‹ Mémoires sur la vie et le siècle de Salvator RosaChapitre 14 sur 21 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

État politique et social de l'Italie , et plus particalièrement de Naples dans le 17* siècle. — Famille de Rosa.

— Naissance de Salvator ; — Il reçoit le nom moins grave de Salvatorièllo. — Spéculations de ses parens. — Éducation domestique de Salvator. — Particularités sur son caractère et indices précoces de son génie. — Sa fustigation dans le monastère de la C^r^ tosa, — Son départ pour le collège de la Congrégation Somasca. — Ses progrès rapides dans les humanités.

— L'école de philosophie , alors en vogue dans les universités d'Italie, négligée par Salvator. — Il devient habile sur plusieurs instrumens de musique. — Il rétourne au village de Renella.

Le 1 7* siècle , si fertile en événemens , si impohant par son influence sur l'Europe entière , fut pour ritalîe une époque de dégradation et de ruine. Il la vît prosternée aux pieds de la maison d'Autriche , race dont la politique funeste 9 semblable à cette plante qui tue imper* ceptiblement (i) , a toujours détruit en endor-

(1) Le cuvare des Indes, ou poison de la Guîane. I. a

id VIE ET &IÀGi£

mant, et qui, foulant les droits naturels et politiques de ceux qu'elle assujétit à son sceptre de plomb , a fait reculer la civilisation en para* lysant l'esprit , et arrêté les progrès des sciences en interdisant toute liberté de discussion, tout mouvement de pensée jusqu'aux dernières litnîtesde ses baïonnettes et de ses tribunaux (i). ' Depuis Charles-Quint , la balance de l'Europe a penché du côté de la maison de Hapsbourg.

Maîtres de l'Espagne, du Portugal et de l'Améric|ae méridionale , de tout le nord de l'Italie et du royautné des Deux-Siciles , les descendans de l'empereur et roi auraient inévitablement subjugué l'Europe entière et réalisé le plan de monarchie universelle , si leur sottise n'eût perpétuellement arrêté leur bonne fortune (2)* La division de l'empire , à la mort de Charles , fut

(1) La croisade contre l'esprit a été poussée arec font de fureur en Italie, dans ces temps, que les Médicis euxmêmes ne purent protéger leur ami Marchetti contre l'inqoisition, dont la yengeance (sous l'influence austro-espagnole} ayait été excitée par une traduction de Lucrèce, de cet écrÎTaîn, ouvrage que Corne III fut obligé de suppricaer.

(2) cr Si tant d'Etats avaient été réunis sous un seul chef de cette maison; il est à croire que l'Europe lui aurait eB6n été asservie. »— Vowaim, Siècle de Loah ^IF.

DE SALTATOR IOSA. 19

le pUBQiier coup porté à leur suprématie* Alors l'Espagne tomba à la branche ^tnée dans la per-^ fonile de Tatroee Philippe II (i). Le caractère «ombre de ce prototype des tyrans et de ses successeurs immédiats dirigea leur pouToir illimité à la ruine totale de la liberté dans tous les lieux où ils dominaient ; et leurs immenses trésors leur donnèrept les moyens de réussir dans cette entreprise , toutes les fois qu'ils trouraient dès-hommes publics susceptibles de corruption. Atee tout son ftncien esprit ehevaleresque , son Tieil orgueil castillan , TEspagne se courbait sous le poids horrible de l'inquisition que les monarques autrichiens avaient établie au sein de son antique capitale. Les Pays-Bas , réduits par l'oppression à la cruelle ressource de l'in:^ surrection , après une vaine résistance , étaient gouvernés par l'épée et les bûchers : et le beau royaume de Naples, le plus brillant ornement de la couronne austro-espagnole , devint à TEs-»pagne ce que l'klande est à TAngleterre , •*-*

(1) « L'Espagne, gouvernée par la branche aînée de la maison d'Autriche , ayait imprimé après la mort de Charles-Quint plus de terreur que ls( nation germaniqse. Les rois d'Espagne étaient incomparablement plus absolus et plus riches. » — VoIiTAihs , Siècle d£ Louis XIV.

une province souffrante , dégradée^ repoussée à Tétat de barbarie.

Sous Philippe IV et ses vice-rois, sordides et oppresseurs 9 la fertilité naturelle et les richesses intérieures de Naples ne pouvaient suffire aux rapines et à la cupidité d'un gouverneoient soutenu par la violence et conduit par la fraude. Ses villes étaient dépeuplées pour alimenter les armées de ses tyrans , et leurs habitans allaient au loin combattre pour des causes tout-à-fait étrangères aux intérêts de leur pays. Son territoire était épuisé 9 l'industrie du peuple aliénée pour remplir les trésors de la mère-patrie. Toutefois le despotisme ne pouvait obscurcir le soleil napolitain , ni défigurer les beaux traits de la naturCé t L'homme était le seul produit qui dégénérât en ces contrées. » Et Naples, cette terre classique , avait alors tout ce charme pittoresque , ces paysages riches et agrestes que le voyageur moderne contemple avec délice, quand , au milieu de sa dégradation morale et politique , ce coin du monde lui apparaît comme « une partie du ciel tombée sur la terre. »

L'amphithéâtre que décrit la fantastique et singulière cité de Naples autour de sa baie ^ sans égale , est dominé depuis le cap de Pausilipe jusqu'au Torrione del Carmine^ par une chaîne élevée de collines onduleuses dont les

noms dérivent de leurs particularités locales ou de traditions classiques. Le haut rocher isolé de St.-Elme, qui surmonte le tout, est couronné par la terrible forteresse qui porte son nom , effroyable et inexpugnable citadelle , qui , depuis le moment de son érection par un conquérant autrichien (i) jusqu'à ce jour où un Bourbon y tient garnison de troupes autrichiennes , a lancé les tonnerres de son artillerie pour soutenir les violences ou proclamer les triomphes de l'étranger , sur les libertés et les droits d'un peuple long-temps opprimé, mais non pas toujours sans résistance.

S'élevant doucement de la base du sauvage St.-Elme , les aimables collines de St. -Martin

(i) Gharles-Quînt. Les citoyens des états libres, qui n'ont pas visité le continent, ne peuvent juger des horreurs de ces forts , soutiens d'un despotisme illimité. On croit que les passages souterrains du fort Saint-Elme, » teints du sang de plus d'une victime nocturne , » com* mnniquent avec le Castello-Nuovo, dans la ville au-dessous; et que (de même que les affreux labyrinthes des catacombes qui y débouchent ) leurs mystérieux détours sont inextricables, excepté pour ceux. qui ont un intérêt formidable à conserver la clef dé ces tombes vivantes, où d'âge en âge , les hommes les plus brayes , les plus ver-, tueux , ont péri dans le Carcere-Duro,

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présentent le plus fiant aspect ; et les cIbcher«H dorés du palais monacal de là Certosa brilleat à travers des bois de (ihâtaigniers et des rigned' suspendues en guirlandes (i). Un défilé coupé dans les rochers du Monte Donzelle^ ombragé de hauts sapins croissant dans leurs crevasses ^ conduit au superbe couvent de Borgo Renella > petite capitale d'un mont voisin > que la beauté dé sa position et de ses vues a fait nommer.

