‹ Mémoires sur la vie et les écrits de Benjamin FranklinChapitre 22 sur 25 · CODICILE · texte numérisé non relu

CODICILE

« Je y Benjamin Frianklin, dénommé au testament qui précède , en ayant de nouveau pris lecture , juge convenable de faire le codicile sui- ' vaut :

» Une de mes opinions politiques a toujours été, que dans un état démocratique il ne doit exister aucune place salariée. J'en ai donné les motifs dans un d.es articles de mon projet de constitution. Mon intention, en acceptant la place de président , était donc d'en employer les appointemens à quelque usage utile au public j et j'ai déjà en conséquence , avant de faire mon testament du 17 juillet dernier , donné des sommes considérables à des collèges, à des écoles, pour des èonstructions d'églises, etc. Dans ledit testament, j'avais légué 2000 livres pour rendre

36é) MÉMOIRES

navigable la rivière Skuylkill; inaiscomine jat appris depuis ce temps que cette somme serait de beaucoup insuffisante pour cet' ouvrage , et que ce projet ne paraît pas devoir être mis à exécution d'ici à long-temps ; ayant conçu une autre idée que je crois encore plus utile , je révoque et annuUe cette disposition, et je veux que les bons que j'ai en mains , pour ce qui me reste dû de mon traitement, soient vendus, et que la somme de aooo livres soit employée de la manière que je vais le déterminer.

» On a pensé que celui qui reçoit un patrimoine de ses ancêtres contracte une sorte d'obligation de le transmettre à ses descendans. Cette obligation ne m'est pas imposée, car je nai jamais hérité d'un seul denier ni de mes aïeux , ni d'aucun parent. Je laisserai pourtant à mes héritiers une fortune assez considérable , à moins que quelque accident ne vienne à la diminuer d'ici à mon décès. Cette observation est une sorte d'apologie que je crois devoir à ma famille pour les legs que je vais faire et qui ne paraissent pas avoir une relation directe à son avantage.

» Je suis né à Boston , dans la Nouvelle- Angleterre, et je dois mes premières instructions en littérature aux écoles gratuites de grammaires qui y sont établies : j'ai déjà pensé à ces écoles dans mon testament; mais j'ai aussi des obligations à l'état de Massachusetts, pour m'avoîr nommé autrefois, sans sollicitations de ma part ,

DE B.: FRANKXIN. 867

San agent en. Angleterre., avec un traitement honnête^ qui dura quelques;anaée3; et quoique je me sois trouvé en, perte à son. service, par la. transmission des lettres, du gouverneur Hut-, chinson, dijune somme excédant le salaire qui m'était attribué , je ne crois pas que cette circonstance dcûve diminuer en rien ma gratitude..

» J'ai remarqué que parmi les artisans, les bons apprentis font ordinairement de bons citoyens. J'ai fait moi-même T^pprentissage.d'un métier , de l'imprimerie , da,ns ma ville, natale ; el; ensuite avec l'aide de prêts qui m'ont été faits par deux bons amis, je me suis établi à Philadelphie, ce qui a été le fondement de ma fortune, et, par suite , de tout ce, que je. puis, avoir fait d'utile dans ma vie; je désire don^c pouvoir rendre quelques services , même après ma mort, en contribuant à l'instruction et à l'avancement d'autres jeunes gens qui puissent, up jour étrq^ utilesà leur patrie dans ces deux, villes. Dans ce dessein je donne la somme de :ioQp} ivres ster- . ling (48^000 francs), moitié aux habitans déjà ville de Boston , province de Massachusetts , moitié à ceux de Philadelphie , pour en faire, l'usage dont je vais parler.

