‹ Mémoires sur le second empire (volume 2)Chapitre 5 sur 100 · LES PREMIERS TEMPS DR LA PRÉSIDENCE · texte numérisé non relu

LES PREMIERS TEMPS DR LA PRÉSIDENCE

Formation du miaislère du âO décembre. — M. Odilon Barrot et les nouveaux ministres. — Coup d'œil sur la Cliumbre. — Jouniée du 29 janvier, ses causes, les a ver tissemeuls qu'elle donne. — Proposition Raleau. — Attitude de l'armée et de la population vis-à-vis du Prince. — Aspect de l'Elysée.-^ Assiduités du général Changamier. — Lettre au général OudÎDol. — Dépêche de M. Léon Faucher aux préfets. — Chute du ministre de l'intérieur. — L'Assemblée constituante se sépare.

L'impression considérable produite, dans toute la France, par l'élection du 10 décembre put faire croire un instant à la pacificatioa définitive du pays. C'était l'apaisement sans doute, mais ce n'était pas encore la stabilité complète. Entre les partis qui voulaient, comme dernier mot de la révolution, le triomphe de leur cause, ce n'était point la paix, c'était seulement la trêve.

Pendant les premiers temps de la Présidence, chacun, en efTet, sembla s'appliquer à écarter toute question irritante. Le général Cavaîgnac, sauf un

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incident regrettable pour sa dignité, supporta noblement sa défaite et ses amis les plus dévoués imitèrent quelque temps sa réserve (1). Nul obstacle sérieux ne semblait se présenter en face^du nouveau Président de la République.

L'acte important qu'il avait à foire en prenant possession du pouvoir, c'était la formation de son ministère.^ Du jour où les premiers résultats connus du scrutin du 10 décembre en avaient fait prévoir le résultat, les négociations s'étaient engagées. Elles se poursuivaient dans des vues différentes. Le Prince avait 803 combinaisons. Les chefs des anciens partis «Lvaient tes leurs. Le Prince faisait la part des circowtances; il consentait à prendre quelques-uns de ses iwùstres parmi les hommes du passé ; mais il voulait qM la majorité du cabiaet fût sympathique à sa cause et «pi'elle consentit à accepter ses idées de gouvernement.

Les politiciens, m contraire, ne songeaient qu'à tirer profli de ce qu'il* avaient l'illusion de considérer comme leur victoire; ils cherchaient à établir, près du Prince, plutôt unconseit de surveillance qu'un conseil des ministres. Ce premier cabinet n'était pas facile

(1) L'iocident auquel nous faisoos allusion est celui-ci. Le jour où I^uis-Napoléon avait, ou sa qualité de Président de la République, prèle eermenl à l'Asseniblée, ce Prince en descendant de la tribune s'était dirigé vers le général Cavaignae •t loi avait tendu la main. 1^ général avait refusé aa main. La Chambre, presque enlière,Bvait été aussi péniblement impreBaionnée d'un tel manque de convenance qu'elle avait sa gré au Prince de son acte de haute oourtoieie envers le vaincu dti «orutin du 10 décembre.

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à former. Les chefs des anciens partis, les orléanistes Surtout, malgré le rôle important qu'ils avaient joué dans l'Assemblée constituante, malgré l'autorité qu'ils s'y étaient acquise, n'avaient pas réussi à faire oublier leur participation au gouvernement qui venait d'être renversé; leur appel aux afîiaires eût été considéré comme inopportun. Le mieux était de prendre leurs doublures, en leur adjoignant quelques hommes nouveaux et en cherchant, pour mettre à leur tête, un nom important qui ne fût pas trop compromis par son passé. '

Le Prince fut assez heureusement inspiré en s'adressant à M. Oditon Barrot pour lui confier celte mission. M. Odilon Barrot était resté, en 1848, à égale dislance du Gouvernement de juillet, qu'il n'avait pu réussir à sauver après avoir préparé sa chute, et delà Révolution dont il était l'un des promoteurs inconscients. Libéral, avancé pour l'époque, il pouvait ne pas effrayer tes républicains modérés de la Chambre. Les anciens partis, ayant de l'estime pour lut, acceptaient son nom avec faveur. Il était d'ailleurs homme de tribune et pouvait soutenir, avec talent, la politique qu'allait inaugurer le Prince. Il avait de l'autorité dans sa personne, un l)agage politique suflisant; c'était un choix indiqué. Le Prince et les siens avaient eu avec la famille de M. Barrot et avec lui-même des rapports antérieurs. M. Odilon Barrot avait dû défendre Louis- I^apoléon dans le procès de Strasbourg, et son frère M. Ferdinand Barrot avait été, dans le procès de Boulogne, l'un des trois avocats du prétendant de-

