‹ Mémoires sur la vie et le siècle de Salvator RosaChapitre 20 sur 21 · MONGEZ · texte numérisé non relu

MONGEZ

l'on ne voit de teintes claires que sur Técoice argentée da chêne entr'ouvert qui forme le plan avancé , paraissent le refuge du formidable bri-ganddont la figure hardie et insouciante, avec ses habits et ses armes bizarres^ fixe les regards plus que toutes les beautés agrestes qut l'entourent- La longue ligne du chemin pierreux 9 taillé dans ces masses de rochers suspendues sur des abîmes ^ est le défilé où le bra?e chevalier , marchant à quelque entreprise généreuse ^ est surpris par les brigands sans pitié j ou par l'orage qui menace de l'exterminer à chaque pas de sop cheval effrayé. Le voyageur harassé » le marin naufragé , sont des images qui touchent le cœur , et donnent au site inanimé une ao* tion morale et intéressante.

Ces aspects effrayans et terribles , mêlés à ces vues de la société ^ cachaient toujours une arrière pensée qui , si elle ne frappait point immédiatement le spectateur , travaillait indirectement sur son esprit Le grand nombre , en regardant les ouvrages de Salvator, sentait quelque chose dont il ne pouvait se rendre cotnpte. Le petit nombre s'enthousiasmait pour des peintures qui donnaient des sensations , quoique des sensations de terreur ; et le public , idolâtre de l'originalité et porté vers tout ce qui excite l'imagination , ne se lassait jamais de produc*

M SALVATOR KOSA. '^a45

tioni( qui réyeillaieut si pui^sammeiit toute& les sympdthieci.

Quapd des groupes de Romains des classes subalternes parcouraiept la rotonde sacrée du Panthéon , pendant les fêtes de $an Gimanm Decollato y murmurant tout bas leurs critiques' oaives , après s'être demandé les uns aux autres : f Ayexrvoua vu le Titien j^ le Çorrég^ ^ le f^eranè^e qu le Parmesan ? » ila ne manquaient jamais d'ajouter : « 0t nçtre signor Salvator? * car notre signor Salvator ne craignait pas la comparaison avec les Titien , les Guide , les Guèrchin , ni aucun autre maître.

La vénération populaire qui avait donné à Rosa le titre de signor , et les exclamations ^ flatteuses qu'attiraient ses tableaux quand ils étaient exposés au Panthéon , « choquaient plus d'un homme considérable , « dît Passeri ; » et les applaudissemens enthousiastes de ses admi* rateurs ne faisaient qu'augmenter )a masse d'envie qu'il avait déjà excitée , quoique }e pauvre seigneur fût très •» innocent de tout cela (i). « Ce titre de il signor , «donné à Rosa

li n i 1 ) «1 « u t

(i) En parlant des trois paysagistes €élèbr«s du 17* siècle, Lanzi dit que la Bûod« exaltait altero atiy émeut Claude Lorrain > Gaspard Poussin et Salvator Rosa, mais

par le peuple romain , fut le seul qu'il reçfrt jamais. L'aristocratie de la nature avait été reconnue par ses simples enfans ; et les lettres de noblesse qu'elle avait conférées furent considérées comme donnant un droit légitime au respect et à l'estime.

Salvator ne fréquentant point leLorràin nison émule, et évitant la société d'hommes que léurg caractères grossiers et rustiques ( i ) rendaient , tnalgré leurs talens , tout-à-fait opposés à ses habitudes et à ses goûts , resta , par rap-

<lu'au commencement du 18* Rosa était le plus, en vogue « il pià acclamato. » ,

(1) Claude Lorrain, son art excepté, resta toujours ( même à l'époque de sa plus brillante renommée) aussi simple , aussi stupide que quand il faisait la cuisine et broyait les couleurs de Tassi. Son esprit ressemblait à un espace noir à travers lequel, par une ouverture accidentelle , pénètre un rayon de lumière.

Son ami, Gaspard Poussin, qui se servait, sans le posse-* der,du]savoir de son premier maître, était un homme simple et ignorant qui n'était propre à rien hors de son atelier, si ce n'est à la chasse , à laquelle il se livra avec une ar-. deur tellement inconsidérée qu'elle lui causa une complication de maladies qui l'emportèrent au plus fort de let succë*.

DE SALYAXOR ROSA. 2^']

port à ceux de sa profession , entièrement isolé.

« Au milieu d'eux ^ sans être l'un d'eux j

» plongé dans des pensées qui n'étaient point leurs 9 pensées , » ^ :

et aussi singulier par sa manière de vivre que par l'originalité hardie de ses ouvrages;

Stoïcien par principe » mais voluptueux par tempérament , Salvator tâchait de <;oncilier des opinions et des penchans sr discordans. A peine échappé à la pénurie , même au besoin absolu , il commençait déjà à trouver

« Le super fluj chose très-nécessaire. »

Son costume devint aussi remarquable par son élégance recherchée, que par son éloignen^ent calculé du clinquant de ce siècle d'ostentation (i). «Il faisait beau le voir (dit son ami Baldinucci ) passer le long des rues de Rome avec un certain air de dignité , suivi d'un domestique^et portant une épéeàpoignée d'argent ; tous ceux qui le rencontraient lui faisant pas«-

( i) « Vestivat gallante , ma non ^lla corteggiana ; sanza ^ala superfluità. ».

j)48 TIE ET SliCLE

«âge* > Les nombreux portraits qu*il a faits de lui-même , et la description que^ses biographes contemporains donnent de sa personne , prouvent que la vanité qu'il pouvait avoir sous ce rapport était assez fondée ; et que , quand il n'eût été bon à rien autre , il aurait toujours été bon à peindre.

Une figure aussi remarquable , un caractère aiissi ardent , et des passions que le temps même ne put jamais 6id>)uguër , joints à une imagination qui prêtait son charme aux plus simples objets des sens, devaient naturellement, surtout à cette époque de sa vie , et dans un pays où Tarnour est l'affaire de tous les âges , de tous les rangs , le jeter dans de dangereus: Uens ; et il paraît qu'il y apporta plus de dévouement , de sincérité et de loyauté qu'il n'en trouva (ij dans celles qui les lui imposaient.

Une cantate qu'il écrivit en ce temps , et dont son ami Cesti fit la musique, fait penser qu'il était alors l'être le plus malheureux et le plus méconti^nt de son sort. Toutes ses poésies lyri-

(i) Une de ses plus belles cantates ^ sauvée de Toubli par Burney, est une preuve de cette assertion. C'est un serment de fidélité à sa maîtresse , en dépit des changemens que le temps pourrait amener ; et si la dernière

DE SALTATOI BOSA. ^9

ques (dit l'élégant auteur qui les a fait connaître au public anglais), t Toutes ses poésies lyriques, sont des plaintes de ses maîtresses ou du genre humain. Mais dans la cinquième , il regarde ses afflictions comme aussi innombrables que les étoiles du firmament , et fait Taveu mélancolique que , dans les six lustres qu'il ayait tu passer, il n'avait pu compter un heureux jour. « Cette tristesse querelleuse, inséparable du tempérament particulier aux hommes de génie , temrpérament si prompt à sentie et à souffrir, donnait au caractère de Salvator un charmé puissant ; et ses éclairs de gaité , ses fines plaisanteries, ses peintures comiques des rijlicules et des vices de la société , en augmentaient beau^ coup refiet* Tandis que ses cantates pathétiques et leur musique plaintive tiraient des larmes dea

■■^"^^•"""•-^^■^W^»*^»*— "»*^"»*'^iV^^>*"^»<-^^"»i»^""*'""«»-"-^»W««'"^"«~'^"»l^»»"

stanca est un concetto , c'est assurément le plus joli dont poëte italien se soit jamais rendu coupable.

(c £ se la natura a^ara

Del w,p mortel tesoro

Pi que3to crii% mai 1« rubasse 1* orp

Povero ma contento

Lo yedrò bianco

£ 1' amerò d' argento, v

( Canute f^ll, mise m musique par luigi Rossi. )

250 VIE ET 81ÌCLE

plus beaux yeux de Rome^ les graves, puissans et vénérables signori du conclave ne dédaignaient pas de solliciter leur admission dans les conversazioni An soir de la Yia Babbuina^ où la muse comique présidait seule. Là , sous le masque de la naïveté nationale, et déguisées par un dialecte rustique , une gesticulation risible , il faisait passer avec impunité des vérités plus périlleuses que la traduction de quelques pages de Lucrèce , pour laquelle un protégé du grand duc Médicis fut en ce même moment emprisonné par l'inquisition.

