‹ Mémoires sur la vie et les écrits de Benjamin FranklinChapitre 6 sur 25 · MORALE · texte numérisé non relu

MORALE

k L'histoire nous fournit beaucoup d'exemples d'états ruinés par s.uite de mesures peu convenables au caractère et à l'esprit de leurs habitans. Des lois portées pour favoriser une partie d^une nation, et en opprimer une autre, sont bien certainement la plus fausse opération de poli^ tique. Une répartition égale de protection , de droits, de privilèges et d'avantages, doit être le partage de chacune des parties qui composent un état^ et il importe peu à sa prospérité que ses sujets s'enrichissent et que le commerce fleurisse sur la Tamise ou sur l'Ohio , à Edimbourg ou à Dublin. Ces mesures ne manquent jamais de faire naître la jalousie et la haine entre la partie favorisée et la partie opprimée. De là il résulte

nécesfilairement une séparation totale d*a£fections, d'inténéts, d obligation» poIîAiqtieA, l'affaiblisseineat du corps de Fétat, et peut-être sa ruine irrépanable ».

£a juin 1 774 9. on commença à songer sérieusement à un coBgarès général de députés de toutes les colonte& Celte idée avait été suggéi^e un an auparavant pas le docteuc Fi^uklia, dans une lettre qu il écuivit à l'honorable Thomas Gushing, en date du 7 juillet 1773, où U disait : ci Comme la force d'un empire dépend* non-seulement de' l'union de toutes ses parties, mais dfe leurs dispositions à ne faire de cette force qu'un seul faisceau commup; comme la discussion des droits pourrait paraître hors d^ saison dans un moment de guerre effective , et que les délais qui en pourraient résulter seraient nuisibles à ^intérêt général; comme la résistance d'une ou deux colonies ferait itioins d'impression si lea autres se courbaient sous le joug, ce qu'on obtiendrait peutêtre à force de prétextes et d'artifices ; comme enfin ce manque de concert détruirait toutes les^espéra^ces que nousi pouvons raisonnablbment concevoir d'obtenir justice , peut-être là marche la- plus sage et là plus utile que pourraient adopter les colonies, serait de profiter dte la paix actuelle pour assembler uw congrès ùê^xé^ RAI», ou pour établir les moyens de correspondance qui ont été récemment proposés, de faire

une déclaration positive et solennelle de leurs droits, de s'ei^ger Téciproquement et irrévoca* blemènt à u'aeeorder aucun subside à la couronne, en cas de guerre générale, jusqu'à ce que ces droits aient été reconnus par le roi et par les deux chambres du parlement d'Angleterre, et enfin de communiquer cette résolution au gouvernement anglais. Je suis convaincu qii'une teUe démarche amènerait une crise décisive; et soit qu'on nous accordât nos demandes, soit qu'on recourût à des mesures de rigueur pour nous forcer à nous en désister, nous n'en parviendrions pas moins à notre but; car l'odieux qui accompagne toujours Tinjustice et la persécution , contribuerait à nous fortifier en resserrant ùotre umon , et tout l'univers reconnaîtrait que not^Be conduite a été honorable ».

Tel avait été l'avis du docteur Franklin , et eomme il l'observe quelque part , «r Un bon avis n'est jamais perdu ». On le suivit dans toutes ses parties, et ce fut le premier pas vers l'union des colonies, et vers leur émancipation définitive du joug de lâ Grande-Bretagne.

Le premier congrès s'assembla à Philadelphie, le 17 septembre 1774. Il* commença par prendre une résolution pour exprimer ses dispositions à l'égard de la colonie de Massachusetts , et pour encourager les habitans de cette province à continuer à s'opposer aux actes oppressifs du parlement britannique. Cette résolution , et plusieurs

