CHAPITRE V
Arrivée de Salvator à Naples. -^Etat dans lequel il trouve sa famille. — Il reprend sa profession , et l'école napolitaine s'oppose à sa réussite. — Il ne peut se procurer du travail, i — Il est presque réduit au désespoir. — Il en est tiré par Tamitié de Girolamo Mercuri^ majordome du cardinal Brancaccîa. — Salvator retourne à Rome sur Tinvitation de cet ami. — Il trouve un asile dans le palais du cardinal ; — Continue à exercer son art dans les circonstances les plus décourageantes. — Il refuse d'entrer dans aucune des école» régnantes. — Ses études dans la chapelle Sixtine. — Causes nationales et personnelles de son mauvais succès. — Voyage du cardinal à Yiterbe. — Rosa incorporé dans sa suite. — Il peint la loggia du palais épiscopal. • — Le cardinal lui commande un grand tableau pour le maîtreautel de la Chiesa della Morte. — > Sujet de ce tableau. — Salvator fait connaissance avec le poëte Antonio Abbati. — Il se dégoûte de sa position dans la maison du cardinal. — li revient à Naples. — Il y est bien reçu par le seul Ancillo Falcone. — Il fait son célèbre tableau
de Prométhée^ — 'Description de cet ouvrage. — Il est reçu à l'expositioa annuelle du Panthéon. — Son brillant succès. -^ Sal^tor retourne à Rome à rinsUgalion de Mercuri et Simonelli. — Il est rejeté par Tacadémie de Saint-Luc ; — Prend une maison dans la Via Babbuina. — Sa fortune s^améliore. — >Un nouveau moyen de célébrité s'offre â lui dans les fêtes du carnaval de 1739. — Ses talens et ses succès comme acteur et improvisateur. — Il devient à la mode. — Ses talens de société le font rechercher partout. — Théâtres privés à Rome. — Ancien drame italien. — Les sept masques de la comédie italienne. — Art dramatique moderne* — ^IThéfitre ouvert par Bernini au Vatican; -<- Un jiutre à la Vigna di Mignanelli par Salvator. — Il attaque les absurdités de Bernini. — Vengeance d'Ottaviano Castelli dans le théâtre de Borgo Vecchio; — Ses résultats. — Sentimens du public et conduite de Salvator eu cette occasion.
En touchant le seuil de sa ville natale , Salvator songea que , là même , il ne devait plus trouver un asile qu'il pût appeler sien. Sa petite famille avait été dispersée par la nécessité. Sa mère s'était réfugiée sous le toit indigent de son frère Paolo Grecco (i) ; Francanzani et sa
(1) # Giulia Grecca la sua madre, che retirata s' era col fratello pittore per vivere. » — Pascoli.
femme étaient plongés dans Taccablante misère , qui influa si cruellement sur le sort de cet éminent génie , et le jeta dans des excès que le désespoir seul pourrait peut-être expliquer (i). Salvator , tout susceptible qu'il était d'être renversé par une telle accumulation de maux , essaya cependant de parer les coups qu'ils lui portaient de toutes parts , en opposant à cette masse d'afflictions la résistance du génie rendu plus fort par les combats déjà soutenus. Il se livra avec un nouveau zèle à cet art qu'il avait été prêt d'abandonner dans son désespoir , et reprit encore ses pinceaux avec une courageuse et laborieuse diligence (2).
(1) Réduit au désespoir, Francanzani devint iadifférent pour son art, et ne travailla plus que pour des gens du commun dans le style le plus grossier. Enfin , s'étant rendu coupable de quelque crime ( rio da morte ) , il fut condamné à mort; mais on ne l'exécuta pas publiquement; il fut empoisonné dans les cacbots de Castel- Nuovo, par respect pour sa profession (per rispetto alla professione ). Le crime dont il était accusé est resté un mystère , aussi bi^ que son châtiment. Probablement c'était un crime politique, puisqu'il avait été engagé dans la conspiration de Masaniello. — Yoy. Lavzi, Ticozzi, etc.
(a) a Allegramente 9 , est-il dit par Pascoli en parlant de la sérénité d'esprit avec laquelle il reprit sa profession à Naples.
172 yi^ ET SIÈCLE
Toute la cabale des peintres napolitains qui triomphait du mauvais succès de Salvator à Rome , mais s'inquiétait de son retour, s'éleva contrelui, à l'exception du seul Falcone. Laliberté avec laquelle il continuait de critiquer les ouvrages des maniéristes ( manieristi , ) l'épigramme qui se glissait dans chaque remarque échappée à ses lèvres ou à sa plume , animait sans cesse la haine que son esprit inébranlable avait excitée (1) : car sa fierté, au milieu de la plus extrême pauvreté, ne cessa jamais de faire honte aux « dependenti » qui ne rougissaient pas de prendre ce nom générique preuve de leur avilissement (2). Tous ses efforts pour obtenir un prix au moins convenable pour ses ouvrages exquis devinrent alors inutiles , et après d'infructueuses tentatives il se voyait sur le point de perdre tout-à-faît l'espoir de subsister par ses brillans taiens.
Le souvenir de la mort du Tasse son com-
(1) « In Napoli poco migliorò la sua fortuna, anz>i contrariato da quei pittori de , quali come troppo loquace di soverchio sparlava gli mancarono intieramente le occasione di lavorare. » — Vita di S. Rosa.
(2] Les disciples de TEspagnoiet étaient appelés «suoi Dcpcndenti » , ^i^s dépendans.
DE SALVATOTI ROSA. l'^Z
patriote , dans un hApital, devait sans doute s'offrir en exemple à l'infortuné Salvator et luì démontrer r insuffisance du génie pour exister dans les pays gouvernés par de mauvaises institutions ; mais cet exemple était loin d'être consolant. Pensant profondément, comme le font toujours les hommes qui sentent profondément ( i ) ; environné de Hious côtés par l'heureuse médiocrité , voyant le vice prospérer et le crime rester impuni quand ils se«cachaient sous l'étole du prêtre ou sous l'hermine du magistrat, il prit dès cette époque si peu avancée de sa vie l'amertume qu'il conserva toujours* contre la société , et ne put jamais la considérer sous un jour moins sombre. Ses grandes mais terribles peintures , ses satires sévères mais si bien appliquées, montrent combien les expériences qu'il avait faites du monde s'étaient, fortement gravées dans son cœur !
En ce moment , la jeunesse, la santé, le courage de Salvator allaient cédant à la conviction de l'oubli auquel son mérite inutile était condamné. Il restait accablé sous le poids de cette affliction la plus insupportable de toutes, quand
(i)«'Les grandes pensées viennent toujours du <3œur. »
VOLTAIBE.
174 ^'lE ET SliCLE
un événement , ayant en apparence peu de rapport avec une destinée aussi obscure que la sienne , vint le sauver du désespoir et jeter un rayon lumineux sur la sombre perspective de son avenir. Francesco Maria Brancaccia , noble Napolitaine! évêqiiœde Capaccio, se trouva parmi les noóìbreux cardinaux créés par Urbain YIII ; et comme cette promotion l'obligeait à stiivrelacour de Rome et à y former un établissement conforme à ces usages extravagans dont se plaignait si fort le cardinal de Retz , il envoya chercher à Naples un jeune ecclésiastique , dépendant de sa maison , pour prendre soin de Ul famiglia et rempUr l'emploi alors si important à Rome de maestro di casa d'un prince de l'église. Le jeune Padre Girolamo Mercuri avait étudié avec Salvator au collège Somasca , et il était alors , comme il le fut toujours depuis , le plus zélé de ses admirateurs ; mais pauvre et dépendant lui-même , son adïniration jusqu'à ce jour avait été aussi infructueuse qu'elle était ardente.
Cependant la promotion de ce jeune ecclésiastique à la dignité dfi premier domestique dans la maison d'un grand c porporato », (poste convoité par des personnages d'un rang bien au-dessus du sien), était pour lui une veine de bonheur qu'il chercha généreusement
DE SALVATOR KOSA. ìjS
à tovrner au profit deTainitié. Il invita donc Salvator à raccompagner à Rome, et lui donna, pour Vjeu^Bger^ tous les encourage mens qui pouvaient décider son malheureux compatriote à tenter encore une fois la fortune dans ce grand marché des arts. En se joignant à quelques autres jeunes aventuriers napolitains. Rosa s'embarqua sor une felouque , et revint en cette ville vers la fin de i63S. Maïs, cette fois, il n'était plus un étranger ^ans amis et sans asile. Des bras affectueux lui étaient ouverts , et un toit hospitalier lui offrait au moins un refuge momentapé (i).
Girolamo Mercuri , que Ton a toujours décrit
(i) Pascoli parait aussi ignorant des circonstances de ce second Yoyage que Passeri Test du premier. G e qu'il dit de Salvator à cette époque est seulement qu'il yint à Rome pour la seconde fois à l'âge de vingt-quatre ans, et qu'il peignait déjà « da maestro » , mais que, n'ayant aucun moyen de se produire, il était obligé de vendre ses tableaux à des brocanteurs, de petits boutiquiers, lesquels, s'apercevant de ròriginalité de ces excellentes productions et voyant leur auteur inconnu et mal-aisé , tâchèrent de cacher son existence jusqu'à ce qu'enfin Salvator, découvrant leur artifice, se fit connaître en entrant au service du cardinal Brancaccia. Cependant le rfcit de Passeri , qui paraît avoir connu Salvator vers ce temps, doit être reçu de préférence à celui*ci.
comme un homme « chi fU sempre onoroÊto ed amorevole 9 ( qui fut toujours honorable etbien- Teillaut ) , ne fut pas le seul skmi que trouva Salvator au palais Brancaccia. Le signor Nicola Sunonéïli {gtmrdaroòa) , grand-maitre de la garderobe du cardinal , ecclésiastique , et prédicateur de marque, était aussi un Napolitain; et , dès le premier instant où il fit connaissance avec son ingénieux concitoyen , il dwint , suivant le langage technique du temps , « suo parzialen (son partisan).
