LES HÉ&ISTANCBS PACIFIQUES
compagnies de chasseurs et l'arrivée du général Forey, la foule avait grossi ; quelques gardes nationaux en armes s'étaient rendus à la mairie et tenaient les propos les plus violents. Nos deux commissaires, qui y étaient restés en observation, avaient à soutenir ua véritable siège. Leur attitude était énergique; mais, aux injures qu'on leur prodiguait, ils ne pouvaient répondre que par la fermeté de leur maintien: ils eussent risqué d'échouer en essayant prématurément de sévir; ils se résignaient prudemment à attendre les renforts.
On savait, au sein du parlement improvisé, que des troupes nouvelles étaient demandées. On pensait bien qu'elles seraient choisies de telle sorte qu'il n'y avait aucun espoir de gagner leur concours et de les voir se ranger sous les ordres du général Oudinot. On annonçait même que c'était le général Magnan qui devait, en personne, commander l'expédition. 11 n'y avait plus qu'à se résigner. L'apparition de la tête de colonne des troupes du général Forey fit évanouir en un moment tous les préparatifs de résistance. Le tumulte devint indescriptible, et les deux vice -présidents réunis furent impuissants à rétablir le silence. Il faut répéter, à la décharge de la droite, qu'elle subissait, sans y participer autrement que par un très petit nombre de ses membres, cette vraie débauche de cris, d'injures, d'apostrophes les plus dissonantes. Le groupe des montagnards était dans son rôle, les vociférations, les menaces, la violence, telles étaient leurs coutumes ordinaires; que devait-ce être en un pareil moment!
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318 UBHOIRBS SUH LE SBCOKD SHPIRE
J'avais expressément recommandé au général Forey de cerner le groupe de maisons au milieu duquel se trouvait la mairie du X" airondissement ; c'est par là qu'il commença. Une fois cette opération faite, il se rendit, à la tête d'un fort détachement, dans la c^ur de la mairie, et nos deux commissaires purent immédiatement exécuter les ordres nouveaux que je venais de leur transmettre.
Au début, alors qu'il était permis de supposer (jue la réunion du X" arrondissement n'aurait, comme celles qui avaient été déjà dissoutes, qu'une allure inoffensive, j'avais prescrit aux deux commissaires de ne mettre en état d'arrestation que ceux des ex-. représentants qui se feraient remarquer par leur exaltation et qui refuseraient de se séparer ; mais, après les résolutions prises par la réunion, après la mise en accusation de Louis-Napoléon, après le décret de nomination d'un commandant en chef de l'armée de Paris, après la convocation de la haute cour de justice, les choses devaient se passer autrement. J'avais donné les ordres suivants : t Sommer la réunion de lever immédiatement la séance, et, une fbis les ex-représentants désagrégés, sortis de la salle des délibérations, conseiller encore aux plus pacifiques de se retirer, s'emparer de tous les montagnards et ensuite de ceux des membres de la droite qui s'étaient fait remarquer par leur irritation. > Ce triage, nos commissaires avaient les éléments voulus pour y procéder rapidement; il pouvait, en quelque sorte, s'opérer de lui-même. Ceux qui menasaient les soldats et nos commissaires étaient à
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LES RésiSTANGES PICIFIQUËS 379
arrêter, ila étaient soixante environ; ceux qui se tenaient calmes, qui n'approuvaient que pour ne pas être qualifiés de déserteurs, devaient être invités à se retirer. Ils ne pouvaient être dangereux au dehors ; conservés au contraire entre nos mains, ils y devenaient, par leur nombre, un surcroit d'embarras. J'avais donné communication au général Forey d'abord, puis aux généraux de Saint Arnaud et Magnàn de mes instructions aux deux commissaires de police, et ils avaient à leur tour, par surcroît de précautions, transmis les mêmes ordres aux otTiciers qui devaient opérer.
