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il lue reçut avec beaucoup de politesse, et m'invita a ses dîners du mardi et du mercredi. Le mardi était destiné a plusieurs de ses confrères de l'Académie des belles-lettres; le mercredi a M. de Réaumur et a quelques-uns de leurs amis. C'est la qu'outre M. de Réaumur, je connus M. le comte de Caylus, M. l'abbé Sallier, garde de la bibliotlièque du roi; les abbés Gédoyn, de La Bléterie, du Resnel ; M^L de Foncemagne, Duclos, Louis Racine, fils du grand Racine, etc. Je ne puis exprimer l'émotion dont je fus saisi la première fois que je me trouvai avec eux. Leurs paroles , leurs gestes, rien ne m'échappait ; j'étais étonné de comprendre tout ce qu'ils disaient ; ils devaient l'être bien plus de mon embarras, quand ils m'adressaient la parole.
Ce profond respect pour les gens de lettres , je le i-essentais tellement dans ma jeunesse , que je retenais même les noms de ceux qui envoyaient des énigmes au Mercure. De la résidtait pour moi un inconvénient considérable : j'admirais, et ne jugeais pas. Pendant tiès-long-temps je n'ai pas lu de li- ATCS sans m'avouer intérieurement que je serais incapable d'en faire autant. Dans mes dernières années, j'ai été plus hardi à l'égard des ouvrages relatifs a la critique et "a l'antiquité; j'avais, par de longs travaux, acquis des droits a ma confiance.
Quand je me fus un peu familiarisé avec quelques mem])res des académies, j'étendis mes liaisons. Je vis les singularités de Paris ; je fréquentais les bibliollièques publiques ; je penstiis à M. l'abbé de Bausset ; je cherchais dans la Gazette l'amionce de (pielque siège vacant ; mais je le voyais bientôt rempli par un autre que lui.
Au bout d"un an a peu près, M. de Boze, que je voyais assez souvent, et qui , sans dessein apparent, m'avait plus d'une fois interrogé sur mes projets, me parla des siens avec cette indifférence qu'il alfeclait pour les choses même qu'il
désirait le plus. Le cabinet des médailles exigeait un travail auquel son âge ne lui permettait plus de se livrer. Il avait d'abord compté s'associer M. le baron de La Bâtie, très-savant antiquaire , de l'Académie des belles-letti'es , il venait de le perdre : il hésitait sur le choix d'un associé; car, disait-il, ce dépôt ne peut être confié qu'a des mains pures , et demande autant de probité que de lumières. Il me fit entrevoir la possibilité de cette association , et je lui témoignai la satisfaction que j'aurais de travailler sous lui. Comme je connaissais son extrême discrétion, ainsi que ses liaisons avec M. Bignon, bibliothécaire, et M. deMaurepas, ministi'e du département, je crus que cette affaire serait terminée dans huit jours ; mais il était si lent et si circonspect , qu'elle ne le fut que plusieurs mois après. Je fus touché de sa confiance ; je tâchai d'y répondre pendant les septans queje vécus avec lui dans la plus grande intimité; et , après sa mort , je fournis a M. de Bougainville, qui fit sou éloge historique en qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie des belles-lettres, les traits les plus propres a honorer sa mémoire.
Ceux que j'ajoute ici ne la dépareront pas, et sont naturellement amenés par les rapports que j'eus avec lui. L'ordre et la propreté régnaient sur sa personne, dans ses meubles, dans un excellent cabinet de livres presque tous reliés en maroquin , et parfaitement nivelés sur leurs tablettes ; de beaux cartons renfermés dans de riches armoires contenaient ses papiers rangés par classes , copiés par un secrétaire qui avait une trèsbelle main, et qui ne devait pas se pardonner la moindre faute. Il mettait dans son air et dans ses paroles une dignité, un poids qui semblait relever ses moindres actions ; et dans ses travaux une importance qui ne lui permit jamais de négliger les petites précautions qui peuvent assurer le succès.
