LA HUIT DU 1" AU 2 DÉCEMBRE 3U
lever des barricades, et les premiers rayons du jour, au lieu d'éclairer notre complet triomphe, eussent montré le douloureux spectacle d'une grande cité en proie aux décliirements qu'amène le choc violent des partis.
Je ne me dissimulais rien de l'immense responsabilité que j'avais assumée, et j'avais préparé moimême avec la plus minutieuse attention chacun des moindres détails de celte vaste entreprise (1). Le point essentiel, c'était d'avoir, comme instruments d'action, des hommes sûrs, prêts à me suivre au péril de leur vie.
Les arrestations devaient, toutes, être dirigées par on commissaire de police. Depuis un mois, j'avais successivement mandé, dans mon cabinet, chacun de ces magistrats; j'avais choisi, parmi eux, pour les missions les plus importantes, ceux que j'avais jugé les plus énergiques. A une seule exception prés, je trouvai le dévouement le plus absolu (2).
(1) J'avais été aidé dans ces préparatifs par deux hauts fonclionnairee de la Préfecture de police : l'un m'était personnellement attaché ; il m'avait suivi dans toute ma carrière en qualité de eecrétaiie parLiculier; je savais tout le fonds qu'on pouvait faire sur son dévouement cl sur sa discrétion. L'autre dirigeait un des services imporlauts de la Préfecture, et, tout parent qu'il fût de M. Guizot, pour lequel il avait une vive affection, j'avais la ferme conviction que le sentiment du devoir lui ferait conserver religieusement les secrets qui je eroyais devoir lui conller, ou ceux même qu'il pourrait pressentir. Le concours décos deux ausiliatres m'a été précieux ils trouveront iei un nouveau li^moignage de ma gratitude.
(S) Un aeul commissaire de police, sur l'ordre que je lui donnai d'arrêter un des membres do l'Assemblée, me parut
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310 HÉKOIRKS SUR LE SECOND KMPTRE
Tous ceux qui devaient agir le 2 décembre , con< signés dès la vetUe à leur domicile, recevaient, à deux heures du matin, l'ordre de se trouver à la Préfecture de police, à minute fixe et à courts intervalles, entre trois heures et quatre heures et demie du matin. Ils étaient, à leur arrivée, isolés les uns des autres. Chacun d'eux était introduit seul, à son tour, dans mon cabinet, et recevait de moi-même ses instructions. J'aurais pu, sans inconvénient, me confier à ces braves magistrats, leur révéler, à cette heure dernière, la gravité de l'acte auquel ils allaient donner leur concours.Nulle part je n'ai vu le sentiment du devoir,la religion du secret plus scrupuleusement observés qu'à la Préfecture de police. Mais c'est toujours une faute, en un pareil moment, que de dire ce que l'on peut taire: je me contentai d'annoncer à chaque commissaire l'arrestation dont il était chargé, lui laissant ignorer qu'il participait ainsi à une mesure d'ensemble.
Cette heure, pendant laquelle je donnai leurs instructions à mes commissaires, est une de celles qui
tiésitant. Au lieu du chaleureux empressemeut que je trouvais chez BBB collègues, je rencontrai de sa part des objections. Elles me laisBaieut voir clairement qu'il pénétrait nos desseins et que s'il n'était pas précisément hostile, il ne se souciait point de s'engager dans une entreprise dont la gravita l'efTrayait. Son visage portait la tt-ace des craintes qui l'agitaient. Cet homme avait peur. On comprendra que je ne pouvais liiisser en liberté uu ageut qui avait ainsi surpris, ou tout BU moins deviné nos intentions. Il ne quitta mon cabinet que pour être mis en lieu sUr. Aucune iudiecrétion ne put ainsi être commise par cet agent. Ajuulons que ce commissaire n'était pas M. Claude.