V Amena Villaggio. Pendant la nuit les feux du Vésuve rèflettent une couleur bîonsiée sur le» humbles édifices de Renella; et le soleil dumatin fait découvrir de là sur divers points les collines de Yomero et de Pausilipe» les rives de Poustole et de Baie» les petites lies de Nisitra , de Caprée, de Procida, jusqu'à ce que la perspective se perde à l'extrémité de Thorizon où les eaux de la Méditerranée semblent se mêler avec le ciel azuré et pur , dont elles réÛéchlS"' sent la couleur et Téciat Dans ce véritable ni4o faterno du génie vivait

(i) Le pavlUoa d«8 califes 4e Bagdad n*étftU ai ansai délieteusement situé , ni aussi somptueusemeat bâti ((ue la retraite de ces moines dont la règle consistait dans l'abnégation d'eux-mêmes. Charles 9 fils de Robert d'Â** ragon, roi de Najiles, fonda cette chartreuse dans le i4* siècle.

^ DE SAlViTOR UOSA. âS

en i^i5 un humble et laborieux artiste nammé Antonio Rosa. Ce nom même alors n'était pas « inconnu àvtx aits » , mais il Tétait totalement « à la fortune » , et son possesseur actuel , le digne messire AntOBio, atait jusqu'à, cette i^o(iue lutté péniblement , aidé de sa bonne femme GiuKa Grecca , pour soutenir décemment leur famille , composée de deux filles encore enfans. Antonio , comme architecte , avait acquis quelque réputation , mais peu d'argent. H était aussi arpenteur ; , et le vieux portique de la tmaccia (i) de Benella offrait en vaîn ces mots î

t Vito Antonio Ro$a , agremensare ed archi^ tetto (a). »

Il ne ^ss8|it presque personne par ce bourg ruiné , et daûs ces temps malheureux bien peu eussent été dans le cas de profiter de» talens «que cette Inscription annonçait. Ainsi la famille Ros<a» todte obscure qu'elle était , se ressentait de l 'oppression générale ; et le^r petit village et

(i) Chaque vltlagt italien a 6i| •«a^iu^cia ( liUeralciaieat grande et vilaine u^son), autrefois la résideace^ du .seigneur féodal , et maintenant l'asile de familles de condition |>eu fortunées ou même indigentes. Rien de plus désolé que ces bâtimens.

(a) Architecte médiocre^ dit Passeri.

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ses environs, autrefois le séjour des voluptueux Romains , restaient solitaires , mais d'autant plus charmans qu'ils n'étaient pas défigurés par ces omemens grotesques dont le mauvais goût moderne charge des paysages pour lesquels la nature a tout fait.

Les cellules de la Chartreuse avaient il est vrai leur complément de moines paresseux et de frères servans. Le fort Saint-Elme, alors comme à présent gardé par des soldats autrichiens 9 était hérissé de piques étrangères. La croix s'élevait sur toutes les hauteurs, l'épée gardait tous les passages ; mais les villages de Renella , San-Martino , Yomero et Pausilippo , étaient dépeuplés de leurs habitans pour recruter les armées étrangères, et ce paradis terrestre c était triste comme le désQrt et silep* cieux comme la tombe. »

Les barons napolitains, ces inquiets mais braves feudataires dont la résistance à leurs despotes naturels conserva en d'autres temps quelque chose de l'ancien esprit républicain des Grecs leurs prédécesseurs , avaient fui la capitale. Abandonnant ses belles campagnes aux vice-rois espagnols et à leurs suppôts, ils allèrent cacher leur farouche dépit dans leurs forteresses domestiques des Abruzzes ou de la Calabre. La bourgeoisie (civiltà), comprenant

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toutes les classes moyennes et les professions libérales , luttait dans les villes pour obtenir les simples besoins de la vie. Réduits à TaumAne par des impdts arbitrairement levés et aggravés par les violences employées dans leur percep*tion, ces citoyens vivaient sous la surveillance perpétuelle des troupes étrangères et des sbires domestiques I dont les soupçons ne trouvaient que trop d'aliment dans le mécontentement toujours croissant de ceux qu'ils épiaient.

£t le peuple ? le peuple avili , dégradé : il avait atteint le maximum de souffrance au-delà duquel la patience humaine ne peut aller. Tous mouraient de faim au milieu de l'abondance ; et les maladies ^ suites funestes de la misère , les dévoraient dans ces régions les plus salubres de l'univers. Le commerce était stagnant, l'agriculture négligée, et les arts, sous la dictature d'une cour espagnole, n'offraientde chances favorables que pour les suivans de l'Espagnolet (i).

(]) Giuseppe Ribera , dît Lo spagîiuoletto, est considéré, quoique né en Espagne» comme l'un des plus grands maîtres de l'école napolitaine. Toute la protection et les encouragemens accordés aux arts, de son temps à Naples, se concentraient sur lui ; et ses suivans {Seguaci) devinrent un parti puissant.

a6 TIE ET SliCXE

Dans ces tetn^is de dëttesM génémle , où uritt petit notnbre a^ait le moyen et le désir de faim bâtir, oo uQ bien plus petit nombre encore avait des terres à mesurer et dee propriétés à tran«-« ferer, le pauvre architecte^^rpenteiar de Renella était dans un dénûment dont ses talens tii- don industiie ne pouvaient le tirer. Cependant, llia-^^ bîtude des privations et une économie parcimo-^ nieuaele soutenaient dans uuétat que Ton pour-^ rait appeler une imùlvaàilité décente , quand la naissance d^m fils> à la lin de 161 5, vint relever le courage de la famille. Cet événement parut d'unhetrreux augure : l'arrivée <l*un enfant mâle étant regardée alors comme ft présent par les Napolitains, à qui les filles sont toujours à charge, comme une faveur spéciale due au saint protecteur de laïnaison. Madona Giulia avait à pei!!ie passé son jour de Ricevimento (ìJ (cérémonie à laquelle aucune Napolitaine audessus de la dernière classe ne manque jamais) ,^ qu'elle tint conseil avec l'honnête messire Antonio, surla destination future deleur fils. Le bon

(1) A Naples, un jour après l'accoudicmcnt d'une femme , on tient dans sa chambre une assemblée de toutes les commères du voisinage ; et c'est ce qu'on nomme le « ricevimento , » la réception.