La manière de cet improìDisatoreÌLZxàìj comme ses historiens et la tradition nous la représentent, n'était pas moins singulière et moins séduisante que les sujets qui Tinspiraient. Le salon dans lequel il recevait sa société , était d'une simplicité calculée. Les murs , tendus de tapisseries fanées, n'offraient aucuns de &t^ beaux tableaux qui auraient pu détourner l'attention de l'acteur pour la porter sur ses ouvi'ages. Quelques rangs de sièges composaient tout l'ameublement, et ils étaient occupés de très abonne heure par des auditeurs impatiens et choisis , invités par lui-même ou présentés par ses amis. Quand la compagnie était rassemblée , Salvator paraissait dans le cercle, mais plutôt comme un hôte que comme celui qui devait occuper la

DE SALVATOR ROSA. â5l

scène , jusqu'à Tiostant où quelqu'un exprimant ]e désir de l'entendre réciter ou improyiser, provoquait des acclamations générales de prières. Une partie de sa coquetterie consistait à exiger de grandes sollicitations; et quand à la fin il consentait, il se levait d'un air timide, et s'avançait avec son luth ou un rouleau de papier contenant les principaux chefs de son sujet.

Après un peu d'hésitation gracieuse, quelques accords préludans, ou un léger A^m / pour éclaircir sa voix grave et pleine , la scène changeait ; l'élégant , le sublime Salvator disparaissait , et il était remplacé par le gesticulant j le grimaçant Côviello qui, long-temps avant de parler, excitait de tels éclats de ^gaité < con le più ridicobse smorfie al suo modo napolitano » (i ) , que les plus sérieux des spectateurs étaient prêts d'étouffer. ^ Quand l'adroit improvisateur avait ainsi monté ses auditeurs à un certain degré d'exaltation , et les avait préparés à recevoir en riant tout ce qu'il prendrait fantaisie de hasarder, il s'arrêtait tout court , et s'écriait avec beaucoup d'énergie dans le vrai patois napolitain du Largo di Castello :

(i) «Avec les plus plaisantes contorsions à sa manière napolitaine. »

â5a VIE ET SliOLE

aSiente ckuto vkj auzza gU uacci (i).» Fuis il commeoçait à réciter. Quelles que fussent les fautes deses compositions (dit l'un de ses biogra* phes ), il était impossible de les apercevoir tant qu'il les récitait ; et leur charme ne pouvait être compris par ceux qui ne les entendaient pas de sa bouche. Quand on publia ^ après sa mort , quelquesHins de ses ouvrages ^ on pensa qu'ils perdraient beaucoup de leur mérite , parce que son génie abondant et plein d'ardeur, riche de sa fertilité naturelle » dédaignait les artifices de l'art , comme assujétissant le talent à des règles serviles. Cependant le contraire arriva ; car ses œuvres excitèrent une grande admiration (2).

A une soif de louanges qu'aucun applaudissement ne poQvait satisfaire complètement, Salvator unissait une vivacité de perception qui lui faisait craindre de déplaire au moment même

(1) Idiome napolitaîo , qui signifie littéralement : Efeilles-Tous et outrez les yeux.

(a) Ce passage et plusieurs autres dans les yies diverses et même contradictoires de Salvator , prouvent que st^ ouvrages récités contenaient les élémens de ses satires. Il y est dit que Ton prenait de ces vers récités « infinite copie a penna che subito sparsero per tutta t' Italia » ( quantité de copies manuscrites qui se répandaient prompCement par toute ritalie ).

DB SALVATOR ROSA. â55

OÙ il róussissait le mieux* Une lèvre allongée , ou une légère toux d'impatience , le troublait ^ lui ôtaît toute présence d'esprit, et )u^u'à la puissance de cacher sa mortification. Quand il s'apercevait que quelques saillies spirituelles avaient manqué leur e£fet, que quelque pointe épigrammatique avait échappé à l'attention des auditeurs ; il disait à ses amis particuliers, après queles étrangers étaient partis (i) : « Quelle folie de perdre mon temps et mes talens en récitant pour ces bêtes de somme qui ne sentent rien , et ont juste assez d'intelligence pour comprendre lesballades chàntéesparles aveugles des rues» (â). Tel est l'empire qu'un amour insatiable < de la gloire peut avoir même sur l'esprit le plus élevé. Pendant que l'esprit de Salvator demandait un public , des auditeurs , pour les faire jouir de ses rares talens littéraires, son cœur ardent et sensible , et ses goûts raffinés avaient d'autres besoins plus difficiles à satisfaire. Dans la foule

(i) Dans soQ patois napolitain, auquelil recourait toujours quand il était fortement ému.

(a) Ces aveugles dont il parlait hantent encore les rues d^Italie , au grand plaisir des étrangers. Ce sont des bandes de musiciens ambalans , tous aveugleSé Celle qui existe actuellement à Bologne est excellente.

de ceux qui accouraient à ses conversations pour y être amusés , il s'en trouvait quelques-uns qui préféraient les discours originaux et intéressans de rhomme aux récits de l'improvisateur; et Salvator Rosa eut alors le bonheur de s'entourer d'une petite troupe d'amis qu'il conserva toute sa vie , et dont les habitudes, les vues, les occupations coïncidaient avjsc les siennes , et fondaient leur amitié sur la base la plus solide , la sympathie et l'égalité.

Carlo Rossi parait le premier dans cette troupe choisie. C'était un citoyen romain digne des meilleurs jours de Rome , un vrai banquier italien du temps des Médicis , un littérateur d'un savoir peu commun , bon juge des vers s'il n'en écrivait pas, et protecteur éclairé : riche et plein d'amour pour les arts , il se reposait par de nobles amusemens des fatigues de son comptoir , qu'à l'exemple de l'ancien Corne de Médicis il dirigeait lui-même pendant la journée. Il cultivait la musique avec tant de succès, qu'après son frère , le célèbre compositeur Luigi Rossi , il était regardé comme le meilleur joueur de harpe d'Italie , dans ce temps où ce gracieux instrument était plus à la mode qu'il ne l'a été depuis. Carlo Rossi avait recherché Salva.tor à cause de son talent , que ses l>eaux paysages exposés au Panthéon lui firent connaître et

admirer. Mais il découvrit bientôt, dans l'homme qu'il n'avait recherché que comme un artiste fait pour embellir ses nobles galeries , tous les prin-* cipes , toutes les connaissances , tous les goûts qu'il désirait dans l'ami de ses heures d'intimité. Le banquier et le peintre , l'homme d'affaire et l'homme de génie devinrent in^arables. Souvent l'amitié de Carlo Rossi se mit entre Salvator et la ruine que lui préparaient ses ennemis. Les conseils de cet ami étaient seuls capables de calmer les inquiétudes d'un esprit trop fier, qui peq)étuellement plongeaient son infortuné possesseur dans de nouvelles difficultés. Ce fut pour Carlo Rossi que Salvator travailla le mieux et le plus ; ses consolations l'aidèrent à supporter la vie , et il lui rendit les derniers honneurs à sa mort. La petite chapelle à gauche dans la chiesa di Santa Maria del Monte Santo^ à Rome, est un monument par lequel le premier citoyen de l'Italie , au 1 7* siècle , honora la mémoire du premier de ses artistes (1).

(i) Les Rossi étaient d'origine napolitaine , mais naturalisés citoyens romains. A peu près vers ce temps(i64o), Luigi' Rossi jouissait d'une grande célébrité pour ses canzonetti et son opéra de Giuseppe figlio di Giacobbe qui existait encore vers la fin du siècle dernier. Quelques-

jsSfG yi£ ET SIÈCLE

Le comte Ugo MaiSèi de Volterra était aussi de cette petite société , lui dont le nom rappelait cette famille si distinguée qui , pendant deux siècles , illustra lltalie par son goût et son érudition héréditaire (i). On y voyait encore le savant Battista Ricciardi de l'université de Pise» dont la corre^ndance avec Salvator Rosa a montré des sentimens si généreux » si nobles , qu'ils suffiraient eux seuls pour disculper son illustre ami des calomnies dans lesquelles l'esprit de parti a noirci son caractère.

uns de ses motets conservés dans la eoUection de Christ^ Charch sont esthnès presqu*à l'égal de cens de Captila* Les paroles de la cansonetta qui commence ainsi :

« û| che la notte del sîlenzia amica , »

et d^une autre appelée la Fortune , sont supposées àt Salvator Rosa.