Digitizêd

6o MÉMOIRES

autres de même nature, relatives à ceUe colonie, ayant été adoptées, le congrès écrivit une lettre au général Gage, gouverneurde cette province, et qui y commandait les troupes du roi. Après y avoir établi les plaintes déjà faites par la ville de Boston , il lui déclara que les colonies avaient pris la résolution des'unir pour la conservation de leursdroits communs, et pour s'opposer à Texécution des derniers actes du parlement, sous l'oppression desquels gémissait la province de Massachusetts ; .que les colonies avaient nommé les membres du congrès, les gardiens de leurs droits et de leurs libertés ; qu'ils voyaient avec le plus vif regret que, tandis qu'ils prenaient les mesures les plus pacifiques et les plus soumises pour effectuer une réconciliation sincère entre la Grande-Bretagne et ses colonies, son excellence se permît des* procédés qui portaient une apparei|ce.si hostile, et qui n'étaient pas même justifiés par les actes oppressifs dont ils se plaignaient. Ils lui représen** tèrent que cette conduite tendait naturellement à irriter le peuple, à le porter, malgré ses disr positions à la paix , à en venir à des hostilités qui mettraient des obstacles aux efforts du congrès pour rétablir la bonne intelligence avec la mèrepatrie; enfin à plonger le pays dans lea horreurs de la guerre civile.

Le congrès publia une déculr/ltion des dboits qu'il prétendait appartenir aux colonies anglaises de l'Amérique septentrionale, en vertu des. lois

DE B. FRANKLIN. 6i

immuables de la nature, des principes de la constitution britannique, et des chartes qu'elles avaient obtenues.

Il rédigea aussi une pétition au roi , un mémoire aux habitansde la Grande-Bretagne, une adresse aux colonies en général , et une autre aux babitans de la province de Québec.

Ces pièces^ écrites avec autant d'adresse que de talent, et pleines d'une énergie peu comjnune, méritent l'attention de^ homme d'état ^ et se trou« vent dans les annales de Thistoire d'Amérique.

La pétition à Sa Majesté contenait un exposé des plaintes des colonies, et une humble prière d'y faire droit. Elle fut envoyée en Angleterre , sous enveloppe, au docteur Franklin , par le secrétaire du congrès, Charles Thomson.

Le docteur Franklin , en ce moment critique , fesaii des efforts continuels pour engager le gouvernement britannique à changer d(S système, relativement aux<)olonies. Dans ses conversations particulières, dans ses lettres aux personnes qui avaient des relations avec le ministère , dans tout ce qu^il publiait par la voie des journaux, il appuyait toujours sur Tinjustice et le défaut de politique de la conduite adoptée par l'Angleterre à l'égard de l'Amérique. Il établissait, delà n^anière la plus énergique, que, malgré l'attachement sincère des cplons pour leur mère-patrie, une continuité de traitemens injustes devait finir par jdiéuer leurs esprits. Les ministres fermèrent

roreille à s^ avis et à ses prédictions solennelles; ils persévérèrent aveuglément dans leurs projets, et ne laissèrent d'autre alternative aux Américains qu'une opposition ou une soumission absolue. Cette soumission ne pouvait s accorder avec les principes de liberté qu'ils étaient habitués à révérer; ils furent donc forcés, quoique malgré eux , de recourir à l'opposition.

Le docteur Franklin voyant l'inutilité de ses efforts pour rétîiWir l'harmonie entre la Grande- Bretagne et ses colonies, se trouvant Pobjet des soupçonsdn gouvernement britannique, et ayant reçu des avis particuli^:s q«'on songeait à le faire arrêter, sous prétexte qu'il avait fomenté une rébellion dans les colonies, se détermina à retourner en Amérique, et s'embarqua dans le mois de mars 1 775 .

Pendant la traversée, il confia au papiek* un monument mémorable et durable de ses efforts pour effectuer une réconciliation entre laGratade» Bretagne et des colonies, quoi qu'en eussent pu dire les accusations calomnieuses de ses ennemis. C'était une relation des négociations qu'il venait de conduire, pour parvenir à ce but si désirable et qu'il avait tellement à ctsfeiar. [Elle est adressée à son fils> le gouverneur Franklin^ et il l'aurait certainement insérée dans ses Mémoires, s'il les avait conduits jusqu'à l'époque où nous nous trouvons. C'est l'histoire de aes transactions politiques en Angleterre : elle sert à

mettre dans tout sovk jour k noblesse de son caractère, et est très-intéressaivtè pour les annales de la révolution d'Amérèqne. D'après ces considérations , Téditear se croirait ineiccusable de sapprîmer ou d'aëréger cette pièce, ou de lui donner une nouvelle fdbrme. H éprouve au contraire une grande satisfaction à laisser reprendre la plu^me an docteur Franlditi , et il espère qu'elle sera partagée par ses lecteurs.