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hdnioif n'aVait qu'une iieulepropostti(m à faire ; c'e»t que «où fils Be fût pas artiite, surtout quii ne fût pas peintre ; à quoi madona Giulia consealit Yoloatiets i Don^eulemeut d'àprèsce qu'elle savait parsa propre expérience^ étant de môineque son mari descendue d'artistes indigcns ( i ) ; mais parce qu'au moment où se testait cette conférence matriiiiOBiale , son frère Paulo Greccc^ mourait pres4[ue de faim » au inilieu de . ses palettes «i pitt^auiC dans une boutique de la rue Seggio, del NidOu II est trai que Paulo Grccco n'était que piVr^e assiBK médiocre^ domm^le dit un' des chroniqueurs de la famille ; et son occupa^, tion principale ( quand il en avait ) était, ainsi quilles artistes ses voisins, de {ceindre des vierges et des saints de commande (âj. Plusieurs témoignages prouvent que madona Giulia avait une démtion vraiment napolitaine > pleine d^ supcmtitioiis et productrice d'illusions vives et fréquente^ Elle voyait la hiérarchie céleste, non^ comme « à travers une glace ternie t» ; mais face à

(i)<i £ Qpo ostante ahe ben potesse cUr^e ch« gli studia del disegno oramai se fossero fatti proprii di tutto quel parentado (perchè tanto l'avo e 'l genitore quanto lo zio materno^ con artrisuoi antenati erano stato prttorì) ricusata 'egli di applicarvi il figliuolo. » BiXDiNtJcci.

(a) Nèthiè àppak'tenenti atla firn éi Salvator R^ysa.

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face ; elle pouvait dire la couleur des yeux de la Vierge , le nombre des clefs de Saint-Pierre , et tousles saints du calendrier étaient de ses amis. Portant sa quenouille passée dans un des côtés de sa ceinture et son crucifix de l'autre , elle filait et priait avec une égale onction , une égale facilité. Surtout , elle ne faisait pas un pas, soit par rapport à cette vie , soit par rapport à celle à venir , sans tenir un conseil spécial avec son confesseur et la Madone. Ce fut peutêtre par l'inspiration de tous deux qu'elle conçut ridée , avec le consentement du complaisant Yito Antonio , de dévouer leur fils , leur* unique fils à Téglise , ou ( pour user des mots de leur historien de famille ) alla lettera; personne alors n'abordant les muses que sous la livrée de la religion. Les poètes italiens de cet âge étaient tous en effet au moins abbés , et les conciles de la Crusca admettaient rarement le génie , s'il ne se présentait dûment étiqueté par le petit collet.

La vocation sacrée du futur reverendissimo commença dans l'église paroissiale de Renella , où , pour assurer son admission en paradis par le plus court chemin , il reçut au baptême un nom qui était censé obtenir à celui qu'il distinguait la protection spéciale du ciel , le nom de Salvatore. Car on n'a jamais vu ( dit un théolo-

DE SAIYATOR ROSA» âg

giea italien ) que Dieu ait permis au diable de torturer dans l'enfer un homme portant ce nom Cl).

Gonfiimés par la force de leur volonté dans ridée que leur fils serait théologien et ne serait pas peintre , le bon Antonio et sa femme croyaient voir des mitres et des tiares flotter sur le berceau de cet enfant y et demeuraient convaincus qu'ils avaient choisi la meilleurevoie pour sa félicité présente et future en le consacrant à l'église, vrai temple de la fortune dans tous les temps en Italie, et à cette époque seul asile de ceux que la colère céleste faisait naître Napolitains. Ce fut ainsi que le père de Michel - Ange le destina à être ouvrier en laine, que celui du Gorrège voulut faire de son f^ls un bûcheron , que le Guide fi^t élevé pour être musicien , André del Sarte pour être tailleur, -le Guerchin maçon , le Lorrain pâtissier, et Molière marchand fripier (2). Mais le génie , comme le véritable

(1) « Che il Signore Iddio, avesse permesso al demonio di strapazzare nell' inferno uomo che portasse tal nome.» (Il padre Baldovino. )

(a) « Tous ceux qui se sont fait un nom dans les beauxarts les ont cultivés malgré leurs parens, et la nature a été en eux plus forte que l'éducation. »

Voltaire^

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amour, «^est un torrent que rien n'arrête dans i^a eourse» et les parens qui viennent stupidement interposer leur autorité dans la vocation naturelle sont toujours sûrs d'expier cette présomption en voyant tous leura plans déjoués. On peut ajouter un fait curieux à cette observation ; c'est que les personnes douées de génie sont , en général, nées de parens ordinaires , et donnent le jour elles-mêmes à des enfans ordinaires. Le talent n'est pas un lot d'héritage ; et la nature^ en ohoi* sissant un seul individu dans une race pour lui prodiguer ses dons , semble avoir concentré ses faveurs sur un point pour les retirer ensuite, ainsi que les rois qui reprennent souvent au fils les honneurs qu'ils avaient accordés au père (i). Le premier incident de la vie de Salvator Rosa prouva la vanité de tous ces calculs paternels.

(i) Si le géûie consiste, comme les physiologistes le supposent, en un développement particulier des organes ; il peut se faire que la nature , qui n'est jamais stationnaire , ayant une fois dttelnt la perfeotîon , se rejette vers Textrémité opposée; en sorte que, quand des parens possèdent également le tempérament intelligent, leur enfant n'en est que plus exposé du TÎce d'excès. En génétal cependant Tenfant n'offre pas seulement la ressemblance du père et de la mère ; il montre souvent des particularités appartenantes à des relations plus éloignées.

UE SAI.VATOK ROSA. 3l

A peiae eut-»!!; quitté l^s liens du bambino fas^ ^UttQ ( 1 )j» et ietffraDchi ses membres enfantins des maillots et des bandes sous lesquels , ainai que tant d'autres malheureux petits Napolitains', il était parfois accroché derrière la porte de la Yieille casaccia, pendant que sa pieuse mère offrait ses dévotions aux châsses dorées de la Chartreuse , que ses gentillesses , la vivacité de ses gestes animés , lui firent échanger cette ap-^^ pellation sacrée , qui devait lui servir de passe* port dans l'autre monde , contre le diminutif vulgaire et caressant de Sal^tbriello.

Pour contrebalancer toutefois un sobriquet d'aussi fâcheux augure pour la gravité de celui qui le portait, Antonio et sa femme redoublèrent de soins en suivant leur plan primitif d'éducation. Us tâchèrent de donner à l'enfant des impressions que le temps, les accidens de la vie, les sobriquets même ne pourraient effacer. Leur fils apprit à lire dans les légendes de

(i) Ces horribles maillots sont toujours conserrés en Italie sons la protection de l'Église et du gouTernement ; et l'on sait que des prêtres de paroisse ont taxé de jaco* bines les mbres qui ont osé adopter la manière anglaise de Têtir les enfans. Cet usage leur paraît presque aussi indigue que la taccine, qu'ils traitent de blasphème et presqpe de sédition.