Carlo Rossi était en même temps négociant et banquier y et l'un des plus riòhes et des plus considérables d'Italie.

(i) UgoMaffei fut ensuite chargé d'affaires de France à Rome où il éleva son célèbre neveu Paul Alexandre M affei, l'un des hommes les plus instruits de son temps, et l'auteur de quelques ouvrages ingénieux. La Mérope de Scipio Maffei excita la |alousie de Voltaire : elle était la seule tragédie célèbre qui existât en Italie près de cent ans avant celles d'Alfieri.

Dfi SALYÀTOR ROSA. 267

Parmi les intiaits de Salvator ^ on comptait le critique candide Passeri > pltas connu per ea piété que par ses tabfeaux , quoique disciple du Bominiquin ; Fftnceseo Redi ^ Tun des phiSi cé« lèbres littérateurs de Tépoque; Fra Aegineldo Sgandiatisti I de Tordre des fières prêcheurs > élégant prédicateur et bon poète latin , tou- }oursaanuËié t amico intritiM$oo, l'ami intime^ de Salvator ; le spir^uel et hs^ile Padre Oliva ^ général des jésuites ; Bakiinucci , peintre et kia-* graphe d^ peintres , et 1^ brillant et Méompli due de Salviati (i), celui qui donaïaà Salvator le titre si bie^ mérité de . . • ' '

t Famoso pktore delle cose moradi. »

Tels étaient les hommes qui formaient la société particulière de Salvator Rosa, et parta-

(i) La famille Salviati est' des plus distîn^ées en Toscane. Outre son célèbre cardinal , lequel , comme grand prieur de Rome, et admirai de l'ordre de Malte, se rendit si formidable aux Ottomans, elle a produit plusieurs auttes perBoonages remarquables, et, parmi ceuxeî, ce leuile Salviati > qui devînt tellement épris d'un tableau que Salvator avait peint pour le signor Francesco Cordini de Florence ( la Philosophie préseutant un iniroìr

â58 YIB ET SIECLE

geaient les orgies de cet homme, que la calomnie représentait livré à la plus vile débauche, do.nt il est dit encore à présent qu'il vivait exclusivement avee la populeuse du Transtenere.

^ Le talent musical du compositeur dé plusieurs de ses meilleures cantates , attirait de plus : au<tour de lui les plus grands maîtres de ce siècle , où la musique commença à prendre le pas sur tous les autres arts. Gesti (i)\ Legrenze,. Cavalli , Ferrari , .Luigi Rossi, et Giacomo Garissiini, étaient non-séulement habitués de la maison de Salvator , mais s'empressaient tous à Tenvi à mettre ses vers en musique ; et cela dans le moment même où le poète satirique lançait ses traits contre leur profession, quelquefois avec

à la Nature ) , qu'il en fît le sujet d'une ode commençant par ces mots :

<c Quel gelida pianeta « €he di luce non sua vaga risplende, ecc. »

(i) Le père Marc Antonio Cesti de Volterra était un frère rtiineur conventuel , pieux ecclésiastique , et l'un des compositeurs le plus en vogue dans ce temps. Il donna son premier opéra, uVOrontean^ au théâtre italien en 1649, et, pendant plus de trente ans, cet. ouvrage resta le plus

DE SAITATOR ROSA. 2 5^

la coDcision nerreuse de Juvénal ^ d'autrefois avec la sévérité attique de Lucien. Observant les mœurs de ce siècle, dans lequel il regardait comme une l^oate d'être, né, avec la profonde philosophie, qui distingue tout ce qu'il a pensé ou produit, Salvator vit que l'Eglise visait à faire un monopole de la musique comme elle en ayait fait un jadis de la peinture,, et arriverait enfin à dégrader cet art de même que l'autre ^ en l'appliquant aux fiûs les plus dangereuses. Les premiers chanteurs et cantatrices se trouvaient alors dans les monastère»; Rome entière courait au Spirito Santo entendre la sœur Véronique, et le? émotions que cette charmante religieuse excitait dans sq% auditeurs

remarquable dans son genre. En 1660 « ce père était en*' core premier tenore de la chs^elle du pape. II n'existe qu'une seule scène de son opéra,. trouvée par Bumey dans un livre manuscrit de Salvator Rosa, en 1777. Passeri dit de ce compositeur : « Cosi celebre per la sua abi^ lità nel canto e ne^ componimenti ».

Cavalli et Ferrari comp/)saient aussi en ce même moment des opéra à Venise et à Bologne pour les théâtres particuliers de Rome, aucunthéâtre public n'y ayant été souffert avant 1671, où Ton en ouvrit un dans la Torre della Nona, On peut ajouter à ces musiciens du 17* siècle Monte Verde, Sacrati et Cignali.

n'appartenaient peut-être pas toutes au ciel (1). Ce fut dans les palais des « Porporati » que la première musique drstmàtique se fit entendre ; mais ces compositions n'ayaieMaucude ressemblance avec l'opéra moderne (2) , qnr leur a Sucédé maintenant au théâtre de Y Argentina^ et le chœur de la chapelle pontificale , ( qui donnait le ton musical à toutes les églises de la chrétienté, en même temps qu'il absorbait toutes les faveurs de son gouverneméat^ sJ>anr

^•«•l^l*ii**lMiaMH*^-«*«i«*««ii**«M«ii«MW«MMH«*«^MÌBi4MNM^WMi^^

(1) Ëveljn parle de cette religieuse ^ qu'il était du bon ton d'aller entendre quand il était à Rome.

(2) lepreo&ier drame lyrique régulier toi jodé dans iin de ces palais à Rome^en i632, trois ans avant la première arrivée de Salvator en cette ville. Cette pièce, nommée «// ritomo d'Angelica nella India » , était de la composition du musicien fovori de ce temps , CSgnanl. On jouait dé^à alors des opéra sur les théâtres publies de Venise et deïolôgne.

11 est curieux de remarquer que les înstrumens qui composaient l'orchestre séculier d'Italie en ce temps, étaient l'orgue, la viole, la basse de viole, la harpe, le luth, la guitare, l'épinette , le clavecin , le théorbe et la trompette; tandis que la musique de Louis XIII et de Louis XIT consistait seuletnent en voingt-qùatre violons toas d'une file • , encore étaient-îts importés d'Italte. Le premier et le plus distingué parmi eux fut Bafptiste Lutli , que Marie de Médicis amena de Florence, quand il n'avait que quatorze ans. De simple violon , il devint le créateur de

doûnânt par degrés pour de savantes combioaisons , cette solennelle et touchante simplicité , si bien appropriée aux fins d'une dévotion passionnée, cherchait à attacher le goût de l'amateur tout en excitant l'enthousiasme du dévot.

Tapdis que la musique d'égUA prenait un caractère efféminé, ieft palais des grands se remplissaient des plus indignes sujets qu'offrait l'art musical en hommes et en femmes (i). Le génie

Topera français 9 et le'^modéle sur lequel Gampra , Destouehes et d'autres compositeurs fondèrent leurs braUlantes monotonies. A la> même époque, en Angleterre, la musique de Tallîs et de Bird était rejetée comme profane , et remplacée' par ces pieuses discordances

» Que des poumons enthousiastes poussent laborieusement » en tes faisant passer par un nez sonore,

Vincenzio Galileo, père du célèbre astronome, dit toutefois, dans un dialogue sur la musique, que les meilleures lyres se faisaient pour l'Angleterre.