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vant la cou r des pairs. Le Prince avait de la eyoïpalhîe pour M. Odilon Barrot, et il lui accorda la mesure de confiance qu'il était susceptible de donner. M . Odilon Barrot réussit à former un cabinet qui fui bien accepté par l'opinion et qui n'éveilla dans I'âs- Bemljlée aucune susceptibilité. Le jcabinet fut ainsi

MM

Odilon Barrot, ministre de la justice, président

du Conseil en l'absence du Prince, Drouyn de Lhuys, affaires étrangères, DE Falloux, instruction publique et cultes, DE Malleville, intérieur, Bixio, agriculture et commerce, Léon Faucher, travaux publics.

Général Hulhiêre, guerre, DE Tragy, marine, Passy, finances.

Toutes les nuances modérées de l'Assemblée étaient représentées dans ce ministère. A quelques jours de sa formatioD, el sur un incident de peu de valeur, le cabinet avait dû cependant subir une modification. M. Léon Faucher avait été appelé àrintéricur, M. Lacnisse, aux travaux publics, et M. Buiîet au commerce. Mais ces changements de personnes ne modifiaient pas la politique du cabinet, qui restait une politique d'attente et de conciliation.

L'élection du 10 décembre avait dd nécessairement agir sur l'Assemblée et opérer certaines modiâcations dans l'esprit de ses membres. Le succès de

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Louis-Napoléon avait, en effet, rallié à sa canse beaucoup d'hommes de bonne foi qui, tout en ayant cm le choix du général Cavaignac préférable à tout autre, voyaient le bien du pays possible avec Louis- Napoléon et s'inclinaient de bonne grftce devant !e verdict de la nation. A ceux-là venaient se joindre la jeune génération ambitieuse qui saluait le soleil levant, et, on peut dire, le plupart des hommes modérés des diverses nuances conservatrices. Ces différents éléments, néanmoins, ne formaient pas, dans l'Assemblée, une majorité compacte. La majorité n'était acquise au Prince que dans les questions offrant, au profit de la cause de l'ordre, un intérêt marqué. Elle se fût exposée, en se séparant du Gouvernement sur un pareil terrain, à se discréditer dans l'opinion. £In dehors de ces circonstances majeures, la Chambre faisait sentir au Prince sa volonté de ne point se soumettre à son autorité; elle allait plus loin quelquefois, et se mettait, vis-à-vis de lui, à l'état d'hostîUté.

Un incident menaça un jour de compromettre ce chancelant accord. La garde mobile, créée dans un moment de trouble comme un expédient révolutionnaire, devenait un danger pour la sécurité publique. Le Gouvernement avait résolu de faire disparaître cette anomalie toute transitoire et la question avait été portée à l'Assemblée. Une telle mesure avait pour naturel etîei de surexciter cette jeune milice; les agitateurs avaient exploité son humeur : il était évident qu'on devait r^outer quelques complications.

Et en efiîst, les rapports qui'parvenaientà la Préfecture de police ne tardaient pas à devenir alar-

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mants. Pendant la nuit, les sociétés secrètes s'étaieilt tenues en permanence; les meneurs avaient parcouru les faubourgs ; des proclamations avaient été préparées pour appeler aux armes la population remuante de Paris. Tout s'organisait pour la résistance. Averti à temps, le Gouvernement avait pris d'éoei^quesdiâpositions. Le général Changarnier avait . mis sur pied des forces imposantes. L'émeute était vaincue d'avance; elle le comprit, et, pour cette fois, la sagesse l'emporta sur la violence ; le soulèvement projeté fut ajourné à une occasion plus propice.