Ste. -Catherine de Sienne; on lui enseigna ses prières en latin, depuis le Salve jusqu'au Regina cœlorum ayant qu'il sût aucun autre langage que son napolitain ; et quand il avait été un peu espiègle , on lui donnait pour pénitence de répondre à quelques-unes des deux cent trente questions d'Albert le Grand (i).

Mais tandis que les bonnes têtes de la famille de Rosa le mettaient ainsi dans le grand et sûr chemin de la prospérité , conformément à l'état de la société des temps , leur infortuné fils n'était ni instruit, ni amufé par l'éducation orthodoxe qu'il recevait. Le fameux Jean Thaiilère (saint et docteur) n'était pas plus irrévocablement

(i) Ces questions, qui pendant un temps occupèrent la société comme essentielles au salut, sont assez curieuses ; on peut en juger d'après Téchantillon suivant.

« Sous quelle forme Tange apparut-il à Marie ? forme serpentine ou colombine ?

» Dans quel âge? Dans quel habit?

» Est-ce avec un habit blanc et propre ? ou avec un habit noir et crasseux ?

» Marie a-t-elle eu un teint qui lui fût propre ? Sa peau était-elle noire ?

» Quelle a été la couleur de ses cheveux ? Étaient-ils roux ou noirs?

»Ses yeux 4taient-ils noirs ou bruns ? etc. »

( Histoire des Ordres Monastique^ )

«tupîde surdon alpliabet doré qi»e le jeune Sai- ^vatoriello sur les deux cent trente questions d'Albert^e-Graod , à aucune desquelles , soit par inspiration , soit par un raisonnement pré-*' ecce, il ne put jamais répondre juste. Mais^'il n -apprenait rien , il paraît certain que c^était parce que les sujets qu'on lui présentait n'étaient pas en harmonie avec le développement de ses idées 9 au les affections de son â^e : car, tandis <]ue des mots vides d« sens passaient à travers son ingrate mémoire , les cha^s s'imprimaient 6ur «on esprit ardent. Bès son enfance » la na-*ture, idole de sa maturité, cette nature, dont il était destiné à reproduire les plus nobles traits , parlait à ses sens et se gravait par des associations infinies dans cet esprit qui devait nepnoduire un jour ses beautés* Son immense livre se déployait devant lui, en tous temps, » en toutes saisons » , et dévouant sa jeune existence à l'observer, à l'étudier, les légendes des saints, l'histoire des miracles étaient négligés. Il paraît avoir eu le vrai tempérament du gçQiequi se manifeste dans l'enfance comme dans la maturité. Son organisation fine , subtile , nerveuse , le rendait avide d'objets nouveaux , dès l'âge le plus tendre , rapide dans la perception des choses extérieures , et prompt à les reproduire par l'imitation. Tous les élémecis d'un talent I. 5

original étaient là; mais il fallait que les pas^ sioDs déterminassent leur tendance. L'esprit lu*mineux du futur auteur des satyres et de la conspiration de Catilina , la vive et sensible imagination, qui, répandant ses rayons sur Taride science de l'ancien contre-point, devait développer la cantate et poser les fondemeos des riches mélodies des Pasiello et des Cimarosa , lançaient déjà des étincelles à travers « le sombre crépuscule de l'enfance, » Si ces étincelles semblaient à 1 observateur borné « telles que ces feux qui égarent le voyageur » , elles n'en étaient pas moins a les lumières du ciel. » (i) Salvator montra en effet , dès le premier âge , des dispositions pour tous les arts. « Balbutiant en vers., » éveillant les échos de ses collines natales avec tous les instrumens dont sa main enfantine pouvait s'emparer, et traçant des es-

(i) « Aveva la natura del piccolo fanciullo già incominciata a scoprire i primi lampi di queir indole spiritosa ■di che aveva lo dotato con larga mano. » Bàldiitugci. Vita dì S ^ Rosa.

Pascoli, dit: «que l'esprit de Salvator Rosa, même dans Fenfance , était une mine inépuisable de conceptions ingénieuses (miniera inesausta di pellegrini ingegni), et qu'il était né poëte de même qu'il était né peintre. «(Nato non meno poeta che pittore. )

qùisses d'ancienne architecture et de scènes pittoresques sur des cartes , des chiffons de papier qui trahissaient son irrésistible vocation. Tout cela cependant aux yeux d'Antonio et de Giulia était pure paresse ; et les écarts du jeune enthousiaste ne faisaient que ranimer leur zèle pour lui imposer la destinée qu'ils avaient d'avance arrangée pour lui, en l'empêchant d'être peintre et en le forçant à devenir un grave per-r sonnage, une colonne de l'église, un coryphée de toutes ces académies , où la sottise et la pé* danterie présidèrent toujours.

Mais la corde de l'autorité paternelle ainsi tendue à son plus haut point devait rïaturellement rompre, et le fripon de Salvatoriello fuyant un logis où tout était contrainte et dégoût pour lui , cherchait un refuge contre Albert-le-Grand et Cathefine de Sienne au milieu de ces sites agrestes dont l'image devint une partie de son existence intellectuelle , et qui faisaient impression sur son esprit bien avant qu'il pensât à les étudier. Quelquefois il était découvert par le Padre cercatore du couvent de Renella parmi les rochers et les cavernes de Baie, les temples ruinés des dieux ou les retraites des sibylles. D'autres fois une des commères de madona Giulia allant en pèlerinage le retrouvait endormi au milieu des terres incultes de la Solfatara ,

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$ous les bra&ched d'un arbre desséché, la fête appuyée sur un morceau de lave et sans doute bercé par ded visioDS poétiques ; car même alors qu'il était « le plus jeuoe de ceux qui se reposent à Tombre du laurier d'Apollon » » il voyait la nature en poète et la dessinait eo peintre (i).

Tancé comme vagabond , puni comme paros^ seux 9 il était souvent renfermé dans la vieille scasacela, et condamné à expier ses fautes en repassant ses devoirs ou en apprenant , sous la direction de sa dévote mèie , le mystère et les ^ii^acles du rosaire , tels qu'ils sont inscrits dans la Chiesa de San-Dominico maggiore de Maples ^ où Ton voit aussi le même crucifix qui adressa à saint Thomas d'Aquin ces mots fameux :

Bene êcripsUti de me, TAama.

Toutefois les ressources du génie, iomme la puissance d'où il dérive 9 sont inépuisables.

