PREMIER MEMOIRE
Dans cette inaction où me réduisent mes maux et le cours des événemens, établi dans un séjour où l'image des plus grandes vertus suffirait pour adoucir l'impression des plus gi'andes peines ^ je vais décrire h la liàte et sans prétention les principales circonstances de ma vie.
Autrefois, les matériaux que je vais rassembler auraient pu servir au secrétaire perpétuel de l'académie des inscriptions et belles-lettres, chargé de faire l'éloge historique de chacun des membres de ce corps ; ils auraient pu servir a ces bio- Dans rappanement que madame (le Staiiiville . diicliessc de ( lioiscnl , lui avait donnt' rhoz elle.
graphes, tels que le P. Niceron, qui, eu travaillant à l'histoire (les gens de lettres , recueillaient jusqu'aux moindres productions et aux actions les plus indifférentes; ils ne seraient pas inutiles a consulter pour ceux qui , dans les pays étrangers, s'occuperont des mêmes matières que j'ai traitées, parce qu'ils y trouveraient peut-être quelques renseignemens utiles. Je dis dans les pays étrangers, car on peut regarder ce genre de littérature comme absolument perdu en France.
Des auteurs célèbres, tels que M. Huet, nous ont laissé le récit de leurs actions et de leurs écrits. Ils avaient des titres pour en perpétuer le souvenir, et intéresser la postérité. Pour moi , je n'ai d'autre motif que de consumer quelques - uns de ces instans qui se traînent aujourd'hui avec tant de pesanteur. Je laisserai ce radotage a mes neveux , a qui je regrette de ne pouvoir rien laisser de plus réel.
Ma famille est établie depuis long-temps a Aubagne , jolie petite ville située entre Marseille et Toulon. Joseph Barthélémy, mon père, qui jouissait d'une fortune aisée, épousa Magdelaine Rastit, fille d'un négociant de Cassis, petit port voisin, où le commerce était alors assez florissant. Dans une visite que ma mère alla faire a ses parens , elle accoucha de moi, le 20 janvier i7l6. Je fus, bientôt après, transporté a Aubagne, où je passai mon enfance.
Je perdis, h l'âge de quatre ans, ma mère, très-jeune encore. Ceux qui l'avaient connue me la dépeignaient comme une fenune aimable, qui avait des talens et de l'esprit. Je n'eus pas le bonlieur de profiter de ses exemples ; mais j'eus plus d'une fois la douceur de la pleurer. ]Mon père, inconsolable, me prenait chaque jour, soir et matin, par la main , pendant un séjour que nous fimcs li la campagne , et nie menait dans un endroit .solitaire : la, il me faisait asseoir auprès
de lui, fondait en larmes, et m'exhortait a pleurer la plus tendre des mères. Je pleurais , et je soulageais sa douleur. Ces scènes attendrissantes, et pendant long-temps renouvelées, firent sur mon cœur une impression profonde, qui ne s'en est jamais effacée.
Ma mère avait laissé deux fils et deux filles. Jamais famille ne fut plus unie et plus attachée "a ses devoirs. Mon père avait tellement obtenu l'estime de ses concitoyens, que le jour de sa mort fut un jour de deuil pour toute la ville. Celle de mon frère produisit, dans la suite, le même effet; et quand j'ai vu cette succession de vertus passer a ses enfans , je n'ai pas eu la vanité de la naissance, mais j'en ai eu l'orgueil, et je me suis dit très-souvent que je n'aurais pas choisi d'autre famille, si ce choix avait été en ma disposition.
A l'âge de douze ans, mon père me plaça au collège de l'Oratoire "a Marseille, où j'entrai en quatrième. J'y fis mes classes sous le P. Raynaud, qui depuis se distingua, a Paris, dans la chaire. Il s'était distingué auparavant par des prix de prose et de poésie, remportés h l'Académie de INIarseille et a l'Académie française. Il avait beaucoup de goût , et se faisait un plaisir d'exercer le nôtre. Ses soins redoublèrent en rhétorique : il nous retenait souvent après la classe, au nombre de sept ou huit; il nous lisait nos meilleurs écrivains, nous faisait remarquer leurs beautés , soutenait notre intérêt en nous demandant notre avis ; quelquefois même il nous proposait des sujets a traiter.