J'en vais citer un exemple. En quittant le secrétariat de
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l'Académie, il continua de composer les médailles, inscriptions et devises demandées par des ministres, des villes et des corps. Il avait pour ce genre de travail un talent distingué et une patience qui l'était encore plus. S'agissait-il d'une médaille ; après avoir long-temps médité son sujet , et s'être arrêté h une id(^e, il la remettait "a son secrétaire, qui lui eu rapportait une copie figurée : il la retravaillait, et a chaque changement, nouvelle copie de la part du secrétaire. Son plan une fois arrêté , il appelait Bouchardon , dessinateur de l'Académie. Après une longue discussion sur la disposition des figures et sur tous les accessoires du type , l'artiste travaillait a une première ébauche , qui en nécessitait quelquefois une seconde. Enfin le dessin terminé était envoyé "a sa destination, avec un mémoire qui développait l'esprit du monument ; et ce mémoire était accompagné d'une lettre , où l'œil le plus perçant n'aurait pu découvrir la moindre irrégularité dans les lettres, dans la ponctuation , et jusque dans les plis de l'enveloppe. Le projet de médaille, approuvé par le roi, était envoyé au graveur, et M. de Boze veillait encore a l'exécution. Ici je me rappelle l'impatience douloureuse que me causaient tant de menus détails; mais j'en éprouvai une plus forte encore lorsque, après sa mort, la composition des médailles étant revenue a l'Académie , qui en avait toujours été jalouse, je vis les commissaires nonnnés pour lui présenter le projet d'une médaille ou d'une inscription se traîner avec lenteur au comité, se contenter d'une première idée, et se hâter de sortir; lorsque, le projet des commissaires étant présenté a l'Académie , je vis des séances entières perdues a discuter , disputer sans rien terminer; lorsque j'ai vu les artistes si peu surveillés , que sur la nïcdaille qui représente la statue de Louis XV, le graveur, voyant que les lettres de l'inscription de la base devenaient trop petites pour être lues sans le secours
(Vune loupe, y grava les premières lettres qui lui vinreut dans l'esprit, (le manière qu'il est impossil^le d'y rien comprendre. Je me levais a cinq heures , et je travaillais ; j'allais chez M. deBoze a neuf heures, j'y travaillais jusqu'à deux heures ; et quand je n'y dînais pas, j'y retournais, et je reprenais mon travail jusqu'à sept a. huit heures. Ce qui me coûta le plus, ce fut de m'assujettir h sa laborieuse exactitude. Quand je sortais de son cabinet h deux heures pour y revenir a. quatre, je laissais sur le bureau plusieurs volumes ouverts, parce que je devais bientôt les consulter de nouveau; je m'aperçus dès le premier jour que M. de Boze les avait lui-même replacés sur les tablettes. Lorsque jelui présentais un aperçu de mon travail , j'avais beau l'avertir que je l'avais tracé "a la hâte : comment pouvaisje échapper a la sévérité d'un censeur qui mettait les points sur les î, moi qui souvent ne mettais pas les i sous les points? Il s'impatientait d'un mot déplacé, s'effarouchait d'une expression hardie. Tout cela se passait avec assez de douceur , quelquefois avec un peu d'humeur de sa part , avec une extrême docilité de la mienne, car je sentais et je sens encore que sa critique m'était nécessaire.
Ses infirmités habituelles ne lui avaient pas permis d'achever l'arrangement des médailles du roi , transportées depuis peu de temps de Versailles h Paris. Je trouvai les médailles antiques dans leurs armoires; les modernes, ainsi que les monnaies et les jetons, étaient encore dans les caisses. Je les en tirai, et les plaçai , après les avoir vérifiées sur les catalogues. Je tirai de leurs caisses les médailles du maréchal d'Etrées , acquises pour le roi quelques années auparavant, et formant trois suites : l'une , des médaillons des empereurs en bronze; la deuxième, des rois grecs; la troisième , des villes grecques. Il fallait les insérer dans celles du roi , par conséquent comparer et décrire avec soin les médailles que l'on
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conservait, et les faire inscrire dans un supplément avec des indications qui renvoyaient a Tancien catalogue. Ces opérations, qui durèrent plusieurs années, se faisaient sous les yeux de M. de Boze, et je me pénétrais de son expérience.
