‹ Mémoires sur le second empire (volume 2)Chapitre 51 sur 100 · LES RÉSISTANCES PACIFIQUES · texte numérisé non relu

LES RÉSISTANCES PACIFIQUES

L'aspect de Paris dans la matinée da 2 décembre. — Copies de rapports adressés au Préfet de police. — Les réunions des représeaUnts. — Protestation de M. Odilon Barrot. — Tentative de séance an Palais Bourbon. — M. Dupin et les repréeentaals. — La réunion Daru. — I^a mairie du dixième arrondissement. — Un premier envoi de troupes. — Les renforts du général Forey. — Les sommations et leurs suites. — Les 218 ex-représenlanls à la caserne du quai d'Orsay. — La première sortie de Louis-Napoléon. — L'armée de Paris et le colonel Fleury. — La haute cour de juslice. — Sa dissolution.

Le brait des arrestations dont nous venons de faire le récit s'était vite répandu dans Paris. Quel était à ce moment l'aspect de la capitale? On lisait les documents aflichés. On voyait l'armée occuper tous les points importants de Paris, et on pouvait JQger déjà de sa solidité. Quelles étuent les impressions dominantes? Nous pourrions, comme l'ont fait ceux qui, en se plaçant à des points de vue di-

âuO UÉHOtRSS BUR LE SECOND EJrflItE

vers, ont écrit l'histoire de ces événements, donner ici notre appréciation. Si certainque nous soyions de rester, en cela comme en toutes choses, dans les limites de la plus stricte vérité, nous préférons, pour résumer l'étal des esprits, profiter d'un moyen que les circonstances ont mis à notre disposition. Nous avons pu conserver copie de quelques reporta des agents de la Préfecture de police. Il serait inutile de les reproduire tous; le lecteur sera sufllsamment éclairé en lisant ceux que nous avons pris au hasard. Les autres en sont la reproduction presque textuelle. On peut ajouter à ces documents une foi complète. Ils émanent d'hommes qni n'ont d'autre mission que la surveillance de la voie publique, dont la fonction est de dire ce qu'ils voient, ce qu'ils entendent, et qui, sous tous les régimes, l'ont fait avec une telle impartialité qu'elle devint presque de l'indifférence. Nous citons deux seulement de ces rapports. Us résument la situation à eux seuls :

14* arrondisse ment, 2 décembre, 8 h. 30 in. matin.

Bapport.

I La dissolution de l'Assorr^lée et les autres mesures prises par M. le Président de la République sont connus des habitants de l'arrondissement qui n'en paraissant pas trop émus.

i La majorité parait satisfaite et dit : * II a bien « fait. >

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« Pas de rassemblemeats dangereux , c Tranquillité.

« LOtâciev do paix ,

( de Bëauharchaib. > Faubourg Sain l- Antoine, 2 décembre, 8 h. 40 matin. '

€ Nous venons de parcourir le quartier de l'Hôtelde- Ville, le faubourg du Temple, la rue Ménilmonlaot, lefauboui^ Saint-Antoine, la rue Saint-Antoine.

« Partout les groupes sont compacts, mais rien de sérieux ne se fait sentir; tout le monde applaudit le Président, et, de toutes les bouches, on n'entend sortir que ces mots: Il a bien fait, il a bien fait. Vivo Napoléon !

« VOtûcier de paix, » Henricy, »

Ces mots • il abienjait », dits en parlant de l'acte de Louis-Napoléon, figurent dans ces deux rapports écrits à la mêmeheure et venant de points difïerents. Ils se retouvent textuellement dans un très grand nombre d'autres encore.

Les rapports essentiellement politiques sur les menées des partis sont confiés à des agents d'uoe autre catégorie, lesquels n'ont aucune relation avec ceux dont nous venons.de donnw les appréciations. Ces rapports sont généralement assez développés, la matière le comporte; il serait trop long de les reproduire ; on y suivrait trop lentement la mai^e des événements ; nous nous contenterons d'en prendre la substance en ce qui concerne les membres

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de l'Assemblée dissoute. D'eux seuls, en effet, pouvaieat venir, au début, des complications redoutables, parce qu'ils pouvaient seuls placer leur résistance sous l'égide de la légalité de la veille.