(1) Rosa reput ses premières inspirations en contemplant les magnîGques scènes du Yésuye et du Pausilipc ; il ogarth trouva les siennes dans un cabaret de Highgate 9 où une querelle d'ivrogties et un nez cassé réveillèrent en lui le feu divin. Tous deux arrivèrent au sublime de leur g^nre : Hogarth dans le grotesque , Salvator dans le sublime. »

Di SALVATOR KOSA. 5*]

Privé de sa liberté , il fit à cette nature, qu'oQ hii défendait d'adorer dans son temple , de^ of^ frandes sur les murs noircis de sa prison , et ces offirai^des lui furent propices. Avec de simples morceaux de charbon , il couvrait ces vieu^ pstToiê de la représentation de see paysages favoiis.

On voyait te Vésuve lancer de» feux otf les fresques effacée» de Tantique guarda roba; et la loggia ou portique , autrefois le lie^ de récréa^ lion du seigneur féodal, était transformée ei| un panorama des vues enchanteresses qu 'il coto-*- , mandait , de la baie avec ses côtes , ses bois , et ses! montagnes (^i).

< Santo sacrame&ta î » s'écriait m adonaGiu^ lia , les mains et les yeux levés au ciel , comme elle eErtrait dans sa loggia pour prendre « )e fiftîs du soir. »-<-*« Cosa stupenda , > répétaient les innocentes éignorine ses fiiled^en contemplant dans un silence plein d'étonnement les preuves du talent et de la témérité de leur frère : et le

(i.) Al' disegiU) però sentivasì^ tifajtQ fer niodo che nop era mura|^iadi quella casa 9 di altre ^.ove egli avesse potuto mettere la mano ^ che con certi piccoli carboacelli non ricopresise , con sue invenzioni di piccole figure e paesetti condotti pero a quel segno cfhe fare poteasi da esso senza maestro ed in assai tenera età. — Balduktock

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pauvre Salvatoriello était condamné , tant pour ce qu'il avait fait que pour ce qu'il n'avait pas fait, à suivre ponctuellement les offices de-la. Chartreuse , depuis , matines jusqu'à vêpres » pendant tout le. carême qui approchait.

Il advint qu'un jour il prit par mé garde ^ en se rendant à l'église, sa boîte de charbons. au lieu du missel à agraies de cuivre.de sa mère; et en passant le long des cloîtres magnifiques consacrés aux arts autant qu'à la religion, il proiiiena ses crayons informes 3ur les interstices des colonnes que l'or et l'outremer n'avaient pas recouverts.

L'histoire ne dit pas quel fût le sujet que choisit alors son pinceau novice ; mais il travaillait à cet ouvrage avec la même ardeurqu'il mit dans la suite à la composition de son SaûL ou de son Démocrite , quand le prieur, sortant du chœur avec, sa suite , surpjit l'artistje malen-n contreux à l'instant même où 11 . barbsouiUait d'une main hardie ces murs sacrés que l'Espa-n gnolet , avec tout son crédit , osait à peine entreprendre d'orner; ces murs qu'Annibal Carrache aurait été glorieux de décorer, et pour l'embellissement desquels le grand Lanfranc, le Dominiquin plus grand encore , se dispu-talent alors et concevaient une si fatale émulation.

DE SALVATOR ROSA. 3g

La témérité sacrilège du jeune artiste demandait un prompt et sévère châtiment. Malheureusement encore pour le petit coupable , on se trouvait alors dans TAvent (ou dans le Carême), pendant lequel temps la règle des Chartreux obligeait les pères prieur et procureur à flageller journellement tous les frères et frères lais du couvent (i). Us étaient donc armés de leur sainte discipline , quand l'infortuné Salvatoriello tomba sous leurs mains. On. ne sait. s'il fut ho-, noré des coups du prieur, ou si le bras moins, vénérable du procureur s'exerça sur sa personne; il est toujours certain qu'il fut très-amplement châtié , même en proportion de son crime , ce qui est attesté par le plus scrupuleux de ses bio* graphes , lequel , tout en passant légèrement sur ce fait comme suc d'autres plus importans ,

(i) Voltaire fait allusion à Cette coutume dans son. admirable poëme sur TÉgalité des conditions.

...d'un Til froc obscurément couvert

Recevoir à genoux après laude et mâtine

De son prieur cloîtré vingt coups de discipline.

Cette flagellation (dit la traduction française des règles de Tordre ) se fait après matîne. Les frères de la maisonhaute sont fouettés par le prieur; ceux de l^maison* basse par le procureur.

4o VIB ET SliCLK

confesse néanmoins qu'il rapporta de la flagiel-* lation moliaeale c un assez bon nombre de xneortmsàres (i)* »

Une p^unrtion aussi exagérée y une persécu*^ tion aussi intolérable , firent leur effet accou-* tumé ; le génie rompant ses entraves » suitrit son eours, et les charbons de SaWattoriella esquîs^ sërent en traits ineffaçables k destinée futuve de Sahator. Les plaintes povtées de la Cbantreuse à la maison Rosa , et la colère aussi Tivei qu'impuissante de l'impétueux jeune bamme ,' dont le tempéFamemt était défà (edai^ixiei il le déemit lui-omême depuis avec tant d'éloquence) , un composé d'esprit , de feu et de bile (2) , eiu gagèrent les parens à le mettre hors des atteinte» des tentations à venir en obtenant son adniissi«a dans l'une des congrégatioo^s ou séminaires qui abondaient alors à Naples. Tout le crédit , toute l'habileté de la famille furent mis en réquisition pour effectuer unpro^etsibeau» et l'on réussit enfin à procurer au jeune hon;)kqiela protection des

(1) tt Assai percosse ne riportò. »

Baldinucqi.

(2) Tutto bile, tutto spirito , tutto fuoco. — Lettera seconda di Salvator Rosa al signor dottore Gio, Ricciardi.

Dis SALVATOR ROSA. 4V

iréiréiends pères de la congrégation Samasca^ (i) Quand le Jeune Rosa fut présenté ai» reeteur du college^ ce révérend personnage vit proba^ blement quelque chose sur le visage animé et pétillant d'esprit du candidat qui le diqM>8a en sa laveur. Il lui parut de TétofEe dont se lai«* saient les homaies d'état, les ecclésiastiqnesy ceux que les feenile» choisissaient parmi leurs élèves pour augmenter rinfluence, étendre le pouvoir de leur ordre; et toua les prêtre», en fait d'ambition, sont jésuites, quel que soh )eur nem , leur secte oo leur emploi» On insi^ crivit donc, sans balancer , Rosa sur la liste des aspirane à la protection enviée de ces riches savans et rigide» m<Nlne& les « padri somaêeki » de Naples (2^).

