mesures doit-il employer? De Ih une longue incursion sur les mesures des Assvriens, des
Babyloniens, des Perses, des Grecs, des Romains. Les monumens furent tirés la plupart des ruines d'Hercnlaniun; ce nom, le même que celui d'Héraclée, fut donné k plusieurs villes : incursion dans les champs de la géographie ancienne. Herculanum fut fondée par Hercule; mais on connaît plusieurs héros de ce nom, le tyrien, l'égyptien, le grec, etc. Il faut donc les suivre dans leurs expéditions, et déterminer celui auquel notre Herculanum doit son origine : incursion dans les champs de la mythologie. On sent bien que de pareilles recherches auraient facilement conduit l'auteur jusqu'au douzième volume; malheureusement il fut prié de s'arrêter en si beau chemin , et quelque temps après il revint a Rome , où je l'allai voir. Je lui demandai s'il finirait sa préface; il me répondit qu'il l'avait suspendue et que, pour se délasser, il s'occiqiait d'un abrégé de l'histoire universelle , qu'il renfermerait en douze volumes in-1 2 , et dans laquelle il préluderait par la solution d'un problème des plus importans pour l'astronomie et pour l'histoire : c'était de fixer le point du ciel où Dieu plaça le soleil en formant le monde; il venait de découvrir ce point, et il me le montra sur un globe céleste.
J'ai peut-être trop parlé de monsignor Baïardi ; mais comme je n'écris que pour moi, et tout au plus pour quelques amis, je veux terminer cet homme , et me raconter k moi-même la première visite que je lui fis a Naples. Je le trouvai dans une grande salle : un rhume violent le retenait sur un sopha dont l'aspect attestait les longs services ; il était couvert de vêtemens si antiques , qu'on les aurait pris pour les dépouilles de quelque ancien habitant d"Herculanum. H travaillait dans ce moment avec son secrétaire. Je le priai de continuer, et m'assis au pied du sofa. Des moines de Calabre l'avaient consulté sur une liérésie qui commençait "a se répandre autour d'eux. Ils venaient d'apprendre qu'un certain Copernic soutenait que
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la terre tournait autour du soleil. Que deviendra donc ce passage de l'Ecriture qui déclare la terre immobile, et ce Josué qui arrête le soleil, et puis le témoignage de nos sens? D'ailleurs, comment ne pas tomber, si nous sommes obligés pendant la nuit d'avoir la tête en bas? Le prélat répondait longuement et savamment a toutes ces questions, sauvait l'honneur des livres saints, exposait les lois de la gravitation, s'élevait contre l'imposture de nos sens, et finissait par conseiller aux moines de ne pas troubler les cendres de Copernic, depuis si long-temps refroidies , et de donnir aussi tranquillement qu'ils l'avaient fait jusqu'aloi-s.
Sa réponse finie, il me réitéra ses excuses; et je lui dis qu'étant envoyé en Italie parle roi de France pour la recherche des médailles qui manquaient h son cabinet , dont j'avais la garde, j'ajoutais a ce devoir celui d'y connaître les savans les plus distingués. Il ôta son bonnet, redoubla de politesses, toussa long-temps , et me demanda la permission de me présenter la signora Maria Laura, son ancienne amie, dont les vertus égalaient les lumières et les talens , qui savait le latin, le grec et l'hébreu, qui dessinait et peignait comme Apelles, jouait de la lyre comme Orphée , et brodait aussi bien que les filles de Minée. Kéloge durait encore quand la signora Laui-a parut; elle pouvait avoir de soixante k soixante-cinq ans; lui, de soixante-cinq a soixante-dix.
Dans le courant de la conversation, il m'assura qu'il descendait du chevalier Bayard, et qu'il était Français non-seulement de naissance, mais encore d'inclination. Il se plaignit ensuite de la manière dont on conduisait les travaux d'Herrulanum, de la négligence des ministres h l'égard dos manuscrits , de la jalousie qu'excitait contre lui le traitement honorable qu'il recevait du roi. Je ne sais par quel hasard je citai M. le comto do C.avlus; aussitôt il s'écrie : Quoi ! vous con-
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uaissez M. de Caylus? c'est mon bon ami. Ecoutez, signora Laura : ce M. de Caylus est un des plus grands seigneurs de France, un des plus savans hommes du monde; c'est lui qui préside toutes les académies de Paris, qui protège tous les arts, il sait tout; il écrit sur tout; ses ouvrages font l'admiration de toute l'Europe. Et tout de suite, s' adressant a moi, il me dit en français : « Qu'a-t-il fait le Caylous? Je n'ai jamais rien von de loui. » Et sans attendre ma réponse, il sonna, et se fit apporter une grande boîte toute pleine de papiers ; c'était le recueil de ses œuvres latines. 11 me proposa d'en entendre un morceau. J'en serai ravi, lui dis -je; mais, monsignor, vous toussez beaucoup. Il me répondit qu'il sacrifierait tout au plaisir de me procurer quelque amusement; et, dans cette vue, il choisit une pièce intitulée : Description anatomique du ceiveau. Outre que la matière m'était assez étrangère , les Italiens prononcent le latin d'une manière si différente de la nôtre , que le charme de ses vers ne venait pas jusqu'à moi. M^e Laura, qui s'en aperçut, l'interrompit vers le centième vers; et kd ayant représenté qu'un si beau sujet devait être médité pour être bien senti , elle lui proposa de lire sa Fontaine de Trévi. Madame a raison, me dit-il : vous venez de Rome, vous avez plus d'une fois admiré cette belle foDtaine; j'y étais quand on la découvrit; Yoesù'o jjoetico s'empara de moi , et je le répandis k grands flots sur la pièce suivante. J'eus beau lui dire : Monsignor, vous toussez beaucoup ; il fallut l'écouter. Voici le plan de ce petit poème.