A. peine les décrets et proclamations étaient-ils connus que les représentants de toutes les nuances hostiles au Prince s'agitaient, se rendaient les uns chez les autres, et prenaient les mesures nécessaires pour que les convocations fussent faites à bref délai ; ils se concertaient, en toute hâte, sur les moyens d'organiser immédiatement la résistance. Des groupes se formaient, par quartier, chez le plus notable représentant de la région. C'est ainsi qu'à la première heure, de petites réunions avaient lieu chez M. Crémieux, chez M. le comte Daru , chez M. Yvan et chez M. Odilon Barrot. Si l'on en croit M. Victor Hugo, quelques montagnards se seraient également réunis chez lui à la première nouvelle des événements. Nos rapports ne nous ont signalé aucune réunion de cette nature chez le grand poète. Nos agents, il est vrai, ne surveillaient que les hommes dangereux. M. Victor Hugo était considéré comme inoffensîf; les événements l'ont prouvé ; à ce titre, il put sans entraves jouir de toute sa liberté et s'agiter à son aise.

Plusieurs membres de la réunion des Pyramides s'étaient également rendus au lieu ordinaire de leurs séances; mais, là, toutes les opinions étaient représentées, et si la résistance était proposée, le parti de la soumission aux faits accomplis comptait également de très chauds adhérents. Ce fut cependant à la résistance que se décida la majorité, et on se mettait en

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mesure de rédiger une protestation, quand tes agents de la Préfecture de police vinrent couper court à toute délibération. On se dispersa sans trop de mauvaise humeur.

Chez MM. Crémieux et Odilon Barrot, les agents avaient également fait lever la séance. Chez M. Odilon Barrot, on avait saisi une protestation revêtue déjà de quelques signatures, celles entre autres do MM. Odilon Barrot, Dnfaure, Piscalory , Duvergier de Hauranne, de Tocqueville, GhamboUe et H. Passy. C'était la formule obligée de la capitulation.

Nous avons dit avec quelle habileté le colonel Espinasae avait pris possession du palais de l'Assemblée. Le but essentiel de cette occupation était d'empécbei' les représentants de se réunir aulieu ordinaire de leurs séances. Us n'auraient pas manqué de constituer là un gouvernement en face de celui du Prince, et leurs ordres, s'appuyant ainsi sur le prestige de leur demeure ofQcielle, eussent été mieux écoutés que s'ils fussent partis de quelque logis de circonstance, ce qui, dans de pareils moments, respire toujours plus ou moins la défaite ou la conspiration.

On va voir combien-, en toutes choses, le soin des détails est, à côté des préoccupations d'un ordre plus élevé, une nécessité impérieuse. Une fois maître du Pelais-Bourbon, maître des questeurs, mattre encore du président Dupïn, maître de toutes les issues, le colonel pouvait croire, à bon droit, sa mission bien remplie, et il confiait à l'un de ses officiers le soin de placer, à toutes les portos, une sentinelle avec cette sévère consigne de ne laisser ni entrer ni sortir per-

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sonne. Un oubli faillit tout compromettre. Une porte, celle qui ouvre rue de Bourgogne en face de la rue de Lille, n'avait pas re^^u de sentinelle, et ceux des représentants qui, après s'être heurtés inutilement aux entrées principales , avaient eu la pensée de faire une tentative nouvelle à la porte de la rue de Bourgogne, avaient pu pénétrer dans le Palais et s'installer à leur aise dans la salle des séances. Cette salle n'a< vait pas même une sentinelle. Cette précaution avait naturellement semblé inutile, tant on était convaincu qu'aucun représentant ne pourrait s'introduire dans le palais lui-même. Quand on constata la présence des représentants dans la salle des séances, l'émotion fut vive. On ne pouvait s'expliquer cette apparition subite, alors qu'on croyait toutes les issues gardées. On s'aperçut enPm de la faute commise, et on plaça, à la petite porte oubliée, deux sentinelles au lieu d'une.

