CHAPITRE III
Salyator étudie la musique comme science. — État de la musique en Italie à cette époque. — Elle fleurit à Napies. — Poésies lyriques de Salrator. — Jugement d'un cfitique étranger, — Échantillon de 8â poésie ér otique.
— Mariage de sa ««ur idnée ayeo le peintre Francanzani. — Salvator commence à peindre dans l'atelier 'de son beau-frère, — Giro , ou tournée des peintres italiens. — Salyator quitte Naples, et commence un nouyeau cours d*études.-r-Ses promenades dans la l^ouille^ en Calabre et dans TAbruzze. — Caractère de ces pays et de leurs habitans. «^^ Description des bandits de TAbruzze au 17* siècle. -^ Leur pouyoir et leur influence.
— Salyator deyfeat l'associé d'une de leurs bandes. — Influence de cet éyènement sur son génie et ses ouyrages. — Salyator retourne à Naples. — Misère et indigence de sa famille. — Ses efforts inutiles pour la secourir. — Mort de son père. — Il travaille à yil prix pour les brocanteurs de Naples. — État de l'école napolitaine à cette époque. — Une école de manier istes. — Carrayagio , son caractère singulier et son histoire. — Son influence sur l'école napolitaine. — Son disciple 9 Joseph Ribera (lo Spagnuoletto)^ et ses associés ^ Corenzio et Caracciolo. — École de l'Espagnolet, faction féroce. — Sa persécution contre les grands maîtres romains, le Guide et le Dominiquin. — Arrivée du célèbre
Lanfranc à Naples. — Il réunit tous les suffrages. — Sa lettre. — Son admiration pour le tableau à^Agar dans le déserts de Salvator. — Introduction de Salvator chez Anciilo Falcone. — Ses études dans cette école. — Il est dans l'impossibilité de se procurer de l'ouvrage* — Ses souffrances et son découragement.
La musique, ce véritable langage de la passion , qui parle si puissamment , quoique si mystérieusement , aux sens organisés pour Tentendre ; elle qui réveille nos premières , et peutêtre nos dernières sensations de plaisir ; la musique, en cet instant de la vie de Salvator, parait avoir absorbé toute son attention (i). Les autorités dont il s'appuya ensuite pour justifier son dévouement à cet art montrent sur quels principes philosophiques et avec quel zèle il le cultiva (2). Au commencement du 17* siècle
(1) L'auteur de l'article Rosa, dans l'Encyclopédie britannique, en faisant observer que ce sont les recherches de l'excellent docteur Burnej qui ont fait connaître , en Angleterre, le talent musical de Salvator, s'exprime ainsi : « D'après les échantillons de ses Compositions donnés dans V Histoire de la Musique , nous n'hésitons pas à prononcer qu'il avait réellement plus de génie , sous le rapport de la mélodie, qu'aucun de ses prédécesseurs ou contemporains. »
(a) Salvator, en attaquant l'emploi que l'église et les
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la musique en Italie succédait rapidement à la peinture. Déjà comprise dans les plans de la politique italienne, elle était appliquée à avilir, à énerver le peuple. La musique ne pouvait ni provoquer à la sédition , ni prêcher Thérésie ; différente en cela de la poésie , on pouvait la cultiver sans offenser l'Inquisition. Si l'homme a qui n'a point de musique dans l'âme » est le plus propre à conduire des intrigues , à ourdir des stratagèmes, celui dont l'oreille , organisée pour recevoir de suaves accens, le dispose à se livrer à une passion que la nature autant que la mode ont rendue populaire , est plus qu'à demi vaincu, soit comme raisonneur sérieux, soit comme
princes faisaient de la musique en Italie, fonde sur Tezemple de plusieurs philosophes et sages son dévouement à cet art.
((Io non biasimo già V arte del canto. »
Ma 8Ì bene i cantori -viziosi ,
Cbe hanno sporcato alla modestia il manto , Si ben eh' era mestier da virtuosi La musica una volte ; e V imparavano Tra gli uomini i più grandi e più famosi.
So che Davidde e Socrate cantavano , E che r arcade^ il greco , e lo spartano D' ogni altra scienza al par la celebravano E Temistocle già V eroe sovrano Fu stimato assai men d* Epaminonda Per non saper cantar come il tebano.
( Satires. — La musique. )
6ù VIB ET SIECLE
inflexible patriote. C'était à Naples que la grande école de l'ancien contre-point, « le sophisme du chant, » avait été fondée à la renaissance de l'art. Mais^ vers le 1 6"" siècle , la pédanterie de l'harmonie , les modulations sèches et géométriques , travaillées comme des problèmes de mathématiques , et faites pour charmer seulement des sens ineptes à goûter «l'accord naturel des doux sons » , cédèrent par degrés à un nouveau style de composition , auquel on donna le nom expressif de « musique parlante. » Les cantates , ces simples et coulantes mélodies lyriques y remplacèrent \emadriale com" pliqué; et les sensibles Italiens découvrirent bientôt que c'était là
« Il cantar che nel animo si sente.
La première musique profane composée en parties , consistait en harmonies adaptées à des chansons villageoises , ou à des ballades populaires , telles qu'on les chantait dans les rues de Naples et dans les campagnes environnantes ; et les villanelle arie y les canzonnette alla napolitana étaient aussi répandues sur tout le continent pendant la dernière moitié du i6' siècle, que les barcaroles vénitiennes et les vaudevilles provençaux le furent vers la fin du 17*.
Tout Naples , ( où même en ce temps la mu-
DB SALVATOR ROSA. , 6l
sique et Tamour font partie de rexistence , ) tout Naples retentissait , au son des guitares , des luths , des harpes , accompagnant des Yoix qui chantaient sans cesse , les canzoni favorites de Cambio Donato, et du prince de Yenusa (i).
Ni le phlegme germanique, ni la gravité espagnole ne purent influencer des esprits créés pour l'harmonie y et faire taire les sérénades passionnées que répétaient les échos de ces rives classiques. Le Vésuve lançait des feux , le saint Elme tonnait de ses hauteurs formidables ; des conspirations se tramaient dans les grottes de Baie , et la tyrannie torturait ses victimes dans les cachots du Castel-Nuovo. Cependant l'ardent Napolitain , au milieu de toutes les horreui^de sa position sociale et politique , savait y dérober des instans de délicieux oubli. S'étourdissant sur les maux de sa patrie et sur sa propre dégradation , i) conservait à l'amour et à la mélodie des heures
(i ) Evelyn, qui visita Naples à peu près en ce temps, dit que : « le paysan de ce pays est si jovial, si enclin à la musique, que chaque villageois chante, en s'accompagnant de la guitare, des chansons à la louange de sa belle, et va ordinairement aux champs avec un instrument. Ce peuple est gai, spirituel, ingénieux, ce que j^attribue à l'air qu'il respire. » Mém,^ vol. i.
6a . yiE ET SIÈCLE
dont le compte/était déjà fixé par les arrêts de mort de ses tyrans. La politique des gouvernemens italiens à cette époque était de plonger les nations abusées dans les plaisirs dégradans, de substituer à l'amour de la liberté , aux nobles vues des esprits élevés, les voluptés d'un indigne sybarisme , et d'enchaîner l'énergie du citoyen par des habitudes d'amusemens frivoles et d'excès vicieux. Un vice-roi espagnol pouvait alors dans Naples (comme plus d'un monarque lignant l'a pu faire ailleurs ) donner en même temps des ordres pour une exécution et pour un bal de cour; et tandis que les patriotes de ce pays , qu'il gouvernait si mal , traînaient dejs chaînes sur les galères ou mouraient lentement dans le Carcere-Duro . il menait une procession en l'honneur de la Vierge ou animait par sa présence une mascarade nocturne (i) parmi des courtisans dépravés et fanatiques : car les moyens et les ressources du despotisme sont bornés, s'ils sont terribles, et les dynasties
(i) » E eressi u li eosi sono i suoi pregi Che per le reggie serpe e si distende L' arte di questi pantomimi egregi.
Alla musica in corte ognuno attende Do re mi fa sol la canto che sale, La sol fa mi re do canta che scende. »
(Satires, — Musique,)
de notre temps ne peuvent que jouer de nouveau les rôles de leurs féroces prédécesseurs des âges plus grossiers.
Ce fut en cet instant , où des circonstances particulières avaient réveillé dans la région des Sirènes l'âme de l'harmonie, où les plus belles femmes de la cour et de la capitale , étalant aux yeux ravis leurs talens et leurs charmes , naviguaient dans de légères felouques sur la mer éclairée des rayons de la lune, en promenant leurs doigs de neige sur des harpes d'or : ( i ) ce fut,dis-je, en cet instant que l'écolier rebelle despadri s<?mfl«t:At échappa à leurs rigueurs claustrales , et aux horribles hurlemens de leur Iode spirituali pour tomber dans la douce ivresse que tout ce qu'il entendait , tout ce qu'il voyait conspirait à faire naître dans un cœur trop bien préparé à la recevoir. Il n'esjt donc pas surprenant qu'à cette époquede sa vie Salvator se soit aban-
(i)a Parmi le3 femmes, étaient les signorine Leonora et Catarina^ que Ton n'entendait qu'avec ravissement ( dit Passeri , en parlant des musiciennes de ce temps ) , surtout Taînée qui s'accompagnait d'un luth. «
« Je crois voir encore leur mère dans sa jeunesse^ quand elle voguait sur sa felouque, près de la grotte de Pausilipe , sa harpe d'or à la main ; mais à présent ces rivages ne sont plus habités par ces sirènes, aussi vertueuses et bienfaisantes que belles et mélodieuses, o
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donné sans résistance à la culture d'un art qu'il ne cessa jamais de chérir, même quand le temps eut prêché le repos à son pouls tumultueux ; et que le capital flottant d'un génie encore sans application directe ait été employé momentanément à cette espèce de composition qui»
dans la jeunesse de l'homme comme dans celle des nations , précède les études plus profondes et plus importantes, et pour laquelle il n'est qu'un âge et chez Tun et chez les autres. Sa jeune muse, toute poésie, toute passion»
badinait avec l'innocence de l'amour. Les chants qu'elle inspirait, expression naïve des sentimens qui dominent au printemps de la vie , placèrent leur auteur parmi les premiers poètes lyriques du temps. Qu'il se doutait peu alors que la postérité jugerait d'après les règles sévères de la critique ces premiers élans d'une imagination presque enfantine ; et que ses essais de composition musicale analisés par les doctes arbitres du goût dans les siècles futurs , seraient déclarés, non-seulement admirables i^oux \xn dilettante , mais sous le rapport de la mélodie , supérieurs à la plupart des œuvres des maîtres de son temps (i).
(i) Burney, Histoire de la musique. — Passeri, dit en parlant des poésies liriques de Salvator, qu'il avait «las-
DE SALVATOR KOSA. 65
Ses productions musicales devinrent tellement populaires, que les fileuseset les tricoteuses- les chantaient en travaillant au soleil ( un spectacle que les rues de Naples offrent journellement pendant l'hiver ) ; et Ton trouve en quelquesui^s de ses petits poèmes une suavité » une deli-catesse qui les rendent encore dignes d être chantés, par des voix plus savantes et plus mélodieuse. Toutefois elles semblent encore plus intére»" santés si on les compare à ces longues suites d'invectives amèresqui remplissent les ouvrages de son âge mûr , avec ces sentimens d'indignation, de tristesse profonde , qui régnent dans
ciato correre in giro alcuni suoi scherzi per musica di varie idee , per lo più morali ed alcune tragiche , con uno stilo facile , dolce e corrente adattato alla proprietà del canto» arrangé pour les mettre en musique quelques-uns. de ces petits ouvrages sur divers sujets, la plupart moraux , souvent tragiques , écrits d'un style gracieux, facile, coulant, bien approprié au chant. »* Aucune de ses poésies n'est datée ; mais quelques-unes des pièces trouvées par Burney dans son livre de musique portent le -cachet de Tâge auquel il les a coiQposées : telles sont le sonnet
Star -vicino al bel idol mio.,...
Et
Più che penso a tuoi , ecc.
(Voy. BowŒT, /fwf., etc. ) I. 5
QQ VIE ET SliCLE
toutes ses satires. Sans doute parvenu au milieu de sa carrière , il a dû penser avec une sorte d'envie mélancolique aux émotions aimables , aux illusions brillantes qai firent naître ses légers essais (i) , et sentir en même temps cette scarte de regret , de dédain, qu'éprouvent tous ceux qui ont écrit de bonne heure, en revoyant , quand leur goût est foxmé , leurs premières compositions. Il a pu , souriant tristement sur ces rêves évanouis sans retour, dire , comme Pétrarque à ces tendres effusions de son ^ jeune cœur :
a Dolci rime leggiadre Che nel primiero assalto D' amor usai, quand' io ebbi non altri armi. »
On se plaît cependant à s'arrêter un instant
(i) Le» vers suivans sont une véritable anticipation de Méta$tasô, et tout- à-fait hors de la manière affectée du Marini.
« Dolcç pace del cor mio Dove »ei ? Che ti ha rubato ?
Dimmi almen qual fato reo Ç'uor del seno t* ha discacciato?
Quando usciste del mio petto Ove andaste? Entro qual sen ?