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m'ont laissé les souvenirs les plus vivants. Si aucun d'eux, je l'ai dit, ne recevait de moi la confidence de l'acte d'ensemble auquel il était associé, tous, clairvoyants comme ils l'étaient, comprenaient qu'ils ■ concouraient, pour leur part, à ce Coup d'État depuis si longtemps annoncé. Si aucun d'eux ne m'interrogeait, si aucun d'eux n'hésitait, je devais penser qu'ils mesuraient, dans leur for intérieur, toute la responsabilité qu'ils allaient assumer.
Quand je disais à l'un : t Vous allez arrêter le général Changarnier; > à l'autre : c Arrêtez le général Lamoricière ; • à d'autres : c Allez arrêter le général Bedeau, M. Thiers, legénéral Cavaignac, * tous représentants de la nation, hommes illustrL-s, ayant le prestige que donnent ou l'éclat des services ou les hautes situations occupées dans l'État, ne devaientils pas mesurer immédiatement, à l'importance des personnages indiqués, la gravité de l'entreprise dans laquelle ils s'engageaient ?
Mais en même temps, ils voyaient que le Prince accompagnait sa résolution des mesures les plus énergiques, et ils savaient par expérience qu'avec de la vigueur on pouvait dominer les situations les plus difficiles. C'était déjà, pour eux, une condition de confiance, et je puis ajouter que mon langage et mon attitude ne pouvaient que l'augmenter.
Si dévoués que fussent ces excellents auxiliaires, il fallait, à une pareille heure, plus qu'un ordre sec et banal, il fallait stimuler leur zèle, exciter leur ardeur, faire passer dans leur âme la foi qui animait leur chef. A chacun, je rappelai rapidement ce que le
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t LE SECOND SHPIRZ
deviHr commande, ce que le courage et l'énergie doivent braver quand l'àme les inspire; je leur ordonnai de ne reculer devant aucune mesure pour l'exécution de leur mandat; mais, par-dessus tout, de respecter, de protéger, au péril même de leur vie, la \ie des hommes qu'ils allnient arrêter. Je mettais, dans mes exhortations, toute la chaleur qui m'animait. Debout devant eux, je tenais leur main d«w la mienne, et je sentais, au tressaillement qu'éveillait chacun de mes appels à leur dévouement, que j'étais coTipriâ, que ma volonté du succès était partagée, et que cette excitation profitable qu'on éprouve souvent en présence d'un grand devoir à remplir et qui double les facultés et les forces, mes agents la ressentaient. Je lisais, dans leur regard, l'impatience de courir à leur poste; de pareils hommes, pénétrés comme ils l'étaient de leur devoir, animés, excités comme je les voyais en me quittant, devaient s'acquitter courageusement et eflicacement de leur mission. J'étais sûr du succès des délicates opérations qu'ils allaient accomplir.
De minute en minute, et sans communiquer encore avec aucun de ses collègues, chaque commissaire quittait mon cabinet, se rendait à un point que je lui avais indiqué, où il trouvait, prêt et au complet, tout le personnel nécessaire aune arrestation qui doit être opérée dans des conditions de sûreté telles, que l'insuccès soit à peu près impossible à prévoir (1).
(1) A noire nouveau regret, nous Bommos forcé de dire encare ici un mot des tristes .Mémoires de M. Claude. Il devait naiuietlement penser que, dans le réeit du Coup d'Étal,
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Commissaires de police, officiers de paix, brigadiers et simples agents étaient ainsi sur pied ii la
les raits qu'on i-echercherait avec le plus d'avidité seraient ceui qui se seraient passés à la Préfecture de police dans cette nuit du !■' au 2 décembre.
Celle fois, c'est loute une mise en scène imaginaire, dont le seul but, pour M. Claude, est do se donner de l'importance. ' Lo lendemain, dit'il (l. I", p. 9) à minuit, j'étais convoqué, comme tous les commissaires de Paris, k la Pi-érecture de police dans le cabinet de M. de Maupas. >
Il est absolument feux qu'il y ait eu convocation et réunion des commissaires de police, k minuit, dans mon cabinet. A aucune heure de cette nuit du 2 décembre, il n'/ ^eu réunion d'un groupe, si peu nombreux qu'il fût, de commissaires de police dans mon cabinet. Comme ou l'a vu, j'ai reçu isolémeot, dans cette nuit el de trois à quatre heures et demie du matin seulement, ceux des commissaires de police auxquels je devais conflor les arrestations politiques importantes. M. Claude, n'était pas de ce nombre. Il n'est pas entré dans le cours de cette nuit à la Préfecture de police.