Si cette journée, dite du â9 janvier, avait montré à quel point l'organisation insurrectionnelle était encore vivante, elle avait été, pour le Prince, l'occasion d'une véritable ovation. En passant en revue les troupes massées aux environs de la place de la ' Concorde et des Tuileries, il avait été acclamé avec un immense enthousiasme par l'armée et par la population. Un si chaleureux accueil joint à certains bruits de coup d'État avait inquiété l'Assemblée; elle se crut on instant menacée dans sa sécurité, et, quelques démêlés avec le général Changarnier venant encore augmenter ses méfiances, elle prit une attitude qui présageait des conflits. Heureusement, le ministère avait un certain crédit prés des représentants. On savait qu'il ne se prêterait pas à un coup d'État; on eut contlance en ses assurances et l'orage fut conjuré. Mais les préoccupations qui avaient dominé l'Assemblée n'en laissèrent pas moins leurs traces; on ne pouvait s'attendre désormais, entre le Prince et le Parlement, qu'à un accord de raison ;

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on ne devait plus espérer une entente sympathique.

Et cependant, combien n'était pas désirable cet accord entre les grands pouvoirs de l'État! La journée du S9 janvier avait montré que les inaui^s de juin 1848 conservaient leurs espérances et leur oi^anisalion. Le miniaire de l'intérieur avait mis la main sur ua vaste complolqui, sous le couvert d'une société dite « la Solidarité républicaine», étendait ses ramifications à toute ta France. L'avenir apparaissait de nouveau sous de sombres couleurs. L'opinion se rendait compte de ces périls et elle ne voyait pas sans anxiété l'antagonisme se produire entre te Prince et l'Assemblée : il était facile de prévoir, aux impressions qui se révélaient, que le temps était proche où le pays manifesterait hautement ses pré- ■ férences et prendrait parti contre cette Assemblée expirante au profit du chef de l'État qu'il venait d'élire. L'occasion se présenta de le faire.

L'Assemblée, nommée avec pouvoir constituant, avait accompli son œuvre : elle avait fait, et mis en action, une Constitution nouvelle; elle était évidemment arrivée au terme de son mandat. La question de sa dissolution se posait dans les hautes régions politiques ; le pays ne tarda pas à saisir cette forme qui lui était offerte de lui témoigner son mauvais vouloir, et, en quelques jours, un mouvement d'opinion se produisit sur cette question delà dissolution. De toutes parts arrivèrent bientôt à l'Assemlilée les sommations de se dissoudre. Les pétitions semultipliérent; les conseils généraux, les conseils municipaux firent également entendre leur voix et le coa-

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rant prit un tel caraetère d'ensemble et d'intensité que la proposition de la dissolution ne tarda pas à être déposée. Ce fut M. Râteau qui prit cette opportune initiative, et, après certaines hésitatioDH, la Chambre se décida à fixer au 13 mai 1849 le terme de son mandat.

Le Prince voyait sans regret l'attitude, réservée d'abord et hostile ensuite, de la majorité; il sentait que cette résistance à la préférence indiquée du suffrage universel ne ferait qa'augmenter sa popularité dont il avait eu souveiit l'occasion de constater l'existence. A la première revue de l'armée de Paris, les cris de Vive Napoléon ! etje Vive T Empereur ! l'avaient salué sur'son passage ; la population et l'armée mô* laient ainsi leurs acclamations chaleureuses. Les cris peu nomhreuxde Vive/AHc^puMi^ue/étaient immédiatement étouffés par un redoublement d'enthousiasme. Visiblement, la force était avec le Prince. Quelques jours lui avaient suffi pour dominer la situation, non qu'il eût fait pour cela aucun effort, aucun acte significatif, ou qu'il eût révélé des mérites imprévus : c'était la marche normale des événements, la suite naturelle de ce môme mouvement qui avait produit le Dix-Décembre. On voulait un chef, on l'avait trouvé; on voulait l'ordre, le Prince en était la garantie ; on voulait se défaire de la République et on voyait, dans Louis-Napoléon, la personnification d'un régime monarchique. Jamais situalion ne fut plus nette et plus nettement comprise, jamais volonté ne fut plus clairement formulée par l'immense majorité du pays.

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SZ UEUOIRES ECU LB SECOND EUPIAK

Si l'Assemblée marchandait son concours, les hommes importants ne ménageaient pas leurs bons offices auprès du Prince. Quel que fût le sentiment qui les animât, ils se montraient fort assidus à l'Elysée. M. MoIé, M. Thiers, M. Berryer, le général Changamier avaient souvent de longues entrevues avec le Prince. Le haut monde politique se pressait dans les salons du chef de l'État. Insensiblement, le personnel républicain s'était rendu justice en se retirant des réceptions du Prince ; il y avait été remplacé par de grands noms du faubourg Saint-Germain, par des hommes qui, depuis 1830, s'étaient tenus éloignés du Gouvernement et qui éprouvaient une satisfaction môlée de curiosité à se rapprocher <Iu pouvoir. C'était du reste, pour quelque temps, un terrain neutre que l'ÉIysée : on pouvait y paraître sans rien effacer de ses couleurs. Grâce à ce mélange des individualités considérables de tous les partis, de toutes les origines, de la diplomatie, de l'armée, du clergé, de la magistrature, des grands corps de l'État, de la haute finance, le parfum de la République disparaissait de plus en plus.