Torna a me ; che alcun diletto , Senza le goder non so. »
DE SAlVATOft ROSA. * 67
pour eootempl^r Thomme de géme à son au* rore ,-avant que le temps et Texpérience , teke- Tant leur ouvrage, aient porté ^ sensibilité presque morbide vers des objets :si différent de ceux qui Tout d'abord affectée. Le plus brillant aspect de la TÎe humaine nous est offert par cette complète mais si passagère jouissance que 'donnent les illusion» du jeune âge. Le cH-^ mat, les sites, la populatkm, les m<EUK3 de Naples , n'étaient que trop fa^^rables au développement de cet état enivrant qui dan» tontes ks régions caraetérrse l'adolescence des êtres supérieurs; et l'on voyait trop de modernes Parthénopes marcher sur les traces des sirènes et des Circés de l'antiquité , pour que les leggère» erreurs de conduite si méchamment présentées par les ennemis de Salvador, comme une dépravation systématique , ne soient pas aisées à expliquer sinon à excuser.
Cependant ce même Salvator qui prononça que « la peinture , la poésie et la musique , sont inséparables » , peut-être parce qu'il les voyait réunies en lui , ne s'était encore adonné sérieusement qu'à la dernière. Etant devenu très»habile à jouer du luth (instrument, pour lequel de même que Pétrarque , il conserva de la prédilection jusqu'à la fiQ.de.sa vie), il fut bientôt l'un des plus brillans et des plus heureux don- *
68 VIE ET SIÉGtE
neurs de sérénades à Naples. Plusieurs de ces figures, gracieuses et légères (i), qui échappèrent depuis à son pinceau fidèle ou à son rapide burin , avec leurs cheveux et leurs plumes flottans au gré du vent , sont à ce qu'on dit , des portraits de lui , tantôt caché sous un balcon , tantôt incliné sur la proue d'une felouque, chantant sur son luth les charmes ou les rigueurs de la Gloris du moment.
Mais ces talens et ces grâces , qui au dehors captivaient sans doute plus d'un cœur, ne produisaient au logis que des remontrances et de graves désappointemens. Ses parens se désolaient en voyant tputes leurs combinaisonsanéanties , toutes leurs espérances évanouies , et ces dispositions heureuses qu'ils avaient destinées au service exclusif de la Madone, prodiguées À vanter les attraits mortels de quelque « gen-^ « tile donzella » , dont le
if Dolce sorriso Soave parolette accorle , »
seraient la seule récompense de si profanes soins. Non -seulement ils regardaient la nou-
(i) Sa taille, dit Passeri , avait dans tous ses mouvemens « qualche sveltezza e leggiadria » quelque chose de svelte et d'élégant.
velie vocation de leur fils comme une sorte d'apostasie , ils prenaient aussi la cantata di camera ( la musique profane' du jour ) pour un sacrilège. Accoutumés dès Tenfance à ne connaître que le madriale ^ ou hymne à la Vierge, le péché d'innovation augmentait à leurs y€ux celui de désobéissance. Toutefois leur ambition paternelle n'avait pas encore reçu le dernier coup , il Salvatoriello n'était pas encore peintre !
Pendant cet intervalle de gaîté , d'insouciance , mais non d'oisiveté , de la vie de Salvator, un événement arriva qui détermina sa vocation pour cet art duquel s^es parens étaient si bien résolus de l'éloigner, mais vers lequel la nature le dirigeait si impérieusement. Sa probation d'adolescence était passée ^ son heure était venue ; il allait approcher du temple dont il se déclarait lui-même si poétiquement et si modestement indigne de franchir le seuil (i).
(1) « De r immortalitade al tempio augusto Dove serba la gloria i suoi tesori. »
[Io che la soglia non osai passare
Con la penna e U- pennello il proprio nome
M' inchinava a segnar sul limitare. »
( L' Invidia. )
Toute cette description du temple de la Renommée ,
yO VIE ET SIÈCLE
A Tune des fêtes populaires annuellement celébrées dans Naples'en Tfaonneur de la Madone, la beauté de la sœur aînée de Rosa attira Tattention d'uD jeune peintre. Il était aussi de ceux qui furent toujours a inconnus à la Fortune » : f mais dès-lors il ne 1 était pas à la Renommée.» Le pélèbre et malheureux Francesco Francanzani , X innamorato de la signorina Rosa, était un élève distingué de l'école de TEspagnolet; et son tableau de saint Joseph , pour la Chiesa Pellegrini, l'avait fait ranger parmi les premiers peintres du moment. Comme la plupart des jeunes artistes napolitains de ce temps, Francanzani était d'un caractère turbulent, plein d'esprit de parti , vain et présomptueux*; et quoique ses ouvrages offrissent une certaine grandeur de style , et beaucoup de vigueur de coloris , le suffrage de ses concitoyens ne leur avait pas été accordé avec assez d'éclat pour satisfaire à son ambition et à ce qu'il croyait dû à leur mérite , et il méprisait déjà l'opinion publique et s'indignait contre ses arrêts.
Les peintres de cette époque se piquaient , en
dans son Invidia j, est pleine de beautés poétiques; et sa description de la nuit est si vraie, qu'il la peignit peut-, otre ayant de l'écrire
DE SÀIVATOR ROSA. 71
général , d'avoir de très-belles femmes. L'Albane avait doQtné l'exemple ; le Dominiquin le suivit , et il lui en coûta cher; Rubens tourna cet avantage au profit de son art ; et Franeanzani , quoique pauvre et dénué , épousa la fille , sans dot, du plus indigent artiste de Naples, en songeant peut-être plua au modèle qu'à l'épouse. Cette union , et plus eneore , une certaine sympathie de talent et de caractère entre les deux beaux-frères , conduisaient fréquemment Salvator à la stanza s ou atelier de Francesco. Gelui« ci , plus âgé de quelques années , était alors enfoncé très-avant dans les intrigues de l'école napolitaine ; et la nature l'avait doué de cette éloquence hardie qui , déployée à propos , captive toujours de jeunes auditeurs. Ce fut au pied du chevalet de son parent , et en écoutant des détails qui servirent peut-être de base au mépris qu'il conserva toute sa vie pour les écoles, les académies, et toute espèce de pédanterie incorporée , que Salvator s'amusa parfois à copier , sur quelque chiffon de papier tombé sous sa main , ce qui lui plaisait le plus dans les tableaux de Franeanzani.
Son génie, long-temps endormi, et s'éveillant ainsi accidentellement, ressemblait à Vacgua buja^ dont la froide et tranquille surface s'enflamme au contact de la moindre étincelle^ >
Dans ses premières et grossières esquisses, Francesco apercevait déjà, comme nous rapprend Passeri , « Molti segni d'un indole spiritosa , » ( de grandes marques de talent et de génie, ) et il encourageait souvent , et quelquefois corrigeait des copies qu'il voyait approcher de si près des originaux (i). Mais Salvator, 4estiné à n'imiter personne , et à être imité par un grand nombre , se lassa bientôt de répéter les conceptions d'un autre; , et de suivre un chemin tracé , tandis qu'un instinct prophétique lui révélait
(i) Quoique plusieurs biographes de Salvator aient dit qu'il étudia sous/ son oncle maternel Paplo Grecco «principio a farsi istruire] con regola da Paolo Grecco » (Vita di S. Rosa), }l paraîtrait qup la manière timide de ce parent eût été plutôt faite pour rebuter que pour encourager ses efforts ; d'ailleurs les autorités les plus respectables ne font aucune mention de cette circonstance. On îpeut croire, d'après Pascoli, que non-seulement il étudia la peinture, mais encore qu'il reprit ses travaux littéraires SOUS' le toit de son beau-frère ; car, en parlait de son dévouement a la peinture et aux lettres en ce temps, il dit : «Proseguiva egli con. uguale attenzione 1' uno e r altro studio. » Il s'adonnait avec un zèle égal à l'une et à l'autre de ces études. La « paresse , » qu'on a attribuée à Salvator, est une des plus évidentes calomnies parmi celles qui ont été , même jusqu'à ce jour > inventées pour dénigrer ce libéral du 17* siècle.
DB SALVATOR ROSA. 'j5
peut-être déjà qu'il était destiné à frayer luimême des routes nouvelles. Ses visites à l'atelier de Franeanzani devinrent moins fréquentes : il passait ses journées à parcourir les scènes de ses courses enfanti»es, partant à l'aube du jour, chargé d'un portefeuille, et d'une palette; et Ton dit que même al^rs , non-seulement il dessinait , mais qu'il peignait d'après nature, (dal naturale) (i). Quand la critique pédantesque , suggérée par des rivaux envieux , l'accusa d'avoir pris dans son coloris un peu trop de Vempâté de l'école de VEspagnolet ^ elle ne vit pas que ses défauts , de même que ses beautés lui appartenaient en propre , et qu'il ne pécha contre les règles de l'art , que parce qu'il voulait suivre trop fidèlement la nature. . En revenant de ses rudes mais utiles voyages à travers des solitudes inconnues , côtoyant des abîmes , gravissant des précipices où son génie entreprenant pouvait seul pénétrer , il trouvait un asile sous le toit de sa sœur où l'attendait un doux accueil , qu'il n'aurait osé espérer dans cette maison où l'on avait décrété , dès sa naissance , qu'eV ne serait pas peintre.
Franeanzani avait coutume , à l'arrivée de son
(i) Passeri.
beau-^rère , de visiter son portefeuille , et sou* vent il y trouvait des sujets jetés à la hâte » mais conçus 9 dessinés et coloriés avec une hardiesse, une largeur qui indiquait un génie sûr de luimême. Les accens de la douce renommée, «cette mélodie qui pénètre jusqu'au cœur, » se firent en* tendre pour la première fois à Toreille charmée de Salvator , dans le patois napolitain de son parent , qui , en exanûnant ses travaux à la clarté d'une lampe , posa la inain sur sa tête en souriant et en s'écriant : « Fruscia, fruscia j Salvatorielb , che va buono ( i ) , » simples applaudissemens , mais que bien souvent il se rappela ensuite , ( quand le dôme du Panthéon avait déjà retenti de Tadmiration prodiguée à Régulus , ) comme les premiers qui aient encouragé (2) ses pénibles et généreux efforts.
(1) «Littéralement, travaille, frotte la toile... cela va bien. »
{%) L'ambitioD de Francanzani pour son beau-frère n'allait qu'à voir ce pauvre garçon en état de gagner de quoi se nourrir et se vêtir. « Perclië, dit Pascoli, altre air essergli maestro gli era anche cognato. Bramava che guadagnasse tanto almen col pennella che gli bastasse per lo vitto e pel vestito. » Car, outre qu'il était son maître, il était son beau-frère et désirait qu'il pût au moins gagner avec son pinceau ce qui lui était nécessaire pour sa nourriture et ses vêtemens.
Depuis que les grandes écoles de Toscane , de Rome et de Lombardie avaient été établies , ou plutôt , depuis que certaines particularités dans < les ouvrages des hommes d'un génie supérieur étaient devenus des exemples que les pédans prenaient pour des règles , tous les aspirans à Tart de peindre étaient dans Tusage de faire ce qu'ils appelaient leur « Giro , » et après avoir parcouru l'Italie, et travaillé ou étudié^ dans les galeries , les églises et les ateliers des maîtres en réputation , à Rome , à Milan , à Florence , à Venise , revenus chez eux , ils adoptaient la manière de quelque chef d'école renommé , que le hasard , ou quelque rapport de goût 9 avait rendu l'objet de leur idolâtrie. L'originalité était rare alors : elle marquait la suprématie d'uQ très-petit nombre , et laissait la masse des artistes se contenter de la gloire inférieure à laquelle ils pouvaient atteindre en adoptant les manières nommées techniquement, Rafaelesca ^ Corre gesca > Tizianesca ^ termes qui se rapportaient à des hommes dont les fautes mêmes étaient regardées comme des autorités , et dont le mérite obtenait les honneurs d'un culte.
La route battue s'ouvrait devant Salvator, qui déjà avait embrassé sérieusement la pro^ fession de peintre ; mais une route ^ et bien
moins une route battue , ne convenait pas à son esprit indépendant. Dans sa manière d'agir fantasque et originale , laissant à des talens plus timides , à des sentimens moins exaltés que les siens , la routine banale des académies et des ateliers , il prit une direction que n'autorisait aucun précédent, et s'attacha à l'école où aucun maitre ne donne des lois au génie entreprenant , où aucun élève n'est servilement astreint à en suivre : l'école de la nature !
L'autorité paternelle s'opposait maintenant en vain à une vocation qui faisait partie de sa constitution. Les obstacles le stimulaient à vaincre les difficultés , à employer toutes ses facultés pour parvenir à son but ; et le jeune enthousiaste aussi mal pourvu que le dévo^ pèlerin dont le bâton et la gourde forment tout l'équipage de voyage , commença sa t tournée » animé de ce zèle qui conduit à découvrir les vérités de la nature morale et niatérielle , et brûlant de cette ardeur sans laquelle on n'obtint et ne mérita jamais de succès.