J'observe ici que , panni les médaillons du maréchal d'Etrées, il s'en trouvait quelques-uns qui étaient douteux, et d'autres manifestement faux. Mais comme ils avaient été publiés, M. de Boze fut d'avis de les conserver, et même de les inscrire, parce que le garde devait être en état de les montrer h ceux qui voudraient les vérifier. Le même motif a laissé quelques médailles incertaines dans les autres suites. Si jamais on pidîlie le cabinet, on aura soin de le purger de cette mauvaise compagnie.
Dans le même temps , M. de liuze fit acquérir la belle suite des impériales de grand bronze , qui , du cabinet de l'abbé de Rothelin , avaient passé dans celui de M. de Beauvau : ce fut un nouveau travail.
Enfin je fis un premier arrangement pour le cabinet des antiques, placé dans un galetas au-dessus de celui des médailles. C'était une énorme quantité de petites figures , de lampes , vases, agrafes, ustensiles; tout cela se trouvait entassé au milieu du plancher, et j'en décorai les tablettes et les murs.
J'avais a peine commencé cette suite d'opérations , que je me vis sur le point de les abandonner. J'ai dit qu'avant de quitter la Provence, j'avais pris des engagemens avec M. l'abbé deBausset.il avait été oublié dans plusieurs nominations; mais a la fin de 1743 on lui conféra l'évèché de Béziers. Il m'en instruisit par une lettre, et me rappela ma promisse; il me la rappela plus fortement encore lorsqu'il fut arrivé a Paris- Jp crus que, dans cette circonstance, k- seul moyen que je pusse employer pour me dispenser de la remplir était de le faire lui-même l'arbitre de mon sort. 11 sentit , en
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efïet , qu'entraîné par la passion impérieuse des lettres , il me serait impossible de me livrer avec succès et sans une extrême répugnance "a des études d'un autre genre ; et , ne voulant pas exiger de moi un sacrifice si pénible , il me rendit ma liberté , et me conserva son amitié.
Libre de cet engagement , j'en contractai presque aussitôt avec transport un autre qui me liait irrévocaljlement a l'objet de ma passion. M. Burette , de l'académie des belles-lettres , mourut au mois de mai 174-7, et je fus nommé a la place qu'il laissait vacante. Je devais avoir dans la personne de M. Le Beau im concurrent très-redoutable ; mais il voulut bien ne point se présenter en cette occasion , et une autre place ayant vaqué peu de temps après, il y fut élu tout d'une voix. Cependant j'avais sa démarclie sur le cœur : M. de Bougaiuville ,. mon ami intime , secrétaire perpétuel de l'académie , voulant , a cause de ses infirmités , se démettre de cette place, me proposa pour son successeur au ministre, qui voidutbien m'agréer ; mais je refusai , eî les engageai l'un et l'autre a me préférer M. Le Beau, qui , quelques années après , trouva le moyen de s'en venger. Je vais quitter le secrétariat , me dit-il; je vous le devais , et je \ ous le rends. Je le cède k un autre , lui répondis-je ; mais je ne cède "a personne le plaisir d'avouer qu'il est impossible de vous vaincre en bons procédés.