A l'entrée du général Forey dans la cour, nos commissaires, suivis d'un fort détachement de troupes, se présentaient de nouveau dans la salle de séance. Une partie du détachement pénétrait daus l'intérieur de la salle; le surplus occupait l'escalier. Il faut renoncer à décrire ce que devenait alors le tumulte. Les cris, les menaces, les iqjures des montagnards accueillaient tes agents de l'autorité, et la voix du président restait longtemps impuissante à se faire entendre. Le silence se rétablissait enfin. M. Lemoine Tâcherai donnait alors connaissance des ordres qu'il venait exécuter. Procédant méthodiquement, il ne perlait d'abord que de l'évacuation immédiate de la salle où se tenait la séance. Mais à cette première injonction, on <o/7e s'élevait de nouveau dans l'assemblée. Sur la demande du président, les deux commissaires s'avançaient prés du bureau et M. Benoist d'Azy leur annonçait qu'il allait leur donner lecture, au nom de l'assemblée, de l'article 68 de la Constitution.
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380 MÉMOUtES SUR LE SECOHD EMPIRE
La lecture étant terminée, M. Benoist d'Azy ajoutait que c'était conformément à cet article 68 que l'assemblée, empêchée de pénétrer dans le lieu ordinaire de ses séances, s'était réunie à la mairie du X* arrondissement, et qu'elle avait rendu le décret de déchéance dont il allait également donner lecture. Ce décret était ainsi conçu :
République française.
Décret.
« L'Assemblée nationale, réunie extraordinaîrement à la mairie du X* arrondissement :
< Vu l'article 68 de la Constitution; AtlenduquerAsBemblée nationale est empêchée,
par acte de violence, dans l'exercice de son mandat,
Décbéte :
• Louis-Napoléon Bonaparte est déchu desesfonctions de Président de la Répubhque. Les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance.
< Le pouvoir exécutif passe de plein droit à l'Assemblée nationale.
« Les juges de la haute cour sont tenus de se réunir immédiatement â peine de forfaiture. Les jurés sont convoqués pour procéder au jugement du Président et de ses complices.
< En conséquence, il est enjoint à tous fonctionnaires et dépositaires de l'autorité et de la force pu-
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LES RiBISTAnCBB PAcinQues S81
blique d'obéir à toutes réquisitions faites au nom de l'Assemblée nationale, sous peine de forfaiture et de haute trahison.
t Délibéré et voté, etc >
( C'est en vertu de ce décret, joutait M. Benoist d'Azy, que l'Assemblée voiis somme d'obtempérer à ses réquisitions. 11 n'existe, à cette heure, en France qu'une seule autorité légale; c'est l'Assemblée nationale en face de laquelle vous vous trouvez; c'est en son nom que je vous requiers d'obéir. > ~ J'avais recommandé à M. Lemoine Tacherai d'user, vis-à-vis des ex-représentants, de tous les égards compatibles avec l'exécution de son mandat. En laissant ainsi s'engager une discussion, il outrepassait mes instructions. Il eût été préférable de poser immédiatement la question d'une façon plus nette, et de sommer purement et simplement la réunion de se dissoudre. Tout au plus eût-il été opportun de répondre à MM. Benoist d'Azy et Oudinot^ excipant de leurs qualités, Vmjx de président de l'Assemblée, l'autre de commandant en chef de l'armée de Paris: « Le seul président légal de l'Assemblée 6st M. Dnpin qui s'est expressément refusé à convoquer l'Assemblée. Le seul commandant en chef de l'armée de Paris est M. le général Magnanqui, k ce moment même, envoie ses troupes pour faire évacuer la salle où vous êtes réunis. Une fraction de l'Assemblée, ne réunissant pas, à beaucoup près, la moitié plus un de ses membres, nombre constitutionnellemenl exigé pour rendre ses résolutions
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valables, n'a nulle qualité pour délibérer utilement. Ses prétendus décrets sont donc, de plein droit, nuls et non avenus. Ils ne constituent pas seulement la révolte contre le pouvoir existant, ils sont; en tout état -de choses, une violation de cette constitution même qu'on invoque. C'est l'usurpation. >
Et, en effet, il restait environ cinq cents ex-représentants en liberté dans Paris. Qui eût pu affirmer qae, sur d'autres points, la majorité réelle de la Chambre n'était pas en séance? Ne pouvait-elle pas, cette majorité, avoir pris de son cAté des résolutions différentes? Quelle valeur avaient alors les décrets du X' arrondissement? Ils n'étai^at plus, même ponr cette Assemblée dont ils prétendaient se constituer les défenseurs, que les témoignages d'une manifestation illégale venant d'une minorité qui usurpait les droits de la majorité et violait la Constitution.