Les pas de Salvator se dirigèrent d'abord vers les sauvages et magnifiques régions de son pays natal , que la culture n'avait pas encore outragées. Pleines de périls et de difficultés^ elles auraient été considérées comme
impénétrables par la médiocrité , mais elles offraient un attrait irrésistible à celui dont Tâme fière jouissait d'elle-même dans la solitude , où elle découvrait des combinaisons infinies du sublime et du terrible si propres à satisfaire une imagination brûlante , active , incapable de goûter Tinsipide contrainte des formes de convention , une imagination pour laquelle la contemplation de Thomme « n'avait aucun délice , » pour qui les ouvrages de l'homme n étaient pas un assez puissant stimulant (1). Salvator avait , à ce qu'il semble ,
(1) « Salvator Rosa, dît Rejnolds^ sentit la nécessité d'essayer de quelque nouveau moyen de plaire au public dans ses ouvrages. Le monde était las des imitateurs sans fin du Lorrain et du Poussin. »
« Salvator s'attacha donc à peindre une sorte de nature sauvage et agreste 9 mais nouvelle et frappante. »
Le premier de ces paragraphes contient un étrange anachronisme. Quand Salvator prit cette nouvelle route ^ le Poussin et le Lorrain 9 qui bien que ses aînés furent ses con temporains 9 n'avaient pas encore d'imitateurs. L'un combattait péniblement en France pour obtenir seulement uoe existence ; l'autre broyait des couleurs pour son maître à Rome. Ce qui décida Salvator à s'attacher à représenter la nature dans les aspects les moins imités jusqu'alors ^ ne fut point le résultat d'aucune spéculation qui eût le public pour objet; ce fut l'opération d'un génie original que l'on
^8 VIE BT SIÂCLS
dix-huit ans , lorsqu'à Faurore d'un beau jour de printemps , ( une heure y une saison bien assorties à son âge et à son entreprise , ) il commença son « giro i^ et pour la première fois s'éloigna de sa patrie. En passant au des* sous du Pizzafalcone pour gagner la porte Capuana^ son point de départ naturel de la demeVre de son beau-frère , il dut côtoyer les murs du Palazzo reale , résidence nouvel* lement érigée pour le Tice-roî espagnol. Là , soQS des Yoûtes dorées ^ dormait à cette heure matinale le puissant et magnifique peintre de cour , Spagnuoletto ; tandis que ses nombreux suivans , serviles pour leur maître , insolens et partiaux pour tous ceux qui n'étaient pas des leurs , remplissaient son anti-chambre , attendant qu'il leur commandât leur ouvrage journalier dans les corridors des palais ou les chœurs des églises* Salvator pouvait aussi passer près de la demeure somptueuse préparée dans le palais épiseopal par les « cavalieri deputati » de la cathédrale de saint Janvier pour le grand et persécuté Dominîquin.
vit respirer en lui dès ses premiers ans. Du berceau à la tombe 9 il fut toujours la créature des impulsions, l'esclave de ses propres et impérieuses volontés.
DE SALVATOR KOSA. 79
En ce niême instant ce peintre , le plus sublime de son temps , rêvait peut-être au poignard de Lanfranc , à la coupe empoi-* sonnée de Ribera , qui remplissaient pendant le jour son esprit de craintes perpétuelles et maladives (i).
Le jeune artiste , en fuyant les vices et les ciimes de Vordre social d' alors j, qui sou% Tin** fluence de circonstances particulières envahissaient jusqu'aux tranquilles domaines des arts paisibles y devait sentir son ijpœur se dilater à Vidée de la carrière qu'il allait s'ouvrir, carrière où il pourrait suivre ses penchans élevés, égale-* ment libre des distinctions avilissantes de la protection et des persécutions de la malignité et de Tenvie.
Quoique presque tous ses biographes aient parlé de cette singulière tournée , peu ont donné sur eUe des détails positifs. Toutefois il paraît, d'après quelques scènes qui font évidemment /^orlrat/s^ conservées parmi ses curieux paysages, composés de vues maritimes ou montagneuses , de roches empilées, de ruines antiques, paysages
(1) Le Doaùniquin , pendant son séjour à Naples, vivait dans la crainte continuelle d'être a^saissiné par ses rivaux.
80 ' VIE ET SlàCtE
dont Tidentité «st toujours marquée par quelque trait caractéristique et authentique , aussi bien que par le costume et la physionomie des personnages composant ces charmans petits groupes connus souà le nom de ses Figurine ^ il paraît, dis-je, qu'il a parcouru et étudié les sites sublimes et sauvages de la Basilicate' (i) ^ de la Fouille et de la Calabre, la Magna Grœcia des anciens. Il est aussi très-probable qu'il prit ce détour le long de ces côtes ( alors si peu fréquentées), pousséf^arles associations classiques qui semblèrent toujours guider sa plume et son pinceau. Presque toutes les colonies grecques se bornaient à ces rivages romantiques , où Ton voit encore des vestiges de k brillante population qui les habitait autrefois. Mais si l'orateur romain a pu s'écrier, même de son temps, Magna Grœcia nunc non est), la désolation , qui aux jours de Salvator couvrait ce paradis terrestre, avait un caractère d'une tristesse bien plus profonde. Cependant tout ce qu'avaient perdu ces contrées jadis florissantes ( le mouve-
(i) Pascoli, supposant que ce fut d'après le conseil de son beau-frère que Salvator entreprit sa tournée , dît : « Depingere glî faceva le vedute le più belle di quel bellissimo sitoi cose s'andò per alcun tempo istruendo e mantenendo, etc. » — Vita di S. Rosa.
DE SALVATOR ROSA. 8l
ni€nt de leurs ports cpoioierçans , la splendeur de leurs écoles de philosophie) , était compensé aux yeux du jeune poëte-peintre , du philosophe adolescent ^ par la sublime dévastation 9 la grandeur mélancolique qui leur restaient. Tous les monumens de la puissance avaient disparu , et les beautés de l'art, encore visibles dans leur ruine , consacrées par la main du temps , marquées par le passage des siècles , contrastaient avec les groupes curieusement grotesques appartenant à l'âge présent y et avec les formes pittoresques d'institutions religieuses et de conibinaîsons politiques nouvelles , qui, répandues de loin en loin sur des surfaces variées et étendues, se détachaient d'une manière aussi frappante qu'heureuse.
Telles étaient les images qui agitèrent , avec une force encore ressentie à la dernière heure de sa vie , un esprit ouvert à toutes les impressions élevées et sublimes , qui travaillèrent sur une imagination avide d'impres^òns nouvelles et profondes. Tels furent les sujets des premières études de Salvator , modèles d'une subiimité jusqu'alors inconnue, qui lui donnèrent les moyens de créer une école originale à une époque où toutes les sources d'originalité paraissaient avoir été épuisées. Ces nombreux paysages, maintenant répandus par tout le monde ^ I. 6
et si hautement estimés dans tous les pajs, sont des représentations de scènes esquissée» pendant cette période , ou conservées dans une mémoire singulièrement heureuse , et solide.
Queiques-*unes sont prises de la vallée agreste , qui s'ouvre au pied du numte Sarchio ( la pre-* mière station de ses courses ) avec ses débris volcaniques , ses surfaces de pierre ponce et de tuf , et son rideau de collines calcaires ; d'autres effipent des fragmens des ruines classiques de Beneventum, de son arc superbe , de son amphithéitre; dtautres encore ne montrent que des monticulea onduleux et incultes , où quelques restes informes indiquent la place de l'ancienne Eclano (i) : et une plaine aride, désolée, à peine éclairée par la lumière livide d'un ciel orageux, rappelle l'ancien asile de ces séduisantes voluptés qu'Annibal trouva plus irrésistibles que les légions romaines. Saps doute , ce fut là que Salvator esquissa la prima intenzione de son grand tableau de Démocrite c où la philosophie souriant , au milieu des images de la mort et de la destruction , sur les projets am«-
(i) « Il ne reste de cette ancienne ville que quelques* débris de murailles sans forme , et un fragment de quelque édifice, auquel on ne sait quel nom donner, etc. » — Saint-Noix.
DE 3ALTAT0R ROSA. 83
bitieux et la destinée finale de l'homme. Le site qu*il a choisi, était jadis celui d'une Tille superbe et florissante. Son Démocrite, c'était lui-même ; et la morale de sa composition n'était que le résultat naturel de ses réflexions mé*' lancoliques , lorsqu'appuyé sur la tombe de l'affranchi de Satuminus , il traçait les ruines' de Cannes, de cette cité dont les palais splendides , la population voluptueuse n'étaient plus représentées que par des monumebs et des inscriptions funéraires ( i ) .
Les sujets qui se présentaient d'eux-mêmes dans le cours de ses tournées à travers la Fouille et le long des rives de l'Adriatique et dont les traits détachés se retrouvent si souvent dans ses ouvrages, étaient les promontoires ^ les rochers amoncelés du mont Gargano (d). Le port romantique de Bari ; les écueils battus des vagues de San Yito , avec leur forteresse monastique, et sa garnison de moines belliqueux, perpétuellement en état d'hostilités contre les corsaires barbaresques f les grottes de Paliguano^ semblables au palais sous^marin de quelque déité de l'Océan , le Canusium , le Brundusium d'Horace , et les cavernes magiques tl'O-
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(i) Sàitìt'lSoti,'- P^c^y âge pittoresque.
(a) Dans la Poullie.
trante > décrites par Pliuc, et bien dignes des enchautemens delà magicienne du Capitole^ dont la première idée fut sans doute suggérée à l'artiste comme il errait au milieu d'objets si admirablement eu harmonie avec ces images terribles, i Les environs de Pestuùi et de Salernum sont encore cités comme les lieux où se portèrent le plus souvent les pas de Salvator; et l'on dit qu'il a reproduit en nombreux duplicata les vues de La Cava (i) , un site d'un sauvage sublime^ consacré par les plus nobles souvenirs de la religion et de la liberté.
' On affirme toutefois , et d'après la tradition et d'après les biographes , que les montagnes des Âbruzzes et de la Calabre (les plus sauvages et les plus élevés des monts Apennins), d'où la vue domine l'Adriatique et la Méditerranée , retinrent pendant le plus long espace de temps ses pas errans. L^s curieuses villes antiques , cachées dans leurs rochers , quelquefois élevant leurs édifices fantastiques au sein de volcans éteints , d'autrefois suspendues sur la cime presque inaccessible d'un roc effrayant et habitées - - ■ ■ — — ■ — ■ — ■
' (i) Saint-Non, en observant que ce fut au milieu des solitudes de La Cava que Salvator Rosa chercha des modèles du « genre, grand, noble et sévère, » appelle luiipême ce lieu un « triste désert. »
par des êtres pleins de cette inquiète énergie, de cet esprit d'indépendance indomptable, at-
trilmts moraux des régions montagneuses , devaient avoir un charme singulier pour celui dont le caractère était la véritable abstraction de. ces qualités. Dans ces hautes régions Fancien esprit des colonies grecques était loin d'être éteint ; et à répoque où Salvator les visita , Ton y tramait cette étrange conspiration qui s'organisa bien-r tôt après pour séparer la Calabre des domaines austro- espagnols de Naples , et fonder, ou plutôt restaurer la république qui florissait sous les premiers colons grecs (i). Là peut-être le jeune enthousiaste se sentit touché pour la!
première fois des maux et de la dégradation de son pays et devint patriote par raisonnement comme il était amant de la liberté j)ar instinct. Toutefois il paraît qu'il échappait encore parfois à ces dernières limites de la civilisation pour
(i) Les principaux conspirateurs étaient le célèbre Tomaso Campanella ^ auteur de plusieurs ouvrages philosophiques, et un certain nombre de moines, sous la conduite de quelques évêques calabrois. Quinze cents bandits qui avaient été soudoyés et affiliés aux conspirateurs , étaient prêts , avec environ trois cents moines , à prendre les armes quand la conjuration fut découverte par le gouvernement napolitain, et les chefs mis à mort dans les tortures les plus cruelles et lés plus prolongées.
dirigerses courses vers lefplus hautes chaînes des Abruzzes et dessiner, étudier aumilieu decesam-* phithéâtres de rochers fermés par des forêts de noirs sapins , baignées par des torrens éeumeux , offrant souvent les traces de commotions de la nature , qui dans ces hautes régions ne connaît jamais le repos. Là, presqu'à lavuedu hardi et so* lîtaire étudiant , des collines comblaient des vaU lées; des vallées se transformaient en collines; des rivières cloangeaient leur cours ; et des feux sortant tout à coup delà terre dispersaient la riche Tégétation que leur chaleur cachée avait produite. Là , au milieu des tremblemens de terre, des flammes volcaniques, dans une atmosphère d'é^ clairs et de tonnerres , ce Dante de la peinture a pu saisir lesélémens de son fameux Purgatoire; car ce sont des phénomènes semblables , dont l'effet dévastateur et la reproduction mystérieuse sont hors dé la portée et des intérêts humains qui sans doute inspirèrent d'abord à l'homme sa foi craintive, et l'idée de son Dieu de colère ! les tortures prolongées pendant des siècles ; et les feux du châtiment éternel I le purgatoii*e d'une église, et l'enfer de toutes deux !
' L'événement le plus marquant de ces courses hardies de Salvator daniJ ces montagnes , est sa captivité parmi lesbandits qui en étaient les seuls Uabitans, et son association temporaire ( et
coêmei dit-on» Yolontaire ) |ÌTec ces> hommes terribles. On ne peut douter qu'il û'âît vécu quelque temps avec les brigands pittoresques do^nt il a multiplié les portraits à l'infini ; et quoique peu de ses historiens parlent de cette circonstance et que ceux-rlà mêmes n'enparlent que vagueûient, la tradition rend tout-à-fait authentique ce fait qu'un grand nombre de ses ouvrages prouve d'ailleurs évidemment. Salvator, épîciirieh par tempérament , était stoïcien par systèine ; et beaucoup de ses confrères et compatriotes, qui lui auraient pardonné son génie et ses succès , n'oublièrent jamais que son austère moralité , ses principes in^ranlablës, faisaient honte aux viees de ses contempcM*ains , en lui assurant l'estime et le respect des meilleurs hommes du temps.