Un jour il nous demanda la description d'une tempête en vers français : chacun de nous apporta la sienne , et le lendemain elles furent lues au petit comité ; il parut content de la mienne. Un mois après, il donna publiquement un exercice littéraire, dans une grande salle du collège. J'étais trop timide pour y prendre un rôle ; j'allai me placer dans un coin TOME I. 2
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de la salle , où bientôt se réunit la meilleure compagnie de Marseille , en hommes et en femmes. Tout a coup je vis tout le monde se lever : c'était a l'arrivée de M. de La Visclède, secrétaire perpétuel de l'académie de Marseille , établie depuis quelques années; il jouissait d'une haute considération. Le P. Raynaud, son ami, alla au-devant de lui , et le fit placer au premier rang. J'avais alors quinze ans. Dans cette nombreuse compagnie, se trouvaient les plus jolies femmes de la ville , très-bien parées ; mais je ne voyais que M. de La Visclède , et mon cœur palpitait en le voyant.
Un moment après, le voila qui se lève, ainsi que le P. Raynaud , qui , après avoir jeté les yeux de tous cotés, me découvre dans mon coin, et me fîiit signe d'approcher. Je baisse la tête ; je me raccourcis et veux me cacher derrière quelquesuns de mes camarades qui me trahissent. Enfin , le P. Raynaud m'ayant appelé a très-haute voix , je crus entendre mon arrêt de mort. Tous les regards étaient tournés vers moi ; je fus obligé de ti"averser la salle dans toute sa longueur , sur des bancs étroits et très-rapprochés, tombant a chaque pas a droite, a gauche , par devant , par derrière; accrochant robes, mantelels, coiffures, etc. Après une course longue et désastreuse, j'arrive enfin auprès de M. de La Visclède , qui , me prenant par la main , me présente a l'assemblée, et lui parle de la description d'une tempête que j'avais remise au P. Raynaud : de la , l'éloge le plus pompeux de mes prétendus talens. J'en étais d'autant plus déconcerté, que cette description je l'avais prise presque tout entière dans l'Iliade de La Motte. Enfin M. de La Visclède se tut, et l'on jugera de mon état par ma réponse, que je prononçai d'une Aoix tremblante : « Monsieur Monsieur j'ai l'honneur d'être. . . votre très-humble
et très-obéissant serviteur Bardielemy. » Je me retirai tout honteux, et au désespoir d'avoir tant de génie.
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M. de La Visclède, (jiie j'eus occasion de connaître par la suite, jaloux du progrès des lettres, s'intéressait vivement aux jeunes gens qui montraient quelques dispositions; mais il était si bon et si facile , qu'il ne pouvait leur inspirer que de la présomption.
Je m'étais, de moi-même, destiné a. l'état ecclésiastique; mais comme l'évêque de Marseille , M. de Belzunce, refusait d'y admettre ceux qui étudiaient a l'Oratoire, je fis mes cours de philosophie et de théologie chez les jésuites. Dans le premier de ces cours , le professeur , voulant nous donner une idée du cube, après s'être bien tourmenté sans réussir, prit son bonnet a trois cornes et nous dit : Voilh un cube. Dans le second , le professeur du matin, pendant trois ans entiers, et pendant deux heures tous les jours , ccuraait et gesticulait comme un énergumène , pour nous prouver que les cinq propositions étaient dans Jansénius.
Je m'étais heureusement fait un plan d'étude qui me rendait indifférent aux bêtises et aux fureurs de mes nouveaux régens. Avant de quitter l'Oratoire , j'avais prié un de mes camarades de me communiquer les cahiers de philosophie qu'on y dictait ; c'était le système de Descartes qui déplaisait fort aux jésuites : je transcrivais et étudiais en secret ces cahiers. Je m'appliquais en même temps aux langues anciennes, et surtout au grec, pour me faciliter l'étude de l'hébreu , dont je disposai les racines dans des vers techniques , plus mauvais encore que ceux des racines grecques de Port-Royal . Je comparais ensuite le texte hébreu avec le samaritain, ainsi qu'avec les versions chaldéenne et syriaque. Je m'occupais de l'histoire de l'Eglise , et en particulier de celle des premiers siècles.