La première émigration de la maison paternelle est le premier chagrin sérieux de iai vie.' Les Italiens , qu'on accuse d'avoir peo de vertus domestiques , sont remplis , en récompense ,, d'affecti<»s dlomestiques^ Le logis de Salvator

(1). Da giovinetto il padre per via di alcuoi favori il fece entrare nel collegio della congregazione somasca, ecc* Passeri^

{2) Les padri somaschi appartiennent à un ordre qui prend son nom d'une rille du pajs de Bergatne , sîége de le ur prenùèrefondlAtiiOci, par itsmitç- beato Girolamo MitmL

n'était rien moins qu'agréable pour lui , et la mauvaise, humeur de ^ses parens , les désappointemens perpétuels qu'il y endurait, devaient accroître ses dispositions errantes; cependant il se sentit toujours tendrement attiré vers l'asile de son enfance, commele prouvent les fréquens retours qu'il y fit par la suite.

Le collège de la congrégation Somasca occupait une des rues de l'ancien quartier à Naples. La distance qui le séparait de Renella était courte , mais la réclusion monastique à laquelle Salvator était condamné à passer ses plus belles années fit de sa séparation d'avec sa famille un véritable exil. Comme tous les jeunes cœurs , il mesurait ses regrets non sur la distance , mais sur le temps et les privations de l'absence. Les adieux donnés et reçus à son départ furent accompagnés de ces vives explosions qui caractérisent les affections napolitaines ; car, à Maples» personne ne pleure en silence , et la joie et la douleur sont également véhémentes dans leur expression.

Dans un siècle et un pays si pittoresque dans toutes leurs formes et coutumes , ce départ pour le collège est plutôt une scène à peindre qu'à décrire. On croit en voir tous les détails matériels. Le jeune garçon , plein d'ardeur, avec des traitjT nobles et singuliers, sa taille légère, et

flexible ( qui ^devinrent plus tard. ile si heureuxmodèles ) 9 passe la porte de la vieille casaccia , pour suivre son père à Naples. Il est vêtu de rhabit dea jeunes Napolitains de son temps , la veste ronde , les chausses , le petit manteau et lebonnet de velours , qu'il portait peut-être déjà dun air coquet , laissant échapper avec intention ces boucles noires si remarquables dans ses nombreux portraits par leur abondance et leur beauté. Vito Antonio t 3iu contraire , pour montrer en même temps sa. loyauté et sa noblesse déchue , afiectaît de porter les modes de la cour; car alors , comme à présent , tout ce qui avait Fair italien était suspect; et la vieille . casaque de peau d'Antonio, en dépit de la grossièreté de ses matériaux , était sans doute complètement «coupé e ^ déchiquetée ^ tailladée à Ceêpagnale. » Le père et le fils , en traversant le portique festonné, de vignes , sont suivis par madona Giulia et ses filles en pleurs. On sème le« comicelb « , pour conjurer le mauyais œil » , puis un addio , et encore un dernier cuidio ca^ rino, et les deux hommes descendent la collinede Renella , en s'acheminant vers la Strada in^ frascata; Tun avec un pied léger, une dentarche élastique , Tautre avec des pas mesurés , une contenance grave , prodiguant à Toreille inattenti ve. de son compagnon distrait tous les sages

44 ^IX ^T^ SÏÈCÏM

avis» tous le» axemples qu'il jugeait néoessaires à celai qui y pour la ptemièie . foia , quittait < le logis où Ton prendisi peu d'expérience* »

Dans leur trajet, quelle «eènese déployait à des. yeux aœoutuméâ à ééecu^rie les beautés de La nature sous tous les aspects ! Scène trop tôt échangée contre les triâtes murailles d'un cloîi" tee! Lea cliefKninéea crénelées de la vieille ca^ sacoia^poument encore être aperçues à travers: les noirs sapins*^ La figure de xnadoua Giulia se di&tinguait encore par sa eoîffiufo d'un blanc de neige qui brillait au soldl de même que le»

poinçcNis. autour desquels les tresses de ses fille» étaient ajustées^ En voyant soo fils descendre* la ccdliae , elle pne huoiblement la Vierge de le faire devenir en piété et en savoir il mirmcohd^ 9UÙ seaftû (lamermlle de son siècle). )

Eaooie un détour et la scène change totale^ mentaux yeux de» deux voyageurs. Le brauhah»

de Haptes , k plus bruyante tUle de TEuvepe v inonite comme le mugissement du Yésove la velile d'une éruption. Aux précipices couvertsr de pins et.^ de bois de ch&taigniers , suoeèdent. des pentes douces oméea de vignes qui entourent de leurs riches UsMoos tous; les objets, qu'elles peuvent atteindre. Ici elles cachent , là elles révèlent,, rabîme profond et obscur; etrin vées dan3 le ml rocailleux par quelque convnl-

0E SlI.VâTOIt ROSA. 4^

)9ft(m vûlcàniqae, elles s'enlrelasseût à l'ëpîne sauvage. Bientôt des édifices fatntastiques , des fragmens de ruiaes antiques , des frises , des colonnes ^ dtis monticules d'un tuf noir et stérile s'élèrejit au tnilieu de jardiûs et de bosquets «uspeodus; et des chapelles ^ des befroys , des autehi 9 des châsses briHent de toutes parts , fus*- ^u'à ce que » parvenu à la noble rue de Totède , ses palais remplacent la scène magique par une 4futre non moins pittéiesqoé.

Telle était la vue du Vomero au eommentt^emenidu 15* siècle, ettelJe on l'admire encore de nos jours. De ce magnifique et spacieux quartier 9 les deux Rosa s'acheminèrent vers la sombre et triste €ittà Fècehia. Le portail de la congrégation Somasca ne leur apparut que trop tôt , ia cloche sonne , un frère lai y répond, La bénédiction paternelle est donnée et reçue avec larmes , et les grilles de la prison monastique se ^^fermentsur un des esprits les plus indépendans qui aient jamais subi la dégradation morale et la contrainte physique infligées, dans tous les séminaires semblables, à la jeunesse et à la nature.

Le premier pas d'un étudiant en Italie était alors coijame à présent de prendre l'habit de la congrégation dans laquelle il était reçu , cet habit monacal dont les pILs fiot^ans indiquent la faiblesse et Tassujétissement auquel celui

qui le porte est destiné. Salvator était parti comme un prince de conte de fées, sans sa suite ordinaire (ses petits morceaux de char^ bon ) ; mais il restait cependant bien résolu à les reprendre à la fin de ses études /son aver^ sion pour Tétat ecclésiastique étant fixée assez irrévocablement dans son esprit pour rendre vains les plans déraisonnables de l'ambition paternelle.