Son séjour avec les bandits a donc dû être d'abord accidentel, puis forcé. Il paraît qu'il fit tour^ ner cet événement entièrement au profit de son art ; et que l'unique résultat d'une aventure sînr gulière, qui pour un esprit comme le sien ne pouvait être sans une sorte de charme, fut une ample récolte de ces images auxquelles il dut la plus grande partie de sa rénommée (i).
(1) Les biographes contemporains de Salvator Rosa n'ont parlé qu'avec timidité de cet événement. Quelquesuns même l'ont passé sous silence ; et l'esprit de parti
88 VIE ET SIÈÒLE
La position soeia|^ et politique des bandits napolitains, au commencement du 17* siècle , est un trait curieux dans Thistoire de cette belle e.t malheureuse contrée , où , même actuellement , le despotisme jet Tanarchie se combinent dans leurs extrêmes , où le souverain continue à tolérer une classe d'hommes que les fautes de son gouvernement ont produite ; trop heureux encore qu'41 ne réclame plus leur assistance. Dès les temps les plus reculés , les montagnes des Abruzzes étaient sous la protection de Mercure , dieu des larrons , de même qu'elles sont maintenant sous la sainte garde de saint Gologaro , le Mercure de la mythologie catholique , et le patron spécial
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s*est servi d'une aussi étrange arenture pour la tourner avec une extrême yirulence contre a victime de ses calomnies* I3n candide écrivain anglais s'exprime ainsi à ce sujet : « Une disposition vagabonde , à laquelle il paraît s'être laissé tout-à-fait entraîner, donnait je ne sais quelle teinte sauvage à ses pensées. On dit qu'il passa la première partie de sa jeunesse avec une troupe de bandits , et que les scènes de désolation , les rochers arides au milieu desquels il cherchait un refuge , lui fournirent ces idées de paysages agrestes qu'il affectionnait si particulièrement, et qu'il excellait à décrire et à peindre. Ses « voleurs 9 comme on appelle ses figures détachées , sont censés avoir été faits d'après nature, »
( Encyclopédie brit. , art. Rosa. )
DB SALVATOR KOSA. 8()
de la Calabre. Toutefois le véritable bandii du 1 7** siècle ressemblait fort peu au vulgaire brigand des temps modernes , qui borne ses exploits à des vols de grands chemins , à piller
et assassiner indistinctement comme les Macs-
trillo , et les Fra Diavolo ; mais il se rapprochait davantage du brave et hardi Condottiere , des bandes noires et blanches de Médîcis et de Suffolk aux i5* et 1 6* siècles; et, quoiqu'il ne reconnût point de loi quand il n'était à la solde d'aucune puissance ni d'aucun particulier , il égalait en certaines occasions l'importance du soldat régulier , se battant de même que lui pour celui qui le payait, et attaquant avec toute la pompe insolente delà guerrelégitime les droits et la liberté de tous ceux qui faisaient obstacle à l'ambition , à -la cupidité ou au despotisme de son patron. De même que les corsaires à lettres de marque y moitié pirates moitié nationaux , ces bandits étaient régulièrement organisés et leurs troupes avaient une discipliné particulière : leurs rangs étaient remplis , il est vrai , par le rebut de la sodiété , par des êtres nés hors de l'ònceinte de la civilisation ou q«i en àtaient été rejetés pour leurs crimes ; cependant plusieurs d'entr'eux sortaient des castes supérieures ; c'étaient des gentilshommes , des seigneurs napolitains » échappés à la roue , à
90 Vl£ ET SlàCLE
Féchafaud , auxquels leurs efforts dans la cause de leur pays les avaient fait condamner , et qui , cberchant un asile au milieu des déserts sauvages des AJbruzzes devenaiept, par leur rang etieurs talens » chefs et conducteurs d'hommes associés et armés contre la société par des motifs bien différens. C'est un fait reconnu dans rhistoire , que le nombre , la valeur , l'habileté , la fidélité de ces bandes^ les rendaient, à l'époque dont nous parlons, si formidables aux jeux du gouvernement austro-espagnol , et si respectables à ceux du peuple , que par le plus étrange renversement de principes , ces ennemis naturels de l'ordre social devinrent fréquemment les champions avoués du gouvernement , contre lequel ils étaient naturellement en guerre ouverte et qui les employait cependant volontairement à son service. Toutefois^ quand ils se trouvaient en opposition avec la cause légitime , le même gouvernement les faisait poursuivre par des troupes régulières jusqu'aux derniers confins de leurs forts inaccessibles , et il brûlait , pendait ^ torturait , comme ennemis , ces individus qu'il avait récompensés et encouragés comme alliés (i).
(i) Chaque vice-roi , chaque commandant de place, chaque employé du gouvernement avait des bandits sous
DB SALVATOR UOSA. Ql
Le quartier général de cet ordre singulier avait jété longrtemps dans les Abruzzes; là , parmi « les rochers , les cavernes, les lacs , les abîmes , les antres des bêtes féroces et les ombres de la iidort , » ils menaient avec leurs familles une vie précaire et sauvage , mais non tout-à- {ait dénuée de jouissances. Quelquefois séparés en brigades ils marchaient distribués sous la protection du gouvernement dans les villes et bourgs du royaume ; d'autres fois ils formaient les garnisons des forteresses de ces factieux barons napolitains , perpétuellement en guerre avec des gouvernans qui les opprimaient et se défiaient d'eux. Plusieurs de ces vieux nobles eux-mêmes ( fuyant Tenceinte de leur métropole natale ) exercèrent l'ancien métier des fuorusciti italiens , réclamant à main armée leurs droits sur la contrée adjacente comme
sa sauye-garde^ auxquels il assurait l'impunité et la récom^ pense des yiolenoes et des assassinats qu'il leur fafisait commettre pour son compte. Les couvens même avaient leurs assassins ; et dans la conspiration du père Gamparnella, on vit avec étonnement que les moines de la Calabre pouvaient mettre sous les armes plusieurs milliers de bandits. Les brigands campaient presque aux portes des villes 5 et Ton ne pouvait passer sans escorte de Naples à Caserta ou à Averso. — Sishondi, Littérature du midi.
princes feudataires. En ces occasions , ils se trouvaient tantôt opposés tantôt unis aux bandits des Abruzzi , suivant que les intérêts ou les passions de ces farouches brigands les induisaient à embrasser ou combattre leur cause.
Les conflits irréguliers de volontés puissantes et sans frein ; la sévère grandeur de caractère , indifférente à toute humaine souffrance, au-dessus de toutes relations sociales ; le jeu de fortes antipathies, de passions plus sauvages que les élémens au milieu desquels elles étaient nourries ; l'anatomie de la nature mêlée de l'homme mise à découvert dépouillée de tout ce qui déguise son incohérente composition , étaient des sujets bien dignes d'occuper l'attention d'un êtye accoutumé à observer les choses en philosophe et en poète ; accoutumé à découvrir, à travers les variétés infinies des formes extérieures , les sentimcns cachés par lesquels leur expression, était déterminée. Dans la guerre de guérillas qui se faisait au milieu^ des Abruzzes , entre les bandes montagnardes et les troupes espagnoles et allemandes , on pouvoit discerner le caractère distinctif de ce grand et admirable tableau de bataille ( i ) , l'étude constante de
(i) Maintenant au Musée de Paris.
tous les artistes jusqu'à nos jours ;et nous devons à l'observation des habitudes d'une existence anti-sociale ces groupes singuliers, ces scènes de danger, de violence, qui forment les sujets, non-seulement du pinceau , mais du 'burin de Salvator.
Il existe une gravure qui , quoique évidemment faite a colpo di pennello , semble expliquer si clairement l'histoire de la captivité de l'artiste errant , qu'elle mérite sous ce rapport , sinon sous celui de l'art , une description particulière. Au milieu d'un site de rochers un groupe de bandits munis de toutes sortes d'armes , paraissent couchés en diverses attitudes, mais avec une vigilance fière, autour d'un jeune prisonnier. Celui-ci est placé sur le premier plan, languissamment assis sur un roc, au-dessous duquel un abîme est censé ouvert. 11 est impossible de décrire tout le désespoir qu'exprime cette figurer son attitude, sa tête penchée que ses bras affaiblis semblent avoir peine à soutenir , le peu qu'on aperçoit de son visage, sur lequel ses cheveux tombent en profusion par sa position inclinée , tout indique que ces cheveux , ces traits à demi-voilés appartiennent évidemment à la tête de Salvator, trop originale pour être méconnue ; tout exprime dans le malheuxeux captif la perte absolue de l'espérance,
qu'une sentence récemment prononcée par les êtres féroces dont il est environné a pour tou* jours bannie de son âme. Cependant , quelqu'un est là qui veille sur le sort de la jeune victime. Une femme est placée immédiatement derrière lui. Sa main est étendue , et l'un de ses doigts , posé sur la tête du jeune homme , montre qu'il est le sujet du discours qu'elle adresse aux brigands attentifs. Sa taille éle^^ vée , ses traits droits et bien accusés , ont cette expression qui, dans la nature et dans les ouvrages de l'art , constitue le grandiose. Même l'espèce de bonnet ou turban fantastique , d'où s'échappent ses longues tresses en désordre , n'offre pas une courbe gracieuse , et sa draperie participe de cette forme sévère. Sa physionomie est pleine d'une grave mélancolie, l'expression naturelle d'un être dont les habitudes et les sentimens sont en contradiction , d'un être que des passions violentes ont pu entraîner hors des li« mites sociales , mais en qui les sympathies de son sexe sont restées inaltérables. Elle plaide avec, adresse pour la vie du jeune homme, en faisant remarquer avec un dédain affecté sa faiblesse et son peu d'importance ; mais on voit qu'elle commande eu même temps qu'elle cherche à persuader. Cette femme est évidemment la maîtresse ou l'épouse du chef, dont l'ab-
DE SALVATOR BOSA. g5
sence a permis de méditer un tel acte de violence vulgaire. Le prisonnier sera sauvé ; car jamais une cause snr laquelle une femme porte la toute -puissance de sa sensibilité n'a été perdue.
On a a jamais su le temps précis que Salvator a passé au milieu de ces bandits , mais il est probable, ou plutôt évident, qu'il y resta assez pour remplir sa mémoire et son imagination des combinaisons accumulées du magnifique et du terrible. Il n'est pas impossible que l'artiste aventureux ait dû la sécurité avec laquelle il suivit l'étude de son art , dans ces asiles de la violence et du danger, à l^xercice de son talent poétique et musical, non moins propre à amuser ses hôtes féroces , près des feux nocturnes allumés dans leurs cavernes , qu'à charmer le voluptueux auditoire d'un salon napolitain* On croirait presque voir la sévérité mélancolique; si bien représentée , de la femme par laquelle sa vie fut sauvée , s'adoucir en écoutant ces chants composés pour les sirènes de la Chiaja , ces chants dont elle a pu jadis mériter et recevoir l'hommage ; tandis que les traits austères de son amant tantôt is'éclaircissent en prêtant l'oreille à quelque improvisa facétieux qui lui rappelle Naples , sa patrie , tantôt se contractent par une sombre défiance , lorsqu'il aperçoit une
expression plus douce dans ses yeux noirs et brillans , qui ne se sont jamais attendris qu a ses acqens. Les auditeurs oiontagnards du lyrique de Renella étaient, il est vrai, des brigands, rebut de la société, mais c'étaient encore des Italiens, et la constitution originale devait triompher en eux sur des habitudes peu favorables, aux arts , et sur. les goûts qu'elles font najître.
Les biographes ne donnent aucuns détails sur la manière dont Salvator fut rendu à la société , puisqu'ils font à peine mention de ki captivité. On ne sait point s'il échappa aux brigands, ou ^'il dut sa délivrance à leur caprice ou leur générosité. Ce qui est certain , c'est qu'après avoir erré à travers les régions les plus inaccessibles du royaume de Naples , souffrant toutes les rigueurs auxquelles la pauvreté condamne en des entreprises aussi périlleuses , il revint dans la capitale à une époque marquée par le séjour du fameux Lanfranc , et par les intrigues de TEspaguolet , qui , peu de temps après , prirent un caractère d'importance politique (1).
L'esprit fraîchement empreint des étonnantes
(i) Salvator Rosa se mit ensuite sous Bibera, où il profita beaucoup. Il y resta jusqu'à vingt ans, qu'ayant perdu son père , Ribera le mena à Rome. Pendant quatre années il y fit des études considérables. » ( Afn-égé de ia
DB SJkLVATQf f.O|SA. 9.7
merveilles, des i^ruxies» l'ardent élè.^^ dç U nature devait ^ien sentir la supériorité de sa grande écple sur toutes les institutions, pyre^r tnent humaines, et se trouver peu enclin à s'enrôr Içr Ivi^-mêoie , quand il en aurait eu les moyens « parmi l^s suîvans de cçs maîtres , lalprs arbitre^ du goût public à Naples. L'état dan$ lequel il vit sa nialt^çureu$e famille à son retour le mit presque au désespoir ; et cet ^ùt ho^ulllant, qv^i affrojQtait \^ fatigue et le danger avec taç^t de cQi^rage et de persévérance 9 res:tait s^cçablé» tartare par des afflictions domestiques , quî toutes étaient dirigées contre son cœur, et que son zèle , son travail infatigable qe pouvaient parvenir à surmonter.
Les illusions de la première jeunesse avaient: fui , et les réelles et inévits^blçs misères d^ la
vie des plus fameux peintres» pag. 35 1 ^ tom. 1 , 174^^ Pans.
