LES PREMIÈRES CONFIDENCES DE LOUIS-NAPOLÉOX
Démiaeion au ministère Léon Faucher. — Origiue et nature de mes rapports avec le Prince. — Lettres de Loute-Napoléon; mes entretioDH avec lui'; ses ouvertures au sujet du Coup d'Étal; les conseils et tes résolutions qu'elles m'inspirent. — Dans quellea conditions devrait être formô le nouveau mioiatère. — Le cabinet du 26 octobre.
Pour soutenir avec avantage contre l'Assemblée le combat décisif dans lequel il était engagé, le Prince avait besoin de toutes ses forces. Il avait en main la cause du pays plus encore que la sienne; une lelle responsabilité lui imposait le devoir de se servir de toutes ses armes.
La loi du 31 mai offrait, pour les temps ordinaires, des garanties dont le Prince ne méconnaissait pas la valeur; mais, pour l'élection du Chef de l'État au moins, il lui semblait préférable de faire appel à toute la nation, en n'exceptant absolument que ceux des citoyens que la loi du 15 mars 1849 avait éloignés du scrutin. Louis-Napoléon allait plus loin,
n,g,t,7.dt,'G00glc
LES pnBUièRes connoEKCBS db louts-napoléon ill
et, plus démocrale toujours que ceux qui l'entouraieot et le conseillaient, il préférait le suffrage universel, sans restrictions autres que celles résultant des indignités légales, à la loi protectrice du 31 mai. Il obéissait donc â ses préférences personnelles bien plus qu'à un calcul de popularité en se décidant à demander à la Chambre le rappel Se la loi du 31 mai.
Le premier effet d'une telle résolution devait être naturellement de le séparer de son ministère et de faire naître, sans éclat, la crise qui motivait )'éloignement du cabinet. A. l'annonce que fit le Prince de sa volonté de faire porter ce projet de loi à la Chambre, M. Léon Faucher n'hésita pas à donner sa démission et le cabinet entier le suivit dans sa retraite. Il ne faut point nier que, du môme coup, ie Président se donnait sciemment le bénéiîce d'une proposition populaire. Son armée, pour battre la Chambre, c'était le peuple, et le peuple demandait le rappel de ta loi du 31 mai. Il allait donc, en faisant à la Chambre cette proposition qu'elle devait infailliblement repousser, créer pour elle un titre nouveau à l'impopularité.
Dans ces graves conjonctures, où allait-on trouver les éléments d'un ministère nouveau? Serait-ce à la Chambre? 11 était impossible d'y constituer un cabinet qui pût se flatter d'avoir une majorité ; et, d'ailleurs, le moment d'un acte d'autorité paraissant proche, peu importait qu'on eût, ou qu'on-n'eût pas, une majorité dans l'Assemblée. La pensée du Prince s'arrêta à une combinaison qui était, plus que toute
n,g,t,7.dt,'G00glc
178 HiMOtREB Sun le sicond kupire
autre, appropriée aux événemmts désormais inévitables. Il songea à grouper, dans un même ministère, des hommes invesUs de mandats seimblables en apparence et absolument difî'érents en réalité : les uns ayant toute sa confiance, résolus à le suivre jusqu'au bout dans sa lutte contre l'Assemblée, à ceuxlà, il destinait les portefeuilles essentiels, celui de l'intérieur et celui de la guerre ; les autres, destinés principalement à veiller A l'expédition des araires et  soutenir, pour quelque temps, les discussions devant la Chambre.
A partir de ce moment, je me trouve si étroitement mêlé aux événements dont nous allons suivre les développements, que je ne puis, si gênant qu'il soit toujours de parler de soi, me soustraire à l'obligation de dire quel rôle la volonté du Prince et les circonstances m'ont fait dans cette période intéressante de l'histoire de mon pays. Un instant je quitterai donc les faits eux>mêmes dont nous noua occupons pour expliquer à quel titre j'y ai pris part. NouB serons du reste ramenés, par ces quelques mots, au point où nous en restons ; le passé nous conduira rapidement au présent, et non sans avoir jeté sur lui quelque lumière.