Mais, si péremptoires qu'eussent pu être les arguments à opposer aux menaces des ex-représentants, le mieux était de n'engager aucune discussion et de sommer nettement la réunion de se séparer. Le second commissaire, M. Barlet, sentant que cette scène ne devait pas se prolonger, prit la parole et déclara è M. Benoist d'Azy qu'il était forcé de mettre à exécution l'ordre qu'il avait reçu ; qu'il sommait la réunion d'avoir, sans plus tarder, à se dissoudre. L'oflicier commandant le détachement qui avait pénétré dans la salle aveo les deux commissaires était muni d'instructions analogues; il ajoutait ses injonctions à celles des commissaires. Mais on reprenait alors, avec l'autorité militaire, le même procédé que
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LES RESISTANCES P&CIFIQUBS 383
celui qui venait d'être vainement employé avec les commissaires. On donnait encore lecture de l'article 68 et du décret de déchéance. A cela le général Oudinot ajoutait l'énumération de ses grades, de ses titres nouveaux, et invitait le commandant du détachement à lui obéir. Ferme dans l'application des lois militaires, l'oflicier répondait qu'il ne connaissait que son chef, qu'il avait] l'ordre de faire évacuer la salle, de faire arrêter ceux qui refuseraient de se retirer, et qu'il renouvelait à la réunion la sommatiop de se séparer... t Tous à Mazas! > s'écriaient alors les cinquanfe turbulents delà Montagne, et ils se drapaient dans l'inviolabilité de l'Assemblée dissoute. < Il faut qu'on nous violente, * disaient les uns, « qu'on nous arrache de nos sièges, > disaient les autres, < nous voulons qu'on emploie la force. >
Enfin les deux commissaires s'approchaient de MM. Benoist d'Azy et Vitet qui siégeaient au bureau, les touchaient légèrement du doigt et les invitaient à les suivre. Au signal donné par les deux ex-viceprésidenls, la résistance cessa. Les membres de la réunion quittèrent leurs places, descendirent le grand escalier de la mairie, vinrent se placer au milieu d'une haie de soldats et se mirent en marche. Les chefs de la réunion, les montagnards surtout, entendaient bien se diriger sur Mazas et donner ainsi à tout Paris le spectacle de leur résistance. Quelle ne fut pas leur déception quand ils apprirent qu'ils prenaient le chemin du quai d'Orsay! EL cependant il faut convenir que ce séjour du quai
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d'Orsay, placé au centre des quartiers habités étail de beaucoup préférable à Mazas pour ceux qui nourrissaient la secrète espérance de regagner leurs logis avant la fin du jour.
Pourquoi Mazas, primitivement désigné pour recevoir les ex-représentants qui seraient arrêtés à la mairie du X° arrondissement, s'était-il transformé en la caserne du quai d'Orsay ? Une raison de prudence nous avait guidés dans ce changement de résoluticHi. Nous avions sous la main, à peu de distance de la mairie, un nombre . de voitures suHisant pour c<mdutre à Mazas environ cinquante ex-représentants. •C'était là nos prévisions ; il eût été trop long d'attendre le complément nécessaire de véhicules pour donner place à deux cent dix-huit personnes. Or, «omme on ne pouvait convenablement placer les uns dans des voitures et conduire les autres à pied, il fallait se résigner à diriger la colonne entière à pied sur le lieu de sa destination. On comprend aisément -que faire traverser Paris à un semblable cortège •eût été s'exposer à des complications qu'il importait d'éviter. Du moment que les circonstances nous -avaient forcés de renoncer aux arrestations limitées, Mazas devenait impossible, et le quai d'Orsay était, comme séjour provisoire, la meilleure destination.
Vers deux heures, la colonne s'ébranlait et sortait de la mairie du X* arrondissement. Le général Forey marchait à la tête avec son état-major et avec une compagnie de chasseurs. Venaient ensuite les exreprésentants au milieu d'une double haie de soldats.
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