Chaque mot de ce p<vragrçLphe est faux et en coDttadîC;tioQ directe avec tous les écriYains italiens sur le même sujet. Le voyage de Ribe^ra à Rome eut lieu ayant la naissance de Salvator , et après que le premier eut étudié avec le Garayage , en 1606.
«. Quand Rosa eatra dans l'école de Ribera (l'Ëspagnolet), <c la fre(}u.enta$se popò tempo » , dit ^anzi y sur la fidélité duquel OW peut toujo^^3 comp.ter.
g& VIE ET SIÈCLE
vie , dont pendant tout le re$te de ses jours , ( même au sein de la prospérité, ) il. conserva un si amer sentiment, se présentaient alors à son esprit avec cette forte conviction , souvent l'effet, d'une sensibilité prophétique, mais que la philosophie et la réflexion viennent toujours confirmer. Il vit que le talent et l'industrie de son père , la piété et les vertus de sa mère et de ses innocentes sœurs , le génie , l'esprit élevé de son beau-frère avaient été insuffisans pour les sauver de la détresse et du mépris. 11 vit de tous côtés la médiocrité rampante , l'impudence audacieuse se saisir du lot dû au mérite et à la vertu. Il vit l'ordre moral des choses partout dérangé, et les lois de la justice , qu'il avait crues immuables , partout violées. *
Il paraît qu'il eut toujours pour les talens de Francesco Francanzani le plus grand respect; cependant il trouva qu'en dépit du génie que personne ne pouvait lui disputer, il déclinait dans son art, faute de cette protection, qui , sous les gouvernemens despotiques , tient lieu de suffrage public. Ce peintre original ^ réduit à travailler péniblement pour le pain journalier qui à peine substantait sa famille (i), s'aigrit
(i) Ne atcuQ soccorso sperar poteva dal cognato, che aveva numerosa famiglia de sostentare. — Pascoli.
DE SALVATOR ROSA. 9 g
jusqu'à la férocité ; et négligeant les plus nobles inspirations de son art , n'exécutait plus que des sujets grossiers et grossièrement faits, pour des chalands , dont la dévotion vulgaire et le caractère dur avaient de l'analogie avec les martyrs si étrangement conçus, que l'indignation cynique de l'artiste malheureux leur livrait dédai*gneusement.
Mais ces tristes présages d'infortune se changèrent bientôt en de plus* pénibles réalités. Peu de jours après le retour de Salvator , Vito Antonio mourut dans le» bras de son fils , et légua aux soins , *à la protection d'un jeune homme de dix-huit ans , sans carrière décidée , une famflle privée , comme l'un de ses biographes le dit expressément, d*ogni umano provvedimento ( i ) « de tous moyens d'exiçtence » .
Dans la série effrayante des malheurs de l'humanité , rien n'est plus déchirant à contempler que le spectacle de la jeunesse flétrie dès l'ausore de son bonheur passager, arrêtée dans le premier élan des émotions les plus vives et les
(1) Pascoli, dit expressément que la mort du père de Salvator le laissa plutôt dans la miaère que dans la pauvreté. « La morte del padre che lo lascio mi«eràbil0 più tosto che povero. »
fOO VIE ET SIÈCLE
plus doQcès 9 et glacée dans ses espérances et ses desseins les plus chers, par ime destinée' intérieurement révélée , qui , anticipant sur la marche. du temps, représente en masse toutesj les afflletioiis^ « héritage de la chair» s « ^Tanf; que l'âge 9 'en diminuant la sensibilité , ait préparé le cœ»r à tes recevoir* »
Tel fut le partage de Salvator Rosa , de cet homme que tout ce qu'il a dit » écrit » ou tracé avec son pinceau montre évidemiueqt doue d'une sensibilité approchant de la maladie , et, qui , possédant le vrai tempérament du génie , était formé pour neeevoir toutes les impr^essions à leur phis hftut degré de force et d'inteùsité» Tendre f affectionné comme il paraît l'avoir été pendant sa vie entière povr toutes ies relations , tous les devoirs de parenté, il se trouvait au milieu d'une famille sans appur, de laquelle ii fallait qu'A fût « le pète, le fils 5 le frère». N'ayant d'autres moyens ,de la sauver de l'af** freuse pénurie qui la menaçait que ceux qu'il pouvait 'tirer de son pinceau , «es .portefeuilles remplis d'esquisses intéressantes , auxquelles un siècle après sa mort on a mis un si haut prix ^ n'auraient pu , en ce moment , lui procurer un morceau de pain. Il aurait dû trouver des ressources pour parvenir à la considération. et ;\ une existence honoiable dans son génie et son
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éducation classique , si le mérite et les fti»cces -étaient toujours inévitahlement cause et elTet ; mais il restait oppressé souê le poids de la coq^ -YictioB où il était que le talent et rindépeo4a{ice de caraetère sont des pienre^ d'achoppemeôt , et non des degrés aftcendans sur le chemin de la fortune.
L'usage qui dominait dans Téçole napoUtaioe ^tait de donner à FélèTe peu de temps pouip destiner , et de le faire passer , aussitôt aprèsi qu'il avait acquit lesi premiers élémens^i ce qu'on appelait c pitturare on lavorare $ • Il y ayait» dafis ce mode d'enseignement rapide que Salvator suivit dans l'atelier de son beau-fr-ère « quelque chos§ d'analogue à ses perceptions promptes à wfi esprit hardi ; et il avait fait de tels progrès av^^nt aa tourifeéeen Calabre, qu'il avait déjà peint queji- •ques paysages sur toile* («Si fece ardita di por «masìio alle tele, ed a poco a poco si. stese alla xBdsura di quattro palmi» ^ dit Passeri. ) Cepen-dant sa pauvreté était si grande ^l'ce moment, qui exigeait tous les secours mécaniques de l'art pour seconder son génie , que , ne pouvant acheter des toiles pour peindre, il était réduit à exécuter ses tableaux syir ce même papier pcéparé , que ses talens enfantins employèrent pour se produire. Ainsi , pressé par rinfoitune , le jeune iet obscur paysagiste de Henella n'avait aucune
lOâ VIE £T SIÈCLE
chance pour entrer dans l'arène où Lanfranc, le Dominiquin , l'Espagnolet et leurs élèves protégés se disputaient la prééminence. Dans le besoin et les privations , dénué de cette tranquillité d'âme nécessaire pour que l'esprit se concentre sur son objet , le seul débouché qui s'offrit à lui fut la misérable boutique d'un de ce^ revenditori (brocanteurs) , qui alors, comme à pré6ent , tenaient magasin de marchandises diverses de la eeconde main , endommagées ou inférieures , dans la Strada della Carità. Après avoir travaillé tout le jour dans son galetas , ayant sous les yeux la pénurie et tous les mécontentemens qu'elle entraine , le jeune artiste s'approchait timidement , à la nuit, de la vieille boutique de son Shylock , et tâchait de saisir un moment propice pour tirer de dessous son manteau usé quelqu'une de ses exquises compositions , qui contribuèrent depuis à l'immortaliser. On croit le voir groupé avec son rusé marchand sous la flamme d'une de ces lampes qui éclairent encore à présent les boutiques de ce genre à Naples , présentant au vieillard un de ses ouvrages , sa belle tête avec son coloris africain et l'expression passionnée d'une impa-^ tiente indignation contrastant avec les regards, de sorciers que le juif lance sous son large chapeau jaune , tandis qu'il déprécie à dessein
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le travail dont il redonnait tout le mérite. Enfin Tachât est fait, et la misérable rétribution est donnée , ce « scarcmimo prezzo » , qui suiBsait à peine pour calmer avec un morceau de pain grossier la faim de ceux qui ne pouvaient attendre que du seul travail de Salvator cette subsistance parcimonieuse.
Avec de tels moyens et pour de telles récompenses, Salvator c<mtinua d'exercer son industrie infatigable autant que m2|l encouragée.
Tous ses amusemens avaient été abandonnés.
Les échos du Pausilipe ne répondaient plus aux doux sons de son luth. Les Chris , les Irèuù , objets de ses jeunes amoui:s , n'étaient plus chantées par sa muse attristée. Il n'écrivait ni ne lisait plus de vers ; toutes ses études portant sur son art, se renfermaient dans l'histoire pro* fane et sacrée, où il cherchait les événemens et les personnages dont il orna jusqu'à ses pay-* sages les plus petits et les moiûs importans : car même dans les dessins de ces selve selvag^ giOj qu'il préférait à tout^ de même que Le Dante son auteur favori , on retrouve con-r stamment l'homme et sa grande agence morale.
Dans ces premières productions de son pinceau dont il existe encore un certain nombre, les critiques en reconnaissent plusieurs qu'il a depuis répétées sur une échelle plu§ grande. Lq
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cachet tfe roriginatité ^ et rabsetótìe totale de cfe tnaniérisme qui ptédominait alors , diistingùè^t ses essais autant ^e se^ defmiers ouvrages, i^ò royait dans leur exëcation titìe tîbefrté presque Hiiraculeuse pour . un jeune artiste inexpérimenté. Dans le choix et k compositfoïi dò seB sujets, se montraient déjà ^t cette imagination brillante , hardie , poétique , et cette étude pro-' fonde et philosophique de Ift nature qui cài^âctérîseirt les productions plus finies d^ son âgfe mûr. Tout y était large > expressif de force , de grandeur. Dans un TOcher, vtn arbre , tìn nuage, on voyait rélévation de ses idées. Ses plus pe-^ tftès figures avaient quelqiie chose qtii indiquait le caractère moral en accusant la forme phy-» Bique. Sòtx chef debrîgancls se Mistingue toujouiis des faisér;ables coquins ses suîvans (h ) , ^tooîns jïar le C08ttfm<e que 'par ces traits câracléristî** qiH?s qde r^dttcation imprime gênéralemêfnt sut
{i) L^aùteora bous lè's yeux, éti êcriradt 'ceci», un exemple frappant de sa remarque dans un croquis déSalyator. C'est une figure isolée, un chef de Toleurs. Il e$t seul près d'un rocher; ses cheveux flottent négligeai-! ment au gré du vent, son visage porte les traces de cette profónde tristesse morale , de cette pensive mélancolie , qtleiës remoràs turbtJIens des esprits Vulgaires ti'orït jî^iiials {)ro4ttite9.
DE SALVAI OTV ROSA. lo5
lliomiûe et même sur la brute. Les feuilles lé* gères de ses arbres qui semblent vibrer au souffle du vent , la hardiesse de ses tuonvemens id*e terraîûs , ses groupes de figures toutes animées ^ déploient une vie , une activité , qui excitent des sentimens analogues à leur expression dans les spectateiars , et prouvent que la nature^ dans les ouvrages de ce peintre comme dans les siens propres , n'est jamais en repos. Cependant ses p^remières œuvres renferment la prima mtensnane djp plusieurs de «es productions postérieures, qui y si elles étaient mieux exécutées » n'étai>eM pas plus pitissamment conçues ; et ces efforts du talent naissant d^ Salvator se vendaient , dit son afoi Baldinelli f aux plus bas , aux |)las rih prix : ad agni prezzo pia vile. \ì èst singulier que celui qui fut ensuite le seul maître original do^t se vante Técole napolitaine ^ n'excita aucune aittention au moment même où cette école était parvenue à une excellence et jouissait d*une réputation qu'elle ne posséda ni avant ni après, où conséquèmment le.goùt national devait avoir atteint son maximum. Maïs l'état de la peinture à Maples en ce moment, et comme art et comme profession , jette quelque lumière sur ce fait qui paraît si 'étrange et si inexplicable.
L'origine grecque de Maples fait concevoir eomme possible son excellence précoce dans les
arts. Quand on pense à la fine organisation de cette nation , à laquelle le terme de génie a été appliqué comme générique, quand on se rappelle qu'une école de dessin précéda en Sicile celle d'Athènes, et que l'art de peindre ne fut jamais totalement perdu en ce pays, puisque ces madones à; noir visages (les premières marchandises de ce genre fournies aux églises) quoique dites de l'école grecque , sortaient des mains de maîtres napolitain^ avant le siècle de Cimabue ; on doit supposer queTécole napolitaine a donné à l'Italie quantité d'artistes originaux et célèbres, et prig le pas sur ses compagnes. Cependant le contraire est arrivé; et Naples a produit un- seul maitre original , dont elle ne reconnut encore le mérite que quand le suffxage de la postérité eut forcément attiré ses regards sur lui. Ce maître fut Salvator Rosa. L'école napolitaine , qui prit alternativement les noms de Zinga^ resca^ Rafaelesca et Caravaggesca^ jusqu'à ce que toutes ces diverses manières se fussent confondues dans celle del'Espagnolet , à la seconde époque de la peinture à Naples , fut toujours regardée par les grands virtuosi italiens comme une école entièrement maniérée : La scuola dei ma^ nieristi (i).Xe génie du peuple s'était tourné
■ r -rail- i , I-1I-- — * ■
(i) Après le 16* siècle, toules les grandes capitales
vers un art différent , dans lequel ils ont surpassé toutes les autres nations ; et rétablissement d'une école de peinture dans le pays des Sirènes ne fut que l'effort d'une coterie et de l'émulation dominante en ce temps. Mais ce qui manquait en originalité* aux maîtres napolitains était compensé par de l'énergie , pçir ce certo fuoco ' animatore , l'héritage de tout ce qui naît sous ce climat volcanique. Ces mêmes passions indomptables qui les armaient les uns contre les autres dans leurs ateliers et les unissaient contre tout étranger qui cherchait à s'immiscer dans le monopole exclusif qu'ils faisaient des suffrages publics , ces mêmes passions se montraient dans les détails de leurs compositions, où rarement on remarque d'autres formes que les traits fins et aigus ^ les physionomies un
d'Italie commencèrent à se distinguer par leurs écoles , dont chacune avait quelque chose de caractéristique. Celle de Naples, comme l'observe justement Lanzi : « Non ha avuto forme cosi originali come altri d'Italia. Ma ha dato luogo ad ogni buona maniera, seconde che i giovani usciti di patria vi han riportato lo siilo di questo o di quel maestro. » L'école de Naples n'offre pas autant d'originalité de formes que les autres écoles d'Italie ; mais elle a produit foutes les bonnes manières, ses élèves rap» portant dans leur patrie le «tyle de tel ou tel maître.
peu sauvages qui distinguaient leurs compatriotes.