Ou m'a souvent demandé quelles circonstances m'avaient valu l'honneur d'être appelé par Louis- Napoléon à le seconder dans sa. grande entreprise du Deux-Décembre. Je réponds é cette question.
Avant 1S48, je ne connaissais nullement leTrince; je n'avais de relations avec aucun des membres de ss famille. A la Révolution de février, j'avais quitté
n,g,t,7.dt,'G00glc
LES PRBWiRKS OONTIDENCBS DE LOUIS- NÀPOLÉOH 179
mes modestes fonctions de sous-préfet de Beaune, et, aux approches de l'élection du 10 décembre, je faisais, ce que faisaient la plupart des conservateurs, U où ils pouvaient exercer quelque influence, la propagande de la raison au proflt de la candidature de Louis-Napoléon.
Un de mes amis, le comte Joachim Clary, n^e proposa de me présenter au Prince. Ma première visite date de novembre 1848. En janvier 1849 je rentrais dans l'administration comme aous-préfet de Boulogne, et au mois d'octobre de la même année, à la suite d'incidents qui m'avaient valu les félicitations du Chef de l'Étal, j'étais appelé à la préfecture de l'AUier.
Le département de l'Allier était le centre d'une ot^anisation révolutionnaire qui englobait les cinq ou six départements a^acents. Plus d'une fois je m'étais trouvé à même de recueillir à Moulins des renseignements qui ocraient un vif intérêt. Le hasard de ma situation me permettait ainsi de grouper un ensemble d'informations qui s'étendaient à toute une région, l'une des plus agitées de la France.
Des rapports directs s'étaient, en raison de cela et sur son désir, établis entre le Prince et moi ; , ma correspondance avec lui devint assez suivie. J'étais interrogé sur l'elTet que produisait telle ou telle mesure prise par le gouvernement ; j'avais cru même plus d'une fois pouvoir faire part de mes impressions avant qu'elles me fussent demandées. Nous vivions à nne époque anormale ; les ministres avaient deux
n,g,t,7.dt,'G00glc
180 iiÉH<nnES sur le second empire
maUres : l'Assemblée et le Priace ; il n'échappait à personne que c'étaient là deux forces rivales. L'intérêt de la France me semblait être avec le Prince qui avait un but et qui pouvait l'atteindre, plutôt qu'avec l'Assemblée dont les divisions étaient un péril et qui était hors d'état de nous conduire à une solution satisfaisante. La connaissance exacte des mouvements de l'opinion dans les provinces était un guide précieux pour le Chef de l'Etat ; il était permis de supposer cpie son gouvememeat ne le renseignait pas à cet égard avec une entière impartialité. En suppléant, pour ma part, à cette insuffisance préjudiciable, je pensais remplir un devoir. Je pus m'apercevoir, aux réponses confldentielles que je recevais du Prince, que j'étais, de sa part,, l'objet de quelque préférence : il ne tarda pas à m'en donner la preuve. A l'un de mes voyages à Paris, il avait bien voulu me demander quelle situation je désirerais au cas où je quitterais Moulins. J'avais exprimé le désir de rester dans l'administration active; un département plus important que celui de l'Allier était ma seule ambition. Mes vœux ne tardaient pas a recevoir satisraclion. Le 7 mars 1851 je recevais du Président de la République la lettre suivante :
« Monsieur le PnÉFBT, i Je vous ai nommé préfet à Toulouse, et celte nomination, dont je veux être le premier à vous faire part, vous la devez à votre vigueur soutenue, à votre attitude nette et prononcée, aux sentiments enfin
n,g,t,7.dt,'G00glc
LIS PREMIÈRES CONPIDBNCeS DB tOUtS-NAPOLBOH 18t
que m'exprime votre dernière lettre. Vous souhaitiez un centre important de population. Toulouse est le principal du Midi et celui duquel, en cas de dinicultés graves, votre influence pourrait utilement s'exercer sur plusieurs départements voisins. Vous avez compris ma politique, vous l'avez appliquée dans l'Allier et avec succès. Continuez dans la Haute-Garonne. Loyauté avec tous les partis, fermeté contre tous, et, s'ils osaient en venir à une lutte ouverte; résolution énei^ique de les combattre : telle doit toujours être la règle de votre conduite. Je compte sur votre dévouement éclairé, t Croyez, etc., etc.
