TOME I
OO MEMOIRES sm LA VIE
a Versailles ; je présentai mon brevet a M. le comte d'Affi-}', cliargé, sous M. le comte d'Artois, du détail des régimens suisses. Il le refusa , et me montra en même temps une lettre de M. de Choiseul qui le priait de veiller âmes intérêts. L'indignation que causait à la cour la nouvelle- persécution que M. deClioiseul éprouvait de la part de MM. d'Aiguillon et deLa Vauguyon, s'était tournée en bienveillance pour moi; tout le monde murmurait , et m'exhortait a soutenir mes droits. Le jeune comte d'Artois s'était plaint au roi de ce qu'on le forçait de commencer l'exercice de sa nouvelle charge par une injustice criante ; et le roi lui avait répondu qu'on me ferait un traitement dont je seraissatisfait. Cependant MM. de Montaynard, de La Vauguyon et d'Aiguillon pressaient M. d'Affry de mettre cette affaire sous les yeux du roi ; je l'en pressais avec encore plus d'ardeur ; il différait toujours. Dans l'intervalle , deux ou trois courtisans du second ou du troisième ordre me demandèrent en secret s'ils pourraient , sans déplaire à M. et a M™c de Choiseid , solliciter ma place. Un autre homme vint m' avertir que , si je promettais de ne pas retoiu:ner a Chanteloup , on pourrait s'adoucir en ma faveur. Je ne voulus pas remonter au premier auteur de cet avis ; mais celui qui me le donnait était attaché au duc d'Aiguillon. Enfin M. d'Affry, me voyant inébranlable dans ma résolution , termina cette affaire, et me fit réserver sur la place une pension de dix mille livres, que je n'avais pas demandée. Le lendemain je retournai k Chanteloup.
Depuis assez long-temps l'état de ma fortune me pemiettait de me procurer des aisances que je crus devoir me refuser. J'aurais pris une voiture si je n'avais craint de rougir en rencontrant h })ied , sur mon chemin, des gens de lettres qui valaient mieux que moi : jo me contentai d'avoir deux chevaux de selle, afin de pouvoir prendre lexerrire du rheval , qui
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m'avait été ordonné par les médecins. J'acquis les plus belles et les meilleures éditions des livres nécessaires a mes travaux, et j'en lis relier un très-grand nombre en maroquin; c'est le seul luxe que j'aie jamais cru pouvoir me pardonner. J'élevai et j'établis le mieux qu'il me fut possible trois de mes neveux ; je soutins le reste de ma famille en Provence. Je ne refusai jamais les infortunés qui s'adressaient a. moi ; mais je me reproche avec amertume de les avoir trop préférés a des parens dont les besoins ne m'étaient pas assez connus, par leur faute, ou par la mienne.
Mon revenu , considérable sans doute pour un homme de lettres , même après que j'eus perdu la place de secrétaire général des Suisses , l'eût été beaucoup plus si je ne l'avais borné moi-même par des cessions et par des refus. On a déjà vu que je m'étais démis de ma pension sur le Mercure; j'avais pareillement cédé celle dont je jouissais en qualité de censeur. J'avais refusé deux fois la place honorable et utile de secrétaire perpétuel de l'Académie des belles-lettres. Après la mort de M. Hardion, garde des livres du cabinet du roi a Versailles, M. Bignon voulut bien m' offrir cette place, qui procurait de l'agrément et du revenu ; je l'engageai k en disposer eu faveur d'un autre. M. Lenoir ayant donné, en 1789, sa démission de la place de bibliothécaire du roi, M. de Saint- Priest, alors ministre, eut la bouté de me la proposer. Séduit par l'espoir de fixer a l'avenir cette place dans la classe des gens de lettres, je fus tenté de l'accepter, quoique je sentisse combien le sacrifice de mon temps et de mes travaux littéraires me serait doloureux ; mais , ayant bientôt reconnu qu'on ne me l'offrait que parce qu'on me croyait nécessaire, dans les circonstances actuelles , pour l'assurer au président d' Ormesson , qui en avait traité avec M. J^enoir, et qu'il s'agissait de faire mon adjoint ou mon survivancier ; dégoûté d'ailleurs par
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la difficulté que ma nomination mettait aux arrangemens d'intérêt entre M. Lenoir et lui , arrangemens auxquels je devais et voulais être étranger; et voyant s'évanouir l'espoir qui seul pouvait vaincre ma répugnance, je renonçai aux vues ambitieuses que j'avais eues pour les lettres, et non pour moi. La manière dont mon remercîmcnt fut reçu, et la facilité avec laquelle l'affaire se termina aussitôt après , me persuadèrent que j'avais pris le bon parti, et que , si on avait trouvé d'abord très-nécessaire de me mettre en place , on trouvait alors très-utile de me laisser de côté.