Dans la première partie du 17* siècle , là manière de Técole napolitaine était purement Caravaggesque ; Michelangîolo Amerighi , plu»
connu sous le nom du Caravaggio (du lieu de sa naissance 5 dans le Milanais , où son père était simple maçon ) , fut l'un de ces génies puissans, extraordinaires , qui , par leur force et leur originalité sont destinés à influencer le goût et à nmîtrisèr l'opinion , quelle que soit la camere qu'ils suivent. L'école romaine , de laquelle te céleste génie de Raphaël avait été long-temps ïa divinité tutélaire , et qui alors tombait rapidement en décadence, se releva soudain par l'impulsion que lui donna un nouveau chef , dont le talent et le caractèi'e personnels étaient en parfait contraste avec ceux de son élégant et poétique prédécesseur.
L'influence (1) de cet homme brutal et colérique , ( uamo intraltabile e brutale , ) comme
(1) Passeri parle ainsi du changement produit par le Caravage. « ¥ece prendere fiato al gusto buono e naturale, il qu^ allora era sbandito dal mondo che sole andava perdute dietro a un dipingere .ideale e fantastico, ma lontano della natura e del vero. » — Vita di Guido Reni»
rappelle un historien italien des, arts (i) , tenait à raffaiblissement , à la dépression de l'école qui l'avait précédé , car il fallait une grande force de contraste , et le choc produit par une brusque transition pour relever Tart déclinant ; et rénergie , même la rudesse du Garavage devaient produire immanquablement cet effet II ramena la nature triomphante du maniérisme^ nature il est Trai prise dans les exagérations des caractères extrêines; maijs c'était toujours la nature, et son exemple hardi dissipa la langueur d'une imitation épuisée, et sut exciter jusqu'à la plus timide médiocrité , et la plus faible con^ ceptioa (2). Le public romain, affadi par la mo«<
(1) a Sr propose la sola natura per oggetto del suo pennello ; » dit Bellori, dans sa vie du Garavage, et quand à sa première arrivée à Rome; les conoscenti lui conseillaient d'étudier l'antique et de prendre Raphaël pour modèle; il avait coutume de montrer quelques groupe» appanens d'hoinmes et de femmes passant dev^t l\iî en répondant « voilà les maîtres et les modèles donnés pfxr ianatwre. » Fatigué un jour par un pédant sur le même sujet, il appela une bohémienne qu'il aperçut de sa fenêtre , la fit placer à côté de son chevalet , et fit ^ belle « Zingara in atto di predire T aventure » , sa Bohémienne si connue et si admirée. Il fit ses joueurs de la même ma* nière. — Voyes Bsixoai , Vie de il. A. da Caravaggio.
(3) Passeri , dans la vie de Guerehio, conte une aneo-
notonie, se sentit ravivé par des objet» nouveaux et frappans ; il communiqua ses sentimens au reste de l'Italie ; et la renommée comme le crédit deCaravage reçurent de sa «Bohémienne, et de ses Joueurs > un éclat presqu'aussi brillant que celui dont les divines Madones de Raphaël , et les rians Chérubins du Corrège avaient décoré leurs auteurs.
Le tempérament qui produisait ce génie particulier , ne pouvait être que violent et sombre. Le Caravage était le tyran de son école , et il attaquait ses rivaux avec d'autres armes que celles de son art. C'était un duelliste de profession , et , dans une rencontre , ayant tué son adversaire, il s'enfuit à Naples, oùonlu^accorda volontiers un asile (i). Sa manière, comme
dote qui caractérise bien la crainte qu'inspirait le Caravage. — ' V. p. 374'
(i) Dans une chaude querelle avec l'un de ses jeunes amis, dans un jeu de paume, il le frappa à mort d'un coup de raquette après avoir été lui-même grièvement blessé. Nonobstant la gloire dont on le comblait à Naples, il se lassa bientôt d'y séjourner, et passa à Malte. Son beau portrait du grand-maître lui fit avoir la croix de l'Ordre , une superbe chaîne d'or que le grand-maître passa à son cou de ses propres mains, et deux esclaves pour le suivre. Tous ces honneurs n'empêehèrent cepen-
peintre , et son caractère , comme individu , étaient Tun et l'autre faits pour réussir dans l'école napolitaine (i) , et la manière Caravaggesca continua depuis à distinguer les produc-
dant pas le nouveau chevalier de retomber dans ses vieilles habitudes : « Il suo torbido ingegno » ( son humeur inquiète ) , dit Bellori , le plongea dana de nouvelles difficultés ; il se battît contre un noble cavalier , le blessa ; et jeté en prison par l'ordre du grand-maître, il échappa miraculeusement, et se sauva à Syracuse, où il gagna la faveur des habitans en peignant une sainte More pour leur église de Sainte-Lucie, Craignant toujours d'être repris par les chevaliers de Malte, il passa à Messine puis à Palera>e, et enfin à Naples, où on lui donna l'espoir d'obtenir le pardon du pape. Là, prenant querelle ayec quelques militaires à la porte d'une auberge, il fut blessé, se réfugia à bord d'une felouque, et fit voile pour Rome. Arrêté dans un petit port, où la felouque jeta l'ancre , par un garde espagnol qui le prenait pour une autre personne , quand il fut relâché , il trouva le bâtiment parti et avec lui tout ce qu'il possédait. En traversant à pied , sous un soleil vertical , ces rives brûlantes , il fut saisi d'une fièvre cérébrale , continua d'errer à travers les marais pontins jusqu'à ce qu'il arrivât à Porto- Ercoli , où il expira dans sa quarantième année.
(i) «€ on quelle sue ombre terribile con quel fracasso di scuri e di lumi , con quei gran tratti a mecchia che non lasciano distinguere i contorni , con quelle sue ignobili minacciose figure sorprese il publico. » ^
tìo0s de cette éeole jusqu'à Tépoque. qA h peinture dégéaéra chez elle , comme par toute l'Europe » et se perdit presqu'aussi campléteioent qu'elle Tarait été dans le Bas-Empire.
Semblables à leur maitre par le caractère et les principes , les élèves du Caravage , en tyrannisant le goût public » prenaient soin d'é- Iqigneç tQut ce qui n'était pas de leur coterie. Surtout ils poursuivaient avec fureur lesxqaitre^ étrangers qui, par leur célébrité, obtenaient quelque important ouvrage public , commandé parles corporations ou congrégations de Naples. Ces vrais bandits de la peinture étaient Bellîsario Correnxio , Giambattista Caracciolo , et Giuseppe Bibera surnommé depuis TEsr pagnolet. Le premier était un Grec , d'abard élève de Josepiu , le second , un Napolitain entièrement dévoué à l'école du Caravage , et le dernier un Espagnol , qui avait également reçu ses premières inspirations près du chevalet de ce maitre dont il égala presque le génie et surpassa de beaucoup l'atrocité.
Joseph Bibera fut amçné de son pays natal par son père attaché aux intérêts de l'Espagne. II fut placé très-jeune à l'école du Caravage (1606) et ce fut en vain que depuis on lui fit faire son « giro » et que dans le cours des études qu'il fit en voyageant il prit quelque cbo^e du genre
DE SAtYATOR ROSA. Il3
grand et nobk des maîtres romains , toscans et boulonnais : la nature et le Garavage conservèrent toujours leur ascendant sur lui ; et Fécole sur laquelle il revint^résider fut également çonnue'par le génie et la perv.ersitéde ses élèves, les spadassins les plus hardis et les meilleurs^ peintres dont Naples ait jamais pu se vanter(i).
La partialité nationale du vice-roi distingua bientôt « Lo Spagnfio letto , » entre ses condisciples. Chargé d'honneurs , créé peintre de la cour et prenant sur ses amis et collaborateurs la suprématie que ses talens et sa situation lui donnaient , il les admit néanmoins dans sa confiance et forma à leui;' aide ces fazzioni de* pittori y € ces factions de peintres » qui par la suite des temps produisirent un effet bien différent de celui qu'en attendait le peintre * favori du vice-roi.
Son objet était de chasser de Naples tous les hommes à talens qlii ne sortaient pas de son écple; et soutenu par son crédit auprès
(i) a Cosi il tempo che corse da Belisario al Giordano è la più lieta epoca di questa istoria; avendo riguardo al numero de bravi artefici e alle opere di gusto. £ però la più tetra, non pur deUa scuola uapolitana^ ma della pittura, ovçj sì abbia riguardo alle cattive arti, e a' misfatti che vi occorsero. » Lanzi.
iï4 VIE ET SIÈCLE
çIm gouverAeme^t ^ par U courage féroce de ses deux spa^assi^s et de leurs suivaos , il douua pleine carrière à ces noires pas3lon$ qui dirigeaient son poignard contre la po^itrine de se$ adveraai^e^ et conduisaient .son pinceau à créer ces images dea souffrances » des difformi ités hymaives , ces torture^ , ces agonies ^t»ìììée9 ayec une effrayante fidélité* Taudis que les touxn^ens de saint Barthélemi , los spasmes d'Ixióo > tes cb.airs décolorées du mou^ rant saint Jérôme , occupaient son géoiei , il était arine a'^ec ses deux associés contre la réputatioii et la vie des hommes leâ pbos éminens du jour. L'exécution des ouvrages publics, les tableaux d'autels et la décoration des magnifiques cathédrales d'Italie , avaiept toujours été }fi sujet de l'ambition des preoiiers peintres de ce pays. Dans les meilleurs siècles de l'art, le mérite et 1^ réputation décidaient toujours le cboix ; mais sur s<^n déclin ^ l'intrigue et Tinfinençe de V^titoritó les remplacèrent généi:ar }ement.
A l'époque dont nous parlons, plusieurs grands ouvrages- devaient être confiés à des maîtres,
d'après la volonté des couvens auxquels appartenaient les églises que l'on avait à décorer. Le chœur dr la Chartreuse , les grandes églises du « Spirito Santo » et duGesù Nuovo , »
ÔK .SAI^VATdn ROSA. ^ ii5
attendaient d'ê^te enrichies pa? lés arts : mais le travail le plus vivement convoité par les grands maîtres étrangers , et qui échappait encore à la cabale napolrtaine , était la chapelle foyate du Duomo de Saint-Janvier , le temple du peuple , rob}et de la vénération aatioBiale. Un conseil portant le titre des « cavalieri depi»* tati » avait été chargé de surveiller les tiErvaux do duomo; et ils avaient cédé à la voix publique en appelant successivement pour y coopérer riilustre Annili^al Carrache et ses immortels élèves le Guirfe et le Dominiquin. Cependant les intrigue^ , les persécutions et la violence du peintre de la cour remportèrent enfin sur le vœu national , et ces grands hommes payèrent ée leur vie ou de leur repos le forfait d'avoir accepté ri^i'VitatioQ «t couru aînsi^ur les brisées des sottìbres et désespérés cabaleurs^. L'injustice et le diédairt avec lequel Annibal Carrache fut traité par les chefo de Técole napolitaine (i), joints au plafond ressentiment des mauvais procédés de son protecteur, le cardinal Farnese ,
(i) Il arriva à Napleî» en 1609, et commençait à travaUlev dans le.Gesi'i Nuovo; mais persécuté et calomnié par la cabale « quel dÎTino artefice m 9 dit. Lanzi , re** toturna à Rome, où il mourut peu après.
lé forcèrent dé retourner à Rome où il mourut le cœur brisé. Son disciple Guido Reni qui lui avait succédé et le vénérable Josepin , ne sauvèrent leur vie que par une prompte fuite : le premier et son élève distingué Gessi ayant échappé avec peine (i) au danger qui les menaçait , en laissant après eux deux intéressans artistes dont le sort resta dans un mystère effrayant , le conseil desespéra tout-à-fait de voir les peintures de leur église achevées par les maîtres les plus illustres ; et cédant enfin à des intrigues favorisées par la -cour du vice-roi , ils partagèrent le travail entre les formidables triumvirs. Gorenzio et Caracciolo eurent les fresques ; et les grands tableaux d'autel furent réservés à TEspagnolet leur chef. Mais les t cavalieri deputati » ae repentant de leur faiblesse révoquent subitement leurs ordres , et font
effacer les misérables travaux des deux furieux frescanti j en déclarant que le Dominiquin , le plus grand peintre d'histoire que Tltalie eût jamais produit , était seul capable d'exécuter une œuvre qui devait honorer la piété d'un
(i) Gio Battista Ruggieri et Lorenzo Menîni furent entraînés par adresse à bord d'une galère dans la baie de flapies , et disparurent. Leur destinée est restée inconnue.
peuple dévot , comme la munificence et le goût d'un ordre opulent.'