« Louis-Napoléon. »
Toulouse, comme Moulins, était un véritablecentre de conspiration. C'était de Toulouse que parlait le mot d'ordre de la démagogie pour tous les départements du Sud-Ouest : pour l'Aude, les Pyrénées-Orientales, les Basses-Pyrénées, les Hautes- Pyrénées, le Tarn, le Tam-et-Garonne, l'Ariège, le Gers, pour l'Aveyron même. Mes rapports directs s'étaient, là encore, continués avec le Prince, qui tenait à être personnellement informé de l'état réeï des esprits.
Dans le Sud-Ouest, l'agitation était extrême. L'échéance de 1852 était envisi^gée, partons les démagogues, comme la date d'un soulùvement général. On s'apprêtait sans trop de mystère. et on ne déguisait pas le but qu'on voulait atteindre. A une révoluUon manquée en 1848, confisquée au
iM,Googlc
182 HBHOIRSS SUR LE SBCOND EHPIRB
10 décembre, on voulait faire succéder le triomphe réel de la révolution' sociale. L'organisation était puissante. Les sociétés secrètes étaient constituées -, leurs ramifications s'étendaient à toutes les communes, à tous les hameaux. Les chefs étaient partout des hommes d'action, prêts à donner le signal *de tous les excès : c'était une armée en bonne forme prête à marcher au mot d'ordre. Dans le camp de ces implacables ennemis de la société, l'unité était complète. Malheureusement, en face de ces forces vigoureusement disciplinées, le parti conservateur était divisé ; il l'était dans le pays comme dans la Chambre : aussi l'inquiétude commençait-elle à s'emparer des esprits.
Plus j'étudiais la situation, plus je constatais que partout l'autorité était battue en brèche. On voyait grandir à chaque heure l'esprit de résistance et de rébellion. Le parti révolutionnaire essayait ses forces et tâtait ainsi l'opinion. Parfois, quelques impar tients outrepassaient les instructions des chefs et allaient jusqu'à la révolte. Il en fut ainsi dans la petite ville d'Aspet, où se produisirent d'assez sérieux désordres. Quelques mots de cet incident donneront la mesure de l'étal d'edérvescence auquel était arrivé l'esprit révolutionnaire.
Dans une lutte qu'avait dû soutenir la gendarmerie contre de mauvais sujets attroupés, le maire, ancien officier, chevalier de la Légion d'honneur, avait pris parti contre les gendarmes; il avait fail mettre leurs prisonniers en liberté, et les gendarmes avaient été, en sa présence, insultés par une populace qui
n,g,t,7.dt,'G00glc
LES PRBaiÈHEB COHfIDEKCES VIS LOUIS-I
proférait les menaces les plus odieuses. Aux premières nouvelles de ce conflit, je m'étais transporté à Aspet escorté de deux brigades de gendarmerie et suivi de près par un escadron de cavalerie.
Dés mon arrivée à la mairie, où j'avais été suivi par une foule considérable et irritée, je faisais arrêter et conduire au chef-lieu d'arrondissement, Saint- Gaudens, le maire et les principaux meneurs. A peine y étais-je arrivé avec eux, qu'un gendarme venait m'avertir des efforts tentés pour envahir la prison et délivrer les prisonniers. L'escadron de cavalerie n'était pas encore arrivé; nous n'avions que trois brigades de gendarmerie à cheval pour faire léte à l'orage. Aux sommations de se disperser, lo rassemblement nous répondait par une grôle de projectiles. Le procureur de la République était atteint et un gendarme tombait prés de moi grièvement blessé. O'ordonnais à la gendarmerie de charger, et, quelques instants après, la prison et ceux qu'elle renfermait étaient à l'abri des entreprises des rebelles. De nombreuses arrestations étaient faites, et de sévères condamnations donnaient, peu de jours après, pleine satisfaction à la loi. Quoiqu'il n'y eût pas moins de quatre à cinq mille montagnards dans cette échauffourée, elle n'avait, à coup sûr que peu d'importance quant au résultat qu'elle pouvait atteindre; mais c'était là un symptôme grave : il était évident qu'au premier signal chacun était à son poste dans l'armée de la révolution, et prêt à agir sans calculer même le péril de la résistance.
