‹ Mémoires sur le PortugalChapitre 5 sur 7 · L-cfC · texte numérisé non relu

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par des peuples nombreux et puissans ; voilà le berceau de la fameuse république de Cartilage , de cette nation si aventureuse et si belliqueuse qui mit plus d'une fois Rome à deux doigts de sa perte. Que reste-t-il sur ce théâtre si célèbre de l'histoire ? quelques peuplades barbares , quelques ruines de villes florissantes, repaires d'infâmes brigands. Le changement plus déplorable encore de l'Afrique sous le rapport religieux absorba bien plus long-temps ma pensée. Cette terre qui vit jadis fleurir le Christianisme, cette patrie d'un Tertullien , d'un Cyprien , d'un Augustin , et de tant d'évêques illustres , ces sièges de tant de fameux conciles africains qui comptaient plus d'évêques qu'on n'en compte maintenant dans toute l'Eglise universelle , que nous offrent-ils aujourd'hui ? quelques catholiques épars çà et là , de misérables esclaves , de pauvres artisans qui reçoivent de quelques missionnaires les secours et les consolations de la religion. Je me rappelai alors les paroles menaçantes que le divin Rédempteur adressait aux Juifs : « Le royaume des cieux vous sera » enlevé , et sera donné à un autre peuple qui » en retirera des fruits (i). »

(0 Auferetur a vobls regnum cœlorum , et dablWc genti facienti fructus ejus, ( Matlh. xxi. ko, )

À cette triste pensée en succéda une autre plus douloureuse encore : Qui sait , dis-je en moi-même , si quelque voyageur montant un jour sur le mont Àbyla , et jetant les yeux sur l'Espagne et le Portugal , ne pourra pas appliquer à ces deux pays les réflexions que je viens de faire sur l'Afrique ? Fasse le ciel que ceci ne soit qu'une vaine pensée , un songe poétique, et non le triste pressentiment d'un si funeste avenir !

Avant de quitter le sommet de la montagne, j'observai les deux extrémités de l'Afrique et de l'Europe , qui forment comme un demi-cercle. Les poètes ont mis au nombre des travaux fabuleux d'Hercule l'ouverture du détroit de Gibraltar , appelé de Gadès par les anciens. Quelques auteurs pensent que le continent d'Afrique fut primitivement uni à celui d'Europe , et que le déchirement des monts Calpe et Abjla, que les anciens appelaient les Colonnes d'Hercule, est le résultat de quelque terrible phénomène de la nature , d'un tremblement de terre ou d'un volcan souterrain. Le Tasse rapporte cette opinion dans le quinzième chant de la Jérusalem délivrée :

« Déjà ils touchent à ce détroit que la fable » compte parmi les travaux d'Alcide. Peut-être » les fureurs de la mer rompirent-elles autrefois

» les barrières de la nature , jetèrent Calpe » d'un côté 5 Abyla de l'autre, et par un étroit » canal séparèrent l'Europe de l'Afrique. Tant » est puissante l'édacité du temps! » (i)

Cette opinion est contredite par d'autres écrivains qui demandent quel était le bassin où se déchargeaient les grands fleuves d'Espagne , de France , d'Italie , et le Nil , avant la formation de la méditerranée, lorsque l'Europe et l'Afrique adhéraient entr'elles (2) ?

A notre retour , les deux altesses royales voulurent me donner le plaisir d'un autre spectacle. Ils me conduisirent dans une grande caverne où l'écoulement des eaux a formé des stalactites. Des flambeaux étaient placés de distance en distance pour nous éclairer et pour nous servir de jalons. En descendant dans la. caverne, je

(1) Son già là dove il mar fra terra inonda , Per via, ch'esser d'Alcide opra si finse. E forse è ver , cli'una continua sponda Fosse, ch' alta ruina in due distinse : Passovvi a forza l'oceano , e Fonda Abila quinci, et quindi Calpe spinse :

Spagna e Libia partfo con foce angusta. Tanto mutar puô lunga età vetusta !