Les représentants dévoués à la cause du Président de la République étaient restés à leurs domiciles, ou s'étaient rendus à l'Elysée pour y féliciter le Prince. Un très petit nombre d'entre eux avait été à la réunion des Pyramides, Tous ceux donc qui chercliaient à se grouper et à délibérer pouvaient être considérés comme hostiles, et c'est pour cela que j'avais donné les ordres les plus précis pour disperser toute réunion de représentants.

Le groupe qui siégeait dans la salle de l'Assemblée était, comme tes autres, opposé aux événements accomplis; mais il était si peu nombreux qu'il comprenait son impuissance et bornait ses efforts à quel-

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ques échangea d'impressions, à quelques pcopositions sans portée. On tenta bien d'altirer, dans cette tentative de résistance, le président qui, prudemment, était resté dans ses appartements. M. Dupin connaissait son monde; il n'avait nul goût pour les démonstratioos inutiles ; il expliqua très nettement, à ceux de ses collègues qui avaient été eavoyés prés de lui, qu'il était meilleur juge qu'eux de la dignité de l'Assemblée, que cette dignité ils la compromettaient au lieu de la relever en essayant, en si petit nombre, d'une résistance puérile. U leur démontra l'impossibilité de réunir la Chambre, la nécessité de s'incliner devant une force qui dominait toutes les volontés, et, après ce petit discours où le président n'avait pu se défendre de quelques traits d'esprit, il quittait ses collègues avec sa formule ordinaire de salutation : « Messieurs, j'ai bien l'honneur de vous saluer. »

Le rôle des ex-représentants réunis dans la salle des séances devenait absolument critique. Abandonnés par leur président, n'ayant pas même un ■vice-président pour prendre sa place, ils devenaient la proie de deux ou trois montagnards qui entendaient bien, à l'abri de tout péril, se couvrir de gloire par les propositions les plus incendiaires. Si un pardonnable amour-propre n'eût retenu beaucoup de ces ex-représentants, ils eussent quitté le palais aussitôt le départ de M. Dupin, pensant avoir payé, par leur présence en un pareil moment, une dette suffisante à la République.

Mais les violents tenaient bon ; ils réchauffaient les hésitants, et on allait se mettre à constater, par une

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sorte de délibération, les résolutions prises lorsqu'entra dans la salle une compagnie de gendarmerie mobile ayant à sa léte le commandant Sansserotte. Ce brave officier avait une consigne. Il devait faire évacuer la salle et le palais. Il exposa, en termes d'une concision toute militaire, l'objet de sa mission et convia au silence les orateurs qui prétendaient entraîner les soldats à l'oubli de leur devoir. Un instant après, les membres de la réunion sortaient, les uns pour rentrer chez eux, deux ou trois pour aUer à l'ÉIysée, quelques autres pour aller chercher à se joindre, ailleurs, à des collègues disposés comme eux à la résistance.

Peu après cet incident, se produisait une nouvelle tentative d'entrée dans le Palais.

Nous avons dit que l'une des réunions improvisées des représentants avait eu lieu, dès le matin rue de Lille, chez M. le comte Daru, l'un des viceprésidents de la Chambre. Plusieurs des réunions partielles dissoutes s'y étaient rendues, celle de M. Odilon Barrot entre autres (1). Lorsqu'on se crut assez nombreux pour tenter une démonstration, on sortit, et on s'avança en colonne sur la grille

(1) Oa a beaucoup exagéré le sombre des ex-repréBontinls qui ont assisté à la rëunîon de la rue de Lille. Les uns 1» portent i quatre-vingts, les autres t'élèveut i c«nt vingt au sortir de l'hôtel pour se rendre au Palais, et à cent quatre, vingts au moment où l'hétel fut évacué ; noa rapports euxmômes noua ont donné des chil&ea qui n'ont pas toujonra été les mômes. Ils ont naturellement varié avec les heoros. Ca qne noua pouvons affirmer, toutefoia, o'est qu'A aucun moment, il ne s'est trouvé cent quatre-vingts représentants réuni» chez H. le comte Daru.