Je ue dois pas omettre , dans le récit des événeraens de ma vie, mon admission k l'Académie française, dont je m'étais toujours tenu éloigné, ni les raisons qui me forcèrent en quelque sorte d'y solliciter une place cette même année 1789. M. Beauzée venait de mourir : le succès du Voyage (^ Anacharsis avait enflammé le zèle de quelques membres de cette compagnie avec lesquels j'étais lié depuis long-temps. Ils communiquèrent leurs sentimens de bienveillance poiu- moi a un grand nombre de leurs confrères, qui les engagèrent a me proposer la place que INI. Beauzée laissait vacante. Je fus touché de la chaleur avec laquelle ils m'exprimèrent le vœu de l'Académie ; mais j'avais pris mon parti, et malgré leurs instances je tins ferme, en opposant mon âge, et surtout mon éloignement pour toute représentation publique et pour tout nouvel engagement. Je m'en croyais quitte, lorsque j'appris, quelques jours après , que l'Académie, dans une de ses séances , avait résolu de m'élire, malgré ma résistance. Il était aisé de prévoir les suites de cette résolution : si, après l'élection, j'acceptais la place, on ne manquerait pas de dire que j'avais voulu me dispenser des visites d'usage, et obtenir une distinction a laquelle les plus grands hommes n'avaient pas prétendu ; si je refusais , j'outrageais un corps respectable au mo-
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ment même où il me comblait d'honneur. Je n'hésitai donc plus, je fis mes visites ; mon âge avait écarté les concurrens ; et pour comble de bonheur, M. de Boufflers, qui m'avait toujours témoigné de l'amitié , fit , en qualité de directeur, les honneurs de la séance. On eut de l'indulgence pour mon discours ; on fut enchanté de l'esprit , des grâces et des réflexions neuves et piquantes qui brillaient dans le sien , et une partie de l'intérêt qu'il excita rejaillit sur le choix de l'Académie.
Depuis cette époque , battu presque sans relâche par la tempête révolutionnaire, accablé sous le poids des ans et des infirmités, dépouillé de tout ce que je possédais, privé chaque jour de quelqu'un de mes amis les plus chers, tremblant sans cesse pour le petit nombre de ceux qui me restent, ma vie n'a plus été qu'un enchahiement de maux. Si la fortune m'avait traité jusqu'alors avec trop de bonté , elle s'en était bien vengée; mais mon intention n'est pas de me plaindre. Quand on souffre de l'oppression générale , on gémit , et on ne se plaint pas : qu'il soit seulement permis a mon ame oppressée par la douleur de donner ici quelques larmes a. l'amitié. . . Je dois dire néanmoins qu'au milieu de la tourmente j'ai éprouvé une consolation bien inattendue, qui m'a fait croire pour un moment que j'étais tout a coup transporté dans un autre monde ; et je ne pourrais sans ingratitude taire le nom de l'homme humain et généreux auquel j'en suis redevable.