(2) La méditerranée a pu exister sansf communication apparente avec l'océan , comme la mer Caspienne. { Noie du Trad. )

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crus entrer dans une église obscure du genre gothique , et voir partout des tombeaux , des mausolées, de grandes orgues, et d'énormes colonnes. Quelques grottes d'Italie offrent de semblables jeux de la nature , mais dans celle de Gibraltar l'illusion est plus grande, à cause de la vaste étendue de la grotte , de la quantité et de la grandeur des stalactites. Sur la montagne de Gibraltar je vis une race nombreuse de singes ( ou magots ) ; c'est , dit-on , le seul endroit en Europe où ces animaux soient indigènes.

Aux environs de la ville , on me fit voir le lieu où en 1780 le vieux général Elliot commodément assis donnait des ordres pour faire incendier , au moyen de boulets rouges , les batteries flottantes des Espagnols , et fit évanouir en quelques heures cette folle tentative.

De retour à Gibraltar , nous nous rendîmes chez le commandant de la place où se trouvaient le duc de Kent , l'amiral Keit qui commandait îa flotte anglaise dans la méditerranée, et phisieurs généraux anglais. On nous servit un dîner somptueux , à la fin duquel on fit passer comme de coutume les vins les plus recherchés. Les deux princes n'attendirent pas que je prisse congé , pour me dire qu'ils avaient été invités pour le lendemain chez le commandant espagnol de Saint-Roch, et qu'ils voulaient me

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mener avec eux. J'acceptai l'invitation , persuadé que ma visite ne serait point désagréable au général espagnol. Le camp de Saint-Roch se compose de plusieurs forts construits dans l'Andalousie, à quelques milles de Gibraltar; l'Espagne y tient toujours une forte garnison , pour surveiller les anglais et protéger le territoire espagnol en temps de guerre.

Le lendemain j'allai de bonne heure à l'église catholique de Gibraltar, qui était tenue avec décence , et que le gouvernement anglais faisait respecter. Je passai ensuite chez le commandant , où par l'ordre des deux princes m'attendait une calèche attelée de quatre superbes chevaux anglais pour me conduire à Saint-Roch. Je montai en voiture avec deux prêtres de ma suite et mon neveu Tibère Pacea; les deux princes , l'amiral Keit , et quelques généraux anglais nous accompagnèrent à cheval. Ce fut un curieux spectacle de voir un cardinal escorté par des princes protestans qui paraissaient lui faire la cour. Gomme nous approchions de. Saint-Roch , un fort espagnol fit entendre une salve d'honneur , à laquelle répondit la forteresse de Gibraltar. Au bruit long-temps répété du canon , à l'aspect de l'appareil militaire de mon escorte, je crus me trouver sur un champ de bataille ou assister à l'attaque

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d'une place forte. A notre arrivée à Saint-Roch, les deux princes furent reçus avec tous les honneurs dus à leur rang, et me présentèrent au commandant qui me combla de politesse et d'honneur. Je m'empressai d'aller faire ma visite à l'église paroissiale , et je m'entretins quelque temps avec le clergé et quelques personnes du peuple.

De retour chez le commandant , j'assistai à la revue de la garnison espagnole , qui défila en présence des princes. Nous passâmes ensuite dans une salle où nous attendait un déjeûner splendide. Dans un appartement contigu à cette salle , les musiques des régimens exécutaient de temps en temps des symphonies qui étaient interrompues par le bruit de quelques canons placés sous les fenêtres. Le déjeûner se termina par les toasts d'usage ; sur la proposition du prince Auguste , le premier toast fut porté au Pape , et les autres aux Rois d'Espagne et d'Angleterre.

Je me levai de table, tout étourdi par le bruit des canons et les cris des convives. Quelque temps après je remontai dans la voiture qui m'avait conduit , et je retournai à Gibraltar avec la même escorte.