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LCS r£sISTA7(CES rACIFIQUBG 367

principale de la Chambre que chacun, en passant, avait vu solidement gardée. On demanda fort inutilement à entrer, et lorsque, aux paroles d'insistance des ex-représentants, les soldats répondirent en croisant la baïonnette, chacun rebroussa chemin et on rentra chez le comte Daru.

La réunion Daru nous avait été signalée dès son origine. J'avais cru utile de la laisser Ubre, quoique surveillée, aussi longtemps qu'elle resterait pacifique; mais la démonstration qu'elle venait de faire révélait des intentions militantes; le moment me sembla venu de la dissoudre. Sur ma réquisition, un bataillon cerna l'hôtel du comte Daru et le commandant le fit évacuer. Aucune résistance ne fut opposée, chacun sortit, et les plus obstinés se mirent en quête d'un nouveau lieu de réunion. A partir de ce moment, la rue de Lille et les abords du Palais-Bourbon reprirent leur complète tranquillité. On y voyait beaucoup de passants et beaucoup de soldats ; toute menace de désordre avait disparu de ce côté.

II nous était permis de penser que nous en avions fini avec les complications venant de l'Assemblée dissoute ; ses membres avaient fait en conscience ce qu'ils jugeaient être une obligation impérieuse pour eux. Nous reconnaissons volontiers qu'ils ne pouvaient laisser s'accomplir, sans protestations, im acte contre lequel ils avaient depuis deux années déchaîné, à la tribnne et dans leurs journaux, les plus violentes attaques. Ils ne pouvaient faire moins, pour leur dignité, quece qu'ils avaient tenté dans leurs diverses réunions partielles, et notre devoir était de le comprendra. De

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telles démonslpalions restaient à peu près ignorées; elles n'étaient de nature ni à impressionner l'année, ni à agiter la population. Nous n'avions rien de grave à redouter d'elles; j'en avais suivi attentivement, dès le début, la formation et le développem'ent, et j'avais cru pouvoir, sans danger, m'ahsienir de mesures de rigueur; à peu d'exceptions près, tout s'était en quelque sorte passé amiableinent.

Je pouvais sans doute, en procédant par voie d'arrestations, dans les lieux où s'étaient concentrés les ex>représentants, paralyser sûrement toute tentative ultérieure de réorganisation de résistance venant.du parlement dissous; mais, autant j'avais été d'avis de ne rien négliger des mesures préventives nécessaires, autant je désirais, après le fait accompli, épargner, dans les limites qui ne compromettraient pas notre sécurité, les rigueurs vis-à-vis d'hommes que nous estimions et dont la plupart n'étaient séparés de nous que par des dissidences qu'il était possible d'effacer. C'est pour ces causes qu'au palais de l'Assemblée, à la rue des Pyramides, chez M. le comte Daru, ailleurs encore, j'avais donné l'ordre qu'on conseillât d'abord la dispersion, qu'on expliquât ensuite l'inutilité etle danger de la résistance, qu'on s'abstint d'arrestations en masse, pour s'en tenir, mais au cas seulement de paroles ou d'actions par trop vives, à des arrestations isolées. Quelques-unes avaient eu lieu sur la place du Palais-Bourbon ; les ex-représentants qui en avaient été l'objet n'avaient voulu céder à aucun avertissement et avaient été saisis au moment où ils haranguaient la troupe.

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Jusqu'à la dispersion cJe la réunion Daru, nous n'avions eu qu'à nous louer de notre iolérance ; mais la situation allait prendre un caractère plus grave, et ]es événements vont montrer comment nous eûmes, un instant, à redouter d'avoir fait à l'esprit de modération une part plus large que ne le demandait peut-être la prudence.

Pendant qu'une partie de la droite était réunio chez M. le comte Daru, quelques ex-représentants avaient pris séance à la mairie du X' arrondissement (1).