Il paraît que Texcellent Girolamo Mercuri reçut non-seulement Salvator « avec de grandes caresses » » mais lui assigna encore un appartement dans le vaste palais de son maître , qui , peut-être alors, comme aujourd'hui, n'était qu'à moitié habité, et pouvait donner asile , sans que le patron en eût connaissance, à plus d'un indigent, à plus d'un réfugié.
Qu'on se représente, en ce moment, Salvator occupant une chambre écartée et démeublée j, où se montraient les restes d'une splendeur ternie , mais qui n'offrait rien de commode ni d'a«gréable. Là, travaillant avec unepersévérance que le mauvais succès ne pouvait abattre, il était
obligé de recourir à ses formes flexibles et élégantes que réfléchissait un grand miroir poudreux, faute des modèles qu'il ne pouvait se
Dfi dACVÀÏOA ROSA. l'J^
procufer (i)« €epefidà&t & était tottjdursdéiroré d'iïQ 9ium ardent Msir d« m (distinguer, ef ne travaillait pa6 moins pour «e foire hd noDi dans Payecrir, <[!2e pour suppléer «tux bénins piéseM (â). Mais il produisait en vain ees^chaniian^ tnore«au}t de cabinet s^elésses n^uadt^tti^ t heureuses combinaisons tirées du vaste magasin d^itnages qu'il avait -aeeufiH^lée^ pendant ses étudf s pérîpûtkétpfms ; en vain iMes animait de figures vîvan*es^einesd*întérêt et d'efiél moral. Ses galériens , ^ses bandits , 'ses voyageurs baras* ses, ses marins naufragés ^ s^seavaliers armés ^ qfuoique liéctaréa exécutés « éi buoti gusto » pa* les Arifltarqwes de 60n temps , étalenf: cependant regaidés comme des sujets ignobles eu 'wx-' mêmes par la pédanterie académique d'une eertstine classe de tittvmi. En-tóéme temps, une autre ^ecte, qui ne voyait de mérite qu'à la peinture exacte d'une cuisine ÌK)llandaise ou d'nn marché, censurait ces ouvrages comme extravagansct romanesques (3). Cependant les
(i) Baldinuccî affirme que jamais il ne se servit d'autre modèle pour ses figures d'homme : la grâce, l'esprit et la mobilité de la sienne lui suffisaient.
(d) » ïanto per oagfîone di vivere, quanto fet introdarsi «eUftoognistìofierdi tutti, m
(3) Erano però figurine piccole e tele non molto
17& ' VIE ET SliCLE
amis de Salvator lui r^comóEiaodèvept yaioement
alor» la routide qui seule oieDait à la fayeur publique , lui ' conseillant d'entrer; dans Tupe des écoles àia mode, et de s'enrdler sous 1^ bannière d'André Sacchi , de Pietro di Gortoae , de Nicolas Poussin, ou, d'un maitre plus en crédit qu'eux tous , Bernini.
A pette époque, plusieurs- des galeries. des. vtrtûosi et des artistes, prinolpanx étaient ouvei;tes alix jeunes étudia ns romains pendant les soirées d'hiver , convenafe^le^nept éclairées et pourvues de modèles, virans : Ton donna aux rassemblemens d'élèves ainsi formés le nom d!academia. Le Dominiquin avait le premier introduit cet usage pour faciliter les études de ses disciples ; et le Poussin et d'autres artistes étrangers s'étaient fait gloire de participer à l'avantage de travailler sous les yeux du plus grand peintre du siècle. Mais depuis que l'étoile du Dominiquin pâlissait , et qu'il avait pris sa résidence à Naples , l'académie la plus en vogue à, Rçme était b studio d'Andrea Sacchi , où un certain « caporale Leone » Apollon , militaire , et rival
grande, ma toccate mirabiimente coq tinte grate e dì buon gusto, ma di soggetti vili, cioè baroni, galeotti e marinar). — Passeri. ,
vivant de celui du Belvédère , présentait l'un deé plus beaux modèles pour la grâce et l'esprit des attitudes que l'art ait jamais étudiés. Salva^ tor cependant ne fréquentait aucune de ces associations, où régnaient bien plus les prétentions de l'école 'moderne que le génie des(aneiens maîtres. Quand il n'était pas renfermé seul dans sa chambre d'étude au palais Brancaccia , ses pas se dirigeaient naturellement vers la chapdle Sixtine 9 devant les beautés gigantesques du ^u^' gement dernier*. C'est ce qu'il avait coutume d'appeler son école d'anatomie ; et quoique enthousiaste du coloris du Titien , le génie de Michel Ange était le seul avec lequel le sieri pouvait sytnpatiser. S'il a suivi une école autre que celle de la nature, ce fut celle de ce peintre son grand prototype , qui, à^us ses trois par fue$ du palais Pitti ^ à Florence, rappelle si bien et les trois Weird sisters de Shakspeare et la sorcière de Salvator.
. Tandis que tous les artistes du temps sui<* valant des maîtres particuliers ou se copiaient mutuellement, entré eux , Salvator ajouta une règle à celle 'que tous révéraient et qu'il méprisait : cette règle était de ne se renfermer dans aucune ; .et ses ouvrages , exposés dans les boutiques des brocanteurs romains , en étonnant les critiques de profession y les obligèrent d'in*
l8o YIB ET SliGLE
yenfer un ferma spécifique pour désigner ces productions illégitimes et exoentrifoes , qu'ib Bommèreilt ses « céipricL n Si , coaunie le dit on personnage ( dont les observations sur la pein« ture peuvent être regardées comikie des ora-^ clés ) ( 1 ) 9 « Ttavention est le véritable fonde* ment de cet act.^ et si celui qui excelle sous ce rapport doit être regardé <îoitime te plus grand peintre > quand il serait inférieur en d'autreè points moins importans » » Salvator-^Rosa , oftême à cette époque où il n était coonu q&e par le surnom trivial de Salvatoriello , était l'un dés premiers j ptusqù'il était l'un des peintres les plus originaux de son paysv . Mais quel que fût le miérite de -Salvator dans sa profession, il manqua toujours du mérite pcpsonnd le plus' utile ^ celui de ductilité. Il ne toukrt ni ne pouvait (diit Tuo de ses biograpbes) « accammodani ai eorteggio dette antioamére » se soumettre à faire sa cour dans les anti-cbambres; et^par son caractère inflexible, il s^ trouva, aiu bout de peu mois de résidence à Rome > ift'avoir pas même le crédit d'obtenir la peintu)% dHio dessus de porte ( sopra porta ) dans quiefl*^ qu'une des églises inférieures du Transteve)^ (â).
(i) Ì. Reynolds.
(î) iftêmie k p^yS de Salvator était contre lui; car
DS SALVATOR ROSA. l8l
Ses hous amis , Mercuri 0I SimoneUi , étrangers eux - mècnes dans Rome , et natifs d*\xìke contvée égalemeqt crainte et haïe par la coi|r pontificale, n^auraient pu l'aider alors que d'iii>^ manière qui ( à en juger par les sentimens qu'il exprime toujours sur ce sujet dans ses lettres ) eût révolté son orgueil. On voit combien peu CCS deux aimables ecclésiastiques avaient été à.« même de le pousser dans son art , par le conseil qu'ils lui donnèrent de quitter Rome, et de Je* acpojQ^^pagnQr éW9 nn voyage i Viterie , où iU suivai^at leur eminentmima padrone. ì^t cardinal Bnuecacia venait d'être fait évèqi:^ de ee diocèse, et l'étiquette ecelésiastique l'obli-»geait d'aUer visiter son siège et officier dans sa vénérable cathédrale. Salvator accepta l'invitarr lion de ses amis, parce que , dit Passeri, t nort aveva ricapito in Roma ^ n il n'avait d'autre asile dans Rome que la maison alors ^bondonoée du cardinal.
Naples , camme, rirlasde , imprimait un sceau de réprobation à tout ce qui sortait de son sein. » S'il y a en Italie une nation qui soit portée à une réforme , ce soni les Napolitains ; témoins les prisons de l'Inquisition , qui sont remplies àb personnes de leur nation. €ar on peut dire hardiment que de dix qui sont accusés à ce tribunal^ il y en a neuf qui sont de Naples ou du Royaume. » — Voyez HisL d'Italie.
ii8u VIE ET SIÈCLE
Ce fut cette terrible conviction de n'avoir pas où . reposer \ sa tête , . hors de l'abri charitable que) l'amitié lui prêtait, cpii probablement lui inspira ces lignes dans une de ses plus amères satires :
« Yirtude oggi nemiDeno ha tanta paglia ^ . • P^r gettfirsî a giacere e a borsa sciolta.
Spende l' oro dei re , turba che raglia. » (i)
' ' Le luxe et la magnificence des « porporati » à cette époque , étaient portés à un excès que la royauté . elle-même ne pouvait surpasser. Un cardinal voyageant pour se rendre à son diocèse^ ou pour aller remplir une mission diplomatique, avait le train d'un souverain. En Italie ils étaient généralement accompagnés par une suite de cent domestiques y compris leurs chapelains et les ecclésiastiques formant leur maison honorifique. Leurs voitures n'étaient qu'or , argent, glaces et draperies de velours , et leurs mules de selles étaient chargées de lits somptueux
(i) Tandis que les princes versent Tor à pleines mains sur la tourbe des chanteurs mercenaires, la vertu , le génie ont peine à se procurer un lit de paille. » •
( La Musica, )
DE SALVATOR ROSA. .l85
quelquefois d'argent massif ornés de pierre^ précieuses et couverts de «coussins d'edredon. Une troupe de cavaliers fermait le cortège, accompagnement des plus nécessaires à une caravafne aussi riche. * . , . »
• L'infortuné peintre quoique pénétré de l'humiliation de sa position , et{ilein de cette amertume que l'injuste oubli fait toujours éprouver à un génie altier , devait considérer encore avec l'œil d'un artiste ce cortège pompeux , comme îl tournait autour de la colline de Viterbê. L'habit clérical des moines camerieri , le large chapeau vert des capellini^ qui les distinguaient des membres inférieurs de la famiglia , l'air galant et militaire des staffieri , les mules de selles ^ avec leurs brillans harnois et leurs gaies clochettes , et la ^arde armée qui terminait la procession , le tout éclairé par la lumière d'un beau soleil couchant à Ventrée d'une des vîlies les plus pittoresques d'Italie , présentait à Salvator des images assez en harmonie avec ses vu es et ses sentimens pour relever ses esprits et le tirer de la contemplation de sa propre misère. Cependant, alors même son. esprit a pu concevoir la pensée prophétique que le haut et puissant prince* à qui sa nullité présente l'empêchait d'être connu pourrait un jour le sauver de l'oubli , et l'élever même à là pros-
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perite par les circoadtances accideauUes qui auraient lié le nom de BraiM^cacia à celui de Salvator Rosa.
