LA REVUE DE SA.TORY
fête militaire, elle avait eu deux autres résultais graves. D'une part, elle avait définitivemeut éclairé le Prince sur la réalité des sentiments du général Changaroier, sur l'attitude qu'il entendait prendre, et elle avait dicté au chef de l'État les résolutions qui devaient maintenir son autorité; d'autre part, elle avait jeté dans la commission de permanence une animation si vive, une irritation si profonde, que ce jour devenait, en quelque sorte, la date d'une rupture entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif.
Les pèlerinages de Wiesbaden et de Claremont portaient leurs fruits. Le général Changaraier avait passé son Rubicoo. I) ne devait pas tarder à mettre le pays entier dans la confidence de sa nouvelle attitude. A la suite de la revue de Satory, le général Neumayer avait reçu un changement de destination, il avait été appelé à un commandement en province. Mais, si enviable encore que pût être une semblable situation, le général commandant en chef de l'armée de Paris n'y voulut voir que le blâme de ce qui s'était passé à la revue de Satory, qu'une atteinte portée à son autorité. Il ne fît pas attendre sa riposte. Le 2 novembre 1850, il publiait un ordre du jour rappelant aux troupes placées sous son commandement, qu'elles devaient • s'abstenir de toute manifestation et ne proférer aucun cri sous les armes >. En temps ordinaire, un tel ordre du jour n'eût eu rien que de naturel ; à l'heure et dans les conditions où il apparaissait, il devenait un acte politique, une véritable déclaration de guerre.
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Au sein de la commission de permanence, Tatlilude du général Changarnier n'avail pas élé moins hostile au Prince. Dans un échange d'observations entre le général d'Hautpoul, ministre de la guerre, et lui, le général Changarnier avait laissé voir très neU tement le rôle qu'il entendait désormais s'attribuer. Il devenait le général de l'Asseniblée, l'adversaire armé du Prince- Président, l'exécuteur des ambitions des partis monarchiques, ou, plus exactement, l'exécuteur éventuel de ses desseins personnels.
Un incident, qui est d'une extrême gravité, tant à cause des faits qu'il révèle qu'en raison de lagarantie que lui donne uue haute et loyale personnalité, nous initie aux secrètes pansées du commandant en chef de l'armée de Paris. Il nous le montre conspirant ouvertement contre le gouvernement et contre la liberté du Prince. Nous aurons plus tard à appeler au secours de nos preuves, irrécusables par elles-mêmes, ce témoignage libre et spontané de l'un des plus tenaces adversaires qu'aient eu l'Empire et l'Empereur, de 1850 à 1870. Laissons parler ce témoin, M. Odilon Barrot. Voici la page instructive que nous empruntons à ses intéressants Mémoires (1) :
' Je me trouvais à Mortefontaine, dit M. Odilon Barrot, lorsque M. de Pontalba, aide de camp du général Changarnier, vint m'y apporter un billet de ce général, dans lequel il me conjurait de venir tout de suite à Paris.
(1) Mémoires posthamesde M. Odilon Barrot. Charpentier, libraire-éditeur, tome IV, page 60, ligne 15.
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« Les conjonctures sont devenues excessivement graves, m'écrivait-il, votre présence est absolument nécessaire. — Je crus que le moment de la crise était arrivé, et je n'hésitai pas : la chaise de poste que M. de Pontalba avait amenée nous conduisit à Paris, nous y arrivâmes vers minuit...
« — Comme d'un moment à l'autre l'action peut commencer, me dit le général, je me suis permis de vous relancer dans votre retraite. C'est a qui de NOUS DEUX, Louis-Napoléon et moi, prendra l'initiative...
* — Mais vous ôtes-vous assuré du concours du préfet de police? deraandai-je au général.
• — Ohljesuia sûr de Cârlier (le préfet depolice),
il est tout à moi, dit le général Sur la demande
que je lui ai carrément adressée, s'il était en mesure d'arrêter le président, il m'a répondu que,
QUAND JE LUI EN DONNERAIS l' ORDRE, IL LE METTRAIT DANS UN PANIER A SALADE, ET LE CONDUIRAIT, SANS PLUS DE CÉRÉMONIE, A ViNCENNES... »
Et M. Odilon Barrot ajoute :
« — Comme je me récriais, et faisais observer au général que Carlier n'avait sans doute eu rien de plus pressé que d'aller reporter ' cette conversation à Louis-Napoléon, et peut-être même d'offrir de lui rendre le même service à rencontre du général : Tant mieux, me répondit son aide de camp, Valazé, nous sommes bien aises qu'on sache à l'Elysée ce que nous pouvons faire. >
Et si l'on veut savoir dans quelles conditions le général Changamier voulait entreprendre sa révolte
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contre le chef de l'État; comment il entendait donner au complot, dont il était l'âme et l'épée, un semblant de légalité, nous l'apprendrons encore de M. Odilon Barrot.