(1) A II principe in cercar questa canaglia ,

» Scandalo della corte e de' palazzi, ecc., ecc. »

{S, Rosa y Satira prima,)

hSa VIE ET WÈCLE

des compositeurs lesplus admirables était alors, comme à présent , moins prisé et moins récompensé que les voix qui exécutaient leurs ouvrages (i) , et la licence des mœurs des chanteurs publics en Italie , ne les empêchait point d'être admis dans les familles les plus respectables de ce pays. Ce fut cette honteuse dépravation , et la dégénératîon visible de la musique ecclésiastique, sur lesquelles Salvator tomba avec une sévérité presque puritaine , à peine surpassée par les anathèmes de Calvin , ou les invectives d'Érasme. Il attaqua (â) le style de chant adopté

(i) « Chiama in Roma più gento alla sua audienza L* arpa d* una Licifca cantatrice Che la campana della sapienza. »

( IBid. )

De nos Jours , quelle dîfiférence entre la rémunération d'une Catalani et d'un Rossini I

(a) « Voyez la première satyre depuis ces mots : « Che scandalo è il smtir^ » jusqu'à ceux-ci : « E gighe e sarabande alla distesa, »dont les lignes suivantes sont une traduction très-impoëtique : oO scandale ! entendre une troupe mercenaire élever dans le temple sacré des voix profanes ! On monte à la sainte tribune , la musique mondaine à. la main; l'on chante les louanges de Di^u sur des airs de bacchanales , hurlant une messe ou des vêpres, aboyant des allé^ luta , et braillant les pater et les gloria, — En ces lieux où

DE SALYATOR ROSA. â63

dans la chapelle pontificale. Il attaqua les vices d'une profession qui devenait Tobjet spécial , exclusif, de la protection des princes du. conclave; et quoique ses efforts pour exciter à la réforme de ces abus se renfermassent dans ses vers récités , et l'expression franche de ses opinion^ , expression qu'il n'était pas en son pouvoir de réprimer , ses Philippiques augmentèrent encore le nombre de ses ennemis , et plus peut-

]es jeux des pécheurs devraient répandre les larmes de la repentance , et les cœurs coupables implorer le retour de la grâce divine , le pénitent dilettante , tout oreille , cherche les fautes du ténor ^ les beautés de la basse-taille ; et des trilles ou des cadences discordantes ou harmonieuses, bercent ou révoltent des esprits partagés. — Les. sanctuaires ressemblent maintenant à des temples grossiers du dieu de la vendange; à l'arche de Noé^ ou plus d'un animal immonde souille les saints parvis* Le miserere devient une chaconne , et c'est au son d'une gigue que les âmes sont conduites vers le ciel. *

* Dans l'original il est dit :

« Cantali su la ciaccona il miserere , E con stilo da farza e da commedia £ gighe e sarabande alla distesa. »

( Traduit sur la traduction en vers afiglaìs. )

â64 vos ET ftIBGIE

être que ne l'eût fait uae attaque «ODtre là religion elle-tnême ( i ).

Cependant ton» les chanteurs romains , leurs patrons et leurs partisans déclarèrent la guerre au satyrique , tandis que les grands eomposileurs , aussi distingués par leur génie que par la pureté de leurs mœurs ^ se rangèrent autour de lui. L*album mwrical de Salvator, apporté un siècle après sa mort en Angleterre ^ ( où l'on a toujours rendu justice à ses mérites , et sympathisé avec son génie, ) est une preuve qu'il n'offensa que ceux dont l'inimitié était un honneur (a).

(i) « Cependant Salvator ne fut pas le ieul à censurer le9 moeurs des ntusiciens. Elles sotit attaquées absolument à sa manière dans les t Discorsi di musica» di Vincendo Chiapelloni (publiés à Rome en 1668). Ces dernières diatribes étaient prononcées par l'auteur dans une académie deihUNque , de même que Salvator récita chez lui sa Musica. « Et pour dire le vrai , « dit Zeno , «leur immoralité méritait autant d'être corrigée que leur musique, »

(2) « Parmi la musique manuscrite achetée à Rome en 1770, ce qui me paraît le plus excellent est le livre du peintre Salvator Rosa, dans le^^ se trouvent ses airs et cantates mis en musique par Garrissimi , Gesti , Luigi Rossi, Cavalli, Legrenze, Capellino, Pasqualini et Randelli , dont les paroles sont transcrites par l'illustre auteur

DE SAIYATOa MOèA. Jl65 .

Parmi les autres personnages distingués que la réputation poétique de Salvator Rosa attirait aux conversaziani de la via Babbuina, on compte le Ytoérable Carpina , noble Romain du plus haut rang, et Tun des plus notables protecteurs des arts à cette époque. S était vieux et aveugle ^ et n'avait jamais pu voir aucun des tableaux de Salvator^ mais il.s'était pris d'un tel amour pour 45on caractère et ceux de ses talens que les sens qui lui restaient lui permettaient d'apprécier , qu'il désira léguer à sa postérité quelque ouvrage du peintre-poète. Déjà sur le bord de sa tombe , il commanda un tableau d'une grande dimensioti

luHBiêrae. Ce livre a été acheté à la petite fille deSalyator Ròsa y qui occupait encore la maison où son grand père Técttt et mourut. L'écriture a été recatmue en la cçmparant avec ses lettres et ses satyres, dont les originaux» écrits de sa main , sont conseryés dans sa famille. Les historiens de la poésie italienne ^ quoiqu'ils citent souvent SaWator comme poète satyrique^ ne font aucune mention de ses œurres tyriques , qui semblent leur être inconnues ; et comnfle ce livre est non-seulement curieux pour la musique 5 mais pour les vers , J'offrirai à mes lacteurs quelqi^es détails sur son contenu 9 etc. f^ D'autres airs détachés par Luigi et Legrenze , paroles de Salvator , remplissent ce volume» qui ne présente rien de plus curieux que les compositions musicales et poétiques de Rosa.» — Bist, de la musique du docteur Bumey,

. 206 VIE ET SïkCLt

à l'artiste, son ami , en lui laissant* le choix du sujet. Il choisit une bataille , et ce morceau ( le premier grand tableau historique commandé à Salvator ) fut cet ouvrage célèbre , dans» lequel Borgognone disait, qu'il avait déjà acquis tous les principes ,1e jugement, le goût, l'exécution » exigés pour ce genre particulier et difficile où lui-même excella parla suite (i).

A peu près en ce temps, Carlo Rossi com-

(i) «Jacques Courtois ^ dit le Bourguignon, du lieu de sa naissance , était un soldat de fortune qui se pas*^ sionna pour la peinture pendant ses campagnes en Italie. La bataille de Constantin au Vatican , fixa d'abord , à ce qu'on dit, son attention, et décida sa vocation. Il échangea son épée contre un pinceau, et alla étudier dans les principales villes d'Italie. Mais une malheureuse affaire d'amour l'obligeant de se réfugier dans le sanctuaire de l'Eglise, il prit l'habit de Jésuite à Rome, où il continua jusqu'en 1676 à prier et à peindre ces batailles , dans lesquelles il* croyait combattre encore, et à les peindre avec tant de vie et de feu , que ( suivant l'un des historiens de ses ouvrages , ) « sembrava di vedere il coraggio che Combatte per l'onore e per la vita ; e di udirvi il suono delle trombette l'annitrire de' cavalli e le strida di che cadde. » — On croyait voir le courage combattant pour l'honneur et la vie ; oh croyait entendre le son des trompettes , le hennissement des chevaux , les cris des mou* rans. »

manda un tableau d'histoire à Salvator, qui demanda à choisir lui-même son sujet , et produisit t sa Sorcière. » Suivant son propre témoignage , il ne reçut , pour cet ouvrage , que quinze doublons. Plus tard , on en offrit à Rossi quatre cents écus ; et Salvator dit, dans une lettre à son ami Ricciardi , en parlant de ce fait: «j'ai prédit que lorsque je ne serais plus , il en vaudrait deux mille. » Carlo Rossi fut probablement de la inême opinion , car pour distinguer ce tableau de tous les autres dans sa galerie , ( alors Tune des premières d'Italie , ) il le tenait caché sous un rideau de soie. La curiosité qu'il inspirait était insatiable (i).