Les membres du conclave^ lorsqu'ils^ visitaient leurs diocèses éloignés, avaietit coutume de laisser de côté une graxide partie duJuxeet de l'étiquette qu'ils étaient tenus de déployer à Rome , et la restriction du cercle dans lequel ils vivaient les obligeait i avoir plus d'inti^ mité et de familiarité avec leurs principaux of-*fioieis I s'ilâ v<^ulaîeM éviter cet ennui iné^ vitablement imposé à la grandeutf oisive. Ce fut sans doute en profitant de de moment fa« vorable que le zélé maesiro di ca$a présenta i son éminesice le peintre qui si long-temps avait occupé une attique déserte dans son palais. Le cardinal fut très-content ( molto contento ) de ee nouveau membre de sa maison, et ce qu'il* vit dé ses dessins lui plut assez pour qu'il lui donnât Tordre de peindre à fresque le portique du palais épiscopal. On laissa le choix du sujet à Salvatore celui'^ci forcé de consulter les convenances lo« 4ales qui ne pouvaient admettre un trait d'histoire Mcrée ou profane ^ fit quelque chose d'entière^ ment poétique , « ta êcherzo de' mostri marini, » Les jeux des dieux marins nageant sur des eaux brillamment éclairées ou montés sur des dauphins* Cette pièce , quoiqu'elle ne soit pas
DI BALTATOfK ROSA. l85
mise au lang t[es meilleures prodùctioas de Salvatof 9 eut cep^idant aux yeux de âooci bûu*- Teau patron assez de mérite pour le porter à or«» doanet que le grand tableau du maître-auteil de réglise Della Morte de Virterbe fût exécuté par le même pinceau (i). Ce tableau fût le premier et le dernier ouvrage public qui fût commandé à Rosa dans les ^ata romains par un membre du gouvernement Le cardinal lui permit encore de choisir son sujet, et il prit celui de lincrédulité de saint Thomas , thème hardi et périlleux 1 Salvator saisit le moment de la vie du saint sceptique où, après avoir dit: « A moins que mes yeux ne voient leâi marques des clous dans ses mains , et que mes doigtn m touchent ses cicatrices , je ne croirai point ; » son divin maitre Tinvite à s'aj^rocher et à changer ses doutes en évidence. Les %ures étaient, pour se servir de la phrase technique j, « di grandezza natarale » de grandeur natu^ relie.
Ce tableau d'histoire , le second seulement
(t) Piâscoli suppose <|i>e ce fut à eette époque , et non avant , que Rosa « s'accommodò ai servizio del cardinal Brancaccîa , suo paesano » : entra au service du cardinal Brancaccia, son compatriote.
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qu'il eût jamais exécuté 5 et le pitemier d-une -aussi grande dimeosion, était au dire des critiques du siècle suivant , peint « con qualche gusto ^ » iavec assez de goût. Un si faible éloge se bornait tnême encore à l'exécution mécliànique ; Tintelligence qui- suggéra le sujet ne pouvait être appréciée par des virtuosi pédantesques (1) , incapables de discerner en Salvator les premières qualités requises pour les peintres d'histoire , la grande puissance d'invention et la facilité de composition , qui ont fait de lui le peintre de la philosophie du cœur humain.
^ Pendant qu'il travaillait suï son échafaud, dans la Chiesa della Marte , il attira l'attention d'un de ces bayeurs dont les églises d'Italie sont toujours remplies., Le tour d'esprit plaisamment caustique de l'artiste , sa manière originale et satirique , eut à ce qu'il semble un attrait particulier pour cet inconnu , que son habit annonçait être un dignitaire de l'église , et qui bientôt s'établit à poste fixe devant « l'altare maggiore. ».
( 1) Toute personne pourvue de sentiment et de goût , qui visite Fltalie, ne peut s'empêcher de partager le dégoût que Sterne exprime pour le critique de métier. A chaque pas Ton est tenté . de répéter avec lui : » De tous les jargons pédatis, etp»
Au charme de la conyersation de Salvator, qui d'abord avait attiré l'étranger , il en succéda bientôt un plus puissant. Ce causeur^ Vuu des plus aimables du temps (d'après tous les té^ moignages contemporains), était encore un des hommes qui savaient le mieux écouter; et le visiteur journalier de Téglise della Morte y cherchait peut-^être le seul auditeur bénévole qu'il pût trouver dans Yiterbe. Ge visiteur était un des fameux abbés de la Crusca, ArUonio Abbate , vrai seicentisto et l'un des poètes du four le plus à la mode , que des sonnets sans idées et des épigrammes sans pointes avaient rendu le Trissotin des femmes savantes de cet âge de dégénération littéraire. Des noms tels que <;eux de ces Abbati n'ont servi qu'à remplir les listes des laborieux Tiraboschi et Crescembini , où sont conservés avec une si scrupuleuse exactitude tous les auteurs « des ouvrages quon ne lit point, •
Il a été remarqué comme un fait singulier que. jamais Salvator n'essaya de payer Tabbé Antonio de la même monnaie, quand celui-ci lui récitait ses vers. En effet , plusieurs années après cet abbé revenant d'Allemagne, où il avait long-temps résidé, et trouvant que la réputation de Salvator, comme poète, avait surpassé de beaucoup la sienne ^si stupeva t , dit Paasari ,
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pu trh^éîûfinè p mais sans doute sa surprise j[)ortait bien plus sur la modestie et la pati^ite complaisance du jeune peintre , que sur le loé-r rite de 9^9 singulières et poétiques satires qu*i) était peu capable d'appréder. ( i )
Les fresques du palais épiseop^l ( seulee pein^» tures de eè genre que Rosa ait exécutées ) , le tableau du maître-autel de l'église della Morte ^ et quelques délicieux quadretti qu'il envoyait de temps en temps au maT^^Ae^romain^commençaient alors insensiblement à lui ouvrir le chemin de cette renommée à laquelle, d*après ce qu'oa sait de son caractère , il aspirait si impatiem* ment et avec une indignation si mal réprimée. Mais sa ferouche indépendance parait s'être révoltée en ce moment contre Tobscure et humiliante position dans laquelle il s'engageait peu à peu en reAant dans la maison du cardinal.
Entre les attentions amicales de son compagnon de collège , de son égal Mercuri , et la dépendance du creato A'mvì grand personnage, il existait une différence bien facile à sentir pour up
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(i) Pascoli dit cependant que l'admiration de l'abbé pour les talens litteraires.de son jeune ami l'engagea à correspondre avec lui quelque temps après qu'il eut quitté Titerbe , et à le rechercher en toute occasion.
DK SALVATOR ROSA. idg
esprit ayssi libre que les élëtneM quii se dé* leeiâic à peindnî , et âtiss! soiuvage que les ^fé^ gions qu'il aimait à fréquenter. Au reste > en fetiMtçâDt à Ift protection du eardiDial , Saitator peut 4voit ëlé ii^ueneé p4ir des «eirconstatices qui ne sont p^^nt par^^eaue» à la eonoaissance et S9S biographes les plus actifs. Toujouirs esibii vt6i que le paWoniMge > si bien fait poQV lu mé^ diocnté, ne fât jamais une atm^osphère propre au gënie« Celui qui répéta t^ te sa vit que « ik liberté était «ans prix, et que to«s les hoîEH neufô ^ tous les biens de ee monde n^ pour-^ raient Tacheter » (i) ^ detait sentir wement te poMls de la p^emiètis chaîne qu'il eùl jamais portée y qùetqtie léger qu'il pût 4lre« On se dëfeide trop aisément à js^ceu^er le pi*olégé d^n^ gï<a)titud^ j ffiiais qui (hors celtii qui en est runimé) péMt coàttattre les pétRs désagrémcns de ebaque heure, 4'e chaque Jorir qu'inflige le cïrprice -de Tor^ieîl Hjpuient stir les objets de son htratii- Itante protection ; ces dés^agrémens que la pa-tieMe de la nullfté endure , mais qtre l'^^^'a^tf du liïérite téel repousse à tous risqués. Un mot, un regard , un geste du hautain « porporato » a pU suffire pour « enflammer la bile , agiter l'esprit y
■ I ■ ■ ■ m l II Il I I iiiii^ ^1 ■! I I imi^mmiimmmmmmÊmmmt
(i) Pascoli.
1 go . TIl^ EX SliCLE
allumer Je fevL^ che^ celui qui s'était décrit luimême comme, ua composé de ces élémens inquiets.
Quoi qvi'il en soit, Salvator Rosa, après un an de résidence dans le. palais épiscopal de Viterbo^ en partit, non ppur Roiqe, mais , au grand étopnement de tous, pour Naples. Ses biographes donaent pour ce singulier retour dans un Ueu, où il ne pouvait attendre que des persécutions et de l'indifférence , des motifs dérivés dé ses affections t\ de ses intérêts, savoir : qu'il était tourmenté de la maladie du pays , et concevait en même temps Tespoir que son absence de Rome augmenterait leprix de ses tableaux dans l'estime d'un public capricieux trop facilement rassasié d'ouvrages dont l'auteur était toujours là pour satisfaire aux demandes, (i).