Le lendemain j'allai encore visiter quelques points élevés de la montagne, et entr'autres le

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cap que l'on appelle la Pointe cï Europe , parce qu'il termine de ce côté le continent européen. A mon retour à la ville , je me rendis chez le commandant de place, où se trouvaient les deux princes , et comme c'était un vendredi , nous y trouvâmes un dîner entièrement servi en maigre, ce que je n'avais pas toujours vu dans les pays et les maisons catholiques.

Le lendemain je pris congé des deux princes qui m'avaient fait un si gracieux accueil. Le 4 juin nous mîmes à la voile, et le jour suivant, veille de la Pentecôte , j'entrai dans le port d'Almérie , ville du royaume de Grenade.

Ici change la scène de mon voyage. Les préparatifs d'un combat naval dans l'océan contre les corsaires , mon arrivée dans le port de Gibraltar annoncée par les salves de plusieurs vaisseaux de guerre , mes courses sur la montagne , et la visite de toutes les places de la forteresse avec des généraux anglais , ma présence au camp de Saint-Roch et à la revue des troupes espagnoles , tout cela, il faut l'avouer, ressemble plus au voyage d'un militaire , qu'à celui d'un évêque-cardinah

Lorsque je fus entré dans le port d'Almérie^ je priai le capitaine d'aller faire connaître à la

première autorité du lieu mon arrivée et le désir que j'avais d'y passer les fêtes de la Pentecôte dans une maison religieuse. Le capitaine fut bientôt de retour , et m'annonça que toute la ville était en mouvement, que les autorités ecclésiastiques et civiles viendraient me recevoir , et qu'on me destinait pour logement le couvent des pères dominicains.

Comme je débarquai, je trouvai sur le rivage l'alcade , à la tête de la magistrature, qui me complimenta et me fit l'accueil le plus honorable. Bientôt après arriva une députation du chapitre de la cathédrale ; je montai en voiture avec ces ecclésiastiques , et nous nous acheminâmes vers la ville. Le peuple s'était porté en foule sur notre passage. J'entrai dans la ville au son des cloches ; j'y fus reçu avec tous les honneurs militaires , et je montai au couvent des dominicains , où ces bons pères me firent l'accueil le plus affectueux. Quelques heures après, une députation du chapitre vint me prier de passer dans le palais épiscopal qui était libre par la vacance du siège ; malgré mes instances et le désir qne j'avais de rester au milieu des bons pères dominicains , je me vis forcé de céder.

Le jour de la Pentecôte, le chapitre vint me prendre au palais épiscopal , et nous montâmes processionnellement à la cathédrale où je célé-

brai la messe. Les jours suivans , je fis plusieurs fonctions épiscopales. J'étais partout suivi par un grand concours de peuple , qui me présentait des couronnes et des crucifix à bénir.

Àlmérîe , ville d'environ 4 à 5 mille habitans, a un bon port. Ce fut une des dernières villes et peut-être même la dernière conquise par les Chrétiens sur les Maures. Pendant tout mon séjour j'y fus traité avec une magnificence digne de là nation espagnole. Je m'y serais absolument refusé , si je n'avais appris par les chanoines , qu'en vertu d'un concordat entre le chapitre e la cour , celle-ci était obligée de faire face à ces dépenses.

Le jour de mon départ, le i4 juin, un grand concours de peuple m'accompagna jusqu'à la mer. Au moment que je quittai le rivage , je vis tout ce bon peuple s'agenouiller , tendre les mains vers moi, en me priant de le bénir. Profondément ému à ce spectacle , je lui donnai ma bénédiction , et je ne pus retenir mes larmes.

Le vent de l'est qui souffla presque constamment retarda notre navigation. Au lieu de passer, comme nous en avions le projet, entre les côtes d'Afrique et la Sardaigne , ce qui aurait

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abrégé la traversée , nous dûmes côtoyer la Corse ; nous découvrîmes au loin la ville d'Ajaccio , la patrie du grand homme qui , alors premier consul de la république française , remplissait déjà l'Europe de son nom.

Le Ier juillet j'entrai dans le port de Civita- Vecchia , le pavillon pontifical déployé.

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