A bord da paqaebot la Peniflimnie, oliargé pour nilfti delphie , capitaine Oaborne , aa mars 1775.

« Mon CHER FlLS,

j» Me tiKM^vant un peu de loisir «n ce moment, je vais tâcher, comme je vous l'ai promis, de me rappeler, autant qu'il me sera possible, et de mettre par écrit le détail des négociations auxquelles j'ai pris part relativement à la mésintelligeoce entre la Crande^Bretagne et ses ^colonies américaines.

9 Après la session du parlement qtii avait passé dea actes si sévères contre la protim^e de Massachusetts, les membres de la minorité seb tant que leur faiblesse venait du matiqué d'union entre eux, commencèrent à penser ^rieusement à former une coalition. Ils voyaient que les me»* 8ux«s violentes adoptées eootre rAmérique, lésaient courir le risque, éi Ton y persistatt, de démembrer, d'af&iblir, et ^eut^être de ruiner

l'empire britannique. Quelques-uns d entre eux conçurent le projet de s'unir d'une manière plus intime , afin de pouvoir offrir à la prochaine session un poids plus respectable, une opposition plus imposante, et un corps dans lequel on pût aisément former un nouveau ministère, si le défaut de réussite des moyens employés, jusqu'alors, et la ferme résistance des colonies, fesalent juger au roi ce changement nécessaire.

» Je pris quelques soins pour entretenir ces dispositions, dans les entretiens que j'eus avec les principaux membres de la minorité des deux chambres. Je les suppliai et les conjurai de ne pas souffrir que, par suite du peu d'intelligence qui régnait entre eux, l'ignorance du ministère fît écrouler l'édifice glorieux de l'empire britannique. Pour les encourager d'autant plus , je les assurai que l'Amérique déployerâit une fermeté unanime, ce dont ils avaient souvent douté, et ce qui paraiissait leur occasionner des craintes et des inquiétudes.

» Depuis l'insulte qui m'avait été £3iite à la séance du conseil privé, en janvier 1774? je ne m'étais jamais présenté au lev^r*d'aucun ministre. Je ne cherchai pas à me justifier des accusations por^ tées contre moi; je ne rendis pas à mes ennemis injures pour injures; je gardai un froid silence^ et je me jréservai pour une occasion future* J'avais, pour adopter pette conduite, des motifs qu'iPest inutile de développer ici, De; temps enr

temps, j'entendais dire que les membres raisonnables de Tadministration rougissaient du trai* temenl que j'avais reçu. Je soupçonnais quelques* uns de ceux qui me parlaient ainsi, de vouloir tirer de moi mes sentimens et mes projets, et ce fut une nouvelle raison pour moi de garder un silence presque absolu. Cependant, les mesures prises par les ministres relativement à la Nouvelle-Angleterre, ne produisant pas l'effet qu'ils en attendaient, ils se trouvèrent de plus en plus embarrassés, et commencèrent, à ce qu'il parait, à penser à se servir de moi pour se tirer d'affaire. Mais il aurait été trop humiliant pour eux de s'adresser à moi directement et franchement; et, d'après ce motif, ils eurent recours à des moyens détournés pour savoir ce qu'ils pouvaient en attendre.

Les nouvelles reçues d'Amérique depuis la prorogation du parlement, annonçaient que toutes lesmesuresde l'administrationn'y avaient nidivisé ni intimidé le peuple ; qu'elles n'avaient fait au contraire qu'y rendre l'union plus intime, et la détermination plus décidée ; et qu'il était vraisemblable qu'on allait y faire la convention de n'y recevoir aucune importation. Le ministère appréhendant de là que cette mesure, en indisposant lés villes de commerce et de manufactures d'Angleterre , n'influât sur les prochaines élecf tions qui devaient nécessairement avoir lieu l'an- Mi&ibiRES. II. 5

née suivante, et ne grossit les rangs du parti de l'opposition, fit prononcer tout à coup, et sans qu'on s y attendit , la dissolution de l'ancien parlement, et ordonna qu'on procédât à l'élection d'un nouveau , dans le plus court délai , avant qu'on pût sentir les suites de cette convention , ou qu'elles pussent produire cet effet.