» Si les habitans de la ville de Boston acceptent le legs de ladite somme de mille livres, l'administration en sera confiée à des citoyens qu.'ils choisiront 9 réunis aux ministres des églises presbytérienne , épiscopale , et .congrégaitiQnnaire

de Cette ville, qui la prêteront à intérêt à ciQ(( pour cent par an, à de jeunes ouvriers mariés, au-dessous de vingt* cinq ans, qui auront fait leur apprentissage dans ladite ville « et qui auront rempli leurs devoirs d'apprentis de manière à obtenir un favorable certificat de moeurs, signé au moins de deux citoyens respectables , qui consentiront à cautionner le rembourteânent de la somfnef ainsi prêtée j et le payeitient des intérêts. Les billets seront souscrits, valeur en dollars d'Espagne^ ou en monnaie d'ôr courante. Les administrateurs tiendront un livre ou des livres pour y enregistrer les noms de ceux qui demanderont et qui obtiendront un enafprunt, ainsi que de leurs cautions, les sommes prêtées, la date des prêts et tous les autres rensetgnémeos nécessaires pour la régularité et la Sûreté desdites opérations. Ce fonds étatnt destiné à aider 4ans leur établissement de jeuùes ouvriers mariés, les prêts seront proportionnés à leurs besoins, de manière à ne jamais èlcéder soixante livres pour chacun , et à ne pas être au - dessous de quinsie livres ; si le nombre de ceux qui en solliciteront, et qui seront jugés y avoir droit, est trop considérable pour qu'on puisse donner à chacun k somme qu'il pourrait être convenable de lui accorder, on diminuera la proportion ^ de manière à ce que chacun puist^e recevoir quelque secours : ces seCoui*s seront peu de ohos^ dan» l'origine, mais les iïiléréts qfoi'se»

ItmtBJeii tes chaque année au Capital , finiroqt par les rendre considérables 9 et pour pouvoir servir tour à tour le plus graipd' nombre possible de jeunes gens, gouuxki aussi pour rendre plus facile le rembôqiîsement des sommes empruntées y chaque émpruntêor en fesant l^p payement annuel des intérêts, devra rembourser 1$ dixième partie du capital , ce qui formera tous les ans un fonds |>our de nouveaux prêts. Comme il est à présumer qu^il se trouvera toujours dans la rille de Boston des citoyens bienfesans et vertueux disposés à catisacret une portion çle leur temps à FaTantage de la génération qui s'élève , en se chaigeant de diriger gratuitement cet éta« blisscnientVon ,peat espéreir qu'aucune partie de cette somme ne restera oisive, ou ne sera employée à d'autres usages , et, qu'elle s'accroîtra chaque année par raccumulation des intérêts.

Par ce moyen la somme avec le temps pourra devenir" pins ooiisidërable que tie rexigeront les besoins de la ville de Boston , et Ton pourra faire participer auK mêmes avantages lés autres villes de la provineede Massachusetts qui ledésireront^ à la charge par elles de s'obliger au payement annuel des intérêts, et au remboursement partiel du capital, comme il a déjà été dit. Si ce plan est exécuté et réussit , il se trouvera au bout de cent ans une somme de i3i,ooo livres, sur laquelle je désirequeles administrateurs dudit établissement ^n ploient 100,000 livres en travaux publics, Mémoires, ix. 34

qu'ils jugeront le:p)us utiles pour les habitâns^ tomnie des fortifications , des ponts y des aqué* ducs, des bâtimens publics , des bains , des chaussées , enfin tout ce qui peut rendre la ville plus commode pour les habitans, et plus agréable aux étrangers qui y viennent par raison. d« santé, on poOr y résider^momentanément*:-^ A Tégard des 3 I9O00 livres restant, je désire qu'on continue à en faire des prêts à intérêt , de la manière ci -devant expliquée, pendant une seconde période de cent ans , attendu que- j'espère qu'on aura reconnu que cette institution aura produit des effets salutaires sur la conduite des jeunes gens , et aura rendu service à de bons et dignes citoyens. A la fin de ce second terme, si aucun malheureux accident ne nuit à cette opération, on aura un fonds de 49061,000. livres sterling dont je laisse 1,061,000 livres à la disposition des habitans de la ville de Boston , et 3,ooo,ooo k celle du gouvernement de Pétat , n'osant porter mes vues plus loin.