Pendant que Salvator était occupé d'un sujet si conforme à son imagination sauvage et sombre , il parait qu'il écrivait ce qu'il peignait , et peignait ce qu'il écrivait, car son « enchantement i^ , ce morceau si poétique , mis en musique par Cesti , date de cette époque (2). Cette singulière

(1) Salyator, en décrivant ce tableau dans utie de ces lettres, dit : a II a deux bracete et un quart de large sur une et demie de haut. Son prix était de quinze doublons quand il a été fait il y a yingt ans. »

Ce tableau est maintenant dans -le palais des Conserva^ teurs au Capitole. — Voy. VAppendix,

(2) Le docteur Burney pense que son Enchantement {In^

â€8 VIE ET 6IÌCLE

production est , dit-oa , « le plus heureux échantillon de la force dlmagioation qui règne dans ses poésies. « C'est un£ncharuement^ un charme^ que fait un être égaré par Tamour et la yengeance. On y trouve de grands traits de ressemblance avec les conjurations dô THécate de Shakspeare (i) ; et ces traits assioiilent aosri

cantazione ) , a donné l'idée de la célèbre cantate de Purcell^ qui commence ainsi :

« Bj thecroakingof the toad. » '

( Par h coiusempni des erapaudi* )

Cette ressemblance est si frappante que l'on serait tenté de croire que l'une est une imitation de l'autre ^ s'il n'ctuit pas peu probable que Salrator connût les ouvrages de Shakspeare. Pour celle qui, de même qu'Audrey peut remercier les Dieuo} de ne l'avoir pas créée poète $ essayer de traduire Y enchantement de Salvator serait un sacrilège! Cette traduction conriendrait bien mieux au conjurateur de Vesprlt mystérieux de Manfred, à celai ^i créa tant de scènes dignes du pinceau de Salvator.

Air incanto , ali* incanto !

. E chi non mosse il ciel > move Acheronte !

Io Yo magici modi Tentar profiine note ,

Erbe dÌTerac e nodi Ciò che arrestar può le celeste rode«

DE «ALYATOU ROSA. 369

le géûie de ce Biron de la peinture avec celui du Salvate» de la^oésie. Le caractère dîstinctîf

• Ma^ circole ,

Onde gelide ,

Péaci varii ,

Acque chimiche ,

Meri baleami

MiftepolTeri,

Pietre mistiche ,

Serpi e nottole ,

Sangui putridi ,

Molli viscere y

Secche mammie ,

Ossa e vermini Suffamigiì eh' anne^iscan» , Voci orribile che apayentino, Linfe torbide eh* avvelenino , StiDe fetide che corrompino , Che offuachiiio^ .

Che gelino , Che guastino,

• Ch'ancidano.

Che vincano V onde «tigie. *

In que&t' atra caverna , Ove non giunse mai raggio di sole , Daìlie tartaree scuole Trarrò la turba inferna , * Farò che un nero ^rto , Àrda un cipresso , un mirto , E mentre a poco a poco Vi struggerò T imago sua di cera , Farò che a ignoto fuocc Sua viva imago pera , E quando arde la finta , arde la vera. »

270 yiE ET BlkCtE

de Tesprit du premier tenait éminemment de^ l'inspiratian septentrionale ; et tellement , que les ultras d'Italie le dévouent maintenant à l'anathëme 9 en le mettant ai; premier rang des romantiques , avec ces hommes qu'il est séditieux de louer, Boccace et TArioste.

Le merveilleux que Salvator aimait à employer et dans ses tableaux et dans ses poésies était principalement tiré de cette sombre Mythologie qui inspira Shakspeare , et fait le charme d'Ossian. Son talent créateur et. original repoussait avec dégoût les images usées des mythologies païenne et chrétienne, ces * Séraphins aux regards célestes , et ces Amours aux sourires malins , ces dieux en fureur et ces martyrs agonisans. Quand des circonstances impérieuses le forçaient à choisir un sujet de l'un ou l'autre de ces systèmes , il préférait à tou^ , « Saiil et la sorcière d'Endor. » Le supplice de Promét,hé^ (où se cache une philosophie profonde) , et la révolte des géans , dogme qui dans toutes les religions s'applique à un fait physique , évident aux yeux de tous les peuples. •

Alors qu'il produisait en même temps un poème et un tableau , une cantate et une improvisation, a Mandando fuori con T opere j spiritosi pensieri e talora bizarre invenzioni j j^ le public romain le contemplait avec admiration. Sa « Sor-

DE SALTATOR ROSA. 2^1

cière » avait à peine prûs sa place dans la galerie de Carlo Rossi , qu'il exécuta pour ce même généreux ami , son ^ Socrate buvant la coupe empoisonnée (1)9 » et pour la galerie Sonini , son c Enfant prodigue. » Il donnait maintenant'un plein essor à son génie flexible , et peignait avec un égal succès » et dans les styles les plus oppo« ses , des figures colossales et des paysages en petit c des Capricci » pour le fiortile de San Bartolomeo , et des tableaux d'autel pour les églises de Lombardie 9. *où les intrigues du rYatican. et Tenvie des académicieas ne purent empêcbçr sa réputation de s'étendre* Le cardinal Qmodei, de Milan , frappé des ouvxages de Salvator , peç*:' dant un voyage qu'il fit à Rome , engagea , à son retour-, les pères du couvent de San Gionanni Case-rotte à commander à ce peintre le tableau du maître autel de leur église. Salvator prit pour sujet le Purgatoire (2) , et cet enfer probatoire

(1) David, le chef de l'école française moderne, a traité le même sujet.

(1) Ce beau tableau, maintenant connu de tous les voyageurs anglais , est dans la galerie de la Brera de Milan , où se voit aussi un beau S. Jérôme de la mêoûe main. Le premier de ces ouvrages avait été pris par les Français à leur entrée dans cette ville.

L'admiration des Français pour les tableaux de Salva-

fut rendu atee la terrible fidélité d'un homme à qui les eooffrances de rhutnanité étaient fa« milières ; d'un homme qui arait étudié la terreur à sa source , au milieu des explofiion» volca*niqties; qui avait vie la vivante mer de flammes qu'il peignait , portait la destruction sur la nature gétfis$aMe , et ensevelissant dans son impitoyable cours Thomme tx ses plus orgueilleux moBumens.

Le Purgatoire de Sàhator est composé de deux sujets ; les âmes souffrantes qui , dans le bas du tableau , élèvent leurs regards mourans et leurs mains suppliantes vers la Vierge t et cette Yierge assise au milieu d'une gloire , dans son caractère de Nostra Maria V ergine éel Suffragio y ( Notre-Dame de Bon Secours. ) Le sourire con-

tor Rosa est aussi singulière qu'exagérée , puisque c'est, de .tous les peintres y le plus étranger à l'école française. Ce goût paraît s'être propagé surtout depuis la révolution, comme le suivent éloge de Salvator y par un critique de cette nation 9 semble le prouver : «Doué d'une imagkiatioa brillante et fougueuse... y l'habitude des iprandes pensées , des conceptions vastes di élevées, en avait fait un peintre digne d'éterniser par son mâle pinceau les glorieux événemens d'une révolutioo politique telle que la nôtre ; mais il vécut trop tôt et trop loin des bords d« la Seine. » -^ Mongez. -— Galerie de Florence»

solateur qui brille sur son visage ne montre cependant pas un sentiment qui déroge à la divine compassion ; elle paraît insensible aux cris des supplians, et l'ange de service auprès d'elle lui désigne en vain quelques esprits ( qui , à ce qu'il paraît , avait un ami en cour. )

Ce tableau , que les Milanais prétendent être le chef-d'œuvre de Salvator, a été regardé par quelques personnes comme une satire ; d'autres l'ont pris à la lettre ; et il excita , dans le temps , une si grande admiration , en dépit des attaques de tous les peintres Lombards (i) , que les Padri Olivetani lui commandèrent un .autre tableau d'autel pour l'église de Santa Vittoria al corpo (2).

Le sujet de ce dernier tableau , V Assomption de la Vierge , était peu conforme au génie du peintre, «cependant, dit un critique savant et impartial ^ ce sujet était ( non solo egregio nella pittura , ma prestantissimo eziando nella poesia ) (non-seulement d'un grand effet en peinture, mais encore admirablement adapté à la poésie (3). »

(î) Passeri.

(2) Cette église , quoique sa cOQStruction date seulement de 16249 n'existe plus à Milan.