Il ne parait pas que le relief qu'aurait pu lui donner la protection du cardinal Brancaccia , ni l'accroissement de sa réputation à Rome par la circulatioa de ses petits tablea ux, lui aient procu ré cette fois une meilleure réception à Naples , mais ses biographes attestent qu'il y vécut d'une
(i) Pascoli dit simplement : Gli cadde in animo di rivedere la patria ^ e ^ preso da lui congedo , si messe in cammino. »
DE SALVATOR UOSA. tgi
manière moins malaisée qu'il ne l'atait fait pendant ses piréeédens séjours, (i) .
Les hostilités de la faction despeintres étaient alors entièrement dirigées contre leor grande victime , le Dominiquin , cet homnie célèbre et malheureux , qui , forcé par la nécessité , étaii retourné encore une fois à Naples. > Le seul Ancillo Falcone ne prenait aucune part à Ise honteuse conduite de ses confrères , et renouant son amitié arec Salvator Rosa, il découvrit peutêtre seulement alors en son ami; cette conformité de sentimens et d'opinions sur des sujets plus im-' portans que les arts , conformité qui devait les unirai intimement dans les terribles événemens de leur vie future. Cependant l'ambition de &ilvator se portait uniquement sur Rome et tendait à obtenir par les seuls efforts du génie le suffrage de son public raffiné et des virtuosi qui se rassemblaient dans ses murs de toutes les parties de l'Europe. Il continua toujours à envoyer de temps à autre des tab\.eaux à ses amis Mercuri et Simonelli , dont le zèle pour ses intérêts
(i)Pascoli seul dit qu'il fut prof ondémeot désappointé à sa réception dans Naples, et que; mortifié de i^'insensibilile de ses cooipij^triotes^'il résolut de quitter pour la troisième fois cette ville.
igs TIB ET aiàcLB
tugmeDlAÎt à mesure qpemn génie ae déveiop** paît , et qui depuis lonf-temps désiraietit pour leui^ co^mpatriole les diBUnctioûs que ton mérite était iait pour obtenir, (x )
Une âociété 9 ou , pour naos servir de la phrase iCaUeniie, une congrégation di virtumi avait institué deuKexpoÂitkMis publiques de tableaux à Rome peodajot les fêtes de J5aîikt*7osepb et de Saint-Jean (Atm Cfiofû^md jteeàUaio)^ L'expMi*tion qui Attirait tous ks «connaisseurs d'Eurof^ était celle <qw «e tenait au Pantliécm. €e lieu deriat bktìkit une artoe où les talens rirauK diiiptvtaient ^a rpaline., noa^seulénsesrt Tua à Tauti^» fuais leneoneAux grands maîtoes qui les avAient précèdes , doni les cbefis*id'œavire étaient liyjrés par Torgueil des nobles romajiiM leurs poaaesseuirSi» aux i/ieax du publie , dms tes ga>* leries du PantkéoB. (2)
Au milieu d'tun si gcandsombre de competi^
(1) SI est pifobable qo'i son second retour é ïTaples n peignit son S. Nicolas de Bari , dans cette même église des chartreux de San Martino 9 où il avait anciennement exercé ses petits bâtons charbonnés, et attiré la vengeanoe «les melnes.
(^) Salvator «e plaint de eet usage dans une letlrs éerit«> i Hicoitfrdf 9 treifte ans aprè^^. quand tl avait déjà atteint le but de son ambition.
DE SALVATOR ROSA. hgS
teurs f la protection et Tinfluence 4e U puissance devaient natureUeoient intervei^ir ; et chaque Mécène avait un ou plusieurs dépendanf à recommander à la congrégation qui , conqme toutes les congrégations , était dirigée dans ses choix par ses intérêts propres , le pouvoir et le rang du protecteur. Salvator Rosa , qui n'avait point de Mécène et n'était le dépendante de personne, n'isssaya même pas de se faire admettre sur des listes déjà surchargées. Toutefois un tableau qu'il envoya de Naples à son ami Nicola Simonellî, pour le vendre , réclama et obtint l'attention et les suffrages delà congrégation à laquelle le zélé Simonellî le présenta ; et le « Prométhée» (i) de Salvator prît place à côté des chefs-d'œuvre du Titien et 4e Léonard
(i) Outre les critiques et les commentaires en prose qui ont été écrits sur le Prométhée , un éloge poétique en a été publié 9 signé « Le Démosthéne de la peinture » , et supposé de Simoneili. Passeri dit que ce tableau représente d un Tizio lacerato d' all' ayoltojo » : Tîtius déchiré par le vautour. Le sort de ce géant et celui de Prométhée sont tellement semblable» 9 que le tableau peut convenir à tous deux ; mais la superbe figure dç la victime n'a rien de gigantesque dans ses formes, on ne voft en elle que les proportions humaines, les souffrances humaines.
ig^ VIB ET SliCLE
de Vinci , effaçant toutes les productions modernes dont il était entouré, (i) Ce tableau , qui donna — una fama strepitosa al nome dei Salvator Rosa » une réputation brillante au non> de Salvator Rosa > , fit rejeter pour toujours le
(i) La description suivante que Mongez a faite de ce tableau , caractérise également l'ouvrage et son auteur :
« Si Ton demandait ce que les artistes entendent par la fougue, il serait plus simple de présenter les ouvrages de Salvator Rosa que de chercher une définition. Celle-ci ne saurait faire concevoir qu'imparfaitement la fièvre d'imagination désignée par le mot fougue, tandis que tout la retrace chez le peintre napolitain... Ici Promé*' thée, enchaîné sur les sommets du Caucase 9 voit un aigle déchirer son foie toujours renaissant. Se» mem-; bres contractés annoncent les douleurs qu'il endure. On croît entendre les échos de ces âpres rochers redire ses mugissemens. Une figure seule , isolée^ soufiVante, captive toute notre attention. Ce ne sont donc pas les grâces 9 le mouvement ^ le grand nombre de figures qui produisent l'intérêt dans les arts ; l'expression est tout. Le reste n'est souvent qu'un prestige maladroit qui décèle l'empressement et la froideur de l'imagination.» Malgré l'agonie empreinte sur les traits de Prométhée» rien de plus beau, de plus sublime que la patiente énergie du visage. La bouche est celle de l'ÂpoUon du Belvédère , légèrement contractée par la douleur. La blessure faite par le Vautour est petite, mais , comme l'observe Passeri, assez large pour découvrir
DB SALVATOR ROSA. igS
diminutif de Salvatoriello qui y avait été jusque là modestement fixé. Tout Rome louait ses beautés et dénigrait ses fautes; Tenvie et l'admiration occupaient sans cesse à peser les prétentions du nouveau candidat au suffrage
rintestin endommagé. L'anatomie de cette figare est digne de Illîchel-Ange; et son expression morale également digne de celui qui décrivit son Prométhée sous les mêmes inspirations qui conduisaient le pinceau de Salvator.
<c A silent suflfering and intense The rock, he ynlture , and the chain !
Ail that the proud can feel of pain The agony they do not show , The soffocating sensa of woe ^ Whîch speaks hut in ita loneliness , And then îs jealons least the à^y Shonld haye a list ner nor Will figh Untili his Toice îs echoless. »
BiROK y Prométhèe*
« Une souffrance profonde et silencieuse^ le rocher, le vautour 9 la chaîne ! tous les tourmens qu'une âme fiëre peut ressentir^ toutes les agonies qu'elle peut cacher ; le sentiment accablant de malheur qui ne s'exhale que dans la solitude, qui là encore craint d'être oui par quelque esprit des deux , et n'ose soupirer tant que des échos peuvent répondre à sa voix: »
Ce tableau de Salvator devint l'un des principaux omemens du palais Pitti, où il existe encore.
ìg6 VIE ET SIÈCLE
public ; mais ce public , avec son instinct tou^ joiirs sûr , se décida en faveur du laborieux Satixatorieilo des revenditari de la Piazza Navoma , et la renommée du futur peintre d*histoire ae fonda ainsi sur la ba^e la plus solide , ropioion générale.
L'écho des applaudissemens qui s'élevaient sous le dôme du Panthéon parvint jusqu'à Salvator dans son atelier écarté à Naples ; eit ses aaiis , Mercuri et Simonelli > l'engagèrent avec tant d'instances i r&?einir à Rocne , le compte qu'ils lui rendirent de son succès fut si séduisant que « Rosa (dit Passeri ) prese animo di cosi grata e gradita relazione — prit courage à de si agréables nouvelles • ; et disant eùcore une fois adieu à sa ville depNaples, arriva à Rome avant que la sensation excitée par son Promethée fût amortie. Cependant, ni le mérite de l'ouvrage, ni le génie de l'artiste, ni les démarches du peu d'amis sans crédit que ses talens lui avaient fait , ne purent obtenir son entrée dans l'académie de Saint-Luc , distinction alors indispen*sable , même pour les premiers peintres , mais à laquelle la médiocrité ne manquait jamais d'arriver quand elle était soutenue par la puissance.