Ces travaux attirèrent l'attention du professeur cbargé de nous donner, toutes les après-midi, des leçons sur la Bible,
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les conciles et les pères. C'était uu homme de mérite; sou suffrage me flatta; et, pour le justifier, je conçus le projet d'une thèse que je voulais soutenir sous sa présidence , et qui devait embrasser les principales questions sur les livres de l'Ecriture sainte, sur l'histoire et la discipline de l'Eglise. Elles étaient en grand nombre ; chaque article devait être le résultat d'une foule de discussions, et demandait un examen approfondi. Dix vigoureux bénédictins n'auraient pas osé se charger de cette immense entreprise ; mais j'étais jeune, ignorant, insatiable de travail. Mon professeur craignit sans doute de me décourager, en m' avertissant que le plan était trop vaste; je me précipitai dans le chaos, et je m'y enfonçai si bien , que j'en tombai dangereusement malade. Dans l'état de langueur où je me trouvai pendant long-temps, je ne désirais le retour de mes forces que pour en abuser encore.
Dès qu'elles me furent rendues, j'entrai au séminaire de Marseille, dirigé par les lazaristes , où je trouvai encore un professeur de théologie qui était assez raisonnable, et tous les malins , a cinq heures , une méditation qui ne l'était pas toujours; elle était tirée d'un ouvrage composé par Beuvelet. Le lendemain de mon arrivée, on nous lut, lentement et par phrases détachées , le chapitre où ce Beuvelet compare l'Église a un vaisseau : le pape est le capitaine, les évêques sont les lieutenans; venaient ensuite les prêtres, les diacres, etc. Il fallait réfléchir sérieusement pendant une demiheure sur ce parallèle : sans attendre la fin du chapitre, je trouvai que dans ce vaisseau mystérieux je ne pouvais être qu'un mousse. Je le dis h mon voisin , qui le dit au sien ; et tout a coup le silence fut interrompu pai' un rire général , dont le supérieur voulut savoir la cause : il eut aussi le hou esprit d'en rire.
J'avais beaucoup do loisir au séniiuairo; j'étudiai la langue
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arabe, j'en recueillis toutes les racines dans rimmense dictionnaire de Golius, et je composai des Axrs techniques détestables, que j'eus beaucoup de peine a retenir, et que j'oubliai bientôt après. Pour joindre la pratique a la ibéorie, j'avais fait connaissance avec un jeune maronite, élevé a Rome, au collège de la Propagande, et établi "a Marseille auprès d'un de ses oncles qui faisait le commerce du Levant. Il venait tous les jours chez moi, et nous parlions arabe. Un jour il me dit que je rendrais un vrai service à plusieurs maronites, arméniens et autres catlioliques arabes, qui n'entendaient pas assez le français, si je voulais leur annoncer la parole de Dieu en leur langue. Il avait quelques sermons arabes d'un jésuite prédicateur de la Propagande ; nous choisîmes le moins absurde de tous ; je l'appris par cœur. Mes auditeurs, au nombre de quarante environ, dans une salle du séminaire, trouvèrent un accent étranger dans ma prononciation, mais furent d'ailleurs si contens, qu'ils me demandèrent avec instance un second sermon. J'y consentis, et le lendemain quelques-uns d'entre eux vinrent me prier de les entendre a confesse ; mais je leur répondis que je n'entendais pas la langue des péchés arabes.
Ce n'était la qu'une scène de folie : en voici une qui peut servir de leçon contre le charlatanisme de l'érudition. INIon maître avait dressé poiu" mon usage quelques dialogues arabes qui contenaient , par demandes et par réponses , des coraplimens, des questions, et différons sujets de conversation ; par exemple : Bonjour , Monsieur j comment vous portez-vous ? — Fort bien, "a vous servir. Il y a long-temps que je ne a ous ai vu. — J'ai été h la campagne, etc.