Quand j'allai en Angleterre, en 1757 , vouspouvez vous rappeler que je fis plusieurs tentatives pour me faire présenter à lord Chatham , alors premier ministre , pour lui parler des affaires dont j'étais chargé pour la Pensylvanie , mais que je ne pus y réussir. Celait alors un homme trop important, ou trop occupé d'af&ires plus importantes. Je fus donc obligé de me contenter d'une sorte de communication secrète et non avouée avec MM. Potter et Wood, ses secrétaires, qui parurent, par leurs civilités, vouloir former uîie liaison avec moi, et qui tirèrent de moi tous les renseignemens que je pouvais donner sur la guerre qui avait alors lieu en Amérique, avec mou opinion sur les mesures que d'autres proposaient ou conseillaient, .ce qui me fournit l'occasion de faire sentir l'utilité de s'emparer du Canada. Je regardai, depuisce temps, M^Pitt commiç inaccessible : je me bornai à l'admirer de loin , et n'essayai pas davantage d.e le voir de plus près. J'eus une ou deux fois la satis&ction d apprendre de lord Shelburne, ou je crois de lord Siaphope;,

qu'il me fît quelquefois l'honneur de parler de moi , comme d'un homme d'un caractère respectable.

Vers la fin d'août dernier, cotnme je revenais de Brighthelmstone, j'allai faire une visite à mon ami M. Sargent , à sa terre d'Halsted, dans le comté de Kent, suivant la promesse que je lui en avais faite. Il m'apprit qu'il avait promis de me conduire à Chevening chez lord Stanhope, qui dé- ' sirait que j'allasse le voir , quand je viendrais dans ces environs. Nous nous rendîmes donc, dans la soirée, chez lord Stanhope, qui me dit que lord Chatham souhaitait me voir, et que la demeure de M. Sargent , où je devais loger, se trouvant sur le chemin de Hayes, il viendrait me prendre le lendemain au matin pour m'y cohduire. M'y étant rendu, cet homme, véritablement grand, me reçut dé la manière la pins civile, me fit force ques* tions sur la situation des affaires en Amérique, parla avec sensibilité de la sévérité des dernières mesures prises contre la province de Massachusetts; me donna un aperçu du discours qu'il avait prononcé pour s'y opposer, me témoigna beaucoup d'estime et d^intérêt pour les habitans de ce pays , et me dit qu'il espérait qu'ils continueraient à demeurer fermes et unis pour défendre '. leurs droits constitutionnels par toutes les voi^ légales et pacifiques. Je l'assurai que je ne doutais pas qu'ils ne le fissent. Il me répondît qu'il était charmé de m'entendre parler ainsi , parce qu'il

savait que je devais connaître leurs sentimens. Je saisis cette occasion pour lui dire que la chute des gfands empires avait toujours commencé à leurs extrémités, parce que les contrées éloignées jdes yeux et du siège du gouvernement, n'avaient jamais été bien administrées, mais avaient été opprimées par d'injustes gouverneurs , dans la persuasion que des plaintes partant de si loin ne pourraient ni se faire entendre , ni être écoutées , ce qui les avait encouragés à continuer leurs exactions jusqu'à ce qu'elles devinssent intolérables; que l'empire de la Grande-Bretagne avait heureusement trouvé et pratiqué bien longtemps une méthode qui assurait un sage gouvernement à chaque province , en le lui confiant en grande partie à elle-même, d'où il était résulté tant de satisfaction pour les sujets, tant d'encouragement à former de nouveaux établissemens, que sans la marche suivie depuis peu par une mauvaise politique , en proclamant la toute-puissance du parlement, quoique pour tout pouvoir, il faudrait aussi qu'il pût tout savoir , nous aurions ajouté province sur province à nos colonies jusqu'à la mer du Sud ; que je regrettais la ruine qui semblait menacer un si beau plan , si bien imaginé pour rendre heureux tous les sujets du plus grand empire ; enfin que j'espérais qile si lui et quelques autres hommes sages et distingués voulaient unir leurs efforts, il pouvait encore être temps d'arracher ce pays aux mains d'un

ministère ignorant qui roulait le déchirer, et de rétablir, entre la Grande-Bretagne et ses colonies, l'union et Tharmonie si nécessaires pour leur avantage réciproque.