La légion de garde nationale de ce quartier était commandée par le général de Lauriston; on en concluait qu'elle devait être, comme l'était son chef, dévouée à la cause de l'Assemblée. On croyait encore pouvoir compter sur la sympathie de quelques membres de la municipalité. C'est cette double considération qui avait déterminé le choix d'un local qui offrait, en échange d'avantages au moins problématiques, l'inconvénient d'être situé; dans une des régions de Paris les moins favorables aux agitations politiques. Après quelques pourparlers, les ex-représentants avaient réussi à se faire ouvrir les portes d'une des salles delà mairie. Ils n'y étaient encore qu'en petit nombre quand, apprenant là séparation dels réunion Daru, ils envoyèrent aviser leurs collègues qu'ils trouveraient, à la mairie du X* arrondissement, un local relativement convenable pour délibérer. Cette

(1) La mairie duX'aiTondissementéUit alors située rue de Grenelle-Saint^ermati), près de la CroU-Houge, dans un vaste h6tel qui a disparu lors du remaaiement de ce quartier.

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nouvelle circula de bouche en bouche. Quelques groupes, non encore dispersés, se reformèrent, et oo se dirigea- sur la mairie du X' arrondissement. Les portes en furent effectivement ouvertes sans difSculté et les nouveaux arrivants s'installèrent, avec ceux de leurs collègues qui les avaient devancés, dans une salle spacieuse du premier étage. Immédiatement on At convoquer à domicile tous les ex-représentants demeurant sur la rive gauche. Au bout d'une heure, cent vingt membres avaient répondu  cet appel et leur nombre s'augmentait rapidement.

Les réunions tentées à la rue des Pyramides, chez M. Odilon Barrot, diez M. le comte Dam, ne comptaient à peu près exclusivement que des membres de l'ancienne majorité. Nous savions que, si irrités que fussent quelques-uns d'entre eux, ils n'iraient pas inconsidérément aux extrêmes; il y avait parmi eux des hommes dont les conseils de sagesse eussent fait écarter au besoin des propositions trop compromettantes. Mais la présence, à la mairie du X* arrondissement, d'un grand nombre de montagnards connus pour leur exaltation nous enlevait toute garantie de celte nature.

Dans les moments troublés, aux heures des crises suprêmes, la passion et la violence t'emportent trop souvent sur la prudence et la raison. Nous verrons bientôt à quel point il en fut ainsi, une fois que la partie calme de la majorité se trouva aux prises avec les fureurs de la Montagne.

Cette fois, on entendait se constituer, délib^er comme assemblée nationale non dissoute, et agir au

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LU RÂSIBTÂHOBS PAdFIQUKS S71

nom de celte Constitution qui n'était déjà plus qu'un souvenir historique (1). On comprenait aisément qu'on n'avait devant soi que de courts moments pour se mouvoir en liberté; pas un instant ne fut perdu; on constitua vite un bureau, et, pour éviter toute dissidence, on y appela par acclamation les membres présents du bureau de la Cbambre dissoute. C'est à ce titre que M. Benoist d'Azy occupa le fauteuil de la présidence. M. Vitet prit place à ses côtés; MM. Moulin et Chapot reprirent leurs anciennes fonctions de secrétaires et les orateurs se mirent à l'œuvre pour compléter le simulacre d'une séance. Maïs plus de vingtmembres voulaient parler à la fois. Chacun d'eux, les montagnards surtout, avait une proposition rédigée et entendait ne point laisser à un voisin plus empressé l'initiative d'une résolution énergique. Tout cela causait un inexprimable tumulte et enlevait à la réunion deux conditions essentielles d'un fonctionnement régulier : l'ordre et la dignité.

On parlait pour le dedans, on parlait pour le dehors. On quittait la tribune improvisée pour adresser, par les fenêtres, des harangues à quelques groupes assemblés dans la cour.

(1) Ce n'eet pas asns avoir pesé la valeur des termes dont noua noas Bommea aervt que nous disons ici, tfe la constitatioD de 1848, • qu'elle n'était déjà plus qu'un aonvenir historiqae >. En fait, sa dissolution ëlait un événement accompli, et, sans discuter lo droit du pouvoir qui l'avait prononcée, on peut afQrmer que personoo, pas mâme ceux qui protestaient contre la mesure prise, n'eût pensé à soutenir sérieu- Mmeot ^ae cette assemblée pourrait revivre un jour.

