LES RESISTANCES PACIFIQUES
Deux compagnies fermaient la marche. Le trajet n'offrit aucune particularité digne de remarque. Les spectateurs montraient la plus complète indifférence. A trois heures, les grandes portes de la caserne du quai d'Orsay s'ouvraient à deux battants et nos captifs prenaient assez gaiement leurs logis provisoires.
Ces derniers échos de l'irritation des partis 'n'avaient au dehors qu'un retentissement limité. Aux portes mêmes des réunions dont nous venons de parler, le Prince passait la revue des troupes. A la tête d'un nombreux état-major, il traversait la place de la Concorde, le jardin des Tuileries, le pont Royal et le quai d'Orsay. L'accueil était chaleureux de la part de l'armée. Les cris de Vive Napoléon ! vive T Empereur', eussent pu s'entendre jusque dans les salles où â^eaient les résistants de l'Assemblée dissoute et leur porter un conseil de résignation. Le prince Jérôme, le frère de Napoléon I*', avait tenu parole. Si malade qu'il fût encore, il s'était rendu à l'Elysée; il assistait à la revue aux côtés de son neveu : c'était là comme une apparition du premier Empire venant saluer, à son aurore, l'avènement de l'Empire nouveau. Venaient après le vieux roi de Westphalie, les généraux comte de Flahaut, comte Roguet, de Bourjoly, Excelmans, etc.; puis cette pléiade de jeunes ofiiciers de la maison militaire du Prince, qui, à des titres divers, s'étaient montrés ses utiles et dévoués auxiliaires ; les Fleury, Ei^ard Ney, marquis deToulongeon, comte de Menneval, baron Lepic, etc.
Un homme entre tous, dans ce brillant cort^e, le
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colonel Fleury, devait éprouver une joie mêlée d'un pardonnable orgueil. 11 pouvait se dire : < Cette armée, c'est mon œuvre. » C'est qu'en effet, depuis plus d'une année, depuis qu'il devenait évident que le conflit entre les grands pouvoirs ne pourrait se dénouer que par un recours & la force, le Prince avait dû s'attacher à avoir autour de lui une armée dévouée à sa cause. Le colonel Fleury avait servi en Afrique ; l'éclat de sa bravoure autant que le charme de son esprit lui avaient créé des relations d'aflectueuse intimité avec les généraux et ofdciers supérieurs de l'armée- Doué d'une rare pénétration, il connaissait le fort et le faible de chacun; il savait dans quelle mesure on pouvait compter sur tel officier, sur tel régiment; on peut dire que, grâce à ses souvenirs d'Afrique, il avait choisi, un à un, la presque totalité des généraux de l'armée de Paris. Le plus important de ses choix était à coup sûr celui du général de Saint Arnaud. C'était, en effet, le jeune colonel qui, sur ses propres indications, avait été chargé par le Prince d'aller trouver en Afrique le général de Saint Arnaud, de le pressentir au sujet des grands événements qui pouvaient éventuellement s'accomplir, et de le décider enfin, à promettre son concours. C'était également le colonel Fleury qui avait désigné les régiments qui formaient, au Deux-Décembre, la garnison de Paris, et son choix était bon. Il n'avait pas limité son action à ces désignations successives. Il était en quelque sorte le ministre de la guerre pour les questions de personnes. C'est à lui, dans les hauts grades, qu'on s'adressait quand on vou-
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lait avoir la garnison de Paris, ou obtenir de l'avancement. C'étaitlà, pour le colonel Fleury, autant d'occasions de faire des amis à son Prince; il n'en négligeait aucane, et il entretenait habilement le feu sacré au cœur de ces jeunes généraux dont il avait fait la fortune. Les ministres de la guerre passaient, le colonel Fleury restaiL On le voit donc, il était le véritable créateur de celte armée de Paris.