Le Dominiquin accepta avec répugnance leur invitation (1629). Il se rendit à Naples avec le zèle et la résignation d'un martyr dévoué à urie^ grande cause ; mais avec un triste pressentiment qui accablait son esprit élevé et ne le préparait que trop mal aux épreuves qu'il allait subir. Logé, sous la protection spéciale des députés, dans le palais archiépiscopal adjacent à l'église , en sortant de cet asile somptueux le jour même de son arrivée , il trouva un papier qui lui était adressé, dans la serrure de son anti-chambre. Ce papier l'informait que, s'il ne repartait pas » l'instant pour Rome , il n'y retournerait jamais vivant. Sur-le-champ le Dominiquin alla se présenter au vice-roi, le comte Monterei, et réclama protection , pour une vie alors employée au service de l'Eglise. En dépit de sa partialité pour la cabale 9 la piété du comte l'induisit à donner sa parole de grand d'Espagne que l'artiste ne serait pas molesté ; mais depuis ce moment, à l'abri des attaques ouvertes , il fut en butte à toutes les petites tracasseries que l'envie* et la malignité peuvent inventer pour empoisonner les jours de ceux qu'dles voudraient détruire. Les calomnies contre son caractère, les critiques amères. contre ses tableaux, des lettres anonymes^ de la cendre
VIE £T SI£GLS
qu'on mêlait à 8es coulears, étaient les misera-* blés moyens employés par ses rivaux. Pour compléter Tœuyre de leur méchanceté ils engagèrent le vice-roi à lui ordonner des tableaux pour la; cour de Madrid; et quand ils étaient un peu plus qu'ébaucl^és on les faisait porter au palais ,.pour les remettre à l'Espagnole t qui pouvait les retoucher et les altérer à son bon plaisir , puis aiuB défigurés et mutilés on les envoyait pour la ga«* lerie du roi d'Espagne. Détourné de ses grands travaux par une autorité despotique et sentant que c'était sa ruine que Ton se proposait par-là , endurant de plus les plaintes des députés qui voyaient leur besogne négligée , souffrant enfin des persécutions continuelles^, le Dominiquin abandonna son superbe tableau du Martyre de saint Janvier , qui reçoit maintenant les hommages de Ijsi postérité , et s'enfuit à Rome. Il alla chercher un asile sous les ombrages solennels de Frascati où il résida quelque temps protégé par le cardinal Hippoly te Aldobrandini (i).
(i) Ce fut en ce temps que le Dominiquin reçut la visite de son biographe Passeri, alors jeune homme obscur employé pour aider à la restauration des peintures du cardinal. « A notre arrivée à Frascati » 5 dit Passeri dans 800 stile simple, « le Dominiquin me reçut avt^ beaucoup de cpurtoisic ; et quand il sut que je prenais
DK SALVATOR ROSA. * i 9
Obligé cepetìdant de retourner à Naples pour y remplir sî(^n fatal engagement , l'esprit et le cOrps bouleversés par lès persécutions et de ses soî-disarit protecteurs et des ennemis déclarés , il y mourut , dit Passeri , * fra mille crepacuori » , et Ton soupçonna même quìi avait étéempoîsoniié ( 1621 ).
uD singulier plaisir atix belles-lettres y il redoubla de bontés pour moi. Je me rappelle que }e oooteinplai^ cet homme comme s'il eût été uq auge. Jusqu'à la fin de décembre |e restai là , occupé à restaurer la chapelle de Saint-Sébastien que l'humidité avait détériorée. Quelqueibis Dominichino venait auprès de nous en chantant délî- <;ieu sèment pour tucher de se dist^aîre le thîeux qu'il pouvait. A la nuit nous rentrions tous dans notre appartement ; et lui demeurait ordînaifemenit seul dans le sieny occupé à dessiner et né permettant âf personne d'y pénétrer. Quelquefois pour s'amuser il tirait des caricatures de nous tous et'tles habitans de la villa; et quand il réussissait à son entière satisfaction 5 il faisait des éclats de rire immodérés , et alors nous qui étions dans la pièce voisine nous accourions pour savoir le sujet de ses ris 9 et il nous montrait ses spirituelles esquisses (spiritose galanterie ). Il fit ma caricature avec une guitare; il en fit une de l'un des Cannîni ( le peintre ) , une de ceux du « garde-meuble » qui était boiteux et avait la goutte ; et une autre du sous garde-tneuble, la plus ridicule figure du monde. Pour que nous ne fussions pas offensés de cei plaisanteries^ il se représenta de la même manière. Touft^
laO VIS ET SliCLE
Avant ce temps Lanfranc , le condisciple da Dominiquinydansr-école des Carraches, et. son rival paissant et mortel ennemi , fut invité par les jésuites de Naples à exécuter les principaux tableaux de leur nouvelle et magnifique église , // Gesà ( i63i ). Lanfranco /c^ Parmegiono si populaire du XYIIl" siècle , qui , s'il ne pouvait surpasser le Dominiquin, approchait souvent de son excellence et lui disputait seul la palme de la gloire , Lanfranco jouissait depuis longtemps de la plus brillante réputation et de la plus noble existence. Quoiqu'il fût nourri dans les antichambres de la noblesse féodale, favorisé des grands , révéré du peuple, chevalier du saint empire romain , ami intime descardinaux^ et protégé spécial du pape» il ne laissait pas d'être indépendant par caractère. Profondément convaincu de son talent et de son importance , il rassemblait dans sa personne tout ce qui a été
ces portrait» sont conservés dans le cabinet du signor * Giovanne Pietro Bellori. — r YltadiDOMiNicHnro.
^ Bellori (qui à écrit les vies des peintres et du fameux voyageur Pietro della Valle) était neven du fameux Francesco Ange- Ioni , qui se trouyait au moment en question employé par le secrétaire du cardinal Hippolyte Aldobrandini. Par ce moyen il devint .possesseur des dessins et caricatures qui passèrent ensuite dans les mains de Bellori.
écrit à cette même époque de Torgueil , du faste, de Tamour de la représentation que montraient Rubens et d'autres artistes démarque (i). Doué d'une grande facilité de travail et d'une application infatigable ( si faussement supposée incompatible avec le génie), ses ouvrages furent plus nombreux et eurent plus de succès qu'aucun de ceux des artistes ses contemporains. Ses prix étaient énormes , ses revenus immenses, mais sa prodigalité était plus grande encore. Dans sa villa de la Vigna , près de la porta San- Panerace , M recevoittout ce que Rome avait de plus élégant et de plus dissipé ; et sa charniante femme, Cassandra Barli , véritable dame romaine du siècle de Claudien, hautaine et « di spirito molto resoluto » , encourageait et partageait les dépenses excessives de son mari.
(i) Lorsque Jean, duc de Bragance, depuis roi de Portugal, ioTita Rubens à venir à Villa Viciosa ; cet artîsle y mena une suite si considérable , que le duc , craignant la dépense excessive qu'exigerait la réception d'un hôte si fastueux, lui écrivit pour l'arrêter dans sa roule en accompagnant ses excuses d'un présent de cent pistoles. Le peintre magnifique refusa le don , et répondit qu'il ne s'était pas proposé de peindre, mais de se récréer quelques iustans à Villa Viciosa, et avait apporté avec lui pour cela un million depîstoles à dépenser* »
lâS VTE ET SIÈCLE
Le secret désordre que de telles extravagances ayaient amené dans les affaires de Lanfrahc le força d'accepter les offres des pères jésuites , dont la libéralité , aussi illioiitée que leur fortune , lui offrait les prix auxquels il était accou* tumé.
Accompagné de sa superbe femme , de' ses trois belles et; aimables filles, desesélë?es, d'un nombreux domestique , et de somptueux équipages , il arriva dans Naples avec Yéclat d'un prince. Sa réputation brillante et son caractère vain et actif pétaient parfaitement d'accord avec les mœurs napolitaines, et contrastaient d'une manière frappante avec la modestie , l'amour de la retraite , qui distinguaient le sublime et mélancolique Dominiquin , que le mauvais état de sa fortune éloignait autant que son bumeur des plaisirs extérieurs. Ayant été le rival et l'ennemi personnel du peintre célèbre que les dilettanti de cette ville avaient préféré à leurs compatriotes , Lanfranc reçut même de la formidable « fazzione » un accueil flatteur (i). Il fut immédiatement présenté au vice-roi régnant, le duc de Medina, et instamment prié par la
(i) La lettni suivante de Lanfranc à son ami Ferrante Callo à Rome, peint la récepliou flatteuse qu'il reçut X
DE SAIVAÏOR ROSA. 123
vice-reine , dame Espagnole d'une extrême beauté , de faire son portait. Tous les artistes napolitains accouraient au Gesù, et se pressaient sous la coupole , où Lanfranc , monté sur un échafaud élevé, commençait déjà à créer cette vision glorieuse du paradis , qui devait surpasser sa coupole de Saint- André, à Rome. C'était à qui attirerait Tattentiofu du célèbre artiste , soit en se vantant de quelque mérite personnel , soit en dénigrant, pdur lui plaire, les talens de son immortel rival (i). Les premiers, comme les
Naiples, el oputraste fortement avec les épiire.s de son rival.
« Sign. Ferrante , mio sif^nor.
» Le do nuovo che sono arrivate con sanità a Napoli pei' grada di IN ostro Signore, con quella parte di' famiglia che V. S. sa : dove sono molto ben Tisto e accareizato; talché il contento saria perfetto se non fosse )a rimembranza , non dirò della patria e di Roma, ma degli amici e padroni che sono in essa. Del j[)adri gesuiti ho ricevuto e ricevo giornalmente gran favori , come fa Cassandra di molte gentili donne di questo paese. »
( 1 ) La rivalité du Dominîquin et de Lanfranc commença dans leur adolescence, lorsqu'ils étaient l'un et l'autre élèves des Carraches. Passeri a dit cependant: «Col tempo cessarono tutte le ostilità e le perfidie. « (Toutes les hostilités et les perfidies desscreot entre eux avec le temps ) ;
moins importans panni les peintres napolitains, tous également pleins de vanité et de bonne opinion d'eux-mêmes , recherchèrent son suffrage pour leurs ouvrages , ou tâchèrent d'obtenir son approbation pour leur manière particulière.
Il en était un toutefois que l'orgueil pu la pauvreté éloignait de Téchafaud de Lanfranc : ce jeune homme , trop obscur pour espérer d'être remarqué, trop fier pour mendier un regard , quoique déjà un peu connu (comme l'auteur de ces esquisses hardies vendues aux plus vils prix ) , ne l'était encore cependant que sous le nom familier et commun de Salvatorie(to. Il arriva qu'un jour le cavalier Lanfranc , revenant de la Chiesa del Gesù , dans son brillant équipage , fut frappé , en passant par la strada della Carità, par un tableau à l'huile, pendu en dehors de la porte de la boutique d'un revendeur, au milieu d'objets dépareillés ou gâtés. Lanfranc fit arrêter sa voiture , et ordonna à son élève favori , Antonio Richieri, de descendre, et de
et si le Dominiquin mourut par le poison, et non (comme il est plus probable ) d'un serrement de cœur, Lanfranc , d'après sa propre attestation , doit être déchargé d'un crime très-éloigné à ce qu'il semble d'un caractère ouvert^ franc et aimable tel que le sien.
lui apporter la peinture qui avait attiré soa attention. Le « revenditore • se confondait en recevant un tef honneur. Le cavalier Lanfranc s'arrêtant devant sa misérable boutique! il y avait là de quoi faire mourir d'envié tous ses compères de la rue de la Charité. Le marchand s'avance avec de nombreuses et respectueuses gesticulations , essuyant la poussière d'uri- tableau èxxT toile , de quatre palmes de haut , qui depuis plusieurs semaines restait accroché à sa porte , sans être repaarqué de personne , tandis que quantité « d'enfers , de purgatoires , de saints et de martyrs étaient partis^ pendant ce temps, avec une heureuse promptitude. »
Lanfranc prit le tableau, et, en l'examinant de plus près , il se confirma dans l'idée que son rapide coup-d'œil lui avait d'abord suggérée. Il était intitulé : « Istoria di A gare e del suo figlio 'languenti per la sete. »Le Guerchin avait déjà * traité l'histoire touchante d'Agar ; et des virtuoses venaient de pays étrangers *t lointains en pèlerinage à Bologne (i) pour admirer ce chef-d'œuvre , qui maintenant charme les yeux, même des ignorans , au milieu des magnifiques
(i) Ce tableau était originairement dans la galerie Sampieri à Bologne.
ouvrages dont il est entouré dans la galerie de la Brera , à Milan.