» Je désire que toutes les intentions que. je viens de manifester sur Fadministration dé la somme que. je lègue. aux habitans de Boston,' soient suivies pareillement à Téganl de celle que je laisse à ceux de Philadelphie , avec cette différence seulement,. qu'attenda qu'il se trouve en cette ville un corps municipal , je le prie de se charger de cette administration v et je lui donne à cet effet tous pouyqirs nécessaires. Considérant

que le terrain plat de cette ville est couvert de' bâtimens et de trottoirs qui emportent la plus grande partie des eaux pluviales, les empêchent de pénétrer dans la terre, et par là de renouveler et de purifier celles des sources, d'où il arrive à la longue que Teau des puits se corrompt et ne peut plus être d'aucun usage , ce que je vois avoir lieu dans toutes les anciennes villes , jiè recommande au corps municipal, à lexpiration des premiers cent ans, si cela n'a pas encore été fait, d'amener par des tuyaux l'eau de Wissahickon* Creek dans la ville , de manière à en fournir les habitans. Je croîs que l'on y trouvera peu de difficulté, le niveau de cet endroit étant plus haut que celui de Philadelphie , et Peau pouvant encore être élevée par le moyen d'une écluse. J'engage aussi à rendre le Skuylkill complètement navigable. A la fin du second siècle, les 4,06 j, 000 livres seront à la disposition de l^a ville de Philadelphie et du gouvernement de Pensylvariie , dans les mêmes propoî'tions que' f ai établies à regard de Boston , et de la pï*ovince de Massachusetts*

» Je désire que cet établissement ait lieu et soit en activité dans Tannée qui suivra mon décès; c'est pourquoi il sera nécessaire de l'annoncer publiquement avant l'expiration de ladite année, afin que ceux en faveur desquels il est fait, puissent présenter leurs demandes. Je charge mes exécuteurs ou le survivant d'eux /de

37a MEMOIRES

payer 9 dans les six mois après mon di^cè^ , UdUe somme de aopo livres aux personnes qui seront duemenit chargées de la recevoir, 'par le coaiiié cdboisi de Boston et par le corps municipal de Philadelphie. £n réfléchissant sur les accideos auxquels les affaires et les projets des hommes sont exposés dans un si long espace de temps, je me suis peut-être trop flatté que ces dispositions , fidèlement exécutées, pourront se continue? sans interruption , et produire les effets que je désire. Tespère néanmoins que si Jes bahitans de ces deux villes ne jugent pas convenable d'entreprendre de les exécuter , ils regarderont du moins l'offre de cette donation comme une marque de ma bonne volonté, une preuve de ma gratitude, un témoignage du désir que j'ai de leur être utile, même après ma mowU Je désire sincèrement que toutes deux essaient d'exétuter mon projet, parce que je crois que, s'il s'y trouve des difficultés, il sera possible de les surmonter, et que rexécution en est praticable. 8i l'une d'elles accepte la donation aux conditions que j'y impose , et que l'autre la refuse, ma volonté est que la somme totajk aoit payée à celle qui l'acceptera ; et si toutes deux if» refusent, aloi^ elle rentre 4ans la m^&se de ma succession , et la disposition en esi: réglée p^r mon teaiament du 17 juillet 1788*

» Je désire être enterré à côté de ma femme , sU est possible , et que le lieu de notre sépulture soit couvert d'une pierre de marbre » laite par

DE B. TRANKLIN. 37S

Chambers, de sixj)ieds de longueur sur quatre de largeur, sans autre ornement qu'une petite moulure tout autour, et qui portera cette inscription :

et i FRANKLIN.

DâBQSLAM)

y> Je donne à mou ami, à l'ami du genre humain, le général Wafiliington , ma belle canne ayant une pomme d'or curieusement travaillée en forme de bonnet de liberté. Si c'était un sceptre , il* la mérité^ et il serait bien placé dans ses mains. C'est un présent que m'a fait cette excellente dame, madanie de Forback, duchesse douairière de Deux-Ponts. Il y a quelques vers à ce sujet qui doivent, Taccompagnw.

. Phil^dd^^Q^leiiiS juia 1789.

Nous croyons ne pouvoir mieux terminer cette dernière partie des Mémoires du docteur Fran« klia 9 qii'eu offrant à nos lecteurs les pièces ciaprès.. Elle^ feront connaître l'opinion qu'en avaient conçue des hommes justement célèbres.

Lettbe du docteur Priée à tm de ses amis en Amérique.