Cette modiScation dans la composition de l'armée avait été d'autant plus nécessaire que, pendant la durée de son commandement, le général Changarnier avait réussi à se créer parmi les ofBciers de sympathiques dévouements. On sait à quelle épreuve il les voulait mettre, et on ne peut reprocher à Louis- Napoléou d'avoir usé de son droit pour s'entourer, lui aussi, d'hommes disposés à le soutenir plutôt qu'à le trahir. Etcependaat les éliminations n'avaient pas été aussi complètes qu'elles eussent dû l'être ;' la bonté du Prince avait été l'obstacle'; il croyait, sans assez de méfiance, aux assurances de dévouement, surtout quand elles venaient d'un soldat, et c'est à sa volonté qu'il fallait attribuer encore la présence, à Paris, de quelques rares régiments à la tète desquels se trouvaient des chefs dévoués au général Changamier. Après la revue des troupes rangées sur le quai d'Orsay, et à la suite d'un incident que le ministre de la guerre avait été presque seul à remarquer, un colonel avait été mis en non activité ; mais c'était une des rares exceptions qu'on pouvait redouter. Prise clans son ensemble, la manifestation qui avait accueilli le Prince, à sa première sortie de l'Elysée, avait une
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signification favorable. L'armée applaudisaùt aux faite accomplia, et, dans la population, s'il y avait partage entre les cria de Vive la République! et ceux de Vive Napoléon! il restait une masse silencieuse dont on n'avait à craindre aucone hostilité.
Pendant que l'Asseniblée dissoute tentait de se reconstituer à la mairie du X* arrondissement, une -autre menace grave m'était révélée. La haute cour de justice, par application de l'article 68 de la Constitution, siégeait au Palais de Justice (1). Elle n'avait attendu, pour se réunir, ni le décret de déchéance et de mise en accusation, ni l'invitation da simulacre d'assemblée qui avait un instant usurpé, au K* arrondissement, nn droit qu'elle n'avait pas. La précipitation qu'elle avait mise à se réunir sans aucune invitation préalable nous donnait la mesure de ses intentions. Il était hors de doute que nous devions craindre d'elle les résolutions les plus hostiles.
Ce danger était à prévoir ; aussi, dés le matin, avais-je pris toutes les mesures nécessaires pour tenter de savoir ce que ferait la haute cour. Chacun de ses membres était, à son insu, l'objet d'una sur-
(1) Nous avouB oité plus haut l'arlicle 66 de la Constitution; nous n'en rappellerons ici que les dispositions relatives à la haute cour de Justice qui, en cas de dissolution de rA.ssemblée nationale par la Président de la République, étaient celles-ci : * Les juges de Is haute cour de justice se réunissent immédiatement à peine de forfaiture : ils oonTOquenl left jurée dans le lieu qu'ils désignent pour procéder au jugement du Président et de ses complices ; ils nomment eux-mêmes les magistrats charges de remplir les fanctiona du ministère public. •
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veillanee spéciale; mais leur nombre était si limité qu'il y avait peu d'espoir d'arriver à pénétrer leurs desseins. Noua en étions donc réduits à tirer, de l'ensemble des faits révélés, des inductions qui devaient au moins nous mettre sur la trace de leurs projets. C'est ainsi qu'étant informé d'abord de l'arrivée de l'un des membres de la haute cour au' Palais de Justice, puis de l'arrivée d'un second, puis successivement, à quelques instants d'intervalle, de la venue de tous les membres, je dus en conclure que la haute cour allait tenir séance au Palais. Il n'y avait pas à hésiter-, il ne fallait pas donner à ce haut tribunal constitutionnel le temps de délibérer et de formuler un arrêt qui n'eût pas manqué d'être immédiatement placardé sur les murs de Paris et exploité â notre grand détriment. Nous pouvions, au même moment, nous trouver en face d'une série de provocations à la révolte ayant pour elles les apparences de la légalité : les unes venant de la mairie du X° arrondissement, nous les avons indiquées, les autres venant de la haute cour.
Décidé que- j'étais à briser tous les obstacles qui pouvaient compromettre notre succès, je me résolus à prendre, vis-à-vis de la haute cour, les mesures les plus énergiques. Je mandai un de mes commissaires; je lui adjoignis, pour soutenir son autorité, une compagnie de garde républicaine et je lui donnai l'ordre de se rendre immédiatement au Palais de Justice dans une salle indiquée où siégeait la haute cour, de faire lever la séance, de s'emparer de tous les papiers et d'arrêter au besoin ceux des membres
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qui refuseraient d'obtempérer à son invilalion. Je remettais en même temps au commissaire, en lui en donnant connaissance, une lettre qu'il devait, à son enirée dans la salle, présenter au président de kt haute cour. Il devait agir selon que serait la réponse.