Salvator fut blessé jusqu'au fond de l'àme par l'injustice de ce refus; mais, ainsi que les ima-
DK SALVATOR ROSA. 197
ges de BruUis et de Gassius dans le cortège funèbre de Junìt « U n'attira petït-être qiie mieux rattention par le soin qu'on prenait de rexclure. Sa fortune améliorée, quoiqu'elle ne fût bonne encore que comparativement , le mettait à même de «céder à sa paseion dominante, rindépendance. Il n'accepta point le ìo^ÌA-d^auìnene , toujours i «a disposition dans le •vaste palais Brancaccia ; et pour la première fois B dennt maître d'un abri qu'il pouvait appeler sien. Il ioua une maison dam la via Baébuina , piés de la fontaine qui luidonnecenom,et4ela strada Màrgaeita. Sa première acquisition déménage fut singulièi^ pour un Italien , surtout un Italien de cet âge : il rassembla quelques Uvres et se donna , avec des mojfens bien restreints , une ass^z jolie bibliothèque, c Avec ses livres et ses pinceaux , dit Passeri , il passait son temps •agréablement; et son talent poétique , le charme de sa conversation» attiraient autour de lui quelques jeunes littérateurs et artistes dont les goûts et les àabitudes se rapportaient aux siens. i» ( t )
(1) a Tirò per mezzo di sue rime e della sua suave e dolce conversazione , alcuni giovanni coetanei a un intima amicizia e se rende talmente padrone degli animi loro , che ne facera ciò che voleva. — Pjlscolu
ig8 VIE ET SIÈCLE
Avec cette petite bande il forma le crocchio ristretto f le cercle choisi que les Italiens aiment tant 9 et dans lequel seulement les sujets des gouyememens despotiques peuvent se dédommager de la privation des assemblées publiques des pays libres. Salvator , que son intelligence supérieure rendait Fame de sa société » s'éleva bientôt au-dessus du point d'égalité parmi ses confrères. De camarade il devint chef ; et des homnies qui depuis se firent un nom dans les arts , les lettres et les sciences , fnredt alors distingués par l'appellation de suivans de Rosa;
Toutefois l'admiration qu'il excitait dans le petit nombre de gens éclairés dont il était en* touréy ne le rendait que plus impatient , plus irrité de la lenteur de ses progrès pour prendre le rang qu'il méritait dans sa profession, rang qu'il estimait dès-lors devoir être parmi les premiers peintres du siècle, ^on excellent tableau de Prométbée lui avait produit plus d'honneur, que de profit. Il avait encore à lutter avec les charlatans de l'académie qui ne voulaient voir rien de bon dans celui qui n'appaitenait à aucune école, qui n'était la créature d'aucun cardinal , et à qui aucun prince n'avait accordé la gloire de représenter symboliquement ses vertus sur les plafonds de son palais.
Au milieu de ces jouissances privées et dç ces
DB SÂIYATOR ROSA. I99
mortifications publiques , arriva le carnaval de 1639 ; et Salvator jetant de côté sa palette et fermant son atelier prit soudain la résolution de s'ouvrir une nouvelle route de célébrité monr daine , et en déviant de sa ligne ordinaire , il essaya de parvenir par une voie bien peu propre en apparence à réussir (i). Mais, soit qu'il ait agi ainsi par un absolu mépris de l'opinion , ou par la connaissance que son expérience lui dionnait de la légèreté , de l'inconséquence de la société , il est toujours vrai que sa nouvelle spéculation eut un résultat favorable au delà de toutes les probabilités.
On voyait encore en Italie à l'époque du carnaval beaucoup de la splendeur et des ingénieuses inventions qui distinguaient ces fêtes dans le moyen âge. Poètes , philosophes , hommes d'état , artistes , musiciens, artisans, tons contribuaient àia célébration de ces saturnales chrétiennes. Aux anciens « canti carna^ valeschi » de Francesco Grazini si à la mode aux jours de Laurent de Médicis , avaient suc-
(1) « Rendendosi iiupazienle per non vedere quello che più desiderava di grido e di acclamazione ^ gli venne in pensiero per far maggiore apertura alla cognizione della sua personna di introdursi , ecc. » — Passeri.
iSOÒ TIE ET SIÂGLE
c^dc ceux d'uû homme parvenu à la postérité par des ouvragfes d'un gfeûre bien différent (i) ; ^t lès poëbiës càrtiavalieâ(][ues de Maehiayel étaient encore récités dans les rues de Florthce par des groupes de manques bizarrement déguisée en fantômes , eii brigands , en nymjphe$9 en moines , en satyres , tandis que son a Prînte » était déjà Téttìde^^ TEurope entière, et qUe le but taché de fclstlfe énigmiê déjouait égàlteiri'ent Ifeè efforts dés tyrans et des esclavei* qui bherchaîent à l'expliquer.
A Roàie iè carnaval , plUfe joyeux et même plus ingénieux qu'à Florence , avait quelque chose de moins pòli et devenait même parfois , sous l'influence papale, un n^oyen d'entretenir un fanatisme dangereux (2) , mais le divertissement
(1.) MachiciTel , affectant de se régler sur les Grecs , introduisît des chœurs dans ses compositions, et les forma de bandes de diables , alors accompagnement obligé de toute action humaine.
(a) Les drfférens quartiers de ;Rome donnaient pendant le carnaval des représentations des jugemens et des exécutions des Juifs. Les théâtres sur lesquels ces scènes sanglantes se jouaient étaient traînés par des bœufs. Les acteurs pendaient , étrunglaient , torturaient à la manière de l'inquisition les malheureuses Ticlimes de la haine chrétienne pour Tamusement et rédîfîcation des fidèl^. Ces représentalions étaient appelées Gludate,
DE SAJLYATOR ROSA. âOl
le plus populaire se nommait « le zingaresche » et consistait en dialogues comiques , entre des bohémiens et bohémiennes , où ils faisaient assaut d'esprit , disaient la bonne aventure , révélaient les secrets d'amour et exerçaient le prestige de Tescamotage avec toute l'adresse dont ils étai^:it capables. €es dialogues prirent par degrés une forme dramatique, et ils étaient le plus souvent chantés avec des accompagnemens de guitares tels qu'une troupe ambulante ]pouvait se les procurer.
Pendant la première moitié du 1 7* siècle , Quagliate fit une heureuse innovation dans les fêtes du carnaval. Ce compositeur , remar-quâble comme l'auteur de la première musique dramatique profane ou opéra qui ait jamais été )Oué à Rome , donna l'idée d'un genre d'amusement plus brillant que tout ce qu'on avait vu jusqu'alors , et dans lequel Salvator remplit par la suite un rôk intéressant.
• Mon maître Quagliate , » dit le malin et amusant voyageur Della Valle, « introduisit une nouvelle espèce de musique dans les églises de Rome ; non-seulement il fit des compositions pour des voix seules , mais pour deux , trois , quatre ou un plus grand nombre faisant chorus , et enfin par quelques-unes où ces différens chœurs se réunissaient pour chanter des mor-
2012 VI£ ET SiàCLE
ceaux d'ensemble. Plusieurs de ces motets qu'on a grarés depuis sont des exemples de sa facture. La musique de mon char, ou théâtre ambulant qu'il composa chez moi , suivant mou goût , et qui fut exécutée en masque dans les rues de Rome pendant le carnaval de 1606, fut la première action dramatique mise en musique qu'on ait jamais entendue en cette ville. Quoiqu'elle n'exigeât pas plus de cinqins-» trumens ( le nombre juste qu'un char pouvait contenir ) il y avait une grande variété d'effet , et les dialogues de deux ou plusieurs voix chantant alternativement puis ensemble en produisaient un admirable. Cette pièce fut tellement goûtée du public , que quantité de personnes suivireci^ notre char en dix ou douze lieux différens où il s'arrêta , et ne le quittèrent point tant qu'il continua à marcher , c'est-à-dire depuis quatre heures après midi jusqu'à minuit. »
Vers la fin du carnaval de 1639, quand les beaux-esprits romains , comme cela arrivait ordinairement en ces occasions, redoublaient d'efforts pour animer la représentation de la dernière semaine , un char richement orné , traîné par des bœufs (i), et rempli d'une troupe ipas-
(1) Evelyn, qui visita Rome en 1645, dit, en parlant de CCS chars Tbespiens : « une chose remarquable c'est
quée, attira l'attention générale, par sa nouveauté et sa singularité. Le principal personnage s'annonçait comme un certain signor Formica, acteur napolitain (i), qui dans le caractère du charlatan , Goviello (2) , déployait tant d'esprit
que leur théâtre est un char ou plaustrum , sur lequel la scène est formée par des buissons d'une façon tout-àfaît rustique. Ils traînent ces théâtres ambulans à travers les rues avec un joug de deux ou quatre bœufs, àia manière des anciens. »
(1) C'était la mode alors en France et en ItaUe que tous les acteurs prissent pour paraître en public « un nom de guerre » en cachant leur yéritable nom. Jean Baptiste Poquelin a immortalisé celui de Molière en le prenant dans l'une de ses premières campagnes dramatiques. // ne fit s dit Voltaire, en changeant de nom que suivre l'exemple des comédiens d'Italie et de ceux de l'hôtel de Bourgogne ; Vun , dont le nom de famille était Legrand , s'appelait Belville dans la tragédie et Turlupln dans la farce • Arlequin et Scaramouche, n'étaient que des noms de théâtre. »
(2) Coyiello, l'un des sept masques de la comédie italienne, est la représentation théâtrale du calabrais. L'esprit de Goviello doit être aussi subtil que l'air de l'Àbruzze. Adroit , souple , Tain , yéritable Protée dans son caractère , ses manières , son langage , il conseryc toujours l'accent et le costume de son pays. Sa yeste de yelours noir ayec les pantalons de la même étoffe , les boutons d'argent et une riche broderie, deyaient faire
•ao4 VIE ET 81ÂCLE
et de génie, lançait des épigrammes si piquantes et si gaies que rendaient doublement plaisantes son accent napolitain et ses lazzis nationaux , que tous les autres spectacles furent abandonnés. En yain les bohémiennes disaient la bonne aventure , en vain Ton pendait les Juifs, toute la population romaine se pressait autour du nou^^ yeau , de Tinimitable Formica. Le peuple aimait ses traits de satires dirigés sur les grands , et les classes supérieures se plaisaient à entendre l'tmprovisatore distingué , qui pendant les entr'actes chantait , en s'accompagnant d'un luth dont il jouait admirablement , les ballades napolitaines alors si fort en vogue. Les efforts de ses rivaux pour partager les applaudissemens qu'on prodi*louait, soit à ses discours, soit à ses chants, à ses questions ou à ses réponses plaisantes , furent tous infructueux. « Il se trouvait, dit Baldinucci, corne capo di tutti , e pur spiritoso e ben parlante^ con bei ghiribizzi e lazzi spiritosi tendeva a se mezza Roma — le premier par. son esprit, son
p*ia*a^^>kaaa*Maipa»s>«MBiaa«aa«^>^^>*Vi
paraître avec avantage uoe taille élégante et fonner un contraste in arqué avec ie masque à joires cramoisies , au nei et au front noir. On conçoit ai.sément les raisons qtri engagèrent Salvator à choisir ce caractère très -populaire à Rome.