Le grand secret du génie est la puissance de concentration , ou la faculté de porter toute l'énergie de Tâme sur un sujet choisi; et la marque la plus infaillible de médiocrité est la tendance à employer les moyens intellectuels à divers objets. Le zèle qui conduit au martyre n'est que le type de cette ardente dévotion personnelle qui aspire à la prééminence; et sans ce degré de stimulant on n'arriva jamais à l'immortalité dansaucune ligne. Les cours, qui sous le nom d'humanités, lettere humancy sont les premiers dans la série de Fins* truction régulière, paraissent avoir occupé toute la force d'attention et de talent de Salvator. La littérature classique était en harmonie avec tous les goûts d'instinct de cet ardent caractère, aussi son application fut extrême et ses progrès rapides ( i).

(i) «Col progresso del tempo trascorse tuttofo studio della grammatica, si avanzò alla retorica, e gpìunse ai

Les scènes de la natute qui jusqu'alors avaient reçu tous ses hommages , les cédèrent à ce monde intellectuel qui apparut tout à coup à son esprit développé , créant de nouvelles associations , ' éveillant des idées plus élevées que toutes celles qui lui avaient été inspirées par les délicieux paysages de Baie et du Pausilipe (i). Si pendant le temps de sa pénitence monastique il soupira pour revoir les lieux hantés par son enfance, ce ne fut pas sans se figurer un plus grand délice en les revoyant sous les couleurs dont sa mémoire et son imagination cultivées pouvaient les embellir , en les revoyant comme des sites faits pour échauffer le génie et du peintre et du poète. Il savait alors que les lacs si connus à son jeune âge étaient l'Averne et TAchéron d'Homère ; que les taillis sous lesquels il avait souvent dérobé sa tête coupable aux recherches paternelles , étaient les bocages où Virgile envoie Enée chercher la branche d'or ; quela grotte qui lui servait d'abri contre l'ardeur du soleil de midi était la même dont les

principii della logica ove fermassi. ìy — Salvator Rosa^ pittore e poeta.

(i) a Studio da giovinetto l'umanità e la retorica nel collegio somasco , ecc. , ecc. » — Pascoii , Vita di Salvator Rosa,

48 VIE ET SlèCIA

échos répétèrent jadis les accens . de la sibylle de Gumes; et ces ruines dont son crayon enfantin esquissait indifféremment

a Le colonne spezzate ed i rotti marmi. »

(Salvator Rosa.)

il les verrait maintenant d'un autre œil en pensant qu'elles appartinrent à ces voluptueuses villas où Lucullus traita Horace ; où Cicéroa au milieu des vignes de Palerne , composa ses questions académiques.

Ce fut pendant ce tenops de tranquillité et d'étude ; ce temps où les passions encore endormies laissent Timagination errer dans un monde kléal ; où l'esprit jeune et pur reçoit avec plus d'empressement que de choix toutes les impressions de vertu et de grandeur humaine^ que Salvator rassembla ce trésor d'érudition classique , et prit ce goût pour les anciens qui l'inspirèrent plus tard comme peintre et comme poetei» Il confiait alors à sa vaste mémoire ces antiques légendes qui donnèrent leur caractère à ses grands tableaux , à ses poèmes sérieux , caractère si fortement opposé à celui des productions plus légères de sa plume et de son pinceau , par lesquelles il est maintenant placé à la tête de l'école romantique d'Italie

digne d'être associé à Sbakspeav et à Bi* ron (i).

Cependant » quand il eut atteint l'apogée de son enthousiasme classique , et que les hommes, les moeurs, les événemens, les actions des âges les plus brillans de la société oc* cupaient toutes ses pensées et donnaient une élévation héroïque à ses principes , vint le moment où Ton devait l'arracher à des études si ravissantes. Les lois rigides du collège l'arrêtèrent subitement dans cette carrière dorée , à laquelle sou mauvais sort et la métaphysique devaient l'enlever.

Il fut obligé de passer de la douce étude des lettres à celle d'une philosophie barbare et sophistique. Les argumens pointilleux rem*> placèrent le sublime d'Homère , Tesprit d'Horace ; Virgile recula devant Jean Scott , et Sailuste , Cicéron , après avoir gravé les détails graphiques de la conspiration de Catilina dans l'esprit qui devait un jour la reproduire avec de nouveaux traits de terreur et de danger, firent place aux syllogismes de Chrysostôme lavello et à l'éternel commentaire de Dominick Soto

(i) On trouve les deux extrêmes auxquels passait son talent versatile , dans son Régulas et ses Bandits; sa Baby Ione et son Enchantement,

5o VIE ET SIÈCLE

sur le texte de Téternel Aristote , Barbara et Baralipton détonnaient cruellement à une oreille accouturoée à la mélodie d'Ovide et de Sannazzar; et les doutes délicats d'Avéroës tombaient sur un esprit propre à en concevoir de bien plus sérieux. Cette transition de la poésie à la logique , de tout ce qui enflamme l'imagination à tout ce qui obscurcit l'intelligence, était trop brusque pour être d'un heureux effet : c'était jeter le pesant harnois d'un cheval de charrette sur le dos d'un coursier généreux au moment où la trompette l'aj^elle à la charge. Le caractère bouillant , la forte volonté de l'écolier résistèrent à cette absurde tyrannie. « Giunse ai principii della logica ove fermossi. ' » Arrivé aux premiers principes de la logique il » s'y arrêta , » dit l'un de ses biographes les « plus laconiques , et il paraît que ni par des châtimens ni par des récompenses on ne put jamais l'induire à charger sa mémoire des futilités qui concouraient alors avec tant d'autres causes à faire rétrograder les lumières et à obstruer les véritables sources des connaissances utiles.

Il était difficile de choisir un moment plus défavorable pour résister à un système si longtemps révéré ; et le plus hardi novateur ne pouvait espérer aucun succès en l'attaquant.