Aussitôt après ma sortie des Madelonettes , où j'avais été constitué prisonnier le 2 septembre de cette année 1 795, sur la dénonciation de je ne sais quel commis, ainsi que les autres gardes de la bibliothèque , et mon neveu Courçay, qui était mon adjoint au cabinet des médailles, j'appris que, malgré la fausseté reconnue de cette dénonciation, on allait nous remercier et nommer à nos places. Ce bruit paraissait d'autant plus fondé qu'on ne me rendait point les clefs du cabinet, que le
ministre de rintérieur avait fait retirer au moment de notre arrestation , et qu elles étaient confiées chaque jour, non a moi ou h mon neveu , mais au commis de ce dépôt, qui le tenait ouvert soir et matin au public. Je m'attendais donc à chaque instant a me voir enlever la dernière ressource qui me restât pour subsister, lorsque le i2 octobre au soir, je vis entrer le citoyen Paré, ministre de l'intérieur, qui me remit une lettre qu'il m'avait écrite lui-même, et qu'il me pria de lire. Cette lettre contraste si fort avec nos mœurs actuelles , elle honorera tellement le ministre qui a pu l'écrire dans ces temps malheureux, que je ne puis résister au désir delà transcrire ici , pour lui payer, autant qu'il est en moi , le tribut de ma reconnaissance.
Le 2''joiirdu ici mois , Tan U delà république, une et indivisible.
PARE, MliNISTRE DE L'INTÉRIEUR,
GAHDK DE LA BIBLlOTHJiQUK N VTION \l.f
« En rentrant dans la bibliothèque nationale , d'oii quel- » ques circonstances rigoureuses vous ont momentanément » enlevé , dites comme Anacharsis , lorsqu'il contemplait » avec saisissement la bibliothèque d'Euclide : Cenestfait , 5) je ne sors plus d'ici ' . Non , citoyen, vous n'en sortirez plus, » et je fonde ina certitude sur la justice d'ini peuple qui se » fera toujours une loi de récompenser l'auteur d'un ouvrage )) o\\ sont rappelés avec tant de séduction les beaux jours de
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>i la Grèce , et ces mœurs répu])licaines qui produisaient tant j) de grands hommes et de grandes choses. Je confie à vos » soins la bibliothèque nationale : je me flatte que vous ac- » cepterez ce dépôt honorable , et je me félicite de pouvoir » vous l'offrir. Eu lisant pour la première fois le f^ojage M d' Ânacharsis ^ j'admirais cette production où le génie sait « donner a l'érudition tant de chaimes ; mais j'étais loin de » penser qu'un jour je serais Tcrgane dont un peuple équi- M table se servirait pour donner "a son auteur un témoignage )) de son estime.
)) Je ne vous dissimulerai pas que ce sanctuaire des con- » naissances humaines s'est peu ressenti jusqu'à présent de M l'influence de la révolution ; que le peuple ignore encore » que ce domaine est le sien , qu'il doit en jouir a toute heure, » et qu'il doit n'y rencontrer que des Callias, également dis- » posés a l'accueillir et a l'instruire fraternellement. Faites w donc , citoyen , que ce monument , si digne d'mie grande 1) nation, nous rappelle enfin tous ces précieux avantages que » l'esprit et les yeux trouvaient a recueillir dans les plus pe- » tites républiques de l'antiquité.
w Paré. »
Le ton plus qu'obligeant de cette lettre , la démarche du ministre , les grâces dont il accompagnait le bienfait , ses instances pour me déterminer h l'accepter , les témoignages d'intérêt dont il me comblait , tout était lait pour me toucher : je ne pouvais trouver de termes pour exprimer la reconnaissance dont j'étais pénétré ; mais le sentiment de mon impuissance pour remplir , dans l'état où je suis, les devoirs de la place de bibliothécaire, me donna la force de résister. Il eut la bonté de m'en marquer du regret , et ne consentit qu'ave»;
peine h me laisser dans celle qne j'occupais depuis si longtemps, et qui avait toujours suffi a mou ambition.
J'ai donné , au commencement de ce mémoire , une idée sommaire de mes travaux au cabinet des médailles pendant les dernières années de mon prédécesseur ,: on verra dans le mémoire suivant ce que j'ai fait par la suite , et ce que je me proposais de faire pour l'enrichir et pour le rendre de plus en plus utile.
DE J. J. BARTHliLEMV.