éloquence et sa gaité , et il attirait la moitié de la ville après lui (i).^» Le contraste qui régoait entre ses belles compositioas musicales et poétiques , et ses gestes napolitains grotesques auiEquels il se livrait , quand après avoir posé son luth il se mettait à débiter se$ fioles et ses talismans à la foule ravie , prouvait une flexibilité de talent qu'on ne pouwit attribuer à aucun individu alors connu à Rome. On devinait , on conjecturait vainement, grands et petits cherchaient sans succès le mot de l'énigme , quand à la fin du carnaval, Formica, avant de faire sortir son char triomphal de la place Navonne, qui avec une des rues du Transtevere avaient été le théâtre priocipal de ses exercices , ordonna à sa troupe de quitter le fi9,asque, et lui-même ôtant le sien , découvrit que Coviello était le sublime auteur de Prométhée , et sa petite troupe les partigiano de Salvatodr Rosa. Tout Rome fut en ce moment ( pour user de la phrase adoptée par tous ses biographes ) remplie de $a renommée. Ainsi, cette
(i) Il attira autour de lui, dit Passeri, toute la population romaine et donnait à chacun les plus plaisantes recettes. On suppose qu'il empruntait les mots techniques de ces receltes à Giovanni Breccîo , célèbre médecin romain.
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notoriété que son éminent génie n'avait pu obtenir, lui fut pirocurée par 4es talens légers qu'il avait presque laissés dans l'oubli , des vues plus élevées occupant toutes ses facultés.
Rome abondait alors en sociétés privées ou assemblées (i), qui, décorées du nom d'académies , s'occupaient de la littérature et des arts ; et en conversazioni , d'un taractère moins pédantesque , mais se rapprochant infiniment de l'hôtel de Rambouillet et de ses précieuses ridicules. Des dames de haut rang tenaient ces con^ versazioni^ plus spécialement consacrées à la musique , à la poésie et à la galanterie. Dans ces sortes de sociétés , soit qu'elles appartiennent au 17' siècle ou au 19% à Londres, à Paris ou à Rome 9 les talens qui s'adressent aux sens plutôt qu'à l'écrit, et qui ne condamnent'pas à la peine de penser ou de sentir , sont assurés d'obtenir des succès. Aucun des monstres produits pour l'amusement des cercles peu amusables du bon ton anglais n'excita une plus vive sensation , ne fut plus généralement recherché, que le Formica du carnaval. Pour user de la phrase française utOn se l* arrachait i » et ce que raconte
(1) Evelyn donne la description la plus vraie de ces conversazioni ou académies.
I^ascoli de sa vogue subile ressemble au %ucch prodigiewc d'une des idoles des salons de la rue Saint-Honoré ou des boudoirs dii côté opposé de la ville.
« Rosa ( dit son biographe ) , qui était éminemment musicien , et s'accompagnait da luth avec une merveilleuse dextérité , allait mainte-* nant d'une conversazione à l'autre , chantant et récitant t al improviso » étendant ainsi sa imputation en se livrant à la société. Il voyait tout le grand monde romain envieux de le posséder , et il lui était aisé de faire connaître son génie original , non-seulement comme peintre , mais comme poète. Il paraît en effet , d'après un autre témoignage , que le luth et les canzonetti du délicieux musicien napolitain (i) , » gli facessero
(1) Salvator Rosa, à qui une satire sur le style et le goût musical dominant alors à Rome avait fait grand nombre d'ennemis parmi les musiciens de profession, trouva que les canzonette napolitaines étaient encore une nouveauté en ce pays, quoiqu'elles y eussent été introduites, dès 161 1, par Delta Valle. Toutes les guitares, de la viHe faisaient résonner les chansonnettes de Baptista Bellis , qui n'étaient que de lourdes imitalions de cette verve originale que Salvator avait prise i\ sa source. « A travers tous ses chagrins, sts travaux pénibles, dit Baldinucci, si
&irada neW uscire fuori come pittore » lui frayèrent le chemin pour réussir comme peintre ( i ) . »
Cependant la saison de repos et de paresse , Tété romain , le surprit au plus fort du délire l^e cette renommée tangible et intime dont sa raison et ses sens jouissaient également , et qui ne lui parvenait pas seulement par le faible murmure d'accens lointains , mais par les doux regards des yeux les plus brillans, les bravos des lèvres les plus séduisantes, hommages flatteurs , qu'un jeune et aimable improvisateur ne pouvait manquer d'enlever. Physiquement incapable d'exercer son art pendant les chaleurs accablantes de cette saison (2)9 et peut-être tout aussi incapable de rallier sespensées errantes » que l'agréable mais inutile ivresse à laquelle il venait de s'abandonner empêchait de se concentrer suffisamment pour produire de grands ouvrages. Salvator se livra sans résistance au bonheur de plaire et d'aimer. Si les émotions de plaisir, si naturelles, qui dominaient alors sur son imagination en-
diUttô inokremodo della musica, e suona il luto — il se délectait outre mesure avec la musique et jouait du
luth, n
(1) Pascoli.
(2) Voyez «es lettres.
DE SALVATOR ROSA, aoQ
flammée, offrirent quelques compensations utiles pour son avenir , ce fut en ce que sa position dans le monde le mit plus à portée de juger de ce que vaut ce monde > qu'il ne Tavait été jusque là. Mais si les vices de la société frappèrent spécialement sa raison dans la maturité, et lui inspirèrent cette misantropie qui règne dans ses satires , il était , à cette époque , plus disposé à saisir les ridicules , les prétentions , surtout le mauvais goût qui caractérisaient si bien les 'soidisant littérateurs de ce malheureux siècle , de* puis désigné sous le nom déshonorant du < Cattivo secob della lingua (i). »
Trop bouillant pour dissimuler ses sentimens sur aucun sujet, l'admirateur du Dante et de Boccace exprimait son opinion sur les seicentisti (2) avec plus d'esprit que de discrétion. Les compositions éphémères du temps , couronnées par les académies , lui donnèrent le désir de donner à ses idées une forme poétique aussi nouvelle qu'elle était dangereuse et imprudente..
Salvator était l'admirateur passionné de l'an-
(1) Buretti.
(a) Les Italiens Dominent j&<c6ft/<«fi les écrivains du 17* siècle 9 et trecentisti ceux du i4^
210 TIE BT SIÈCLE '
cien théâtre italien où Molière et Shakspeare ont ^i abondamment puisé (i). La manière classique, originale, excellente, dont ces drames étaient adaptés au goût et au caractère des. italiens • devait charmer celui qui était à un degré si éminent élégant érudit et sincère patriote. Il voyait donc avec indignation la veille comédie a soggetto , si riche de gaîté franche et mordante , chassée par les misérables rimatori du temps comme trop nationale pour un public Influencé par la puissance autrichienne , et remplacée pat de fades pastorales ou de froides imitations des grecs ; tandis qu*on hissait de côté, avec les Htte maschere de l'ancienne farce, les Supposai de TArioste et la Mandragora de Machiavel. Le drame régnant était un composé d'insipides concetti et de plate pédanterieb Le véritable but du théâtre , corriger l'homme par l'homme , et représenter toutes les relations sociales possibles dans des fictions morales et amusantes , ce but était totalement
(4) Il dérivait des atellanes des anciens. Les acteurs de ce drame, plébéiens mais nationaux, différens des histrions oa acteurs ordinaires , restaient sur les rôles de leur tri- Init et portaient les armes. Lenrs fonctions n'étaient donc pas censées déroger à la dignité d'homme libre.
Db salvator tósk* 2 i i
négligé ; et les efforts avortés des éerîvaips du jour^ ( de ces écrivams qui fournissent à Ti-^ raboschi une liste de • plusieurs centaine3 de noms ) étaient aussi étrangers à la yie réelle » à la nature qu'au génie du peuple ItalieUé Leurs sentimens étaient exagérés ^ et leurs comédies froidement bouffonnes conserraient la gros-' sièreté sans la yerve des vieilles farces italiennes^ Mais cela ne devait nullement étonner; car^ si l'esprit distingue quelquefois la liitérature qui prepd péniblement son 'essor sous le despotisme » la gaité esjt presque toujours le résultat des institutions libres (i).
Les vHilles comédies à soggettò, quoique bornées à un canevas souvent tracé par des homtmes de talent , laissaient assez au génie de l'acteur pour pouvoir être regardées comme jouées im-' promptu. Quand le Comédien avait étudié son thème derrière le théâtre, il paraissait ^ bien
(i) L'esprit chez Uolière est plus frappant que la gaîté. Celles de ses scènes où cette qualité abonde, sont pour la plupart empruntées au théâtre italien ; et s'il se trouve dans ses ouyràges quelques traits de gaîté pure- *ment nationale , on peut les considérer comme les restes de ce rude et turbulent esprit de liberté, dont les tronbies de la Fronde furent la dernière explosion, et qui ezpijra depuis soud le sceptre de fer de Louis XIV^
2t$S VIE ET SIÈCLE
pénétré de son rôle et donnait carrière^ seg inspirations , en remplissant le canevas d'autant dé curieux détails , d'allusions à des particularités du temps et du pays , de plaisanteries et d'épigrammes , que sa puissance d'observation , d'imitation ou d'invention pouvaient lui fournir.
