‹ Mémoires sur le PortugalChapitre 4 sur 7 · A GIBRALTAR · texte numérisé non relu

A GIBRALTAR

Ne voulant pas retourner par terre en Italie , je frétai un bâtiment ragusien , commandé par le capitaine Flori , jeune homme aimable et bien élevé , qui était natif de Raguse. Je lui déclarai que mon intention était de m'arrêter quelques jours à Gibraltar pour visiter cette célèbre forteresse. Le 10 mai 1 802 , comme j'allais me mettre à bord , l'ambassadeur de Danemarck vint m'avertir que depuis quelques jours le golfe de Cadix était infesté par une barque de fourbans ; ces pirates impitoyables qui ont l'habitude d'attaquer les vaisseaux de toutes les nations , de faire main-basse sur tout l'équipage , et de couler les bâtimens à fond pour ne laisser aucune trace de leur crime et de leur barbarie. Je fis aussitôt appeler le capitaine Flori , pour lui communiquer cette nouvelle. Il me répondit qu'il savait déjà ce que m'avait appris l'ambas-

sadeur de Danemarck , mais qu'il n'y avait rien à craindre , parce que son vaisseau , quoique marchand , était assez bien armé pour repousser ces pirates et les faire repentir de leur témérité. Cette réponse n'était pas de nature à me tranquilliser entièrement ; mais comme j'avais fait tous mes préparatifs de voyage , je pris courage et je m'embarquai sans retard. Nous passâmes un jour entier dans la rade de Lisbonne. Le lendemain , comme nous allions déployer la voile , la mer devint agitée ; nous partîmes cependant, parce que le capitaine espérait trouver plus de calme en entrant dans le grand océan ; mais il fut, au contraire, plus furieux. Le bruit du vent qui soufflait par violentes raffales ; le mugissement des flots qui s'élevaient au-dessus de nous et menaçaient de nous engloutir ; le vaisseau tantôt suspendu au haut des vagues , tantôt précipité comme au fond des abîmes entre deux montagnes d'eau , tout cela était fait pour effrayer un homme qui n'était point familiarisé avec les tempêtes de l'océan.

Sur le soir , le vent se calma , et nous eûmes la navigation la plus heureuse. Le second jour de notre traversée fut marqué par une aventure qui aurait pu avoir les résultats les plus funestes , si d'avance nous n'avions été prévenus à Lisbonne. Au moment que je considérais la mer.,

j'aperçus une barque qui s'avançait vers nous avec rapidité. J'allai sur-le-champ demander au capitaine si ce n'était point le bâtiment de pirates dont on nous avait parlé. Il l'observa avec sa lunette d'approche , et se tournant vers moi : C'est cela même, me dit-il. Il fit alors charger les dix petites pièces dont le navire était armé , et distribua à l'équipage des fusils et des munitions. Il me pria de me retirer dans la cale , mais je voulus rester à son côté. Cependant les pirates avançaient de plus en plus, et l'équipage qui était prêt à les bien recevoir avait les yeux fixés sur eux. Mais tout à coup ils virèrent de bord , et s'éloignèrent rapidement. Sans doute ces forbans qui avaient espéré nous surprendre s'aperçurent de nos préparatifs de défense, et renoncèrent au projet de nous attaquer. Le i[\ mai au soir , comme nous entrions dans la rade de Gibraltar , un bateau à rames nous aborda , et un jeune officier demanda , en portugais , si notre bâtiment ne portait pas le nonce apostolique ; sur la réponse affirmative , il se hâta d'aller joindre une flotille portugaise qui était dans la rade , et qui fit entendre une salve d'honneur à notre passage près d'elle. J'appris ensuite que c'était le prince régent, Jean VI , qui avait fait donner cet ordre à la flottille. Je crus que cette salve exciterait la curio-

site dans la ville et dans la forteresse , et il me parut convenable d'envoyer le capitaine annoncer mon arrivée au gouverneur de Gibraltar , le duc de Kent, fils du roi d'Angleterre, et de lui faire dire que le lendemain je m'empresserais d'aller offrir mes hommages à son altesse royale. Aussitôt que j'eus débarqué , j'allai rendre visite au duc de Kent , auprès duquel je trouvai le prince Auguste son frère , qui venait d'arriver d'Angleterre. Ces deux princes me comblèrent de politesse et de témoignages d'honneur. Sur le désir que je leur manifestai de visiter la forteresse , ils m'invitèrent à déjeûner et à dîner pour le lendemain chez le général commandant de la place , et me dirent , de la manière la plus gracieuse , qu'ils mettraient des officiers à ma disposition pour m'&ccompagner partout où je désirerais aller.