Sans l'attentive action de l'autorité, des faits sem-
n,g,t,7.dt,'G00glc
184 UÛMOIRES SUR LE BSCOND EHPIRE
. blables à ceux d'Aspet se seraient fréquemment renouvelés. Dans la ville de Toulouse elle-même, malgré la présence d'une forte garnison, une tentative de soulèvement s'était produite et sous un prétexte futile. Elle avait été réprimée sans effusion de sang ; mais elle révélait encore l'audace des démagogues. Le Midi était, d'une extrémité à l'autre, le théâtre de semblables alertes. Tous ces faits, pris dans leur ensemble, fournissaient au pouvoir un ensei^ement dont il était urgent de faire son proQt.
Je ne dissimulais rien au ministre de tous les périls qui menaçaient la société à l'écbéance de 1852; je faisais appel à sa vigilance; mais je lui laissais le soin de trouver le remède au mal que je lui signalais. Peut-être n'avois-je pas suffisamment réussi à taire mon sentiment sur la seule solution possible, solution que M. Léon Faucher, parlementaire fanatique, repoussait avec indignation : toujours est-il <{ue j'eus à essuyer ses remontrances; elles avaient un caractère d'aigreur dont je dus me plaindre au Chef de l'État. J'avais besoin de savoir si la confiance me restait à l'Elysée. Une lettre du Prince, en date du 18 juillet 1851, me donnait pleine satisfaction âcet égard; elle était écrite de sa main et ainsi conçue :
X Elysée nalional, lo 18 juillet 1861.
« Mon cher Monsibue de Maupas, « Je regrette qu'on vous adresse des reproches là où vous ne méritez que des éloges. Mais il faut supporter les défauts des meilleurs esprits.
LES PRBUIÈRES CONFIDENCES DE LOlIIS-NAPOLéON 165
« Dans tous les cas, comptez sur moi, qui apprécie à leur juste valeur votre loyauté, votre mérite personnel et votre dévouement.
« Croyez donc à mes sentiments affectueux.
« Louis-Napoléon. »
Le temps s'écoulait ; quelques mois seulement nous séparaient de mai 1852. Attendre, c'était augmenter le péril en donnant à l'ennemi le temps de compléter soa organisation ; il fallait agir. Le SS juillet, au lendemain du r^et de la propositioa de revision de la Constitution, je signalais au Chef de l'État le danger de l'atermoiement; je le conviais, avec insistance, à des mesures énergiques et décisives; je précisais quels étaient les seuls moyens à l'aide desquels on pouvait sauver le pays. Les procédés parlementaires et rigoureusement légaux étaient impuissants ; il ' fallait s'adresser directement au pays el lui remettre le soin de se prononcer sur ses destinées. La Constitution de 1848 ayant dit, dans son article 1" : ■ La souveraineté réside dans l'universalité des citoyens français *, c'était au souverain légal qu'on s'adressait ainsi pour résoudre cette considérable question qui préoccupait et agitait ta France entière. Sans doute, la Constitution ne donnait pas au Président de la République le droit de consulter directement le pays sous cette forme plébiscitaire , mais il n'y avait de salut que dans ce procédé, et, pour le mettre en œuvre, on ne devait pas s'arrêter aux obstacles. Le vote de la nation dirait si elle entendait absoudre ou condamner l'entreprise.