Il me répondit avec beaucoup de politesse que j'avais des idées saines sur la manière d'étendre ainsi noire empire; quelles étaient dignes d'une |Lme grande, bienfesante et éclairée, qu'il souhaitait comme moi que les différentes branches de l'opposition pussent se réunir pour travailler de concert à rétablir la bonne intelligence qui régnait autrefois entre les deux pays, ce qu'il désirait ardemment : mais il parla de cette réunion comme d'une chose pleine de difficultés , et qu'il fallait plutôt souhaiter qu'espérer. Il xn^e dit que l'opinion dominante en Angleterre était que le but de l'Amérique était de s'ériger en état indépendant, ou du moins de se soustraire aux lois sur la navigation. Je l'assurai qu^ayant traversé plusieurs fois toutes les colonies américaines, y ayant vu nombreuse compagnie, dans le commerce de l'intimité , je n'y avais jamais rien entendu qui exprimât le désir d'une séparation avec la mère-patrie, ou qui annonçât l'idée qu'une telle séparation pût être utile à l'Amérique : que, quant aux lois sur la navigation , la partie la plus importante, comme de faire notre commerce sur des bâtimens anglais ou coloniaux , d'exclure de nos ports les navires étrangers , de composer féquipage de nos vaisseaux de trois quarts de

marins anglais, nous était aussi agréable qu^ellé pouvait l'être à l'Angleterre : que nous ne refu"* sions même pas de nous soumettre aux règles gé* nérales faites pour le commerce par le parlement, pourvu que la bonne foi y présidât, qu'elles eussent en vue l'utilité de la totalité de l'empire, et non un modique avantage pour une partie^ au grand détriment de l'autre, comme par exeno pie l'obligation imposée à nos vaisseaux de se rendre en Angleterre, en venant du Portugal et de l'Espagne, avec leurs vins et leurs fruits; les restrictions imposées à nos manufactures de laine et de chapellerie ; la prohibition relative aux moulins à fendre, aux ouvrages en acier, etc. Il convint qu'on pourrait faire quelques changemens à cet égard , mais ajouta que ce qui concernait les moulins et lacier avait été agréé par nos agens lors d'un compromis qui avait eu lieu sur l'opposition qui avait été faite à une diminution de droits.

Enfin il me témoigna beaucoup de satisfaction de m'a voir vu , et surtout de l'assurance que je lui avais donnée que l'Amérique n aspirait pas à l'indépendance, et ajouta qu'il serait charmé de me revoir le plus souvent possible. Je lui répondis que je ne manquerais pas de profiter de la permisçion qu'il voulait biep m'accorde?» , £;entant parfaitement tous les avantages que je retirerais de sa conversation instructive ; et ce n'était certainement pas un pur compliment.

Le nouveau parlement devait s'ouvrir le ag no^

YiîinBre 1774- Vers le commencement de ce mois, étant à la Société royale, M. Râper, un de nos / membres, me dit qu'il connaissait une dame qui avait une grande envie de jouer avec moi aux échecs , espérant pouvoir me battre , et qu'elle 1 avait prié de me conduire chez elle. C'était , me dit-il , une dame dont il était sûr que je serais charmé de faire la connaissance, une sœur de lord Howe , et il espérait que je ne refuserais pas le cartel. Je lui dis que j'avais perdu depuis longtemps rhabitude de ce jeu ; mais que je me rendrais chez cette dame quand il le jugerait à propos. Il me dit où elle demeurait, m engagea à y passer le plus tôt possible, et ajouta que je n'avais pas besoin d'introduction. Je lui promis de le faire ; mais me trouyant un peu embarrassé*pour aller ainsi chez un dame à qui je n'avais pas été pressente, je différais toujours. Le 3o du même mois m'étant encore trouvé avec lui le jour d'élection de la Société , qui était aussi le leindemain de l'ouverture du parlement , il me rappela ma promesse , me reprocha de ne pas l'avoir accomplie , et me somma de lui donner un jour pour aller enseioble chez cette dame. Je fixai le vendredi suivant. Il vint me prendre, nous nous rendîmes , chez elle, je jouai avec elle quelques parties, et lui trouvant une conversation sensée et dès manières fort agréables, j'acceptai volontiers rinvitalion qu elle me fit d'y revenir quelques jours après. J'étais pourtant bien loin de penser que

cette nouvelle connaissance pût avoir le moindre rapport avec les affaires politiques.