Hackncj, 19 jiû 1790^ MOH CHER MOHSIEUR ,

Je ne sais Comment voos exprimer toute IV bligatioQ que je vous * ai \ des lettres que vous Toulez bien m écrire. Je tous dois surtout des remercîmens pour la dernière , où vous me donnez le détail àe^ derniers momens de notre excellent ami le docteur Franklin. Les Mémoires de sa vie, qu'il a écrits lui-même j offrent un exemple frappant qui prouve qu'un homme ^ par ses talens, par son travail, par son intégrité, peut se tirer de l'obscurité , et s'élever dans le monde au rang le plus éminent et le plus illustre. Je regrette qu'il n'ait pas conduit son liistoire audelà de l'année 1767 , car j apprentis que depuis qu'il en a envoyé la copie que j'ai lue , il n'a pu y faire aucune addition. L'idée de cette mort m'inspire des idées* mélancoliques ; mais quand je réfléchis que Tordre immuable de la haîture nous appelle tous à mourir, c'est une consolation de penser qu'on n'a pas vécu inutilèraeiït*, et que l'homme vertueux qui a rendit dès Services au genre humain , se retrouve après sa mort , avec ceux qui lui ressemblent, dans un ineillear monde.

DE B. Fil4N¥:î5lN. 375

Le docteur Fr^nl^î^yd^f?^ la dêrni/èif^ l^tre que j ai reçue ^ç lui ^ après m'ayoirparl^ de son 4g^ et de ses infirmités, me disait que c'est une preuye4e bonté de l'Auteur de la nature, d'avoir voulu que plus nous approchons du tomjbieau, plus ojquç avons de motifs pour moins regretter la viç, ej: que le plus puissan^t est la perte que nous fespn^9 jde nos amis.. iV lu avec plajsirie récit que yous me faites des honneurs qui ont été rendus ài s^ métnoire à, Philadelphie et par le congrès, jet j'ep ai éprouvé hier un nouveau, en apprenant que l'Assemblée nationale dfi France avait pris Ip ^ejail pour lui. Quel tribut de gloire ! les annales de l'univers n'en fournissent pas un semblable. ' Je suis, etc. - • .

.RtCiURD.PaiCE.

Lettre de Vhonorable Thomas Jefferson au docteur Williams Smith ^ à Philadelphie,

'-' '••• I 'Paris...; '

Mon ciffEK Monsijsur, "■"- -

D'après le 4ésir que vous ïn'en témoignez, j'entreprends avec plaisir , et; je regarde comme un devoir pour moi, de vous communiquer toutes iei^ particularités qui peuvent concerner la mémoire, de notre illustrç .conçitoyctn , le doc- ,teur Franklin , en qui la jp^bilpsophie a perdu une de ses plus brillantes lumières; mais je n'ai pas

ij6 MÉMOIRES

ett autant d'oceaéions de ooattâtlfé le^ détails de

iat rie ^ que j'ai dei désir d en ptopa^r la connais-

Ce donc je puis vous assurer en général , c'est ^*ônatt%che en France, à la mémcÀre du docteur Franklin , plus de respect et de yénération qu'à celle de qui que ce soit, né en ce pays ou étranger. }'ai eu lieu plus d'une fois de remarquer combien ce sentiiiient était prbfoudéihent partagé parles àtnbassadeurs éti'angers , et par les ministres de la cour de Yersailles. La fable de ëat capture par les Algériens , répabdnè par lés journaux: anglais, ne causa aucune inquiétude. On vit sur-le-champ que c'était un conte fabriqué pour plaire à certains lecteurs ; mais rien ne peut égaler la tristesse que montrèrent tous les membres du corps diplomatique , lorsqu'on fit courir ensuite le bruit de sa mprt, qui, quoique préiyiâturé, semblait avoir quelque autfiehticité.

Je trçtivai,, en arrivant ici , tous les ministres de la cour de France frappés d'i^^e^iqapression également favorable de ses talens et de son intégrité, lié comité de Yefg^tàeè sùH^tit *né donna des pi^eltves multipliées etLiîtJii éqtUtd^uear de ûot\ enti-èi^ confiance en lui. ' i ^ '

Quand il partit dé Passy , bn aurait dît que le VîHage perdait soiï patriattîhé. Lorsqu'il prit congé de la cour, ce qu'il fit par écrit, le roi le fit hbtlorabîenieht complimenter , et lui fournit

jihe de sèB litières pour soa voyage, seul geate de voiture que rétat de sa santé lui permit 'de supporter.