n,g,t,7.dt,'G00glc
186 UEHOIRES SUR LE SBGO.fD EKPIRK
Le 19 septembre seulement, le Prince me répondait, et son langage, déjà si transparent, empruntait une importance capitale aux bruits qui s'étaient fait jour dans les cercles politiques bien informés. Il avait été dit, en eHet, que la semaine précédenle nous avions été à la veille de ce qu'on était convenu d'appeler < le Coup d'État >, et que les dissidences survenues à la dernière heure, entre les hommes qui devaient en être chargés, en avaient seules empêché la réalisation (1). La lettre que m'adressait Louis-Napoléon n'avait pas été confiée à la poste. En raison de son caractère tout confidentiel, elle avait été remise, par lui, à M. le comte de Campaigno, adjoint au maire de Toulouse, qui, à son arrivée, me l'avait expédiée par estafette à Bagnères-de-Luchon où je me trouvais en ce moment. On verra, en la lisant, que les résolutions du Prince étaient déjà éventuellement arrêtées à celte date; il se tenait prêt à agir, si les circonstances lui en faisaient un devoir. . Sa lettre est ainsi conçue :
t ËljeéB, le 19 septembre 1861.
c Mon cher Monsieur de Maupas, c Je profite du départ de M. de Campaigno pour
(i) Le général de Saisi Ai-naud, qui avait le rôle important daufi ce projet de Coup d'État, avait, au dernier moment, refusé son concours. Deux raisons l'y avaient déterminé : la plan projeté lui paraissait mal conçu, el le dévouement de M. Garlier, alors préfet de police, lui semblait au moins très problématique. Privé ainsi de son pi-iaoipal atiuliaire, le Prince avait ajourné ses projets.
n,g,t,7.dt,'G00glc
iS8 PRBMiènBS coirriDiNCSS M LOUis-NAFOiiorr 187
vouB rappeler la lettre que vous m'avez écrite aa mois de juillet. Vos avis recevront bîentdt une solutiOD fovorable ; je compte sur vous à Toulouse pour imprimer un mouvement salutaire; mais dès que vous aurez fini votre tâche dans le Midi, je vous appellerai à des fonctions plus importantes, car je suis heureux d'avoir des hommes comme vous pour m'aider à sauver le pays.
( Croyez à mes sentiments de haute estime.
t Louis-Napoléom. »
Peu de joars après, je recevais de M. Léon Faucher, aloi% ministre de l'intérieur, une dépêche m'invitant à me rendre sans retard près de lui.
A mon arrivée à Paris, je trouvais, en même temps que l'ordre du ministre de passer immédiatement à son cabinet, une invitation pour diner le soir môme à Saint-Cloud.
Le silence que gardait, depuis quelques semaines, avec moi le ministre de l'intérieur m'avait fait penser qu'il avait quelque grief à mon encontre. J'en pressentais la nature : je vis, à ses premiers mots, que je ne m'étais pas trompé. Après quelques réflexions sentencieuses sur la nécessité de faire comprendre au pays que le gouvernement répudiait toute pensée de coup d'Etat, M. Léon Faucher arrivait à me reprocher de ne m'étre pas suffisamment associé, i Toulouse, à ce côté de la politique ministérielle. Il fallait, me disait-il, qu'on ne pût ^conserver, à cet égard, aucim doute sur l'attitude du ministère. Les préfets soupçonnés, dans leurs départements, de fais
n,g,t,7.dt,'G00glc
188 HéNOIRES SUR LE SECOND BHPIDE
voriser tes projets de coup d'État devaient être déplacés; il croyait devoir proposer au Président de la République de m'envoyer k Montpellier où, disaitil, c'était la phrase de circonstance, il avait besoin de mes services. Il ne me convenait, en aucune sorte, d'accepter une diminution de situation ; je refusai nettement Montpellier, et je déclarai à M. Léon Faucher que, en dehors des postes équivalents ou supérieurs à celui que j'occupais, je n'accepterais rien. Notre séparation était aigre et sentait la rupture.