Le jeudi qui précédait le jour fixé pour notre partie d'échecs, M. David Barclay vint me voir pour causer avec moi relativement à une assemblée de négocians qui devait avoir lieu pour présenter une pétition au parlement. Après avoir épuisé ce sujet, il me parla de la situation dangereuse des affaires d'Amérique ; du danger que les mesures actuelles n'amenassent une guerre civile , et du grand service que rendrait un homme qui pourrait imaginer quelque moyen pour prévenir un si grand fléau , et effectuer une. réconciliation. Il voulut bien ajouter qu'il était convaincu que d'après la connaissance que j'avais des d^ux pays ^ la réputation et llnfluence dont je jouissais dans l'un d'eux , et mes talens en affaires, personne n'y pouvait mieux réussir que moi. Je lui répondis simplement que je m'estimerais fort heureux si je pouvais contribuer le moins du monde à une si bonne œuvre, mais que je n'y voyais aucune probabilité; que. quoique je fusse certain que les Américains étaient disposés et prêts à accepter toutes conditions raisonnables , un arrangement n'étaitpraticable qu'autant que les deux parties le désiraient, et que la conduite du ministère me feaait croire qu'il n'y avait pas la moindre inclination; que son but était plutôt de pousser les Américains à la rébellion ^ afin d'avoir un prétexte pour une exécution mi-

litaîre , et de satisfaire ainsi Tanimosité cfyii existait en Angleterre contre les Whîgs et les nonconformistes de ce pays. M. Barclay pensa que je jugeais trop sévèrement les ministres : il était persuadé que tous ne partageaient pas ces sentiaiens, et qu'ils seraient charmés dé sortir de l'embarras où ils se trouvaient à quelques conditions que ce fût , sauf seulement l'honneur et la dignité du gouvernement. Il m'engagea à y réfléchir de nouveau, et me dit qu'il reviendrait causer avec moi à ce sujet. Je lui dis que j'y penserais, comme il le désirait; mais que je n'en voyais pas l'utilité. Sur cela nous nous séparâmes ; mais deux jours après je reçus de lui une lettre enfermée dans un billet du docteur Fothergill. Voici ce que contenaient ces deux ipissives :

« Toungsbury, prèa Ware , 3^ jour du la' mois 1774.

» Mon estimable ami ,

» Après t'avoir quitté jeudi dernier , je rencontrai par hasard en retournant chez moi, notre ami commun , le docteur Fothergill : je lui fis . part du sujet de notre conversation , et en conséquence il m'a invité à une nouvelle conférence sur cet objet important. Je me rendrai donc en ville demain , et je serai chez lui entre quatre et cinq heures; nous nous réunissons pour te demander ta compagnie. Nous sentons parfaitement tous deux que cette affaire offre des difficultés

qui devraient presque effrayer des particuliers , et les empêcher de s'en mêler , mais nous en désirons tellement le succès que nous ne devons rien omettre de ce qui est en notre pouvoir , quoique tous nos efforts puissent être infructueux. Je suis ton ami sincère ,

» David Barglât. »

« Le docteur Fothergill présente ses complimens au docteur Franklin ; il espère qu'il lui accordera le plaisir de sa compagnie dans Harper-street, demain soir , pour conférer avec leur ami commun, David Barclay, sur les affaires d'Amérique. Â cinq heures aussi précises que possible.

• Hârper^ttreet , 3 décembre ».