Quelques minutes après avoir quitté mon cabinet, le commissaire entrait dans la salle des séances de la haute cour suivi de la compagnie de la garde républicaine qui venait, tambour en tête, se ranger en face des magistrats; il remettait àM. le conseiller président la lettre ci-jointe :
( Paris, 2 décembre, 1 h. 45 m.
< Monsieur le Président,
< Il n'y a plus de haute cour de justice. Permettez-moi d'espérer que vous voudrez bien comprendre le sentiment qui me guide en vous priant de vouloir bien faire lever la séance.
i Agréez, monsieur le Président, l'expression de mes sentiments de haute considération.
« Le Préfet de police, < de Maupas. »
Aucune résistance n'était opposée. M. le conseiller président Hardouin levait immédiatement la séance. Chacun des membres présents se retirait de la salle et quittait le Palais. Quelques instants après, le commissaire, en m'apportant les quelques papiers
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saisis sur la table des juges, me rendait compte de sa mission. Il n'avait rencontré m résistance, ni objecUoQ de la part des membres de la haute cour ; son impression était que ces magistrats n'éprouvaient Bucane peine de voir leur mission interrompue par un cas de force majeure.
En se reportant, en effet, aux termes de l'article 68, on voit que les membres de la haute cour étaient tenus, dans le cas qui venait de se présenter, de se réunir spontanément ■ sous pleine de forfaiture». Si l'action offrait des périls, l'inaction créait une responsabilité terrible. La haute cour avait donc prudemment agi en se soumettant à la Constitution ; mais il était certain, l'impression du commissaire était exacte, que loin d'en vouloir au préfet de police de la mesure qu'il prenait, les magistrats, d^agés par lui de toute responsabilité, acceptaient avec satisfaction le dénouement pacifique qu'avait eu l'incident.
A peu près au même moment, arrivaient et l'avis de la dissolution de la haute cour et la nouvelle de l'évacuation de la mairie du X* arrondissement. LA avaient été nos deux plus grands périls. On triomphe aisément des soulèvements populaires et des barricades avec des mesures énergiques, avec des forces suffisantes, avec des baïonnettes et du canon; . mais, dans ces moments suprêmes où le trouble est partout, où les esprits sont si impressionnables, on ne peut savoir l'effet que produiront sur eux des manifestations de résistance partant des grands corps de l'État. Tant de gens à ces heures, cherchent^
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afin de s'y rallier, quel est le côté du plus fort, qu*il faut, pour les avoir avec soi, pour grossir le plus possible le nombre de ses adhérents, briser tout ce qui peut engendrer le doute; il faut Eure apparaître sa force par les moyens les plus éclatants. C'est sur cette conviction que je réglais ma conduite.
Pour le spectateur indécis, qui cherchait encore le chemin qu'il voulait suivre, quels enseignements lui donnait la marche des événements? Quelle était notre situation? quelle était celle de nos adversaires? Résumons, en quelques mots, là réponse i cette double question.
Nos principaux adversaires, les chefs possibles d'un soulèvement, d'une diversion par l'armée, étaient à Mazas et solidement gardés. Le palais de l'Assemblée était occupé par nos troupes, les représentants les plus hostiles étaient en notre pouvoir. La haute cour de justice avait été dissoute. Les rassemblements essayés avaient été immédiatement dissipés. L'armée se montrait inébranlable, ses chefs manifestaient un entrain significatif : tel était notre bilan. Tout était avantages.
Pour nos adversaires : dispersion des réunions des ex-représentants chez M. Barrot, chez M. Créniieax, chez M. Yvan, chez M. le comte Daru, à la salle des Pyramides, à la salle Martel, à la mairie du X* arrondissement ; avortement de tontes les toitatives de résistance, telle était la nomenclature de leur pre- - miére journée. Les parts n'étaient pas égales.
Mais nous n'étions qu'au début, et ai tout devait nous donner confiance, il eût été dangereux de se
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laiseer aller à trop de sécurité. En face d'un ennemi toujours debout, se préparant ouvertement au combat, il fallait maintenir et poursuivre nos avantages jusqu'à l'heure où il aurait visiblement abdiquéet désarmé.