(3) Le Finezze de' pennelti italiani,

Les padri Olivetani furent si satisfeits de cet ouvrage, qu'ils lui adjoignirent» un des grands paysages de Salvator, que le moine Cicerone du couvent montrait âux étrangers comme t una cosa maraviglioia (i). » '

Gagnant beaucoup , amassant peu, mais n'étant plus soumis à Tinquiétude des besoins journaliers , « ce tyran des esprits libres » ( la tirannia degli spiriti nobili ) , Salvator , en dépit de tous les obstacles , avait tellement avancé en consi* dération personnelle et en réputation dans son art , qu'il fixait lui-nqême ses prix. C'était le poinf*auquel , depuis si long-temps , il désirait arriver ; et personne depuis n'appela del'estimation qu'il faisait de son mérite et de la valeur de ses ouvrages. Nullement susceptible de vues sordides , sa fermeté à cet égard naissait d'un sentiment de dignité innée, et de la haute idée qu'il avait de cette profession, à laquelle il faisait tant d^honneur (2). Sur ce point (dit l'un de ses

(1) Le Finezze de^ pennelli italiani,

(2) Un noble romain s'efforçant de marchander avec lui , il l'interrompit froidement en disant : « Je ne marchande pas avec mon pinceau, monsieur; car il ne connaît pas la valeur de son travail jusqu'à ce qu'il Tait terminé. Quand le tableau sera fait, je vous dirai son prix.

DE SALVATOR UOSA. 27^

biographes.) Tart lui èst grandement redevable ; car en défendant son honneur , il défendait celui de tous ses confrère , et sa constance parvint enfin à faire apprécier, convenablement ses travaux glorieux (i).

Il refusa toujours de se laisser diriger dans le choix de ses sujets, disant à ce propos : « Les charpentiers et les menuisiers peuvent travailler sur des plans donnés , mais non le génie. »

Les acheteur» de ses ouvrages gagnaient assurément à cette indépendance de caractère (â).

et vous pourrez it prendre ou le laisser à votre volonté.» ( Signor , io non patteggio maî con mio pennello , perchè non può esso saper il mlore del suo lavore , finché térniK- .nato noi V abbiamo. Quando sarà fatto , vi dirò ciò che costa , e starà a voi il prendere). — Pasgoi.i. ^

(1) Carlo Rossi 9 qui donna souvent un plus haut prix des tableaux de Salvator qu'aucun prince ne Taurait ftût à cette époque , recula quelquefois devant les sommes que ce peintre demandait pour ses ouvrages. En ces occasions celui-ci ne rabattait pas un seul ducat 9 et Rossi s'éloignait sans disputer, laissant le champ libre à un acheteur plus opulent. Àprë^ avoir satisfait ainsi à ce qu'il croyait devoir à lui-même et à son art, et gardé quelque temps le tableau. Salvator l'envoyait presque toujours en présent à Rossi, qui n'osait le refuser de peur de perdre en même temps l'ami et le tableau.

(a) « Jusqu'au choix de ses sujets (dit un critique frah-

276 VIE ET SOàCLE

Sé réservant ainsi la liberté de suirre ieft inspirations de son génie , et de reproduire son propre caractère dans toutes les modifications de son esprit supérieur et singulier ; non moins indépendant à l'égard de ses relations pécuniaires qu'à l'égard de celles qui concernaient son art , il résolut de s'émanciper tout-à-fait de la domination du patronnage ; < et que Dieu aide ( dit Baldinucci ) quiconque veut marchander avec lui. » Un prince romain , plus connu par ses prétentions à la connaissance des arts que par sa générosité envers les artistes , parcourant un jour la galerie de Salvator, s'arrêta devant un dé ses paysages , et après avoir longtemps examiné ses beautés , s'écria tout à coup : « Salvator mio ! je suis grandement tenté d'acheter ce tableau , dites-moi tout de suite son dernier prix ? »

*— « Deux cents écus , » répond négligemment Salvator.

çais) , tout annonce l'originalité de son imagination. Ce sont toujours des traits peu connus et qui n'ont occupé le pinceau d'aucun de ses prédécesseurs. Aussi accordait-il tant de supériorité aux peintres d'histoire, qu'il se fâchait et se croyait humilié lorsqu'on l'appelait un admirable paysagiste. »

•— « Deux cents écus , » Ohimè 1 c-'est une somme ; mais nous parlerons de cela une autre fois. »

L'illustrissime prit congé , mais entêté du* tableau , il revient bientôt , et demande encore : « le dernier prix ?»

« Trois cents écus, »lui répondit-on avec humeur.

« Corpo di bacco I s'éerîa le prince étonné , c mi . burla vostra êignoria , vous plaisantez Ì Je vois qu'il me faudra revenir quand vous sereï mieux disposé , ainsi addio signor Rosa. » Le jour suivant ramena le prince dans la galerie du peintre , qu'il salua gaîment en lui disant : • Eh ! bien , signor amico , quel est le cours du jour , les prix ont-ils baissé ou haussé ?» Quatre cents écus est le taux du jour , » répliqua Salvator avec un calme affecté ; puis soudain donnant un libre cours à son indignation long-temp» contenue , il s'écria avec son impétuosité naturelle : « La vérité est que votre excellence n'obtiendra ce tableau à aucun prix , et cependant je lui crois si peu de mérite , que je ne le juge, pas digpe d'un meilleur smt que eelql-ci; et saisissant le tableau , il le jeta contre terre, le foula aux pieds , et le réduisit en milk

pièces. » 5c7n excellence fit une retraite cérémonieuse y et ne revint jamsiîs dej^uis mar-^ chander avec Rosa.

Cette histoire , comme cela s^ pratique ordinairement , circula dans Rome ^ au désavantage de rârtîste trop fier , et confirma l'idée qu'on a toujours conservée de lui, celle d'un « cervello indomito e feroce y '» d'une mauvaise tête et d'un homme^ intraitable.

Les princes de la famille Ghigi avaient été les premiers , entre les virttw^iò^ l'aristocratie de Rome y à reconnaître le mérite de Salvator , de même que leurs axiK^êtres avaient au apprécier le génie de Raphaël (i). Il parait que le prince Don Mario Ghigi (dont le frère Fabio fut éle veau pontificat SQUS le nom d'Alexandre VII ).et Salvator ^ furent liés d'une amitié très-intime. En effet, le goût de ce prince pour la conversation de cet artiste allait au poinf quie , pendant une longue maladie dont le premier fut affligé ,> il pria Sai-

(i) Pendant que Raphaël peignait la galerie de son ani Agostino Ghigi , il était si éperdument épris d*une belle dame romaine, que cette passion, en mettant des entraves à son génie , nuisait à sa réputation. Agostino persuada cette dam^de venir passer les matinées dans la galerie, «t il obtint ainsi de Raphaël qu'il continuât son travail.

vator de faire porter son chevalet à côté de son lit » et de travailler près de lui à qudques petits ouvrages qu'il lui avait commandés (i). Il arriva que pendant le temps où Rosa dessinait en babillant avec don Mario , 1 un des médecine les plus à la mode dans ce moment entra dans l'appartement. C'était apparemment un de ces fats dont la prétention , fondée sur un succès non mérité , jette du ridicule sur la plus noble des professions.

Aprèst,quelques remarque^ frivoles sìj^ìsì peinture ; le docteur , sodit pour flatter Salvator ^ soit pour imiter te médecin du cardinal Colonna qui demanda l'un des plus beaux tableaux de Raphaël pour sa récompense (a) , après avoir sauvé la vie de ce cardinal^ pria don Mario de lui donner un tableau de Salvator pour prix de ses soins. Le prince accéda volontiers à la proposition ; et le docteur , cherchant le sujet qu'il

( i) C'est un des exemples où Ten Toît Salvator peiQdre devant quelqu'un ; il paraît que «eia lui arrivait trèsrarement.