Ce rendez -VOUS venait précisément pour le soir du jour dans la matinée duquel je devais faire ma seconde partie d'échecs avec Taimable mistress Howe. J'allai chez elle, comme je lavais pron^is. Après avoir joué aussi long - temps que nous le désirâmes, nous nous mimes à causer : la conversation roula d'abord sur un problème de mathématiques (i) , et ensuite sur le nouveau parlement qui Venait de s'assembler. « Mais qu'y

(i) Cette damç, contré Tusage dé son sexe , ayait des coa* naissances assez étendues en mathématiques.^^ |

a-t-il donc à faire, me dit-elle alors, dans cette querelle entre la Grande-Bretagne et rAmérique? j'espère que nous n'aurons pas une guerre civile. — Elles devraient s'embrasser comme sœurs, lui dis-je ; que peuvent - elles faire de mieux? Les querelles ne peuvent profiter ni à l'une ni à Pautre, et peuvent être la ruioe de toutes deux. — J'ai souvent dit, répliqua-t elle, que je voudrai3 que le gouvernement vous employât pour arranger cette contestatiqn : je suis sûre que per^ sonne ne pourrait mieux y réussir ; ne croyez* vous pas la chose possible ? — Sans aucun doute, madame, répondis- je, si les parties sont disposées à une réconciliation , car elles n'ont pas d'intérêts véritalilement opposés qui les divisent : c'est une affaire de vétilles que deux ou trois horpmes de bon sens arrangeraient en une demiheure. Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moi ; mais les ministres ne penseront jamais à m'employer à cette bonne œuvre; ils aiment mieux invectiver contre moi. — Oui, me dit-elle, ils se sont conduits à votre égard d une manière honteuse, et quelques-uns d'entre eux en sont maintenant véritablement honteuse P. Je regardai cet entretien comme une pure copversation , je n'y songeai plus, et je me rendis dans la soirée chez le docteur Fothergill , où je trouvai M. Barclay.

Le docteur s'étendit fort au long, et d'un ton de sensibilité, sur les malheurs qui paraissaient

devoir résulter des altercations actuelles , sur la nécessité d'y mettre fin , sur l'honneur qu'il y aurait à servir d'instrument pour cette œuvre méritoire; il finit par me faire des complimens, en me disant que personne n'entendait aussi bien que moi l'objet dont il s'agissait ; qu'il regardait donc comme un devoir pour moi de travailler à-amener une réconciliation; qu'il avait appris avec plaisir de David Barclay, que j'avais promis d'y réfléchir; qu'il espérait donc que j'avais mis la main à la plume, et tracé sur le pa« pier quelque plan de rapprochement que j'allais sans doute leur communiquer : je lui répondis que je n'en avais formé aucun; que plus je pensais aux procédés dont on avait usé enverî? les colonies, plus j'étais convaincu qu'il n'existait pas dans le ministère la moindre disposition à un arrangement, et que par conséquent tous les plans seraient inutiles : il me dit que je pouvais me tromper; que quelle que fût la violence de quelques membres de l'administration , il avait des raisons , de bonnes raisons j pour croire que les autres étaient différemment disposés; que si je voulais dresser un projet, et que nous l'approuvassions tous trois , il pourrait être utile, attendu qu'il croyait que David Barclay; ou lui^ pourraient le communiquer à quelques-uns des ministres les plus modérés, qui l'examineraieint avec attention , et que puisque sur nous trois , deux étaie^t Anglais, ce que nous trouverions

raisonnable pourrait bien le leur paraître aussi. Tous deux se réunirent pour me presser trèssérieusement d'entreprendre ce travail : je leur » représentai qu'il était peu convenable que je m'en occupasse dans un moment où nous attendions (]es nouvelles du congrès qui , sans aucun doute, expliquerait les moyens à prendre pour rétablir la bonne intelligence. Cette réponse ne les satisfit point : ils alléguèrent que l'époque de l'arrivé^e de ces nouvelles était auSsi incertaine que leur contenu ; que le moindre retard pouvait être dangereux, qu'on pensait déjà à employer des mesures plus rigoureuses contre l'Amérique; que chaque instant pouvait élargir la brèche et la rendre irréparable ; qu'on ne pouvait donc trop tôt chercher et appliquer un remède à ces maux. Enfin je me laissai persuader , je promis défaire ce qu'ils désiraient, et de leur apporter le mardi suivant dans la soirée, un projet que nous discuterions.

Je me trouvai au rendez-vous convenu , et je leur lus ce qui suit :

Notes pour une conversation sur les conditions qui peuvent produire une union durable entre VAn-' gleterre et les colonies.

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