Le poète court a la nouvelle fontaine ; il aperçoit de loin le beau Neptune qui frappe de son trident les rochers entassés sous ses pieds, et en fait jaillir des torrens impétueux. Il approche du bassin, où ces eaux rassemblées lui présentent un spectacle ravissant : ce sont des naïades qui se jouent dans leur sein ; lui-même se mêle a leurs jeux. Un pou-
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voir inconnu , en le revêtant tout a coup d'une figure céleste , lui avait prodigué tous les attraits qui brillaient dans ses nouvelles compagnes. On conçoit aisément qu'une main capable de peindre les fibres imperceptibles du cerveau pouvait appliquer les plus riches couleurs a des beautés plus réelles; aussi n'avait-il rien épargné pour décrire avec une exactitude scrupuleuse les heureux changemens qu'il avait éprouvés. Il s'arrêtait avec complaisance sur la légèreté des monvemens , la justesse des proportions, l'arrondissement des foraies et la douceur des traits.
Pendant qu'il me présentait ce taldeau, dégradé par une lecture rapide et une prononciation étrangère a mes oreilles , je comparais l'état de cette ancienne nymphe des eaux avec son état actuel : son menton recourbé et garni d'une barbe épaisse , ses joues pendantes et semées de taches jaunes , ses yeux profondément ensevelis dans leur orbite, ses rides repliés en plusieurs manières sur son front, tout cela me frappa tellement que, la lecture finie, après quelques complimens, je dis k l'auteur : Je ne puis portant pas dissimuler que depuis votre métamoi-phose vous êtes un peu changé. M™^ Laura en convint ; il en rit; et croyant, h cette mauvaise plaisanterie, que je m'amusais beaucoup : Encore un moment, me dit-il ; vous m'avez vu en néréide , je vais à présent me montrer en bacchante ; et , en tirant aussitôt de son inépuisable cassette un dithyrambe d'un vohmie effroyable, et rassemblant ses forces , il entonna le cantique sacré ; mais la chaleur avec laquelle il déclamait lui causa dès les preniiei-s vers un redoublement de toux si violent, que M'ne Laura , alarmée , joignit d'elle-même ses prières aux miennes pour l'engagera remettre a un autre jour la suite de sa lecture. Il y consentit , quoiqn'h regret; et je me sauvai bien vite, bien résohi a ne plus fatiguer sa poitrine.
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Je me fais un plaisir de joindre ici les noms de plusieurs personnes de savoir ou de goût , que j'eus occasion de connaître en Italie. Je voyais souvent a Naples le chanoine Mazoclii , le comte de Gazole , le duc de Noïa et le comte de Pianura. Il eût été difficile de réunir plus de piété, de modestie et de connaissances qu'en avait le premier. Il traA'aillait alors sur des inscriptions trouvées a Héracléc. Cet ouvrage , monument d'une profonde érudition et d'un courage invincible, ne laisserait rien a désirer, s'il n'était hérissé d'un trop grand nombre de notes, qui, quoique instructives, n'intéressent point , parce qu'elles sont inutiles. M. de Gazole faisait l'accueil le plus flatteur aux étrangers éclairés que les nouvelles découvertes attiraient a Naples. M. de Noïa avait, des seules médailles de la grande Grèce , fonné une collection immense. M. de Pianura ne se bornait pas a cette seule suite; son cabinet en offrait de toutes les espèces. Il avait eu la complaisance de m'en céder plusieurs ; et je le pressai d'y joindre celle de Cornélia Supera, qu'il venait d'expliquer % et par laquelle il montrait que cette princesse était femme de l'empereur Emilien ; mais il n'osa pas s'en défaire sans l'àgi'ément du roi. Je priai M. d'Ossun d'en parler au ministre Tanucci, qui répondit avec une importance despotique : Si la médaille en question est doid)le dans le cabinet de M. Pianura, il peut disposer de l'une; si elle est unique, le roi ne vent pas qu'elle sorte de ses états.
A Rome , j'eus des liaisons plus ou moins étroites avec le P. Pacciaudi , ihéatin ; le P. Corsini , général des écoles pies ; les PP. Jacquier et Le Sueur, minimes; le P. BoscoAvitz, jésuite; MM. Bottari et Assemanni, préfets de la bibliothèque
' Lettera al rcvcrendissimo padre D. Gian Francisco BaIJini , «jciicralc ilclla congrcf;azioiic de*' clerici rcgolari di Somasca. ÎNapoli, 1751.