« — Cependant, continue M. Bairot, je fis observer au général que le ressort était lettement tendu que la crise ne pouvait se prolonger plus longtemps. Qu'attendez-vous pour en finir? Obi me répondit-il, je n'attends qu'une signature de Dupin. >
Quelle lumière nouvelle une telle parole ne jettet-elle pas sur la situation? Si nous voyons le général Changamier impatient de s'emparer du pouvoir, nous voyons les hommes ardents de la majorité se grouper autour de lui comme complices. La situalion de M. Dupin devenait des plus critiques. Pressé, harcelé par les membres de la commission de permanence, il s'était tenu sur une prudente réserve; il n'avait pas voulu rompre avec ceux qu'il jugeait bien être de dangereux conspirateurs, parce que la rupture les eût conduits à prendre pour président un des leurs qui se fût prêté à leurs desseins. Il s'attachait à gagner du temp?, et temporiser était sage. Il n'avait donc ni promis ni refusé, il avait ajourné cette fameuse signature qu'au fond de sa pensée il était bien résolu à ne jamais donner.
Après de si accablants témoignages, eaux que le temps et les événements n'ont pas éclairés, ceux qui sont restés nos irréconciliables adversaires oserontils donc encore continuerleurs amères récriminations ! Ce Coup d'État, dont le souvenir suffit aies faire rugir d'indignation, comment, disent-ils, a-t-on pu être
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assez pervers pour en concevoir la pensée, assez criminel pour en oserrexécution! Qu'ils Deviennent pas jusqu'à nous pour le savoir. Qu'ils s'arrêtent, au hasard, chez ceux qui restent des puissants de la majorité de ces temps ; qu'ils écoutent surtout celui qu'ils avaient pris pour clief et dont nous venons de citer le langage, ils seront contraints de reconnaître que le Coup d'État, eux aussi l'ont voulu pour eux. Ils l'ont voulu comme nous ; ils l'ont voulu avant nous; s'ils ne l'ont pas tenté, ce ne sont pas les scrupules qui les ont arrêtés, c'est la confiance dans le succès, c'est la résolution qui leur ont fait défaut. Voilà les seules causes vraies de leur respect de circonstance et de nécessité pour la Constitution! Qu'ils ne fassent donc plus parade de leur amour tardif pour une légalité désastreuse dont ils s'effor- .çaient eux-mêmes de secouer les étreintes. Le jour s'est fait sur la réalité de leurs desseins ; leurs accusations et leurs injures ne sont plus aujourd'hui que les récriminations de vaincus, encore irrités d'avoir été prévenus dans leur attaque , surpris dans leur préparation et terrassés malgré les efforts désespérés de leur résistance. Dans ce grand procès qu'ils cherchent à intenter au Deux-Décembre devant l'histoire, le double et accablant témoignage de M. OUilon Barrot ei du général Changarnier suffit, à lui seul, pour assurer.leur condamnation.
Mais, dans cette lutte ardente, passionnée, dans ce combat à outrance que livraient au chef de l'État les impatients et les ambitieux de la majorité, de quel aveuglement ne fallait-il pas qu'ils fussent atteints
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pour rêver, même un instant, au succès de leurs projets! Quelles causes pouvaient entraîner à de semblables erreurs un groupe considérable d'hommes éminents et expérimentés?
Deux fois la même cause avait engendré les mêmes illusions; deux fois ce même Palais-BourboD, où siégeait l'Assemblée, avait vu éclore la môme erreur d'appréciation de l'état réel du pays. En 1848, l'Assemblée constituante croyait fermement à l'élection du général Cavaîgnac, et le général subissait une écrasante défaite. En 1850, l'Assemblée législative avait la foi que son autorité dominerait la puissance du Prince-Président, et l'avenir lui réservait encore une amôre déception. C'est qu'à ces deux époques, ceux qui entraînaient les Chambres se laissaient trop exclusivement dominer par l'ardeur de leurs espérances. Ils subissaient complaisamment l'influence des apôtres de leur idée, de ces gens de bonne foi qui prennent leurs désirs pour des réalités; ils attachaient plus de valeur qu'il ne convenait de leur en accorder aux dires de la presse, aux bruits quotidiens du monde politique, et, dans leurs réunions intimes, se communiquant leurs impressions, leurs nouvelles, leurs appréciations, ils arrivaient à se créer ainsi une vérité factice, source de toutes leurs erreurs. Au milieu de leurs agitations, ils vivaient ainsi dans une sorte d'isolement relatif.
On peut quelquefois s'isoler impunément pour des études abstraites et découvrir, dans de solitaires méditations, ou dans un commerce intime et choisi, la solution de problèmes philosophiques ; encore l'es-
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