DE SALVATOR ROSA. 5l

C'était précîsénient à cette époque que Tltalie ( autrefois le berceau ( i ) des sciences et des arts ) devint le dernier refuge de cette barbare dialectique, qui soutenait et décorait tous les sophismes théologiques et politiques par lesquels on enchaînait le genre humain. Le crédo d'Arîstote et celui de saint Athanase étaient en possession l'un et l'autre des esprits ortodoxes, aussi exclusivement que pendant les 'siècles précédons. Les moines chrétiens et leurs dis-

(i) La philosophie doit à Tltalie Frà Tommaso de Naples ) le Swift de son temps ( le i3 siècle) ; grand partisan de TEglise sous le rapport de la religion , mais libéral sous celui de la politique. On prétend que ses écrits ont fourni des matières même aux théologiens protcstans. L'Italie a encore produit Pietro Pomponazzo , le Locke du i4* siècle, dont TouTrage sur l'immortalité de l'âme attira la persécution de l'Église; et le père Anselmo , un Piémontais du même temps , dans la philosophie duquel ou retrouve tout le système de. Kant * , co grand prêtre de la métaphysique subtile , dont le langage inintelligible a conduit plusieurs de ses prétendus disciples mâles et femelles à une imitation affectée qui les a couverts d'un ridicule ineffaçable. — (Voyez Bdel, Histoire de la philosophie moderne, )

* EniendeZ'VOUs quelque chose de Kant, disait un jour Napoléon à iin métaphysicien genevois. — Non, sire, lui répond-il. — J*en suis enchanté, repart Tempcreur ; ni moi non

52 yiE £X SliCLE

ciples étaient tous seetateurs zélés du philosophe paien.Du reste, quoique leurs futilités embrouillées eussent donué 4ieu à quantité de divisions et de sectes , toutes s'accordaient pour tyranniser Tentendement humain , mêler une scolastique métaphysique aux mystères de l'église , et défendre les dogmes inintelligibles de l'une par les énigmes également incompréhensibles de l'antre. Il est affligeant de compter com* bien de tempsce vénérable farago à occupé toutes les faoultés intellectuelles ; mais l'église et l'état se tentient en sentinelle aux avant-postes du système , protégeaient ses absurdes sophismes , et la persécution ou la. mort , le cachot , les galères ou le bûcher , attendaient l'audacieux

plus. — Les faux raffineitiens de cette philosophie ne pouvaient échapper à la précision, à la clarté de la langue française, et en coo«équence elle ne pouvait prendre pied en France. L'Institut s'exprime ainsi sur les systèmes de Kant et de ses disciples :

a Pour nous, noua ne pouvons y voir que le renversement de toutes les méthodes d'une saine philosophie et la source des plus dangereux écarts... Ils peuvent séduire dans les universités quelques têtes ardentes et ambitieuses , entraînées par l'espoir d'obtenir , à Taide d^une espèce de divination , les lumières qui ne peuvent être que le fruit de Tétude, ou trop sensibles au frivole orgueil d*engendrer la science avec les seules combinaisons de leur esprit; mais les hommes sages et éclairés de* l'Allemagne se sont réunis pour censurer de tels égaremens et en déplorer les abus. » ( Rapport de V Institut , etc.)

noT;at6ar qtti doutait d'un miracle opéré par la Madone , ou niait une proposition du sage de Stagyre,

C^endaat la réforme porta i cette double tyrannie un coup dont saint Pierre et son coadjut^ir Aristote ne se sont jamais relerés. Quand des assaiilans aussi puissans qu'Erasme et Mélanchton» Luther et Laurent Walla présen* talent la bataille , le moment était venu de déployer encore une fois la vieille bannière de saint Thomas $ et Féteudard plud ancien de saint Bonaventura. En France , en Espagne ^ dans les Pays-Bas , la guerre dialecticienne était littéralement une guerre à mort ; et les logiciens se servaient de toutes autres armes que de leurs hypothèses et syllogismes , jusqu'à ce qu'enfin le texte sacré de la pique et du canon décida de controverses , qu'une autorité moins puissante ne pouvait ajuster. Au commencement du 1 7'' siècle la querelle fut poussée avec tant de férocité entre les anciens et les nouveaux scolastiques , que la plus légère hérésie en philosophie devint un délit pénal dans les collèges d'Italie; et cependant ce fut à cette époque précise qu'un jeune homme ( reçu , à ce qu'il semble , gratuitement dans une institution,) osa négliger l'étude , ou disputer la vérité de ces doctrines , dont les congrégations , semblables

à celles où il/ se trouvait ^ s'efforçaient de prolonger l'existence et de maintenir le crédit.

On ne connaît pas les circonstances précises de l'abandon que fit Salvator de ces rebutantes études. La partialité ou l'ignorance de ses biographes les a fait passer légèrement sur cet événement. Il est seulement certain qu'il sortit du collège Somasco avant d'avoir terminé ses classes, et qu'il a dû en être expulsé ou pour incapacité où pour rébellion. Au reste les historiens du peintre-poète qui ont parlé de ce fait attribuent son manque de succès en philosophie , après en avoir obtenu de si brillans dans les lettres « à une passion ardente et nouvelle pour une science tout-à-fait différente : ils disent qu'au lieu de vaquer à la dialectitjue , il s'appliqua à l'étude de la musique et à jouer de divers instrumens (i).

L^infortuné jeune garçon (car il n'était pas encore sorti de l'adolescence) quitta le collège, sans doute avec un cœur plus léger qu'il ne l'avait en s'y rendant, et, en dépit de sa disgrâce, l'esprit enrichi des trésors de l'antiquité (2). Il

(1) « Corne che resercitazioDi dialettiche non punto andavangli a genio, s'attenne in quella vece ad imparare la musica ed il suon di varj ìnstrumenti. » — Vita , ecc.

(2) A peu près dans le même temps, Milton fut expulsé de Cambridge (ou du moins fortement réprimandé), pour

revenait il est vrai daos une maison indigente , où l'attendaient les reproches de parens dont sa destinée le forçait à contrarier les vues., et dont il devait un jour iaimortaliser le nom : mais il laissait derrière lui la philosophie; il avait dit un long et méprisant adieu aux syllogismes et à leucs modes. Sa tête était remplie des douces mélodies de Leonardo Primavera , et des élégans madrig&ux de Luzzaschi; et son cœur s'ouvrait à des sentimens qui , pendant leur courte durée , déifient leur possesseur. Les sites enchantés de son paradis natal se déployaient à sa vue , et ils lui ii^piraient cette fois de nouvelles et profondes émotions. Avec toute la précocité d'un Italien de seize ans, les brillans élémens du poète, du peintre, du musicien, agissaient déjà vaguement et délicieusement en lui; et la vie lui apparaissait comme une illusion ravissante , que les maux positifs de la misère domestique étaient à peine capables d'obscurcir.

ses hostilités prétendues contre les doctrines régnantes ; et les plaintes qui lui échappèrent pendant son séjour à l'université sur les rigueurs qu'il endurait , a rigueurs iti" supportables à un caractère tel que le sien » , rappellent tout-à-fait l'humeur fougueuse, le tempérament ardent de SaWator Rosa.

56 VIB N SIÈCLE

Ce fat dans de tels sentimens et de telles dispositions que l'écolier chassé parles Padri Somaschi monta la colline de Renella, et se présenta devant le portique de la vieille casaccia. Eclatant de jeunesse et de fraîcheur, mais intimidé à ridée de la colère paternelle , à son maintien on reconnaissait Fenfant prodigue jie la famille Rosa.

DE SAtVATOK ROSA. • ^7

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