Eu remplissant la place du docteur FrankUli à la cour de France , je me trouvais à une exoeU kfnte école d'humilité. Chaque fois qu'on.me pré* sentait à quelqu'un , comme iliinistre des États^ Unis, la première phrase qu'on m'adressait éftaît toujours : ce Cest TOUS , Monsieur, qui remplaoet ti le docteur j^ranllin ? **** l^ersdnne Ae peut Id remplacer 9 répondais^je; je ne- suis que isànsuo s» cesseUr j^* '

Je pourrais vous rapporter plusieurs de^MS bons i^ots qiai fesaîent le cbarme des société» > isar on Weu a cité plusieura; mais ^ n'est pas llk votr^ objet V et lea neuf mois qu'il a passés en France après mon arrivée en ce pays , n'ont é*é marqués par aucun événement d'un intérêt majeur. •

Un peu, auparavant , Arg^nd avait inventé sa fameuse lampe , dans laquelle la flamme , répandue dans un cylindre creux, est mise en contact avec V^if^ tant extérieurement qu'à Tinté* rieur. Le docteur Franklin avait été sur le point de faire la même découverte. Il avait conçu cette tdée ; ràhis H avait essayé nhe lÀèèhe de jonc (i) ,

(1) On fait fui.iivD^letef;re des espèces de veilleuses avec des xaèohes de jonc entourées de suif.

( fîote du traductet&. ) * '

et son expérience ne réussit point. Ses occupa* tions ne lui pernûrent pas de la répéter , et de tenter d'introduire une colonne dair plus considérable que celle qui pouvait passer par le tuyau d'un jonc.

Cest à peu prèà vers la même époqife que le roi de France lui donna une preuve signalée d'estime, en l'adjoignant à quelques-uns des hommes les plus illustres de son royaume , pour fairç Texamen dé ce feu follet dé la philosophie, le magnétisme animal du maniaque Mesmek* ,- dont les prétendus effets avaient étonné tout Paris, hi main du docteur Franklin et celles de ses confrères, dans ce savant comité^ arrachèrent le voile qui couvrait ce mélange de <îharlatan isme et de folie , et frappèrent à nlkort .cette soi-disant découverte.

Je suis , etc.

F. Jeffersoic.

Lettre du docteur Joseph Priestiejr à t éditeur du Monlhly Magazine. '

Northtimbeifabd', lo'ïioyenibre 178a.

Monsieur, \

Je viens de lire, AzTk&leMonthlf^Revieo^^ volume XXXVI, page SSy, que feu M. Pennant a dit du docteur Franklin , « que tout en vivant sous la protection de notre gouvernement pleia de douceur, il jouait secrètement le rôle d'in-

cendiaire, et n avait que tropr^us^i à çnfljsmixner 1 esprit de nos concitoyens américains, au poinj: de .produire l'explosion qui les' a séparés pour toujours: de la mère-patrie. »

Comme il. est e;i mon pouvoir, autant qu'on voudra bien ajouter foi à mon témoignage, de réfuter cette inculpation, je crois le devoir à IV mitié qui m'unissait avec lui. Il est probable qu^il n'existe aujourd'hui personne qui puisse savoir .mieu^ que moi quels sentimens ani- SQaient le docteur Franklin , plusieurs années avant la^uerire.^çoptre TAmérique; et je crois le connaître aussi iâen qu'un homme peut en connaître UQ autre. Je. passais alors tous les hivers à Londres^ dan$ }a fapiill^ du m^rquiis de Lansdown ; peu de: jours se passaient sans que je visse le docteur FrankUn; et, le dernier jour de son ^JQur en Angleterre , il annonça son départ pouf la veille, et je restai avec lui sans interruption depuis le matin jusqu'au soir.