(2) C'est le fameux Saint- Jean de la tribune, dans la ^'galerie de Florence. Le médecin était M.essire Giacopo da CarpK Le tableau tomba ensuite dans les mains de Francesco Benincedi , marchand florentin , qui le vendit aux Médicis.

i28o VIE ET SIÈCLE

pourrait choisir , se tourna vers Salvator et lui dit « qu'il eût à ne pas mettre le pinceau sur la toile avant que lui docteur ait eu le temps de lui dicter « il pensiero e concetto della sua pittura » ridée de son tableau. Salvator salua d'un air modeste et continua son dessin. Le docteur ayant parcouru avec son emphase accoutumée le cercle de ses questions médicales , se leva pour écrire son ordonnance ; et pendant qu'il était assis les yeux élevés et la plume suspendue sur son papier, Salvator s'avançant surla pointe des pieds 9 se glisse derrière lui , tire la plume d'entre ses doigs , avec un des* gestes comiques de son ancien Coviello du carnaval , lui disant : t fermati dottore miOf » arrêtez , cher docteur ! ne poseï pas la plume sur le papier avant que j'aie eu le loisir de vous dicter l'erf^'^, la composition de l'ordonnance que je jugerai à propos que ^ous fassiez pour son excellence. « Diavolo, 9 cria le médecin confondu , « vous? dicter une ordonnance ? Mais c'est moi qui suis le médecin du prince , et non pas vous. » — « Et moi caro , dit Salvator , je suis le peintre du prince , et non pas vous ; d'ailleurs je laisse à juger à son excellence si je ne serais pas plus . propre à faire un médecin que vous un peintre , et plus capable d'écrire une ordonnance que vous de peindre un tableau. »

DE SALVATOR ROSA. âSl

Le prince fort diverti par cette altercation décida en faveur du peintre ; Salvator retourna froidement à ses crayons , et le connaisseur médical laissa ridée de son tableau mourir dans son lit ( sul proprio letto. )

' Cette guerre ouverte qu'il faisait aux prétentions anogantes» avec une ardeur plus honorable pour sa probité et son esprit que pour sa prudence , et cette • légèreté caustique de langage qui décelait un cœur que le monde avait ulcéré (i), » lui faisaient des ennemis de tous ceux qui méritaient ou craignaient ses*justes mais poignantes critiques. (2) « Quelques peintres étourdis et légers ( dit Passeri ) , avaient coutume de dire que Salvator era mala lingua, »-

(1) Biron.

(a) Salvator fait souvent allusion dans ses poésies à cette indiscrétion et aux effets qu'elle produisit sur sa destinée. Il dit 9 dans la premiere de ses satyres , la Babilonia:

n V aver sortito un volto austero e tetro Dalla commune simpatia m' h& tolto ; Ed il libero parlar me tien indietro. »

« L'austérité de mes manières m'a jeté hors du cercle des relations du monde , et la liberté de mes discours me re^ tient dans l'obscurité. »

202 YIE ET SIECLE

( que Salvator était mauvaise tangue ) , et qu'il n'épargnait perscmne. Mais, moi, qui ai vécu long-temps dans son intimité même domestique, je puis affirmée n'avoir jamais vu d'homme plus prodigue d'éloges pour les autres ; et à tel point qu'il excédait souvent les bornes , et donnait des louanges fort au^essus de ce qui était strictement mérité* En même temp&, il est certain que dans les cas de rivalité , quand il saisissait la raquette, il prenait la balle au bond, et chacun pouvait connaître à qui il l'adressait ; mais elle ^ait toujours envoyée avec une grâce telle , que celui qui la recevait était quelquefois forcé de rire lui-même. Du reste il fut toujours prompt à louer amplement tout ce qui était vraiment louable (i). » Mais sévère comme il l'était pour .la présomptueuse médiocrité, il était non moins jaloux des droits du génie et soutenait que les esprits supérieurs étaient les seuls juges des productions des esprits supérieurs. On l'entendait souvent en observant le bas peuple romain, lorsque guidé par l'instinct il exprimait son admiration naïve pour les chefs-d'œuvre du Panthéon, s'écrier avec impatience : « Quoi ! de telles gens parlent des beautés de cet ouvrage ! ontils donc pour le voir les yeux de Salvator ? » — »»— ^— i— »— ^— ~ — ■ — ^-«— »»— ».^^— — pi«» I

(ï) Pag. 43o.

DS SAIiVATOR ROSA. â8S

Le courage avec teqoel il attaqua la dégrad^-i-. tion de Tart par ceux-là mêpies qui auraient du soutenir sa digaité, foturnit de oauireaux molli» à raeadémie de Saiat-Luc pouc refuser de l'admettre dans sonsein. f La rai^n^u'ilsdomièrent pour ^u^ifier cette cruelle persécution » ( dit Passeri ) était qu'il ^vait réceannent écrit quelque ouvrage contre £ux. » Cependant op sup-^ pose qu'une plaisanterie parlée et non écrite avait armé contre lui l'^académie à cette épo^uie.'

Un jeune chirurgien qui avait montré d'beur* reuses dispositions pour la peinture avait été rejeté par les Ulustres membre de cette académie d'église et d'état, .caipame étant par sa proffession , indigne d'appartenir à leur îUuâlra corps.

Le jeune dilettante fut trop profondément blessé d'un tel refus, et Salvator, qui le connaissait , prit pitié de ses souffrances et de la faiblesse qui les causait. A la suivante exposition annuelle au Panthéon , un tableau d'un mérite remarquable parut , sans offrir aucun nom auquel on pût rapporter les éloges que lui prodiguaient les académiciens eux-mêmes ( i ) . L'at-

(i) Dans quelques-unes des vies de Salvator, on dit que ce tableau ayait été peint par le chirurgien lui-même.

284 ^I£ Kf SIÌCL2

tention avec laquelle Salvator considérait cet ouvrage porta un des académiciens à lui demander « s'il en connaissait l'auteur 7 »

« Oh! très-bien, répliqua négligemment Rosa, c'est le jeune chirurgien qui a été rejeté par les puissans aristarques de Saint-Luc , à cauise de son état. Refus très-imprudent , signori miei ! car non-seulement , comme vous paraissez l'avouer à présent , ce jeune homme eût pu faire honneur à votre société par ses talens en peinture , mais il eût encore été d'une utilité infinie dans sa capacité chirurgicale , puisqu'il aurait toujours été là pour donner des leçons d'anatomie aux académiciens qui en ont si grand besoin , et pour raccommoder les malheureux

Pascoli affirme que ce fut Salvator qui le peignit pour lui.

c Fece egli perciò uà quadro, e lo diede a suo amico più cirurgo che pittore a mettere in mostra a aan Giovanni Decollato ove si trovò egli pure in tempo che il concorso alla festa era maggiore, ecc. » (A cette fin il fit un tableau qu'il donna à son ami, qui était bien plus chirurgien que peintre , pour l'exposer à la Saint-Jean , au moment du plus grand concours , etc.) — Pascoli.

L'excellence bien reconnue de. cet ouvrage fait pencher pour cette version ; peut-être cependant Salvator ne fit que retoucher le tableau.

DE SALYATOR ROSA. â85

membres qu'ils sont dans l'usage -de disloquer journellement. »

Salvator , suivant sa coutume > eut les rieurs pour lui; mais une rumeur sourde s'éleva parmi les peintres présens' à cette sortie , rumeur qui menaçait de se terminer par quelque acte de violence ouverte. Cependant Rosa s'esquiva à travers la foule , disant gaîment à une de «es connaissances qui passait près de lui : « il canipo è rotto , che si può^ salvar si salve, — les rangs sont rompus, sauve cui peut (i). >

Depuis ce temps les peintres » et surtout les académiciens , entrèrent dans une. espèce de conjuration contre la réputation , la fortune et l'honneur de l'imprudent satirique (â) % qui , dans son poème sur la peinture , avait rassemblé toutes les épigrammes fmj9r(7m)[^^e/ qu'il

(i) Questo motto non poco naordante fù ben presto noto a tutti i pittori di Roma, i quagli gli se congiurarano contro. » ( Cette mordante plaisanterie , bientôt connue de tous les peintres romains y les excita à se liguer pour se venger de son auteur.) — Vie de Salv. Rosa,

(a) «La haine qu'il inspira fut si violente (ditBaldinucci) , qu'il ne put jamais obtenir depuis aucun ouvrage public. » ( Yennesi a conserrare sempre vivo un tal livore che fecesi che adesso per ordinario non potesse mai. venir fatto di essere impiegato neir opere publiche. )

386 VIE ET «IlklLE

lançait tou$ l6s jours dans ses coìwenazioni. » Toutefois , en dépit de tant de malveillanee ( dit Tun de ses champions contemporains ) il continua à soutenir èa réputation de peintre excellent par des ouvrages qu'on estimait dans toute l'Europe (i) , et qui ont rendu son nom immortel. L'envie et la vengeance , ont pu rendre savie amère, mais elles n'ont eu d'autre effet sur son génie que de le développer jusqu'à isa plus haute capacité.