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. On proposait un premier décret prononçant la déchéance et la mise en accusation de Louis-Napoléon; il était voté, rédigé à la hâte et signé sans désemparer.

La proposition des questeurs, singulière parodie du passé, était cette fois non seulement adoptée à l'imanimité, mais immédiatement mise en pratique.

L'article 32 de cette Constitution qui n'était plus reprenait une heure de vie factice. M. le général Oudinot était nommé commandant en chef des troupes et gardes nationales de Paris. Un montagnard, M. Tamisier, lui était adjoint comme pour corriger les origines du général et faire accepter son nom, peu populaire, par la démocratie parisienne.

Puis venait un autre décret qui convoquait la haute cour de justice pour juger Louis-Napoléon et ses complices. Toutes ces propositions étaient votées de confiance, presque sans être entendues, tant étaient grands à la fois te tumulte et l'entraînement.

Et après ces votes essentiels, qui constituaient à eux seuls la revendication d'un droit qui avait cessé d'être et donnaient un corps à ta révolte contre des faits accomplis, on en venait aux résolutions de détail. On votait un décret ordonnant au général Magnan et à tous les officiers de l'armée de Paris de venir se mettre aux ordres de l'Assemblée. On votait tamise immédiate en liberté de tous les ex-représentants arrêtés. On convoquait la dixième légion de la garde nationale pour venir prendre, en attendant mieux, la garde et la défense de l'ombre de l'Assemblée. On votait l'impression de toutes ces improvisa-

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lions ; mais on ne voyait venir ni généraux pour se soumettre, ni gardes nationaux pour prendre leur poste et on ne trouvait point d'imprimerie.

Quant à la mise en liberté des ex-représentants arrêtés, on ne pouvait sérieusement songer à faire ouvrir les portes de Mazas. L'eiXort, si ardent qu'il fût, restait un eHort stérile.

Mais cette visible impuissance ne décourageait pas les ardents de la réunion. L'acrimonie de leur langage ne faisait que s'accroître. C'était un assaut d'imprécations contre le pouvoir triomphant, un mé~ lange de propositions impraticables, et, pour mettre le comble à ce vacarme parlementaire, chaque motion était régulièrement saluée des cris interminables de « Vive la République ! vive la Constitution ! »

Comme toi^ours, au milieu de semblables paroxysmes, le langage de la raison ne réussissait point à se faire jour. On eût accusé de trahison quiconque eût conseillé la sagesse. Plusieurs membres de la droite demandèrent inutilement la parole; il leur coûtait d'accepter la solidarité de pareils excès. Combien leur situation était fausse! Chercher à arrêter le torrent n'était pas une entreprise possible ; quitter ta séance, c'était s'exposer à être qualifié de déserteur; il fallait donc, bon gré mal gré, subir la complicité, apparente au moins, d'une attitude dont on blâmait l'imprudence et l'inutilité.

Plus l'heure avançait, et plus les turbulents devenaient nerveux. Ils supposaient bien, en effet, que la Préfecture de police était informée de ce qui se passait au X' arrondissement. Us s'attendaient, à

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374 hyoïdes bcr le secoitd bhpire

chaque instant, à voir paraître un commissaire de police et des soldats. Ils voulaient à tout prix, avant la dissolution prévue de la réunion, avoir pris toutes les résolutions importantes et avoir livré à l'impression les fameux décrets improvisés.

Vers midi, un mouvement de curiosité se remarquait dans la foule. C'étaient les deux commissaires de police, MM.Lemoine Tacherat etBarlet, qui, revêtus de leurs écharpes, se. présentaient â la porte de la mairie. Cette porte était gardée par quelques gardes nationaux qui avaient pris parti pour l'Assemblée ; il fallait donc parlementer et cela au milieu d'une foule très hostile. Les commissaires réussissaient néanmoins à faire prévaloir leur autorité et se disposaient à monter au premier étage, quand ils furent ngoints par deux compagnies de chasseurs de Vincennes que le général Magnan avait dirigés sur ce point.