Un accueil bien difTérent m'attendait à Sainl- Doud. Au sortir du diner. le Prince m'emmenait dans la pièce voisine du salon, t Avez-vous vu Faucher? » me dit-il. — € Je le quitte, Monseigneur. » — Puis, avec un sourire quelque peu railleur : « Et que vous a dit Faucher? » — En peu de mots, je résumais la conversation que je venais d'avoir avec le ministre de l'intérieur; j'indiquais la proposition qu'il m'avait faite et la façon dont j'y avais répondu. * J'ai une autre proposition à vous faire, reprit le Prince : voulez-vous prendre le portefeuille de l'intérieur? >
J'étais peu préparé à une semblable ouverture. Aucune pensée ambitieuse n'était entrée dans mon esprit. Mes conseils au Chef de l'État ne voulaient qu'être utiles à sa cause; je n'avais jamais songé à en faire le prélude d'une élévation politique. Le Prince s'aperçut facilement de ma surprise et il développa
t j'apprécie, à toute leur valeur, me dit-il, les hommes qui me servent en ce moment ; je suis
n,g,t,7.dt,'G00glc
LB9 PRKinàllES CONFIDENCES DK LODIS-NAPOL^ON 189
plein d'estime pour leur talent; mais ils pensent autrement que moi; ils voient le salut du pays là où je vois sa perte. Se traîner à la remorque de cette Assemblée, et perdre en vaines querelles le temps qui nous sépare de 1852, c'est marcher en aveuf^es à une catastrophe inévitable. Il faut en finir; il faut agir ; il faut à tout prix sauver ce malheureux pays qui va droit aux abîmes. Vous avez du courage et de la résolulion ; ce sont les qualités nécesaires à la situation qui va s'ouvrir, c'est pour cela que j'ai songé à voo». >
La pensée fmale se pénétrait facilement malgré lesquelques réticences dont elle était encore enveloppée. Au ministère que voulait constituer le Président était évidemment réservée la misBion de faire un coup de force. Mais ce n'était pas à une action immédiate qu'il était destiné ; il y avait des étapes à parcourir, et j'avais besoin d'en savoir davantage pour prendre une décision en une si grave matière. Toutefois, je ne voulus pas remettre au lendemain pour soumettre au Prince les premières objections qui se présentaient à mon esprit. Elles se résumaient ainsi : le courage et la résolution devaient être, à coup sûr, nécessaires avant tout aux membres du nouveau cabinet; mais s'ils devaient être, à un jour donné, des hommes d'action, ils avaient d'abord à faire face à des exigences d'un autre ordre. L'état des partis, dans l'Assemblée, était arrivé à un tel degré de vivacité, que les luttes de tribune devaient occuper une large place dans les préoccupations de l'avenir. L'expérience des assemblées, l'aptitude
n,g,t,7.dt,'G00glc
190 HÉMOIRB? BUR LI BECOItD EMPIRS
oratoire étaient donc des qualités de première nécessité dans la situation. Je ne pouvais répondre de ce que je serais à la tribune, n'en ayant pas encore fait l'essai. Mon élévation trop rapide et jusqu'à ma grande jeunesse seraient des causes de sévérité, j'étais prêt à accepter un poste d'action, et d'action immédiate, mais il me répugnait de passer par toutes les épreuves du parlementarisme.
Il m'importait également de savoir avec quels collègues je pourrais êlre appelé à partager les graves responsabilités dans lesquelles on allait s'engager. Le nom du général de Saint Arnaud fut le seul que prononça le Prince. Évidemment, en dehors du futur ministre de la guerre, j'étais la seule personne à laquelle il eût conQé sa volonté de changer son cabinet et de donner à son gouvernement une allure absolument nouvelle. Le secret m'était demandé et la continuation de l'entretien était remise au lendemain.
Le lendemain matin, à onze heures, je revenais à Saint-Cloud. Après le déjeuner, le Prince me conviait à partager sa promenade dans le parc et la conver^ sation de la veille reprenait son cours.