L'aspect de l'ÉIysée était celui d'une cour et le Prince prenait naturellement, à son tour, les allures d'un souverain; on le sentait destiné à le devenir à courte échéance et on affectait involontairement, avec lui, les respectueuses déférences réservées aux télés couronnées. Le Prince avait, à coup sûr, en luimême les qualités qui permettent d'occuper dignement le premier rang; il était né près du trône, toute son éducation première s'était ressentie de ses au-

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LKS TRUnUlS TUIPS DB LÀ PRÉSIDKHCIt 5S

gostes origiaee. En se trouvant, par les hasards de l'élection, au sommet du pouvoir, il ne faisait qu'occuper une position analogue & celle que lui destinait sa naissance. Et d'ailleurs si, pour les natures ordinaires, une subite et considérable élévation est.une redoutable épreuve, elle est, au contraire, pour les natares d'élite, un stimulant proÛtable, la source certaine de précieux bénéfices. Pour les natures privilégiées, l'horizon s'agrandit à mesure qu'apparaissent les obligations nouvelles, l'intelligence s'élève, l'esprit se complète, l'eflbrt fait pour dominer de passagers obstacles laisse, après lui, une conquête intellectuelle durable et le niveau lui-même qu'on avait à atteindre est rapidement dépassé. Il en était ainsi pour LouiS'Napoléon; chaque jour laissait voir en lui ce qu'on pouvait appeler les progrés de son éducation politique; il montrait, dans les pratiques ofTicielles du Gouvernement, une véritable aisance et laissait pressentir déjà ses réelles aptitudes de Chef d'Étal.

Il n'y a pas de cour !;ans courtisans, nul axiome n'est, hélas ! d'une plus rigoureuse exactitude. Ce cortège ne manquait pas au Prince, et il se recrutait dans les plus hautes situations elles-mêmes. Parmi les assidus prés du Président, le général Changarnier se faisait remarquer au premier rang; certaines familiarités de langage que le Prince lui avait laissé prendre dénotaient, de ta part du général, son vif désir de plaire. Il était évident, a cette époque, que le premier rang dans l'État était soUdement occupé, que le pouvoir était, tout entier, aux mains du Prince,

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&4 MKXOIRBS BtlR LE SSCOHD KUPIAK

que de lui eeul on pouvait attendre une hautâ situation. Le général Changarnier avait compris ces choses. Dans de semblables conditions, il ne pouvait rêver qu'un ftcorcAssement de situation; sa visée fut bientôt arrêtée. Un grand commandement militaire, réunissant à la fois le commaudement de l'armée de Paris et celui de la garde nationale qu'il avait déjà, lui créerait une position considérable, et en ferait, à côté du Prince, le personnage le plus important de l'État. C'est cette position qu'il obtint du Président de le République, sans que ce dernier se rendUassez compte de la force qu'il allait mettre aux mains d'ua homme dont il n'avait pas suffisamment pénétré le caractère et pressenti les intentions.

Le général Changarnier redoubla, près du Prince, de témoignages de dévouement, et, dans les conflits qui surgirent entre l'Assemblée et le Président de la République, c'est pour ce dernier qu'il prit ouvertement parti. Déjà l'homme d'autorité et d'audace se faisait sentir dans le général ; plus d'une fois il avait traité avec un véritable dédain les résolutions de l'Assemblée. Un incident révèle, à lui seul, l'attitude qu'il entendait prendre, et celle qu'à un jour donné il pouvait avoir.

A l'occasion du siège de Rome par nos troupes et de l'échec qu'avaient un instant subi nos soldats, le Prince avait adressé au général Oudînot une lettre qui était, à la fois, et une réponse à des déclamations hostiles de la Montagne, et une affirmation énergique d'autorité personnelle. Celte lettre était un événement. Le général Changarnier en souligna

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