Je continuais "a travailler avec jM. de Boze , lorsqu en 1735 il fut attaqué d'une paralysie qui , quelques mois après , termina ses jours. L'opinion pidilique me désignait depuis longtemps pour lui succéder ; personne n'imaginait que je dusse avoir de concurrent pour une place que j'avais eu quelque sorte conquise par dix années de travail et d'assiduité ; cependant, le lendemain de sa mort , un de mes confrères a l'Académie , dont je n'ai jamais voulu savoir le nom , eut le courage de la solliciter. Il s'adressa a M. le marquis d'Argenson,
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frère du ministre , qui dans un premier mouvement d'indignation , m'en avertit et en prévint son frère. Comme on cherchait d'autres protections , mes amis s'alarmèrent. M. de INIalesherbes , qui dirigeait alors la librairie , s'opposa le premier , avec tout le zèle de l'amitié , a l'injustice qu'on voulait me faire : il fut puissamment secondé , a la prière de M. de Bombarde et de M. le comte de Ca\ lus , deux amis communs, par M. le marquis ( depuis duc ) de Gontaut et M. le comte de Stainville (depuis duc de Choiseul) , que je ne connaissais point encore. Leurs démarches réussirent si bien , que M. le comte d'Argenson , dans son travail avec le roi , lui ayant annoncé la mort de M. de Boze , le roi le prévint , et me nomma de lui-même poiu: le remplacer. M. d'Argenson répondit que c'était précisément le sujet qu'il venait proposer a sa majesté. Le ministre me l'apprit le lendemain , et me parut offensé de ce que nous avions douté de ses intentions ; cependant il m"a toujours parfaitement traité.
L'année d'après , M. de Staiuville fut destiné a l'ambassade de Rome. Je rappelle avec un extrême plaisir cette date, parce qu'elle fut l'époque de ma fortiuie , et , ce qui vaut mieux encore , celle de mon boidicur. Je n'avais pas trou^ é l'occasion de le remercier de l'intérêt qu'il m'avait témoigné sans me connaître ; elle se présentait naturellement ; il venait de choisir pour secrétaire d'ambassade M. Boyer , mon ami , qui me mena chez lui. I/accueil que j'en reçus m'inspira sur-lechamp de la confiance et de l'attachement. Il me demanda si un voyage en Italie ne conviendrait pas a l'objet de mes travaux : sur ma réponse , il se hâta d eu parler a M. d'Argenson; et, deux jours après , M. Boyer vint de sa part m'avertir que mon voyage était décidé. Je courus chez M. l'ambassadeur pour le remercier; et mon étonnemeut fut "a son comble loi-squ'il dit qu'il me mènerait avec lui , qu'a Rome je logerais chez
lui, quej'aïu^ais toujours une voiture a mes ordres , et qu'il me faciliterait les moyens de parcourir tout le reste de l'Italie. La pliilosopliie ne m'avait pas encore éclairé sur la dignité de l'homme , et je me confondis en remercîmens , comme si un protecteur ne devient pas le protégé de celui qui daigne accepter ses bienfaits.
Des affaires relatives au cabinet me forcèrent de différer mon départ , et m'empêchèrent d'accompagner M. l'ambassadeur : j'en fus dédommagé par l'amitié. M. le président de Cotte , directeiu" de la monnaie des médailles , avec qui j'étais fort lié , résolut de profiter de cette occasion pour satisfaire le désir qu'il avait depuis long-temps de voir l'Italie. J'en fus ravi ; outre les lumières et tous les avantages que je retirais d'une si douce association , je n'aurais pu , sans son secours , me tirer des embarras d'un si long voyage. J'en prévins aussitôt M. l'ambassadeur , qui me chargea de l'inviter "a loger chez lui. Nous partîmes au mois d'août 1755 , et nous arrivâmes le l^r noveml3re.
M. de Stain ville y avait déjà acquis la réputation qu'il obtint depuis dans toute l'Europe : il ne la devait pas "a la magnificence qui brillait dans sa maison , et qui annonçait le ministre de la première puissance ; il la devait uniquement a la supériorité de ses talens , k cette noblesse qui éclatait dans toutes ses actions , a cette magie qui lui soumettait tous les cœurs qu'il voulait s'attacher, et a cette fermeté qui tenait dans le respect ceux qu'il dédaignait d'asservir. Il avait séduit Benoît XIV par les charmes irrésistibles de son esprit , et les meilleures tètes du sacré collège par sa franchise dans les négociations. En obtenant la lettre encyclique , qui ébranla fortement la constitution Unîgenitus , il s'attira la haine des jésuites , qui ne lui pardonnèrent jamais de leur avoir ôte des mains cette branche de persécution.