Gibraltar est une petite ville qui occupe une étroite. lisière entre la mer et la montagne de son nom. Elle n'a qu'une seule et longue rue qui offre partout des boutiques remplies de marchandises anglaises , que l'on introduit par contrebande en Espagne. La forteresse est située sur le vaste plateau du mont , le Calpe des anciens, qui est tout en roche vive , à l'épreuve des bombes et des mines , et par-là même inexpu-

gnable. Si les anglais s'en rendirent maîtres en 1704, ce ne fut, dît-on, qu'avec des bombes d'or ; et d'ailleurs , dans un temps où la couronne d'Espagne était disputée par deux prétendans , Philippe de Bourbon et Charles d'Autriche. Les anglais y tiennent toujours une forte garnison ; lorsque je la visitai , il y avait plus de six mille hommes.

Le 26 mai au matin , je me rendis à l'heure convenue chez le commandant de la place , où je trouvai le prince Auguste , et deux généraux qui voulurent m'accompagner partout. Avant de commencer notre tournée , un de ces généraux mit sous mes yeux le plan de la citadelle. Gibraltar était défendu au moyen âge par un château que les Maures y avaient construit. Les anglais y ont ajouté plusieurs autres fortifications , dont quelques-unes sont remarquables par leur luxe , et d'autres par les corridors ou galeries pratiquées dans le roc avec dès embrasures pour les canons et les mortiers. D'autres fortifications s'avancent sur la partie extérieure de la montagne. Après avoir visité ces galeries et ces fortifications , nous nous dirigeâmes vers le sommet de la montagne par un soleil ardent d'Afrique , à la fin de mai , sans rencontrer un seul arbre à l'ombre duquel on pût respirer quelques instans. Arrivés à l'endroit le plus

scabreux et le plus pénible , nous trouvâmes des chevaux anglais pour continuer la route. L'idée de monter un cheval fringant que je ne connaissais point , les précipices et l'abîme de la mer , au-dessus desquels nous étions suspendus y l'étroit sentier qu'il fallait suivre , tout cela était loin d'être rassurant ; je n'hésitai cependant pas long-temps, et je montai à cheval comme mes deux généraux. Enfin , épuisés de forces , anéantis par la chaleur , et tout couverts de sueur nous parvînmes au sommet de la montagne , où les anglais ont formé une grande caverne, et où le voyageur « oublie l'ennui et les » souffrances de la vie. » (i)

Le magnifique spectacle qui s'offrit à nos regards nous dédommagea amplement de la fatigue et des dangers du voyage. A droite , la vue s'étend, selon les géographes, jusqu'à quarante lieues sur la vaste étendue de l'océan , et l'on aperçoit sur la côte septentrionale du détroit les villes d'Algésiras et de Tariffe , qui appartiennent à l'Espagne. A gauche , on voit la méditerranée , qui , resserrée par les côtes d'Afrique , ressemble à un fleuve auprès de l'océan. Si l'on se tourne du côté de l'Afrique , on a devant soi

(0 obblia

Noja, e il mal délia passata via.

Tasse , c. S.

et comme sous les yeux le mont Abjla des anciens, la ville de Ceuta, possession de l'Espagne , qui y tient une garnison , et la ville de Tanger , qui fait partie du royaume de Fez, dans l'empire de Maroc. La vue s'étend au loin sur le continent d'Afrique , et l'horizon de cette scène magnifique est terminée par la chaîne des montagnes de l'Atlas.

L'aspect de ces masses gigantesques, qui semblent toucher le ciel de leurs sommets, couverts de neiges éternelles , a donné lieu aux poètes qui personnifient les objets inanimés pour embellir et animer la nature , de représenter l'Atlas sous la figure d'un vieillard qui soutient le ciel sur ses épaules.

Je ne tardai pas d'éprouver sur le Gibraltar ce que j'ai toujours éprouvé sur le sommet des montagnes ; l'air vif et pur qu'on y respire , donne de la vigueur au corps , dissipe les nuages de l'esprit, et élève singulièrement la pensée. On peut concevoir l'impression que dut produire sur moi le magnifique spectacle qu'il m'était donné de contempler. Ma première pensée se porta sur les destinées mystérieuses de cette Afrique que j'avais sous les yeux , et je comparai avec douleur son abaissement actuel à sa grandeur passée. Voilà , me disais-je à moi-même , ces côtes de la méditerranée , autrefois habitées

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