Toutefois, les caractères de ce drame étaient si exactement déterminés par tradition et indiquaient si positivement la physionomie particulière de chacun de ces états d'Italie , toujours divisés et toujours enclins! à saisir les ridicules de leurs voisins , . qu'ils étaient devenus aussi uniformes que les masques par lesquftî on les reconnaissait. En donnant une couleur définie à chaque partie de la pièce , ils renfermaient le caprice de Facteur dans des limiter déterminées.
Parmi ces caractères de convention le Pantalon ou « Pantalone dei Bisognosi , » représentait le Vénitien. Toujours vêtu d'une robe noire flottante avec une toque et un masque à longue barbe grise , il offrait l'image naïve de l'ancien marchand de Venise : homme bon etfaciledansla société , fin et adroit dans le commerce ; il parle morale comme un Sénèque , et galanterie comme un preux. Il est le confident , le conseiller des princes , et bien que faisant profession d'en-
tretenîr la paix, d'accommoder tous les différea^, toujours prêt à tirer le po%Dard qu'il porte à son côté et à se mêler à la bataille. Son ri(]l\cule , le ridicule de sa nation, est une tepdanceà pérorer, et Térudition. futile qu'il déploie à tout propos, partit plus comique par son grasseyementHiiifaçtin.
Le docteur « il dottore Balanzoni^ » jôst ua iAouloQUais , un epitome de dogmatisme,^ de pédanterie et d'égoïsme. La lourdeur de, ses rai- .sonaeiBena contraste a.yQc la rapidité inarticulée 4le sa proqoQciati^n ; philosophe , a&tronQmç^ ^ l^raioiimàif'ien , rhétoricien, cabaliate» méd<eoin et diplomate, il sait tout , décide de tout , j{>arlè( de to.ut, et.d^ps chaque sujet qu'iltraijlie , leet toujours le béro$ de son conte*;Sa robenoir^ -courte et averte, son énorme chap^aiu 4;bprds 4*âbattus 9 ses joues boui^epnpées ,v^t. son. nez rouge ajoutent au ridicule d'un caractèce^ qui •peutrétre pris pour une exagération deis^: fats liti- .téraires de la savante Bologne.
. Tartaglia est un masque napolitain. Afec un - penchant encore plus vif que le préeéoent car ractèreà la loquacité, il est retenu par un défaut d'organisation. Il est obligé d'employer plusieurs minutes pour prononcer une syllabe , et le combat de sa pétulence e,t de son Obstination à parier avec son défaut naturel , produit les
^l4 VIE 2T SIÈCLE
grfmaced les plus comiques d'impatience et de t^age. G'edt un rodomont de profession , et dani ses . brayades , les efforts ^u'il fait pour lancer <|ui^lque terrible ibenaee dont d'un effet inconcevable pour ceux qui ne conûaisselit point le geste expressif de son pays. Son brillant babit yert et or et son petit manteau sont le véritable ^ostiikne des anciens Napolitains,
Le gracieux , agile et adroit Arlequin , dont le héros de la pantomitne anglaise descend en ligne très-indirecte , est natif de Bergâme et offre les particularités de da province. Amant trom^ peur de toutes les soubrettes , ( Colombine ) bouffon des grands , agent commode des ga-^ lans> fléau des pères et des maris , il vole les avares , prêche les pédans , bat son mattr», en edt battu à son tour et donne Heu aux plus plaiv sans quiproquo par son érudition mal appli^ quée, ses baloutdises spirituelles et ses q^iestions ftaivesAi est victime ou ressort principal da ns:ie8 féeries , alternativement protégé ou persécuté par le$ génies suivant ce qu'exige le sujet.
Il porte un demi-masque noir , veste et pantalon justes et de plusieurs couleurs , petit chapeau blanc , pantoufles de même et sabre de bois pliant.
Les doubles à'Arleqmn sont Trufatdina et 'tt lagnino , qui ne diffél^nt de leur gfafnd mo>^
DE SAiYATOR ROSA. 21 5
dèle que par Thabit qui pour ces derniers e$t
une riche livrée.
Brighella , Topposé d'Arlecchioo 5 est un valet
prudent, sûr , vigilant. Tour à tour il fatigue son maître de ^es sages préceptes et de ses corn* paraisons proverbiales, et l'amuse par des ci^ tations déplacées et qui tombent des nue^^ Soqi costume et son masque sont ég^lemfsnt de convention ; et avant qu'il nep,arle,rauditoire a diéjà reconnu son rùJe au lai'ge habit blanc bordé de bleu dont il est revêtu.
Goviello est calabrois , rusé , satirique , gran^ observateur , ayant tous les taleus et toutes Içf dispositions possibles à les faire valoir. Nous avons déjà parlé de son costuioe et de Bé^ qualités générales.
L'inverse de ce brillant personnage est le stupide , iétourdi et maladroit PagUaceio ^ mpdélf du Clawnde la pantomime anglaise et du MerviA ou Qillesdes théâtres français. Sa taille supp^^see lourde et massive est enterrée dans un-habît immensément lai^e et tout plissé , ( danâ le genre de Taincienne chemise de plusieurs auoes portée par les Irlandais ) attaché par d'énormes boutons* Son chapeau blaac est flexible et sus^ ceptible de prendre toutes sortes de formes^ Son visage , indépendamment du masque , est couvert de farine de manière à ressembler à
Uì6 TIK ET SEÂGLE
celui d'un garcófn meûuier,et il fait voter cette farine par un certain renflement de ses joues en prenant sa l'espiration. Toujours conciliant les mesures les plus hardies , il est le pl^is grand poltron de la terre , et affectant Tagilité il tombe sans cesse et entraine ayec lui son vieux ïriâître qu'il a l'air de soutenir.
Pulchlnello est le' vrai masqii^ napolitain et l'idole du peuple à Naples comme dans les do-
rn^inés dîi Pafpe. Ce caractère- du comique le plus exquis , peut être considéré comme une feà^ricàtuYe un peu forcée du peuple napolitain , tiel qiiela bature et une série de gouvememens op* présseurâ l'ont laissé. Vif, spirituel et insolent, tain; suffisant et poltron , Pnlchinello èst entraîné par son caractère volcanique et inconsidéré dans toutes sortes de' tnàUvaises aventures. Dans son jgrodsiér patois napolitain , il lâche les plus plaisante^ saillie» , et les plus piquantes épigrammes avec une espèce de naïveté , mélange de simpKcité et^de finesse. Tout ce que les manières napolitaines, prises dans leur excès; offrent de comique, est attribué à Palchinello. Il fcurle comme un lazzia^oni, sé pavané cotnme un don espagnol ,- court lé mettre à couvert à la moindre apparence de danger , et quand tout est fini vient le premier dianter victoire* Son esprit v sa friponnerie, sa 'couardise, en font le Falstaff
Italion ; et ses prétentions à la galanterie , avec «a personne des plus grotesques , rappellent souvent les bonnes fortiyie« du délicieux chevalier des Joynuses Commères de Windsor. Ses allusioms aux macaroni , mets favori de ses con^patriotes , ont fait tellement confondre son individu avec ce plat national , qu'ils sont dev.enus inséparables dans l'imagination des autres Italiens. Il est peu nécessaii:e d'ajouter que Pulchinello n'a presque, point de rapports avec léPîmcA et le Polichinelle des théâtres de marionnettes anglais et français , quoiqu'il ait été confondu avec eux par un écrivain, dans la Revue d'Edimbourg i» d'avril \ 823. Il n'a rien du facéti^x acteur ambulant de nos rues et de nos carrefours > que le nez crochu. Son masque est noir , et son habit de toile blanche est encore plus large qtie celui de Pagliaccio.
Par la suite des temps • plusieurs autres caractèreis subordonnés ont été joints à ces originaux de la commedia del arte ou commedia a soggettjo^ lesquels avec les amans , les pères, et les tuteurs complétaient une pièce.
Ce vaste champ laissé à l'invention de l'acteur , permettait d'introduire des sujets d'intérêt local ou temporaire, et en remplissant les canevas des divers caractères nationaux, de lancer des sarcasmes sur telles ou telles institutions ,
UlS VIE BT SliCLE
telsou tels iodifidusconaus. Cesmasques, en donnant le moyen à l'opinion publique de se manifester , étaient une %(Nrte dg compensation pour la liberté de la presse.
Tels étaient ces drames nationaux si long* temps respectés , les commedie a soggetto. Les comédies qui, dans la première partie du 1 7* siècle leur ont succédé , étaient faiblement conçues , lâchement 4issues ;. et généralement composées ou jouées par ces sociétés littéraires privées , nommées académies , que distinguaient des noms fantasques , sous lesquels elles sont vouées à un ridicule éternel. Les membres d^ ces sociétés qui contribuèrent à la persécution du Tasse et nièrent que TA-rioste fût un poète ( de même qu'on en a vu de nos jours refuser le même titre à Pope ) , composaient nonr-seule* ment des comédies à t infini j mais les. jouaient ou les lisaient eux-mêmes (i) ; jusqu'à ce qu'enfin, ce qui n'était qu'un objet d'ambition ou d'amusement littéraire, devint une source de profits pécuniaires.
Cette passion pour les représentations théâ**
(i) Il n'y eut si petite ville où il ne se formât une académie dont l'unique affaire était de donner des spectacles payés. -^ SirmondL
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traies payées devînt une sorte de rage : elle gagna jusqu'aux palais des princes , aux réfectoires des moines (i) 9*et finalement infecta Fatmo^ sphère sacrée du Vatican lui-même. Le premier qui chaussa à Rome le haut cothurne de la co^ mèdie sentimébtale ou héroïque , fut cet homme universel^ le caVàlier Bernini. Avec la permission de son confrère, le paetastre Urbain VIII , et l'assistance de ses seryHes élèves , {I dessina et construisit un théâtre dans la vaste salle de la Fonderia du Vatican , qui devint bientôt la plus courue des salles de spectacle romaines , et contribua à consolider le mauvais goût drama** tiqtie du siècle en le transformant en mode {2).