Il était si loin do désirer une rupti^re entre l'Angleterre et les colonies, qu'il fit, ponr la prévenir, beancoup plus que bien de$ gens n'aur .raient fait. L'avisr constant qu'il donnai^t à ses iconcitoyens, était ïk tout supporter de, la part de .V. Angleterre y quelque inju,stequellepûtêtr4i ajoutant que, cfilik.ne durerait pas tQi^Qur$,,et qu^ .rAinérique pte/èdrfiitiine force qui la mettrait ai^ dessus de fopprèis^a. C'est pom cette raispn que

36o MËMOItl£s I

le dèct^ui^ i>riM^ qtii était k^on eà com^posdkhtie âveé pItiliiêttT» Américuins dont ropinion avait du ppoids dans ce pa(y« , disait qu'il oomniençait à y perdre sa popularité; tï dirait toujours: «e S^il faut qu'il y ait une gaei^ré , ce ^ra une guerre i> de dix ans , et je ne vivrai pas assez pour en- voir » kl fin. » Je l'ai entendu bien des fois tenir ce propos.

C'est à iÈL requête «t à Celle du docteur Fothergill, que j'écrivis un pamphlet anonyme pour démontrer eombien il était injuste et inàpolitî^ que de faire la gUérre àuic èbloniéë avant là oon- Yocation d'un nouveau p^rletnent Conatne je ilemenraris alors à Leeds, il voulait ÏÀen ée charger d'en côt¥igbi^ïeé ëpt^euVèS; é% dans uo passage où je déplorais la tentative q^'on fesait pour établir le j^vOir ttrhittalte, il ajouta la phrase ifeuivante : «* Au danger imminent de notre ine^ » timàble dèmtAertje, et de cette forée, de cette » sécurité, de cette féticité nationale quidépen*- ^denfdéftotM union et de notre liberté. »

L'unité 4e Icmpirc britannique dans toutet Tsrés parties était une de^es i^ées favorites. U'fe comparait souvent à un beau vase de porcelaine, dont Qh né pouvait réunir les fragment quand tille f6is il^tait bri$é. Il admirait tellement alors la consliltttiôn aâgifiise^ qu'il disait qu^^i aurait Toulti la ^^oir âdoptet danv tout l'univers. Tek Paient seà^ sentimeiis tjuand il* quitta l'Angle-

DE B. FRANKI.IN. 38i

terre. Mais, lorsqu'à son arrivée en Amérique il trouva la guçrre commeocée, lorsqu'il vit qu'il n'était plus temps de regarder en arrière, per*^ sonne n'épousa plus chaudement les intérêts du pays qu'il re^rdait alors comme sa patrie, et ne fut plus opposé aux prétentions de la Grande- Bretagne. La preuve en existe dans trois lettref^ qu'il m'écrivit après ^on retour en Amérique (i), et dont il m adressa la première peu de jours après son débarquement*

Bien des gens regardent le docteur Franklin comme ayant eu un cœur froid , comme ayant été étranger à tous les sentimeos d'humanité, insensible à toutes le^ horreurs que doivent entrôner une guerre civile. Combien il en était éloigné! Il employa une grande partie de la der* nière journée, que je passai avec lui , à parcourir un grand nombre de journaux américains^ me fesant noter ce qu'il fallait en extraire pour ceux d'Angleterre, et les larmes qu'il versait l'obligeaient souvent à interrompre sa lecture. Il était froid et réservé avec les étrangers; mais quand il se trouvait entre amis, personne n'était plus disposé k se livrer à la gaité et à la plaisanterie. C'est par là qu'il fesait les délices d'un club nommé le Club des Whigs^ qui s'assemblait

(i] Ces Lettres se trouvent daus les deux pren^ièipes Parties dé sa Corresponçlance.

38a MÉMOIRES

au Café de Londres ^ et dont étaient membres le docteur Price, le docteur Kippis,.M. Lee, et d'autres personnes du même mérite.

Je suis , etc.

J. PlUESTLET.

Extrait de téloge du docteur Franklin , par le docteur Smith y prononcé le i^ mars 1791, devant le Çpngrès et devant la Société philosophique à Philadelphie.

Au nom de Franklin , tout ce qu'offrent d'intéressant la vertu , la liberté , Thumanité , se présentent à notre souvenir. Par quels éloges pourrons nous rendre justice au mérite , aux talens qui l'ont illustré? Il faudrait pour cela posséder un mérite et des talens semblables aux siens.