Un jour «n vint m' avertir qu'on me demandait h la porte du séminaire. Je descends, et me vois entouré de dix ou douze des principaux négocians de Marseille. Ils amenaient avec eux
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une espèce de mendiant qui était venu les trouver a la Loge ( à la Bourse ) : il leur avait raconté qu'il était Juif de naissance; qu'on l'avait élevé a la dignité de rabbin; mais que, pénétré des vérités de l'Evangile, il s'était fait chrétien; qu'il était instruit des langues orientales , et que, pour s'en convaincre, on pouvait le mettre aux prises avec quelque savant. Ces messieurs ajoutèrent avec politesse cpi'ils n'avaient pas hésité a me l'amener. Je fus tellement efh'ayé , qu'il m'en prit la sueur froide. Je cherchais k leur prouver qu'on n'apprend pas ces langues pour les parler, lorsque cet homme commença tout a coup l'attaque avec une inti'épidité qui me confondit d'abord. Je m'aperçus heureusement qu'il récitait en hébreu le premier psaume de David , que je savais par cœur. Je lui laissai dire le premier verset , et je ripostai par im de mes dialogues arabes. Nous continuâmes, lui par le deuxième verset du psaimie, moi parla suite du dialogue. La conversation devint plus animée; nous parlions tous deux a la fois, et avec la même rapidité. Je l'attendais a la fin du dernier verset : il se tut en effet ; mais pour m'assurer l'honneur de la victoire , j'ajoutai encore ime ou deux phrases , et je dis à ces messieurs que cet homme méritait, par ses connaissances et par ses malheurs, d'intéresser leur charité. Pour lui, il leur dit dans un mauvais baragouin qu'il avait voyagé en Espagne , en Portugal, en Allemagne, eu Italie, en Turquie, et qu'il n'avait jamais vu un si habile homme que ce jeune abbé. J'avais alors vingt et un ans.
Cette aventure fit du bruit a Marseille : j'avais cependant cherché a prévenir l'éclat, car je l'avais racontée fidèlement a mes amis; mais on ne voulut pas me croire, et l'on s'en tint au mei'veilleux.
Je finis mon séminaire; et, quoique pénétré dessentiraens tic la religion, peul-clre même ]>arcc t|ue jeu étais pénétré,
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je n'eus pas la moindre idée d'entrer dans le ministère ecclésiastique. Mon évèque aurait pu tirer quelque parti de mou ardeur pour le travail , par l'un de ces petits bénéfices simples dont il pouvait disposer; mais il savait que j'avais lu saint Paul et les pères jausénistes de la primitive Eglise, tels que saint Augustin et saint Prosper : il savait aussi que je voyais rarement deux jésuites dont il était flanqué, et qui le faisaient penser et vouloir; d'un côté, le père Fabre, qui savait à peine lire, mais qui savait le distraire par des contes plaisans ; de l'autre, le père Maire, qui le tenait en activité contre les évêques jansénistes , contre les parleraens , contre les ennemis des jésuites, et par conséquent de l'Eglise. Il réunissait toutes les grandes charges : théologal de l'évèque, intendant et maître-d'hôtel de la maison , premier grand-vicaire et administrateur général du diocèse ; son antichambre, toujours remplie de curés et de vicaires , ressemblait h celle d'un ministre d'état ou d'un lieutenant de police. Il était d'ailleurs sec , impérieux , très-insolent , et , avec une légère teinture de littérature , se croyait le plus habile homme du monde. Je le rencontrais quelquefois par hasard. Un jour il se laissa pénétrer, et me dit que les académies perdraient la religion : ce mot ne m'est jamais sorti de la tète.
A l'abri du père INIaire et de tout événement désastreux , maître de mon temps et de mes actions, n'ayant que des désirs que je pouvais satisfaire, mes jours tranquilles coulaient dans des jouissances qui ne me laissaient aucun regret.