(i) « Nous avons eu ce soir là le divertissement d'une comédie anglaise chez les jésuites , où nous avons dîné ; et la soirée suivante 9 nous ayons été entretenus de la même manière chez le prince Galicano , où nous avons vu représenter un opéra magnifique , dont il avait luiiBême fàh fa musique. Le cardinal Panfilio ^ neveu da pacpe 5 le ^u rsmear; de Rome 9 le cardinai ambassadeur^ beaucoup de dames et d'étrangers de>arque , assistaient à ce spectacle. — Eyèltn. »
(a) « Bernini , dit Éyeljn, sculpteur florentin , et de plus architecte 5 peintre et poëte^ un peu ayant mon arrîyée en cette yille 9 donna un opéra ( ainsi qu'ils appellent les représentations de ce genre ) , dont il peignit les dëcô-
Le talent qui dessina et exécuta le Baldackinv de Saint-Pierre, se consacrait alors avec un zèle égal à peindre des décorations; inventer des machines , choisir de la musique et faire des plans , dont Ottaviano Castelli, l'un de ses nombmux suivans, véritable seicentisto^ remplissait les dialogues dans le goût de Tami du modèle de Bernini , le cavaliere Marini.
Les drames du Vatican avaient tous les défauts des compositions théâtrales de ce siècle de décadence littéraire ; et le Bernin^qui parait avoir été le vrai type de Bays, y introduisit certains concetti de pratique que, malgré le piauvais goût du temps, son crédit seul pouvait faire passer, assisté des talens combinés de ses disciples et de la bienveillance d'un auditoire composé de princes et de cardinaux.
Bernini avait à peine fermé son théâtre pour la saison , et son oreille croyait encore entendre ces applaudissemens qui faisaient retentir les voûtes de l'édifice pontifical , quand l'ouverture d'un autre théâtre particulier fut apnQaçée , à la Vigna de^ Mignanelli , villa charmante , mais
rations, sculpta les statues d'ornement, inventa les ma* chines, composa la musique, écrivit les paroles et bâtît la salle. »
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abandonnée, près de la porte du Peuple. La première représentation attira une assemblée dis^ tinguée ( sinon* par le rang) par tous les talens et tout le jugement que Rome pouvait o£Frîr. Le plus notable et le moins attendu des auditeurs , fut le cavalier Bernini lui-même qu'on voyait pompeusement assis au milieu du théâtre , entouré de Romanelli , Guido Ubaldo , Abbatini , Ottaviano Castellani , et de presque toute son école avec ses nombreux suivans. Après quelques momens d'attente , le signal ordinaire se fit entendre f le rideau se leva , et à la grande surprise et au plaisir plus grand encore des spectateurs , lo populaire Formica du carnaval s'avança pour dire le prologue, dans l'habit calabrois de Goviello , et jouant le rôle du directeur du théâtre. Il était suivi d'une foule de jeunes acteurs qui demandaient à grands cris le sujet de la pièce qu'ils devaient représenter. Les premiers gestes, les premiers mots napolitains de Goviello , jetèrent la salle entière dans des éclats de joie bruyante ; et le rire se tenant les côtés, se dédommagea librement de la contrainte où il avait été tenu si long-temps sur les bancs de la Fonderia. Quand le calme fut rétabli, Goviello commença le prologue (i) par l'explication qu'il fit
(i) Ces prologues étaient en prose.
à ses suivafis des raisons qui Tavaiènt engagé dans un amusement aussi frivole que celui, de louer la comédie. Après une description plaisante des ardeurs d'un été romain et de leurs effets ^ non^eulement sur le corps ^ mais sur l'esprit , il allait développant le plan et l'objet de la pièce , quand à la grande surprise de plusieurs et à la grande consternation de tous, en dictant les règles de la vraie comédie Italienne, Coviello cita comme fautes à éviter, comme ridicules propres à être baffoués, les scènes, les dialogues^ même le machinisme nouvdlement inventé du fameux théâtre du Vatican*
Passeri le peintre , ami et biographe de Sai-* Tator Rosa , dit qu'à cette attaque des plu s au-* dacieuses contre cet homme , décrit par lui comme « quel dragone^ custode vigilante degli arti Esperidi, » le dragon , vigilant gardien du jardin des Hespérides , c'est-à-dire , du pairannage , Passeri , dis-je , se leva de son siège , et tourna des yeux remplis de crainte sur le puissant tjran des arts. Mais la dignité et la prudence du Bernin ne lui permettaient pas de témoigner la plu»
légère émotion. Avec une indifférence apparente, affectant de ne point s'apercevoir de l'attaque i il écouta tranquillement la pièce jusqu'à la fin« Cependant son irritable protégé , le poète Ottaviano Castellani, n'imita point sa modération*
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Coûdamnéau silence par Texeoiple de son maître f il montra «a rage , suivant Passeri , « par de violens mouvemens de tête et des gestes mena» çans , » qui indiquaient un profond et amer sentiment de yengeance.
Le prologue étant fini , la comédie commença, et Ton vit paraître tous les anciens favoris des commedie del arte ; mais sans doute l'auditoire était trop raffiné, trop profondément imbu des fausses maximes des $eicenii$ti , pour goûter ce comique franc ; car JPasseri dit que t ce ne fut pas grand cho$e » ( non fu causa congidera-^ bile ) • Toutefois le prologue et la sortie contre Bernini et les drames du jour furent le sujet de toutes les conversations dan^ Rome ; et quoique l'un des prédicateurs à la mode , un jeune ecclésiastique , nommé Nicolas Mussi , eût pris 6ur kd la responsabilité de directeur du théâtre SI ignanelli , on sut bientôt que l'origine de tout , Tadministrateur 9 l'auteur , le décorateur et le principal acteur , n'était autre que le peintre de Prométhée , l'élégant improvisateur de la strada Babbuina. Mais tandis que quelques-uns applaudissaient à l'esprit , au courage du jeune artiste , et que d'autres blâmaient son insolente témérité 9 l'envie et l'amour - propre blessés dans la partie la plus sensible de leur être se préparaient i venger 9 par des moyens auxquels
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la basse médiooritéa toujours recours , l'injure que la vérité et le bon goût leur avaient faite. On annoorça la représentation d une comédie sur le théâtre du Palazzo Sforza , dans le Borgo Vecchio , sons la direction du poète Ottaviano Castellani , et la protection de son Mécène le cavaliere Bernini.
Le mot de l'énigme était connu de tout le monde , et le public préparé à être témoin de la vengeance la plus signalée qui ait jamais été prise d'un esprit indépendant qui osait, devançant son siècle, exposer les folies et les vices par lesquels il était dégradé. La salle était pleine long-temps avant l'ouverture ; ceux qui , peu de jours avant , riaient de si bon cœur avec le Coviello du théâtre Mignanelli y venaient rire d'aussi bon cœur de lui-^même : et sa présence, sur un siège apparent , ne mit aucun obstacle à leur bénévole intention.
Le prologue commença par une faible parodie de celui de Coviello. On y voyait une foule de personnes rassemblées pour entendre une comédie écrite ( da recitarsi ) ou à réciter; et pendant que l'on attendait celui qui devait lire la pièce , une espèce de magicien chiromante sortit de la foule , et proposa de dire les fortunes et la vie de ceux de la compagnie qui voudraient bien lui montrer leur main. Lsi
personne qui se présenta la première au sorcier avait l'apparence de Formica habillé et masqué comme Je Coviello du MîgnanellL Le chiromancien , après ^voir examiné les lignes de la main, iit une prétendue histoire de la yie de Salvator , dans laquelle ,les plus. grossières calomnies , entremêlées de faits vrais et connus, ne laissaiept aucuns doutes sur la personne à laquelle on les appliquait. Il prit pour ba^e ,1a naissance obscure de Salvator , la misère , les infortunes de ^a première jeunesse , son indigence .et ses efforts infructueux à Rome , ses aventures parmi les bandits des Abruzzes ; et greffa sur ce canevas les folies , les vices , les crimes les plus dégradans , jusqu'à ce qu'enfin , entraîné par une rage insatiable de vengeapce , et stimulé par la froideur méprisante des spectateurs , il tourpa tout à coup ses injures contre la profession qui admettait de tels membres dans son ( sein. Comme l'assemblée était principalement composée d'artistes et de vtnfuo^c.éminens, cette tirade fut Je signal d'upe manifestation non équivoque de colère et d'indignation 5 tous les spectateurs se levèrent à la fois et quittèrent la salle. Même Bernini et Romanelli furent obligés de suivre l'exemple général ,. de peur qu'on ne les crût complices de Castellani , qui supplia vainement les auditeurs de revenir , les I. i5
assurant qu'il n'aTait pas eu la pensée d'offenser Tart en général , mais que ses attaques étaient dirigées contre un seul individu qui le desho^ norait. Personne ne ^'arrêta pour entendre ses excuses , et il resta seul sur son théâtre avant que la pièce qui devait suivre ce prologue impertinent eût commencé.
Une violente cabale contre Salvator fut la conséquence de ces infâmes calomnies , que ses amis désignent comme « cose improprie y mendaci ed imposture » des mensonges scandaleux.
Les ennemis de ce jeune artiste ( et il comptait parmi eux tous ceux dont les prétentions n'étaient pas à l'épreuve de sa sagacité ) se pressèrent sous l'étendard du calomnieux Castellani; tandis qu'un petit nombre de gens distingués par l'esprit , le jugement , Du l'indépendance de caractère , devinrent les partisans d'un homme dont le génie , en dépit de tous les obstacles , prenait alors son niveau.
Salvator, qui bien rarement montra de la discrétion dans sa conduite , eut cependant, en cette occasion , autant de prudence que de dignité. L'attaque et le caractère d'un misérable poète à gages étaient au-dessous de son attention ou de son ressentiment , et il sut se venger de ses calomniateurs en prenant , dès ce moment ,
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un rang plus élevé dans le monde , soit comme particulier , soit comme peintre , qu'il n'avait pu le faire jusqu'alors par la fatalité des circonstances.
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