Maie l'imposture va prendre un plus sérieux caractère. Citons les paroles que M. Claude me fait adresser aux commissaires de police réunis... ■ Voici des mnndats d'arrêt contre les généraux Cavaignac, Lamoricière, Ctiangarnier, Le FIA, contre le colonel Cherras, contre MM. Thiers et Baze... Messieurs, il faut que toutes ces arrestations soient faites avant le lever du jour. «
Me prêter ee langage à minait, en présence de tous les commissaires de police réunis, est une maladresse et une invraisemblance. Livrer notre aocret, à miauil, à tous les commissaires de Paris, parmi lesquels plusieurs étaient notoirement dévoués à nos adversaires, c'eût été une véri. table nalvelé. C'eCtt été incontestablement préparer pour nos ennemis l'avertissement du péril auquel ils étaient exposée.
Tout ce qui précède ne nous piiralt du reste inventé que pour amener la phrase suivante où le prèlendu M. Claude se root en scène et cherche à se donner de l'importance.
■ En achevant ces mots, > dit M. Claude, » pendant qu'un
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314 MÉMOIRES SUn LE SECOHD EUPIRE
même heure, et sans avoir ni jelé l'alarme dans la cité, ni pu recueillir aucun indice qui les mit sur la
secrétaire nous distribuait ces mandais d'arrël, M. de Maupaa se dirigea vers moi, dissimulé derrière mes collèguâB pour lesquels j'étais un étranger, presque un ennemi. M. de Maupas me prit un instant ù part, il me dit : ■ Avez-vous réfléchi ? ■
< Je me rappelai la lettre du matin, les recommandations de M.Thiers, « Je ferai mon devoir, répondis-je en m'inclinanl, « jerestefldèleà mon poste et je n'ai qu'A obéir à mon chef. — • Vous êtes un brave homme et un bon citoyen, * ajouta-l-il en s'écarlant de moi. Ce dialogue, d'un bout à l'autre, n'est encore qu'un mensonge. Je n'ai pas dit un mot de ce qui précëdb à M. Claude, par l'excellenle raison qu'il n'a pas mis le pied dans mon cabinet dans celte nuit du 1*^ au 2 décembre.
Faisons remarquer en passant une coniradiction singnlièrement maladroite. On a vu plus haut que, dans cette même nuit du 8 décembre, M. Claude me faisait entrer dans le cabinet du Prince à minuit, et m'y faisait assister à une réuniou qui m'eût à peine permis d'arriver i une heure du matin à la Préfecture de police. Or, c'est à celle heure de minuit que M. Claude me fait recevoir, à la Préfecture de police, tous les commissaires de Paris. L'auteur des Mémoires de M. Claude se donne ainsi à quelques pages de distance un démenti conoluant.
A défaut de concordance dans les événements qu'il imagine à sa guise, M. Claude croit donner à son récit une certaine grande d'exactitude en ajoutant (t. I", p. lO) : « Je donne ici comme pièce authentique le fao-simile du mandat d'arrêt dont je fus investi par M. de Maupas. »
Mais la pièce que donne M. Claude n'est point un mandat d'arrêt. C'est simplement le fae-simiio d'un ordre de service comme j'en donnai plusieure dans la matinée du 8 décembre. Et constatons enoore, à ce propos, un autre démenti que s'est donné M. Claude. La réunion de la rue Bourseul, commo celles tenues chez MM. Odilon Berrot, Dara et autres personnages, réunions dont nous aurons à nous occuper plus loin, n'a eu lieu que de neuf à dix heures du malin, après
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