(i) Con l'opere di pittura seppe per altro mantenersi non ostante le maldicenze in credito di eccellente pittore ; e queste Tolevano beo presto in molte parti della Europa e resero il suo nome sempre più chiaro ed immortale. » SaWator paraît avoir toujours eu confiance dans l'impartialité de la postérité» et la puissance de ta yérité , comme il l'exprime si poétiquement ici :

Noto è per tutto

Che suoi rodio del vero esser il prezzo Della virtù maledicenza. è frutto ; Ma cui tempo alle furie escon le chiome , £ 8 acchieta il livore orrendo e bruto.

Le calunnie, una volta oppresse e dome , Confessa ran che con ragion gli emendi :

Che alfin la verità trova il suo nome.

La Pittura.

X>t SALVATOR ROSA. 287

Les critiques de métier, dans leur stupide arrogance et leur jargon technique > cberchalent à décrier ses ouvrages comme indignes de l'attention publique , « affirmant que son mérite se bornait à ses quadretti ; qu'il ne .pouvait peindre un tableau d'histoire; que ses grandes figures étaient d'un dessin exagéré , ses «chairs , couleur de bois ( del legno ) , son coloris livide ( smorto) , ses attitudes ignobles ( rusticani ) , ses draperies mesquines , son ignorance du nudo frappante , et ses airs de tête toujours (1) dédaigneux » ( arie di testa tutte dispettose ). A toutes • ces pédanteries de gens que son esprit gigantesque regardait comme des pigméës , il répliqua par « la mort de Régulus ; et l'eàvie , pour un moment , resta silencieuse et confondue.

Le trait de Régulus , cette horrible destinée d'un citoyen patriote , est une de ces satires de la société que l'histoire a conservées sans les deviner ; et Salvator le choisit par l'analogie qu'il y trouvait avçc ses idées et ses sentîmens. En contemplant de semblables scènes

(i) Dédaigneux : c'était en effet l'expression dominante dans les têtes de Salvator , et c'était le caractère de la sienne.

faiblement représentées comme elles le sont dans les annales 9 le cœur saigne, les esprits sont abattus ; on songe tristement au sort inévitable de l'homme ; mais à la vue des magnifiques horreurs du Régulus de Salvator , le spectateur rqvolté refuse de croire à de telles atrocités , et se réfugiant dans le scepticisme du siècle (i), il ajoute la mort de ce héros à la liste de ces « doutes historiques , » que l£i logique minutieuse de la critique moderne élève sur tout ce qui approche du merveilleux (2).

(1) Philosophie de l' histoire ^ eh. LII. — Voltaiae.

(a) La mort de Régulus , l'une des plus grandes compositions de Salvator Rosa, a été peinte pour Carlo Rossi, qui en donna cent piastres. On offrit ensuite cent doublons pour un replico^ mais en vain. Tout ce qu'il fut possible d'obtenir de l'artiste peu docile , dont le génie était au-dessus des calculs de l'avarice, fut un croquis spirituel et hardi sorti du même pinceau qui ayait créé le tableau. « Si j'avais à peindre encore ce sujet , dit Salvator dans une lettre à Ricciardi , je ne prendrais pas moins de

quatre cents doublons.

A la mort de Carlo Rossi, ses héritiers, les signori

Valtore et Turpenti vendirent pi dispersèrent la plus grande partie de ses tableaux. Le Régulus fut acheté à un prix énorme par la famille Colonne. La mauvaise administration des revenus de cette maison jadis illustre au

ht SALVATOR R96À. âSg

Sai va fK^r. continuait donc à peindrez con va-* lore e con, calore ^ ( dit Pascoli ) » avec ardeur et bonheur. » Il parait que. ce fut à peu prè^ versce tempsr qu'il peignit un saint Jérôme>

commeiicement du derbiec siècle et plus réçemridènt la diyisîon de ses propriétés par des héritiers liti^çiyi (et non comme on Ta faussement supjposé par les contributions que levèrent les ï'rançais) ^ à causé là dispersion des trésors de la galerie Colonna. Des treùté-siî admirables Salvator cités dans lé catalogue de 17^59 deux seulement §ont restés dans cette galerie^ et ce sont deux ^«. Saint Jead^ dans le désert.» Gepe^dAnt l'espace vid<^ autrefois occupé, par 1^ ^éffulusest encore indiqué par le vieux Cicerone comme une place consacrée. Réguluset un autre tableau bien connu de son auteur, le Pythagore enseignant sa doctrine à des pêcheurs 9 sont actuellement chez le comte de Dàrnley , 4 CobHam Hall. Sa seigneurie acheta le premier à un ttëS'^ haut prix d'un Italien qui à porté eâ. Angleterre une partie des débris de la galerie Colonna et d'autres galeries romaines. On £^1^ encore que lord Darnley donne 5oo 1. st. par an pour ce tableau. En parlant du croquis , Salvator lui-même dit à Ricciardi dans une lettre ic^Per sodisfarvi circa a quel pinait delle ipì^ carte , ve V ho ^iiesso per mia cortesia e per far,çredei^e eh' io intanto l'ho, in tagliato in quanto l'avero dipinto ; ipak. verità^ è che dall' Attileo in poi., tra le grandi, e dal Democrite e Diogene della scodella fra le mezzane • nf ssun' altra è stata da me colorita. — Yqy. la Collection de ses lettres dans l^Appendix,

2QO TSE ET SiSCU

dans le désert , pour monsignor CasUigsiti » (le même peut-être qn'on toîI dans la galerie de la Brera, iìtilan)f et plusieurs pay^gt» ]^r l'aM^é Castiglione , te prince Sonnmo 9 le comte Paolo Campione , le cardinal Altieri et autres. La plupart de ces tableaux ont passé en Angleterre pendant le dernier siècle. A ces ouvrages il fit succéder queues sujets plus analogues à son génie ; tels que son Polycratie expiant ses crimes en subissant la mort à laquelle il en arait condamné tant d'autres ; son Diogene , jetant sa coupe en voyant un enfant boire dans sa main 4 son Démocrîte méditant au milieu des tombeaux ( Tune de ses conceptions les plus sublimes) (1) ^ et son Pindare et Pan , ou la Satire dictant des vers à la Poésie, (un de ses ouvrages les plus Caractéristiques , s'il n'est pas le meilleur. ) Cette peinture allégoriqi^e fut exécutée pour son ami Don Mario db Ghi^ , et l'on

(1) Ào 'n^iitéli de tombeaux solitaires et r\iînés, il à j^etni Démocrité enviroDbé d'òsseifiens d'ïîûmnies et d*à-* hîtnaux dé toute espèce confondus ènseml>Iè. t«e philoso- {>he les regarde avec un rire ainer, et la iête appuyée sur sa main, il semble dire : «Hommes insensés! ne pèut-oh rire de tous vos grands projets, en voyant comment ils finissent ! « — Taillasson.

DE 8AllTllt)tl MSA. â^Î

croit qu'elle orne toujours le parlais des descen* dao^de ce seigueur à Rome (i).,Ce qu'on y retìiar(jUe de jpliis précieux est la tête <îe Pindare , portrait du peintre lui-même ,' qui , en écoutant ce que lui dicte le malin satyre , à Tair de répéter une de s^ diaf l'Aies cbiltf e le siècle et la société dans lesquels il yivait (â).

{i) In la HnsL stanza del Palazzo Ghigni , Vasi fait mention de ce tableau, dan^ soa itinéraire sous le titre « 4Ì'jun Satyre disputant avec un ^bîlo8io]Aië, parr Salvàtòt* Rosa, » Mais fai ouï-dire que k prindfe âèttiel dotile de Tauthentieité de oet ouvrage.

(2) « (^ùan<io il pensier a contemplargli io volgo Col gran numero lor fan oh' io traseole; . - Gli asini del senato e qu^ei del volgo Su le cronologie più non io specolo ' Mi forca a dire il paragone ^ il saggio.

Che qu'esto mio di Baiarne è il seodla.

Là MvàlcU,

^9^ YIE ET. SIÈCLE

Page 1