Mes premières impressions avaient été fortifiées par la réflexion. Je demandais instamment que le portefeuille de l'intérieur fût confie à un autre qu'à moi. J'ajoutais* à mes précédentes observations une considération qui n'en était à vrai dire que le développement. Les hommes résolus à s'engager dans une action décisive étaient en petit nombre; il y avait intérêt à ménager leur autorité, à ne point risquer de les user dans des luîtes parlementaires avant l'heure
n,g,t,7.dt,'G00glc
LES PRBWàRBS COIfriDENCBS DE LOUIS-KAPOLÉON 191
da combat; je 'demandais donc à rester à Toulouse jusqu'au moment où on sortirait de la période de la préparation pour entrer dans celle de l'action.
L'insistance du Prince prit alors une forme nouvelle et son but, que j'avais pu facilement pressentir la veille, me futcomplètement révélé.
Nous étions rentrés dans le cabinet du Prince ; il mit alors de côté toute réticence et s'ouvrit pleinement à moi.
■ La situation actuelle, > me dit-il, < est trop tendue pour pouvoir se prolonger au delà de quelques semaines. Si je n'agis pas, mes adversaires prendront les devants ; ils n'ont ni l'autorité nécessaire pour entraîner l'armée à leur suite, ni l'appui de l'opinion ; ils sont divisés , leur tentative de coup de force avorterait, la guerre civile en serait la conséquence inévitable; ce malheureux pays serait livré à l'anarchie ; nous verrions revenir les horreurs de 93. Il n'y a que mon nom qui soit une force sufîisante pour rassurer le pays, pour entraîner l'armée. Mais je ne puis faire tout à moi seul. Il me faut quelques hommes résolus pour m'aider à accomplir mon œuvre. Il y a quelques jours, j'ai voulu mettre à exécution le projet dont je poursuis aujourd'hui encore la réalisation. Je n'ai pas été suivi. Les dissidences sur les procédés d'action ont fait avorter mon dessein; mais, plus que jamais, aujourd'hui, je suis décidé à E^ir. >
Le Prince alors m'exposait et le plan qui avait échoué et celui auquel il voulait s'arrêter ; puis, donnant à sa parole une animation que je ne lui ai ja-
n,g,t,7.dt,'G00glc
l9? HEUOniES SUR LE SKCOKD CHPIRB
mais Tue, il ajoutait à pau prés textbellement (1):
I Je me vois au bord d'un largefossé plein d'eau; â est sans doute ditTicile à franchir, mais je vois, sur l'autre rive, le salut de mon pays; tenter seul de franchir l'obstacle serait une entreprise téméraire; trouvez, me dit-on, quelques hommes pour vous seconder et vous arriverez victorieux à votre but. Eh bien, les hommes, je ne les vois pas, je les cherche et je leur dis : je vous donnerai l'exemple,
'je serai à votre tête, je me jetterai le premier à la nage, mais, pour Dieu, suivez-moi et le pays sera sauvé. Eh bien I c'est là ce que je vous dis, à vous, mon cher monsieur de Maupas, et vous savez maintenant ce que j'attends de votre dévouement. >
Une chaleureuse poignée de main disait au Prince qu'à une aussi entière confiance je répondais par une assurance de concours sans réserve.
II faut que je dise loule- la vérité. Pendant cet entretien, la physionomie de Louis-Napoléon, d'ordinaire si calme, portait les traces d'une émotion profonde : en me parlant, il avait les yeux remplis de larmes. Vous qui calomniez outrageusement cette nature généreuse, croyez que s'il vous eût été donné
(t) J'Avais la coutume, ohaque fois que je devais avoir l'honneur d'âlre re^^u par le Chef de l'État, de résumer dans une note les dî (Té rente points dont j'avais à l'entretenir. Je ne manquaia jamais, au sortir de l'entretien, d'en écrire la Bubalanoe. Je puis ainsi donner comme à peu près lextnelle la conversation que je rapporte ici. J'avais, en raison de son importance, pris soin d'en précieer les termes aussiUll mon retour à Paria.
n,g,t,7i.dt,G00glc