Je passai une partie de l'année a Aubagne, dans le sein d'une famille que j'adorais, dans une petite société de gens très-aimables, où nous faisions, soit "a la ville, soit a la campagne, des lectures et des concerts. J'allais par intervalles h Marseille revoir quelques meml^rcs de l'académie avec lesquels j'avais des relations ; de ce nombre était M. l'abbé Four-
nier , chanoine de Saint-Victor, aussi distingué par ses vertus que par ses connaissances dans l'histoire du moyen âge. Il avait fourni beaucoup de notes instructives au Gallia christiana et au supplément que rahbé Carpentier a donné du dictionnaire de Ducange. Tel était encore M. Cary, qui s'était appliqué avec succès a l'étude des monumens antiques : il avait un beau cabinet de médailles, et une précieuse collection de livres assortis a son goût-, entre autres ouvrages, nous lui devons l'histoire par médailles des rois de Thrace et du Bosphore. Des connaissances en tout genre, dirigées par un esprit excellent, et embellies par des mœurs douces, rendaient son commerce aussi agréable qu'instructif. Je l'aimais beaucoup; et lorsque son souvenir me rappelle tant d'autres pertes encore plus sensibles , je ne vois dans la vie qu'une carrière partout couverte de ronces qui nous arrachent successivement nos vètemens , et nous laissent "a la iin nus et couverts de blessures.
Quelquefois, après avoir passé toute une journée a m' entretenir avec mon ami de divers sujets de littérature, j'allais passer la nuit chez les minimes, où le P. Sigaloux, correspondant de l'académie des sciences, faisait des observations astronomiques auxquelles il daignait m'associer; car, puis- (pie je fais ici ma confession générale , je dois compter parmi les égaremens de ma jeunesse le temps que j'ai perdu a l'étude des mathématiques , et de l'astronomie en particulier. Je m'accuse aussi d'avoir fait, dans le même temps , beaucoup de vers détestables, quoique je connusse les bons modèles, et plusieurs dissertations de critique, quoique privé dos livres nécessaires. Enfin , dans je ne sais quelle aimée , les ivligieuses d'Aubagne me proposèrent, vers la fin du carnaval, de leur prêcher les dominicales du carême; j'y consentis. Je n'avais ni sermons ni sennouaire, ni même la Jjibliolhèquc des prédicateurs.
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Je commençais im sermon chaque lundi , et je le prêchais le dimanche suivant. L'année d'après , même engagement, nouveaux seiTOons, aussi peu de précautions; mais cette seconde tentative épuisa tellement mes forces , que je ne pus l'achever.
Après avoir erré pendant long-temps d'un sujet a l'autre, je réfléchis sur ma situation : je n'avais point d'état-, je venais d'atteindre ma vingt -neuvième année; la famille de mon frère augmentait, et je pouvais lui être un jour a charge.
Tout le monde me conseillait d'aller a. Paris. Et qu'y pourrais-je faire, moi, aussi incapable d'intrigues que dénué d'ambition , sans talent décidé , sans connaissance approfondie. J'étais comme un voyageur qui rapporte beaucoup de petites monnaies des pays qu'il a parcourus , mais pas une pièce d'or. Je ne sais quel motif triompha de ces puissantes raisons. Je partis, et passai par A ix , où j'allai voir M. de Bausset, chanoine de la cathédrale , né k Aubagne, où sa famille était établie. Je le connaissais beaucoup ; il me dit que le premier évêché vacant lui étant destiné, il avait jeté les yeux sur moi pour en partager les travaux et les honneurs en qualité d' officiai, de grand-vicaire, etc., et que, dès qu'il serait nommé, il irait a Paris, d'où il me ramènerait. Il me demanda si cet arrangement me convenait. J'étais au comble de la joie ; je promis tout, bien persuadé que la fortune ne m'offrirait jamais un établissement plus agréable et plus avantageux. J'avais un état , et je le devais a un homme qui , a un caractère très - aimable , joignait toutes les vertus, et surtout une extrême bonté, la première de toutes.
Délivré d'un poids insupportable, j'arrivai a Paris, au mois de juin i 7-44. J'avais beaucoup de lettres ; j'en présentai une a M. de Boze, garde des médailles du roi, de l'Académie française , et ancien secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Quoique naturellement froid.