Son génie original et universel était capable des plus grandes choses , et ne. dédaignait pas les plus petites quand elles pouvaient être utiles. <1 conduisait avec la même aisance, avec la même -habileté les affaires d'un état et celles d'une imprimerie. Il remplissait avec le même zèle les fonctions de ministre plénipotentiaire, et celles d'exécuteur d'un testament.

Franklin pouvait devenir, comme philosophe, un Newton; comme législateur, un Lycurgue :

mais il fut plus grand qu'aucun d eux , en réu-

nksant leurs talens dans une philosophie-ptatir que, l'art de faire le bien , auprès duquel on Toil se flétrir toutes }es palmes de la sdenceet d'une sagesse purement spéculative. Il ne cher* cha point à se faire un nom par ses talens litté* raireS) talens qui , quoique difficiles à acquérir, élèvent rarement un homme à urf haut rang dans l'estime et la confiance du pùhlic; c'est en se rendant utile, en fesant servir ses connaissajokce^ aux besoins de sa patrie et du temps où il vivait , qu'il devint véritablement grand.

Quand nous n'en aurions pas d'autre preuve, le rôle noble et imposant qu'il joua dan^ la révo* lut ion américaine, l'un des événemens les plus importans qui se trouvent dans les annales du genre humain , suffirait seul pour immortaliser son nom* Mais si nous fesons attention aux triivaux préparatoires auxquels il s'était livré pendant un. demi-siècle, pour éclairer l'esprit de ses concitoyens, pour les disposer à ce grand chan* geraent, pour les rendre capables de supporter leur élévation , en leur di^nant Thabitude. de l'industrie et de la vertu, pour leur faire sentir* le prix du bonheur qu'ils pouvaient atteindre , enfin pour leur apprendre à souffrir , à oser , et à profiter de leurs succès , ces services mulli* plies ont assuré sur sa tête un diadème plus brillant que ceux qui ont couronné le front d'aucun des sages anciens ou modernes.

.Dès ses premières année^^.iL airait conçu une

faaote idiie de la £prce et de la gloire dit peupio américain ; mais., comme Hercule au berceau , \\ ignorait sa propre force , et ne coopaissait pa9 les travaux qu'il lui était réserva deiéeuter. Il ne savait pas encore qu'il était destiné à com'* battre un jour les rois et les potentats en faveur de la liberté de son pays, à en arracher la reconnaissance de sa souveraineté , à souscrire de son nom les traités sacrés qui devaient lui donner un rang distingué parmi les nations de la terre^ et assurer sa liberté et son indépendance jusque dans les âges les plu» reculés.

Virius vera nobilitas , était son adage Êivori. n regardait les descendans des vertueux cultiva* teurs^ des vénérables propriétaires qui avaient les premiers attaqué avec la cognée nos forets plantées de chênes antiques , et introduit la cul-* ture 6t la civilisation dans une contrée jadis sauvage , comme ajant une noblesse plus véritable que ceux en qui elle ne consiste qu'en une longue suite d'aïeux. Il naquit dans une humble sphère , et il rendit l'imprimerie utile à ses in^ téréts comme à ceux de sa patrie* I^ presse fut le grand instrument dont il se servit pour ré» pandre en Pensylvanie des habitudes d'indiutrie et de vertu; pour instituer des soeiétés destinées à encourager l'agriculture, le commerce et lea arts mécaniques ; pour fonder des écoles , des bibliothèques, des- hôpitaux; enfin pourrépan* dre partout das connaissances ntile^y et l'amour

de l'humanité. Allez , et faites de même, vous qui avez devant lès yeux ce glorieux exemple (i)/ Voyez avec joie et orgueil jaillir déjà de cette torche que Franklin a allumée dans le Nouveau'* Monde, à l'aide de la presse, des étincelles qui répandent dans tout Tunivers la flamme sacrée de la liberté, de la sagesse et de la vertu; c'est à vous qu^il appartient de lalimenter par les mêmes moyens , jusqu'à ce qu'elle s'élève jusqu'aux cieux.

(i) Cette apostrophe s'adressait aux imprimeurs de Phila*. delphie^ qui assistaient en corps à cette cérémonie.

ffX DES MJÉMOmtlS.

Mémoires, n. ^5

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