L'attitude de la réunion était telle, qu'on devait s'attendre à ce que les choses ne se passassent ni comme à la me des Pyramides, ni comme chez M. Daru, ni même comme au Palais-Bourbon. Il n'y avait pas à espérer une solution amiable, une séparation bénévole; on devait se mettre en mesure d'user de la force et d'opéré, en cas de refus de se dissoudre, l'arrestation des deuxcents ex-représentants à ce moment réunis. Il fallait, pour une pareille exécution, beaucoup plus de monde que n'en avait envoyé le général Magnan. Le commandant des deux compagnies et les commissaires de police convinrent, le premier qu'il allait demander des renforts, les

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autres qu'ils allaient en référer au préfet de police.

Pendant ce temps, le général Oudinot essayait du prestige de sa nouvelle dignité de commandant en chef de l'armée de Paris. II déclinait ses qualités au capitaine commandant le détachement de chasseurs, l'invitait à prendre la défense de l'Assemblée et à obéir à ses ordres. La puissance de la consigne se montrait alors dans toute sa valeur. Le capitaine résistait sans embarras à un général de division. Il se montrait fort de son droit, et, aux obsessions des représentants, il répondait imperlurbablement, comme au général Oudinot, par un refus obstiné de s'écarter de ce qu'il savait être son devoir. Quant aux deux commissaires, dont on avait également tenté de gagner les bonnes -grâces, ils s'étaient exprimés poliment, mais d'une façon si péremptoire qu'on n'avait cru devoir engager aucun nouveau colloque avec eux.

Les nouvelles fréquentes que j'avais reçues de la mairie du X* arrondissement m'avaient permis de juger, à toute leur importance, les dangers de cette réunion. Si les résolutions qui y avaient été prises étaient connues dans l'armée, elles pouvaient y faire naître l'hésitation. Si elles étaient divulguées dans Paris, elles nous exposaient aux plus sérieuses complications. Ces restes de légalité, recueillis par ceuxlà mêmes qui en étaient la veille encore les dépositaires autorisés, pouvaient devenir un point d'appui pour l'émeute. Il pouvait se trouver, à un moment donné, deux gouvernements constitués l'un en face de l'autre, et la guerre civile en était la conséquence. C'est parce que je le voyais ainsi que j'avais de-

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mandé, avec une vive insistance, au général Magnao, de faire soutenir tes deux commissaires par une force importante, pour anéantir cette manifestation à son (H^gine. Deux compagnies eussent été insuffisantes au début, elles l'étaient bien plus encore à l'heure où il fallait agir.

Le temps pressait; en référer encore au commandant de l'armée de Paris, c'était m'exposer à de grands retards ; je pris le parti d'user de mon droit de réquisition directe, et j'invitai le général Forey à se porter, avec ses troupes et ses canons, sur la mairie du X* arrondissement. En même temps, j'informais le général Magnan et le ministre de la guerre de la gravité de l'incident et de la mesare que je venais de prendre pour y couper court. Au reçu de mon avis, le général de Saint Arnaud ordonnait au général Magnan de se perler, de sa personne, sur les lieux et d'y agir avec la dernière énergie. Mais, avant que le général eût mis cet ordre à exécution, la brigade du général Forey avait accompli sa mission et la résistance des deux cent dix-huit ex-représentants avait eu son terme (1).

Comment s'était accomplie cette exécution ? Dana l'intervalle qui s'était écoulé entre l'entrée des deux

(1) Dans les diverses piibLicetions qui ont été faites sur les événements du Deuï-Dôoembre, le chiffre des députés présODts à la mairio du dixième arrondissement n'a pas toujours été exactement donné. Le chiffre de S18 doit élre considéré comme absolument exact. Il est emprunté au rapport du commissaire, M. Lemoine Tacherai, qui avait pris les mesures néoeBftaires pour me renseigner avec une entière précision.

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