Le Guerchin avait choisi danm Thistoire d'Âgar le moinent où , après avoir été ramenée dans les bras du patriaiTche (>ar l'ange du Seigneur y elle est chassée de nouveau pai la jalousie de Sara. Elle est encore ^ans toute la force de la santé , dans tout l'orgueil d6 la beauté; elle s'arrête Ftur le seuil de la demeure du timide Abraham , pour lui adresser des représentations et des ver proches. Le site est assorti à l'action , et l'asile pastoral et commode dont elle est exilée, montre l'opulence rurale de ce patriarche ^ « riche ei» troupeaux , en or et en argent. » Mais unia autre époque , un« aiutre vue de la même histoire faisait le sujet de la peinture que le chef de l'école romaine considérait alors. La scène était le dé« sert de Beersheba ; mais si hardiment conçu , si horrible , si désolé , que la nature seule avait pu en fournir les déitaîls dans ces vastes régions, * où un si petit nombre s^était hasardé à l'étu-. dier. Le trait représenté était le plus terrible et le plus touchant de la vie de cette jeune mère exilée. C'était l'instant où, après avoir longtemps erré à travers d'affreuses solitudes sous un ciel brûlant , elle voit s'éteindre son dernier espoir ; car l'eau de la cruche qu'Abraham ^vait mise sur son épaule s'était répandue , et il avait
été depuis ìòng-t^naps dévoré ce pain qui seul séparait s on fils delà mort. Ce n'était plus cette Agar brillante de fraicbueur et .d'indignation eomnie à l'instant de son départ, mais cette Agar qui avait été durement traitée. Il semblait qu'elle venait de }e4ex son fils sous l'un des buissons , et de 6 'asseoir en face de lui assez loin , à peu près à une portée. d'arc ; parce çiv^, disait-elle , je ne verrai pa^ maurir i enfant^ et eile s'assit en face de ttd > éleva la voix et pleura^
Il j avait dans la conception de cette peinture un ton de sensibilité profonde et pui&sante, une mélancolique originalité qui probablement frappèrent l'imagination de Lanfranc plus que Texécution. Il chercha le nom du peintre,* qui n'était évidemment d'aucune école , ne copiait aucun maître et avait une manière à lui ; et il aperçut dans un coin une signature inconnue à la renommée et par sa terminaison diminutive presque consignée au ridicule. C'était Salvatoriello. Le l)rocanteur ne put ou ne voulut donner aucuns renseignémens sur le peintre; et Lanfranc,; après avoir payé sans hésiter le prix demandé, emporta chez lui cet ouvrage et donna ordre à ses élèves d'acheter tous les tableaux qu'ils rencontreraient portant le nom de Salvatoriello. Quand il partit pour Rome Agar fut 5a compagne de voyage et devint ensuite le
principal ornement de sa galerie à la Vigna, où (i).il la montra lui-même à Passeri.
Cetineidentde Tachât d'Agar, et de Tordre qui s'ensuivit, produisit une telle sensation dans l'école del'Espagnoletet parmi les ditettanti deNaples, que le revenditore qui l'avait vendue, et plusieurs de ses confrèrs qui possédaient des ouvrages de la même main , prirent de là occasion d'élever Thumble prix auquel jusqu'alors avaient été taxés les quadretti du jeune artiste. Ils commencèrent à attacher quelque valeur à des peintures qu'ils avaient toujours considérées comme une emplette
(1) Tout ce qui a été dit dans les esquisses biographiques modernes sur Salvator Rosa, particulièrement par Fuseli et Pilkington , à propos de la protection que lui accorda Lanfranc, se réduit à ce seul fait cité par ses contemporains, savoir : que Lanfranc acheta à un vìi prix quelques belles peintures de Salvatoriello lorsqu'il était à Naples , et les transporta à sa villa. Ni Bellori, ni aucun des biographes italiens de Salvator, ne font la plus légère allusion à des rapports entre lui et Lanfranc, et probablement ces deux artistes ne se sont jamais vus. Cependant il est dit , dans la vie qui précède les satires de Salvator , que Lanfranc Vaida de sa bourse et de ses conseils, « Con consiglio e col danaro lo incoraggio a prosegmre i suoi studii. » Baldinucci et Passeri , les principales autorités si^r lesquelles se fonde tout ce qu'on a écrit de nos jours sur Salvator ,.ne disent rien a ce sujet. Passeri raconte ainsi le
DE SAXTATOR ViOêk. t sg
hasardée , même à ces prix à peine suffisans pour payer la toile et lés couleursu
Mais si le public et les artistes s'iatéressèrent à UB événemeiit eoi appareitce aussi insignifiant, il eut re£Fet d'un charme sur l'indigent et dé-* courage Salratorielk).
Il eBt dans les êtres d'un ordre supérieur une ceitatne conscience d'eux-même^que l'oubli ni les désappointemens ne peuvent détruire totale^ ment. Cette consciencët qai faiit partie du génie, Aaît de sa fa:QuUédè discernement et appartient à 6es instincts. £Ue peut être blessée , comprimée , privée d'espérance , jamais déçue ; et en
fait dont nous aroas fait mention. « Quando ritoftiò il Lanfranco a Roma da Napoli V ultima volte che vi mori , condusse con seco quel quadro di Agar^ e me lo fece vedere f e per verità era tocco con gran gusto pittoresco. Quei bottegaji che si ayyedero che un Lanfranco y pittore di quella stima comprava i quadri di Salvatérìello da loro cosi chiamato , fecero argomento che fossero di valore e cominciarono a fare istanza éà volerne ; ed egli a cui non manco mai 1' accortezza , fattosi destro si pose in maggior altezza di prezzo o p. ^iS. — Pascoli, quia écrit plus tard, dit cependant que Lanfranc, ayant acheté ce tableau^ chercha à connaître l'auteur, Tencouragea à travailler et lui commanda d^autres ouvrages. La pauvreté perpétuelle 4ans laquelle s'écouta tonte la jeunesse de Salvator, est le meilleur commentaire de ce texte ineertain^
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dépit des arrêts d'un public prévenu, elleappré* eie toujours la supériorité d'où elle tire son origine. Egalement éloignée de Tarrogance impudente d'une médiocrité prétentieuse et de la soumission basse de la fausse yertu d'humilité, elle juge avec hardiesse mais avec calme du mérite qu'elle accompagne, et le juge d'après une règle sur laquelle l'opinion contemporaine ne peut influer. Cette confiance qui soutient l'esprit à son degré d'élévation naturelle , ne manqua jamais à l'infortuné Salvatoriello , au milieu des pénibles efforts de l'obscurité , du mépris dans lesquels s'écoulèrent ses jours laborieux ; et à l'heure où la fortune lui devint plus propice , il déploya cette qualité avec franchise et même avec un peu d'indiscrétion. Il avait senti de bonne heure ce qu'il valait , et l'indifférence dédaigneuse avec laquelle on le traitait dans son pays natal fut peut-être celui de ses
malheurs qu'il supporta le plus impatiemment.
Le jugement d'un des premiers maîtres du temps ( un étranger auquel son nom même était inconnu ) l'avait tiré de l'oubli, et la décision de ce grand homme en sa faveur lui donna un surcroit de confiance qui releva ses esprits abattus et trop susceptibles de tomber dans un profond et sombre découragement : mais cela produisit en même temps le dangereux effet
DE SALVATOR ROSA. l3l
d*éveiller en lui un sentiment de triomphe à peine caché sur ceux qui , par leurs basses intri* gués, n'avaient pu réussir à obtenir les suffrages du grand arbitre de Tart, suffrages qu'on lui voyait prodiguer à un homme qui n'avait jamais cherché à captiver son attention et ne se prévalait point de sa faveur. Le jeune peintre , avide d'honneur et de renommée , comme le décrit Baldinucci ( avido di onore e di stima ) , et libre dès lors, autant qu'il le fut toujours depuis, de toutes vues sordides , haussa néanmoins ses prix; et quoique ses demandes fussent fréquemment refusées ( des chalands tels que Lanfranc ne se présentant plus à la boutique du brocaa*teur ) , il persista dans la résolution courageuse de ne point se déprécier , quand la famine elle-même viendrait Fassaillir , et que les besoins des siens le presseraient de sacrifier une juste fierté , dont son esprit altier ne se départit en effet jamais.
L'approbation que Lanfranc avait accordée à ses ouvrages, en le faisant connaître à la renom-» mée, le désignait aussi à l'envie , à la haine de ceux qui aspiraient à la même faveur sans avoir ses titres pour l'obtenir. Malheureusement l'indiscrétion de la jeunesse, son esprit brillant et prompt, les reparties piquantes et les amers sarcasmes par lesquels il répondait aux injures
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et aux calomnies , excitèrent contre. lui cette espèce d'inimitié , la plus mortelle de toutes ^ parce qu'elle est fondée, surla vanité blessée qui ne pardonne )amaîs. Les peintres de Naples^ donrt plusieurs araient de l'esprit naturel , mais qui tous manquaient d'éducation j l'attaquèrent sous le rapport de sa présomption et de sa po-« sition nécessiteuse qui l'obligeait à travailler pour les brocanteurs, chose considérée alors comme tout-à*fait dégradante. A ces vulgaires dérisions 9 il ripostait par des épigrammes non moins remarquables par leur classique élégance quepar leur causticité. II chantait les satires qu'il écrivait ; et en faisant passer les rieurs de son côté , il armait contre lui les sots, toujours les plus forts en nombre? Toutefois ses tàlens variés^ qui lui attirèrent une légion d'ennemis, lui gagnèrent au moins un .ami, bien fait par son tour d'esprit et par sa position particulière, pour apprécier tout ce qu'il y avait d'admirable et de singulier dans le caractère du jeune peintre. Cet ami était Anelilo Falcone , le premier et le meil-^ leur des élèves de l'Espagnolet , avec lequel il rivalisa pour un temps et qu'il surpassa enfin dans un genre particulier. Falcone avait seize :msde pius que Salvator, et il était déjk le chef d'une école qui , en participant de sa manière à luit, perpétuait aussi le stile de l'école de son
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ihâitre. C'était dao$ la représeo talion des batailles que sou graod talent m développait le mieux; il fut long-temps inimitable d^n^ ce genre et n'y fut jamais surpassé quq par ^qh ami et disciple Sahatbr Rosa. Falcane étaiit eiji efifet le Xénopbon de la^ peinture, et cammèi îl le prouva ensuite , capable de soutenir \\xir même les eombaits qu'il p^eignait si bien^ Dans tout ce qu'il exécutait ('énergie de son caracr tère et l'élévation de son esprit 90 faisaient remarquer. Il rangeait les troupes sur aa tojle ayec une habileté qui montrait qu'il était a^^Û bon tacticien qu'excellent peintre, S^e^ $vi|et6 étaient tous historique», et ses figures pleiiiif^ de me o&raient toBfours dans leur po^tuipe çt leur physionomie, comme dans lei;ura 9,ïr mes et leurs mouTemei^ , le tfachet du: tomps et du pays auxquels elles appartenaient* Lep attitudes , les évolutions des hommes et deis chevaux étaient remplies de vérité , de coivvenance , et l'on a peine à croire que ce peintre guerrier n'eût jamais vu de< bataille réelle jusqu'à l'époqiie où déjà depuis longtemps sa réputation pour Ifis tableaux de ba^ tailles était établie. Toutefois il était facile de discerner , à travers ses productions les plus précoces , la vocation du futur capitaine de la compagnia della Morte.
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Il est probablefque les mérites de TobscurSat Tatoriello ne vinrent à la connaissance de Ancillo Falcone que par la distinction que Lanfranc en avait faite. Falcone en lui ouvrant généreusement son école , et en le présentant à l'Espagnolet, acquit pour lui-même et pour son chef la gloire de compter parmi leurs disciples un homme destiné à les surpasser Tun et Tautre. Mais quoique l'amitié ainsi commencée entre Falcone et Salvator ne finit qu'avec leur vie , l'avantage que le dernier en tira sous le rapport de son art ne fut pas trèsconsidérable (i). II ne fit pour ainsi dire que traverser rapidement les écoles de Falcone et de TEspagnolet sans y étudier d'une manière suivie ; et , comme Vasari l'a dit du Gorrège , « lui aussi était un peintre » formé par la nature plutôt que par aucun maître particulier. Falcone donnait il est vrai avec zèle à son disciple tous les moyens que les règles et l'ins-
(i) Il est singulier que Passeri ^ qui rivait en intimité avec Rosa, et devait Avoir tenu de Joi-même beaucoup des détails qu'il écrivit depuis sur ce peintre 9 n'ait jamais dit qu'il etit étudié avec Falcone ou TEspagnotet. Cependant Pascoli a dit « qu'il était aimé et estimé de Ribera», et que pendant qu'il fréquentait son éco.Ie il gagna beaucoup pour le dessin et le coloris.
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truction mécanique de l'art devaient founiir , mais il ne pouvait faire plus , il ne pouvait lui procurer du travail ! Le pauvre jeune homme continuait donc à travailler pour les revenditori ^ mais avec moins de succès à cause de Télévatian de ses prix. Ses tableaux, qui généralement étaient des paysages enrichis de groupes tirés de l'histoire profane ou des plus brillantes aventures de la poésie héroïque , étaient mal adaptés au goût des Napolitains; et, dans Thonorable fierté d'un génie qui sent sa force , il refusa toujours de prostituer ses talens (i) aux préjugés et aux passions de son siècle et de son pays. Il resta obstinément attaché à l'imitation des scènes de la nature et des incidens humrains ; et quand ceux qui l'employaient lui demandaient un sujet de terreur où de souffrances , il choisissait plutôt le supplice infligé à un tyran , que les agonies d'un être innocent et divin.
L'oubli qu'il endurait dans sa contrée na-» taie 9 dont son patriotisme lui eût fait préférer le suffrage à tout autre , pesait sur son cœur et ajoutait à ses peines journalières , et la
(i) «E molto fu egli fiero di se medesimo, che S9 conosceva e teneyasi io pregio. » — Pa^ cou.
?IB BT SCàCLE
coo0ckûce de sod mérite uipériem' , qu^'i) poussait à l'excès , jomte à uae ambition qi^ ne GonDiut jamais le repoa > le souteQaiei)t seulçs pendant cette période de persécution et de dé-
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